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Alberto Garlini, l’Italie en noir et rouge

Alberto Garlini, l’Italie en noir et rouge
Alberto Garlini, par Daoud Boughezala.
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Alberto Garlini, par Daoud Boughezala.

Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy. Deux de vos romans, Un sacrifice italien (Christian Bourgois, 2008) et Les Noirs et les Rouges (Gallimard, 2014), tournent autour de l’affrontement entre fascistes, communistes et démocrates-chrétiens dans l’Italie des années 1940 et 1970. Pourquoi cette longue guerre civile vous obsède-t-elle ?

Alberto Garlini. Du Moyen Âge aux années de plomb, l’un des drames séculaires de l’Italie est que l’esprit de parti supplante toute notion de bien commun. Voilà ce qui m’obsède. Au xiiie siècle, par exemple, les communes italiennes étaient souvent divisées en plusieurs factions. Mais le parti vaincu n’acceptant pas sa défaite, il quittait les lieux pour s’allier avec la ville voisine et reprenait ainsi le pouvoir. Autrement dit, chaque camp préférait se soumettre à une puissance étrangère plutôt qu’à ses rivaux. Et ce problème s’est aggravé depuis la guerre civile qui a marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale (1943-1945) entre fascistes et antifascistes d’une part, et à l’intérieur de la résistance antifasciste d’autre part. C’est un épisode que je raconte dans Un sacrifice italien : la guerre entre résistants a commencé dans les montagnes du Frioul, à Porzus, où les partisans communistes ont tué 17 partisans démocrates-chrétiens, dont Guido, le frère aîné de Pasolini.

Une mort qui a traumatisé le jeune Pier Paolo. Pourquoi n’a-t-il jamais pu faire le deuil de ce frère perdu ?

Il a toujours été le fils préféré de sa mère, qui le gâtait davantage que son frère Guido. Lorsqu’ils ont décidé de combattre le régime de Mussolini, Guido a été le plus prompt à l’action et a pris les armes. Quand Guido luttait dans la résistance, Pier Paolo n’est jamais allé le voir. Guido a écrit des lettres très émouvantes dans lesquelles il dit attendre un signe d’approbation de son frère, geste qui n’est jamais venu. C’est à cette période que Pasolini a écrit une pièce de théâtre en frioulan qui se déroule durant l’invasion ottomane de la région à la fin du xve siècle. Il y met en scène deux frères, l’un qui décide de combattre les Turcs et périt au front pendant que l’autre reste à la maison. Il a écrit cette pièce avant la mort de Guido. Pier Paolo a en quelque sorte prophétisé la mort de son frère, le faisant mourir dans la fiction avant que cela se produise dans la vie réelle.[access capability=”lire_inedits”]

Dans Un sacrifice italien, vous l’avez imaginé expier tous ses péchés en organisant son suicide assisté, avec la complicité de petits voyous proches des milieux néo-fascistes. Cette intrigue est-elle issue d’une thèse réaliste sur sa mort ?

Giuseppe Zigaina, un artiste ami de Pasolini, a écrit de nombreux articles où il soutient que Pasolini a choisi de mourir de cette manière. Mon livre est une pure fiction, mais j’ai trouvé métaphoriquement très riche l’idée que Pasolini décide de se suicider au milieu des années 1970, à une période où la vieille Italie était remplacée par l’actuelle.

La critique du passage de l’ancien monde traditionnel à une modernité destructrice est très pasolinienne. Qu’a-t-on retenu de sa pensée hétérodoxe en Italie ?

Pasolini joue un rôle très important dans la culture italienne, mais il a été épuré de ses aspects les plus dérangeants. On en a fait une sorte de saint. Or il était pétri de contradictions. En marxiste, il croyait par exemple à l’émancipation du prolétariat mais célébrait le vieux monde. Pensez donc : il est devenu communiste quand son frère tant aimé s’est fait tuer par les communistes ! Puis il a évolué dans un parti trop puritain pour tolérer son homosexualité. Chez Pasolini, la raison s’opposait perpétuellement à la chair. À la fin de sa vie, il a même abjuré sa « Trilogie de la vie » (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et Une Nuits)…

… dont il a fini par juger les scènes érotiques plus très subversives à l’ère de l’hédonisme généralisé. A contrario, dans son dernier film Salò, qui montre les derniers jours du régime de Mussolini, les chemises noires font manger leurs excréments à des jeunes filles et… marient des hommes. C’est une critique assez réactionnaire du nihilisme fasciste.

Pasolini a vu dans le fascisme de Salò une métaphore du consumérisme capitaliste, lequel transforme toute chose en marchandise susceptible d’être échangée sur un marché. Il craignait la banalisation et la marchandisation des corps et du sexe. C’est tout le sens de la métaphore de la merde dans Salò : pour Pasolini, tout ce qui est digéré par le capitalisme est voué à terminer en excrément. S’il met en scène des mariages homosexuels aussi caricaturaux c’est pour exprimer sa peur d’une perte de sens généralisée.

On peut se demander comment il aurait réagi à l’instauration du mariage gay.

En Italie, le mariage homosexuel a été voté il y a quelques mois. C’est une espèce de standard social qui semble assez peu compatible avec l’anticonformisme de Pasolini, qui s’opposait notamment à l’avortement. Mais ne faisons pas parler les morts. D’autant qu’il aurait sans doute su nous étonner.

Pasolini a aussi attaqué les soixante-huitards, prenant le parti des policiers prolétaires contre les jeunes bourgeois révoltés. Les Noirs et les Rouges commence justement le 1er mars 1968, sur le campus romain de Valle Giulia. Surprise, à l’avant-garde du mouvement contestataire, on retrouve… l’extrême droite !

Sur les photos de Valle Giulia, prises juste avant l’affrontement avec la police, on reconnaît en effet au premier rang du cortège une dizaine de militants néo-fascistes notoires. C’est à ce moment-là qu’a commencé la « stratégie de la tension » mise en place par une partie des services de sécurité agissant avec la complicité d’hommes de paille.

Qu’est-ce exactement que la « stratégie de la tension » ?

Cette méthode s’inspire d’une technique du coup d’État développée par le célèbre faux antisémite des Protocoles des sages de Sion. Introduire des individus manipulés à l’intérieur des groupes communistes avait pour but de provoquer des actions violentes et de nuire au mouvement marxiste qui voulait changer l’Italie. Ainsi, la spirale de la violence devait susciter une demande d’ordre qui se serait traduite dans les urnes. Dit ainsi, cela semble couler de source mais cette stratégie s’est scindée en plusieurs phases et n’a pas été sans contradictions.

Quel rôle a joué l’attentat de la piazza Fontana (décembre 1969) dans cette montée aux extrêmes ?

L’attaque de la piazza Fontana – d’abord imputée à des anarchistes mais perpétrée par des néo-fascistes dans une banque milanaise – a été le détonateur de la violence qui s’est propagée de manière croissante jusqu’à l’enlèvement et la mort d’Aldo Moro en 1978. Une étrange maladie a alors contaminé toutes les villes du pays, désormais divisées entre zones noires et rouges. Pour la seule année 1969, cette guerre civile de basse intensité a provoqué des centaines d’actes violents : tout communiste qui se risquait à entrer en zone fasciste était frappé, et réciproquement.

L’assassinat du démocrate-chrétien Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978 est bien la preuve que la stratégie de la tension s’est aussi appuyée sur l’extrême gauche…

Certains pointent du doigt la responsabilité des services secrets dans l’opération montée contre Aldo Moro, mais rien n’est avéré. Une chose est sûre : Aldo Moro a été enlevé le jour même où le Parlement devait voter le compromis qu’il avait négocié entre démocrates-chrétiens et communistes. Il était le seul homme politique apte à réaliser ce compromis historique et cela lui a coûté la vie. Sa disparition a conduit le parti communiste italien à changer radicalement de posture. Sur un plan symbolique, Moro est la parfaite incarnation du bouc émissaire selon René Girard : une victime innocente dont la mort sacrificielle permet à la société d’exorciser ses tensions après une phase d’escalade de la violence.

Décidément, l’idée de sacrifice vous hante. Les Noirs et les Rouges s’ouvre sur un meurtre rituel, puisque le héros néo-fasciste Stefano tue accidentellement un étudiant d’extrême gauche, dont il aimera la sœur. Cette exécution involontaire est-elle une allégorie des années de plomb jonchées de cadavres ?

Pour un écrivain, il y a deux approches possibles de la réalité : une méthode conspirationniste ou une lecture sacrificielle. J’ai mis cinq ans à écrire Les Noirs et les Rouges¸ lu des centaines de biographies de fascistes et regardé énormément de documentaires sur les années de plomb. In fine, au récit rationnel des conspirations que certains ourdissaient pour atteindre leurs fins, j’ai préféré une approche sacrificielle. Comme l’Évangile, cette lecture des faits ne prend aucune distance avec le corps de la victime. Lorsque vous le tenez dans vos bras,

il devient impossible de mentir ou de réécrire l’histoire. Ainsi, à la fin du roman, Stefano change radicalement de point de vue sitôt qu’il découvre la dépouille de la femme qu’il aimait. Si j’ai étalé la description de son corps mort sur tout une page, c’est que cette vision ramène Stefano à la réalité et l’éloigne des théories complotistes qui peuplaient jusque-là son esprit.

Jusque dans les crimes qu’il commet, Stefano, votre fasciste de héros, paraît éminemment humain et digne d’empathie. Ne pas en avoir fait un monstre absolu vous a-t-il attiré des mauvais procès ?

J’ai été accusé de tous les maux. Les uns m’ont reproché de faire le jeu du fascisme, les autres de l’antifascisme. Tout cela parce que j’ai voulu créer un personnage auquel chacun de nous peut s’identifier, et non quelqu’un qui soit le Mal absolu. Cela suppose de sortir de l’esprit de parti qui impose une vision manichéenne des choses.

Hélas, lorsque vous écrivez un livre qui n’épouse pas intégralement le point de vue d’un camp, votre œuvre a peu de chances d’être comprise. J’avais pourtant l’impression d’être très clair dans mes intentions : raconter l’histoire d’un jeune fasciste – fasciné par la mythologie de mort et de violence liée à cette idéologie – qui prend conscience de ses erreurs à la mort de la femme qu’il aimait.

Et l’Italie, qu’a-t-elle conservé des vingt ans de la période mussolinienne ?

Un héritage aussi considérable que préoccupant. Toute la classe moyenne italienne a été façonnée par les vingt ans de la période mussolinienne. Ses membres ont endossé l’héritage fasciste, comme une sorte de légende familiale qui s’est maintenue de manière souterraine. Aujourd’hui, la politique italienne n’est plus à l’heure des idéologies et la politique se résume à l’administration des choses. Aucun homme politique n’est capable d’avancer un projet d’avenir ni de vous dire à quoi ressemblera l’Italie dans dix ans. Cette impasse me paraît propice à la résurgence du fascisme, qui correspond à une constante anthropologique.

Que voulez-vous dire ?

Au lieu de réfréner vos pulsions agressives, le fascisme vous encourage à les assouvir. Si la violence verticale organisée par l’État a disparu, le risque d’une violence horizontale existe d’autant plus que j’observe un très fort sentiment diffus de violence, notamment verbale.

De nos jours, à quel projet idéologique peut se raccrocher le lumpenprolétariat des banlieues pauvres de Rome, confronté au chômage de masse et à l’immigration ? Traditionnellement, la politique accomplit une opération chimique : transformer le sentiment d’injustice en projet politique d’avenir. Au fond, les trois grands projets politiques qu’ont été le christianisme, le communisme et le capitalisme libéral fonctionnent de la même façon : ils enjoignent aux déshérités de prendre leur mal en patience et de ne pas s’en prendre immédiatement aux puissants car la justice régnera – au royaume des cieux, sous la dictature du prolétariat, ou lorsque vous aurez fait fortune à force de travail. Mais le ressentiment du peuple n’ayant aujourd’hui plus aucun exutoire idéologique, il est instrumentalisé par certains hommes politiques, notamment contre les immigrés.

Surfant sur le sentiment anti-immigration et la crise, Beppe Grillo et son Mouvement 5 étoiles viennent de réaliser une forte percée aux élections municipales italiennes. Que vous inspire-t-il ?

Grillo a été le premier à utiliser internet à des fins politiques, en faisant une arme de propagande massive. Si le contenu de son programme est assez archaïque, en ce qu’il donne l’impression de voir le monde en noir et blanc, il utilise une technologie très moderne. En ce sens, il se rapproche des méthodes du fascisme et du communisme qui sont devenus des systèmes de pouvoir, ce que le grillisme n’est pas.

Vous ne semblez guère optimiste…

J’ai le sentiment que l’état du monde ne peut qu’empirer. Des problèmes structurels tels que la crise des migrants, la crise économique ou la simple quête d’une éthique commune semblent insolubles. Comme Voltaire, je me contente donc de cultiver mon jardin ![/access]

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Septembre 2016 - #38

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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