Lundi, soixante intellos seront réunis à l’Elysée pour une discussion animée par Guillaume Erner et diffusée sur France culture.


Après les élus locaux, les jeunes, les femmes et les agriculteurs, voici venu le tour des intellos. La dixième étape du marathon de la parole d’Emmanuel Macron aura lieu lundi soir, à l’Elysée, en présence d’une soixantaine de personnalités du monde intellectuel appelées à « débattre » avec le président. Et comme nos technos ont l’esprit organisé, les ploucs c’est pour BFM et la culture pour France Culture. C’est donc sur la chaîne publique que l’on pourra suivre (en audio et en vidéo) la rencontre, animée par Guillaume Erner, son excellent matinalier. On lui souhaite bien du plaisir et beaucoup d’endurance : si le président fait une réponse de 20 minutes à chaque intervention, le dernier auditeur sera tombé d’épuisement bien avant la fin de la discussion. Peut-être le cuistot de l’Elysée servira-t-il au petit matin une soupe à l’oignon, ça ferait de chouettes images.

Sauf à séquestrer les malheureux participants durant plusieurs jours, on ne voit pas comment une discussion, c’est-à-dire, selon le Littré, un « examen par débat », pourrait avoir lieu entre soixante personnes. On n’objecte pas, on ne se répond pas, bref ne discute pas à soixante. Quand Taddéi recevait cinq ou six penseurs sur le plateau de « Ce soir ou Jamais », c’était déjà souvent la foire d’empoigne. On suppose que nos grands esprits sauront se tenir, mais alors on risque d’assister à une litanie de brillants monologues ponctués par les appréciations présidentielles.

« Penser ne suffit pas, il faut penser à quelque chose », écrit Jules Renard. La liste des invités comprenant à la fois des scientifiques, des économistes, des sociologues, des historiens, des philosophes, des politistes et des publicistes, on se demande quelle question sera examinée par débat. « Tous les grands thèmes du moment, peut-on lire dans une note interne à France Culture : le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe, la science. » Et Dieu dans tout ça ? Les quelques invités que j’ai consultés n’avaient pas la moindre information sur l’ordre du jour. Et ignoraient que l’événement serait radiodiffusé.

Si soixante c’est beaucoup trop pour converser, c’est tout de même trop peu pour embrasser l’ensemble de la production intellectuelle française – et pour ne pas froisser quelques égos. On a du mal à deviner les critères qui ont présidé à la sélection, sans doute tiennent-ils autant aux réseaux, aux carnets d’adresse, aux détestations et aux admirations de tous ceux qui, à l’Elysée, ont participé à l’organisation de cette soirée de têtes, qu’aux travaux des invités. Entre les manœuvres de ceux qui voulaient faire inscrire leurs favoris ou écarter leurs bêtes noires, les nécessités d’équilibre idéologique et disciplinaire, et l’éternel casse-tête du trop faible nombre de femmes, la mise au point de la liste a dû être un cauchemar. Ayant échoué à nous la procurer, ainsi d’ailleurs qu’à obtenir la moindre réponse (même négative) du service de presse de l’Elysée, à qui on ne saurait trop recommander de lire la définition du mot « politesse » dans un dictionnaire, on citera quelques noms parmi ceux qu’on a pu confirmer.

Si certains des intellectuels sollicités pensent in petto (et affirment en off) qu’il n’y a rien à attendre de cette opération de com, la plupart estiment qu’une invitation du président ne se refuse pas. Frédéric Lordon est le seul, jusque-là, à s’être bruyamment vanté de l’avoir déclinée. Et sans doute l’un des rares extrême gauchistes à avoir été choisi. Pour la gauche convenable, Thierry Pech et Gilles Finchelstein ont répondu présent. Mais l’Elysée n’est pas allé jusqu’à convier Laurent Bouvet, tête pensante de la gauche républicaine.

Michéa, qui a été semble-t-il pressenti, a probablement jeté le mail en rigolant. Pascal Bruckner, qui assume gaiement d’être un des rares penseurs à soutenir Macron dans la tempête, a accepté sans hésiter. Côté scientifiques, il y aura Cédric Villani, député LREM et candidat déclaré à la mairie de Paris, comme intellectuel organique du macronisme, René Frydman ainsi que des sommités du climat. Marcel Gauchet, directeur du Débat sera là, de même sans doute qu’Olivier Mongin le patron d’Esprit. Pour les historiens, on a sélectionné Patrick Boucheron, l’inévitable historien mondial de la France mais, curieusement, pas Pierre Nora, l’auteur des Lieux de Mémoire doit être jugé un peu France moisie sur les bords. De même, Régis Debray a scandaleusement été oublié. Plusieurs et non des moindres sont indisponibles: Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pierre Manent. Pierre Rosanvallon s’est également fait porter pâle. Enfin, ni Attali, ni BHL, ni Alain Minc, n’ont reçu de carton, ce qui témoigne d’une certaine ingratitude s’agissant de personnalités que l’on peut, sans leur faire injure, qualifier de Macron-compatibles.

Faudrait savoir. Nous nous sommes étranglés de rage quand le candidat Macron a affirmé que la culture française n’existait pas et maintenant qu’il reçoit ses plus éminents représentants, nous trouvons encore le moyen d’être goguenards. Cet appétit pour les idées n’est-il pas la preuve que nous avons un président-philosophe ? « Le président respecte les intellectuels, assure-t-on à l’Elysée. C’est un peu utopique, ce ne sera pas parfait, mais il veut se nourrir de leur pensée. » D’accord, mais pourquoi convier une soixantaine de personnes, ce qui modifie évidemment la nature de l’exercice ? « Le président a envie de cette dynamique-là ». Certes, cela aura au moins la vertu d’obliger des gens dont pas mal se jalousent et se détestent copieusement à faire semblant de s’écouter. Mais on peine à croire que la lumière sortira de cette grande partouze de la pensée où chacun s’adressera au chef de l’Etat plutôt qu’à ses pairs. Si Emmanuel Macron veut échanger, il ferait mieux de les inviter à sa table, par petits groupes, pour des rencontres à huis clos.

On connaît le mot de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer ». Nous sommes aujourd’hui dans une situation inversée : le changement a lieu sans que nous l’ayons voulu et il est urgent de le penser. Vouloir redonner au débat public son soubassement intellectuel est donc très louable. L’ennui, c’est que le dispositif adopté la contredit en tout point. En plus d’un nombre raisonnable de participants, la possibilité même de la discussion intellectuelle repose sur deux conditions – leur égalité statutaire et leur complète liberté de parole : elles supposent, sinon le secret absolu, une certaine privauté. Si le président veut se nourrir, comme on me le dit, il n’a pas besoin de le faire sur la place publique car, dans ces conditions, l’événement ne sera pas que Macron parle avec des intellectuels, mais que les Français verront Macron parler avec des intellectuels. Dans ce domaine, le poids des mots risque d’être inversement proportionnel au choc des photos.

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