Ghyslain Wattrelos a perdu sa famille dans le vol MH370, le 8 mars 2014, puis mené l’enquête.


Sa femme et deux de ses trois enfants étaient dans le Boeing 777 de la Malaysia Airlines le 8 mars 2014, au départ de Kuala Lumpur. Les 239 passagers n’arriveront jamais à Pékin, leur destination. Depuis, le père de famille se heurte aux murs d’un silence assourdissant dans son combat pour la vérité. A l’occasion de la sortie en livre de poche de son témoignage Vol MH370 : Une vie détournée, Ghyslain Wattrelos a accepté de faire le point sur le mystère insondable de cet avion évaporé dans le ciel de l’hémisphère sud sans laisser aucune trace, il y a cinq ans.

Sébastien Bataille. Au début, vous vous étiez donné un an dans votre quête de la vérité. Aujourd’hui pourtant, vous semblez plus déterminé que jamais. Avez-vous finalement refusé de vous résigner ?

Ghyslain Wattrelos. Je ne suis pas du tout résigné mais j’en suis à un point où j’ai fait tout ce que je pouvais faire. Je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Je pense qu’aujourd’hui je ne peux pas aller chercher la vérité. Elle viendra à moi un jour ou l’autre, donc il faut continuer à en parler, dire à ceux qui savent : « Parlez ». Aller chercher la vérité, quand on n’a aucune idée de où est l’avion, c’est un peu compliqué.

Dans votre livre, tout le monde ou presque en prend pour son grade : les autorités françaises, la justice, l’enquête officielle, etc. Cinq ans après les faits, à qui en voulez-vous le plus ?

J’en veux à ceux qui savent et qui ne disent rien. A ceux qui cachent la vérité, et il y en a beaucoup, quelques pays en tout cas. Ce n’est plus un sentiment de vengeance. De toute façon je me bats contre beaucoup plus forts que moi. Des gens savent ce qui s’est passé et ne veulent pas nous le dire. Je veux savoir pourquoi on les a tués, c’est tout. Il y a une raison. Je veux juste savoir pourquoi quelqu’un a décidé de les tuer, de me les enlever et je veux quelque part me faire une opinion si cette raison peut être valable ou non. Des gens que j’ai rencontrés savent parfaitement ce qui s’est passé. Je ne sais pas qui – parce que je ne sais pas qui sait – mais j’en veux à ces personnes-là.

Vous soupçonnez l’Élysée – sous Hollande – de vous avoir placé sur écoute, pratique qui rappelle la Mitterrandie. Avez-vous songé à porter plainte contre l’État français ?

Non, encore une fois, ce n’est pas une vengeance personnelle contre quelque chose. L’État français, j’en ai besoin même s’il ne m’a pas beaucoup aidé. En plus, ce ne sont plus les mêmes personnes à sa tête. Le combat n’est pas là, de toute façon je n’arriverais pas à prouver grand-chose. Aujourd’hui, il faut se battre contre les gens qui ont peut-être un petit bout de la vérité, parce qu’ils finiront par parler.

Il semble dangereux d’approcher de trop près la vérité dans une affaire où se trouvent mêlés les intérêts supérieurs de plusieurs nations, je pense au film I comme Icare, avec Yves Montand…

Plusieurs personnes ont été menacées, que ce soient des journalistes ou des gens proches des familles qui essaient de mener l’enquête. Moi je n’ai pas été menacé directement mais plusieurs personnes me disent l’avoir été, comme par exemple le « chasseur de débris » ou encore une femme, Sarah Bajc. Effectivement, plus on va s’approcher de la vérité, plus ça peut être dangereux, sauf si… Je pense que les gens qui ont pris cette décision il y a cinq ans ne sont plus au pouvoir aujourd’hui, donc ce sera de moins en moins dangereux quelque part.

Le cœur de l’affaire se situe aux États-Unis (NDLR : le FBI était en Malaisie le lendemain du drame pour saisir le simulateur de vol du pilote) ?

La justice française va y aller mais j’ai l’impression que les États-Unis lui barrent la route. Du moins pour l’instant. C’est encore en négociation entre les autorités américaines et la justice française, il n’y a toujours pas de date de prévue.

D’autant qu’on est dans un contexte de tension diplomatique…

Je ne sais pas si ça joue dans ce cadre-là, ou si ça va aussi haut que ça, mais en tout cas, ça ne peut pas aider. L’avion a été suivi par des radars, par des AWACS, on sait parfaitement où il est. Donc on a cherché là où il n’était pas et on ne l’a pas trouvé, c’est évident. Si on avait voulu le retrouver, on l’aurait retrouvé très vite. On le voit bien avec le petit avion du footballeur.

Votre intime conviction sur l’endroit où serait l’avion ?

Je suis presque convaincu qu’il n’a pas retraversé la Malaisie mais qu’il est tombé en Mer de Chine. Il n’est pas du tout là où on dit qu’il est (NDLR : dans l’Océan Indien selon la version officielle).

Les recherches se sont focalisées au niveau de la Mer de Chine pourtant au départ…

Très peu de temps. Au bout de quatre-cinq jours, on a trouvé quelque chose comme par hasard, on a dit : « Ben non, il est de l’autre côté. » On a empêché tout le monde de chercher en Mer de Chine à un moment donné.

Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui de relancer des recherches en Mer de Chine ?

Rien, mais ce que je pense, c’est que tout a été ramassé. Le problème est là. Vraisemblablement, on a ramassé un certain nombre de débris. Il ne reste pas grand-chose…

On ne cherche plus une épave ?

Non, non… On a une grosse flotte américaine qui est en Mer de Chine juste à ce moment-là… Il y avait des grosses manœuvres militaires la semaine d’avant, avec cette flotte américaine, avec les Thaïlandais, les Malaisiens, les Chinois, et les Vietnamiens je crois.

Florence de Changy, dans son livre Le Vol MH370 n’a pas disparu, écrit que les relations entre les États-Unis et la Malaisie se sont considérablement réchauffées juste après le drame…

Comme par hasard, un mois plus tard, il y a une visite historique d’Obama en Asie. Tout d’un coup il devient très copain avec le Premier ministre malaisien, que je tiens pour l’un des hommes les plus pourris de la terre. Il l’invite à jouer au golf, etc. Oui, tout d’un coup les relations deviennent plus chaleureuses. C’est pareil avec la Chine. Au début, elle est furieuse : elle envoie des émissaires en Malaisie, ils reviennent encore plus furieux, comme le gouvernement chinois. Je me dis alors qu’on va vite savoir. Mais la Chine se tait quand ? Juste après la visite d’Obama en Malaisie… Il est évident qu’il y a une négociation sur cette histoire entre la Chine et les États-Unis au moment de la visite d’Obama.

Vous situez bien le nœud du problème mais une enquête « safe » est-elle possible, si les menaces tombent sur ceux qui s’y essaient ?

Pour mener une enquête, il faudrait que des journalistes de plusieurs pays s’allient. Ça, on l’a vu dans certaines grosses enquêtes, sur les Panama Papers et compagnie, mais je n’ai encore jamais vu de journalistes s’allier là-dessus… (NDLR : l’alliance en question qui a mis au jour les Panama Papers se nomme le Consortium international des journalistes d’investigation).

Une traduction de votre livre en anglais est-elle envisagée pour toucher l’opinion publique internationale ?

Je m’attendais à ce qu’on me le demande mais on ne l’a pas fait. Maintenant c’est peut-être un peu tard. Florence de Changy, pour votre info, essaye depuis le début et comme par hasard, elle n’y arrive pas… Faut dire aussi qu’il y en a eu des livres, plus d’une vingtaine, dont plus de la moitié en anglais écrits sur cette histoire-là.

Où en êtes-vous aujourd’hui avec les autorités françaises ?

J’ai essayé de voir Macron, il a refusé de me rencontrer. Il m’a fait voir par son chef de cabinet, qui m’a dit qu’il ne savait rien. Il m’a demandé qui j’étais même, j’ai trouvé ça un peu scandaleux mais voilà… Il me paraît évident que Macron ne veut pas me mentir, donc il ne me reçoit pas. Pour eux, c’est une histoire qui ne concerne plus personne, qui concerne un Français, un Européen, donc on passe…

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