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Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?


Homophobie, racisme, misogynie: les chefs d’accusation pleuvent sur les professionnels du rire pris en flagrant délit de mauvais esprit. Encouragée par les réseaux sociaux, la fragmentation du corps social en une multitude de minorités opprimées a fait une victime: l’humour.


Il y a cent ans on lisait La Case de l’oncle Tom, un peu plus tard Tom bon nègre, dans les sixties il y avait un Noir à chéchia rouge sur les boîtes de Banania et on achetait des nègres en chemise à la pâtisserie. C’était le temps où il était naturel d’être au pire raciste et au mieux condescendant.

Malheureusement, si l’époque où tout était permis est heureusement révolue, celle où rien n’est autorisé pointe le bout de son nez. Chaque idéal a désormais ses bigots rigidement drapés dans leur inattaquable humanisme, censés protéger « leur » faible, dont la caractéristique principale est d’être tellement bête qu’il ne sait jamais ce qui est bon pour lui.

Les humoristes refusent de parler

Dans ce climat que l’on peut qualifier de néopuritain, les humoristes ont longtemps bénéficié d’une sorte d’immunité – qu’ils refusaient à leurs victimes. Ainsi pouvaient-ils se déchaîner contre un malheureux coupable d’un mot de travers tout en déconnant sur à peu près tout. Peu à peu, ce droit de rire de tout a été grignoté par les protestations de communautés offensées, en particulier de l’une d’elles, puis par les assassins, également très offusqués, de Charlie Hebdo. Aujourd’hui, c’est le « féminisme policier », pour reprendre l’expression de Peggy Sastre, qui réclame que l’on soit pendu pour une blague, même bonne.

Face à cette coalition disparate de censeurs, les humoristes sont en première ligne. Aussi avons-nous voulu savoir s’ils pouvaient encore laisser aujourd’hui libre cours à leur mauvais esprit. Nous avons donc demandé à un certain nombre d’éminences de la profession de nous parler de la façon dont cette atmosphère pesait sur leur travail. À l’exception de Régis Mailhot, que nous remercions pour sa liberté, tous nous ont fait la même réponse, qui est en elle-même une démonstration : « Non merci, sans façons. »

A lire aussi: Régis Mailhot: « Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides »

En vérité, on les comprend. Tex viré pour une blague trash, beaucoup d’autres insultés et traînés dans la boue. Qu’iraient-ils faire dans cette galère ? Alors que, dans leurs spectacles, tous assurent ne pas se censurer, s’exprimer sur ce sujet dans les médias revient, quoi qu’on puisse déclarer, à tendre le bâton pour se faire battre. Le bad buzz n’est jamais loin.

Twitter is watching you

Jean-Luc Lemoine peut en témoigner. Il anime « Couple ou pas couple » sur C8, dans lequel deux joueurs doivent reconstituer sept couples parmi 20 prétendants. Le 26 décembre dernier, les deux candidats, David et Rémi, auraient, d’après des procureurs autoproclamés, « multiplié les stéréotypes sur les homosexuels ». Retour sur le plateau.

« Nous connaissons l’orientation sexuelle de Damien, se vante Rémi.

– Il est stylé, il a de jolis tatouages, une boucle d’oreille à une seule oreille, ça ne se fait plus trop chez les hétéros », enchaîne David.

Immédiatement, Lemoine, très pro, très conscient de l’orage trop proche, rattrape le duo.

« Si je suis votre raisonnement, si on est stylé, on est gay forcément ? »

Malheureusement, quelques secondes plus tard, l’animateur doit annoncer la profession de Damien :

« Il est coiffeur.

– Donc il est homo ! » lance David.

J’ai éclaté de rire. Pourtant, je le jure, je me moque complètement de la sexualité des coiffeurs et de la coupe de cheveux des homosexuels. Mais voir ce candidat en rajouter un brin après avoir parfaitement compris que Lemoine le recadrait m’a réjoui.

Qu’importe, sur les réseaux sociaux, la chasse à l’homophobe était ouverte, des téléspectateurs appelaient la chaîne, ulcérés qu’elle laisse les deux candidats « véhiculer autant de stéréotypes homophobes à l’antenne » et l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, bi-e-s et trans – l’inclusif est de l’AJL) déclarait : « Les clichés ne prennent jamais de repos, même à Noël… »

Lynchages 2.0.

Une semaine plus tard, Jean-Luc Lemoine faisait part de son inquiétude sur France Inter : « La façon dont ils ont été brûlés sur la place publique a été très violente. Je me sens comme un écologiste qui observe la réduction de la couche d’ozone. Ma couche d’ozone, c’est la liberté d’expression. On ne voit pas à quel point ça va vite ni les libertés qu’on a perdues. »

Interrogé sur le même sujet, en décembre, dans « Le Grand Oral » sur RMC, Didier Bourdon, l’un des Inconnus, avait concédé : « C’est vrai qu’on se demande souvent, avec les Inconnus, comment on ferait aujourd’hui. Les réseaux sociaux, ça a toujours existé, c’était le courrier des lecteurs et on en recevait plein. Le problème, c’est qu’ils soient tellement relayés, il suffit qu’il y ait mille internautes, on dirait qu’il y en a un million. »

C’est donc le pouvoir démesuré de cette caisse de résonnance mystificatrice qui expliquerait cette impression si largement partagée qu’on ne peut plus rien dire ? De fait, à moins qu’ils ne soient contraires à la loi, ce ne sont jamais les propos ou les blagues incriminées qui indisposent les chaînes ou le CSA, les conduisant à sévir ou avertir, mais le bad buzz, ce déferlement numérique qui, pour une broutille, peut détruire une image.

« Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche. »

Acolyte de Thierry Ardisson, Laurent Baffie a pour sa part provoqué un scandale en osant un (très chaste) relevé de jupe de Nolwen Leroy, qui est par ailleurs son amie. À la suite de quoi, il s’est demandé dans Télé-Loisirs s’il n’allait pas arrêter de « sniper » : « Il y une pression qui n’existait pas avant… (…) Dès qu’on dit un mot, ou fait un geste de travers, il y a bad buzz. On se prend des seaux de merde pendant une semaine. Heureusement la semaine d’après, c’est un autre buzz qui remplace celui-là. (…) Il ne faudra pas 50 mauvais buzz pour que j’arrête la télé. Encore deux ou trois histoires comme ça… Je n’ai plus envie de ça. (…) Devoir se justifier de tout pour des conneries, c’est saoulant. »

Julien Cazarre, « J+1 » sur Canal Plus et « Y’a pas péno » sur Europe 1, refuse de se justifier. Dans Télérama, il s’en prend au CSA « en train de devenir une belle merde de propagandistes de la bien-pensance ». C’est qu’il fait des choses très vilaines Julien. Comme inventer de faux dialogues en doublage sur des images de joueurs de foot. Et lorsque le joueur a un accent africain dans la vie, Julien Cazarre le fait parler… avec l’accent africain dans ses vidéos. C’est mal hein !

Interrogé sur cet accent « pire que Michel Leeb » et ses « allusions homosexuelles », Julien Cazarre ironise sur « une question de journaliste gauche confort ». Il ose même rajouter : « On ne me demande jamais pourquoi je donne un accent de débile à un joueur blanc ou un accent du sud-ouest surjoué à un mec qui parfois n’est même pas du sud-ouest. » La suite lui aliénera définitivement les ayatollahs du bon goût : « Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche. À l’époque de mes parents, les réacs, c’étaient les mecs d’extrême-droite ou les cathos qui s’offusquaient de tout. C’était plus facile, pour un humoriste, d’être détesté par ces gens-là. Il ne se sentait pas obligé de s’excuser à tout bout de champ. »

A lire aussi: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble – Par Elisabeth Lévy

La conclusion revient à Rémi, l’un des deux candidats « homophobes » du jeu de Jean-Luc Lemoine, qui a tenté d’éteindre la polémique sur son compte Facebook : « On fait le buzz David Perez. On nous insulte même d’abrutis ou de connard sur Twitter. Ça se voit pas tant que ça que nous aussi on est homos ? »

Mais oui. Les homophobes étaient gays. C’est beau comme du La Fontaine…

Vidéo – Pierre Bonte à la recherche de la France disparue…


Jean-Paul Lilienfeld, le réalisateur de La Journée de la jupe, est allé rencontrer Pierre Bonte. Le chroniqueur a su capter, dans les années 1970, une France aujourd’hui disparue. De la « veuve joyeuse » à la « poissonnière d’Agde », une série en 5 épisodes vous prépare à l’entretien que vous retrouverez dans le Causeur du mois de mars !


>>> Retrouvez toutes les vidéos de Jean-Paul Lilienfeld sur sa chaîne YouTube : JPL fait des K7 chouettes <<<

Italie: vous avez dit « populismes » ?

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Dès les premières estimations sur le résultat des élections législatives en Italie, Marine Le Pen a tweeté : « L’Union européenne va passer une mauvaise soirée. » Et pour cause. Son ami Matteo Salvini, patron de la Ligue dont les députés européens siègent dans le même groupe que le FN au parlement européen, arrive en tête au sein de l’alliance tactique avec Forza Italia du revenant Berlusconi et Fratelli d’Italia, un petit parti nationaliste et identitaire. Tout ce monde ferait 37% mais Salvini remporterait le morceau d’une courte tête.

La (fausse) gauche défunte

L’autre poids lourd, le fameux Mouvement 5 étoiles (M5S) fondé par Beppe Grillo et désormais conduit par Luigi Di Maio, présenté assez étrangement comme « populiste de gauche » à la une de Libé, arrive tout seul en tête avec 32%.

De gauche, vraiment ? Flou, surtout. Entre discours anti-migrants démentis une fois sur deux, refus de la « caste », propositions sociales et anti-bruxelloises tout en arrondissant un peu les angles sur la question de la sortie de l’euro.

Et la gauche, me direz vous ? Si vous entendez par « gauche » le Parti démocrate (PD) de Renzi, ex-président du Conseil, qui atteint à peine les 20%, c’est que décidément les mots ne veulent plus rien dire. Dans une tradition désormais fortement ancrée en Europe, le PD de Renzi, comme les travaillistes de Blair ou le SPD de Schröder en leur temps ont continué à prétendre, contre toute évidence, qu’ils étaient de gauche alors que tout leur programme a tendu à une libéralisation à tout crin de leur pays pour le mettre aux normes européennes, c’est-à-dire du libre-échangisme le plus échevelé qui se paye au prix de régressions sans précédent sur le marché du  travail, les retraites, la protection sociale et un creusement toujours plus grand des inégalités.

Pour ce qui ressemblerait encore à la gauche, celle du monde d’avant, c’est l’effondrement qui était déjà pourtant bien entamé. Libres et égaux est estimé entre 3 et 5%. Cette liste rassemble la Gauche italienne, qui avait obtenu 3,2% en coalition avec le PD il y a cinq ans. Elle a également vu le renfort de la « gauche » du Parti démocrate. Sans succès visiblement.

Mystère du berlusconisme

Devant ce résultat, n’ayons pas trop de crainte cependant pour l’Union européenne qui se caractérise par une grande capacité d’assimilation et de plasticité quand il s’agit de sauver l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts de l’oligarchie financière. L’Italie est juste le laboratoire de ce que Bruxelles prépare pour la suite. Cette vocation de laboratoire, c’est celle de l’Italie au XXe siècle. Le fascisme de Mussolini, après sa phase sociale, est devenu le meilleur ami du patronat italien. La stratégie de la tension des années de plomb a instrumentalisé le terrorisme des deux bords pour empêcher l’accession du Parti communiste italien en mesure d’accéder au pouvoir dans un compromis historique avec la Démocratie chrétienne, idée qui coûtera la vie à Aldo Moro. Puis il y a eu le berlusconisme, ce pré-sarkozysme et ce pré-trumpisme, qui est un mélange d’affairisme décomplexé et de calibrage des imaginaires par la télé poubelle. On finira par la mue du PCI, le seul Parti communiste européen qui aurait pu accéder au pouvoir en « parti démocrate » ouvertement libéral.

Mélenchon en 5 étoiles ?

Mais voilà ces chimères de laboratoire connaissent des usures de plus en plus rapides. On tentera encore, sans doute, sans y croire, de présenter médiatiquement Renzi du PD comme la gauche. Non, Renzi, ce n’est que Macron. Mais un Macron qui, après avoir gouverné, a perdu contre Marion Maréchal et Wauquiez (Berlusconi et la Ligue) ou contre la France insoumise (FI) du Mélenchon de ces derniers temps. La FI en ce moment, n’est, en effet, pas sans rappeler le Mouvement 5 étoiles dans sa volonté d’abandonner la référence à la gauche.

Le voilà peut-être le scénario de la présidentielle de 2022, une fois que la magie macronienne se sera dissipée dans une France libéralisée et précarisée.

Et la gauche? Elle n’existe plus la gauche. Il n’y a plus que Philippe Rickwaert, le héros de la série Baron Noir, pour se battre afin de la faire resurgir et avec elle le clivage droite-gauche, un bon vieux clivage dépassé paraît-il mais qui avait encore le mérite de structurer nos vies démocratiques en ne laissant pas des fantoches au pouvoir qui ne sont que les employés du mois des marchés financiers.

Facebook, l’armée nouvelle


En quelques années, le réseau social est devenu un terrain de jeu propice à la guérilla virtuelle et une puissance qui a contribué au Printemps arabe, au Brexit et à l’élection de Donald Trump. Quels que soient ses défauts, la déploration est inutile. Mieux vaut essayer de chevaucher le tigre. 


Créé en 2004, Facebook a franchi le cap du milliard d’utilisateurs actifs en 2012, puis a atteint les deux milliards – soit plus du quart de la population mondiale – cinq ans plus tard ; soit 72 % des Nord-Américains, 57 % des Latino-Américains, 41 % des Européens et 35 % des Moyen-Orientaux. Un succès tel qu’on prête à son fondateur, Mark Zuckerberg, 33 ans, des ambitions présidentielles. De quoi attiser convoitises, peurs et fantasmes.

« Un gamin en jean et baskets a changé le monde »

La légende Zuckerberg démarre en 2003 par un gag de potache. Il n’a pas 20 ans quand, un peu éméché, il pirate le trombinoscope de son campus universitaire et invente un jeu vidéo mettant en regard des photos des étudiants des images d’animaux. Menacé d’expulsion, l’étudiant surdoué révise son business plan pour lancer Facebook un an plus tard.

En 2008, dans le premier reportage français consacré à la « planète Facebook », « Envoyé spécial » parlait de « trou de serrure virtuel par lequel les uns espionnent les autres ». « Un gamin en jean et baskets a changé le monde », affirmait le commentaire, laissant entendre qu’un nouveau Big Brother était peut-être en germe. Back to 1984 ! Le reportage, un peu tendancieux, décrivait des ex-amoureux en train de s’espionner, des adolescentes échangeant des selfies de leurs décolletés ou se faisant draguer par de vieux pervers, quand elles n’achetaient pas de l’ecstasy.

Le Printemps arabe et en même temps Daech

L’effet boule de neige des réseaux sociaux a pris tout le monde par surprise. Qui aurait alors pu imaginer que Facebook contribuerait à des bouleversements politiques et sociaux majeurs ? Il y a dix ans, un groupe Facebook réunissait plusieurs centaines de milliers de Colombiens dans des manifestations de rue contre la guérilla communiste des FARC. En 2011, Facebook apportait sa pierre au Printemps arabe, en facilitant non seulement l’organisation et la médiatisation des manifestations, mais également l’identification et l’arrestation de certains manifestants ; certains services de police ou de renseignement ayant recyclé les vieilles techniques de provocation en créant de vrais-faux groupes pour piéger les activistes.

A lire aussi: Marcel Gauchet: « Les réseaux sociaux ont démocratisé la manipulation »

Depuis, les réseaux sociaux ont été utilisés par les djihadistes de l’État islamique comme plateforme de recrutement et de propagande, tout en permettant à de nombreux journalistes d’infiltrer l’EI, ou de se faire passer pour lui. Mais on a découvert que le soi-disant cybercalifat, auteur de la cyberattaque contre TV5 Monde, était en fait un faux-nez des services de renseignement russes.

On a enfin appris, en 2016, que Facebook et Twitter étaient instrumentalisés par les « web brigades », des « fermes à trolls » russes (qui paient des gens pour pourrir les commentaires et manipuler l’opinion publique sur internet), voire utilisés comme armes non conventionnelles dans le cadre de la « guerre informationnelle » menée par les services de renseignement russes, que l’on soupçonne d’avoir influencé le vote pour le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Tout le monde instrumentalise Facebook

Cette stratégie de guérilla virtuelle a été théorisée au plus haut sommet de l’appareil militaire russe, notamment dans un article rétrospectivement fort instructif du général Valery Gerasimov – chef d’état-major et vice-ministre des armées – paru en février 2013 dans le Courrier industrialo-militaire. Cherchant à tirer les leçons du Printemps arabe, qu’il estimait avoir été déclenché par l’Occident, il constatait « une tendance à l’effacement des distinctions entre l’état de guerre et l’état de paix », nécessitant de repenser l’action militaire dans « l’espace informationnel », afin d’« influencer les structures étatiques et la population à l’aide des réseaux informatiques ».

Outre les États, de nombreuses boîtes de communication et d’influence, des partis politiques et des services de renseignement s’emploient à instrumentaliser les réseaux sociaux.

Personne ne peut dire ce que deviendra Facebook

Début décembre, une longue enquête de l’agence Bloomberg racontait comment le président philippin Rodrigo Duterte avait utilisé Facebook contre Rappler, le principal réseau social d’information philippin, pour mater l’opposition. Aux Philippines, 97 % de la population connectée possède un compte Facebook. Non content de lancer son armée de « trolls patriotiques » à l’assaut de Rappler, à coup de campagnes de harcèlement, d’intimidations et de fausses nouvelles, Duterte bénéficiait également de l’assistance de… Facebook. À l’instar de l’équipe de Trump, les communicants du dirigeant philippin ont payé le réseau de Mark Zuckerberg, au risque de flirter avec le conflit d’intérêts – des deux côtés : en novembre dernier, Facebook annonçait un nouveau partenariat avec le gouvernement Duterte destiné à financer les câbles sous-marins de connexion haut débit.

Cependant, Facebook n’a que quatorze ans. Nul, pas même Mark Zuckerberg, ne peut prophétiser ce qu’il deviendra dans cinq, dix ou vingt ans. Et puis, une fois le génie sorti de sa bouteille, la déploration est inutile. Mieux vaut chercher à en faire une arme au service de justes causes, ou à apprendre à se protéger de ses effets nocifs.

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Italie: « Face au Mouvement 5 étoiles, Berlusconi a été soutenu par les grands médias »

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Les résultats des élections législatives italiennes sont tombés : la coalition de droite menée par Silvio Berlusconi arrive en tête (36%), suivie par le Mouvement 5 étoiles (32%) et le centre-gauche (19%). Mais dans le camp des vainqueurs, la Lega (17.4%), ex-mouvement autonomiste issu de la droite radicale, dépasse le propre parti de Berlusconi (14%). D’après le politologue Marco Tarchi, si la campagne des élections législatives italiennes a beaucoup tourné autour de l’immigration, seul le Mouvement 5 étoiles est perçu comme une réelle alternative au système politico-affairiste. Erigé en rempart antipopuliste, Berlusconi, a connu un soudain retour en grâce médiatique. Les élites souhaiteraient le voir conclure un accord de grande coalition avec le centre-gauche, qui pourrait briser son alliance avec la droite radicale. Entretien.


Daoud Boughezala. L’attention des médias français s’est concentrée sur le retour en grâce de Silvio Berlusconi, à la tête de la coalition de centre-droit. Si le Cavaliere reste inéligible, il apparaît en faiseur de roi. Son aréopage hétéroclite qui va des démocrates-chrétiens aux post-fascistes en passant par les ex-autonomistes de la Lega a-t-il un socle idéologique commun ?

Marco Tarchi[tooltips content= »Spécialiste du populisme et professeur à l’université de Florence. »]1[/tooltips]. Non. Berlusconi n’est pas un homme de principes; c’est un homme de marketing. Dès son entrée en politique, il ne s’est jamais posé le problème de l’homogénéité idéologique de ses coalitions. Il veut tout simplement ramasser le maximum de soutien et, pour ce faire, il désigne des ennemis, qu’il peint comme l’avant-garde d’un désastre. Hier, c’étaient les communistes; aujourd’hui, c’est le Mouvement cinq Etoiles. Il faut dire que, si l’ex-Cavaliere a refait surface si rapidement, c’est grâce au soutien des grands médias (depuis un mois et demi on le voit et on l’écoute partout, et les mêmes journalistes qui affichaient autrefois une attitude très agressive à son égard le traitent aujourd’hui avec des gants de velours) et de ceux qu’on désigne habituellement comme les « pouvoirs forts », économiques et financiers. Le journal The Economist, qui l’avait jugé, en couverture d’un de ses numéros plus cités, comme « inapte à gouverner », a écrit récemment qu’il était « le seul espoir de l’Italie ». Et tout cela pour barrer la route au M5S…

Plusieurs faits divers tragiques liés aux migrants ont secoué l’Italie ces derniers mois. Quelle place l’immigration a-t-elle occupé dans la campagne ?

L’immigration a occupé une place centrale. Même si les accords signés entre le ministre de l’Intérieur Minniti et certaines autorités libyennes ont fait diminuer les débarquements sur les côtes de la péninsule ces derniers mois, le rejet du phénomène migratoire est grandissant dans une partie importante de l’opinion, et s’accompagne d’une réaction négative face à la rhétorique de « l’accueil sans conditions » des médias, des intellectuels et de l’Eglise catholique. De l’autre côté, la gauche – surtout son aile radicale –, en quête de nouveaux repères après avoir abandonné la critique du système capitaliste, fait du projet d’une société « ouverte » et  cosmopolite son drapeau et contribue à polariser le débat et les attitudes.

Pourquoi le Mouvement cinq étoiles (M5S) capte-t-il l’essentiel du vote populiste alors que des mouvements liés à la droite (Fratelli d’Italia, CasaPound) ou à la gauche radicales (Parti communiste refondé) font campagne contre l’immigration ou les élites ?

Parce que les mouvements extrémistes se disqualifient en s’entêtant à afficher – à droite comme à gauche – des symboles et des comportements anachroniques: les défilés à bras levé et les apologies du Ventennio mussolinien des uns et le recours aux réminiscences communistes (faucille et marteau, drapeaux rouges, appel à la dictature du prolétariat) des autres sont perçus par une large majorité des Italiens comme grotesques et purement folkloriques. Ce n’est pas le cas de Fratelli d’Italia, qui est une formation politique désormais légitimée à l’intérieur du système. Mais ce parti donne l’impression de n’être qu’une reproduction en bien plus petit d’un parti qui a appartenu à une autre époque (Alleanza Nazionale, elle-même née de la mutation du néofasciste Movimento Sociale Italiano).

Désormais à la tête de villes comme Rome ou Turin, le M5S souffre parfois d’une image de mauvais gestionnaire. Pourquoi n’en pâtit-il pas électoralement ?

Cette image est avant tout le produit d’une campagne médiatique continue et virulente. Les prédécesseurs des maires Raggi (à Rome) et Appendino (à Turin) n’ont pas brillé par leur gestion. Preuve en est, ils ont été très largement battus lors des dernières élections municipales. Le M5S, malgré ses contradictions et l’insuffisance avérée du processus de sélection de ses cadres et de ses candidats, continue à être perçu par beaucoup comme la seule alternative au milieu politico-affairiste, à ses collusions et à ses scandales, ce qui explique son poids électoral.

A terme, le centre-droit ou le centre-gauche pourrait-il conclure un « compromis historique » avec le M5S comme le démocrate-chrétien Aldo Moro le fit jadis avec le Parti communiste?

Je ne crois pas. Le scénario le plus probable de l’après-4 mars est la création d’une grande coalition entre le parti de Berlusconi, celui de Renzi et les élus de quelques petites listes, peut-être avec le soutien de quelques transfuges des autres partis. Cela signifie que, quelques jours ou semaines après le verdict des urnes, la coalition de centre-droit pourrait se dissoudre: Forza Italia au gouvernement avec ses adversaires présumés, la Ligue dans l’opposition comme le M5S et Fratelli d’Italia confronté à un choix difficile entre ces deux voies.

Italia populista. Dal qualunquismo a Beppe Grillo

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Macron, l’extrême centre


Dans leurs essais respectifs, Brice Couturier et Philippe Raynaud analysent les ressorts de l’élection d’Emmanuel Macron. Né de l’épuisement des grands récits gaullistes et communistes, son libéralisme emprunte en même temps à la droite et à la gauche. 


« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes (…), il n’y aura de cesse (…) aux maux des cités[tooltips content= »Platon, République, V, 473 c-d. »]1[/tooltips] (…). » L’accession d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême ferait-elle écho, par-delà 24 siècles, à la prédiction du vieux Platon ? Ni Brice Couturier, qui a publié Macron, un président philosophe, ni Philippe Raynaud, dont le Macron, une révolution bien tempérée vient de paraître, ne cautionnent la figure du philosophe-roi et pas davantage ils ne s’aventurent à prophétiser la fin des maux dont souffrent notre république et notre société. Tous deux s’accordent cependant à reconnaître l’exceptionnelle qualité intellectuelle du vainqueur des élections de 2017 et à voir dans ces dernières, non pas une simple péripétie où la contingence aurait tenu le premier rôle, mais un mouvement de fond qui mérite le nom de révolution. Le livre du journaliste s’attache davantage à explorer le premier point, l’essai du philosophe et politiste à analyser le second.

Macron n’a pas cédé à la tentation populiste du « ni droite ni gauche »

En politiste, Philippe Raynaud s’emploie d’abord à mettre en évidence le cadre institutionnel et les évolutions politiques qui, conjugués, ont rendu possible la victoire de Macron. À la fin des années 1980, l’épuisement du mythe gaulliste et l’effondrement de l’idéologie communiste avaient débouché sur un nouveau système partisan que Furet, Julliard et Rosanvallon ont caractérisé comme une « République du centre ». Ce système opposait un RPR hégémonique à l’identité gaulliste de plus en plus floue et un PS qui, en dépit de ses alliances électorales avec le PC, s’était libéré de la promesse de rupture avec le capitalisme. Des deux côtés, on admet qu’il faut concilier l’économie de marché avec le maintien d’un niveau élevé de protection sociale et des deux côtés on se rallie à l’idée européenne ainsi qu’à la décentralisation, à la logique de l’État de droit et au libéralisme culturel ; plus rapidement à gauche, plus lentement mais tout aussi sûrement à droite. Il en résulte que « l’offre politique des deux camps tend à se rapprocher ». Dans la République du centre, on n’est pas gouverné par le centre – il y a alternance au pouvoir de la droite et de la gauche –, mais on est gouverné au centre : chaque parti continue à revendiquer son identité de droite ou de gauche tout en empruntant au camp adverse une partie de son programme et de ses valeurs. La vie politique est conflictuelle en surface, consensuelle en profondeur. Satisfaisante pour la plupart des modérés, cette situation est au contraire source de frustrations pour les plus radicaux de chaque camp qui vont réclamer les uns une « gauche vraiment de gauche », les autres une « droite décomplexée ». L’effacement ou le brouillage du clivage droite/gauche a pour corollaire l’apparition de nouvelles fractures, non moins profondes, dont Christophe Guilluy a montré qu’elles opposaient une France urbaine, europhile et ouverte à la mondialisation, à une France plus rurale, rétive au libre-échange et eurosceptique ; fractures dont le referendum de 2005 a été, avec la montée et l’évolution du Front national, la traduction politique la plus spectaculaire. Le quinquennat de François Hollande a vu la gauche se diviser en deux camps « irréconciliables » dont l’un, par son refus de la discipline parlementaire et son abandon de toute idée de rigueur gestionnaire, a précipité la déroute dès lors qu’un candidat issu de ses rangs a été désigné par la primaire. Du côté de la droite, la désignation de François Fillon a abouti à un échec non pas tant à cause du « Pénélope Gate » – dont Philippe Raynaud sous-estime peut-être un peu l’importance – qu’en raison du postulat erroné sur lequel se fondait le programme que le candidat présentait aux électeurs, celui d’une France qui aurait basculé à droite alors même que la désaffection des classes moyennes pour le socialisme allait de pair avec une adhésion aux valeurs postmodernes du libéralisme culturel et que l’ensemble des Français demeuraient attachés à la protection sociale de l’État-providence.On pouvait augurer qu’ils seraient tentés par une offre moins conservatrice dès lors qu’elle se présenterait.

A lire aussi: Rejoindre Macron, c’est trahir De Gaulle

Tel est le contexte dans lequel la candidature de Macron s’est imposée. Qu’il ait été servi par la chance ne fait pas de doute, mais comme l’observe Philippe Raynaud en se référant opportunément à Machiavel, il « n’a pu devenir Prince que parce qu’il avait la virtu qui lui a permis de tirer parti de la fortuna ». Emmanuel Macron a correctement analysé la crise du système partisan et il a su proposer pour la surmonter un programme qui correspondait aux attentes de la société française ; tout en adoptant une stratégie électorale adaptée à l’esprit de la Ve République, celle d’un homme seul – on pourrait dire, bien que Philippe Raynaud n’emploie pas cette expression wébérienne, un chef charismatique – qui se place au-dessus des partis et de leurs divisions pour exercer un pouvoir personnel lui permettant de transformer en profondeur la société. Son image de monarque « jupitérien » ne peut donc être réduite à un trait de caractère : elle relève de la volonté politique délibérée de restaurer une autorité et un pouvoir indispensables à l’accomplissement d’une tâche. Quant à son programme, à la fois libéral et progressiste, c’est s’interdire d’en voir l’originalité et la portée que de le réduire à une domination de l’économique sur le politique. Il s’oppose à la fois à la tradition d’un socialisme révolutionnaire et à celle d’un libéralisme de notables. Il entend s’appuyer sur l’autorité de l’État pour bousculer les situations acquises, malmener le confort de la rente, bouleverser une bureaucratie qui paralyse l’initiative des individus sans même leur offrir en contrepartie une protection satisfaisante. Son libéralisme emprunte à la droite et à la gauche, ce qui lui a permis de vaincre la tentation populiste du « ni droite ni gauche » et d’entreprendre le sauvetage et la refondation de la politique libérale et européenne que les vieux partis de gouvernement à bout de souffle étaient sur le point d’emporter dans leur propre chute.

Macron est né de la crise d’un système partisan en bout de course

Sur bien des points, les analyses de Brice Couturier rejoignent celles de Philippe Raynaud. Pour lui aussi, c’est la crise d’un système partisan en bout de course – dont le peuple exaspéré voulait se défaire sans lui sacrifier les institutions de la Ve République et sans risquer la guerre civile en confiant son destin aux extrémistes –, qui a ouvert la voie à Macron, c’est-à-dire à un changement à la fois radical et modéré. Brice Couturier définit Macron comme un « centriste radical » et comme un « libéral de gauche ». Les deux expressions se complètent. Le centrisme radical s’oppose à ce centrisme mou qui hésite, oscille et finalement renonce à choisir. Celui de Macron opte de façon déterminée pour des politiques courageuses : « Ce qu’a proposé Macron, c’est une rupture radicale avec l’ordre politique ancien, non son rafistolage. » Son libéralisme a quelque chose de saint-simonien, qui conjugue la sympathie pour l’entreprise et l’antipathie pour la rente : la transformation de l’ISF en IFI en témoigne exemplairement. L’égalité qu’il préconise est celle qui est compatible avec le primat de la liberté : non pas une impossible égalité des situations, mais une égalité des « accès et des opportunités ». Là où la social-démocratie se croyait quitte en matière d’égalité en redistribuant des revenus par la voie de l’impôt et des cotisations sociales, il s’agit de corriger les multiples inégalités de capital culturel, social ou de résidence engendrées par les conditions modernes. La solidarité exige qu’on protège les plus fragiles, mais plutôt par la formation, l’information et l’accompagnement que par l’attribution d’un statut. Il ne s’agit pas d’assister, mais d’émanciper en donnant aux individus des outils qui leur permettent d’agir et de se réapproprier la maîtrise de leur destin. La société de choix que Macron appelle de ses vœux s’inscrit dans la droite ligne de la pensée d’Amartya Sen : il s’agit moins de répartir des biens que d’élargir la capacité qu’ont les individus de les mettre en œuvre. À ses yeux, l’injustice fondamentale de la société française réside dans l’inégalité entre les salariés protégés par des statuts, ceux qui sont à l’intérieur du système, et les travailleurs précaires qui, de petits boulots en périodes de chômage, servent de variables d’ajustement et qui en sont exclus – les insiders et les outsiders. Les premiers, observe Brice Couturier, s’accrochent à leurs avantages et privilèges en faisant valoir que, bien défendus, ils pourraient par ricochet être accordés à ceux qui en sont privés, étrange et peu convaincante resucée de la théorie du ruissellement…

Lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer

Comme Philippe Raynaud, Brice Couturier estime qu’on se méprend en voyant dans le libéralisme macronien un triomphe de l’économisme sur le politique. Macron tient de sa formation philosophique un constant souci d’articuler la pensée et l’action et il ne conçoit pas que l’action politique puisse faire l’économie d’un projet de société qui, préalablement déterminé, lui donne son sens. Une influence aura été déterminante dans cette formation philosophique, celle de Paul Ricœur ; et c’est avec beaucoup de mauvaise foi que des adversaires du nouveau président, désireux d’en faire le porte-parole de la finance ou le « président des riches », ont tenté de nier ou de minimiser sa proximité avec le philosophe aujourd’hui disparu. Il n’en résulte certes pas que Ricœur aurait cautionné tous les choix de Macron, mais il y a chez le maître des thématiques qui permettent de mieux comprendre la pensée de l’élève. Ainsi le fameux « en même temps » ne peut être réduit à une « synthèse » purement rhétorique de propositions contradictoires, mais prend son sens à la lumière de la notion de « variations d’échelles » chez Ricœur : l’action politique est écartelée entre deux temporalités, car ses exigences ne sont pas les mêmes selon qu’on les envisage à l’échelle du long terme ou à celle du court terme. De même, le libéralisme macronien qui vise à donner les moyens de son autonomie à un individu jamais exonéré de sa responsabilité a pu trouver dans la conception ricœurienne de « l’homme capable » une partie de son inspiration. C’est encore chez Ricœur qu’on peut trouver la source de l’opposition entre l’identité nationale, dont Macron se méfie, et le récit national, qu’il veut réhabiliter. Ricœur distingue en effet l’identité numérique de l’idem, la « mêmeté » du moi considéré dans ce qu’il a de permanent, de l’identité qualitative de l’ipse, l’« ipséité », celle du moi qui se saisit dans une temporalité qui lui permet de promettre. La médiation de l’un à l’autre est effectuée par l’identité narrative, c’est-à-dire par le récit que chaque individu se fait de sa propre vie ou chaque peuple de sa propre histoire, se comprenant par là et construisant ainsi, pas à pas, son identité personnelle. Si, s’agissant d’une communauté historique, l’insistance mise sur le pôle de l’idem risque de conduire, via le fantasme d’une identité figée, au nationalisme, un récit national construit selon le principe de l’identité narrative pourrait permettre, en restaurant chez tous les citoyens le sentiment d’appartenance, de réduire les fractures qui déchirent aujourd’hui la nation, ce qui est la préoccupation centrale de Macron.

Si les essais de Philippe Raynaud et de Brice Couturier ne ressortissent pas au genre hagiographique, ils manifestent assurément, surtout le second, une certaine empathie à l’endroit de celui auquel ils sont consacrés. D’aucuns en seront peut-être chagrinés, qui auraient souhaité une perspective plus critique. Ils tireront néanmoins profit de leur lecture car lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer, tout à gagner à le comprendre. Ces deux ouvrages les y aideront grandement.

Philippe Raynaud, Macron, une révolution bien tempérée, Desclée de Brouwer, janvier 2018.

Brice Couturier, Un président philosophe, éditions de l’Observatoire, novembre 2017.

Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée

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Je n’ai rien contre Mathilde mais le choix d’une Jeanne d’Arc métisse n’est pas anodin


La polémique sur la désignation de Mathilde Edey Gamassou dans le rôle de Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques d’Orléans a fait débat. Dans les colonnes de Causeur, deux articles, l’un signé Aurélien Marq, l’autre Stanislas François, ont défendu ce choix. Représentante assumée de la « Fachosphère », Gersende Bessède conteste cette position. Adhérant aux thèses de Renaud Camus, elle considère le « Grand remplacement » comme une violence infligée au peuple français. Dans ce contexte de tensions multiculturelles, aucun choix ne paraît innocent. Sa réponse.


Dans ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Jeanne d’Arc, nous avons vu se déployer à nouveau l’insupportable pesanteur de fonte idéologique qui s’abat désormais sur toute virgule du discours, propos de bistrot inclus, y compris, et c’est l’une des nouveautés, sur ceux qui ne sont pas tenus mais dont on pense qu’ils ont été tenus, et dont il convient de présupposer ce qui est sous-entendu dans leur intertexte imaginaire qui n’était, par définition, pas formulé. Un crimepensée orwellien en somme. Un crimepensée de masse qui plus est.

A lire aussi: Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ?

Revenons aux faits concrets pour bien comprendre. Que s’est-il passé ? Quelques anonymes apprennent qu’une jeune fille métisse a été choisie pour incarner Jeanne d’Arc lors des prochaines fêtes johanniques dans la bonne ville d’Orléans. Ils sont trois. Ils sont mécontents. Ils auraient pu aller râler comme tout bon Français au bistrot du coin mais préfèrent râler sur Twitter, le bistrot high-tech de notre époque. Trois tweets, donc. L’un est effectivement injurieux pour la jeune fille, ce qui, dans un pays qui a su porter au plus haut la civilité envers les femmes, n’est pas justifiable. Les deux autres disent en substance ceci : « Il y en a marre du multiculturalisme. » Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est en aucun cas une injure personnelle mais simplement l’expression d’une opinion politique. On se demande bien comment ce rien, ce dérisoire, – trois tweets – a bien pu devenir en l’espace de quelques heures, une polémique nationale totalement hystérique. On peut néanmoins très bien se le figurer : un journaliste paresse devant son fil Twitter, voit passer les tweets en question, se frotte les mains en se disant qu’il tient un sujet facile et bien « putaclic », et les trois tweets deviennent par la nécessité vitale pour la presse de faire de l’argent avec du clic internet par tous les moyens : « Abominable vague de haine et déferlement de propos racistes de la part de la Fachosphère sur une jeune fille sans défense ». En effet, le bon Français n’écoutant que son atavisme civilisationnel mentionné plus haut, – en France, on n’insulte pas les femmes -, embraye automatiquement sur les réseaux sociaux (car malgré l’ampleur réelle qu’elle y a prise, la polémique y est restée également totalement circonscrite), et enfourche son cheval blanc, pour défendre la jeune fille outragée et se livrer à ce qui va devenir dans les faits, un déferlement de haine antiraciste bien réel cette fois, contre les immondes fachos racistes, Salauds ontologiques qui ont toujours permis de s’offrir à bon compte et sans prendre aucun risque, une aura vertueuse qui permet de se faire bien voir en société. Il est à noter que la fameuse Fachosphère qui, soi-disant, laissait déferler sa haine sans retenue, est non seulement restée relativement silencieuse, mais, et c’est l’autre fait nouveau dans la grande saga de l’antiracisme comme arme idéologique de ce que Renaud Camus appelle le « remplacisme global », on aura vu la majorité des têtes de gondoles de la « Fachosphère » rejoindre à cette occasion le camp antiraciste, ce qui n’empêcha pas pour autant l’hystérie de continuer son ascension vers les sommets himalayens de la haine décomplexée du « facho » et du racisme tranquille contre le blanc indigène, ce « blaireau sous-diplômé », ce « beauf bas-de-plafond », ce « ringard ». Ou quand un simulacre absolu devient un fait politique. Ce que l’on appelle aujourd’hui, une « fake news ».

Mais le fait est que, la polémique étant lancée, elle est devenue réellement un fait politique, malgré nous, il convenait donc d’y répondre. Essayer de riposter à un tir de barrage inopiné et injustifié, devint dans les petits esprits très peu vertébrés de nos adversaires, la preuve ultime de notre bêtise. S’imaginer que nous n’aurions pas compris le dispositif du piège qui nous était tendu, est la preuve que ceux qui nous prennent pour des idiots à QI de palourdes, ont eux-mêmes des capacités cognitives assez limitées. On nous a, par exemple, accusés avec une impudente mauvaise foi, de faire le jeu de Rokhaya Diallo. Or que dit Rokhaya Diallo, que veut-elle vraiment ? Elle l’a exprimé en toute simplicité  : « Nous devons à présent déconstruire systématiquement les représentations du passé ». Au prétexte pétochard de ne pas donner des armes à l’adversaire, nos amis d’hier ont préféré lui donner directement les clés de la maison, en accédant à son souhait, déconstruire la représentation du passé, en clair, effacer les blancs indigènes de leurs propres représentations historiques pour les remplacer par d’autres populations extra-européennes. Jeanne d’Arc est métisse désormais. Rokhaya Diallo a gagné.

Nous connaissons la chanson par coeur depuis trente ans. Le chantage moral au racisme n’a pas pour but de nous faire sauter à pieds joints dans la caricature de nous-mêmes, non, mais pour seul et unique objectif de nous faire taire. De nous obliger à laisser-faire en silence. Par tous les moyens, chantage moral, intimidation judiciaire, harcèlement 2.0. Et c’est pour cela qu’il convient de ne pas se taire. Jamais. Même et surtout, lorsque le piège est déployé.

Et ce qu’il faut dire, c’est que la vraie problématique de cette affaire n’est tant pas de savoir si Mathilde Edey Gamassou aurait le « droit » d’incarner Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques, mais de bien comprendre ce que ce choix signifie. De s’attacher à l’esprit de l’évènement plutôt qu’à la lecture superficielle de sa lettre.

La lettre, c’est l’universalisme républicain comme procédé opératif de l’assimilation  : « Une jeune fille d’origine immigrée peut parfaitement s’assimiler au point de devenir une vraie Française. » Oui, personne ne nie cela. Mais le propre du littéralisme est de relever plus de l’idéologie que de la politique pragmatique. En effet, cet argument, que certains nous présentent comme un absolu moral devient très relatif lorsqu’on l’applique au réel. Je m’explique.

Faisons un peu de politique-fiction pour mieux nous faire comprendre. Imaginons le même choix d’une jeune fille métisse pour incarner Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques dans les années 1950, dans une France qui est donc différente, elle est encore plutôt homogène, l’immigration y est restreinte, majoritairement une immigration de travail d’ailleurs, qui n’est pas destinée à faire souche, et c’est parce que cette immigration est restreinte, qu’elle ne pose aucun problème particulier. Dans ce contexte-là, mettre en avant un modèle d’assimilation réussie ne pose aucun problème en soi, car c’est la belle exception qui confirme la règle. La lettre coïncide alors avec l’esprit. Mais dans la France de 2018, les problématiques ne sont pas les mêmes, si la lettre dit toujours la même chose, l’esprit lui, n’est plus le même.

La France de 2018 n’est plus homogène, l’immigration n’y est plus restreinte, mais massive, et relève si l’on se fie aux statistiques, plus de l’immigration de peuplement (regroupement familial) que de l’immigration de travail. Le déséquilibre démographique, c’est-à-dire le rapport du nombre, est en train de basculer progressivement en défaveur de la population indigène. Et ce phénomène, une population allogène nombreuse, jeune, à la natalité dynamique, face à une population indigène vieillissante, à la natalité faible, c’est cette substitution mécanique par vases communicants que l’on nomme le « Grand remplacement ». Dans ce contexte de « Grand remplacement », que dit le choix de Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc ? Que le « Grand remplacement » est tellement en voie d’achèvement que l’on peut sans complexes, se permettre de poser le visage symbolique du remplaçant sur la figure qui incarne le mieux dans le roman national la lutte contre le remplacisme. Et s’il reste quelques indigènes pour s’en offusquer et refuser de disparaître en silence, on fera comme d’habitude, on les traitera de racistes. Voilà l’esprit de ce choix. Tout simplement.

Il est d’ailleurs notable et très signifiant de voir à l’occasion de cette polémique, que la civilisation européenne, qui a pourtant toujours privilégié l’esprit à la lettre – à l’inverse du djihadisme par exemple -, jusque dans ses textes sacrés soit aujourd’hui totalement incapable d’être autre chose que littéralisme, y compris dans sa perception d’un simple tweet, aussi volatil qu’un propos de comptoir. Peut-être est-ce là, la preuve que nous sommes déjà remplacés dans nos têtes, ni plus ni moins…

Ernst Jünger: contre le nihilisme, la beauté

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« La connaissance du monde, la gnose poétique de Jünger est avant tout une philocalie. » Philocalie désigne en grec l’« amour de ce qui est beau, c’est-à-dire la philosophie selon laquelle le Beau traduit le Sens et se confond avec le Vrai. Chez Jünger, « le Sacré, le Divin se révèlent dans la beauté, car la beauté est l’approche du sens. La où les choses prennent sens, la beauté transparaît. » À travers son œuvre, Jünger cherche à déchiffrer le spectacle du monde et à distinguer les signes multiples contenus dans cette beauté pour en découvrir le sens. « Jünger, écrit Luc-Olivier d’Algange, s’est tourné vers le monde pour en décrypter les énigmes intérieures. » En cela, l’œuvre de Jünger est « l’une des moins narcissiques du siècle. » Dans l’expérience jüngerienne, la compréhension de soi s’opère à travers cette entreprise littéraire si particulière qui inspire à Luc-Olivier d’Algange le beau titre de Déchiffrement du monde.

Portrait de Jünger en anarque

Cet aspect essentiel de l’œuvre de Jünger est pourtant occulté par l’image de l’écrivain-combattant qui s’est imposée avec Orages d’acier, Lieutenant Sturm ou Le boqueteau 125, faisant passer au second plan l’esthétique métaphysique qui se déploie dans Sur les Falaises de marbre (1939) jusqu’à Eumeswill (1977) en passant par Héliopolis (1949) et la réflexion poursuivie parallèlement dans La guerre comme expérience intérieure, le Traité du Rebelle ou le Recours aux forêts (1951) et jusqu’aux Ciseaux (1990), sans parler de Soixante-dix s’efface, le journal publié à partir de 1977 jusqu’en 1997. Le parcours intellectuel de cet auteur est évidemment déroutant : « Certes, le nationalisme exacerbé et martial du jeune collaborateur d’Aminius cédera la place au Contemplateur solitaire, l’apologiste du Travailleur, accomplissant sa « Figure » par la technique, deviendra le critique avisé du monde moderne et l’inventeur de l’Anarque. Certes l’intérêt pour les anciennes traditions païennes de l’Europe précède une méditation biblique. Mais aussitôt l’intelligence se dégage-t-elle de l’histoire proprement dite, qu’elle voit dans ces diverses configurations se dessiner un paysage intérieur dont la cohérence et l’harmonie sont bien davantage la marque que le discord ou le chaos. »

Une oeuvre qui a traversé le siècle

Dans Le Déchiffrement du monde, Luc-Olivier d’Algange tente de restituer cette tentative de compréhension du monde, empruntant des chemins fort divers dans une œuvre qui traverse le siècle, pour en faire émerger la structure philosophique et métaphysique. La gnose de Jünger « tente d’atteindre poétiquement à la connaissance », écrit d’Algange, connaissance de l’Être, non pas en tant qu’ « individu de masse » ou d’ « homme-échantillon », pour reprendre les expressions d’Ortega y Gasset ou de Wladimir Weidlé, mais en tant qu’Einzelge, être singulier dont les ressorts intimes et la particularité existentielle se comprennent à la lumière de l’univers qui l’environne et avec lequel il interagit constamment. Pour comprendre cette singularité, « la contemplation est une forme supérieure de l’action à laquelle nous invitent les figures de l’Anarque et du Contemplateur. » Et si Jünger est loin de se limiter à la figure de l’écrivain-combattant à laquelle il est encore malheureusement trop souvent réduit, l’attitude du Contemplateur se dessine déjà au beau milieu de l’action guerrière, dans Orages d’acier et surtout dans La guerre comme expérience intérieure. Comme les surréalistes, Jünger aurait pu proclamer que la guerre est « l’expérience esthétique ultime », mais cette expérience extrême de la destruction participe au même titre que le recours aux forêts à la compréhension globale de l’einzelge face au monde.

Cousin de Paulhan et Gracq

Il y a peu d’équivalent de cette expérience littéraire chez les écrivains français. On pourrait néanmoins citer Jean Paulhan, futur directeur de la Nouvelle Revue Française, qui publia en 1922 un petit ouvrage intitulé Le guerrier appliqué. Dans cette évocation presque onirique des années de guerre durant lesquelles Paulhan servit notamment dans un bataillon de Zouaves, le « guerrier appliqué » de Paulhan s’applique à maintenir à travers le fracas des armes une attention et une disponibilité toutes jungeriennes aux hommes et aux signes de la nature : les oiseaux qui chantent ou se taisent avant l’assaut, le bruit du vent agitant les frondaisons des arbres mêlé à celui du canon qui tonne au loin ou même la présence du vivant sous la forme microscopique de l’insecte dans le quotidien de la tranchée. Paulhan est, avec Julien Gracq, l’un des rares écrivains français qui a su lui aussi pratiquer cette « science des orées et des seuils » où Jünger est passé maître.

Dépasser le nihilisme

Dans cette science, qui n’est pas scientisme mais entreprise de connaissance ontologique et phénoménologique du vivant, Jünger a eu des maîtres dont Novalis fut le premier. Sous son influence, Jünger nous enseigne à dépasser le nihilisme que Nietzsche définit comme la faculté « d’idéaliser dans le sens de la laideur » en portant sur soi-même et sur le monde un regard qui ignore tout et ne retient rien. Jünger s’attache au contraire à éveiller « l’image la plus ancienne, la plus intense » du monde en laquelle se précise le pressentiment d’une vie supérieure qui se manifeste aussi bien à travers la réalité du monde que les états de conscience au travers desquels l’individu appréhende cette réalité. Ennemi des systèmes, Jünger emprunte aussi à Jacob Böhme et à la Naturephilosophie allemande les principes de son esthétique métaphysique, largement influencée également  par sa fréquentation assidue des auteurs antiques et la fascination qu’il entretenait pour l’empereur Julien qui rapproche aussi beaucoup Jünger de la pensée néoplatonicienne. Enfin c’est à Hölderlin que Jünger revient inlassablement, « comme à un texte sacré », en particulier Hypérion, relecture du mythe du combat des Dieux et des Titans. Pour Jünger, les dieux « dans nos jours qui se suivent et se ressemblent […] brillent par leur absence » tandis que notre modernité est en revanche marquée du sceau de « l’omniprésence titanesque » à travers le règne de la technique et celui de la Quantité auquel Jünger opposera celui de la Qualité : « Lorsque le règne de la Quantité se subdivise en idéologies prétendument adverses, c’est à la seule Qualité qu’il convient de rendre hommage, dussions-nous, par cette décision, dérouter nos amis, donner provende de griefs à nos ennemis. »

Évacuées l’étude de mœurs et la critique sociale

Jünger trouve peu d’amis et d’équivalents avec lesquels on pourrait le faire dialoguer parmi les écrivains français. S’il reste assez français dans la forme de l’écrit, il l’est peu sur le fond puisqu’il a très tôt évacué de son œuvre l’étude de mœurs, la critique sociale ou l’arrière-plan historique qui reste la marque du roman de Balzac, de Flaubert ou de Stendhal, ancrés dans l’histoire en mouvement tandis que Jünger semble lui accomplir un pas de côté qui situe l’oeuvre dans une intemporalité quelquefois déroutante pour le lecteur. Elle est cependant la marque même d’une vaste réflexion sur le temps qui trouve son aboutissement dans le magistral essai Ciseaux, publié en 1990, et le rapproche beaucoup, par delà les apparentes différences stylistiques, d’un autre grand métaphysicien expérimental de la littérature, Marcel Proust, qui écrivait en 1919 dans A l’ombre des jeunes filles en fleur : « La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’un chambre ou dans celle d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce ce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. »  Peut-être Jünger aurait-il fait sienne cette définition de la Beauté dont il a cherché toute sa vie à fixer une image dans ses écrits, pour éclairer le sens donné au monde et à l’existence.

Luc-Olivier d’Algange. Ernst Jünger. Le déchiffrement du monde, L’Harmattan, 2017.


Sur les falaises de marbre

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Jan Bakhyt, poète archéofuturiste

Né au Kazakhstan à la fin du règne de Staline, le poète russophone Bakhytjan Kanapianov alias Jan Bakhyt, est un singulier personnage : ingénieur métallurgiste et producteur de cinéma, boxeur (champion du Kazakhstan en 1968), militant antinucléaire (il a participé au nettoyage de Tchernobyl), éditeur indépendant, bref un homme complet au parcours à la fois archaïque et futuriste.

Traduit en une douzaine de langues

Tout jeune, ce descendant de Genghis Khan publie ses premiers poèmes, qui attirent l’attention de celui qui deviendra son maître, Olzas Souleimanov, l’un des grands écrivains kazakhs, futur ambassadeur à Rome et à l’Unesco, et l’un des meneurs du mouvement antinucléaire. Comme Souleimanov, géologue de formation, Bakhyt a commencé par des études scientifiques avant de bifurquer vers le cinéma et la poésie. Traduit en une douzaine de langues, il était encore peu connu du public francophone, d’où l’intérêt de la publication, à la Manufacture des livres, de ce premier recueil remarquablement traduit en français par un autre boxeur, Thierry Marignac.

Ce dernier explique bien dans sa postface la difficulté de traduire la poésie, surtout quand elle provient d’un univers aux antipodes du nôtre. Même s’il écrit en russe, Bakhyt pense en Kazakh, en descendant des nomades turco-mongols. C’est là que réside le caractère puissant de l’homme et de sa poésie : il traduit dans la langue d’Akhmatova et de Pasternak, aînés à qui il paie son tribut, l’imaginaire épique des steppes d’Asie centrale. Et Marignac de transcrire cette métamorphose dans la langue de Valéry ! Le résultat laisse pantois, et empli d’admiration tant le traducteur fait preuve d’une constante rigueur pour rendre la fermeté d’âme du Kazakh.

Poèmes païens

Ce qui frappe à la lecture de ces poèmes, c’est aussi leur caractère foncièrement panthéiste, et, pour tout dire, païen. A l’image de ses ancêtres rhapsodes, Bakhyt ne conçoit jamais la poésie comme un jeu formel, même s’il rassemble dans ses textes la richissime expérience poétique russe du XXème siècle. En effet, Bakhyt chante les puissances et « les idoles de pierre que personne ne nomme », la fidélité aux aïeux, la reconnaissance due aux maîtres, les chamois des montagnes et les oies sauvages, les tchabanes, ces berges de l’Asie centrale dont le nom fait songer aux chamanes. Chamane, oui, ce poète inspiré qui s’exclame : « Je suis fils du monde, je crois à son éternité / ô terre des steppes, nous sommes coupables devant toi ». Chamane, celui qui chante les Toumanes, ces bataillons du temps de Genghis Khan, et le culte encore vivace du cheval : « Le chant déferle, les sabots en cadence / Sous moi, le cheval est heureux / Et d’une mélodie oubliée la substance / dans mon cœur propage le feu. »

Tantôt, Bakhyt, « poète à mi-temps astrologue ébloui » rappelle la Grande Terreur de 37 et les camps perdus dans le brouillard, tantôt il évoque les néons de Moscou ou les pins bleus d’Alma-Ata.

Une voix purificatrice, primitive au sens le plus profond du terme, transcrite avec autant de probité que de talent.

Jan Bakhyt, Perspective inversée, La Manufacture des livres, 2018.

Mansour Kamardine: « A Mayotte, ce sont les Français qui ont peur »


Explosion de l’insécurité, effondrement des services publics, menace islamiste: devenus minoritaires dans leur propre département, les Mahorais exigent des mesures radicales contre les clandestins, y compris une refonte du droit de la nationalité. Entretien avec le député LR de l’île. 


Cet entretien a été initialement publié le 13 décembre 2017.

Causeur. Vous tirez régulièrement l’alarme sur l’afflux migratoire qu’affronte Mayotte. Pourriez-vous nous dresser, chiffres à l’appui, un tableau de la situation démographique de l’île ?

Mansour Kamardine. Sur 236 000 habitants recensés à Mayotte en 2015, 52 % sont des immigrés originaires essentiellement des Comores. Mais ces données sont bien en deçà de la réalité. À partir d’une extrapolation des chiffres de la consommation, on estime la population locale à 400 000 habitants ! Autrement dit, à Mayotte, il y a aujourd’hui un tiers de Français, un tiers d’immigrés réguliers et un tiers de clandestins. En outre, les derniers chiffres de l’Insee concernant la natalité révèlent que 74 % des naissances sont issues de mères étrangères. Enfin, le recensement 2017 va porter la population officielle de 236 000 à 262 000 personnes, soit une augmentation de 11,1 % en trois ans.

On incite les Français à aller se soigner ailleurs qu’à Mayotte pour permettre de prendre en charge gratuitement les étrangers à l’hôpital

Le gouvernement partage-t-il votre diagnostic ? Que compte-t-il faire contre cet afflux migratoire incessant ?

Personne ne nie que la population réelle soit bien plus importante que la population officielle, pas même le gouvernement. Quant à la réaction des autorités, elle n’est pas à la hauteur de la situation. La feuille de route signée le 12 septembre est inacceptable pour les Français de Mayotte. D’abord parce que le ministère des Affaires étrangères discute directement avec les Comores – qui revendiquent la souveraineté sur Mayotte ! – en mettant hors-jeu les élus mahorais, qui sont des élus de la République. Ces décisions du Quai d’Orsay ont un impact direct sur Mayotte et le Code général des collectivités territoriales prévoit une association formelle, dans ce genre de cas, des élus concernés. Est aussi annoncée la création d’un visa de circulation qui permettrait à son bénéficiaire de résider à Mayotte ad vitam aeternam. L’État prétend que ce visa de circulation profiterait aux officiels, aux professionnels et aux religieux, autant de catégories dont il ne donne ni le nombre ni la définition ! Or, les Comores vivent actuellement une radicalisation d’une partie de leur population et à Mayotte, nous entendons conserver une pratique de l’islam tolérante et parfaitement compatible avec la République. Enfin, la feuille de route annonce la remise aux autorités comoriennes des embarcations de clandestins, les fameux kwassa-kwassa. Sachant que beaucoup des armateurs ont des connexions avec le pouvoir comorien, cela revient à remettre l’arme du crime à des receleurs potentiels !

A lire aussi: « A Mayotte, l’Etat français laisse faire le remplacement de population »

Si on prend un peu de champ, quand la situation de l’immigration a-t-elle commencé à dégénérer à Mayotte ?

À partir de 2012. Du temps de Sarkozy, les clandestins avaient peur, ils se cachaient, car 30 000 étaient expulsés chaque année. Sous Hollande, on est descendu à moins de 15 000 expulsions par an. Aujourd’hui, ce sont les Français qui ont peur. De plus, on incite les Français à aller se soigner ailleurs qu’à Mayotte pour permettre de prendre en charge gratuitement les étrangers à l’hôpital. De même, quel que soit le nombre d’enfants qui viennent à Mayotte, ils seront scolarisés au titre de l’obligation scolaire. Résultat : 60 % des enfants scolarisés ont des parents clandestins. Enfin, le nombre d’actes de violence a explosé de plus de 40 % en cinq ans. Ce sont les Français de Mayotte qui subissent le laxisme de l’État : une école transformée en garderie, un système de santé dégradé et une insécurité galopante.

En mars dernier, sur les six bateaux d’interception des clandestins, cinq étaient à l’arrêt

Après l’attentat de Marseille, perpétré par un sans-papiers tunisien délinquant multirécidiviste, le gouvernement a donné des signaux de fermeté sur l’immigration…

J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt ce qu’a dit Emmanuel Macron sur sa volonté d’expulser les clandestins. Mais s’agissant de Mayotte, avant d’expulser, la première chose à faire est de stopper les arrivées. Ce n’est qu’une question de volonté : la technocratie a imposé son inertie aux politiques ! Ainsi, lors de sa visite à Mayotte en mars dernier, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux a constaté que sur 36 véhicules de dotation attribués à la police, 26 ne fonctionnaient pas. Sur les six bateaux d’interception des clandestins, cinq étaient à l’arrêt. Récemment, le radar qui permet d’identifier les arrivées a été saboté, parce qu’il n’est sous le contrôle de personne. Il convient de mettre les moyens. Ce serait d’ailleurs une bonne chose pour les finances publiques. En effet, pour les seuls secteurs de l’éducation et de la santé à Mayotte, le coût social induit par l’immigration est supérieur à 300 millions d’euros par an.

À vous écouter, une question nous taraude : quel intérêt l’État aurait-il à laisser pourrir la situation ?

Je crains que certains, dans les coulisses du pouvoir, fassent miroiter aux dirigeants que s’ils favorisaient le largage de Mayotte, des entreprises françaises pourraient exploiter le pétrole découvert récemment dans le canal du Mozambique, puisqu’il serait alors situé à l’étranger, alors que l’exploitation pétrolière dans les zones économiques exclusives françaises, y compris autour de Mayotte et des îles éparses, est en cours d’interdiction.

J’ai vu un de mes collègues député LRM se positionner non du côté des Mahorais, mais du côté des Comoriens !

Est-ce un scénario plausible ? On ne peut pas céder si facilement un département français !

Sauf que la politique de remplacement de population se poursuivant, à mesure qu’elle régularise les clandestins et met ses ressortissants en minorité, la France pourrait organiser une consultation aboutissant à la cession. Les Mahorais vivent cela comme une véritable insécurité culturelle. Nous vivons à la puissance 10 ce que vit la France périphérique décrite par Christophe Guilluy.

Regardez comment se comportent certains de nos amis comoriens à Marseille ou à Paris. Ils ont la nationalité française, mais déclarent rester comoriens. Récemment, j’ai vu un de mes collègues, député LRM de Marseille, se positionner non du côté des Mahorais, mais du côté des Comoriens !

Ce nationalisme d’importation pourrait jeter de l’huile sur le feu. Pensez-vous la situation locale vraiment explosive ?

On est au bord de l’explosion, il ne manque que l’étincelle. Depuis le 26 septembre, des manifestations secouent quotidiennement Mayotte. Les forces de l’ordre s’interposent entre les Mahorais et les clandestins devant la préfecture, qui reçoit 600 demandes de naturalisation par jour. Chaque jour qui passe nous approche d’une échéance fatidique. Je ne m’y résous pas. Aussi je demande au gouvernement de prendre les mesures nécessaires en termes de personnel et de dotation de matériel pour les forces de l’ordre. Il faudrait également revoir le droit de la nationalité spécifiquement pour les départements de Guyane et de Mayotte.

Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?

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Jean-Luc Lemoine présente l'émission "Couple ou pas Couple" sur la chaîne C8. ©Pierre-Olivier

Homophobie, racisme, misogynie: les chefs d’accusation pleuvent sur les professionnels du rire pris en flagrant délit de mauvais esprit. Encouragée par les réseaux sociaux, la fragmentation du corps social en une multitude de minorités opprimées a fait une victime: l’humour.


Il y a cent ans on lisait La Case de l’oncle Tom, un peu plus tard Tom bon nègre, dans les sixties il y avait un Noir à chéchia rouge sur les boîtes de Banania et on achetait des nègres en chemise à la pâtisserie. C’était le temps où il était naturel d’être au pire raciste et au mieux condescendant.

Malheureusement, si l’époque où tout était permis est heureusement révolue, celle où rien n’est autorisé pointe le bout de son nez. Chaque idéal a désormais ses bigots rigidement drapés dans leur inattaquable humanisme, censés protéger « leur » faible, dont la caractéristique principale est d’être tellement bête qu’il ne sait jamais ce qui est bon pour lui.

Les humoristes refusent de parler

Dans ce climat que l’on peut qualifier de néopuritain, les humoristes ont longtemps bénéficié d’une sorte d’immunité – qu’ils refusaient à leurs victimes. Ainsi pouvaient-ils se déchaîner contre un malheureux coupable d’un mot de travers tout en déconnant sur à peu près tout. Peu à peu, ce droit de rire de tout a été grignoté par les protestations de communautés offensées, en particulier de l’une d’elles, puis par les assassins, également très offusqués, de Charlie Hebdo. Aujourd’hui, c’est le « féminisme policier », pour reprendre l’expression de Peggy Sastre, qui réclame que l’on soit pendu pour une blague, même bonne.

Face à cette coalition disparate de censeurs, les humoristes sont en première ligne. Aussi avons-nous voulu savoir s’ils pouvaient encore laisser aujourd’hui libre cours à leur mauvais esprit. Nous avons donc demandé à un certain nombre d’éminences de la profession de nous parler de la façon dont cette atmosphère pesait sur leur travail. À l’exception de Régis Mailhot, que nous remercions pour sa liberté, tous nous ont fait la même réponse, qui est en elle-même une démonstration : « Non merci, sans façons. »

A lire aussi: Régis Mailhot: « Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides »

En vérité, on les comprend. Tex viré pour une blague trash, beaucoup d’autres insultés et traînés dans la boue. Qu’iraient-ils faire dans cette galère ? Alors que, dans leurs spectacles, tous assurent ne pas se censurer, s’exprimer sur ce sujet dans les médias revient, quoi qu’on puisse déclarer, à tendre le bâton pour se faire battre. Le bad buzz n’est jamais loin.

Twitter is watching you

Jean-Luc Lemoine peut en témoigner. Il anime « Couple ou pas couple » sur C8, dans lequel deux joueurs doivent reconstituer sept couples parmi 20 prétendants. Le 26 décembre dernier, les deux candidats, David et Rémi, auraient, d’après des procureurs autoproclamés, « multiplié les stéréotypes sur les homosexuels ». Retour sur le plateau.

« Nous connaissons l’orientation sexuelle de Damien, se vante Rémi.

– Il est stylé, il a de jolis tatouages, une boucle d’oreille à une seule oreille, ça ne se fait plus trop chez les hétéros », enchaîne David.

Immédiatement, Lemoine, très pro, très conscient de l’orage trop proche, rattrape le duo.

« Si je suis votre raisonnement, si on est stylé, on est gay forcément ? »

Malheureusement, quelques secondes plus tard, l’animateur doit annoncer la profession de Damien :

« Il est coiffeur.

– Donc il est homo ! » lance David.

J’ai éclaté de rire. Pourtant, je le jure, je me moque complètement de la sexualité des coiffeurs et de la coupe de cheveux des homosexuels. Mais voir ce candidat en rajouter un brin après avoir parfaitement compris que Lemoine le recadrait m’a réjoui.

Qu’importe, sur les réseaux sociaux, la chasse à l’homophobe était ouverte, des téléspectateurs appelaient la chaîne, ulcérés qu’elle laisse les deux candidats « véhiculer autant de stéréotypes homophobes à l’antenne » et l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, bi-e-s et trans – l’inclusif est de l’AJL) déclarait : « Les clichés ne prennent jamais de repos, même à Noël… »

Lynchages 2.0.

Une semaine plus tard, Jean-Luc Lemoine faisait part de son inquiétude sur France Inter : « La façon dont ils ont été brûlés sur la place publique a été très violente. Je me sens comme un écologiste qui observe la réduction de la couche d’ozone. Ma couche d’ozone, c’est la liberté d’expression. On ne voit pas à quel point ça va vite ni les libertés qu’on a perdues. »

Interrogé sur le même sujet, en décembre, dans « Le Grand Oral » sur RMC, Didier Bourdon, l’un des Inconnus, avait concédé : « C’est vrai qu’on se demande souvent, avec les Inconnus, comment on ferait aujourd’hui. Les réseaux sociaux, ça a toujours existé, c’était le courrier des lecteurs et on en recevait plein. Le problème, c’est qu’ils soient tellement relayés, il suffit qu’il y ait mille internautes, on dirait qu’il y en a un million. »

C’est donc le pouvoir démesuré de cette caisse de résonnance mystificatrice qui expliquerait cette impression si largement partagée qu’on ne peut plus rien dire ? De fait, à moins qu’ils ne soient contraires à la loi, ce ne sont jamais les propos ou les blagues incriminées qui indisposent les chaînes ou le CSA, les conduisant à sévir ou avertir, mais le bad buzz, ce déferlement numérique qui, pour une broutille, peut détruire une image.

« Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche. »

Acolyte de Thierry Ardisson, Laurent Baffie a pour sa part provoqué un scandale en osant un (très chaste) relevé de jupe de Nolwen Leroy, qui est par ailleurs son amie. À la suite de quoi, il s’est demandé dans Télé-Loisirs s’il n’allait pas arrêter de « sniper » : « Il y une pression qui n’existait pas avant… (…) Dès qu’on dit un mot, ou fait un geste de travers, il y a bad buzz. On se prend des seaux de merde pendant une semaine. Heureusement la semaine d’après, c’est un autre buzz qui remplace celui-là. (…) Il ne faudra pas 50 mauvais buzz pour que j’arrête la télé. Encore deux ou trois histoires comme ça… Je n’ai plus envie de ça. (…) Devoir se justifier de tout pour des conneries, c’est saoulant. »

Julien Cazarre, « J+1 » sur Canal Plus et « Y’a pas péno » sur Europe 1, refuse de se justifier. Dans Télérama, il s’en prend au CSA « en train de devenir une belle merde de propagandistes de la bien-pensance ». C’est qu’il fait des choses très vilaines Julien. Comme inventer de faux dialogues en doublage sur des images de joueurs de foot. Et lorsque le joueur a un accent africain dans la vie, Julien Cazarre le fait parler… avec l’accent africain dans ses vidéos. C’est mal hein !

Interrogé sur cet accent « pire que Michel Leeb » et ses « allusions homosexuelles », Julien Cazarre ironise sur « une question de journaliste gauche confort ». Il ose même rajouter : « On ne me demande jamais pourquoi je donne un accent de débile à un joueur blanc ou un accent du sud-ouest surjoué à un mec qui parfois n’est même pas du sud-ouest. » La suite lui aliénera définitivement les ayatollahs du bon goût : « Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche. À l’époque de mes parents, les réacs, c’étaient les mecs d’extrême-droite ou les cathos qui s’offusquaient de tout. C’était plus facile, pour un humoriste, d’être détesté par ces gens-là. Il ne se sentait pas obligé de s’excuser à tout bout de champ. »

A lire aussi: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble – Par Elisabeth Lévy

La conclusion revient à Rémi, l’un des deux candidats « homophobes » du jeu de Jean-Luc Lemoine, qui a tenté d’éteindre la polémique sur son compte Facebook : « On fait le buzz David Perez. On nous insulte même d’abrutis ou de connard sur Twitter. Ça se voit pas tant que ça que nous aussi on est homos ? »

Mais oui. Les homophobes étaient gays. C’est beau comme du La Fontaine…

Vidéo – Pierre Bonte à la recherche de la France disparue…

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Jean-Paul Lilienfeld, le réalisateur de La Journée de la jupe, est allé rencontrer Pierre Bonte. Le chroniqueur a su capter, dans les années 1970, une France aujourd’hui disparue. De la « veuve joyeuse » à la « poissonnière d’Agde », une série en 5 épisodes vous prépare à l’entretien que vous retrouverez dans le Causeur du mois de mars !


>>> Retrouvez toutes les vidéos de Jean-Paul Lilienfeld sur sa chaîne YouTube : JPL fait des K7 chouettes <<<

Italie: vous avez dit « populismes » ?

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De gauche à droite: Luigi Di Maio, Silvio Berlusconi et Matteo Salvini. SIPA. 00847730_000007 / AP22173864_000037 / 00847483_000001

Dès les premières estimations sur le résultat des élections législatives en Italie, Marine Le Pen a tweeté : « L’Union européenne va passer une mauvaise soirée. » Et pour cause. Son ami Matteo Salvini, patron de la Ligue dont les députés européens siègent dans le même groupe que le FN au parlement européen, arrive en tête au sein de l’alliance tactique avec Forza Italia du revenant Berlusconi et Fratelli d’Italia, un petit parti nationaliste et identitaire. Tout ce monde ferait 37% mais Salvini remporterait le morceau d’une courte tête.

La (fausse) gauche défunte

L’autre poids lourd, le fameux Mouvement 5 étoiles (M5S) fondé par Beppe Grillo et désormais conduit par Luigi Di Maio, présenté assez étrangement comme « populiste de gauche » à la une de Libé, arrive tout seul en tête avec 32%.

De gauche, vraiment ? Flou, surtout. Entre discours anti-migrants démentis une fois sur deux, refus de la « caste », propositions sociales et anti-bruxelloises tout en arrondissant un peu les angles sur la question de la sortie de l’euro.

Et la gauche, me direz vous ? Si vous entendez par « gauche » le Parti démocrate (PD) de Renzi, ex-président du Conseil, qui atteint à peine les 20%, c’est que décidément les mots ne veulent plus rien dire. Dans une tradition désormais fortement ancrée en Europe, le PD de Renzi, comme les travaillistes de Blair ou le SPD de Schröder en leur temps ont continué à prétendre, contre toute évidence, qu’ils étaient de gauche alors que tout leur programme a tendu à une libéralisation à tout crin de leur pays pour le mettre aux normes européennes, c’est-à-dire du libre-échangisme le plus échevelé qui se paye au prix de régressions sans précédent sur le marché du  travail, les retraites, la protection sociale et un creusement toujours plus grand des inégalités.

Pour ce qui ressemblerait encore à la gauche, celle du monde d’avant, c’est l’effondrement qui était déjà pourtant bien entamé. Libres et égaux est estimé entre 3 et 5%. Cette liste rassemble la Gauche italienne, qui avait obtenu 3,2% en coalition avec le PD il y a cinq ans. Elle a également vu le renfort de la « gauche » du Parti démocrate. Sans succès visiblement.

Mystère du berlusconisme

Devant ce résultat, n’ayons pas trop de crainte cependant pour l’Union européenne qui se caractérise par une grande capacité d’assimilation et de plasticité quand il s’agit de sauver l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts de l’oligarchie financière. L’Italie est juste le laboratoire de ce que Bruxelles prépare pour la suite. Cette vocation de laboratoire, c’est celle de l’Italie au XXe siècle. Le fascisme de Mussolini, après sa phase sociale, est devenu le meilleur ami du patronat italien. La stratégie de la tension des années de plomb a instrumentalisé le terrorisme des deux bords pour empêcher l’accession du Parti communiste italien en mesure d’accéder au pouvoir dans un compromis historique avec la Démocratie chrétienne, idée qui coûtera la vie à Aldo Moro. Puis il y a eu le berlusconisme, ce pré-sarkozysme et ce pré-trumpisme, qui est un mélange d’affairisme décomplexé et de calibrage des imaginaires par la télé poubelle. On finira par la mue du PCI, le seul Parti communiste européen qui aurait pu accéder au pouvoir en « parti démocrate » ouvertement libéral.

Mélenchon en 5 étoiles ?

Mais voilà ces chimères de laboratoire connaissent des usures de plus en plus rapides. On tentera encore, sans doute, sans y croire, de présenter médiatiquement Renzi du PD comme la gauche. Non, Renzi, ce n’est que Macron. Mais un Macron qui, après avoir gouverné, a perdu contre Marion Maréchal et Wauquiez (Berlusconi et la Ligue) ou contre la France insoumise (FI) du Mélenchon de ces derniers temps. La FI en ce moment, n’est, en effet, pas sans rappeler le Mouvement 5 étoiles dans sa volonté d’abandonner la référence à la gauche.

Le voilà peut-être le scénario de la présidentielle de 2022, une fois que la magie macronienne se sera dissipée dans une France libéralisée et précarisée.

Et la gauche? Elle n’existe plus la gauche. Il n’y a plus que Philippe Rickwaert, le héros de la série Baron Noir, pour se battre afin de la faire resurgir et avec elle le clivage droite-gauche, un bon vieux clivage dépassé paraît-il mais qui avait encore le mérite de structurer nos vies démocratiques en ne laissant pas des fantoches au pouvoir qui ne sont que les employés du mois des marchés financiers.

Facebook, l’armée nouvelle

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Mark Zuckerberg lors d'une conférence à San Francisco, 2016. SIPA. AP21882063_000001

En quelques années, le réseau social est devenu un terrain de jeu propice à la guérilla virtuelle et une puissance qui a contribué au Printemps arabe, au Brexit et à l’élection de Donald Trump. Quels que soient ses défauts, la déploration est inutile. Mieux vaut essayer de chevaucher le tigre. 


Créé en 2004, Facebook a franchi le cap du milliard d’utilisateurs actifs en 2012, puis a atteint les deux milliards – soit plus du quart de la population mondiale – cinq ans plus tard ; soit 72 % des Nord-Américains, 57 % des Latino-Américains, 41 % des Européens et 35 % des Moyen-Orientaux. Un succès tel qu’on prête à son fondateur, Mark Zuckerberg, 33 ans, des ambitions présidentielles. De quoi attiser convoitises, peurs et fantasmes.

« Un gamin en jean et baskets a changé le monde »

La légende Zuckerberg démarre en 2003 par un gag de potache. Il n’a pas 20 ans quand, un peu éméché, il pirate le trombinoscope de son campus universitaire et invente un jeu vidéo mettant en regard des photos des étudiants des images d’animaux. Menacé d’expulsion, l’étudiant surdoué révise son business plan pour lancer Facebook un an plus tard.

En 2008, dans le premier reportage français consacré à la « planète Facebook », « Envoyé spécial » parlait de « trou de serrure virtuel par lequel les uns espionnent les autres ». « Un gamin en jean et baskets a changé le monde », affirmait le commentaire, laissant entendre qu’un nouveau Big Brother était peut-être en germe. Back to 1984 ! Le reportage, un peu tendancieux, décrivait des ex-amoureux en train de s’espionner, des adolescentes échangeant des selfies de leurs décolletés ou se faisant draguer par de vieux pervers, quand elles n’achetaient pas de l’ecstasy.

Le Printemps arabe et en même temps Daech

L’effet boule de neige des réseaux sociaux a pris tout le monde par surprise. Qui aurait alors pu imaginer que Facebook contribuerait à des bouleversements politiques et sociaux majeurs ? Il y a dix ans, un groupe Facebook réunissait plusieurs centaines de milliers de Colombiens dans des manifestations de rue contre la guérilla communiste des FARC. En 2011, Facebook apportait sa pierre au Printemps arabe, en facilitant non seulement l’organisation et la médiatisation des manifestations, mais également l’identification et l’arrestation de certains manifestants ; certains services de police ou de renseignement ayant recyclé les vieilles techniques de provocation en créant de vrais-faux groupes pour piéger les activistes.

A lire aussi: Marcel Gauchet: « Les réseaux sociaux ont démocratisé la manipulation »

Depuis, les réseaux sociaux ont été utilisés par les djihadistes de l’État islamique comme plateforme de recrutement et de propagande, tout en permettant à de nombreux journalistes d’infiltrer l’EI, ou de se faire passer pour lui. Mais on a découvert que le soi-disant cybercalifat, auteur de la cyberattaque contre TV5 Monde, était en fait un faux-nez des services de renseignement russes.

On a enfin appris, en 2016, que Facebook et Twitter étaient instrumentalisés par les « web brigades », des « fermes à trolls » russes (qui paient des gens pour pourrir les commentaires et manipuler l’opinion publique sur internet), voire utilisés comme armes non conventionnelles dans le cadre de la « guerre informationnelle » menée par les services de renseignement russes, que l’on soupçonne d’avoir influencé le vote pour le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Tout le monde instrumentalise Facebook

Cette stratégie de guérilla virtuelle a été théorisée au plus haut sommet de l’appareil militaire russe, notamment dans un article rétrospectivement fort instructif du général Valery Gerasimov – chef d’état-major et vice-ministre des armées – paru en février 2013 dans le Courrier industrialo-militaire. Cherchant à tirer les leçons du Printemps arabe, qu’il estimait avoir été déclenché par l’Occident, il constatait « une tendance à l’effacement des distinctions entre l’état de guerre et l’état de paix », nécessitant de repenser l’action militaire dans « l’espace informationnel », afin d’« influencer les structures étatiques et la population à l’aide des réseaux informatiques ».

Outre les États, de nombreuses boîtes de communication et d’influence, des partis politiques et des services de renseignement s’emploient à instrumentaliser les réseaux sociaux.

Personne ne peut dire ce que deviendra Facebook

Début décembre, une longue enquête de l’agence Bloomberg racontait comment le président philippin Rodrigo Duterte avait utilisé Facebook contre Rappler, le principal réseau social d’information philippin, pour mater l’opposition. Aux Philippines, 97 % de la population connectée possède un compte Facebook. Non content de lancer son armée de « trolls patriotiques » à l’assaut de Rappler, à coup de campagnes de harcèlement, d’intimidations et de fausses nouvelles, Duterte bénéficiait également de l’assistance de… Facebook. À l’instar de l’équipe de Trump, les communicants du dirigeant philippin ont payé le réseau de Mark Zuckerberg, au risque de flirter avec le conflit d’intérêts – des deux côtés : en novembre dernier, Facebook annonçait un nouveau partenariat avec le gouvernement Duterte destiné à financer les câbles sous-marins de connexion haut débit.

Cependant, Facebook n’a que quatorze ans. Nul, pas même Mark Zuckerberg, ne peut prophétiser ce qu’il deviendra dans cinq, dix ou vingt ans. Et puis, une fois le génie sorti de sa bouteille, la déploration est inutile. Mieux vaut chercher à en faire une arme au service de justes causes, ou à apprendre à se protéger de ses effets nocifs.

The Social Network

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Grandes oreilles et bras cassés

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Italie: « Face au Mouvement 5 étoiles, Berlusconi a été soutenu par les grands médias »

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silvio berlusconi italie m5s
Silvio Berlusconi invité de l'émission TV Tagade Rome. 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00845029_000007.

Les résultats des élections législatives italiennes sont tombés : la coalition de droite menée par Silvio Berlusconi arrive en tête (36%), suivie par le Mouvement 5 étoiles (32%) et le centre-gauche (19%). Mais dans le camp des vainqueurs, la Lega (17.4%), ex-mouvement autonomiste issu de la droite radicale, dépasse le propre parti de Berlusconi (14%). D’après le politologue Marco Tarchi, si la campagne des élections législatives italiennes a beaucoup tourné autour de l’immigration, seul le Mouvement 5 étoiles est perçu comme une réelle alternative au système politico-affairiste. Erigé en rempart antipopuliste, Berlusconi, a connu un soudain retour en grâce médiatique. Les élites souhaiteraient le voir conclure un accord de grande coalition avec le centre-gauche, qui pourrait briser son alliance avec la droite radicale. Entretien.


Daoud Boughezala. L’attention des médias français s’est concentrée sur le retour en grâce de Silvio Berlusconi, à la tête de la coalition de centre-droit. Si le Cavaliere reste inéligible, il apparaît en faiseur de roi. Son aréopage hétéroclite qui va des démocrates-chrétiens aux post-fascistes en passant par les ex-autonomistes de la Lega a-t-il un socle idéologique commun ?

Marco Tarchi[tooltips content= »Spécialiste du populisme et professeur à l’université de Florence. »]1[/tooltips]. Non. Berlusconi n’est pas un homme de principes; c’est un homme de marketing. Dès son entrée en politique, il ne s’est jamais posé le problème de l’homogénéité idéologique de ses coalitions. Il veut tout simplement ramasser le maximum de soutien et, pour ce faire, il désigne des ennemis, qu’il peint comme l’avant-garde d’un désastre. Hier, c’étaient les communistes; aujourd’hui, c’est le Mouvement cinq Etoiles. Il faut dire que, si l’ex-Cavaliere a refait surface si rapidement, c’est grâce au soutien des grands médias (depuis un mois et demi on le voit et on l’écoute partout, et les mêmes journalistes qui affichaient autrefois une attitude très agressive à son égard le traitent aujourd’hui avec des gants de velours) et de ceux qu’on désigne habituellement comme les « pouvoirs forts », économiques et financiers. Le journal The Economist, qui l’avait jugé, en couverture d’un de ses numéros plus cités, comme « inapte à gouverner », a écrit récemment qu’il était « le seul espoir de l’Italie ». Et tout cela pour barrer la route au M5S…

Plusieurs faits divers tragiques liés aux migrants ont secoué l’Italie ces derniers mois. Quelle place l’immigration a-t-elle occupé dans la campagne ?

L’immigration a occupé une place centrale. Même si les accords signés entre le ministre de l’Intérieur Minniti et certaines autorités libyennes ont fait diminuer les débarquements sur les côtes de la péninsule ces derniers mois, le rejet du phénomène migratoire est grandissant dans une partie importante de l’opinion, et s’accompagne d’une réaction négative face à la rhétorique de « l’accueil sans conditions » des médias, des intellectuels et de l’Eglise catholique. De l’autre côté, la gauche – surtout son aile radicale –, en quête de nouveaux repères après avoir abandonné la critique du système capitaliste, fait du projet d’une société « ouverte » et  cosmopolite son drapeau et contribue à polariser le débat et les attitudes.

Pourquoi le Mouvement cinq étoiles (M5S) capte-t-il l’essentiel du vote populiste alors que des mouvements liés à la droite (Fratelli d’Italia, CasaPound) ou à la gauche radicales (Parti communiste refondé) font campagne contre l’immigration ou les élites ?

Parce que les mouvements extrémistes se disqualifient en s’entêtant à afficher – à droite comme à gauche – des symboles et des comportements anachroniques: les défilés à bras levé et les apologies du Ventennio mussolinien des uns et le recours aux réminiscences communistes (faucille et marteau, drapeaux rouges, appel à la dictature du prolétariat) des autres sont perçus par une large majorité des Italiens comme grotesques et purement folkloriques. Ce n’est pas le cas de Fratelli d’Italia, qui est une formation politique désormais légitimée à l’intérieur du système. Mais ce parti donne l’impression de n’être qu’une reproduction en bien plus petit d’un parti qui a appartenu à une autre époque (Alleanza Nazionale, elle-même née de la mutation du néofasciste Movimento Sociale Italiano).

Désormais à la tête de villes comme Rome ou Turin, le M5S souffre parfois d’une image de mauvais gestionnaire. Pourquoi n’en pâtit-il pas électoralement ?

Cette image est avant tout le produit d’une campagne médiatique continue et virulente. Les prédécesseurs des maires Raggi (à Rome) et Appendino (à Turin) n’ont pas brillé par leur gestion. Preuve en est, ils ont été très largement battus lors des dernières élections municipales. Le M5S, malgré ses contradictions et l’insuffisance avérée du processus de sélection de ses cadres et de ses candidats, continue à être perçu par beaucoup comme la seule alternative au milieu politico-affairiste, à ses collusions et à ses scandales, ce qui explique son poids électoral.

A terme, le centre-droit ou le centre-gauche pourrait-il conclure un « compromis historique » avec le M5S comme le démocrate-chrétien Aldo Moro le fit jadis avec le Parti communiste?

Je ne crois pas. Le scénario le plus probable de l’après-4 mars est la création d’une grande coalition entre le parti de Berlusconi, celui de Renzi et les élus de quelques petites listes, peut-être avec le soutien de quelques transfuges des autres partis. Cela signifie que, quelques jours ou semaines après le verdict des urnes, la coalition de centre-droit pourrait se dissoudre: Forza Italia au gouvernement avec ses adversaires présumés, la Ligue dans l’opposition comme le M5S et Fratelli d’Italia confronté à un choix difficile entre ces deux voies.

Italia populista. Dal qualunquismo a Beppe Grillo

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Macron, l’extrême centre

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Emmanuel Macron en visite en Seine-Saint-Denis, février 2018. SIPA. 00846970_000053

Dans leurs essais respectifs, Brice Couturier et Philippe Raynaud analysent les ressorts de l’élection d’Emmanuel Macron. Né de l’épuisement des grands récits gaullistes et communistes, son libéralisme emprunte en même temps à la droite et à la gauche. 


« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes (…), il n’y aura de cesse (…) aux maux des cités[tooltips content= »Platon, République, V, 473 c-d. »]1[/tooltips] (…). » L’accession d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême ferait-elle écho, par-delà 24 siècles, à la prédiction du vieux Platon ? Ni Brice Couturier, qui a publié Macron, un président philosophe, ni Philippe Raynaud, dont le Macron, une révolution bien tempérée vient de paraître, ne cautionnent la figure du philosophe-roi et pas davantage ils ne s’aventurent à prophétiser la fin des maux dont souffrent notre république et notre société. Tous deux s’accordent cependant à reconnaître l’exceptionnelle qualité intellectuelle du vainqueur des élections de 2017 et à voir dans ces dernières, non pas une simple péripétie où la contingence aurait tenu le premier rôle, mais un mouvement de fond qui mérite le nom de révolution. Le livre du journaliste s’attache davantage à explorer le premier point, l’essai du philosophe et politiste à analyser le second.

Macron n’a pas cédé à la tentation populiste du « ni droite ni gauche »

En politiste, Philippe Raynaud s’emploie d’abord à mettre en évidence le cadre institutionnel et les évolutions politiques qui, conjugués, ont rendu possible la victoire de Macron. À la fin des années 1980, l’épuisement du mythe gaulliste et l’effondrement de l’idéologie communiste avaient débouché sur un nouveau système partisan que Furet, Julliard et Rosanvallon ont caractérisé comme une « République du centre ». Ce système opposait un RPR hégémonique à l’identité gaulliste de plus en plus floue et un PS qui, en dépit de ses alliances électorales avec le PC, s’était libéré de la promesse de rupture avec le capitalisme. Des deux côtés, on admet qu’il faut concilier l’économie de marché avec le maintien d’un niveau élevé de protection sociale et des deux côtés on se rallie à l’idée européenne ainsi qu’à la décentralisation, à la logique de l’État de droit et au libéralisme culturel ; plus rapidement à gauche, plus lentement mais tout aussi sûrement à droite. Il en résulte que « l’offre politique des deux camps tend à se rapprocher ». Dans la République du centre, on n’est pas gouverné par le centre – il y a alternance au pouvoir de la droite et de la gauche –, mais on est gouverné au centre : chaque parti continue à revendiquer son identité de droite ou de gauche tout en empruntant au camp adverse une partie de son programme et de ses valeurs. La vie politique est conflictuelle en surface, consensuelle en profondeur. Satisfaisante pour la plupart des modérés, cette situation est au contraire source de frustrations pour les plus radicaux de chaque camp qui vont réclamer les uns une « gauche vraiment de gauche », les autres une « droite décomplexée ». L’effacement ou le brouillage du clivage droite/gauche a pour corollaire l’apparition de nouvelles fractures, non moins profondes, dont Christophe Guilluy a montré qu’elles opposaient une France urbaine, europhile et ouverte à la mondialisation, à une France plus rurale, rétive au libre-échange et eurosceptique ; fractures dont le referendum de 2005 a été, avec la montée et l’évolution du Front national, la traduction politique la plus spectaculaire. Le quinquennat de François Hollande a vu la gauche se diviser en deux camps « irréconciliables » dont l’un, par son refus de la discipline parlementaire et son abandon de toute idée de rigueur gestionnaire, a précipité la déroute dès lors qu’un candidat issu de ses rangs a été désigné par la primaire. Du côté de la droite, la désignation de François Fillon a abouti à un échec non pas tant à cause du « Pénélope Gate » – dont Philippe Raynaud sous-estime peut-être un peu l’importance – qu’en raison du postulat erroné sur lequel se fondait le programme que le candidat présentait aux électeurs, celui d’une France qui aurait basculé à droite alors même que la désaffection des classes moyennes pour le socialisme allait de pair avec une adhésion aux valeurs postmodernes du libéralisme culturel et que l’ensemble des Français demeuraient attachés à la protection sociale de l’État-providence.On pouvait augurer qu’ils seraient tentés par une offre moins conservatrice dès lors qu’elle se présenterait.

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Tel est le contexte dans lequel la candidature de Macron s’est imposée. Qu’il ait été servi par la chance ne fait pas de doute, mais comme l’observe Philippe Raynaud en se référant opportunément à Machiavel, il « n’a pu devenir Prince que parce qu’il avait la virtu qui lui a permis de tirer parti de la fortuna ». Emmanuel Macron a correctement analysé la crise du système partisan et il a su proposer pour la surmonter un programme qui correspondait aux attentes de la société française ; tout en adoptant une stratégie électorale adaptée à l’esprit de la Ve République, celle d’un homme seul – on pourrait dire, bien que Philippe Raynaud n’emploie pas cette expression wébérienne, un chef charismatique – qui se place au-dessus des partis et de leurs divisions pour exercer un pouvoir personnel lui permettant de transformer en profondeur la société. Son image de monarque « jupitérien » ne peut donc être réduite à un trait de caractère : elle relève de la volonté politique délibérée de restaurer une autorité et un pouvoir indispensables à l’accomplissement d’une tâche. Quant à son programme, à la fois libéral et progressiste, c’est s’interdire d’en voir l’originalité et la portée que de le réduire à une domination de l’économique sur le politique. Il s’oppose à la fois à la tradition d’un socialisme révolutionnaire et à celle d’un libéralisme de notables. Il entend s’appuyer sur l’autorité de l’État pour bousculer les situations acquises, malmener le confort de la rente, bouleverser une bureaucratie qui paralyse l’initiative des individus sans même leur offrir en contrepartie une protection satisfaisante. Son libéralisme emprunte à la droite et à la gauche, ce qui lui a permis de vaincre la tentation populiste du « ni droite ni gauche » et d’entreprendre le sauvetage et la refondation de la politique libérale et européenne que les vieux partis de gouvernement à bout de souffle étaient sur le point d’emporter dans leur propre chute.

Macron est né de la crise d’un système partisan en bout de course

Sur bien des points, les analyses de Brice Couturier rejoignent celles de Philippe Raynaud. Pour lui aussi, c’est la crise d’un système partisan en bout de course – dont le peuple exaspéré voulait se défaire sans lui sacrifier les institutions de la Ve République et sans risquer la guerre civile en confiant son destin aux extrémistes –, qui a ouvert la voie à Macron, c’est-à-dire à un changement à la fois radical et modéré. Brice Couturier définit Macron comme un « centriste radical » et comme un « libéral de gauche ». Les deux expressions se complètent. Le centrisme radical s’oppose à ce centrisme mou qui hésite, oscille et finalement renonce à choisir. Celui de Macron opte de façon déterminée pour des politiques courageuses : « Ce qu’a proposé Macron, c’est une rupture radicale avec l’ordre politique ancien, non son rafistolage. » Son libéralisme a quelque chose de saint-simonien, qui conjugue la sympathie pour l’entreprise et l’antipathie pour la rente : la transformation de l’ISF en IFI en témoigne exemplairement. L’égalité qu’il préconise est celle qui est compatible avec le primat de la liberté : non pas une impossible égalité des situations, mais une égalité des « accès et des opportunités ». Là où la social-démocratie se croyait quitte en matière d’égalité en redistribuant des revenus par la voie de l’impôt et des cotisations sociales, il s’agit de corriger les multiples inégalités de capital culturel, social ou de résidence engendrées par les conditions modernes. La solidarité exige qu’on protège les plus fragiles, mais plutôt par la formation, l’information et l’accompagnement que par l’attribution d’un statut. Il ne s’agit pas d’assister, mais d’émanciper en donnant aux individus des outils qui leur permettent d’agir et de se réapproprier la maîtrise de leur destin. La société de choix que Macron appelle de ses vœux s’inscrit dans la droite ligne de la pensée d’Amartya Sen : il s’agit moins de répartir des biens que d’élargir la capacité qu’ont les individus de les mettre en œuvre. À ses yeux, l’injustice fondamentale de la société française réside dans l’inégalité entre les salariés protégés par des statuts, ceux qui sont à l’intérieur du système, et les travailleurs précaires qui, de petits boulots en périodes de chômage, servent de variables d’ajustement et qui en sont exclus – les insiders et les outsiders. Les premiers, observe Brice Couturier, s’accrochent à leurs avantages et privilèges en faisant valoir que, bien défendus, ils pourraient par ricochet être accordés à ceux qui en sont privés, étrange et peu convaincante resucée de la théorie du ruissellement…

Lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer

Comme Philippe Raynaud, Brice Couturier estime qu’on se méprend en voyant dans le libéralisme macronien un triomphe de l’économisme sur le politique. Macron tient de sa formation philosophique un constant souci d’articuler la pensée et l’action et il ne conçoit pas que l’action politique puisse faire l’économie d’un projet de société qui, préalablement déterminé, lui donne son sens. Une influence aura été déterminante dans cette formation philosophique, celle de Paul Ricœur ; et c’est avec beaucoup de mauvaise foi que des adversaires du nouveau président, désireux d’en faire le porte-parole de la finance ou le « président des riches », ont tenté de nier ou de minimiser sa proximité avec le philosophe aujourd’hui disparu. Il n’en résulte certes pas que Ricœur aurait cautionné tous les choix de Macron, mais il y a chez le maître des thématiques qui permettent de mieux comprendre la pensée de l’élève. Ainsi le fameux « en même temps » ne peut être réduit à une « synthèse » purement rhétorique de propositions contradictoires, mais prend son sens à la lumière de la notion de « variations d’échelles » chez Ricœur : l’action politique est écartelée entre deux temporalités, car ses exigences ne sont pas les mêmes selon qu’on les envisage à l’échelle du long terme ou à celle du court terme. De même, le libéralisme macronien qui vise à donner les moyens de son autonomie à un individu jamais exonéré de sa responsabilité a pu trouver dans la conception ricœurienne de « l’homme capable » une partie de son inspiration. C’est encore chez Ricœur qu’on peut trouver la source de l’opposition entre l’identité nationale, dont Macron se méfie, et le récit national, qu’il veut réhabiliter. Ricœur distingue en effet l’identité numérique de l’idem, la « mêmeté » du moi considéré dans ce qu’il a de permanent, de l’identité qualitative de l’ipse, l’« ipséité », celle du moi qui se saisit dans une temporalité qui lui permet de promettre. La médiation de l’un à l’autre est effectuée par l’identité narrative, c’est-à-dire par le récit que chaque individu se fait de sa propre vie ou chaque peuple de sa propre histoire, se comprenant par là et construisant ainsi, pas à pas, son identité personnelle. Si, s’agissant d’une communauté historique, l’insistance mise sur le pôle de l’idem risque de conduire, via le fantasme d’une identité figée, au nationalisme, un récit national construit selon le principe de l’identité narrative pourrait permettre, en restaurant chez tous les citoyens le sentiment d’appartenance, de réduire les fractures qui déchirent aujourd’hui la nation, ce qui est la préoccupation centrale de Macron.

Si les essais de Philippe Raynaud et de Brice Couturier ne ressortissent pas au genre hagiographique, ils manifestent assurément, surtout le second, une certaine empathie à l’endroit de celui auquel ils sont consacrés. D’aucuns en seront peut-être chagrinés, qui auraient souhaité une perspective plus critique. Ils tireront néanmoins profit de leur lecture car lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer, tout à gagner à le comprendre. Ces deux ouvrages les y aideront grandement.

Philippe Raynaud, Macron, une révolution bien tempérée, Desclée de Brouwer, janvier 2018.

Brice Couturier, Un président philosophe, éditions de l’Observatoire, novembre 2017.

Macron, un président philosophe

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Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée

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Je n’ai rien contre Mathilde mais le choix d’une Jeanne d’Arc métisse n’est pas anodin

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Statue de Jeanne d'Arc à Metz. SIPA. 00630035_000003

La polémique sur la désignation de Mathilde Edey Gamassou dans le rôle de Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques d’Orléans a fait débat. Dans les colonnes de Causeur, deux articles, l’un signé Aurélien Marq, l’autre Stanislas François, ont défendu ce choix. Représentante assumée de la « Fachosphère », Gersende Bessède conteste cette position. Adhérant aux thèses de Renaud Camus, elle considère le « Grand remplacement » comme une violence infligée au peuple français. Dans ce contexte de tensions multiculturelles, aucun choix ne paraît innocent. Sa réponse.


Dans ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Jeanne d’Arc, nous avons vu se déployer à nouveau l’insupportable pesanteur de fonte idéologique qui s’abat désormais sur toute virgule du discours, propos de bistrot inclus, y compris, et c’est l’une des nouveautés, sur ceux qui ne sont pas tenus mais dont on pense qu’ils ont été tenus, et dont il convient de présupposer ce qui est sous-entendu dans leur intertexte imaginaire qui n’était, par définition, pas formulé. Un crimepensée orwellien en somme. Un crimepensée de masse qui plus est.

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Revenons aux faits concrets pour bien comprendre. Que s’est-il passé ? Quelques anonymes apprennent qu’une jeune fille métisse a été choisie pour incarner Jeanne d’Arc lors des prochaines fêtes johanniques dans la bonne ville d’Orléans. Ils sont trois. Ils sont mécontents. Ils auraient pu aller râler comme tout bon Français au bistrot du coin mais préfèrent râler sur Twitter, le bistrot high-tech de notre époque. Trois tweets, donc. L’un est effectivement injurieux pour la jeune fille, ce qui, dans un pays qui a su porter au plus haut la civilité envers les femmes, n’est pas justifiable. Les deux autres disent en substance ceci : « Il y en a marre du multiculturalisme. » Ce qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est en aucun cas une injure personnelle mais simplement l’expression d’une opinion politique. On se demande bien comment ce rien, ce dérisoire, – trois tweets – a bien pu devenir en l’espace de quelques heures, une polémique nationale totalement hystérique. On peut néanmoins très bien se le figurer : un journaliste paresse devant son fil Twitter, voit passer les tweets en question, se frotte les mains en se disant qu’il tient un sujet facile et bien « putaclic », et les trois tweets deviennent par la nécessité vitale pour la presse de faire de l’argent avec du clic internet par tous les moyens : « Abominable vague de haine et déferlement de propos racistes de la part de la Fachosphère sur une jeune fille sans défense ». En effet, le bon Français n’écoutant que son atavisme civilisationnel mentionné plus haut, – en France, on n’insulte pas les femmes -, embraye automatiquement sur les réseaux sociaux (car malgré l’ampleur réelle qu’elle y a prise, la polémique y est restée également totalement circonscrite), et enfourche son cheval blanc, pour défendre la jeune fille outragée et se livrer à ce qui va devenir dans les faits, un déferlement de haine antiraciste bien réel cette fois, contre les immondes fachos racistes, Salauds ontologiques qui ont toujours permis de s’offrir à bon compte et sans prendre aucun risque, une aura vertueuse qui permet de se faire bien voir en société. Il est à noter que la fameuse Fachosphère qui, soi-disant, laissait déferler sa haine sans retenue, est non seulement restée relativement silencieuse, mais, et c’est l’autre fait nouveau dans la grande saga de l’antiracisme comme arme idéologique de ce que Renaud Camus appelle le « remplacisme global », on aura vu la majorité des têtes de gondoles de la « Fachosphère » rejoindre à cette occasion le camp antiraciste, ce qui n’empêcha pas pour autant l’hystérie de continuer son ascension vers les sommets himalayens de la haine décomplexée du « facho » et du racisme tranquille contre le blanc indigène, ce « blaireau sous-diplômé », ce « beauf bas-de-plafond », ce « ringard ». Ou quand un simulacre absolu devient un fait politique. Ce que l’on appelle aujourd’hui, une « fake news ».

Mais le fait est que, la polémique étant lancée, elle est devenue réellement un fait politique, malgré nous, il convenait donc d’y répondre. Essayer de riposter à un tir de barrage inopiné et injustifié, devint dans les petits esprits très peu vertébrés de nos adversaires, la preuve ultime de notre bêtise. S’imaginer que nous n’aurions pas compris le dispositif du piège qui nous était tendu, est la preuve que ceux qui nous prennent pour des idiots à QI de palourdes, ont eux-mêmes des capacités cognitives assez limitées. On nous a, par exemple, accusés avec une impudente mauvaise foi, de faire le jeu de Rokhaya Diallo. Or que dit Rokhaya Diallo, que veut-elle vraiment ? Elle l’a exprimé en toute simplicité  : « Nous devons à présent déconstruire systématiquement les représentations du passé ». Au prétexte pétochard de ne pas donner des armes à l’adversaire, nos amis d’hier ont préféré lui donner directement les clés de la maison, en accédant à son souhait, déconstruire la représentation du passé, en clair, effacer les blancs indigènes de leurs propres représentations historiques pour les remplacer par d’autres populations extra-européennes. Jeanne d’Arc est métisse désormais. Rokhaya Diallo a gagné.

Nous connaissons la chanson par coeur depuis trente ans. Le chantage moral au racisme n’a pas pour but de nous faire sauter à pieds joints dans la caricature de nous-mêmes, non, mais pour seul et unique objectif de nous faire taire. De nous obliger à laisser-faire en silence. Par tous les moyens, chantage moral, intimidation judiciaire, harcèlement 2.0. Et c’est pour cela qu’il convient de ne pas se taire. Jamais. Même et surtout, lorsque le piège est déployé.

Et ce qu’il faut dire, c’est que la vraie problématique de cette affaire n’est tant pas de savoir si Mathilde Edey Gamassou aurait le « droit » d’incarner Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques, mais de bien comprendre ce que ce choix signifie. De s’attacher à l’esprit de l’évènement plutôt qu’à la lecture superficielle de sa lettre.

La lettre, c’est l’universalisme républicain comme procédé opératif de l’assimilation  : « Une jeune fille d’origine immigrée peut parfaitement s’assimiler au point de devenir une vraie Française. » Oui, personne ne nie cela. Mais le propre du littéralisme est de relever plus de l’idéologie que de la politique pragmatique. En effet, cet argument, que certains nous présentent comme un absolu moral devient très relatif lorsqu’on l’applique au réel. Je m’explique.

Faisons un peu de politique-fiction pour mieux nous faire comprendre. Imaginons le même choix d’une jeune fille métisse pour incarner Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques dans les années 1950, dans une France qui est donc différente, elle est encore plutôt homogène, l’immigration y est restreinte, majoritairement une immigration de travail d’ailleurs, qui n’est pas destinée à faire souche, et c’est parce que cette immigration est restreinte, qu’elle ne pose aucun problème particulier. Dans ce contexte-là, mettre en avant un modèle d’assimilation réussie ne pose aucun problème en soi, car c’est la belle exception qui confirme la règle. La lettre coïncide alors avec l’esprit. Mais dans la France de 2018, les problématiques ne sont pas les mêmes, si la lettre dit toujours la même chose, l’esprit lui, n’est plus le même.

La France de 2018 n’est plus homogène, l’immigration n’y est plus restreinte, mais massive, et relève si l’on se fie aux statistiques, plus de l’immigration de peuplement (regroupement familial) que de l’immigration de travail. Le déséquilibre démographique, c’est-à-dire le rapport du nombre, est en train de basculer progressivement en défaveur de la population indigène. Et ce phénomène, une population allogène nombreuse, jeune, à la natalité dynamique, face à une population indigène vieillissante, à la natalité faible, c’est cette substitution mécanique par vases communicants que l’on nomme le « Grand remplacement ». Dans ce contexte de « Grand remplacement », que dit le choix de Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc ? Que le « Grand remplacement » est tellement en voie d’achèvement que l’on peut sans complexes, se permettre de poser le visage symbolique du remplaçant sur la figure qui incarne le mieux dans le roman national la lutte contre le remplacisme. Et s’il reste quelques indigènes pour s’en offusquer et refuser de disparaître en silence, on fera comme d’habitude, on les traitera de racistes. Voilà l’esprit de ce choix. Tout simplement.

Il est d’ailleurs notable et très signifiant de voir à l’occasion de cette polémique, que la civilisation européenne, qui a pourtant toujours privilégié l’esprit à la lettre – à l’inverse du djihadisme par exemple -, jusque dans ses textes sacrés soit aujourd’hui totalement incapable d’être autre chose que littéralisme, y compris dans sa perception d’un simple tweet, aussi volatil qu’un propos de comptoir. Peut-être est-ce là, la preuve que nous sommes déjà remplacés dans nos têtes, ni plus ni moins…

Ernst Jünger: contre le nihilisme, la beauté

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ernst junger luc olivier algange
Ernst Jünger, 1995. Sipa. Numéro de reportage : 00260222_000002.

« La connaissance du monde, la gnose poétique de Jünger est avant tout une philocalie. » Philocalie désigne en grec l’« amour de ce qui est beau, c’est-à-dire la philosophie selon laquelle le Beau traduit le Sens et se confond avec le Vrai. Chez Jünger, « le Sacré, le Divin se révèlent dans la beauté, car la beauté est l’approche du sens. La où les choses prennent sens, la beauté transparaît. » À travers son œuvre, Jünger cherche à déchiffrer le spectacle du monde et à distinguer les signes multiples contenus dans cette beauté pour en découvrir le sens. « Jünger, écrit Luc-Olivier d’Algange, s’est tourné vers le monde pour en décrypter les énigmes intérieures. » En cela, l’œuvre de Jünger est « l’une des moins narcissiques du siècle. » Dans l’expérience jüngerienne, la compréhension de soi s’opère à travers cette entreprise littéraire si particulière qui inspire à Luc-Olivier d’Algange le beau titre de Déchiffrement du monde.

Portrait de Jünger en anarque

Cet aspect essentiel de l’œuvre de Jünger est pourtant occulté par l’image de l’écrivain-combattant qui s’est imposée avec Orages d’acier, Lieutenant Sturm ou Le boqueteau 125, faisant passer au second plan l’esthétique métaphysique qui se déploie dans Sur les Falaises de marbre (1939) jusqu’à Eumeswill (1977) en passant par Héliopolis (1949) et la réflexion poursuivie parallèlement dans La guerre comme expérience intérieure, le Traité du Rebelle ou le Recours aux forêts (1951) et jusqu’aux Ciseaux (1990), sans parler de Soixante-dix s’efface, le journal publié à partir de 1977 jusqu’en 1997. Le parcours intellectuel de cet auteur est évidemment déroutant : « Certes, le nationalisme exacerbé et martial du jeune collaborateur d’Aminius cédera la place au Contemplateur solitaire, l’apologiste du Travailleur, accomplissant sa « Figure » par la technique, deviendra le critique avisé du monde moderne et l’inventeur de l’Anarque. Certes l’intérêt pour les anciennes traditions païennes de l’Europe précède une méditation biblique. Mais aussitôt l’intelligence se dégage-t-elle de l’histoire proprement dite, qu’elle voit dans ces diverses configurations se dessiner un paysage intérieur dont la cohérence et l’harmonie sont bien davantage la marque que le discord ou le chaos. »

Une oeuvre qui a traversé le siècle

Dans Le Déchiffrement du monde, Luc-Olivier d’Algange tente de restituer cette tentative de compréhension du monde, empruntant des chemins fort divers dans une œuvre qui traverse le siècle, pour en faire émerger la structure philosophique et métaphysique. La gnose de Jünger « tente d’atteindre poétiquement à la connaissance », écrit d’Algange, connaissance de l’Être, non pas en tant qu’ « individu de masse » ou d’ « homme-échantillon », pour reprendre les expressions d’Ortega y Gasset ou de Wladimir Weidlé, mais en tant qu’Einzelge, être singulier dont les ressorts intimes et la particularité existentielle se comprennent à la lumière de l’univers qui l’environne et avec lequel il interagit constamment. Pour comprendre cette singularité, « la contemplation est une forme supérieure de l’action à laquelle nous invitent les figures de l’Anarque et du Contemplateur. » Et si Jünger est loin de se limiter à la figure de l’écrivain-combattant à laquelle il est encore malheureusement trop souvent réduit, l’attitude du Contemplateur se dessine déjà au beau milieu de l’action guerrière, dans Orages d’acier et surtout dans La guerre comme expérience intérieure. Comme les surréalistes, Jünger aurait pu proclamer que la guerre est « l’expérience esthétique ultime », mais cette expérience extrême de la destruction participe au même titre que le recours aux forêts à la compréhension globale de l’einzelge face au monde.

Cousin de Paulhan et Gracq

Il y a peu d’équivalent de cette expérience littéraire chez les écrivains français. On pourrait néanmoins citer Jean Paulhan, futur directeur de la Nouvelle Revue Française, qui publia en 1922 un petit ouvrage intitulé Le guerrier appliqué. Dans cette évocation presque onirique des années de guerre durant lesquelles Paulhan servit notamment dans un bataillon de Zouaves, le « guerrier appliqué » de Paulhan s’applique à maintenir à travers le fracas des armes une attention et une disponibilité toutes jungeriennes aux hommes et aux signes de la nature : les oiseaux qui chantent ou se taisent avant l’assaut, le bruit du vent agitant les frondaisons des arbres mêlé à celui du canon qui tonne au loin ou même la présence du vivant sous la forme microscopique de l’insecte dans le quotidien de la tranchée. Paulhan est, avec Julien Gracq, l’un des rares écrivains français qui a su lui aussi pratiquer cette « science des orées et des seuils » où Jünger est passé maître.

Dépasser le nihilisme

Dans cette science, qui n’est pas scientisme mais entreprise de connaissance ontologique et phénoménologique du vivant, Jünger a eu des maîtres dont Novalis fut le premier. Sous son influence, Jünger nous enseigne à dépasser le nihilisme que Nietzsche définit comme la faculté « d’idéaliser dans le sens de la laideur » en portant sur soi-même et sur le monde un regard qui ignore tout et ne retient rien. Jünger s’attache au contraire à éveiller « l’image la plus ancienne, la plus intense » du monde en laquelle se précise le pressentiment d’une vie supérieure qui se manifeste aussi bien à travers la réalité du monde que les états de conscience au travers desquels l’individu appréhende cette réalité. Ennemi des systèmes, Jünger emprunte aussi à Jacob Böhme et à la Naturephilosophie allemande les principes de son esthétique métaphysique, largement influencée également  par sa fréquentation assidue des auteurs antiques et la fascination qu’il entretenait pour l’empereur Julien qui rapproche aussi beaucoup Jünger de la pensée néoplatonicienne. Enfin c’est à Hölderlin que Jünger revient inlassablement, « comme à un texte sacré », en particulier Hypérion, relecture du mythe du combat des Dieux et des Titans. Pour Jünger, les dieux « dans nos jours qui se suivent et se ressemblent […] brillent par leur absence » tandis que notre modernité est en revanche marquée du sceau de « l’omniprésence titanesque » à travers le règne de la technique et celui de la Quantité auquel Jünger opposera celui de la Qualité : « Lorsque le règne de la Quantité se subdivise en idéologies prétendument adverses, c’est à la seule Qualité qu’il convient de rendre hommage, dussions-nous, par cette décision, dérouter nos amis, donner provende de griefs à nos ennemis. »

Évacuées l’étude de mœurs et la critique sociale

Jünger trouve peu d’amis et d’équivalents avec lesquels on pourrait le faire dialoguer parmi les écrivains français. S’il reste assez français dans la forme de l’écrit, il l’est peu sur le fond puisqu’il a très tôt évacué de son œuvre l’étude de mœurs, la critique sociale ou l’arrière-plan historique qui reste la marque du roman de Balzac, de Flaubert ou de Stendhal, ancrés dans l’histoire en mouvement tandis que Jünger semble lui accomplir un pas de côté qui situe l’oeuvre dans une intemporalité quelquefois déroutante pour le lecteur. Elle est cependant la marque même d’une vaste réflexion sur le temps qui trouve son aboutissement dans le magistral essai Ciseaux, publié en 1990, et le rapproche beaucoup, par delà les apparentes différences stylistiques, d’un autre grand métaphysicien expérimental de la littérature, Marcel Proust, qui écrivait en 1919 dans A l’ombre des jeunes filles en fleur : « La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’un chambre ou dans celle d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce ce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. »  Peut-être Jünger aurait-il fait sienne cette définition de la Beauté dont il a cherché toute sa vie à fixer une image dans ses écrits, pour éclairer le sens donné au monde et à l’existence.

Luc-Olivier d’Algange. Ernst Jünger. Le déchiffrement du monde, L’Harmattan, 2017.


Sur les falaises de marbre

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Jan Bakhyt, poète archéofuturiste

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jan bakhyt poesie kazakhstan
Jan Bakhyt. La Manufacture des Livres.

Né au Kazakhstan à la fin du règne de Staline, le poète russophone Bakhytjan Kanapianov alias Jan Bakhyt, est un singulier personnage : ingénieur métallurgiste et producteur de cinéma, boxeur (champion du Kazakhstan en 1968), militant antinucléaire (il a participé au nettoyage de Tchernobyl), éditeur indépendant, bref un homme complet au parcours à la fois archaïque et futuriste.

Traduit en une douzaine de langues

Tout jeune, ce descendant de Genghis Khan publie ses premiers poèmes, qui attirent l’attention de celui qui deviendra son maître, Olzas Souleimanov, l’un des grands écrivains kazakhs, futur ambassadeur à Rome et à l’Unesco, et l’un des meneurs du mouvement antinucléaire. Comme Souleimanov, géologue de formation, Bakhyt a commencé par des études scientifiques avant de bifurquer vers le cinéma et la poésie. Traduit en une douzaine de langues, il était encore peu connu du public francophone, d’où l’intérêt de la publication, à la Manufacture des livres, de ce premier recueil remarquablement traduit en français par un autre boxeur, Thierry Marignac.

Ce dernier explique bien dans sa postface la difficulté de traduire la poésie, surtout quand elle provient d’un univers aux antipodes du nôtre. Même s’il écrit en russe, Bakhyt pense en Kazakh, en descendant des nomades turco-mongols. C’est là que réside le caractère puissant de l’homme et de sa poésie : il traduit dans la langue d’Akhmatova et de Pasternak, aînés à qui il paie son tribut, l’imaginaire épique des steppes d’Asie centrale. Et Marignac de transcrire cette métamorphose dans la langue de Valéry ! Le résultat laisse pantois, et empli d’admiration tant le traducteur fait preuve d’une constante rigueur pour rendre la fermeté d’âme du Kazakh.

Poèmes païens

Ce qui frappe à la lecture de ces poèmes, c’est aussi leur caractère foncièrement panthéiste, et, pour tout dire, païen. A l’image de ses ancêtres rhapsodes, Bakhyt ne conçoit jamais la poésie comme un jeu formel, même s’il rassemble dans ses textes la richissime expérience poétique russe du XXème siècle. En effet, Bakhyt chante les puissances et « les idoles de pierre que personne ne nomme », la fidélité aux aïeux, la reconnaissance due aux maîtres, les chamois des montagnes et les oies sauvages, les tchabanes, ces berges de l’Asie centrale dont le nom fait songer aux chamanes. Chamane, oui, ce poète inspiré qui s’exclame : « Je suis fils du monde, je crois à son éternité / ô terre des steppes, nous sommes coupables devant toi ». Chamane, celui qui chante les Toumanes, ces bataillons du temps de Genghis Khan, et le culte encore vivace du cheval : « Le chant déferle, les sabots en cadence / Sous moi, le cheval est heureux / Et d’une mélodie oubliée la substance / dans mon cœur propage le feu. »

Tantôt, Bakhyt, « poète à mi-temps astrologue ébloui » rappelle la Grande Terreur de 37 et les camps perdus dans le brouillard, tantôt il évoque les néons de Moscou ou les pins bleus d’Alma-Ata.

Une voix purificatrice, primitive au sens le plus profond du terme, transcrite avec autant de probité que de talent.

Jan Bakhyt, Perspective inversée, La Manufacture des livres, 2018.

Perspective inversée

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Mansour Kamardine: « A Mayotte, ce sont les Français qui ont peur »

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Le député LR de Mayotte, Mansour Kamardine à l'Assemblée nationale, novembre 2017. Photo: Hannah Assouline

Explosion de l’insécurité, effondrement des services publics, menace islamiste: devenus minoritaires dans leur propre département, les Mahorais exigent des mesures radicales contre les clandestins, y compris une refonte du droit de la nationalité. Entretien avec le député LR de l’île. 


Cet entretien a été initialement publié le 13 décembre 2017.

Causeur. Vous tirez régulièrement l’alarme sur l’afflux migratoire qu’affronte Mayotte. Pourriez-vous nous dresser, chiffres à l’appui, un tableau de la situation démographique de l’île ?

Mansour Kamardine. Sur 236 000 habitants recensés à Mayotte en 2015, 52 % sont des immigrés originaires essentiellement des Comores. Mais ces données sont bien en deçà de la réalité. À partir d’une extrapolation des chiffres de la consommation, on estime la population locale à 400 000 habitants ! Autrement dit, à Mayotte, il y a aujourd’hui un tiers de Français, un tiers d’immigrés réguliers et un tiers de clandestins. En outre, les derniers chiffres de l’Insee concernant la natalité révèlent que 74 % des naissances sont issues de mères étrangères. Enfin, le recensement 2017 va porter la population officielle de 236 000 à 262 000 personnes, soit une augmentation de 11,1 % en trois ans.

On incite les Français à aller se soigner ailleurs qu’à Mayotte pour permettre de prendre en charge gratuitement les étrangers à l’hôpital

Le gouvernement partage-t-il votre diagnostic ? Que compte-t-il faire contre cet afflux migratoire incessant ?

Personne ne nie que la population réelle soit bien plus importante que la population officielle, pas même le gouvernement. Quant à la réaction des autorités, elle n’est pas à la hauteur de la situation. La feuille de route signée le 12 septembre est inacceptable pour les Français de Mayotte. D’abord parce que le ministère des Affaires étrangères discute directement avec les Comores – qui revendiquent la souveraineté sur Mayotte ! – en mettant hors-jeu les élus mahorais, qui sont des élus de la République. Ces décisions du Quai d’Orsay ont un impact direct sur Mayotte et le Code général des collectivités territoriales prévoit une association formelle, dans ce genre de cas, des élus concernés. Est aussi annoncée la création d’un visa de circulation qui permettrait à son bénéficiaire de résider à Mayotte ad vitam aeternam. L’État prétend que ce visa de circulation profiterait aux officiels, aux professionnels et aux religieux, autant de catégories dont il ne donne ni le nombre ni la définition ! Or, les Comores vivent actuellement une radicalisation d’une partie de leur population et à Mayotte, nous entendons conserver une pratique de l’islam tolérante et parfaitement compatible avec la République. Enfin, la feuille de route annonce la remise aux autorités comoriennes des embarcations de clandestins, les fameux kwassa-kwassa. Sachant que beaucoup des armateurs ont des connexions avec le pouvoir comorien, cela revient à remettre l’arme du crime à des receleurs potentiels !

A lire aussi: « A Mayotte, l’Etat français laisse faire le remplacement de population »

Si on prend un peu de champ, quand la situation de l’immigration a-t-elle commencé à dégénérer à Mayotte ?

À partir de 2012. Du temps de Sarkozy, les clandestins avaient peur, ils se cachaient, car 30 000 étaient expulsés chaque année. Sous Hollande, on est descendu à moins de 15 000 expulsions par an. Aujourd’hui, ce sont les Français qui ont peur. De plus, on incite les Français à aller se soigner ailleurs qu’à Mayotte pour permettre de prendre en charge gratuitement les étrangers à l’hôpital. De même, quel que soit le nombre d’enfants qui viennent à Mayotte, ils seront scolarisés au titre de l’obligation scolaire. Résultat : 60 % des enfants scolarisés ont des parents clandestins. Enfin, le nombre d’actes de violence a explosé de plus de 40 % en cinq ans. Ce sont les Français de Mayotte qui subissent le laxisme de l’État : une école transformée en garderie, un système de santé dégradé et une insécurité galopante.

En mars dernier, sur les six bateaux d’interception des clandestins, cinq étaient à l’arrêt

Après l’attentat de Marseille, perpétré par un sans-papiers tunisien délinquant multirécidiviste, le gouvernement a donné des signaux de fermeté sur l’immigration…

J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt ce qu’a dit Emmanuel Macron sur sa volonté d’expulser les clandestins. Mais s’agissant de Mayotte, avant d’expulser, la première chose à faire est de stopper les arrivées. Ce n’est qu’une question de volonté : la technocratie a imposé son inertie aux politiques ! Ainsi, lors de sa visite à Mayotte en mars dernier, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux a constaté que sur 36 véhicules de dotation attribués à la police, 26 ne fonctionnaient pas. Sur les six bateaux d’interception des clandestins, cinq étaient à l’arrêt. Récemment, le radar qui permet d’identifier les arrivées a été saboté, parce qu’il n’est sous le contrôle de personne. Il convient de mettre les moyens. Ce serait d’ailleurs une bonne chose pour les finances publiques. En effet, pour les seuls secteurs de l’éducation et de la santé à Mayotte, le coût social induit par l’immigration est supérieur à 300 millions d’euros par an.

À vous écouter, une question nous taraude : quel intérêt l’État aurait-il à laisser pourrir la situation ?

Je crains que certains, dans les coulisses du pouvoir, fassent miroiter aux dirigeants que s’ils favorisaient le largage de Mayotte, des entreprises françaises pourraient exploiter le pétrole découvert récemment dans le canal du Mozambique, puisqu’il serait alors situé à l’étranger, alors que l’exploitation pétrolière dans les zones économiques exclusives françaises, y compris autour de Mayotte et des îles éparses, est en cours d’interdiction.

J’ai vu un de mes collègues député LRM se positionner non du côté des Mahorais, mais du côté des Comoriens !

Est-ce un scénario plausible ? On ne peut pas céder si facilement un département français !

Sauf que la politique de remplacement de population se poursuivant, à mesure qu’elle régularise les clandestins et met ses ressortissants en minorité, la France pourrait organiser une consultation aboutissant à la cession. Les Mahorais vivent cela comme une véritable insécurité culturelle. Nous vivons à la puissance 10 ce que vit la France périphérique décrite par Christophe Guilluy.

Regardez comment se comportent certains de nos amis comoriens à Marseille ou à Paris. Ils ont la nationalité française, mais déclarent rester comoriens. Récemment, j’ai vu un de mes collègues, député LRM de Marseille, se positionner non du côté des Mahorais, mais du côté des Comoriens !

Ce nationalisme d’importation pourrait jeter de l’huile sur le feu. Pensez-vous la situation locale vraiment explosive ?

On est au bord de l’explosion, il ne manque que l’étincelle. Depuis le 26 septembre, des manifestations secouent quotidiennement Mayotte. Les forces de l’ordre s’interposent entre les Mahorais et les clandestins devant la préfecture, qui reçoit 600 demandes de naturalisation par jour. Chaque jour qui passe nous approche d’une échéance fatidique. Je ne m’y résous pas. Aussi je demande au gouvernement de prendre les mesures nécessaires en termes de personnel et de dotation de matériel pour les forces de l’ordre. Il faudrait également revoir le droit de la nationalité spécifiquement pour les départements de Guyane et de Mayotte.