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Alain Destexhe: “56% des Bruxellois sont d’origine étrangère”

Entretien avec le sénateur libéral (MR) de Belgique

Alain Destexhe: “56% des Bruxellois sont d’origine étrangère”
Alain Destexhe est sénateur libéral (MR) de Belgique. Il publie "Immigration et Intégration: avant qu'il ne soit trop tard..." (Dynamedia, 2019). ©Hannah Assouline

Depuis vingt ans, la Belgique a ouvert grand les vannes de l’immigration. L’explosion démographique qui s’est ensuivie a aggravé l’islamisation du pays. Victime d’attentats djihadistes ces dernières années, l’épicentre de l’Europe ne peut plus fermer les yeux. Entretien avec le sénateur belge, Alain Destexhe. 


Causeur. Le titre de votre livre, Immigration et Intégration : avant qu’il ne soit trop tard, ressemble à une sonnette d’alarme. La situation en Belgique est-elle si grave ?

Alain Destexhe. Jugez par vous-même : rapportée à sa population, la Belgique a connu depuis 2000 un choc migratoire plus important que la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas ! En vingt ans, la Belgique a naturalisé 600 000 à 700 000 personnes, c’est-à-dire 5 ou 6 % de la population, sans parler des clandestins et des demandeurs d’asile… À Bruxelles, 56 % des habitants sont d’origine étrangère. Or, cette vague migratoire ne s’est accompagnée d’aucun débat public. Pire encore, le déficit majeur d’intégration d’une partie des populations immigrées met en danger l’équilibre du pays.

Quelles sont les principales origines de ces nouveaux Belges ?

Outre des Européens, il s’agit principalement de Marocains et de Turcs, qui forment une immigration de peuplement. C’est dans ces deux derniers groupes que se concentrent les problèmes d’intégration majeurs. Mais le politiquement correct oblige à dire que beaucoup parmi eux sont parfaitement intégrés et ne posent aucun problème, ce qui est bien entendu vrai. Mais quand on parle de chômage, on ne dit pas : « 85 % ou 90 % des gens ont du travail, le problème est à la marge… » Même minoritaires, les immigrés non intégrés sont beaucoup trop nombreux.

A lire aussi: Reportage – Molenbeek, l’arbre qui cache la forêt islamiste

Comment expliquez-vous l’échec de l’intégration ?

Ne tournons pas autour du pot : le problème de l’intégration culturelle, c’est essentiellement par rapport à l’islam. Une étude a montré que 50 % des jeunes musulmans de Belgique étaient antisémites. Autre signe inquiétant, le refus du droit au blasphème et à la caricature ou à la critique de l’islam : 70 % des musulmans pensent que leurs valeurs religieuses sont supérieures aux lois du pays ! En revanche, un chrétien africain qui trouve du boulot s’intègre culturellement assez vite. C’est d’ailleurs souvent le cas de l’immigration congolaise, malgré un passé colonial avec la Belgique.

Être culturellement intégré, voire assimilé, a-t-il la même définition en Belgique qu’en France ?

Malheureusement, plus personne ne défend l’assimilation en Belgique. Aujourd’hui, le débat est entre l’intégration et ce qu’ils appellent l’« inclusion ». Historiquement, les premières générations d’immigrés, Italiens, Grecs, Polonais, s’assimilaient. Ils gardaient parfois des liens avec leurs pays d’origine et quelques coutumes, mais se fondaient globalement dans la masse des Belges. La majorité de mes compatriotes souhaite d’ailleurs qu’un nouvel arrivant adhère aux codes de la société d’accueil, de sorte qu’en une génération, seul le patronyme rappelle l’origine. La Belgique a eu un Premier ministre d’origine italienne, Elio Di Rupo, que personne ne voyait comme un Italien !

Pour beaucoup d’intellectuels, la société d’accueil doit s’adapter aux immigrés bien davantage que les immigrés à la société d’accueil.

Et pourtant, l’intégration semble aujourd’hui avoir mauvaise presse dans votre pays…

Les partisans du multiculturalisme qui dominent de plus en plus certaines élites, comme les fonctionnaires européens (l’Europe joue un rôle négatif dans ce débat) et les intellectuels, mais aussi les médias, les universités et les ONG, refusent le mot et la logique de l’intégration à laquelle ils préfèrent l’inclusion. Pour eux, la société d’accueil doit s’adapter aux immigrés bien davantage que les immigrés à la société d’accueil. On ne demande pas grand-chose aux immigrés, sinon de respecter la loi.

Ce n’est pas rien !

Certes, mais ils peuvent continuer à mener une existence parallèle, sur les plans anthropologiques et culturels, donc repliée sur leur communauté. C’est pourquoi le respect de la loi ne suffit pas. En Belgique, on est à environ 7 ou 8 % de musulmans qui, en 2050, représenteront entre 11 et 18 %, en fonction des flux migratoires. Si on a 18 % de musulmans avec une partie significative qui n’est pas vraiment intégrée, on va vers des problèmes encore plus graves. Dans certaines écoles, il n’y a plus que des élèves musulmans. Dans les écoles publiques de la région bruxelloise, où on choisit son enseignement religieux parmi six religions reconnues, ou un cours de morale laïque, 48 % des élèves choisissent le cours de religion musulmane !

Vous citez souvent l’exemple bruxellois mais, vu de l’extérieur, il existe deux modèles belges : flamand et francophone. Quel enseignement peut-on tirer d’une comparaison entre francophones et Flamands ?

Les différences sont importantes. Les Flamands ont imposé beaucoup plus d’exigences non économiques que les francophones. Si immigration et naturalisation sont des compétences fédérales, l’intégration (scolarité, apprentissage de la langue, travail) est gérée par les régions et les communautés linguistiques. Depuis dix ans, la Flandre pratique une politique qu’elle appelle de « citoyenneté ». L’immigré est obligé de suivre des cours de langue et d’intégration sur les lois et les valeurs pour l’aider et le pousser à s’intégrer dans la société flamande. Pour obtenir un logement social, par exemple, il faut apprendre le néerlandais. À Bruxelles, il n’y a rien de la sorte. Même l’apprentissage de la langue est facultatif. Or, 30 % des immigrés de Belgique arrivent à Bruxelles !

Les socialistes et les écologistes ont appliqué en Belgique ce que Terra Nova allait théoriser en France.

La politique d’intégration flamande donne-t-elle de meilleurs résultats ?

Il n’y a pas d’études systématiques comparatives avec une valeur scientifique. Mais globalement, les problèmes d’intégration sont moins importants en Flandre. Il y a aussi des quartiers à problèmes, mais il reste une Flandre où le sentiment d’identité flamande domine. À Bruxelles, la dérive communautariste est nette.

Les jeunes Belges partis pour le djihad sont-ils plutôt d’origine francophone ou flamande ?

Les deux ! Ils sont issus des communes où il y avait de fortes communautés musulmanes.

Y a-t-il des Molenbeek flamands ?

Pas à ce point, mais oui, dans la banlieue d’Anvers, ainsi que dans le Limbourg.

Ces zones de très forte concentration immigrée sont le produit de l’histoire. Pourquoi l’immigration a-t-elle explosé en Belgique à la fin du XXe siècle ?

On peut dater le début de la vague à l’année 2000. La Belgique adopte alors simultanément trois politiques. Tout d’abord, l’élargissement du regroupement familial qui devient extrêmement facile. Ensuite, la régularisation massive des clandestins entraîne un appel d’air énorme. Enfin, le législateur facilite la procédure de naturalisation. L’effet conjugué de ces mesures crée un afflux d’un million de personnes en une dizaine d’années dans un pays de 10 millions d’habitants ! C’est un choc démographique énorme qui entraîne une modification de la composition du pays, surtout à Bruxelles, et aggrave considérablement les problèmes de communautarisme, la propagation du salafisme et plus généralement du séparatisme culturel (hallal, voile, espace public masculinisé…).

Qui était derrière cette législation ?

Essentiellement les socialistes et les écologistes. Ils ont appliqué intuitivement ce que Terra Nova allait théoriser en France. La meilleure démonstration de ce phénomène est l’évolution de Philippe Moureaux, le bourgmestre de Molenbeek. Au début des années 1990, il tenait encore des propos durs vis-à-vis de l’immigration et de l’islamisme. Dix ans plus tard, il change complètement son discours. Or, il était non seulement bourgmestre de Molenbeek, mais aussi vice-président national du Parti socialiste.

Ils ont créé leur électorat ?

Oui. En vingt ans, le centre de gravité politique de Bruxelles a complètement changé. C’était une ville traditionnellement de centre droit. Elle est devenue majoritairement de gauche. Or, les personnes d’origine immigrée votent beaucoup plus à gauche. Un tiers des Belges de Bruxelles sont désormais des « nouveaux Belges », c’est sans doute un record mondial !

Tout ceci est largement la faute d’Angela Merkel et de l’énorme appel d’air qu’elle a créé en 2015 sans consulter personne !

Mais ces lois ont bien été votées ! Il y a donc eu un débat au moins au Parlement et au Sénat !

Oui, mais il n’y avait quasiment pas d’opposition ! Du côté francophone, tout le monde était à peu près d’accord et les oppositions en Flandre venaient surtout de l’extrême droite. C’est seulement par la suite que, notamment face à cette vague d’immigration, un parti nationaliste flamand – la N-VA – a commencé sa montée en puissance jusqu’à devenir le plus grand parti du pays.

Les choses sont-elles en train de changer ?

Lentement. Depuis quatre, cinq ans, il y a un changement de braquet, mais les dynamiques démographiques sont telles que les politiques gouvernementales ont peu d’influence sur elles !

La loi sur le regroupement familial, un peu plus restrictive, votée en 2011, n’a-t-elle aucun effet ?

Si. Depuis 2011, la loi belge se rapproche des limites imposées par la directive européenne, puisqu’auparavant nous étions encore plus laxistes. Mais cela ne suffit pas. Il faut revoir de toute urgence la politique du regroupement familial, car elle produit un effet exponentiel à travers des mariages, des divorces et des remariages, des reconnaissances d’enfants…  En Belgique, cela compte pour 50 % de l’immigration légale, alors que la moyenne européenne est de 30 %. Si on ajoute l’asile – qui est surtout demandé par des immigrés économiques – cela concerne les trois quarts de l’immigration légale. Autrement dit, la Belgique, comme la France, a peu de marge de manœuvre sur 75 % de l’immigration légale.

Vous êtes sévère sur Angela Merkel et la crise de 2015 ?

En 2016, au cours d’une visite parlementaire en Iran, j’ai rencontré un entrepreneur afghan d’Ispahan, qui employait légalement des travailleurs afghans. Il nous a raconté que tous les jours deux bus remplis de ces Afghans qui vivaient et travaillaient en Iran partaient vers la frontière turque pour essayer d’arriver en Europe, notamment en Angleterre. L’exode était si massif que la moitié de ses travailleurs, qui étaient là depuis des années et avaient un salaire correct, ont quitté leur travail pour aller tenter leur chance en Europe. Il a failli faire faillite ! Non seulement ces personnes n’étaient pas menacées, mais on les a poussées à tout vendre pour financer leur aventure européenne. Tout ceci est largement la faute d’Angela Merkel et de l’énorme appel d’air qu’elle a créé en 2015 sans consulter personne ! Le Brexit est, au moins, aussi partiellement la conséquence de l’erreur allemande de 2015.

On ne va pas mettre de force des dizaines de milliers de personnes, des enfants et des familles dans des avions ! C’est un fantasme de démagogues. C’est pourquoi il faut absolument les empêcher de venir chez nous.

Votre constat appelle un programme. Quelles mesures mettez-vous sur la table, comme on dit en Belgique ?

Nous devons passer d’une immigration subie à une immigration choisie. Il faut que les pays européens puissent choisir qui ils décident d’accueillir et que ce ne soit pas imposé par d’autres pays ou des conventions internationales. Cela implique d’abord des mesures plus restrictives sur les conditions du regroupement familial (âge, logement, revenu, test d’intégration dans le pays d’origine). On peut s’inspirer des Pays-Bas ou du Danemark. Le contraire de ce que fait Macron ! Sur l’asile, il faut revenir à l’esprit et à la lettre de la convention de Genève : donner l’asile aux personnes qui sont persécutées, dit le texte, à cause de leur religion, leur race, leurs convictions politiques. Il faudrait donc accueillir les demandeurs d’asile non pas en Europe, mais dans les pays limitrophes.

Et si vous faites partie des 85 % de déboutés, vous ne serez pas expulsé…

Non, dans la plupart des cas. Même si c’est difficile à entendre, un retour forcé massif de déboutés du droit d’asile et autres clandestins n’est pas possible. On ne va pas mettre de force des dizaines de milliers de personnes, des enfants et des familles dans des avions ! C’est un fantasme de démagogues. C’est pourquoi il faut absolument les empêcher de venir chez nous. D’autant que les pays d’origine refusent souvent de les reprendre. La Belgique n’arrive pas à signer une convention avec l’Algérie qui refuse de récupérer ses ressortissants. Comment faire ?

Après les attentats, la Belgique a néanmoins adopté une loi sur la déchéance de nationalité des terroristes binationaux. Est-ce que ça a abouti à des expulsions ?

Très peu. En plus, même quand ils sont déchus, ils ne sont pas toujours pour autant expulsés du territoire, à cause de la Cour européenne des droits de l’homme, au prétexte qu’ils risqueraient d’être malmenés dans leur pays au retour. Pour empêcher l’afflux de clandestins, on devrait sécuriser complètement les frontières de l’Europe – l’accord avec Erdogan démontre que c’est possible.

Pour Stephen Smith, il faut plutôt se préparer à les intégrer qu’à les bloquer…

C’est le point faible de son livre, que j’ai beaucoup aimé : Smith dit que l’immigration massive étant inéluctable, nous sommes obligés de la gérer. Mais je ne vois pas comment on va la gérer avec les perspectives démographiques de l’Afrique ! Smith est fataliste, alors que je suis volontariste. Je vois que l’accord avec la Turquie marche, que Salvini a arrêté les bateaux, preuves qu’on peut faire beaucoup mieux pour protéger les frontières extérieures de l’Europe. Un dernier point, les partis du centre et de droite ne doivent plus abandonner ces questions, comme ils l’ont fait pendant trop longtemps. La panne de l’Europe, c’est aussi la faillite de la gestion de l’immigration.

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Février 2019 - Causeur #65

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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