Dans une émission de France Culture consacrée à « l’antisémitisme en France », le professeur à Sciences Po, Bertrand Badie, a réussi l’exploit, le 24 février dernier, de ne pas parler d’antisémitisme. Pour lui, la haine des juifs n’est pas un problème à part: elle fait partie du racisme ambiant de toute la « nation française »


La première partie de l’émission L’esprit public, le dimanche 24 février à 11h sur France Culture, est consacrée à « l’antisémitisme en France ».

La journaliste du Monde, Sylvie Kauffmann, indique que, depuis 2001, notre seuil de tolérance à l’antisémitisme s’est élevé et elle en donne pour preuve l’absence de toute manifestation de masse lors des crimes antisémites perpétrés contre Ilan Halimi ou contre les enfants juifs de l’école Ozar-Hatorah.

La politologue Dominique Schnapper rappelle que depuis 2001, date de la vague d’attentats antisémites consécutive à la seconde Intifada, les occasions n’avaient pourtant pas fait défaut de prendre la mesure du phénomène, depuis la publication des Territoires perdus de la République et du rapport Obin.

Le directeur du groupe de réflexion Terra Nova Thierry Pech reconnaît avec honnêteté que la gauche a eu du mal à admettre l’existence d’un antisémitisme qui ne venait pas de l’extrême droite, mais de certains « quartiers » devenus particulièrement inhospitaliers pour nos compatriotes juifs.

La « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire »

Le quatrième invité, l’enseignant à Sciences Po, Bertrand Badie, va lui accomplir un véritable tour de force : ne pas dire un mot de l’antisémitisme en France dans une émission qui était précisément consacrée à l’antisémitisme en France. Avec une élocution dont l’emphase et l’enflure feraient passer rétrospectivement le regretté Maurice Druon pour un parangon d’humble simplicité et de timide modestie, il nous explique que tout cela doit être replacé dans le contexte de repli identitaire qui caractérise notre pays : il a été « énormément frappé » par les menaces de mort adressées à trois députés noirs. La société française ne sait pas regarder en face son racisme. Ainsi, une jeune femme noire qui tentait de franchir un barrage de gilets jaunes s’est vu prier de retourner dans son pays. Craignant de ne pas avoir été compris lors de sa première intervention, Bertrand Badie revient au cas des députés noirs pour dire qu’il en a été « profondément troublé ». Tout cela, c’est parce que la « nation française » reste « imbibée d’un référent identitaire » et d’un culte de ses racines. Il ne faut donc pas se défausser sur ces minorités, elles-mêmes victimes de multiples discriminations, qui seraient porteuses d’on ne sait quel virus raciste ou antisémite. Non, toutes ces horreurs qui ont lieu dans la société française, ce sont celles de la société française.

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Personne hélas ne songe à lui faire observer que, lors des grandes manifestations qui avaient suivi la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990, ce n’est pas la société française qui avait été mise en accusation, mais le Front national. Qu’est-ce qui a bien pu changer depuis ?

Le climat ne change pas

Thierry Pech rappelait tout à l’heure que la gauche avait été dans le déni ces dernières années et avait eu du mal à nommer l’antisémitisme qui sévissait aujourd’hui. Eh bien, M. Badie n’a aucun mal, lui, à nommer le mal et, courageusement, il le nomme : c’est la société française, c’est la « nation française ». Et il nomme aussi les victimes parmi lesquelles, curieusement, il n’y a aucun juif.

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Pourtant, les menaces de mort contre les juifs n’ont pas manqué ces temps-ci. Avant les trois députés noirs de LREM, c’est Meyer Habib, député des Français de l’étranger, qui en avait été victime, le 27 août dernier, dans une lettre le qualifiant de « gros porc sioniste ». M. Badie n’en avait-il pas été « énormément frappé » ? Le 8 octobre dernier, c’est un médecin juif parisien qui avait reçu cette missive : « Tu veux du gaz dans tes fesses sale Juif. Vous pourrissez tout ce que vous touchez. Les nazis n’ont pas fini leur travail. » M. Badie en avait-il été « profondément troublé » ? Le 19 janvier dernier, ce sont plusieurs familles juives de Champigny-sur-Marne qui recevaient une lettre représentant une valise et un cercueil. Le 15 février, c’est Carole Delga, la présidente de la région Occitanie qui recevait un courrier ainsi libellé : « Chère salope et cher sale juif voilà plusieurs mois que vous nous pourrissez la vie tous les deux « LA PUTE ET LE JUIF » (…) Nous vous donnons trois mois pour démissionner sinon boum-boum ». Et, le 22 février, à La Garenne-Colombes, c’est une jeune fille juive de 16 ans qui découvrait ce message : « Faut juste que tu assume petite merde t’es juive t’es une sous-race de merde qui sert juste à piller la France notre France pas la tienne. Et il faut comprendre OSSI 1939 est pas fini Hitler est pas mort il vit dans nos cœur et toi t juste destiné a être comme T putin d’ancetre : gazer mourir sous les coups des puissant c ta destiné. »

Les autres victimes oubliées de Bertrand Badie

Admettons que, même dans une période de recrudescence de l’antisémitisme, au lendemain d’une manifestation contre l’antisémitisme et dans le cadre d’une émission consacrée à l’antisémitisme, M. Badie ne se soucie pas de l’antisémitisme, mais seulement des menaces de mort, et qu’il se soucie davantage des menaces de mort qui n’ont pas encore été suivies d’effet que de celles qui l’ont été, je parle bien sûr des douze juifs qui ont été assassinés, récemment, en France parce qu’ils étaient juifs. Il faut alors lui rappeler qu’outre Robert Redecker, il y a au moins deux autres personnes en France qui ne sont pas juives et qui, non seulement ont été menacées de mort, mais sont astreintes à vivre sous une lourde protection policière. Il s’agit de Philippe Val et de Zineb El Rhazoui, journaliste qui a miraculeusement échappé au massacre de Charlie Hebdo et qui avait commis le crime de dire que l’islam devait « se soumettre à la critique ». Ont-elles droit à la compassion de M. Badie, ces victimes de la « nation française » ?

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