La comédienne Danielle Darrieux est décédée à l’âge de 100 ans. Elle était née en 1917.


Quand une actrice part, l’éloge automatique me donne la nausée. L’impression d’une deuxième mort en service commandé. Il y a quelque chose d’impersonnel et de sordide à dérouler la carrière de Danielle Darrieux, à agréger des époques de cinéma si différentes, à mélanger Guitry et Autant-Lara, à sauter à cloche-pied de Decoin à Chabrol, à faire la courte échelle à Jacques Demy, à ânonner, en somme, une fiche Wikipédia avec les maladresses d’usage. Résumer Darrieux à quelques bornes chronologiques, un joli minois et une longévité à rendre jaloux l’hypocondriaque Drucker ne rendra jamais compte de sa virtuosité gamine, celle d’un temps à jamais perdu.

Le spectacle comme défouloir

Être née en 1917 vous donnait, de facto, une allure, une profondeur et un caractère, autant de qualités que la mollesse de notre époque rejette avec force. Il faut avoir beaucoup fréquenté les femmes de la classe 1917 pour savoir de quel bois et surtout de quel métal, elles étaient faites. Bourgeoises en apparence, avec cette élégance apprêtée que le contrat social imposait alors, indépendantes et amoureuses éperdues, tentant de se frayer un chemin chaotique dans un siècle piégeux. Des rêves d’absolu dans un cadre contenu. Un sens inné de la survie et puis, en creusant à peine, une gouaille crâneuse, la tragi-comédie érigée en philosophie. Le spectacle comme défouloir. N’y touchez pas sinon je vous pique !

Ma grand-mère était née en 1917 et a eu une espérance de vie presque aussi hors norme que celle de Danielle Darrieux. Quoi de comparable entre une star de cinéma et une négociante en vins inconnue du public ? Quelque chose d’inexplicable dans le ton, la fraîcheur d’esprit, un côté bravache, le goût du paraître sans la vulgarité des gestes, toujours le mot pour amuser, taquiner, ce sourire enjôleur auquel les hommes furent incapables de résister et puis, la formule assassine quand le temps se couvrait. Un don pour rembarrer les emmerdeurs et tous les salisseurs du quotidien. En somme, l’esprit révolutionnaire de 1917 en jupon.

Les femmes de 1917

Darrieux, c’était ça, une voix perchée, la fausse légèreté car personne ne s’y trompait vraiment sur ses gouffres intérieurs et ce côté bélier indomptable dans un corps tellement désirable. Avec un mystère insondable en bandoulière pour couronner le tout. Les femmes de 1917 en avaient trop vu, trop soupé pour se laisser amadouer par les sirènes de la modernité. Elles restaient impénétrables et tenaient la baraque, coûte que coûte. Les féministes actuelles devraient en prendre de la graine.

Voilà pourquoi, lorsque j’ai appris le décès de Danielle Darrieux ce midi, j’ai tout de suite eu une pensée pour ma grand-mère, figure légendaire de mes tendres années. Puis, immédiatement, une image est venue percuter ma mémoire, celle de l’accident de Porfirio Rubirosa au volant de sa Ferrari dans le Bois de Boulogne au milieu des années 1960. Improbable fin de vie pour le diplomate dominicain, jadis mari exotique de l’actrice.

Au son muet du douze cylindres italien, son rôle dans Marie-Octobre de Julien Duvivier m’a ramené à sa filmographie. Peut-être pas son meilleur film quoique sa seule présence, en robe de soirée, au milieu de tant de mes idoles, m’a réchauffé le cœur, un instant. Cette femme savait s’imposer. En plus, ce soir-là, mes héros de pellicule étaient tous en garde à vue : Lino, Meurisse, Blier, Frankeur, Roquevert, Dalban, Reggiani et même ce garnement d’Ivernel. Je revois, non sans picotement dans la gorge, son visage lisse et cette résistance désespérée.

Quand une actrice disparaît, notre cerveau peine à raisonner. Il explose sous l’émotion et les films se brouillent. Darrieux m’est apparue au côté du Cavaleur (Jean Rochefort) dans cette belle propriété en friche où justement les souvenirs de la Libération refaisaient surface à la suite d’un concerto. La caméra poudrée de Philippe de Broca tenait la chandelle. Un magnifique halo de nostalgie la ceignait dans cette fin des années 1970.

La gorge nouée

Que les cinéphiles me pardonnent, quoique les puristes m’ont toujours agacé avec leurs manies de puceaux, j’ai aussi repensé instinctivement à Danielle dans L’Homme à la Buick de Gilles Grangier, une comédie de 1968 avec l’impalpable Fernandel. Ceux qui connaissent mon addiction automobile, s’attendent sûrement à ce que je leur fasse le panégyrique du break américain comme l’expression ultime du style. Qu’ils se rassurent, dans cette histoire policière gentillette se déroulant dans le port de Honfleur, la voiture est illusoire. Ce qui m’a toujours marqué, séduit et anéanti aussi, c’est le jeu tout en variations simples de Mademoiselle Darrieux, quand la bécasse notable laisse poindre l’étendue de son désarroi, avec une rare économie, juste une phrase en suspens, la gorge nouée. Peu d’actrices sont aptes à saisir ces moments de grâce.

Lire la suite