La politique diplomatique de Donald Trump a mis fin à la cancel culture. Et soudain, le mot « civilisation » n’est plus un gros mot.
Monsieur Rubio, comment osez-vous ? Comment osez-vous monter sur un podium à Munich, en plein XXIe siècle, et prononcer avec une tranquillité absolue la phrase : « Nous faisons partie d’une civilisation, la civilisation occidentale » ?
Ne vous a-t-on pas informé ? N’avez-vous pas reçu le mémorandum ? N’avez-vous pas consulté le manuel actualisé de comportement civilisé responsable ?
Excuses
L’Occident avait déjà été annulé. Nous avions tant travaillé pour cela. Des décennies entières de séminaires. Des millions de pages. Des fleuves d’encre soigneusement versés pour expliquer, avec une patience infinie, que cette civilisation représentait, dans le meilleur des cas, un malentendu historique. Un brouillon qui n’aurait jamais dû être envoyé. Un bâtiment construit par erreur sur un terrain qui appartenait moralement au vide.
Et vous voilà maintenant, comme si de rien n’était, à nous parler de civilisation ? Nous avions pourtant progressé. Nous avions accompli ce qui était le plus difficile : ressentir une gêne structurelle face à nos propres cathédrales. Nous avions appris à marcher dans nos villes comme des squatteurs spirituels, comme des visiteurs accidentels au sein d’une architecture étrangère.
Nous avions domestiqué le réflexe. Chaque fois que nous apercevions une œuvre d’art, une université, une institution juridique, nous ressentions immédiatement l’obligation de présenter des excuses à quelqu’un. À n’importe qui. Par précaution.
A lire aussi, Harold Hyman: Rubio à Munich: plus conciliant que Vance?
C’était magnifique. C’était élégant. C’était moderne. Et vous arrivez maintenant, avec ce ton désinvolte, pour nous parler d’héritage.
Héritage. Je vous en prie. Ne comprenez-vous pas que l’héritage est profondément offensant ? L’héritage introduit la continuité. La continuité introduit l’identité. L’identité introduit des limites. Les limites introduisent l’exclusion. Et l’exclusion introduit la possibilité qu’une personne, quelque part, puisse ne pas être incluse dans quelque chose que nous n’avons pas encore défini mais qui, sans aucun doute, devait être universel, fluide et entièrement interchangeable, comme une soupe tiède servie dans le réfectoire moral de l’humanité.
Tous nos efforts anéantis
Nous avions déjà tant avancé, Monsieur Rubio. Nous avions réussi à ce que l’Occident développe une honte existentielle saine. Chaque découverte scientifique s’accompagnait d’une légère nausée éthique. Chaque progrès technologique exigeait un prologue autocritique de trois cents pages. Le progrès avait acquis la décence de la culpabilité. Et cela fonctionnait.
L’Occident avançait vers sa propre disparition avec une dignité bouleversante, comme un majordome qui, après avoir servi le dîner pendant des siècles, décide de s’effacer discrètement pour ne pas déranger les invités.
Mais vous, non. Vous décidez de mentionner, avec une irresponsabilité totale, que les États-Unis sont « a child of Europe ». Une fille ? Une fille ? Monsieur Rubio, cela introduit la parenté. Cela introduit la généalogie. Cela introduit quelque chose de dangereusement proche d’une famille. Nous avions atteint un stade bien plus avancé : une civilisation sans père, sans mère, sans ancêtres, sans racines, suspendue dans un présent éternel, comme une plante en plastique qui n’a besoin d’aucune terre et ne produit aucune ombre. C’était parfait. C’était propre. C’était stérile.
A lire aussi, Jeremy Stubbs: L’ordre mondial: un open bar!
Et maintenant vous venez nous parler de l’Espagne. De chevaux. De rodéos. « Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos… sont nés en Espagne ». Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Le cowboy devait être spontané. Il devait émerger du désert comme un phénomène atmosphérique, non comme le produit d’une continuité historique concrète. Nous avions déjà consacré des décennies à expliquer au cowboy que sa propre existence constituait une forme d’appropriation indue de l’horizon. Et maintenant vous lui rendez ses grands-parents. Cela est inadmissible.
À quoi a donc servi Adorno, dites-moi ? À quoi ont servi ces années passées à affûter sa prose allemande jusqu’à transformer chaque phrase en bistouri dirigé contre la culture qui l’avait engendré ? À quoi a servi son effort pour démontrer que les Lumières contenaient en elles-mêmes le germe de leur propre barbarie ? Tout cela n’avait-il pas précisément pour but que, le moment venu, plus personne n’ose prononcer le mot civilisation sans ressentir une contraction musculaire involontaire ?
Et Marcuse ? À quoi ont servi ses efforts acharnés pour nous convaincre que la prospérité représentait une forme sophistiquée d’oppression, si vous venez maintenant traiter cette prospérité comme, comment dire, un accomplissement ?
Et Foucault ? À quoi ont servi ses cartographies minutieuses des microphysiques du pouvoir, des disciplines invisibles, des architectures de surveillance, si vous apparaissez à Munich en parlant comme si l’Occident n’était pas une gigantesque prison sans barreaux où nous sommes simultanément gardiens, prisonniers et architectes du panoptique ?
Nous avions appris à soupçonner nos propres hôpitaux. Nous regardions nos médecins avec prudence, en nous demandant à quel moment exact commencerait la phase disciplinaire de la consultation.
Et Derrida ? À quoi a servi son travail pour nous enseigner que toute structure contenait sa propre instabilité, que tout sens glissait indéfiniment, que toute tradition ressemblait à un château construit sur du sable sémantique, si vous venez maintenant agir comme si le sol était encore solide ?
A lire aussi, Pierre Vermeren: La faucille et le croissant
Nous avions investi des générations entières pour que l’Occident se perçoive comme conceptuellement provisoire, ontologiquement douteux, métaphysiquement embarrassant. C’était un chef-d’œuvre. Une civilisation fonctionnelle qui se perçoit elle-même comme un accident. Un bâtiment d’acier convaincu d’être du brouillard. Nous avions accompli l’impossible, Monsieur Rubio. L’Occident avait commencé à se comporter comme un glaçon moralement supérieur grâce à sa propre capacité à fondre. Et puis vous apparaissez, avec votre discours, et vous ruinez tout.
L’Occident se souvient de son nom. Il se souvient de son histoire. Il se souvient qu’il a construit le bâtiment dans lequel nous vivons encore. Ne comprenez-vous pas le mal que vous avez causé ?
Nous avions organisé les funérailles. Les fleurs étaient prêtes. Les discours préparés. Le cercueil parfaitement ouvert. Et vous, avec une seule phrase, forcez le défunt à se redresser, à regarder autour de lui et à demander d’une voix claire : « Qui a décidé que j’étais mort ? ».
C’est profondément irresponsable, Monsieur Rubio. Car maintenant, l’Occident pourrait commettre la pire des erreurs possibles. Il pourrait survivre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !





