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Quels enfants laisserons-nous au monde?

Les héritiers du vivre-ensemble obligatoire refusent de critiquer la religion et de mourir pour le pays


Quels enfants laisserons-nous au monde?
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Une grande étude de l’IFOP démontre que la jeunesse n’est pas aussi caricaturalement woke qu’on la présente souvent, et qu’elle se replie sur la sphère privée. En revanche, les jeunes Français estiment désormais massivement qu’il ne faut pas critiquer l’islam.


58%. « La majorité des jeunes de 15 à 17 ans juge inacceptable la critique des religions ». Voilà un sondage qui a fait beaucoup de bruit à sa sortie. Puis, l’agitation médiatique est retombée. Il est bon, pourtant, de s’y pencher sérieusement. Réalisé par l’Ifop en partenariat avec Elle, ce sondage porte spécifiquement sur les jeunes de 15 à 17 ans, dont il offre une radiographie extrêmement intéressante, mais probablement incomplète.

Mourir pour la France

Une première remarque, déjà relevée par l’excellent Marc Vanguard: le faible nombre de l’échantillon de jeunes musulmans, alors que l’une des principales conclusions de l’étude est le décalage marqué qui les sépare – au moins dans leurs réponses statistiques – des non-musulmans de leur âge. Les observations restent cependant pertinentes, puisqu’elles confirment ce que montrent à peu près tous les travaux du même type, mais il faut les prendre pour ce qu’elles sont: l’illustration d’une tendance, et non une preuve de cette tendance.

Seconde remarque : rien ne dit que les adolescents sondés donnent le même sens que la plupart des adultes aux notions sur lesquelles on les interroge. Un exemple parmi d’autres, l’idée de « mourir pour la France » : s’agit-il de mourir pour « une certaine idée de la France », ou de mourir sous les ordres du gouvernement (dont il est permis de penser qu’il ne sert pas toujours l’intérêt national) ? Le sondage a le mérite de préciser la question : « imaginez que le territoire français soit menacé d’invasion par une armée étrangère, quelle serait votre attitude ? » Dans cette hypothèse précise, on a une chute de 41% des jeunes en 1984 à seulement 23% aujourd’hui qui se disent prêts à « mourir pour la France. » Ce sont surtout les jeunes de droite qui acceptent la possibilité de ce sacrifice (plus de 30%) et non les jeunes de gauche (moins de 20%), alors même que l’amour de la droite pour la France est quotidiennement conspué dans la France d’aujourd’hui, et que vouloir refuser l’entrée massive de populations étrangères sur le territoire national « rappelle les heures les plus sombres. »

Pardonnez nos offenses

Comme nous l’indiquions en introduction, le point du sondage qui a le plus fait réagir est celui-ci : 58% des adolescents de 15 à 17 ans « jugent inacceptable la critique d’une religion », ce qui est légèrement plus prononcé chez les catholiques (62%) et absolument massif chez les musulmans (92%). J’aurais aimé des exemples de ce que ces jeunes considèrent comme acceptable ou inacceptable pour mieux comprendre : en effet, stricto sensu leur position est un non-sens, puisque toute religion est par définition une critique des autres religions. Si j’explique pourquoi je suis polythéiste, je critique forcément les monothéismes puisque j’explique pourquoi je pense qu’ils ont tort, et vice-versa. Est-ce donc ce genre de critique qui est visé ? Est-ce la démarche historico-critique ? Est-ce le rappel factuel des crimes que certaines religions encouragent ? Est-ce la caricature « à la Charlie Hebdo » ? Ou tout ça à la fois ?

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Quoi qu’il en soit, il est bien hypocrite de s’en offusquer. Voici une génération à laquelle on martèle que l’impératif absolu est de ne pas « stigmatiser », que la priorité est le « vivre-ensemble » même au prix d’un déni de réalité permanent, que l’application des préceptes d’une religion n’a rien à voir avec cette religion, et qu’il est intolérable de remettre en cause l’idée que des femmes puissent avoir un pénis et des chromosomes XY. Et on s’étonne maintenant qu’une majorité de ces jeunes soit hostile à la critique des croyances ? Soyons sérieux ! Tout a été fait pour obtenir ce résultat. Mention spéciale malgré tout aux jeunes catholiques qui refusent la critique de « la religion », donc en particulier refusent la critique des textes « sacrés » de l’islam qui appellent à la violence contre les musulmans qui se convertissent au christianisme : c’est du « Chicken for KFC » de niveau stratosphérique.

Et la religion du climat, alors ?

Pour autant, les adolescents n’absorbent pas systématiquement les messages à la mode. N’en déplaise à Sandrine Rousseau, ces jeunes ne voient aucun mal à manger de la viande, veulent continuer à prendre l’avion, et très peu d’entre eux (presque aucun à droite) font du changement climatique leur principale inquiétude (ils se préoccupent beaucoup plus du risque de guerre et de l’insécurité). Autre (bonne) surprise, ils sont nettement plus à droite que ne l’étaient leurs aînés au même âge, ou du moins ils se considèrent comme tels (se dire de droite tout en refusant la critique des religions est une contradiction).

On voit en outre les fêlures de l’archipelisation de la société, conséquence inévitable et probablement délibérée des politiques des dernières décennies (l’individu atomisé offre moins de résistance à un pouvoir autoritaire, à sa pression idéologique et à sa prédation fiscale). L’étude parle de « repli sur la sphère privée » tout en soulignant que les jeunes sont plutôt optimistes pour eux-mêmes mais pessimistes pour la France et pour le monde. Sachant qu’ils sont aussi largement dépolitisés, je hasarde une hypothèse : ces adolescents considèrent que l’état du monde va empirer et qu’on ne peut rien y faire, mais comptent bien s’en sortir à titre individuel malgré la dégradation des conditions générales. Difficile de le leur reprocher – en espérant que s’en sortir dans une société qui s’effondre n’implique pas de renoncer à un minimum de droiture.

Notons enfin le « gender gap », l’écart politique croissant entre filles et garçons, également observé ailleurs en Occident et notamment aux États-Unis. Les explications proposées des deux côtés de l’Atlantique sont nombreuses, et souvent contradictoires.

En réalité, la principale conclusion à tirer de ce sondage est des plus évidentes, et des plus simples : quelles que soient les grandes tendances, quelles que soient les mécanismes collectifs à l’origine de ces grandes tendances, il y a toujours des jeunes à l’aube de l’âge adulte qui ont la détermination de se tenir debout, et qui aspirent à la dignité et à la noblesse d’âme. Quel que soit le pourcentage qu’ils représentent, ils nous obligent. Sachons être là pour eux, et sachons nous effacer pour eux. Ainsi qu’il doit être depuis l’aube des temps, de génération en génération.

La possibilité de Dieu

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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Dernière publicatrion : "Refuser l'arbitraire: Qu'avons-nous encore à défendre ? Et sommes-nous prêts à ce que nos enfants livrent bataille pour le défendre ?" (FYP éditions, 2023)

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