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Macron, l’extrême centre

Son libéralisme emprunte en même temps à la droite et à la gauche

Macron, l’extrême centre
Emmanuel Macron en visite en Seine-Saint-Denis, février 2018. SIPA. 00846970_000053

Dans leurs essais respectifs, Brice Couturier et Philippe Raynaud analysent les ressorts de l’élection d’Emmanuel Macron. Né de l’épuisement des grands récits gaullistes et communistes, son libéralisme emprunte en même temps à la droite et à la gauche. 


« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes (…), il n’y aura de cesse (…) aux maux des cités[tooltips content=”Platon, République, V, 473 c-d.”]1[/tooltips] (…). » L’accession d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême ferait-elle écho, par-delà 24 siècles, à la prédiction du vieux Platon ? Ni Brice Couturier, qui a publié Macron, un président philosophe, ni Philippe Raynaud, dont le Macron, une révolution bien tempérée vient de paraître, ne cautionnent la figure du philosophe-roi et pas davantage ils ne s’aventurent à prophétiser la fin des maux dont souffrent notre république et notre société. Tous deux s’accordent cependant à reconnaître l’exceptionnelle qualité intellectuelle du vainqueur des élections de 2017 et à voir dans ces dernières, non pas une simple péripétie où la contingence aurait tenu le premier rôle, mais un mouvement de fond qui mérite le nom de révolution. Le livre du journaliste s’attache davantage à explorer le premier point, l’essai du philosophe et politiste à analyser le second.

Macron n’a pas cédé à la tentation populiste du « ni droite ni gauche »

En politiste, Philippe Raynaud s’emploie d’abord à mettre en évidence le cadre institutionnel et les évolutions politiques qui, conjugués, ont rendu possible la victoire de Macron. À la fin des années 1980, l’épuisement du mythe gaulliste et l’effondrement de l’idéologie communiste avaient débouché sur un nouveau système partisan que Furet, Julliard et Rosanvallon ont caractérisé comme une « République du centre ». Ce système opposait un RPR hégémonique à l’identité gaulliste de plus en plus floue et un PS qui, en dépit de ses alliances électorales avec le PC, s’était libéré de la promesse de rupture avec le capitalisme. Des deux côtés, on admet qu’il faut concilier l’économie de marché avec le maintien d’un niveau élevé de protection sociale et des deux côtés on se rallie à l’idée européenne ainsi qu’à la décentralisation, à la logique de l’État de droit et au libéralisme culturel ; plus rapidement à gauche, plus lentement mais tout aussi sûrement à droite. Il en résulte que « l’offre politique des deux camps tend à se rapprocher ». Dans la République du centre, on n’est pas gouverné par le centre – il y a alternance au pouvoir de la droite et de la gauche –, mais on est gouverné au centre : chaque parti continue à revendiquer son identité de droite ou de gauche tout en empruntant au camp adverse une partie de son programme et de ses valeurs. La vie politique est conflictuelle en surface, consensuelle en profondeur. Satisfaisante pour la plupart des modérés, cette situation est au contraire source de frustrations pour les plus radicaux de chaque camp qui vont réclamer les uns une « gauche vraiment de gauche », les autres une « droite décomplexée ». L’effacement ou le brouillage du clivage droite/gauche a pour corollaire l’apparition de nouvelles fractures, non moins profondes, dont Christophe Guilluy a montré qu’elles opposaient une France urbaine, europhile et ouverte à la mondialisation, à une France plus rurale, rétive au libre-échange et eurosceptique ; fractures dont le referendum de 2005 a été, avec la montée et l’évolution du Front national, la traduction politique la plus spectaculaire. Le quinquennat de François Hollande a vu la gauche se diviser en deux camps « irréconciliables » dont l’un, par son refus de la discipline parlementaire et son abandon de toute idée de rigueur gestionnaire, a précipité la déroute dès lors qu’un candidat issu de ses rangs a été désigné par la primaire. Du côté de la droite, la désignation de François Fillon a abouti à un échec non pas tant à cause du « Pénélope Gate » – dont Philippe Raynaud sous-estime peut-être un peu l’importance – qu’en raison du postulat erroné sur lequel se fondait le programme que le candidat présentait aux électeurs, celui d’une France qui aurait basculé à droite alors même que la désaffection des classes moyennes pour le socialisme allait de pair avec une adhésion aux valeurs postmodernes du libéralisme culturel et que l’ensemble des Français demeuraient attachés à la protection sociale de l’État-providence.On pouvait augurer qu’ils seraient tentés par une offre moins conservatrice dès lors qu’elle se présenterait.

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Tel est le contexte dans lequel la candidature de Macron s’est imposée. Qu’il ait été servi par la chance ne fait pas de doute, mais comme l’observe Philippe Raynaud en se référant opportunément à Machiavel, il « n’a pu devenir Prince que parce qu’il avait la virtu qui lui a permis de tirer parti de la fortuna ». Emmanuel Macron a correctement analysé la crise du système partisan et il a su proposer pour la surmonter un programme qui correspondait aux attentes de la société française ; tout en adoptant une stratégie électorale adaptée à l’esprit de la Ve République, celle d’un homme seul – on pourrait dire, bien que Philippe Raynaud n’emploie pas cette expression wébérienne, un chef charismatique – qui se place au-dessus des partis et de leurs divisions pour exercer un pouvoir personnel lui permettant de transformer en profondeur la société. Son image de monarque « jupitérien » ne peut donc être réduite à un trait de caractère : elle relève de la volonté politique délibérée de restaurer une autorité et un pouvoir indispensables à l’accomplissement d’une tâche. Quant à son programme, à la fois libéral et progressiste, c’est s’interdire d’en voir l’originalité et la portée que de le réduire à une domination de l’économique sur le politique. Il s’oppose à la fois à la tradition d’un socialisme révolutionnaire et à celle d’un libéralisme de notables. Il entend s’appuyer sur l’autorité de l’État pour bousculer les situations acquises, malmener le confort de la rente, bouleverser une bureaucratie qui paralyse l’initiative des individus sans même leur offrir en contrepartie une protection satisfaisante. Son libéralisme emprunte à la droite et à la gauche, ce qui lui a permis de vaincre la tentation populiste du « ni droite ni gauche » et d’entreprendre le sauvetage et la refondation de la politique libérale et européenne que les vieux partis de gouvernement à bout de souffle étaient sur le point d’emporter dans leur propre chute.

Macron est né de la crise d’un système partisan en bout de course

Sur bien des points, les analyses de Brice Couturier rejoignent celles de Philippe Raynaud. Pour lui aussi, c’est la crise d’un système partisan en bout de course – dont le peuple exaspéré voulait se défaire sans lui sacrifier les institutions de la Ve République et sans risquer la guerre civile en confiant son destin aux extrémistes –, qui a ouvert la voie à Macron, c’est-à-dire à un changement à la fois radical et modéré. Brice Couturier définit Macron comme un « centriste radical » et comme un « libéral de gauche ». Les deux expressions se complètent. Le centrisme radical s’oppose à ce centrisme mou qui hésite, oscille et finalement renonce à choisir. Celui de Macron opte de façon déterminée pour des politiques courageuses : « Ce qu’a proposé Macron, c’est une rupture radicale avec l’ordre politique ancien, non son rafistolage. » Son libéralisme a quelque chose de saint-simonien, qui conjugue la sympathie pour l’entreprise et l’antipathie pour la rente : la transformation de l’ISF en IFI en témoigne exemplairement. L’égalité qu’il préconise est celle qui est compatible avec le primat de la liberté : non pas une impossible égalité des situations, mais une égalité des « accès et des opportunités ». Là où la social-démocratie se croyait quitte en matière d’égalité en redistribuant des revenus par la voie de l’impôt et des cotisations sociales, il s’agit de corriger les multiples inégalités de capital culturel, social ou de résidence engendrées par les conditions modernes. La solidarité exige qu’on protège les plus fragiles, mais plutôt par la formation, l’information et l’accompagnement que par l’attribution d’un statut. Il ne s’agit pas d’assister, mais d’émanciper en donnant aux individus des outils qui leur permettent d’agir et de se réapproprier la maîtrise de leur destin. La société de choix que Macron appelle de ses vœux s’inscrit dans la droite ligne de la pensée d’Amartya Sen : il s’agit moins de répartir des biens que d’élargir la capacité qu’ont les individus de les mettre en œuvre. À ses yeux, l’injustice fondamentale de la société française réside dans l’inégalité entre les salariés protégés par des statuts, ceux qui sont à l’intérieur du système, et les travailleurs précaires qui, de petits boulots en périodes de chômage, servent de variables d’ajustement et qui en sont exclus – les insiders et les outsiders. Les premiers, observe Brice Couturier, s’accrochent à leurs avantages et privilèges en faisant valoir que, bien défendus, ils pourraient par ricochet être accordés à ceux qui en sont privés, étrange et peu convaincante resucée de la théorie du ruissellement…

Lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer

Comme Philippe Raynaud, Brice Couturier estime qu’on se méprend en voyant dans le libéralisme macronien un triomphe de l’économisme sur le politique. Macron tient de sa formation philosophique un constant souci d’articuler la pensée et l’action et il ne conçoit pas que l’action politique puisse faire l’économie d’un projet de société qui, préalablement déterminé, lui donne son sens. Une influence aura été déterminante dans cette formation philosophique, celle de Paul Ricœur ; et c’est avec beaucoup de mauvaise foi que des adversaires du nouveau président, désireux d’en faire le porte-parole de la finance ou le « président des riches », ont tenté de nier ou de minimiser sa proximité avec le philosophe aujourd’hui disparu. Il n’en résulte certes pas que Ricœur aurait cautionné tous les choix de Macron, mais il y a chez le maître des thématiques qui permettent de mieux comprendre la pensée de l’élève. Ainsi le fameux « en même temps » ne peut être réduit à une « synthèse » purement rhétorique de propositions contradictoires, mais prend son sens à la lumière de la notion de « variations d’échelles » chez Ricœur : l’action politique est écartelée entre deux temporalités, car ses exigences ne sont pas les mêmes selon qu’on les envisage à l’échelle du long terme ou à celle du court terme. De même, le libéralisme macronien qui vise à donner les moyens de son autonomie à un individu jamais exonéré de sa responsabilité a pu trouver dans la conception ricœurienne de « l’homme capable » une partie de son inspiration. C’est encore chez Ricœur qu’on peut trouver la source de l’opposition entre l’identité nationale, dont Macron se méfie, et le récit national, qu’il veut réhabiliter. Ricœur distingue en effet l’identité numérique de l’idem, la « mêmeté » du moi considéré dans ce qu’il a de permanent, de l’identité qualitative de l’ipse, l’« ipséité », celle du moi qui se saisit dans une temporalité qui lui permet de promettre. La médiation de l’un à l’autre est effectuée par l’identité narrative, c’est-à-dire par le récit que chaque individu se fait de sa propre vie ou chaque peuple de sa propre histoire, se comprenant par là et construisant ainsi, pas à pas, son identité personnelle. Si, s’agissant d’une communauté historique, l’insistance mise sur le pôle de l’idem risque de conduire, via le fantasme d’une identité figée, au nationalisme, un récit national construit selon le principe de l’identité narrative pourrait permettre, en restaurant chez tous les citoyens le sentiment d’appartenance, de réduire les fractures qui déchirent aujourd’hui la nation, ce qui est la préoccupation centrale de Macron.

Si les essais de Philippe Raynaud et de Brice Couturier ne ressortissent pas au genre hagiographique, ils manifestent assurément, surtout le second, une certaine empathie à l’endroit de celui auquel ils sont consacrés. D’aucuns en seront peut-être chagrinés, qui auraient souhaité une perspective plus critique. Ils tireront néanmoins profit de leur lecture car lorsqu’on veut combattre efficacement un adversaire, on a tout à perdre à le sous-estimer, tout à gagner à le comprendre. Ces deux ouvrages les y aideront grandement.

Philippe Raynaud, Macron, une révolution bien tempérée, Desclée de Brouwer, janvier 2018.

Brice Couturier, Un président philosophe, éditions de l’Observatoire, novembre 2017.

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Février 2018 - #54

Article extrait du Magazine Causeur


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est agrégé de philosophie, ancien professeur de classes préparatoires et inspecteur d'Académie-Inspecteur pédagogique régional honoraire.

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