Dans leurs essais respectifs, Brice Couturier et Philippe Raynaud analysent les ressorts de l’élection d’Emmanuel Macron. Né de l’épuisement des grands récits gaullistes et communistes, son libéralisme emprunte en même temps à la droite et à la gauche. 


« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes (…), il n’y aura de cesse (…) aux maux des cités1 (…). » L’accession d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême ferait-elle écho, par-delà 24 siècles, à la prédiction du vieux Platon ? Ni Brice Couturier, qui a publié Macron, un président philosophe, ni Philippe Raynaud, dont le Macron, une révolution bien tempérée vient de paraître, ne cautionnent la figure du philosophe-roi et pas davantage ils ne s’aventurent à prophétiser la fin des maux dont souffrent notre république et notre société. Tous deux s’accordent cependant à reconnaître l’exceptionnelle qualité intellectuelle du vainqueur des élections de 2017 et à voir dans ces dernières, non pas une simple péripétie où la contingence aurait tenu le premier rôle, mais un mouvement de fond qui mérite le nom de révolution. Le livre du journaliste s’attache davantage à explorer le premier point, l’essai du philosophe et politiste à analyser le second.

Macron n’a pas cédé à la tentation populiste du « ni droite ni gauche »

En politiste, Philippe Raynaud s’emploie d’abord à mettre en évidence le cadre institutionnel et les évolutions politiques qui, conjugués, ont rendu possible la victoire de Macron. À la fin des années 1980, l’épuisement du mythe gaulliste et l’effondrement de l’idéologie communiste avaient débouché sur un nouveau système partisan que Furet, Julliard et Rosanvallon ont caractérisé comme une « République du centre ». Ce système opposait un RPR hégémonique à l’identité gaulliste de plus en plus floue et un PS qui, en dépit de ses alliances électorales avec le PC, s’était libéré de la promesse de rupture avec le capitalisme. Des deux côtés, on admet qu’il faut concilier l’économie de marché avec le maintien d’un niveau élevé de protection sociale et des deux côtés on se rallie à l’idée européenne ainsi qu’à la décentralisation, à la logique de l’État de droit et au libéralisme culturel ; plus rapidement à gauche, plus lentement mais tout aussi sûrement à droite. Il en résulte que « l’offre politique des deux camps tend à se rapprocher ». Dans la République du centre, on n’est pas gouverné par le centre – il y a alternance au pouvoir de la droite et de la gauche –, mais on est gouverné au centre : chaque parti continue à revendiquer son identité de droite ou de gauche tout en empruntant au camp adverse une partie de son programme et de ses valeurs. La vie politique est conflictuelle en surface, consensuelle en profondeur. Satisfaisante pour la plupart des modérés, cette situation est au contraire source de frustrations pour les plus radicaux de chaque camp qui vont réclamer les uns une « gauche vraiment de gauche », les autres une « droite décomplexée ». L’effacement ou le brouillage du clivage droite/gauche a pour corollaire l’apparition de nouvelles fractures, non moins profondes, dont Christophe Guilluy a montré qu’elles opposaient une France urbaine, europhile et ouverte à la mondialisation, à une France plus rurale, rétive au libre-échange et eurosceptique ; fractures dont le referendum de 2005 a été, avec la montée et l’évolution du Front national, la traduction politique la plus spectaculaire. Le quinquennat de François Hollande a vu la gauche se diviser en deux camps « irréconciliables » dont l’un, par son refus de la discipline parlementaire et son abandon de toute idée de rigueur gestionnaire, a précipité la déroute dès lors qu’un candidat issu de ses rangs a été désigné par la primaire. Du côté de la droite, la désignation de François Fillon a abouti à un échec non pas tant à cause du « Pénélope Gate » – dont Philippe Raynaud sous-estime peut-être un peu l’importance – qu’en raison du postulat erroné sur lequel se fondait le programme que le candidat présentait aux électeurs, celui d’une France qui aurait basculé à droite alors même que la désaffection des classes moyennes pour le socialisme allait de pair avec une adhésion aux valeurs postmodernes du libéralisme culturel et que l’ensemble des Français demeuraient attachés à la protection sociale de l’État-providence.On pouvait augurer qu’ils seraient tentés par une offre moins conservatrice dès lors qu’elle se présenterait.

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Tel est le contexte dans lequel la candidature de Macron s’est imposée. Qu’il ait été servi par la chance ne fait pas de doute, mais comme l’observe Philippe Raynaud en se référant opportunément à Machiavel, il « n’a pu devenir Prince que parce qu’il avait la virtu qui lui a permis de tirer parti de la fortuna ». Emmanuel Macron a correctement analysé la crise du système partisan et il a su proposer pour la surmonter un programme qui correspondait aux attentes de la société française ; tout en adoptant une stratégie électorale adaptée à l’esprit de la Ve République, celle d’un homme seul – on pourrait dire, bien que Philippe Raynaud n’emploie pas cette expression wébérienne, un chef charismatique – qui se place au-dessus des partis et

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Février 2018 - #54

Article extrait du Magazine Causeur

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