Les analogies funestes de Renaud Camus 

Après l’instauration en 1976 du regroupement familial, l’immigration a changé de nature et la France a changé de visage. L’immigration de peuplement a succédé à l’immigration de travail et, comme l’a écrit Élisabeth Badinter sur la foi des témoignages édifiants et terrifiants collectés par Georges Bensoussan dans Une France soumise : « Une seconde société tente de s’imposer insidieusement au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. » Renaud Camus fait le même constat. C’est un crève-cœur pour lui de savoir que tant de Français vivent à Saint-Denis, à Sevran, à La Courneuve, à Lunel et à Tourcoing et même dans certains quartiers de Paris, comme dans une terre étrangère. Mais au moment de nommer les choses, il succombe, comme les idéologues qu’il combat, au démon de l’analogie. Les antifascistes invoquent les années noires pour mieux nier ce qui survient. Lui s’y réfère pour en faire sentir l’énormité et l’horreur. Il proteste contre l’Occupation, il fustige la Collaboration, il appelle à la Résistance. C’est là que je me sépare radicalement de lui. Comme je l’ai écrit dans ma dispute avec Élisabeth de Fontenay, si l’on veut éviter de verser dans l’inhumain, il faut se garder comme de la peste de toute comparaison avec les sombres temps du XXe siècle et s’efforcer de penser le présent dans ses propres termes : l’exactitude, encore et toujours.

Cet argument, je l’ai développé devant Renaud Camus lui-même dans mon émission « Répliques ». Il était opposé à Hervé Le Bras. Parler d’Occupation, lui ai-je dit en substance, c’est considérer tout Arabe et tout Africain croisé dans la rue comme un envahisseur : « Vous dites que la haine est un sentiment qui vous est étranger, mais votre analogie dément cette belle proclamation car, comme l’écrit Albert Camus dans une allocution prononcée au cours d’une réunion organisée par l’Amitié française, salle de la Mutualité, le 15 mars 1945, “pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait le journal.” Le mot d’Occupation suscite l’image du nazisme, et qu’y avait-il de plus légitime, de plus nécessaire, de plus salutaire, même, que de haïr les nazis ? » Renaud Camus est resté sourd à cette objection.

Il a même, depuis lors, augmenté son analogie d’un quatrième terme. Après l’Occupation, la Collaboration, la Résistance, voici maintenant le génocide. « Le génocide des Juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global », a-t-il tweeté. Avec ce mot, le lien que la pensée de Renaud Camus entretient encore avec la réalité, se rompt. Le génocide, c’est la destruction physique d’un peuple. Le génocide hitlérien, c’est la mise à mort industrielle des Juifs et des Tziganes. Rien de tel ne menace ces temps-ci l’Europe. Ceux-là mêmes qui, tel Youssef al-Qaradawi, veulent explicitement islamiser l’Europe, ne souhaitent pas l’extermination des infidèles, mais leur conversion, ou, pour reprendre le mot de Houellebecq, leur « soumission ». Quant au « remplacisme global », que Renaud Camus voit à l’œuvre et qui consiste notamment à vouloir compenser par l’immigration la baisse de fécondité des pays d’Europe, il procède de l’universalisation de l’idée du semblable. C’est parce qu’aucune différence n’est définitive, insurmontable, absolue, que n’importe qui peut partout faire l’affaire. Avec la transformation de l’humanité en « matière humaine indifférenciée », on peut dire que la démocratie, ou, plus exactement, la vision démocratique du monde, a enfanté un monstre, mais ce monstre n’est pas génocidaire. Car ce qui rend le génocide pensable, et donc possible, c’est la contestation de l’unité de l’espèce humaine, c’est le fait de voir dans l’autre homme un autre que l’homme. Pour Hitler, la grande hérésie est de croire, précisément, que les individus sont interchangeables. Entre les Juifs et les Aryens, il n’y a pas de commune mesure, et pour que les Aryens puissent déployer leur être, il faut que les Juifs disparaissent de la surface de la Terre.

Si remplacer, comme le pense Renaud Camus, est le geste central des sociétés postmodernes, alors cela veut dire qu’elles sont aussi, et définitivement, posthitlériennes. Je souffre d’avoir à rappeler de telles évidences, mais je souffre plus encore de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière. Et ses non-lecteurs, qui me reprochent si véhémentement mes liens avec lui, auraient tort de se frotter les mains, car cet égarement ne leur donne pas raison. Pour eux, tout est simple, tout est clair : ce type est un salaud et il n’est pas besoin de connaître son œuvre pour savoir que chaque page témoigne de son ignominie. Eh bien non, ils se trompent en plaquant sur ce qui est une véritable tragédie les catégories tout confort du mélodrame. Les ignorants qui l’accablent enterrent vivant un très grand écrivain et telle est la tragédie : celui-ci leur apporte son concours ; avec ses analogies et ses raccourcis, il creuse sa tombe, il est à lui-même son propre fossoyeur. Il cherche, par des mots forts, à réveiller ses compatriotes hébétés, il veut provoquer un sursaut. Résultat : il provoque un haut-le-cœur même chez les plus clairvoyants. Il a fondé deux partis, le parti de l’In-nocence et le parti du NON, pour rassembler tous ceux qui ne veulent pas voir la France devenir autre chose qu’elle-même, et il n’a jamais été aussi isolé. Plus il appelle à l’union, plus il fait le vide autour de lui. Il ne crie pas dans le désert, il crée le désert par ses cris.

Et moi, j’ai beau savoir que Du sens, Éloge du paraître, Vie du chien Horla, Décivilisation, Les Inhéritiers sont des œuvres majeures, j’ai beau lire avec plaisir, avec intérêt, avec admiration, chaque volume du Journal, je suis inaudible désormais quand je le dis : Renaud Camus a entouré ses grands livres d’une muraille de tweets fous, que plus personne, bientôt, ne voudra franchir. Son angoisse est légitime, sa pensée profonde. Alors pourquoi met-il un tel acharnement à rendre cette angoisse et cette pensée odieuses ? Pourquoi, à peine commence-t-on à l’écouter, s’arrange-t-il pour qu’on ne puisse plus le faire ? Quel démon le conduit-il à pousser le bouchon trop loin ? Il faudrait un romancier pour résoudre cette énigme.

Moi, je ne peux dire que ma tristesse infinie de voir l’auteur des Demeures de l

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Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur

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