L’histoire de Mayotte est celle d’une adhésion à la France. De son achat par la France en 1837 à sa départementalisation en 2011, l’archipel n’a cessé de sa détacher de son grand frère comorien. Car les Comores, indépendantes depuis une trentaine d’années, partagent une longue histoire commune avec leurs frères Mahorais, ayant longtemps cohabité au sein de sultanats locaux. Aujourd’hui, le député LR Mansour Kamardine sonne le tocsin : non seulement l’immigration clandestine déferle sur l’archipel mais un projet gouvernemental de régularisation menace l’identité-même des Mahorais. Entretien.


Daoud Boughezala. En dix ans, les grands médias ont parlé deux fois de Mayotte : en 2007 lorsque François Baroin, alors ministre de l’Intérieur, avait proposé de remettre en cause le droit du sol afin d’endiguer l’immigration clandestine des Comoriens ; puis cette année après la blague du président Macron sur les embarcations de migrants (« kwassa-kwassa »). Entre-temps, Mayotte est devenue un département français. Rien n’a donc changé ?

Mansour Kamardine.Mansour Kamardine1. Aujourd’hui, Mayotte compte 52% de sa population d’origine clandestine. C’est le seul territoire de la République française où les immigrés clandestins sont majoritaires. Naissent chaque jour à Mayotte trente enfants, dont 75% ont des parents clandestins. L’émigration à Mayotte provient à 95% de l’île comorienne d’Anjouan. Dans ce passage de l’Océan Indien qui est une autoroute à dix voies et à sens unique, il y a bien sûr les Comoriens mais aussi des Africains des grands lacs, des Pakistanais, des Malgaches. Cette passoire pose un gros problème de sécurité, singulièrement en période d’état d’urgence ! Tous les soirs, des bateaux débarquent les passagers dans le port de Mayotte sans que les policiers censés les contrôler n’aient d’ordinateurs, de détecteurs de métaux, si bien qu’on peut apporter une arme ni vu ni connu !

L’immigration massive est-elle due à la différence de niveau de vie entre Mayotte et son voisin des Comores ?

Même s’il y a beaucoup de misère aux Comores, ce ne sont pas que les malheureux et les pauvres qui émigrent à Mayotte. Certes, les Anjouanais viennent pour des raisons économiques, afin de profiter des écoles et des soins médicaux gratuits. Il y a plus d’enfants d’origine anjouanaise dans les écoles de Mayotte qu’à Anjouan !

Si la réforme passait, plus de 80% de la population anjouanaise se retrouverait à Mayotte

Mais qui a intérêt à ce que cette vague migratoire perdure ?

Au moins deux Etats : la France – à tout le moins une partie de l’appareil d’Etat – et les Comores. La France, pour ne pas faire de vagues, ferme les yeux et ne repousse pas les émigrés clandestins avec vigueur, ce qui permet de calmer les revendications territoriales des Comores. Paris se contente de faire un peu de gesticulation pour calmer les Mahorais, sans mettre fin à l’immigration illégale. Car les Comores revendiquent leur souveraineté sur Mayotte et, avec beaucoup de cynisme, laissent des kwassa-kwassas pleins d’une trentaine de personnes partir pour la haute mer. Les autorités comoriennes se disent « bon débarras » : s’ils arrivent, tant mieux, s’ils se noient, tant pis… Quant à l’Etat français, son administration est divisée, ce qui donne des projets comme celui que le gouvernement Macron a pour Mayotte.

Quelles sont les grandes lignes de ce plan ?

Ce projet entend créer un visa dit « outremer » mais c’est Mayotte qui est visée. Or, ce visa existe déjà : 95% de ceux qui le demandent l’obtiennent pour aller à Mayotte. Une fois arrivés à Mayotte, ils oublient de rentrer chez eux. Et là, le gouvernement crée un visa outremer concernant le regroupement familial, les étudiants, les malades. En réalité, si cette idée farfelue se mettait en place, plus de 80% de la population anjouanaise se retrouverait à Mayotte par le jeu du regroupement familial ! On est dans une perspective d’envahissement.

N’est-ce pas une manière de régulariser une situation déjà existante ?

C’est triste. Imaginez que 52% de la population métropolitaine soit des immigrés clandestins ; depuis combien de temps Marine Le Pen aurait-elle été élue dans ce cas-là ? Il ne faut pas profiter du fait que les Mahorais n’ont pas les moyens de se défendre pour les massacrer. C’est une politique de remplacement qui ferait de Mayotte un territoire comorien !

Il n’y a guère que le préfet pour croire que la criminalité a baissé de 9%.

D’ailleurs, la départementalisation de Mayotte en 2011 n’a-t-elle pas aggravé les choses ?

La départementalisation n’est pas une politique de lutte contre l’immigration. C’est un changement de statut à l’intérieur même de l’Etat français, ce qui permet de répondre à une revendication politique vieille d’un demi-siècle et de rattacher Mayotte non seulement à la France comme c’est le cas de façon continue depuis 1841 mais, également, de l’intégrer pleinement à la République. A l’époque, les artisans de cette revendication exprimée en 1958 considéraient que c’était la meilleure façon de nous ancrer définitivement dans la France et de nous protéger des velléités comoriennes d’indépendance. Ils ont eu raison puisque les Comores sont entre-temps devenues indépendantes. Si on ne subissait pas la submersion migratoire, Mayotte serait aujourd’hui un paisible département français.

La situation est-elle si grave du fait de l’immigration incontrôlée ?

Même les gendarmes affectés à Mayotte ne viennent pas y vivre en famille. C’est dire où on en est ! Il n’y a guère que le préfet pour croire que la criminalité a baissé de 9%. Au courant de l’été, la femme d’un sous-préfet a été saucissonnée chez elle au lendemain de son arrivée dans l’île ! Le tribunal de grande instance a été « visité » trois fois, un colonel de gendarmerie agressé et laissé pour mort. Cela n’incite pas les investisseurs à venir. Je n’imagine pas qu’on n’ait pas les moyens d’y remédier alors que l’Etat peut assurer la sécurité en haute mer. Nous ne sommes pas en Guyane, avec le fleuve Maroni large de 500 mètres et impossible à contrôler.

Dans la fonction publique, il arrive que des barbus venus de métropole tentent d’embrigader les jeunes en toute impunité !

C’est peut-être aussi le cas de Mayotte…

Regardez la carte. Il n’y a que deux passes pour entrer dans le lagon. Mayotte et Anjouan sont deux îles, distantes de 70 kilomètres en pleine mer. Il y a deux passages qu’on est obligé d’emprunter et qu’on pourrait donc contrôler. Il faudrait prépositionner des vedettes rapides au nord, notamment sur l’îlot de Mtsamboro, pour intercepter les bateaux. Il suffirait de faire faire des rondes aux bateaux de la marine. Au bout de six mois, les passeurs de migrants seraient dissuadés de venir. J’accuse l’Etat français d’inaction. Une main invisible organise le laisser-faire puis arrive avec un projet de régularisation des clandestins.

Passons à un autre sujet épineux : l’islam à Mayotte. Il y a quelques années, vous êtes parvenu à interdire la polygamie dans l’île. L’islam mahorais échappe-t-il à la radicalisation ?

Nous avons la chance de conserver un islam tolérant, qui accepte l’Autre, reste ouvert à la discussion et dont la pratique n’a aucune difficulté à intégrer les valeurs et les lois de la République. Il y a des velléités de radicalisation qui viennent de l’extérieur. Je ne comprends pas qu’on laisse venir des prédicateurs extrémistes qui ne sont pas français. Des musulmans mahorais heurtés par des poussées extrémistes sont même allés jusqu’à détruire deux mosquées radicales face à l’inertie de l’Etat. Dans la fonction publique, il arrive que des barbus venus de métropole tentent d’embrigader les jeunes en toute impunité ! On est en train de détruire le modèle mahorais d’une communauté musulmane fière d’être française.

Les deux députés de l’île qui se sont succédé de 1981 à 2002 étaient chrétiens alors que la population y est très majoritairement musulmane

… au point de ne pas toujours refuser le verre de l’amitié ! Plus sérieusement, comment avez-vous pu abolir la polygamie sans créer de heurts alors que cette coutume a longtemps perduré ?

A Mayotte, le débat politique n’a jamais été posé en termes religieux. Nous faisons parfaitement et naturellement la distinction entre ce qui ressort de la tradition, de la religion et du politique. Les deux députés de l’île qui se sont succédé de 1981 à 2002 étaient chrétiens alors que la population y est très majoritairement musulmane, sans que cela ne gêne personne. En 2003, quand j’ai décidé de réformer le droit local de manière à mettre un terme aux inégalités maritales, une proche de la ministre de l’Outremer m’a envoyé un petit papier en pleine séance parlementaire. Le conseiller de Matignon m’a téléphoné pour me dire qu’il craignait des désordres si on supprimait la polygamie ! Je lui ai répondu que ceux qui avaient peur du désordre ne devraient pas se présenter à une élection. La réforme a été votée à l’Assemblée mais le sommet de l’Etat, qui a toujours peur de son ombre, a demandé au préfet de sonder l’opinion locale pour vérifier que tout se passait bien. Résultat : le préfet est venu m’accueillir personnellement à mon arrivée à l’aéroport, ce qui ne se fait jamais ! Il m’a trouvé au milieu des femmes qui m’embrassaient, en a rendu compte à l’Etat. Ironie de l’histoire, ce sont les démocrate-chrétiens du Sénat qui ont annulé l’amendement. Je m’en suis ému dans la presse : des cathos qui soutiennent la polygamie, c’est étonnant ! Ils se sont ravisés et ont prétendu vouloir simplement vérifier la faisabilité de mon projet. Un rapport des magistrats locaux les a finalement rassurés : la fin de la polygamie était déjà entrée dans les mœurs. Seules 150 personnes ont manifesté contre. Les trois juges aux affaires familiales de l’ile sont débordés car les femmes y ont massivement recours, c’est bien le signe que la réforme a fonctionné et que les Mahorais ont fait leurs les valeurs de la République.