Une fois de plus, France Culture a éclairé nos lanternes. La matinale de Guillaume Erner a permis au « grand intellectuel engagé » Didier Eribon de disserter sur la violence unilatérale de la société et sur la différence entre un véritable penseur, comme lui, et les autres, ceux qui ne pensent pas comme lui. 


A la matinale de France Culture du 8 février, Guillaume Erner reçoit Didier Eribon qu’il présente comme un « grand intellectuel, philosophe, sociologue ». Interrogé sur le mouvement des gilets jaunes, le grand intellectuel expose d’abord le résultat, époustouflant, de ses laborieuses recherches : la violence des manifestants résulte de la « violence sociale » qu’ils ont subie. Il s’autorise ensuite à délaisser le terrain de l’objectivité scientifique pour exprimer un « ressenti » : qu’on ait saccagé la boutique Chanel des Champs-Elysées ne l’ « émeut pas beaucoup ».

Guillaume Erner lui ayant opposé qu’il n’y avait pas eu que cela, mais d’autres formes de violence, Eribon le coupe : « Des violences contre les manifestants ! » Et d’énumérer les yeux, les mains et les mâchoires arrachés. Erner étant revenu à la charge en évoquant « des violences de part et d’autre », Eribon le coupe à nouveau : « Non, je ne dirai pas de part et d’autre. Il y a des gens qui protestent et des gens qui, parce qu’ils protestent, sont violemment réprimés. » Fermez le ban !

« Le mensonge peut avoir, sous certaines conditions, des vertus émancipatrices »

Il y a eu des violences d’une part, mais pas de l’autre. Les gens qui protestent n’ont commis aucune violence. Il n’y a pas eu, ni à Paris ni en province, d’autre vitrine brisée que celle de Chanel sur les Champs-Elysées. Pas une seule voiture incendiée, ou alors peut-être une Rolls Royce qui l’avait bien cherché. Pas un seul parlementaire dont la permanence ou le domicile privé ait été attaqué. Pas un seul policier éborgné, renversé par une moto, lynché par la foule ou atteint par des bouteilles de verre, des parpaings, des boulons ou des jets d’acide. Les mille policiers blessés ont dû glisser sur la chaussée mouillée, ou alors ils se sont battus entre eux.

On le voit, la doctrine trumpienne des « faits alternatifs » a pénétré la sociologie continentale. Par une heureuse coïncidence, un autre « grand intellectuel », le sociologue Manuel Cervera-Marzal, vient de publier dans Libération une tribune qui fournit aux propos d’Eribon une solide assise théorique. Dans ce texte intitulé En démocratie, avoir la liberté de mentir, c’est avoir le pouvoir de transformer le réel, il rappelle que « le mensonge fait partie des moyens légitimes du politique » et soutient qu’il « peut avoir, sous certaines conditions, des vertus émancipatrices ». Nul doute que ces conditions soient remplies et qu’en s’émancipant de la vérité, M. Eribon travaille à émanciper l’humanité souffrante. Ou du moins, une partie de celle-ci.

En effet, que depuis trois mois les commerçants des centres-villes aient vu leur chiffre d’affaires baisser de 40 à 70% n’émeut pas notre professeur des universités : si le gouvernement décidait de baisser les traitements des fonctionnaires de l’Education nationale de 40%, ne le prendrait-il pas avec la même bonne humeur ? Quant aux policiers, qu’ils soient beaucoup plus recrutés parmi les enfants des prolétaires que parmi ceux des universitaires, comme le remarquait déjà Pasolini en opposant, en 1968, les « figli di poveri » aux « figli di papá »1, cela n’émeut pas davantage notre mandarin ami des pauvres.

L’intellectuel de droite est nul et non avenu

À la fin de l’émission, Erner entreprend Eribon sur les rapports de la scène intellectuelle et de la protestation sociale. Le grand intellectuel répond qu’il est un « intellectuel engagé, un intellectuel critique, c’est-à-dire un intellectuel tout court » car, à ses yeux, un intellectuel qui n’est pas critique n’est pas un intellectuel. À ce stade, on se dit que Kant conserve une petite chance d’avoir été un intellectuel aux yeux du grand intellectuel : à défaut d’être « engagé », il avait quelque prétention à la critique.

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Cependant M. Eribon précise sa conception de la critique : il s’agit de se battre pour la justice sociale, d’accompagner les mouvements sociaux, de réfléchir sur eux et de produire « des significations progressistes et subversives » de ces mouvements. Kant a-t-il fait tout cela ? Et Leibniz ? Et Hegel ? Et Kierkegaard ? Et Husserl ? Quant à Raymond Aron son compte est réglé grâce à Simone de Beauvoir qui a écrit « un très beau texte » intitulé La pensée de droite aujourd’hui2 dans lequel elle fournit un critère permettant de distinguer clairement l’intellectuel de gauche du non-intellectuel de droite : celui-ci ne produit pas de pensées mais réagit aux pensées produites par ceux-là qui, eux, sont engagés dans la critique sociale et la transformation sociale.

Ainsi lorsque Aron critique la Critique de la raison dialectique3, cela ne fait pas de lui un intellectuel critique car il ne critique pas au sens éribonien de subvertir de façon progressiste, ni au sens étymologique et kantien de discerner, mais au sens de dénigrer ou débiner. Dire du mal de Sartre et des marxistes, c’est tout ce qu’il savait faire, le malheureux !

Des « sous-penseurs » comme Gauchet et Rosanvallon

Armé du précieux critère beauvoirien, Eribon peut pratiquer des coupes claires dans le champ intellectuel français, comme le lecteur pourra s’en assurer en se rendant sur le site personnel4 du grand intellectuel. Les petits intellectuels, les sous-philosophes et les « pauvres blancs de la culture », comme disait Bourdieu, y sont dénoncés sans ménagements : « Il faudrait s’interroger sur la promotion permanente de la sous-pensée et des sous-penseurs par l’espace médiatique : les Gauchet, Rosanvallon et autres du même niveau et du même acabit ». Et que dire de Gérard Bronner ou de feu son maître Raymond Boudon : « Un professeur boudonien ! on voit le niveau… et pas même le plus éveillé de la tribu boudonienne, qui ne brille pourtant pas par sa hauteur intellectuelle. » On y déplore la décadence du Collège de France depuis la grande époque de Foucault et de Bourdieu : « Le triste et terne Alain Supiot vient d’être élu au Collège de France (ce qui constitue un pas de plus dans l’effondrement intellectuel de cette institution) ».

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On aurait pu penser que Jacques Rancière se serait vu reconnaître la qualité d’intellectuel critique. Eh bien, pas du tout. Il est un représentant de cette « gauche pseudo-radicale » qui s’allie à la droite conservatrice pour combattre la pensée critique. C’est que Rancière a commis le crime de lèse-majesté, le crime par excellence, ce que l’on devrait appeler le crime (comme au XIIIe siècle Aristote était le philosophe et Averroès le commentateur) : il a osé critiquer Bourdieu ! De même que « cet horrible Boltanski » qui a, lui, redoublé l’horreur du crime en publiant un livre « contre l’avortement »5. Il ne vaut pas mieux que François Furet, « le sinistre Furet », ni que Luc Ferry et Alain Renaut, « ces deux tristes sires », sans parler de Pierre Legendre, « l’idéologue pathologiquement homophobe Pierre Legendre ».

Didier Eribon reconnaîtra les siens

Didier Eribon ne ménage pas non plus les sociologues de la revue Zilsel, « petite clique de trolls hargneux… petits bonshommes blancs hétérosexuels ». C’est seulement après avoir abordé avec bienveillance leurs écrits (« les deux médiocres, je devrais dire les deux sous-nullités, dont je commente ici le pauvre petit texte ») qu’il lui faut conclure qu’on se trouve devant « une nouvelle version des Intellectuels en chaise longue de l’infâme Georges Suffert ».

Il faut remercier France Culture de nous avoir permis de saisir la différence entre les vrais intellectuels et les autres, entre la profonde réflexion des hommes de science et les bruyantes polémiques des sous-penseurs médiatiques et de nous avoir donné à entendre, pour une fois, un représentant de la première catégorie, un authentique intellectuel s’exprimant de surcroît avec le ton modeste qui sied aux vrais savants.

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