Si le roman de Justine Bo avait pu porter un autre titre, Les Illusions perdues aurait été un second choix pertinent. Si nous ne brûlons pas a l’avantage de l’ambigüité. S’agit-il d’une menace ? Si nous ne brûlons pas, qu’arrivera-t-il de pire ?

Il s’agit, en tous les cas, d’un roman d’apprentissage tel que l’on ne peut en écrire qu’au matin du XXIème siècle. Justine Bo grandit dans une ville portuaire, les enfants jouent dans les anciens blockhaus, les autres, dont son frère, boivent jusqu’à en perdre la raison. D’une écriture aiguisée, précise et cruelle comme le scalpel, elle décrit les architectures urbaines « inutiles » de la ville moyenne, ses névroses de béton armé, ses excitations publicitaires, le centre commercial en attraction des jours de congé. Elle est celle qui ne cadre pas. Celle qui part, avec l’intention de ne jamais revenir. Elle est celle dont on est fier mais que, paradoxalement, on méprise. « Madame fait des études supérieures … »

Madame entre en classe préparatoire dans un lycée de la région, puis réussit le concours d’entrée à Sciences Po. Paris, la ville géante, la ville des écarts, des éventails de gris, de la bourgeoisie tranquille. Puis, en stage de deuxième année, sans réfléchir, instinctivement, elle choisit Damas.

Changement de décor, l’Ambassade de France, ses commis, ses intrigues, (elle observe : « l’ennui est la forme triviale de l’aversion de soi ») les ruelles, les cafés, puis les premières manifestations. Nous sommes en 2010, les conseillers jugent absurde l’hypothèse d’un « Printemps syrien ». Justine en a assez de s’entendre rappeler avec des clins d’oeil l’origine de son prénom. Elle a appris à s’identifier à la naïve jeune fille sadienne, et à s’en détacher comme elle peut. Elle se voit prédestinée à recevoir toute la merde du monde à la figure. Quand elle aperçoit les premiers graffitis réclamant la « liberté pour le peuple syrien », son stage s’achève. Elle quitte la Syrie, rapporte à Paris le souvenir de Palmyre et d’une répression sanglante. Sa Syrie n’est plus.

« Ainsi avançait le monde : il tournoyait comme une sphère putride entre les pattes d’un coléoptère. »

Pas question de revenir en arrière, pas question de s’abîmer dans l’alcool. En passionnée de mythologie et d’étymologie, elle se décrit à la manière d’Ulysse, attaché au mat de son navire pour ne pas céder aux chants des sirènes : attachée à elle ne sait quoi, elle regarde très prudemment en arrière. Elle sait qu’elle est passée de l’autre côté, du côté des « dominants », s’il existe des « dominés » ; du côté de ceux qui remarquent les fautes de français de sa grand-mère.

Son diplôme validé, son intention de devenir journaliste affermie, elle s’envole pour New York. Elle découvre sur un fil de dépêches les attentats de novembre 2015. Envoyée spéciale dans son pays, elle ne le reconnaît pas. Puis, le temps s’accélère. Elle est engagée dans une entreprise de communication numérique, elle produit des contenus consommables. Elle ne crée pas, alors qu’elle est née pour. À travers les États-Unis, jusqu’au fin fond de l’Alaska, Justine Bo traine ses doutes, son déracinement, ses caméras et sa jeunesse.

Le roman se clôt sur un ultime « merde », certainement pas le dernier.

S’il fallait mettre les écrivains dans des cases, s’il fallait les classer par tranches d’âge, il n’y aurait aucun doute : pour décrire, ressentir, retranscrire, vivre les déchirements du jeune âge adulte, pour parcourir et dessiner le monde avec une tristesse noire d’encre, Justine Bo est la meilleure d’entre nous.

Justine Bo, Si nous ne brûlons pas, Éditions des Équateurs, 2018.

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