L’académicien Jacques de Lacretelle fait partie de ses grands écrivains oubliés d’une grande époque littéraire oubliée. Dans Tout un monde. Jacques de Lacretelle et ses amis, sa fille, Anne, lui redonne vie. 


À Paris, le monde des lettres a disparu, enseveli par l’ignorance et le formatage intellectuel. Sa munificence, ses complots, ses haines tenaces, ses amitiés scellées dans l’encre épistolaire et son folklore en vieilles dentelles ne sont qu’un mirage des années 20. Un souvenir vaporeux comme une Bugatti lancée à vive allure sur une route de campagne sans les bandits-manchots des bas-côtés et les appels à la modération.

Notre littérature vit ses dernières heures

Nous crevons de vivre par procuration et notre esprit au ralenti s’encrasse depuis tant d’années. Nous sommes nés trop tard. Les matières synthétiques et l’écriture automatique ont modelé nos songes. Les débats stériles et les polémiques insignifiantes ont fini par nous enlever les derniers restes d’une humanité triomphante. Des phrases mollassonnes viennent bercer notre quotidien de surnuméraire. Les écrivains, cette race jadis affûtée et cabossée qui peuplait notre imaginaire, pointent aujourd’hui à Pôle Emploi dans l’indifférence. Des apprentis-politiques nous apprennent à penser. Ils formulent leurs diatribes brouillonnes dans une langue morte qui saccage notre terroir intime. Nos bibliothèques secrètes ne s’en remettront pas. Des romans jetables encombrent, à chaque saison, nos corbeilles déjà remplies.

L’écrit a perdu la guerre idéologique. Le style remisé, la syntaxe bafouée, les mots cadenassés, notre littérature vit ses dernières heures. Échouée dans le fossé de l’Histoire, elle ne s’en relèvera probablement pas. Il y eut pourtant dans la capitale des hommes prêts à tout pour être publiés et accessoirement lus. Des revues picrocholines telles des écuries de course se chargeaient de mettre en compétition ces futurs talents. Les jeunes garçons désireux d’entrer dans la carrière se jaugeaient, se chauffaient, pour mieux se combattre à coups de billets, de chroniques et de textes jamais chargés à blanc. Un entrefilet vipérin pouvait tuer en ce temps-là. La phrase corsetée, fière et cristalline, cette beauté d’avant qui fait rire les liquidateurs, enchantait par son harmonie et son éclat. Elle brillait sur nos tables de nuit. Nous sommes nombreux à avoir découvert l’amour, la trahison, le désespoir ou l’abandon entre les lignes bien avant de les éprouver physiquement dans notre chair.

Tout un monde qui revit

Les livres de Cocteau, Morand, Proust, Gide, Larbaud, Giraudoux, Mauriac, Valéry et de l’oublié Jacques de Lacretelle (1888-1985), Prix Femina en 1922 pour Silbermann, Grand Prix du roman de l’Académie française avec Amour nuptial, pilier du Figaro et cheville ouvrière du Quai Conti, furent des bouées de sauvetage dans une mer déchaînée. Ça tanguait fort dans les eighties, prémices d’une longue désintégration. Alors, nous plongions dans les eaux pures des années folles, nous goûtions aux délices des styles en effusion. Ces garçons-là jouaient leur peau sur l’écritoire. Ils exprimaient leur singularité par une plume reliée à leur moi le plus profond, ils avaient réussi cet acte quasi-impossible de noircir la page avec leur âme et de tracer une œuvre originale sans souiller leurs rêves. Ils imposaient leur réalité en nous rendant complices de leurs méfaits de papier.

De telles prouesses artistiques nous redonnaient foi dans la puissance démiurgique de la littérature. Il fallait toute la finesse d’analyse, le ressenti soyeux et l’introspection lumineuse d’une grande dame pour nous faire toucher cette féerie-là. Anne de Lacretelle, présidente-fondatrice du Prix Sévigné, nous livre Tout un monde aux Editions de Fallois, une déambulation magique dans les couloirs de l’histoire littéraire avec ce qu’il faut d’impudeur et de classe aristocratique. Silbermann fut lu dans tous les collèges de France et a occulté la richesse d’un parcours hors-norme. Sa fille retrace une vie consacrée exclusivement à l’écriture. Nous sommes aux premières loges de la création, nous dînons chez Paul Morand et Hélène, partageons les palais vénitiens et les châteaux de province, les amours tempétueuses et les tractations bizantines des bords de Seine. Ce document a la fraîcheur des printemps pleins de sève et non la pesanteur bavarde des thèses littéraires. Les portraits d’Anne de Lacretelle fusent, elle lève le voile sur les antichambres et, surtout après avoir lu ses souvenirs, nous courons acheter les livres moins connus de son père.

Tout un mondeJacques de Lacretelle et ses amis, d’Anne de Lacretelle – Éditions de Fallois.

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