En 1978 paraissait un roman, Marie-Jeanne des Bernis, qui condense la dureté et la noblesse des existences simples dans un décor naturel peuplé seulement de grands pins. À l’ombre des forêts, les gens de peu tentaient d’accomplir leur mission, c’est-à-dire : servir le seigneur du coin !


Roger Boussinot (1921-2001) avait choisi Marie-Jeanne, une octogénaire du canton de Saint-Camon en Gironde pour raconter cinquante ans de soumission. Domestique dès l’âge de douze ans au service de Madame et de Monsieur, cette Marie-Jeanne de fiction tellement vraie déverse sur des cassettes audio son trop-plein de colère, de passion et d’humour. Si en public, cette belle femme d’autrefois impressionne par son regard du diable et ses silences, au micro du magnétophone, elle se livre à une introspection désarmante presque suicidaire.

Ses misères d’hier et d’aujourd’hui nourrissent la trame d’un roman très original qui oscille entre le traité d’anarchie, le conte paysan, l’enquête policière et une sociologie fine de la domesticité en Aquitaine. On y retrouve, avec plus de fougue et de hargne sociale, l’amertume, cette forme de connivence présente aussi chez Christine de Rivoyre et Michel Mohrt quand ils évoquent le statut ancillaire.

Toujours très inspirées, les éditions Le Festin à Bordeaux font reparaître ce texte dans leur collection « Les Merveilles ». On est saisi par l’actualité du récit et des problèmes qui travaillent toujours autant les sociétés agraires. Le partage des terres agricoles, la paysannerie assistée, les successions féodales, les rentes viagères, la bureaucratie tatillonne, l’autoroute qui saccage une futaie, les haines rances, les notables embusqués, l’argent roi, les maisons de retraite déshumanisées et même les questions de filiation avant la GPA.

Marie-Jeanne se moque des demeures devenues des résidences secondaires et de l’âpreté des héritiers. Sans le savoir, elle communie avec son environnement en fustigeant le chauffage central qui donne aux maisons cette odeur de mazout si désagréable. « Il est vrai que la civilisation du feu de bois a disparu », note-t-elle. Les réflexions de la vieille dame sur les affairistes locaux autour de la construction de l’autoroute semblent intemporelles et comiques. Elle n’est pas tendre avec le maire de sa commune accessoirement conseiller général, le bon docteur Cams, représentant pathétique d’une classe politique corrompue : « Il court la campagne à bord de sa petite voiture équipée d’un radiotéléphone, acharné à persuader les braves gens et à se persuader lui-même qu’il vit un apostolat ». Les rapports de maître à esclave au fil des années, leur relatif équilibre à l’approche de la mort, sont parfaitement restitués dans leur violence psychologique quotidienne.

Il n’est pas étonnant que cette histoire d’une anonyme des campagnes, une presque sans-nom quand un président parlait des sans-dents ait inspiré Roger Boussinot. Si son nom a été quelque peu oublié, l’écrivain a connu de beaux succès en librairies et son Encyclopédie du cinéma a longtemps fait référence. Les anciennes générations se souviennent peut-être également de son Jean Chalosse, héros d’un roman pastoral adapté par ses soins à la télévision. En 1980, quatre épisodes mis en scène par Gérard Vergez passèrent sur Antenne 2. Jean Chalosse, dernier moutonnier des Landes finissant sa vie comme un clochard sur les marches de la faculté de médecine partage avec Marie-Jeanne, cette solitude heureuse au grand air et aussi la fatalité d’être mal-né. Il faut revoir les images de ce téléfilm hypnotique et organique pour la beauté des paysages. Le public était plongé dans les forêts denses, les brouillards du petit matin, les cours d’eau vive et les parcours personnels empêchés.

Marie-Jeanne des Bernis, Roger Boussinot – Éditions Le Festin.

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