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Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?

La fragmentation du corps social en une multitude de minorités opprimées a fait une victime: l'humour

Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?
Jean-Luc Lemoine présente l'émission "Couple ou pas Couple" sur la chaîne C8. ©Pierre-Olivier

Homophobie, racisme, misogynie: les chefs d’accusation pleuvent sur les professionnels du rire pris en flagrant délit de mauvais esprit. Encouragée par les réseaux sociaux, la fragmentation du corps social en une multitude de minorités opprimées a fait une victime: l’humour.


Il y a cent ans on lisait La Case de l’oncle Tom, un peu plus tard Tom bon nègre, dans les sixties il y avait un Noir à chéchia rouge sur les boîtes de Banania et on achetait des nègres en chemise à la pâtisserie. C’était le temps où il était naturel d’être au pire raciste et au mieux condescendant.

Malheureusement, si l’époque où tout était permis est heureusement révolue, celle où rien n’est autorisé pointe le bout de son nez. Chaque idéal a désormais ses bigots rigidement drapés dans leur inattaquable humanisme, censés protéger « leur » faible, dont la caractéristique principale est d’être tellement bête qu’il ne sait jamais ce qui est bon pour lui.

Les humoristes refusent de parler

Dans ce climat que l’on peut qualifier de néopuritain, les humoristes ont longtemps bénéficié d’une sorte d’immunité – qu’ils refusaient à leurs victimes. Ainsi pouvaient-ils se déchaîner contre un malheureux coupable d’un mot de travers tout en déconnant sur à peu près tout. Peu à peu, ce droit de rire de tout a été grignoté par les protestations de communautés offensées, en particulier de l’une d’elles, puis par les assassins, également très offusqués, de Charlie Hebdo. Aujourd’hui, c’est le « féminisme policier », pour reprendre l’expression de Peggy Sastre, qui réclame que l’on soit pendu pour une blague, même bonne.

Face à cette coalition disparate de censeurs, les humoristes sont en première ligne. Aussi avons-nous voulu savoir s’ils pouvaient encore laisser aujourd’hui libre cours à leur mauvais esprit. Nous avons donc demandé à un certain nombre d’éminences de la profession de nous parler de la façon dont cette atmosphère pesait sur leur travail. À l’exception de Régis Mailhot, que nous remercions pour sa liberté, tous nous ont fait la même réponse, qui est en elle-même une démonstration : « Non merci, sans façons. »

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En vérité, on les comprend. Tex viré pour une blague trash, beaucoup d’autres insultés et traînés dans la boue. Qu’iraient-ils faire dans cette galère ? Alors que, dans leurs spectacles, tous assurent ne pas se censurer, s’exprimer sur ce sujet dans les médias revient, quoi qu’on puisse déclarer, à tendre le bâton pour se faire battre. Le bad buzz n’est jamais loin.

Twitter is watching you

Jean-Luc Lemoine peut en témoigner. Il anime « Couple ou pas couple » sur C8, dans lequel deux joueurs doivent reconstituer sept couples parmi 20 prétendants. Le 26 décembre dernier, les deux candidats, David et Rémi, auraient, d’après des procureurs autoproclamés, « multiplié les stéréotypes sur les homosexuels ». Retour sur le plateau.

« Nous connaissons l’orientation sexuelle de Damien, se vante Rémi.

– Il est stylé, il a de jolis tatouages, une boucle d’oreille à une seule oreille, ça ne se fait plus trop chez les hétéros », enchaîne David.

Immédiatement, Lemoine, très pro, très conscient de l’orage trop proche, rattrape le duo.

« Si je suis votre raisonnement, si on est stylé, on est gay forcément ? »

Malheureusement, quelques secondes plus tard, l’animateur doit annoncer la profession de Damien :

« Il est coiffeur.

– Donc il est homo ! » lance David.

J’ai éclaté de rire. Pourtant, je le jure, je me moque complètement de la sexualité des coiffeurs et de la coupe de cheveux des homosexuels. Mais voir ce candidat en rajouter un brin après avoir parfaitement compris que Lemoine le recadrait m’a réjoui.

Qu’importe, sur les réseaux sociaux, la chasse à l’homophobe était ouverte, des téléspectateurs appelaient la chaîne, ulcérés qu’elle laisse les deux candidats « véhiculer autant de stéréotypes homophobes à l’antenne » et l’AJL (Association des journalistes lesbiennes, bi-e-s et trans – l’inclusif est de l’AJL) déclarait : « Les clichés ne prennent jamais de repos, même à Noël… »

Lynchages 2.0.

Une semaine plus tard, Jean-Luc Lemoine faisait part de son inquiétude sur France Inter : « La façon dont ils ont été brûlés sur la place publique a été très violente. Je me sens comme un écologiste qui observe la réduction de la couche d’ozone. Ma couche d’ozone, c’est la liberté d’expression. On ne voit pas à quel point ça va vite ni les libertés qu’on a perdues. »

Interrogé sur le même sujet, en décembre, dans « Le Grand Oral » sur RMC, Didier Bourdon, l’un des Inconnus, avait concédé : « C’est vrai qu’on se demande souvent, avec les Inconnus, comment on ferait aujourd’hui. Les réseaux sociaux, ça a toujours existé, c’était le courrier des lecteurs et on en recevait plein. Le problème, c’est qu’ils soient tellement relayés, il suffit qu’il y ait mille internautes, on dirait qu’il y en a un million. »

C’est donc le pouvoir démesuré de cette caisse de résonnance mystificatrice qui expliquerait cette impression si largement partagée qu’on ne peut plus rien dire ? De fait, à moins qu’ils ne soient contraires à la loi, ce ne sont jamais les propos ou les blagues incriminées qui indisposent les chaînes ou le CSA, les conduisant à sévir ou avertir, mais le bad buzz, ce déferlement numérique qui, pour une broutille, peut détruire une image.

“Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche.”

Acolyte de Thierry Ardisson, Laurent Baffie a pour sa part provoqué un scandale en osant un (très chaste) relevé de jupe de Nolwen Leroy, qui est par ailleurs son amie. À la suite de quoi, il s’est demandé dans Télé-Loisirs s’il n’allait pas arrêter de « sniper » : « Il y une pression qui n’existait pas avant… (…) Dès qu’on dit un mot, ou fait un geste de travers, il y a bad buzz. On se prend des seaux de merde pendant une semaine. Heureusement la semaine d’après, c’est un autre buzz qui remplace celui-là. (…) Il ne faudra pas 50 mauvais buzz pour que j’arrête la télé. Encore deux ou trois histoires comme ça… Je n’ai plus envie de ça. (…) Devoir se justifier de tout pour des conneries, c’est saoulant. »

Julien Cazarre, « J+1 » sur Canal Plus et « Y’a pas péno » sur Europe 1, refuse de se justifier. Dans Télérama, il s’en prend au CSA « en train de devenir une belle merde de propagandistes de la bien-pensance ». C’est qu’il fait des choses très vilaines Julien. Comme inventer de faux dialogues en doublage sur des images de joueurs de foot. Et lorsque le joueur a un accent africain dans la vie, Julien Cazarre le fait parler… avec l’accent africain dans ses vidéos. C’est mal hein !

Interrogé sur cet accent « pire que Michel Leeb » et ses « allusions homosexuelles », Julien Cazarre ironise sur « une question de journaliste gauche confort ». Il ose même rajouter : « On ne me demande jamais pourquoi je donne un accent de débile à un joueur blanc ou un accent du sud-ouest surjoué à un mec qui parfois n’est même pas du sud-ouest. » La suite lui aliénera définitivement les ayatollahs du bon goût : « Je trouve désolant que, aujourd’hui, l’humour trash dérange les gens de gauche. À l’époque de mes parents, les réacs, c’étaient les mecs d’extrême-droite ou les cathos qui s’offusquaient de tout. C’était plus facile, pour un humoriste, d’être détesté par ces gens-là. Il ne se sentait pas obligé de s’excuser à tout bout de champ. »

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La conclusion revient à Rémi, l’un des deux candidats « homophobes » du jeu de Jean-Luc Lemoine, qui a tenté d’éteindre la polémique sur son compte Facebook : « On fait le buzz David Perez. On nous insulte même d’abrutis ou de connard sur Twitter. Ça se voit pas tant que ça que nous aussi on est homos ? »

Mais oui. Les homophobes étaient gays. C’est beau comme du La Fontaine…

Février 2018 - #54

Article extrait du Magazine Causeur


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est cinéaste et scénariste. Il a notamment réalisé La journée de la jupe (2009).

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