Biochimiste, George Oxley constate l’épuisement des sols. Au nom d’une quête effrénée du profit, l’agriculture intensive s’est détachée des écosystèmes au mépris des lois élémentaires de la biologie. Et de l’avenir de l’humanité. 


Causeur. Depuis l’après-guerre, un modèle productiviste domine l’agriculture. Il est caractérisé par la spécialisation croissante, la mécanisation, l’industrialisation, l’utilisation intensive de la chimie (engrais, pesticides, herbicides) et la manipulation de plus en plus poussée des espèces, notamment par la génétique. S’il a eu le mérite d’éradiquer la famine sur une grande partie de la planète, il est de plus en plus critiqué pour ses conséquences néfastes sur l’environnement, la santé, la biodiversité, et même pour sa contribution au réchauffement climatique.

George Oxley1. Tout cela est un conte de fées : l’homme n’est pas un super-héros qui a dompté la nature pour vaincre la famine et la disette ! Notre tort est d’avoir tourné le dos à la biologie et aux sols, autrement dit d’avoir voulu nous passer du vivant. Par exemple, avant 1940, les productions de viande et de céréales étaient intégrées, notamment parce que les bêtes étaient une source d’engrais. Ce modèle, inauguré à la fin du XVIIIe siècle a dominé en Occident pendant cent cinquante ans. Il a, excusez du peu, permis et soutenu la révolution industrielle, libéré l’agriculture de la main-d’œuvre, nourri travailleurs et citadins et fourni massivement des matières premières. Dès cette époque, l’agriculture s’inscrit dans une démarche scientifique et économique avec des revues de haut niveau, des formations, de la recherche et des innovations.

Nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes

Qu’est-ce qui a changé et pourquoi ?

Une autre logique s’est imposée. On a décidé que l’engrais se résumait à trois éléments chimiques – azote, phosphate et potasse – et qu’on pouvait se débarrasser de tout le reste. Simultanément, on s’est mis à cultiver de manière intensive en labourant plus profondément avec des machines très puissantes. On a exploité le sol, cette couche essentielle et pas très épaisse qui forme le système digestif de la planète. Le raisonnement utilitaire qui a réduit l’engrais naturel à ces trois composantes a complètement négligé le fait que le sol était aussi fait de carbone et que les plantes en ont besoin ! Or, avec les nouvelles techniques, on a cessé de renouveler ce carbone. On s’est mis à labourer profondément et puissamment en exposant à l’air et à la lumière des organismes adaptés à la vie souterraine et en enterrant des organismes qui avaient besoin de lumière et d’oxygène. Ce qui revient à oublier que le sol est un écosystème vivant avec des micro-organismes, des champignons et des vers de terre qui sont les « super prédateurs » de cet environnement. Alors qu’il est à la base de la chaîne alimentaire – exactement comme le plancton et les microalgues le sont pour les océans –, on a traité le sol comme une matière inerte. Même dans les champs, on a fait de l’agriculture hors-sol ! Les effets pervers sont multiples : en malmenant les micro-organismes qui maintiennent le sol (le champignon mycorhize retient 37 000 fois son poids et s’attache aux cailloux et aux végétaux), on a accentué l’érosion…  Depuis les années 1940, nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes. Cela s’est fait en peu de temps.

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C’est-à-dire ?  

En 1980, 90 % de notre agriculture était bio, c’est-à-dire sans pesticides ni herbicides. En 1995, c’était 10 %. Et en 2000, l’agriculture bio représentait à peine 1 % du total. Aujourd’hui, ça remonte un peu. Dès les années 1970-1980, les politiques mises en place ont commencé à porter leurs fruits empoisonnés. La grande intensification de l’usage du Roundup a commencé en 1987-1991, les premiers OGM en 1987. Or, on a développé les OGM pour résister au Roundup, pas pour autre chose ! À la sortie des Trente Glorieuses, alors que débutait la financiarisation de l’économie, l’agriculture est passée à la vitesse supérieure… pour arriver au même résultat : nous avons vécu à crédit et nous nous sommes endettés collectivement, que ce soit en argent ou en sol…

On croyait que l’agriculture productiviste était au moins… productive !

Non. En l’espace de vingt à trente ans, nous avons dilapidé les stocks de carbone dans le sol au point que les rendements à l’hectare diminuent aujourd’hui. Même si on regarde froidement avec les yeux d’un économiste, on voit que l’alimentation coûte plus cher en pétrole ! Nous avons donc quitté un système parfaitement rationnel, appuyé sur la science et la technologie, mais dans le respect du vivant et des sols, pour un autre qui a eu l’avantage éphémère d’engendrer des profits pour des acteurs économiques qui ne considèrent les agriculteurs que comme des marchés. C’est une logique infernale : on utilise des gens, on concocte des plans pour eux, on les finance – parce qu’il n’y a aucune profession aussi subventionnée que l’agriculture – pour les envoyer dans le mur.

Du point de vue des industriels, il faut que les choses soient transportables, faciles à transformer, résistantes aux voyages à l’autre bout de la Terre…

L’agriculture a en quelque sorte été nationalisée ?

Totalement. Il suffit de regard

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Mars 2019 - Causeur #66

Article extrait du Magazine Causeur

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