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Le terroriste suprématiste est un djihadiste comme les autres (et vice versa)

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Entre le tueur de Christchurch et les terroristes islamistes, les points communs sont nombreux. Ceux deux espèces d’assassins de masse se ressemblent plus qu’elles ne le pensent. 


Le monde s’est réveillé, vendredi 15 mars, sur une atroce tragédie. un bilan provisoire fait état de 50 morts et d’une trentaine de blessés lors d’attaques perpétrées contre deux mosquées situées à Christchurch, deuxième plus grande ville de Nouvelle-Zélande.

Les autorités ont rapidement procédé à l’arrestation de quatre personnes. D’après les déclarations de la police néo-zélandaise, le tireur serait Brenton T., un Australien de 28 ans, qui se décrit comme un citoyen de la classe moyenne.

Les frères siamois du chaos

Peu de temps avant de passer à l’acte, l’assaillant présumé avait publié sur les réseaux sociaux un « manifeste » dans lequel il expose ses motivations. Il explique que son geste était une réponse aux attentats commis par le terrorisme islamiste. L’individu a été qualifié par le Premier ministre australien, Jacinda Arden de « terroriste extrémiste de droite ».

Plus je méditais sur la question, plus je trouvais que le terroriste suprématiste et le terroriste djihadiste étaient les deux faces de la même médaille ; la radicalisation, puis le passage à l’acte, suivent la plupart du temps le même processus. Des dénominateurs communs émergent aussi dans les différents récits : sentiments extrêmes de frustration, d’impuissance, voire d’injustice.

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J’ai parfaitement conscience que ce genre d’affirmation est loin de faire consensus, et pourrait me valoir la foudre de ces deux pôles, qui se pensent opposés, mais c’est néanmoins la vérité : ils se ressemblent et partagent beaucoup plus de valeurs qu’ils ne le pensent, leurs visions étriquées du monde finissent par se rejoindre.

Le même système de pensée

Si on se demande à quoi ils rêvent, quelles sont leurs motivations profondes ou les processus qui les poussent à passer à l’acte, on peut aisément constater que le terroriste suprématiste et le terroriste djihadiste sont mus par des forces identiques, qui répondent à des mécanismes ressemblants. En gros, ils rêvent et veulent pratiquement la même chose.

Les deux fantasment une société idéale où la « pureté de la race » serait préservée, l’Autre, surtout s’il ne nous ressemble pas, est forcément une menace. La société rêvée est uniforme, aucune différence ne viendrait en troubler l’ordre.

Les deux se sentent menacés par un monde qui va trop vite, inadaptés et mal à l’aise, ils ont peur de se « diluer » dans cette ère moderne et effrayante.

Leur propension à relayer et à croire certaines théories du complot sont un autre point commun, l’un est obsédé par les théories du « grand remplacement », et l’autre est obsédé par l’idée selon laquelle l’Occident conspire contre lui comme il respire.

Leur fin est proche

Voilà pourquoi ils sont de grands nostalgiques, ils rêvent le retour d’un âge d’or passé, parfois réel, mais le plus souvent mythique et idéalisé. Le djihadiste rêve d’un retour au Califat, pensant que le monde musulman va retrouver sa gloire passée, peser dans la balance mondiale, faire partie des nations dites « puissantes ».

Tandis que dans l’imaginaire du suprématiste, les nations occidentales sont à l’agonie, celles-ci seront bientôt envahies par les hordes barbares, il souhaite restaurer la grandeur passée du « monde chrétien », faire renaître des figures historiques négligées. Brenton T, le terroriste présumé de Christchurch, est un grand admirateur de personnages de l’histoire militaire qui ont combattu les forces ottomanes aux XVe et XVIe siècles. Il est troublant de voir que les deux souhaiteraient ressusciter le temps des croisades.

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Les deux pensent qu’un système totalitaire et autoritaire serait la réponse, ils rêvent d’un nouveau monde bâti sur les gloires passées, et sont attirés par la réhabilitation d’une société forte et virile, par l’image de l’homme puissant et agissant, d’ailleurs, il est intéressant de voir que les deux partagent une misogynie manifeste et incontestable.

La théorie du chaos nécessaire

Les deux nient aux autres le droit d’exister et considèrent que le meurtre n’est qu’une formalité, ils suivent le même processus qui ôte toute humanité à ce qui ne leur ressemble pas, l’autre est un être inférieur et indigne. Dans leurs effrayantes visions d’une réalité déformée, les actes les plus inhumains trouvent une justification.

Ils nourrissent aussi un délire de toute-puissance, dans leurs représentations du monde, leurs actes sont salvateurs, ils se présentent comme les héros qui contribuent à l’avènement du nouveau monde, juste et prospère. Aussi, lorsqu’ils passent à l’acte, celui-ci doit être spectaculaire, marquer les esprits…

Les deux ont la certitude absolue d’être dans le camp du Bien, et que le chaos est une étape nécessaire avant l’avènement d’un nouvel âge d’or.

J’aimerais conclure sur ces mots de l’auteur Hamed Abdel-Samad : « Chaque personne mérite la sécurité, la dignité et la compassion. Toute personne qui tue quelqu’un d’autre pour cause de race, de pensée ou de religion est un terroriste. Chaque personne qui est tuée par une autre personne est une défaite pour l’humanité. »

Dubaï et les Emirats arabes unis redeviennent des paradis fiscaux

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L’Union européenne fait pression sur les Dubaï et les autres membres des Emirats arabes unis: ils ont été réintégrés, le 12 mars, à sa liste noire des paradis fiscaux.


L’Union européenne vient enfin de remettre les choses dans l’ordre et l’église au milieu du village : Dubaï et les Emirats arabes unis sont de retour dans la liste noire des paradis fiscaux… qui risquent vite de devenir un enfer pour ceux qui y font des affaires.

Les Emirats arabes unis (dont fait partie Dubaï) avaient déjà été inclus dans cette liste noire en décembre 2017 mais Bruxelles les en avait sortis en raison des engagements pris par les Emirats de rendre leur fiscalité plus équitable. Seul opposant à cette réintégration en raison des nombreux partenariats économiques qui lient les deux pays, l’Italie a dû se résoudre à les laisser y retourner.

« Un succès européen »

« La liste de l’UE des paradis fiscaux est un véritable succès européen. Elle a eu un effet retentissant sur la transparence et l’équité fiscales dans le monde entier », a déclaré Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques et financières à l’origine de cette liste noire qui n’est en fait qu’un outil de pression politique ; l’Union européenne refusant toujours de sanctionner les Etats fautifs. « De nombreux pays ont modifié leur législation et leurs régimes fiscaux pour se conformer aux normes internationales », s’est pour sa part félicitée la Commission européenne dans un communiqué. Pour mémoire, la mise à l’index s’est faite sur un indicateur, l’absence d’impôt sur les sociétés, et sur trois critères : la transparence fiscale, la bonne gouvernance et l’activité économique réelle.

Popularisés par le tourisme et le glamour de leurs hôtels de luxe, Dubaï et les autres émirats attirent aussi ce qui se fait de moins recommandable en termes de transparence financière. Alors que, depuis 2010, les pays de l’OCDE ont restreint les espaces de libertés pour ceux qui souhaitaient s’affranchir des règles fiscales communes, de nombreux pays tels que la Suisse ont fermé leurs coffres aux fonds d’origine douteuse et Dubaï est alors apparue comme un îlot de tranquillité ; la Las Vegas d’Arabie devenant la base de repli de tout ce que la planète compte d’entités à la recherche de secret bancaire.

C’est plus transparent maintenant

En conséquence, certaines fortunes vite acquises en provenance de nouveaux pays capitalistes comme la Chine ou la Russie et de pays africains et même d’Europe occidentale, ont trouvé en Dubaï un espace où la discrétion est à la hauteur de leur richesse.

Beaucoup ont voulu croire que la prospérité insolente de Dubaï, sans ressources énergétiques, pouvait venir du tourisme, de son hub aérien et de la finance. Ceux qui s’y sont réellement intéressés ont vite compris que la géopolitique locale, sa proximité avec l’Iran, le commerce interlope qu’il développe avec ce pays sous sanctions ont semble-t-il fait de Dubaï une des plaques tournantes du blanchiment, une grande lessiveuse d’argent sale et inavouable.

Beaucoup le savaient, maintenant c’est officiel. L’inscription des Emirats arabes unis dans la liste noire de l’Union européenne clarifie les choses.

Mon ami Dominique Noguez

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L’écrivain Dominique Noguez est mort le 15 mars à l’âge de 76 ans. Il était le lauréat du Prix Fémina 1997 pour son roman Amour noir. Mais pour son ami Roland Jaccard, il était beaucoup plus que ça. 


Après la mort de Clément Rosset, celle de Dominique Noguez. Lui aussi venait chez Yushi, ma cantine japonaise. Et nous avions travaillé ensemble pour un autre ami, Frédéric Pajak. Nous nous retrouvions avec une joyeuse équipe (Frédéric Pagés, Denis Grozdanovitch, Arnaud Le Guern, Frédéric Schiffter) au premier étage d’un restaurant chinois pour préparer les numéros de L’Imbécile. Pajak était un tyran dont nous nous accommodions fort bien. Et Noguez pratiquait un humour décalé et macabre qui me ravissait. J’avais il y a bien longtemps publié un de ses meilleurs livres, Ouverture des veines et autres distractions, qui, passé inaperçu en France, avait connu un beau succès en Russie.

L’immense culture littéraire et cinématographique de Dominique le rendait de plus en plus étranger à notre époque barbare. Il était sans doute un des derniers écrivains à envoyer de vraies lettres à ses amis et non des mails avec un like. Ses lettres avaient un parfum d’éternité. Pour donner une vague idée de ce qu’était la littérature au temps de Noguez, je livre ici la dernière lettre qu’il m’a envoyée à la suite de ma fiction sur Amiel.

Cher Roland,

Notre professeur de philosophie (celui qu’eut aussi le camarade Schiffter) nous faisait réserver les pages de gauche du cahier où nous prenions son cours à des citations qu’il nous dictait de temps en temps. La première fut : « Ce qu’on dit de soi est toujours poésie » (Amiel).

Depuis, je n’ai guère progressé dans la connaissance de ce sage sans illusion. Sauf qu’après avoir lu ton beau livre prosélyte, j’inscris aussitôt Amiel dans la liste des œuvres immenses qu’il me reste à lire de toute urgence, en plus de celles du duc de Saint-Simon, d’Hermann Broch ou du bon vieux Tolstoï (pourvu qu’on ne m’empêche pas de continuer à picorer chez les légers et les cinglants, chez Renard, Rigaut, Radiguet, Nimier, Cioran, Frédérique, Ylipe, etc. ).

Le fait de n’être pas encore familier d’Henri-Frédéric me donne un handicap et un plaisir. Handicap de ne pouvoir déterminer la justesse de ton raccourci ou l’importance de ta dette – bref, de ne pouvoir déterminer si ton Amiel est plus jaccardien que Jaccard n’est amiélien (ou l’inverse). Et le plaisir, c’est de pouvoir supposer que ton court opus est aux dix-sept mille pages du journal d’Amiel ce qu’une fiole de grand armagnac est aux hectares de vigne gersoise ou landaise dont il est la subtile émanation.

Tel quel, en tout cas, cet hommage a l’élégance marmoréenne d’une stèle, mais l’on devine sur les joues de l’impassible sculpteur le rosissement et le frémissement d’un début d’émotion.

Amiéliennes pur sucre ou non, bien des formules de ce livre donnent à penser, depuis l’idéal de Marie prête à vivre « pour celui qu’elle aime, même sans lui », jusqu’à cette idée si séduisante d’ « un écrivain qui ne s’aime pas et qui répugne à prendre ses lecteurs dans les filets de son œuvre ».

Merci, merci, merci pour Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel.

Je t’embrasse,

Dominique.

P.-S. Autre beauté du livre : « …et le jour se retira de moi comme la lumière des vallées après le soleil couchant. »

Ce post-scriptum m’a d’autant plus ému que je savais que Dominique perdait la vue. Et moi, aujourd’hui, un ami. Oui, avec cette perte et celle de Clément Rosset (ils étaient ensemble à Normale Sup) la joie se retire. Et un pan de la culture française, réduite à si peu de chose aujourd’hui) disparaît, ce qui est beaucoup plus inquiétant que les changements climatiques, cet attrape-nigaud pour les bobos. Je conclurai en disant que Dominique et moi partagions la même fascination pour le Japon et sa culture que nous placions au-dessus de tout. S’il me fallait lire un texte à son enterrement, il serait extrait des Cent vues du Mont Fuji d’Osamu Dazai. Sans doute est-ce là que nous nous retrouverons.

Comment rater complètement sa vie en onze leçons

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Les derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel

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Je suis un vieux con, mais je préférais le PSG d’avant

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Depuis l’arrivée du Qatar à la tête du club, le PSG a perdu ses valeurs et son identité, sacrifiées sur l’autel de la « marque » qu’ont voulu en faire ses nouveaux propriétaires. Ces derniers devraient y voir la première raison de leurs récents échecs. 


C’était le temps de l’adolescence, la découverte de l’indépendance quand ma mère me laissa enfin aller seul au Parc des Princes, en métro depuis la Croix de Chavaux à Montreuil. J’achetais une merguez à la Porte de Saint-Cloud, un billet demi-tarif au guichet pour dix francs et à la fin des matchs j’enjambais le fossé séparant les tribunes de la pelouse pour aller féliciter les joueurs, comme lors de la finale de la Coupe de France contre Saint-Etienne en 1982, notre premier titre. Nous n’avions pas de tifo estampillé du logo d’un fournisseur, mais des rouleaux de papier toilettes qu’on balançait du haut de la tribune Boulogne à l’entrée des équipes. Un vendredi sur deux, j’en faisais une razzia dans ma pension de Seine-et-Marne, en vue du match du week-end ; un jour, je me suis fait piquer avec un sac plein de PQ avant de prendre le car pour Paris, j’ai eu du mal à donner une explication crédible.

Maillot noir et superstars

Plus tard, j’ai pris une loge au Parc pour la boîte dont j’étais DG et j’ai été invité quelques fois au Carré VIP du temps où Colony Capital détenait le club. Cela m’a permis d’apprécier le chemin parcouru et de me dire que j’avais quand même pas mal réussi dans la vie. Il y avait moins de célébrités qu’aujourd’hui en tribune présidentielle et pas encore de conciergerie à l’accueil des loges, comme dans les grands hôtels, pour réserver un voyage ou louer une voiture… A l’époque, on venait juste au stade pour voir du foot et encourager les mecs qui portaient nos couleurs.

J’ai vu jouer le PSG des centaines de fois au Parc et j’ai commencé à ressentir le malaise dès le début de l’ère qatarie. La première année, à la mi-temps des matchs, ils passaient une pub surréaliste en anglais pour la banque QNB, personne ne pigeait rien au message et les clients potentiels ne devaient pas être foule parmi les spectateurs. La posture de nouveau riche ignare devint embarrassante le jour où David Beckham, l’idole de Manchester, fut accueilli au Parc sur l’air de Hey Jude des Beatles, le groupe de la ville rivale de Liverpool. Beckham dont la fin de carrière fut célébrée comme s’il était un gars de chez nous, alors qu’il n’avait porté notre maillot qu’à quatorze reprises. Ce maillot qui fut ensuite maltraité chaque année un peu plus, au gré des lubies mercantiles d’experts en marketing : réduction a minima de la traditionnelle bande du milieu, disparition du berceau de Louis XIV dans le blason censé représenter l’histoire de l’institution, et jusqu’aux couleurs, le rouge et le bleu, remplacées par un noir prémonitoire le jour de la dernière humiliation en date, contre Manchester.

Je m’ennuie moins au Parc, mais…

Nos généreux actionnaires ont cherché la notoriété dans une politique d’acquisition de marques individuelles en fin de cycle (Beckham, Ibrahimovic, Alves, Buffon), négligeant de retenir les jeunes formés au club (Sakho, Rabiot), qui auraient pu incarner la pérennité de son esprit, comme le fit dans les années 80 un Luis Fernandez. On ne peut que souhaiter la fin de cette politique de recrutement à courte vue, qui prive nos espoirs locaux des places de titulaires nécessaires à leur progression (Areola, Kimpembe).

Bien sûr, il y a une part d’ambiguïté dans mon jugement. J’ai adoré voir Zlatan inventer pour nous des gestes inédits, j’ai goûté les titres accumulés au cours des dernières années et notre domination hexagonale, et je me suis moins emmerdé au Parc depuis 2011 (date du rachat par le Qatar) qu’au cours de la décennie précédente. L’ambiance y est redevenue parfois digne des grandes années, grâce au CUP, nouveau groupe d’ultras magnifiques installé tribune Auteuil. Mais si le PSG reste mon club, ce n’est pas parce qu’il a recruté Neymar, pas parce qu’il est le plus beau sur le catalogue du foot mondialisé et que je l’ai choisi après avoir fait mon shopping entre le Barça, le Bayern ou la Juve, même pas parce qu’il gagne, mais simplement parce que je suis d’ici, j’y ai grandi et passé l’essentiel de mon existence. Si j’étais né à Marseille, j’aurais supporté l’OM, bien évidemment. Les clubs peuvent changer de propriétaires, les supporters ne changent pas de club, pas dans ma vision romantique du foot en tout cas.

Rendez-nous Hechter !

Alors je sais, l’évolution de ce sport est sans doute irréversible. Et elle a du bon, je le reconnais, comme le prouve la qualité extraordinaire de certains matchs de Champions League, à l’image du récent Real-Ajax. Mais, tant pis si je passe pour un vieux con, je préférais le PSG de Hechter, avec sa double billetterie, à celui du Qatar, avec ses gazo-dollars.

Les spécialistes ont expliqué les multiples raisons du fiasco du PSG en coupe d’Europe sous la présidence de Nasser Al Khelaifi. Il me semble qu’elles se résument toutes en un péché originel : les dirigeants ont développé un business, avec un succès indéniable, mais ils ont oublié de faire grandir un club, qui est fait d’attachement à une histoire (mise en valeur des anciens, respect de l’institution) et d’adhésion collective à une identité (le blason, le maillot). Je me demande d’ailleurs si ce raisonnement ne fonctionne pas aussi en politique.

Les poteaux étaient carrés

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Je suis né la même année que PSG

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Fabienne Pascaud, plus ridicule que précieuse


Sur France Inter, l’émission « Le Masque et la plume » est un bonheur d’intelligence critique. La chroniqueuse de Télérama et spécialiste du poncif Fabienne Pascaud fait figure d’exception. 


Si je lis peu mon contemporain, si je vais peu au cinéma et encore moins au théâtre voir ce que produit l’époque, je le dois sans doute au flair que j’ai développé pour la médiocrité ambiante et à une certaine intuition pour l’imposture moderne, mais pas seulement. Je n’échapperais pas à la plupart des indigestes navets que le monde culturel nous sert aujourd’hui sans répit, sans l’aide précieuse ni les conseils avisés des professionnels de la critique qui s’attablent chaque dimanche soir autour de Jérôme Garcin pour donner à entendre sur France Inter le meilleur des spectacles joués à Paris et en province dans l’émission « Le masque et la plume ». Il suffit d’attendre qu’un film ou qu’une pièce soit diffusé à la télé pour réaliser qu’à la radio, le débat est plus riche que le sujet débattu et le commentaire plus distrayant que l’œuvre commentée. La distribution est toujours inégale et le talent mal réparti, mais entre les auteurs et les comédiens de cette troupe, l’échange des points de vue est souvent un régal. Les uns nous consternent, les autres nous ravissent, et si nous sommes sous le charme, c’est qu’il y a plus de talent, d’esprit et d’humour chez un Nerson ou chez un Neuhoff que dans un film de Philippe Godeau, une pièce de Sébastien Thiéry ou dans un livre d’Édouard Louis.

Mais attention, il est préférable de se demander qui parle avant de prendre au pied de la lettre un avis et de suivre une recommandation. Il faut savoir parfois rectifier le tir et corriger la sentence pour avoir une idée juste de ce qu’on peut éventuellement lire ou de ce qu’on ne doit surtout pas aller voir. Dans certains cas, on peut être sûr de ne pas se tromper en prenant conseil et en ne le suivant pas. Les soirs de théâtre, parmi les boussoles qui indiquent le sud à coup sûr, il en est une particulièrement fiable : Fabienne Pascaud.

Sur un ton tantôt pédant tantôt snob, la dramatique critique de Télérama enfile semaine après semaine les perles les plus mal dégrossies que la paresse intellectuelle et le conformisme bien-pensant puissent produire. On ne l’attend plus au tournant, on la voit venir de loin et tomber en ligne droite dans tous les panneaux que le progressisme imbécile a dressés sur les sentiers battus et rebattus de ses démonstrations. Même si sa voix était travestie, nous saurions que la gourde qui juge Molière misogyne parce qu’il a écrit des personnages de femmes ridicules, c’est Fabienne Pascaud.

On en vient à se demander si c’est pour qu’aucune ânerie politiquement correcte ne se perde et qu’aucun poncif ne nous soit épargné, comme quand elle dit sans rire que l’idée de faire jouer le personnage d’un homme par une comédienne est en soi une idée intelligente, ou qu’elle juge scandaleux qu’un personnage de fiction puisse être à la fois escroc et socialiste, que l’animateur invite une experte dans le maniement du poncif et de l’ânerie : Fabienne Pascaud.

Si l’on ne veut pas perdre son temps à la représentation de l’un de ces montages grossiers par lesquels des metteurs en scène en manque de modestie et en quête de subversion prennent en otage les chefs-d’œuvre de notre répertoire classique pour les mettre au service de l’idéologie de l’époque ; si l’on craint de perdre son humour et son sang froid au spectacle de Phèdre ou de Bérénice, embarquées avec le spectateur dans de véritables galères et condamnées à ramer dans le sens de l’histoire, réquisitionnées pour dénoncer le colonialisme, le racisme, le sexisme ou l’homophobie ; si l’on redoute de souffrir en voyant Cyrano neurasthénique et sans panache ou dom Juan dépressif et pénitent pour avoir trompé des femmes, les deux s’escrimant pour nous servir des leçons de pacifisme, de tolérance ou de féminisme, il faut prendre soin de dégauchir avant de s’en servir les recommandations attendues de Fabienne Pascaud.

Même quand elle doute et qu’elle s’interroge, la tenancière renommée d’une rubrique dramaturgique peut atteindre des sommets dans l’art de pérorer au ras des pâquerettes. Même lorsqu’elle aborde des sujets sérieux, la gardienne du dernier bastion du gauchisme culturel reste comique. Ainsi, en prenant ce raccourci du langage qui trahit un raccourci de la pensée et nous écorche les oreilles, il lui arrive de s’interroger « sur comment » une partie du peuple de gauche, malgré les efforts acharnés de sa corporation, a pu rejoindre le Front national, sans voir, cet épouvantail à populo, qu’elle en est une des nombreuses raisons, sans comprendre qu’une partie de la réponse tient en deux mots : Fabienne Pascaud.

RIC: le triomphe annoncé de la technocratie

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Réclamé par les gilets jaunes, le référendum d’initiative populaire (RIC) aggravera l’inflation législative et le pouvoir des technocrates chargés d’appliquer la loi.


Le mouvement des gilets jaunes, peu organisé, décentralisé à l’extrême et recouvrant une multitude de situations incompatibles et changeantes au gré des « Actes », semble n’être capable que d’une seule réclamation concrète, plus petit dénominateur commun entre les différentes nuances de jaune: le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Il s’agit d’une demande de démocratie plus directe, plus proche des citoyens.

La démocratie représentative, telle qu’elle est appliquée en Ve République, a échoué à prendre en compte toutes les composantes de la société, elle a trahi la souveraineté populaire. Les institutions qui confondent vote et élection, les représentants qui sont considérés tour à tour comme corrompus, pas assez responsables ou même incompétents, le financement des partis politiques, les lobbies, les médias – on en oublie – seraient en cause. Et donc, pour résoudre les problèmes de la démocratie, il faudrait exiger plus de démocratie ! Et qui peut être contre plus de démocratie ? Les élus certainement pas, ils en sont le produit. Les électeurs pas plus. Parce que la démocratie est justement le régime qui leur donne, au moins formellement, la parole et en conséquence, si on devait avouer que la démocratie pose des problèmes par nature, la première piste d’explication deviendrait l’électeur lui-même. Ainsi, le débat sur les limites de la démocratie, conséquences de sa nature même, ne peut pas exister faute d’orateurs. Et c’est pour cette raison que si la démocratie malfonctionne, seule une dose plus grande encore de démocratie peut être exigée.

Aggraver le mal

Suivant la même logique, Staline justifiait la répression des opposants en formulant la thèse de l’accentuation de la lutte des classes pendant l’étape de construction du socialisme: plus le régime s’installait profondément dans le pays, plus ses ennemis se faisaient menaçants et empêchaient sa victoire finale. Ainsi, pour résoudre les problèmes inhérents au système communiste, la réponse était qu’il était nécessaire d’aller toujours plus loin dans la mise en place de ce système. Rien, pas même l’absurde, ne pouvait arrêter cette fuite en avant, au moins tant que des opposants pouvaient être inventés.

Il n’existe bien sûr aucun point de comparaison entre les gilets jaunes et Staline, entre un régime démocratique même que partiellement représentatif et la dictature du prolétariat. Sinon celui que les critiques des échecs de ces deux systèmes appellent une fuite en avant sans possibilité de faire demi-tour.

Le problème est que les preuves ou indices montrant que la démocratie mènerait ou ait jamais mené, à grande échelle, à l’expression de la souveraineté populaire sont très faibles pour ne pas dire inexistants. Et pour la démocratie représentative autant que pour la démocratie directe.

L’hypothèse principale derrière la justification de la démocratie est un modèle reposant sur des individus libres, clairvoyants, rationnels et informés qui ont le choix entre des partis ou des individus clairement situés sur un axe idéologique et sans autre but que d’appliquer ce pour quoi ils ont été choisis. Autant d’hypothèses de travail – jamais validées empiriquement, il va sans dire – qui devraient à peine servir de cadre de réflexion pour un cours magistral à Sciences Po. En fait, le citoyen – chacun de nous – est un acteur social, limité cognitivement, poussé par une construction culturelle, répondant de manière contradictoire à de nombreuses incitations et contraintes et dont la participation à la vie politique est donc extrêmement compliquée à comprendre et dont nous ne connaissons que peu d’aspects aujourd’hui. Autant de raisons qui rendent totalement spéculative l’affirmation que la démocratie serait une manière de révéler les aspirations populaires.

Le règne des lobbies

En l’absence de cadre théorique et de données empiriques, tentons quand même une projection. La façon dont a été récupéré le mouvement initial des gilets jaunes, le fait que les participants au grand débat national leurs soient totalement étrangers et ce qu’on peut imaginer de la fin de cette même consultation géante, tout indique que le résultat de l’application du RIC serait très différent des promesses qu’on nous tient aujourd’hui. Tout d’abord, en diluant les rendez-vous électoraux et en disjoignant les dimensions politiques, le RIC sera sûrement le jouet de tous les groupes de pression, qu’ils soient industriels ou commerciaux, idéologiques, religieux, identitaires… Bref, tous ceux contre lesquels, naïvement et de manière confuse, se dressait le mouvement initial des gilets jaunes.

En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’une bataille électorale est toujours une lutte – rendue pacifique – et dans cette lutte, les plus forts sont souvent les plus concernés, les plus conscients, les plus disponibles et finalement ceux qui ont le plus à gagner. Effectivement un portrait des minoritaires outrés, des élites ayant accès aux médias, des lobbies en tout genre. L’habitant de la périphérie en situation d’insécurité culturelle, le travailleur pauvre, l’indépendant ou le commerçant croulant sous les taxes et impôts, l’heureux qui est né quelque part, de lui, il ne sera plus question. Son seul espoir sera alors le deuxième vainqueur de l’application du RIC: l’administration technocratique. C’est en effet elle qui sera en charge de la mise en pratique de la décision d’un électorat qui ne lui aura donné comme instruction qu’un « oui » ou un « non » autorisant toutes les nuances dans l’interprétation. Et en choisissant parmi ces nuances, les « technos », responsables devant personne et élus par personne, pourront imposer en grande partie leurs vues. Le piège se sera refermé !

Connaissez-vous Marcel Hanoun?

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Une simple histoire de Marcel Hanoun, chef-d’œuvre qui préfigure la Nouvelle Vague, ressort en DVD.


Une simple histoire est le premier long-métrage de Marcel Hanoun. Tourné un an avant les grands débuts de la Nouvelle Vague, il en possède quelques caractéristiques évidentes : comédiens débutants, tournage en extérieur dans les rues de Paris avec des moyens techniques très légers (le film a été réalisé pour la télé en 16 mm et dans les conditions du cinéma « amateur »)… L’œuvre bénéficiera d’ailleurs d’un grand soutien de la part de Jean-Luc Godard dans la revue Arts. Pourtant, dès ce premier essai, Hanoun se démarque de ses contemporains et emprunte une voie à la fois personnelle et singulière.

Un air de Bresson

Comme son titre l’indique, le film de Marcel Hanoun ne racontera rien d’autre qu’une histoire minimaliste (une « mère célibataire » – quelle horrible expression !- débarque à Paris avec sa fillette en quête d’un travail qu’elle n’arrive pas à décrocher) inspirée d’un fait divers réel. Ce récit, qui rappelle par certains côtés celui du Signe du lion de Rohmer, accompagne la déchéance d’une femme qui vivote d’abord dans des chambres d’hôtel de plus en plus miteuses avant de terminer dans un terrain vague pour y passer la nuit. Mais la dimension sociale et misérabiliste est constamment transcendée par le style déjà affirmé d’Hanoun.

La première référence qui vient à l’esprit est bien entendu celle de Bresson. On y retrouve le même jeu « blanc » des comédiens, un attachement maniaque aux petits gestes de rien, un intérêt poussé pour les visages et les plus infimes détails. Dans L’Automne, Hanoun fera dire à l’un de ses personnages « Pour moi, le cinéma est un art du retranchement et de la distance ». Cet art du retranchement est déjà à l’œuvre dans Une simple histoire : refus de la psychologie, behaviorisme, éviction de tout élément du passé pouvant éventuellement expliquer la situation de cette femme (qui est le père de la petite fille ? Pourquoi a-t-elle décidé de quitter Lille pour Paris ?…). Quant à la « distance », c’est sur ce pendant qu’Hanoun se distingue de Bresson en brisant l’illusion cinématographique.

Une épure

Dès ce premier long-métrage, le cinéaste dissocie l’image et le son puisqu’une voix-off omniprésente reprend et recouvre les dialogues parfois prononcés par les protagonistes. Ce procédé curieux de désynchronisation permet à Hanoun de réaliser une sorte de portrait « cubiste », entre subjectivité (la voix-off comme énonciation interne) et objectivité (ce qu’enregistre la caméra), entre intériorité et extériorité. Le cinéaste expérimente avec Une simple histoire une nouvelle forme d’écriture cinématographique qui lui permet à la fois de saisir quelque chose du monde (l’exclusion et la misère, l’anonymat des grandes villes…) tout en inventant une manière très personnelle de montrer le processus même de création cinématographique.

Le film est une épure. La voix off, composée essentiellement de phrases neutres et courtes (« je suis allée au parc », « j’ai acheté des sardines »), permet d’aller à l’essentiel et de faire sourdre une émotion qui déjoue les pièges du mélodrame social tout en faisant ressentir la douleur de cette femme, son aliénation, son emprisonnement et sa solitude.

Car au bout du compte, la beauté fragile de ce film tient à la fois à cette forme originale qui transcende l’anecdote sans pour autant l’annihiler. Nous aurions donc envie de reprendre les mots de Godard pour conclure :« Vous n’aimerez peut-être pas Une simple histoire, et vous aurez peut-être raison. Mais si vous n’allez pas le voir, vous aurez sûrement tort. »

Une simple histoire (1958) de Marcel Hanoun avec Micheline Bezançon, Raymond Jourdan (Editions Re :Voir)

Cinéma cinéaste. Notes sur l'image écrite

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La pédophilie est-elle vraiment si catholique?

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Une émission de France Culture a présenté la pédophilie comme un crime particulièrement répandu dans l’Eglise catholique, par rapport à d’autres clochers. Est-il permis d’en douter?


Dans la première partie de l’émission consacrée à la pédophilie dans l’Église catholique, le dimanche 3 mars à 11h sur France Culture, la philosophe Monique Canto-Sperber évoque à deux reprises « l’ampleur » du phénomène. L’essayiste Thierry Pech et l’ancien ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, tiennent des propos mesurés, celle-ci rappelant que la plupart des violences sexuelles à l’égard des enfants ont lieu au sein des familles. Le politologue Bertrand Badie fait pour sa part observer qu’on doit trouver de semblables affaires du côté du protestantisme ou de l’islam. Tout cela ne satisfait manifestement pas le présentateur de l’émission, Gérard Courtois, directeur éditorial du journal Le Monde, qui s’émeut de ce qu’on ne dise pas un mot d’une singularité du catholicisme, le célibat des prêtres, qu’il qualifie successivement de « dogme » et de « tabou », et qui pourrait bien être en cause ici car, poursuit-il, il n’a pas connaissance que de tels scandales aient lieu chez les protestants. Interrogée, Monique Canto-Sperber concède que le « vœu de chasteté » que font les prêtres pourrait les rendre « vulnérables ».

Délivrez nous de la méconnaissance de l’Eglise catholique

Relevons tout d’abord deux erreurs qui, pour être secondaires relativement au débat, n’en sont pas moins surprenantes de la part de personnes qu’on ne peut présumer incultes : le célibat ecclésiastique n’est pas un dogme et les prêtres ne font pas vœu de chasteté. Un dogme est une assertion considérée comme une vérité fondamentale, incontestable et intangible. Dans l’Église catholique, c’est un article de foi solennellement proclamé par le magistère, par exemple la double nature du Christ ou la transsubstantiation. Ce n’est évidemment pas le cas du célibat sacerdotal puisque celui sur lequel le Christ a fondé l’Église, le premier pape, l’apôtre Pierre, était marié et que des hommes mariés ont été ordonnés prêtres jusqu’au XIe siècle : c’est en effet en 1074, au concile de Rome, que Grégoire VII rendit obligatoire de choisir les membres du clergé parmi des célibataires en Occident. En Occident seulement, car aujourd’hui encore il y a des prêtres catholiques mariés dans l’Église catholique de rite oriental. Le décret Presbytorium ordinis signé le 7 décembre 1965 par Paul VI rappelle que si la « continence parfaite » a toujours été tenue « en haute estime » par l’Église, « elle n’est pas exigée par la nature du sacerdoce, comme le montrent la pratique de l’Église primitive et la tradition des Églises orientales ». Du reste, il y a aussi des prêtres mariés dans l’Église catholique romaine : il s’agit généralement d’anciens pasteurs protestants convertis au catholicisme. Le premier d’entre eux fut un pasteur luthérien marié ordonné prêtre en 1951 avec l’autorisation de Pie XII, mais il y en a eu beaucoup d’autres depuis, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis.

D’autre part, seuls les religieux, c’est-à-dire les membres du clergé régulier – en termes familiers les moines – prononcent un vœu de chasteté (ainsi que de pauvreté et d’obéissance). Les prêtres, c’est-à-dire les membres du clergé séculier, ne prononcent pas de vœux. En revanche, au moment de leur ordination, ils promettent à leur évêque de lui obéir et de demeurer célibataires. Le célibat ecclésiastique ne relève donc ni d’un dogme ni d’un vœu, mais d’une simple règle disciplinaire qui n’est ni nécessaire, ni universelle : elle n’a pas toujours existé et elle n’existe pas partout. Elle est contingente et donc susceptible de changer.

« L’ampleur » de la comparaison

Venons-en maintenant au fond du débat : la question de « l’ampleur » du phénomène dans l’Église catholique et celle de l’incidence du célibat sacerdotal sur ce phénomène. À partir de quand un phénomène a-t-il de l’ampleur ? On voit tout de suite que cette notion ne peut avoir qu’un sens relatif. Une quantité de 1 million n’a pas du tout la même « ampleur » s’il s’agit du nombre d’euros sur votre compte en banque ou du nombre de globules rouges dans chaque mm3 de votre sang : c’est beaucoup dans le premier cas, du moins pour un retraité de l’Education nationale, trop peu dans le second. Étant relative, cette notion ne peut donc avoir un sens intelligible que si elle est mise en relation avec autre chose. Avec quoi ? Ici, avec le nombre de cas d’abus sexuels perpétrés dans une société d’une part, avec celui de l’ensemble des prêtres catholiques, d’autre part. L’étude de référence dans ce domaine est celle du John Jay College of criminal justice de la City University de New York réalisée en 2004. Elle indique qu’entre 1950 et 2002, 4392 prêtres (il y en a 109 000 aux États-Unis) ont été accusés de relations sexuelles avec des mineurs. Un groupe de 109 prêtres concentrait le quart des accusations et un grand nombre des prêtres accusés avaient été innocentés. En fin de compte, les cas avérés concernaient, sur une période de 42 ans, 958 prêtres, soit 1% des prêtres américains. Dans une interview donnée au journal Le Monde le 8 avril 2010, Philip Jenkins, professeur à l’Université de Pennsylvanie et auteur d’un ouvrage sur ce sujet déclarait : « Quant à savoir si ce chiffre est bas ou élevé, nous n’en avons aucune idée. Aucune étude portant sur un autre groupe religieux, ou sur d’autres institutions en relation avec des enfants n’ayant été menée avec la même ampleur et le même niveau de détail. Je sais juste que certaines études montrent un taux d’abus supérieur dans les écoles laïques, mais les preuves scientifiques ne sont pas assez consistantes ». En France en 2010, il y avait 9 prêtres emprisonnés pour des faits de pédophilie, 45 qui avaient déjà été condamnés et 51 qui étaient mis en examen. À supposer que tous les mis en examen aient été reconnus coupables, cela représente un total de 105 prêtres sur les quelque 20 000 qui exercent leur ministère dans notre pays, soit 0,5 % d’entre eux. L’ONPE (Organisme national de protection de l’enfance) a recensé 20 200 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs en 2015 et 19 700 en 2016. Pour l’ensemble de ces faits, en 2017, 70 prêtres étaient mis en examen ou condamnés. Est-ce un phénomène d’une grande ampleur ? Si 70 personnes issues de l’immigration arabo-musulmane étaient condamnées ou mises en examen pour un total de 20 000 crimes et délits, soit 0,35%, parlerait-on d’un phénomène de grande ampleur ?[tooltips content= »Rappelons que selon Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’intérieur, 50% des infractions constatées sont imputables à des jeunes « dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine » ; que selon le sociologue Farhad Khosrokhavar, le pourcentage de détenus musulmans s’élève de 50 à 80% dans les établissements pénitentiaires des quartiers sensibles. C’est beaucoup plus de 0,35%, mais je n’ai jamais entendu aucun média présenter cela comme un phénomène « de grande ampleur ». »]1[/tooltips]

Les laïcs sont (beaucoup) plus concernés que les prêtres

Demandons-nous enfin si le célibat sacerdotal peut être mis en rapport avec la pédophilie. Selon l’OMS, en Inde, pays qui compte moins de 2% de catholiques, 40% des enfants sont victimes d’abus sexuels. Aux États-Unis, la plupart des cas recensés chaque année ont lieu au sein des familles. En France, selon le SNATEM (Service national téléphonique d’accueil de l’enfance maltraitée), il s’agit d’inceste dans 75% des cas. Selon le Réseau irlandais de crise sur les viols, dans 50,8% des cas les agresseurs sont des parents et dans 34% des proches, voisins ou amis de la famille. Dans 6,3% des cas seulement les prédateurs sont des figures d’autorité telles que instituteurs, moniteurs de colonie ou prêtres. Cela concorde avec le constat de l’Unicef en 2016 selon lequel 94% des auteurs d’actes pédophiles seraient des proches. Il en résulte donc, pour le dire en termes durkheimiens, que le célibat ecclésiastique constituerait plutôt un « coefficient de préservation » par rapport à la pédophilie. Dans ces conditions, plutôt que de marier les prêtres, ne serait-il pas plus raisonnable d’ordonner les laïcs ?

Les imams, n’en parlons pas

Il serait intéressant de pouvoir comparer le nombre de cas de pédophilie avérés chez les prêtres catholiques et orthodoxes, les pasteurs protestants, les imams et les rabbins, mais aucune étude scientifique n’est disponible à ce sujet. La rumeur, invérifiable, veut qu’ils soient particulièrement nombreux chez les imams. Ce qui est avéré, en revanche, c’est que certains d’entre eux n’hésitent pas à en faire l’apologie. Ainsi Chems Eddine, l’Imam vedette de la chaîne algérienne Ennahar, a justifié dans les termes suivants, sur les ondes de la radio Jil FM, le 8 avril 2013, le viol d’une fillette de 12 ans par un homme de 37 ans : « Lui, il a 37 ans dans le corps, mais dans l’esprit il a le même âge que la fille […] il se peut qu’il soit adulte même dans son esprit et que cette fille de 12 ans soit mûre. 12 ans, mais c’est une femme ! ». En France également, l’Imam Khattabi de la mosquée Aïcha de Montpellier aurait procédé à une semblable apologie, assortie d’une justification coranique, dans un prêche du 31 mai 2013 à la Grande Mosquée de Montpellier : « Aïcha, le prophète l’a demandée en mariage à 7 ans et il a consommé son mariage avec elle à 9 ans ». Et il est vrai que Mahomet est, dans la religion musulmane, le « bel exemple » à suivre. L’Imam Khattabi aurait poursuivi son prêche de la façon suivante : « Dans l’Islam, la question, ce n’est pas une question d’âge, c’est une question pubère ou non pubère, prêt ou non prêt, prête ou non prête. »

À ma connaissance, aucun curé n’a jamais tenu de propos justifiant la pédophilie dans son sermon dominical, mais si cela avait été le cas, on peut présumer que les médias s’en seraient émus davantage que dans le cas de l’imam Khattabi. Leur discrétion ici tient sans doute à ce que l’islam est seulement la « deuxième religion de France », négligeable à ce titre.

Le Monde proteste

Gérard Courtois nous disait n’avoir pas eu connaissance de scandales pédophiliques « depuis une ou deux décennies » chez les protestants. C’est étonnant. En effet, le 20 juillet 2010, son journal Le Monde publiait un article titré « L’Église protestante allemande décapitée par les scandales » et sous-titré « Les révélations en série de cas d’abus sexuels sur mineurs touchent à présent l’Église protestante ». On y apprenait que ces scandales avaient contraint Maria Jepsen, évêque de Hambourg, à démissionner de son poste pour avoir protégé un pasteur pédophile. Et beaucoup plus récemment, le 13 février dernier, le même journal Le Monde publiait un article titré « Aux États-Unis la principale Église protestante rattrapée par le scandale des abus sexuels ». On y apprenait que 400 pasteurs baptistes de la Southern Baptist Convention (SBC) étaient impliqués dans des abus sexuels concernant plus de 700 victimes, la plupart mineures.

On conseillera donc à M. Courtois de lire les articles publiés par le journal qu’il dirige.

Anne-France Dautheville, « la vieille qui conduisait des motos »

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Anne-France Dautheville fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines. Elle se confie dans La vieille qui conduisait des motos.


Dans une époque où le jeunisme est encensé, la vieillesse demeure l’un des derniers îlots de résistance. Comme si le souffle de vie y était plus intense, moins formaté et très éloigné de cette sagesse béate vendue dans les spots de publicité. Les fuites urinaires et les dentiers défaillants n’incitent guère à un enthousiasme exagéré. Vieillir, c’est se révolter contre un corps qui lâche sans pouvoir agir, sourire à ses errements du passé, jouir par la mémoire et surtout ne plus se voiler la face. S’accepter tel que l’on est/naît est un chemin long et tortueux comme les routes piégeuses du Pakistan dans les années 70. Parler enfin avec une liberté totale à un moment de notre histoire où l’opinion est cadenassée, verrouillée et prisonnière d’un immobilisme de l’esprit.

La jeunesse est un naufrage

Un vieux, ça peut se permettre de l’ouvrir et de foncer droit devant. À vrai dire, les jeunes m’ennuient. Leur optimisme (feint ou non) me déprime. Leur indolence mêlée à cette certitude de tout savoir a quelque chose d’un peu ridicule. J’ai toujours préféré la compagnie des vieilles personnes, tous les enfants uniques me comprendront. Dans les familles où la motocyclette animait les repas du dimanche midi, où Giacomo Agostini et Sammy Miller étaient mis sur un même plan d’égalité que Lagarde & Michard, la figure d’Anne-France Dautheville m’était familière.

Et j’ai suivi le vent, son livre paru en 1975 dans la collection « L’aventure vécue »  de Flammarion puis ressorti chez Payot en 2017, tenait crânement sa place dans notre bibliothèque. Sur les rayons, il voisinait avec des encyclopédies de jardinage et les œuvres complètes de Michel Déon. Je remercie encore mes parents pour leur éducation plus éclectique qu’académique. Nous possédions même La piste de l’or, le récit d’un périple long de six mois, soit 21 051 km en Amérique du Sud, au guidon d’une Honda 250 XLS et cette phrase d’ouverture qui me revient aujourd’hui : « J’ai eu envie de chanter et envie de vomir ». Anne-France Dautheville, protestante au visage d’ange, fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines.

Le vieux monde hostile aux frêles jeunes femmes

Aujourd’hui où les expéditions sont balisées comme les discours de technocrates, on peine à imaginer cet ancien monde totalement sauvage et hostile pour une frêle jeune femme. Avant de devenir sur le tard l’égérie de la marque Chloé, Anne-France était l’une de ses beautés inaccessibles, où le charme naturel et l’audace gamine étaient des passeports pour l’aventure. Cette petite française, ex-cadre de la réclame, allait donner un sens à sa vie en rencontrant les autres, sans peur et fausse pudeur. La moto fut son meilleur interprète. Celui qui n’a jamais vu Anne-France chevauchant sa chétive Kawa 100 cm3 avec un manteau façon lévrier afghan ou portant cette robe à fleur légère comme les blés ne connaît rien à la puissance de l’imaginaire. En escarpins à lanières ou en veste de cuir cintrée, cette fille-là était terrible !

Les années n’ont pas entravé sa séduction. Celle qui a eu mille vies et fut emportée au gré de ses reportages partout sur la planète, se confie dans La vieille qui conduisait des motos aux éditions Payot. Aucun risque de supporter un témoignage gnangnan, vaguement moralisant, cette motarde parle cash ! Dans ce bric-à-brac de souvenirs, entre morceaux d’Histoire de France, propos plus intimes et plaisir de rouler en deux roues, elle se raconte sincèrement. « Quand on conduit une moto, il est utile de savoir s’arrêter d’urgence et de se faire l’idée qu’un jour, il faudra tuer pour survivre » dit-elle, avec un humour aussi décalé que le moteur boxer bicylindres Béhème. Cette vieille n’oublie jamais d’installer son antique moto sur la béquille centrale et de se nourrir en croque-monsieur, signes de longévité pour la machine et sa pilote.

Avec le temps, va…

Toujours lucide, elle ne fait pas l’impasse sur la disparition du désir : « Je suis vieille, parce que les garçons ne me voient plus et parce que j’ai compris, que toute ma vie, la nature m’a roulée. Mais cela m’a été bien agréable ». Anne-France Dautheville ne se plaint pas et ne revendique rien. Sa dignité face aux coups durs nous élève. Elle n’a pas fait fortune. Elle a écrit des livres. Elle a ouvert les gaz pour se sentir vivante. Cette manière d’appréhender l’existence nous inspire le respect.

La vieille qui conduisait des motos, Anne-France Dautheville, Payot Voyageurs.

Avec Sylvie Le Bihan, Capri n’est pas fini

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Amour propre, un roman de Sylvie Le Bihan beau comme un sursaut d’orgueil. Avec la Casa Malaparte de Capri comme dernier terrain vague.


Il est des livres qu’on ne voudrait jamais finir. Amour propre, de Sylvie Le Bihan fait partie de ceux-là. Giulia, l’héroïne du roman, divorcée, décide de prendre le large et de quitter ses trois enfants pour retrouver la femme qu’elle n’est plus. Elle affirme : « Je suis là pour oublier la mère et renouer avec la femme. » Et où se trouve-t-elle ? Dans un lieu devenu mythique depuis de tournage du Mépris, de Godard, la Casa de l’écrivain Malaparte. C’est dans cette maison gigantesque, étrange, dominant la mer bleue cernant l’ile de Capri que Giulia écrit, protégée par l’esprit de Malaparte et le fantôme de son chien, Fedo, adopté par l’écrivain lors de son exil ordonné par Mussolini sur l’île de Lipari. Cette découverte de l’intérieur de la Casa construite « come me » est grandiose. On avance pas à pas, on en oublie presque la trame romanesque, le pourquoi de cette longue visite, en novembre, sous un ciel changeant, tantôt protecteur, tantôt maléfique, à l’image de la vie et des destinées qui la façonnent. La mère de Giulia, Laura, est partie peu après la naissance de sa fille, laissant un livre, La Peau, de Curzio Malaparte. Pourquoi est-elle partie ? Ou a-t-elle fui ? C’est le moment pour Giulia de tenter de répondre à ces questions et de faire le point sur sa propre existence.

Originalité, j’écris ton nom

Les thèmes abordés demandent un certain courage. Ça change des romans qu’on ne cesse de nous proposer, charriant les bons sentiments, rédigés sous le regard implacable d’une société codifiée, verrouillée par la brutalité du primat de l’économie. Une femme est faite pour avoir des enfants, elle doit se sacrifier pour eux, ils sont la source principale de son bonheur. Dire le contraire entraînerait la mise à l’index de la femme devenue soudain « sorcière ». Giulia, pourtant, brise le silence. Elle redevient actrice d’une vie qui lui échappait totalement. Il était temps, car elle était épuisée. Et si seule, au fond. Épuisée par de grands ados incapables de se prendre en main, surprotégés, inadaptés aux bouleversements mondiaux qui s’annoncent. Il s’agit de la génération « Snowflakes », des jeunes allergiques à l’effort et à la dureté de la vie. La page 137 explique le déclin de l’Occident. L’auteur écrit : « Une génération de ‘’moi, moi’’, dorlotée, qui s’effondre et devient suicidaire quand la connexion internet tombe en rade. » Les parents sont complices. L’auteur poursuit : « Et nous les ‘’parents – hélicoptères’’, fan club de notre progéniture, qui leur tournons autour, sur la pointe des pieds, pour ne pas risquer de perturber leur bien-être tout en engueulant le service technique SFR. » Constat sans concession d’une société qui fonce dans le mur. L’auteur, par la voix de son personnage principal, Giulia, confesse : « Je me mentais à moi-même, faisant voler en éclats les valeurs sur lesquelles ma génération s’était construite. » Un suicide collectif, en somme.

Examen de conscience chez Malaparte

Tout ça écrit du haut (32 mètres) de la terrasse de la villa Malaparte (32 marches), symbole d’un homme seul, ayant osé regarder la vérité en face, ce soleil qu’il imaginait aveugle.

Giulia poursuit son examen de conscience dans le refuge de Curzio, l’enfant triste d’un pays qui s’est donné à Mussolini, avant de succomber au charme des soldats américains, avec leurs chewing-gum et bouteilles de Coca-Cola. Elle parle à Maria, la femme qui habite non loin de la Casa, en charge des écrits non publiés de l’auteur de La Peau. Giulia avoue qu’elle est une mère imparfaite, qu’elle a eu son premier enfant sous la pression sociale, par mimétisme, parce que tout le monde autour d’elle en avait. Elle transgresse la loi de la nature, bouscule les mentalités les plus conservatrices, elle scandalise par ses propos qu’elle couche sur la page vierge. Elle suit les pas de Curzio, l’écrivain inclassable, extravagant, libre, oui, libre comme le Grecco, ce vent impétueux qui gonfle les flots. Elle redevient femme en osant décrire la future mère déformée par la grossesse. « Mes dix-huit kilos pris en neuf mois, confesse Giulia, et que je mis dix-huit mois à perdre, mes crises de sciatique qui ajoutaient un boitement à ma démarche éléphantesque, mes seins qui gonflaient à en péter les veines apparentes. » Elle évoque encore, dans une démarche cathartique, son cul de babouin « à cause des hémorroïdes », après la libération par les « voies naturelles ». Dans un style violent, diablement efficace, elle dit qu’elle est la pire des mères, « celle qui aime ses enfants mais qui ne peut s’empêcher de regretter d’en avoir eu. » L’écrivain n’est pas là pour distraire, mais pour révéler certaines vérités que la société veut passer sous silence. Il refuse l’avortement mental. Malaparte est un écrivain de cette trempe. Sylvie Le Bihan aussi.

Rien n’est laissé au hasard dans ce roman. Sa construction est habile, sa fin inattendue. Amour propre devrait même trouver un réalisateur audacieux, un nouveau Godard… Mais BB ne tourne plus depuis belle lurette et Piccoli attend la mort sans s’en rendre compte. Il ne reste que la Casa Malaparte qui résiste à tout, en particulier aux béotiens qui la photographient sans jamais avoir lu une ligne de Curzio, qui disait : « Qu’ils pensent ce qu’ils veulent de moi, ils ne penseront pas ce qu’ils devraient en penser. »

Sylvie Le Bihan, Amour Propre, JC Lattès.

Le terroriste suprématiste est un djihadiste comme les autres (et vice versa)

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Un policier surveille la scène de crime à Christchurch, Nouvelle-Zélande, 16 mars 2019 ©CHINE NOUVELLE/SIPA / 00899259_000004

Entre le tueur de Christchurch et les terroristes islamistes, les points communs sont nombreux. Ceux deux espèces d’assassins de masse se ressemblent plus qu’elles ne le pensent. 


Le monde s’est réveillé, vendredi 15 mars, sur une atroce tragédie. un bilan provisoire fait état de 50 morts et d’une trentaine de blessés lors d’attaques perpétrées contre deux mosquées situées à Christchurch, deuxième plus grande ville de Nouvelle-Zélande.

Les autorités ont rapidement procédé à l’arrestation de quatre personnes. D’après les déclarations de la police néo-zélandaise, le tireur serait Brenton T., un Australien de 28 ans, qui se décrit comme un citoyen de la classe moyenne.

Les frères siamois du chaos

Peu de temps avant de passer à l’acte, l’assaillant présumé avait publié sur les réseaux sociaux un « manifeste » dans lequel il expose ses motivations. Il explique que son geste était une réponse aux attentats commis par le terrorisme islamiste. L’individu a été qualifié par le Premier ministre australien, Jacinda Arden de « terroriste extrémiste de droite ».

Plus je méditais sur la question, plus je trouvais que le terroriste suprématiste et le terroriste djihadiste étaient les deux faces de la même médaille ; la radicalisation, puis le passage à l’acte, suivent la plupart du temps le même processus. Des dénominateurs communs émergent aussi dans les différents récits : sentiments extrêmes de frustration, d’impuissance, voire d’injustice.

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J’ai parfaitement conscience que ce genre d’affirmation est loin de faire consensus, et pourrait me valoir la foudre de ces deux pôles, qui se pensent opposés, mais c’est néanmoins la vérité : ils se ressemblent et partagent beaucoup plus de valeurs qu’ils ne le pensent, leurs visions étriquées du monde finissent par se rejoindre.

Le même système de pensée

Si on se demande à quoi ils rêvent, quelles sont leurs motivations profondes ou les processus qui les poussent à passer à l’acte, on peut aisément constater que le terroriste suprématiste et le terroriste djihadiste sont mus par des forces identiques, qui répondent à des mécanismes ressemblants. En gros, ils rêvent et veulent pratiquement la même chose.

Les deux fantasment une société idéale où la « pureté de la race » serait préservée, l’Autre, surtout s’il ne nous ressemble pas, est forcément une menace. La société rêvée est uniforme, aucune différence ne viendrait en troubler l’ordre.

Les deux se sentent menacés par un monde qui va trop vite, inadaptés et mal à l’aise, ils ont peur de se « diluer » dans cette ère moderne et effrayante.

Leur propension à relayer et à croire certaines théories du complot sont un autre point commun, l’un est obsédé par les théories du « grand remplacement », et l’autre est obsédé par l’idée selon laquelle l’Occident conspire contre lui comme il respire.

Leur fin est proche

Voilà pourquoi ils sont de grands nostalgiques, ils rêvent le retour d’un âge d’or passé, parfois réel, mais le plus souvent mythique et idéalisé. Le djihadiste rêve d’un retour au Califat, pensant que le monde musulman va retrouver sa gloire passée, peser dans la balance mondiale, faire partie des nations dites « puissantes ».

Tandis que dans l’imaginaire du suprématiste, les nations occidentales sont à l’agonie, celles-ci seront bientôt envahies par les hordes barbares, il souhaite restaurer la grandeur passée du « monde chrétien », faire renaître des figures historiques négligées. Brenton T, le terroriste présumé de Christchurch, est un grand admirateur de personnages de l’histoire militaire qui ont combattu les forces ottomanes aux XVe et XVIe siècles. Il est troublant de voir que les deux souhaiteraient ressusciter le temps des croisades.

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Les deux pensent qu’un système totalitaire et autoritaire serait la réponse, ils rêvent d’un nouveau monde bâti sur les gloires passées, et sont attirés par la réhabilitation d’une société forte et virile, par l’image de l’homme puissant et agissant, d’ailleurs, il est intéressant de voir que les deux partagent une misogynie manifeste et incontestable.

La théorie du chaos nécessaire

Les deux nient aux autres le droit d’exister et considèrent que le meurtre n’est qu’une formalité, ils suivent le même processus qui ôte toute humanité à ce qui ne leur ressemble pas, l’autre est un être inférieur et indigne. Dans leurs effrayantes visions d’une réalité déformée, les actes les plus inhumains trouvent une justification.

Ils nourrissent aussi un délire de toute-puissance, dans leurs représentations du monde, leurs actes sont salvateurs, ils se présentent comme les héros qui contribuent à l’avènement du nouveau monde, juste et prospère. Aussi, lorsqu’ils passent à l’acte, celui-ci doit être spectaculaire, marquer les esprits…

Les deux ont la certitude absolue d’être dans le camp du Bien, et que le chaos est une étape nécessaire avant l’avènement d’un nouvel âge d’or.

J’aimerais conclure sur ces mots de l’auteur Hamed Abdel-Samad : « Chaque personne mérite la sécurité, la dignité et la compassion. Toute personne qui tue quelqu’un d’autre pour cause de race, de pensée ou de religion est un terroriste. Chaque personne qui est tuée par une autre personne est une défaite pour l’humanité. »

Dubaï et les Emirats arabes unis redeviennent des paradis fiscaux

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Le cheikh Al Maktoum, Premier ministre des Emirats arabes unis, 2008. ©IPON-BONESS/SIPA / 00555676_000005

L’Union européenne fait pression sur les Dubaï et les autres membres des Emirats arabes unis: ils ont été réintégrés, le 12 mars, à sa liste noire des paradis fiscaux.


L’Union européenne vient enfin de remettre les choses dans l’ordre et l’église au milieu du village : Dubaï et les Emirats arabes unis sont de retour dans la liste noire des paradis fiscaux… qui risquent vite de devenir un enfer pour ceux qui y font des affaires.

Les Emirats arabes unis (dont fait partie Dubaï) avaient déjà été inclus dans cette liste noire en décembre 2017 mais Bruxelles les en avait sortis en raison des engagements pris par les Emirats de rendre leur fiscalité plus équitable. Seul opposant à cette réintégration en raison des nombreux partenariats économiques qui lient les deux pays, l’Italie a dû se résoudre à les laisser y retourner.

« Un succès européen »

« La liste de l’UE des paradis fiscaux est un véritable succès européen. Elle a eu un effet retentissant sur la transparence et l’équité fiscales dans le monde entier », a déclaré Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques et financières à l’origine de cette liste noire qui n’est en fait qu’un outil de pression politique ; l’Union européenne refusant toujours de sanctionner les Etats fautifs. « De nombreux pays ont modifié leur législation et leurs régimes fiscaux pour se conformer aux normes internationales », s’est pour sa part félicitée la Commission européenne dans un communiqué. Pour mémoire, la mise à l’index s’est faite sur un indicateur, l’absence d’impôt sur les sociétés, et sur trois critères : la transparence fiscale, la bonne gouvernance et l’activité économique réelle.

Popularisés par le tourisme et le glamour de leurs hôtels de luxe, Dubaï et les autres émirats attirent aussi ce qui se fait de moins recommandable en termes de transparence financière. Alors que, depuis 2010, les pays de l’OCDE ont restreint les espaces de libertés pour ceux qui souhaitaient s’affranchir des règles fiscales communes, de nombreux pays tels que la Suisse ont fermé leurs coffres aux fonds d’origine douteuse et Dubaï est alors apparue comme un îlot de tranquillité ; la Las Vegas d’Arabie devenant la base de repli de tout ce que la planète compte d’entités à la recherche de secret bancaire.

C’est plus transparent maintenant

En conséquence, certaines fortunes vite acquises en provenance de nouveaux pays capitalistes comme la Chine ou la Russie et de pays africains et même d’Europe occidentale, ont trouvé en Dubaï un espace où la discrétion est à la hauteur de leur richesse.

Beaucoup ont voulu croire que la prospérité insolente de Dubaï, sans ressources énergétiques, pouvait venir du tourisme, de son hub aérien et de la finance. Ceux qui s’y sont réellement intéressés ont vite compris que la géopolitique locale, sa proximité avec l’Iran, le commerce interlope qu’il développe avec ce pays sous sanctions ont semble-t-il fait de Dubaï une des plaques tournantes du blanchiment, une grande lessiveuse d’argent sale et inavouable.

Beaucoup le savaient, maintenant c’est officiel. L’inscription des Emirats arabes unis dans la liste noire de l’Union européenne clarifie les choses.

Mon ami Dominique Noguez

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Dominique Noguez en 1999. ©ANDERSEN/SIPA

L’écrivain Dominique Noguez est mort le 15 mars à l’âge de 76 ans. Il était le lauréat du Prix Fémina 1997 pour son roman Amour noir. Mais pour son ami Roland Jaccard, il était beaucoup plus que ça. 


Après la mort de Clément Rosset, celle de Dominique Noguez. Lui aussi venait chez Yushi, ma cantine japonaise. Et nous avions travaillé ensemble pour un autre ami, Frédéric Pajak. Nous nous retrouvions avec une joyeuse équipe (Frédéric Pagés, Denis Grozdanovitch, Arnaud Le Guern, Frédéric Schiffter) au premier étage d’un restaurant chinois pour préparer les numéros de L’Imbécile. Pajak était un tyran dont nous nous accommodions fort bien. Et Noguez pratiquait un humour décalé et macabre qui me ravissait. J’avais il y a bien longtemps publié un de ses meilleurs livres, Ouverture des veines et autres distractions, qui, passé inaperçu en France, avait connu un beau succès en Russie.

L’immense culture littéraire et cinématographique de Dominique le rendait de plus en plus étranger à notre époque barbare. Il était sans doute un des derniers écrivains à envoyer de vraies lettres à ses amis et non des mails avec un like. Ses lettres avaient un parfum d’éternité. Pour donner une vague idée de ce qu’était la littérature au temps de Noguez, je livre ici la dernière lettre qu’il m’a envoyée à la suite de ma fiction sur Amiel.

Cher Roland,

Notre professeur de philosophie (celui qu’eut aussi le camarade Schiffter) nous faisait réserver les pages de gauche du cahier où nous prenions son cours à des citations qu’il nous dictait de temps en temps. La première fut : « Ce qu’on dit de soi est toujours poésie » (Amiel).

Depuis, je n’ai guère progressé dans la connaissance de ce sage sans illusion. Sauf qu’après avoir lu ton beau livre prosélyte, j’inscris aussitôt Amiel dans la liste des œuvres immenses qu’il me reste à lire de toute urgence, en plus de celles du duc de Saint-Simon, d’Hermann Broch ou du bon vieux Tolstoï (pourvu qu’on ne m’empêche pas de continuer à picorer chez les légers et les cinglants, chez Renard, Rigaut, Radiguet, Nimier, Cioran, Frédérique, Ylipe, etc. ).

Le fait de n’être pas encore familier d’Henri-Frédéric me donne un handicap et un plaisir. Handicap de ne pouvoir déterminer la justesse de ton raccourci ou l’importance de ta dette – bref, de ne pouvoir déterminer si ton Amiel est plus jaccardien que Jaccard n’est amiélien (ou l’inverse). Et le plaisir, c’est de pouvoir supposer que ton court opus est aux dix-sept mille pages du journal d’Amiel ce qu’une fiole de grand armagnac est aux hectares de vigne gersoise ou landaise dont il est la subtile émanation.

Tel quel, en tout cas, cet hommage a l’élégance marmoréenne d’une stèle, mais l’on devine sur les joues de l’impassible sculpteur le rosissement et le frémissement d’un début d’émotion.

Amiéliennes pur sucre ou non, bien des formules de ce livre donnent à penser, depuis l’idéal de Marie prête à vivre « pour celui qu’elle aime, même sans lui », jusqu’à cette idée si séduisante d’ « un écrivain qui ne s’aime pas et qui répugne à prendre ses lecteurs dans les filets de son œuvre ».

Merci, merci, merci pour Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel.

Je t’embrasse,

Dominique.

P.-S. Autre beauté du livre : « …et le jour se retira de moi comme la lumière des vallées après le soleil couchant. »

Ce post-scriptum m’a d’autant plus ému que je savais que Dominique perdait la vue. Et moi, aujourd’hui, un ami. Oui, avec cette perte et celle de Clément Rosset (ils étaient ensemble à Normale Sup) la joie se retire. Et un pan de la culture française, réduite à si peu de chose aujourd’hui) disparaît, ce qui est beaucoup plus inquiétant que les changements climatiques, cet attrape-nigaud pour les bobos. Je conclurai en disant que Dominique et moi partagions la même fascination pour le Japon et sa culture que nous placions au-dessus de tout. S’il me fallait lire un texte à son enterrement, il serait extrait des Cent vues du Mont Fuji d’Osamu Dazai. Sans doute est-ce là que nous nous retrouverons.

Comment rater complètement sa vie en onze leçons

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Les derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel

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Je suis un vieux con, mais je préférais le PSG d’avant

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L'attaquent du PSG, Kylian Mbappé, arbore le triste maillot noir du club lors de l'humiliation du PSG par Manchester au Parc des Princes, 6 mars 2019. Photo: CHRISTOPHE SAIDI/SIPA /00898078_000051

Depuis l’arrivée du Qatar à la tête du club, le PSG a perdu ses valeurs et son identité, sacrifiées sur l’autel de la « marque » qu’ont voulu en faire ses nouveaux propriétaires. Ces derniers devraient y voir la première raison de leurs récents échecs. 


C’était le temps de l’adolescence, la découverte de l’indépendance quand ma mère me laissa enfin aller seul au Parc des Princes, en métro depuis la Croix de Chavaux à Montreuil. J’achetais une merguez à la Porte de Saint-Cloud, un billet demi-tarif au guichet pour dix francs et à la fin des matchs j’enjambais le fossé séparant les tribunes de la pelouse pour aller féliciter les joueurs, comme lors de la finale de la Coupe de France contre Saint-Etienne en 1982, notre premier titre. Nous n’avions pas de tifo estampillé du logo d’un fournisseur, mais des rouleaux de papier toilettes qu’on balançait du haut de la tribune Boulogne à l’entrée des équipes. Un vendredi sur deux, j’en faisais une razzia dans ma pension de Seine-et-Marne, en vue du match du week-end ; un jour, je me suis fait piquer avec un sac plein de PQ avant de prendre le car pour Paris, j’ai eu du mal à donner une explication crédible.

Maillot noir et superstars

Plus tard, j’ai pris une loge au Parc pour la boîte dont j’étais DG et j’ai été invité quelques fois au Carré VIP du temps où Colony Capital détenait le club. Cela m’a permis d’apprécier le chemin parcouru et de me dire que j’avais quand même pas mal réussi dans la vie. Il y avait moins de célébrités qu’aujourd’hui en tribune présidentielle et pas encore de conciergerie à l’accueil des loges, comme dans les grands hôtels, pour réserver un voyage ou louer une voiture… A l’époque, on venait juste au stade pour voir du foot et encourager les mecs qui portaient nos couleurs.

J’ai vu jouer le PSG des centaines de fois au Parc et j’ai commencé à ressentir le malaise dès le début de l’ère qatarie. La première année, à la mi-temps des matchs, ils passaient une pub surréaliste en anglais pour la banque QNB, personne ne pigeait rien au message et les clients potentiels ne devaient pas être foule parmi les spectateurs. La posture de nouveau riche ignare devint embarrassante le jour où David Beckham, l’idole de Manchester, fut accueilli au Parc sur l’air de Hey Jude des Beatles, le groupe de la ville rivale de Liverpool. Beckham dont la fin de carrière fut célébrée comme s’il était un gars de chez nous, alors qu’il n’avait porté notre maillot qu’à quatorze reprises. Ce maillot qui fut ensuite maltraité chaque année un peu plus, au gré des lubies mercantiles d’experts en marketing : réduction a minima de la traditionnelle bande du milieu, disparition du berceau de Louis XIV dans le blason censé représenter l’histoire de l’institution, et jusqu’aux couleurs, le rouge et le bleu, remplacées par un noir prémonitoire le jour de la dernière humiliation en date, contre Manchester.

Je m’ennuie moins au Parc, mais…

Nos généreux actionnaires ont cherché la notoriété dans une politique d’acquisition de marques individuelles en fin de cycle (Beckham, Ibrahimovic, Alves, Buffon), négligeant de retenir les jeunes formés au club (Sakho, Rabiot), qui auraient pu incarner la pérennité de son esprit, comme le fit dans les années 80 un Luis Fernandez. On ne peut que souhaiter la fin de cette politique de recrutement à courte vue, qui prive nos espoirs locaux des places de titulaires nécessaires à leur progression (Areola, Kimpembe).

Bien sûr, il y a une part d’ambiguïté dans mon jugement. J’ai adoré voir Zlatan inventer pour nous des gestes inédits, j’ai goûté les titres accumulés au cours des dernières années et notre domination hexagonale, et je me suis moins emmerdé au Parc depuis 2011 (date du rachat par le Qatar) qu’au cours de la décennie précédente. L’ambiance y est redevenue parfois digne des grandes années, grâce au CUP, nouveau groupe d’ultras magnifiques installé tribune Auteuil. Mais si le PSG reste mon club, ce n’est pas parce qu’il a recruté Neymar, pas parce qu’il est le plus beau sur le catalogue du foot mondialisé et que je l’ai choisi après avoir fait mon shopping entre le Barça, le Bayern ou la Juve, même pas parce qu’il gagne, mais simplement parce que je suis d’ici, j’y ai grandi et passé l’essentiel de mon existence. Si j’étais né à Marseille, j’aurais supporté l’OM, bien évidemment. Les clubs peuvent changer de propriétaires, les supporters ne changent pas de club, pas dans ma vision romantique du foot en tout cas.

Rendez-nous Hechter !

Alors je sais, l’évolution de ce sport est sans doute irréversible. Et elle a du bon, je le reconnais, comme le prouve la qualité extraordinaire de certains matchs de Champions League, à l’image du récent Real-Ajax. Mais, tant pis si je passe pour un vieux con, je préférais le PSG de Hechter, avec sa double billetterie, à celui du Qatar, avec ses gazo-dollars.

Les spécialistes ont expliqué les multiples raisons du fiasco du PSG en coupe d’Europe sous la présidence de Nasser Al Khelaifi. Il me semble qu’elles se résument toutes en un péché originel : les dirigeants ont développé un business, avec un succès indéniable, mais ils ont oublié de faire grandir un club, qui est fait d’attachement à une histoire (mise en valeur des anciens, respect de l’institution) et d’adhésion collective à une identité (le blason, le maillot). Je me demande d’ailleurs si ce raisonnement ne fonctionne pas aussi en politique.

Les poteaux étaient carrés

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Je suis né la même année que PSG

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Fabienne Pascaud, plus ridicule que précieuse

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Fabienne Pascaud. Photo: Fernand Michaud / gallica.bnf.fr

Sur France Inter, l’émission « Le Masque et la plume » est un bonheur d’intelligence critique. La chroniqueuse de Télérama et spécialiste du poncif Fabienne Pascaud fait figure d’exception. 


Si je lis peu mon contemporain, si je vais peu au cinéma et encore moins au théâtre voir ce que produit l’époque, je le dois sans doute au flair que j’ai développé pour la médiocrité ambiante et à une certaine intuition pour l’imposture moderne, mais pas seulement. Je n’échapperais pas à la plupart des indigestes navets que le monde culturel nous sert aujourd’hui sans répit, sans l’aide précieuse ni les conseils avisés des professionnels de la critique qui s’attablent chaque dimanche soir autour de Jérôme Garcin pour donner à entendre sur France Inter le meilleur des spectacles joués à Paris et en province dans l’émission « Le masque et la plume ». Il suffit d’attendre qu’un film ou qu’une pièce soit diffusé à la télé pour réaliser qu’à la radio, le débat est plus riche que le sujet débattu et le commentaire plus distrayant que l’œuvre commentée. La distribution est toujours inégale et le talent mal réparti, mais entre les auteurs et les comédiens de cette troupe, l’échange des points de vue est souvent un régal. Les uns nous consternent, les autres nous ravissent, et si nous sommes sous le charme, c’est qu’il y a plus de talent, d’esprit et d’humour chez un Nerson ou chez un Neuhoff que dans un film de Philippe Godeau, une pièce de Sébastien Thiéry ou dans un livre d’Édouard Louis.

Mais attention, il est préférable de se demander qui parle avant de prendre au pied de la lettre un avis et de suivre une recommandation. Il faut savoir parfois rectifier le tir et corriger la sentence pour avoir une idée juste de ce qu’on peut éventuellement lire ou de ce qu’on ne doit surtout pas aller voir. Dans certains cas, on peut être sûr de ne pas se tromper en prenant conseil et en ne le suivant pas. Les soirs de théâtre, parmi les boussoles qui indiquent le sud à coup sûr, il en est une particulièrement fiable : Fabienne Pascaud.

Sur un ton tantôt pédant tantôt snob, la dramatique critique de Télérama enfile semaine après semaine les perles les plus mal dégrossies que la paresse intellectuelle et le conformisme bien-pensant puissent produire. On ne l’attend plus au tournant, on la voit venir de loin et tomber en ligne droite dans tous les panneaux que le progressisme imbécile a dressés sur les sentiers battus et rebattus de ses démonstrations. Même si sa voix était travestie, nous saurions que la gourde qui juge Molière misogyne parce qu’il a écrit des personnages de femmes ridicules, c’est Fabienne Pascaud.

On en vient à se demander si c’est pour qu’aucune ânerie politiquement correcte ne se perde et qu’aucun poncif ne nous soit épargné, comme quand elle dit sans rire que l’idée de faire jouer le personnage d’un homme par une comédienne est en soi une idée intelligente, ou qu’elle juge scandaleux qu’un personnage de fiction puisse être à la fois escroc et socialiste, que l’animateur invite une experte dans le maniement du poncif et de l’ânerie : Fabienne Pascaud.

Si l’on ne veut pas perdre son temps à la représentation de l’un de ces montages grossiers par lesquels des metteurs en scène en manque de modestie et en quête de subversion prennent en otage les chefs-d’œuvre de notre répertoire classique pour les mettre au service de l’idéologie de l’époque ; si l’on craint de perdre son humour et son sang froid au spectacle de Phèdre ou de Bérénice, embarquées avec le spectateur dans de véritables galères et condamnées à ramer dans le sens de l’histoire, réquisitionnées pour dénoncer le colonialisme, le racisme, le sexisme ou l’homophobie ; si l’on redoute de souffrir en voyant Cyrano neurasthénique et sans panache ou dom Juan dépressif et pénitent pour avoir trompé des femmes, les deux s’escrimant pour nous servir des leçons de pacifisme, de tolérance ou de féminisme, il faut prendre soin de dégauchir avant de s’en servir les recommandations attendues de Fabienne Pascaud.

Même quand elle doute et qu’elle s’interroge, la tenancière renommée d’une rubrique dramaturgique peut atteindre des sommets dans l’art de pérorer au ras des pâquerettes. Même lorsqu’elle aborde des sujets sérieux, la gardienne du dernier bastion du gauchisme culturel reste comique. Ainsi, en prenant ce raccourci du langage qui trahit un raccourci de la pensée et nous écorche les oreilles, il lui arrive de s’interroger « sur comment » une partie du peuple de gauche, malgré les efforts acharnés de sa corporation, a pu rejoindre le Front national, sans voir, cet épouvantail à populo, qu’elle en est une des nombreuses raisons, sans comprendre qu’une partie de la réponse tient en deux mots : Fabienne Pascaud.

RIC: le triomphe annoncé de la technocratie

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gilets jaunes ric democratie
Gilets jaunes, Bordeaux, mars 2019. Auteurs : UGO AMEZ/SIPA. Numéro de reportage : 00898393_000029

Réclamé par les gilets jaunes, le référendum d’initiative populaire (RIC) aggravera l’inflation législative et le pouvoir des technocrates chargés d’appliquer la loi.


Le mouvement des gilets jaunes, peu organisé, décentralisé à l’extrême et recouvrant une multitude de situations incompatibles et changeantes au gré des « Actes », semble n’être capable que d’une seule réclamation concrète, plus petit dénominateur commun entre les différentes nuances de jaune: le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Il s’agit d’une demande de démocratie plus directe, plus proche des citoyens.

La démocratie représentative, telle qu’elle est appliquée en Ve République, a échoué à prendre en compte toutes les composantes de la société, elle a trahi la souveraineté populaire. Les institutions qui confondent vote et élection, les représentants qui sont considérés tour à tour comme corrompus, pas assez responsables ou même incompétents, le financement des partis politiques, les lobbies, les médias – on en oublie – seraient en cause. Et donc, pour résoudre les problèmes de la démocratie, il faudrait exiger plus de démocratie ! Et qui peut être contre plus de démocratie ? Les élus certainement pas, ils en sont le produit. Les électeurs pas plus. Parce que la démocratie est justement le régime qui leur donne, au moins formellement, la parole et en conséquence, si on devait avouer que la démocratie pose des problèmes par nature, la première piste d’explication deviendrait l’électeur lui-même. Ainsi, le débat sur les limites de la démocratie, conséquences de sa nature même, ne peut pas exister faute d’orateurs. Et c’est pour cette raison que si la démocratie malfonctionne, seule une dose plus grande encore de démocratie peut être exigée.

Aggraver le mal

Suivant la même logique, Staline justifiait la répression des opposants en formulant la thèse de l’accentuation de la lutte des classes pendant l’étape de construction du socialisme: plus le régime s’installait profondément dans le pays, plus ses ennemis se faisaient menaçants et empêchaient sa victoire finale. Ainsi, pour résoudre les problèmes inhérents au système communiste, la réponse était qu’il était nécessaire d’aller toujours plus loin dans la mise en place de ce système. Rien, pas même l’absurde, ne pouvait arrêter cette fuite en avant, au moins tant que des opposants pouvaient être inventés.

Il n’existe bien sûr aucun point de comparaison entre les gilets jaunes et Staline, entre un régime démocratique même que partiellement représentatif et la dictature du prolétariat. Sinon celui que les critiques des échecs de ces deux systèmes appellent une fuite en avant sans possibilité de faire demi-tour.

Le problème est que les preuves ou indices montrant que la démocratie mènerait ou ait jamais mené, à grande échelle, à l’expression de la souveraineté populaire sont très faibles pour ne pas dire inexistants. Et pour la démocratie représentative autant que pour la démocratie directe.

L’hypothèse principale derrière la justification de la démocratie est un modèle reposant sur des individus libres, clairvoyants, rationnels et informés qui ont le choix entre des partis ou des individus clairement situés sur un axe idéologique et sans autre but que d’appliquer ce pour quoi ils ont été choisis. Autant d’hypothèses de travail – jamais validées empiriquement, il va sans dire – qui devraient à peine servir de cadre de réflexion pour un cours magistral à Sciences Po. En fait, le citoyen – chacun de nous – est un acteur social, limité cognitivement, poussé par une construction culturelle, répondant de manière contradictoire à de nombreuses incitations et contraintes et dont la participation à la vie politique est donc extrêmement compliquée à comprendre et dont nous ne connaissons que peu d’aspects aujourd’hui. Autant de raisons qui rendent totalement spéculative l’affirmation que la démocratie serait une manière de révéler les aspirations populaires.

Le règne des lobbies

En l’absence de cadre théorique et de données empiriques, tentons quand même une projection. La façon dont a été récupéré le mouvement initial des gilets jaunes, le fait que les participants au grand débat national leurs soient totalement étrangers et ce qu’on peut imaginer de la fin de cette même consultation géante, tout indique que le résultat de l’application du RIC serait très différent des promesses qu’on nous tient aujourd’hui. Tout d’abord, en diluant les rendez-vous électoraux et en disjoignant les dimensions politiques, le RIC sera sûrement le jouet de tous les groupes de pression, qu’ils soient industriels ou commerciaux, idéologiques, religieux, identitaires… Bref, tous ceux contre lesquels, naïvement et de manière confuse, se dressait le mouvement initial des gilets jaunes.

En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’une bataille électorale est toujours une lutte – rendue pacifique – et dans cette lutte, les plus forts sont souvent les plus concernés, les plus conscients, les plus disponibles et finalement ceux qui ont le plus à gagner. Effectivement un portrait des minoritaires outrés, des élites ayant accès aux médias, des lobbies en tout genre. L’habitant de la périphérie en situation d’insécurité culturelle, le travailleur pauvre, l’indépendant ou le commerçant croulant sous les taxes et impôts, l’heureux qui est né quelque part, de lui, il ne sera plus question. Son seul espoir sera alors le deuxième vainqueur de l’application du RIC: l’administration technocratique. C’est en effet elle qui sera en charge de la mise en pratique de la décision d’un électorat qui ne lui aura donné comme instruction qu’un « oui » ou un « non » autorisant toutes les nuances dans l’interprétation. Et en choisissant parmi ces nuances, les « technos », responsables devant personne et élus par personne, pourront imposer en grande partie leurs vues. Le piège se sera refermé !

Connaissez-vous Marcel Hanoun?

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"Une simple histoire" de Marcel Hanoun

Une simple histoire de Marcel Hanoun, chef-d’œuvre qui préfigure la Nouvelle Vague, ressort en DVD.


Une simple histoire est le premier long-métrage de Marcel Hanoun. Tourné un an avant les grands débuts de la Nouvelle Vague, il en possède quelques caractéristiques évidentes : comédiens débutants, tournage en extérieur dans les rues de Paris avec des moyens techniques très légers (le film a été réalisé pour la télé en 16 mm et dans les conditions du cinéma « amateur »)… L’œuvre bénéficiera d’ailleurs d’un grand soutien de la part de Jean-Luc Godard dans la revue Arts. Pourtant, dès ce premier essai, Hanoun se démarque de ses contemporains et emprunte une voie à la fois personnelle et singulière.

Un air de Bresson

Comme son titre l’indique, le film de Marcel Hanoun ne racontera rien d’autre qu’une histoire minimaliste (une « mère célibataire » – quelle horrible expression !- débarque à Paris avec sa fillette en quête d’un travail qu’elle n’arrive pas à décrocher) inspirée d’un fait divers réel. Ce récit, qui rappelle par certains côtés celui du Signe du lion de Rohmer, accompagne la déchéance d’une femme qui vivote d’abord dans des chambres d’hôtel de plus en plus miteuses avant de terminer dans un terrain vague pour y passer la nuit. Mais la dimension sociale et misérabiliste est constamment transcendée par le style déjà affirmé d’Hanoun.

La première référence qui vient à l’esprit est bien entendu celle de Bresson. On y retrouve le même jeu « blanc » des comédiens, un attachement maniaque aux petits gestes de rien, un intérêt poussé pour les visages et les plus infimes détails. Dans L’Automne, Hanoun fera dire à l’un de ses personnages « Pour moi, le cinéma est un art du retranchement et de la distance ». Cet art du retranchement est déjà à l’œuvre dans Une simple histoire : refus de la psychologie, behaviorisme, éviction de tout élément du passé pouvant éventuellement expliquer la situation de cette femme (qui est le père de la petite fille ? Pourquoi a-t-elle décidé de quitter Lille pour Paris ?…). Quant à la « distance », c’est sur ce pendant qu’Hanoun se distingue de Bresson en brisant l’illusion cinématographique.

Une épure

Dès ce premier long-métrage, le cinéaste dissocie l’image et le son puisqu’une voix-off omniprésente reprend et recouvre les dialogues parfois prononcés par les protagonistes. Ce procédé curieux de désynchronisation permet à Hanoun de réaliser une sorte de portrait « cubiste », entre subjectivité (la voix-off comme énonciation interne) et objectivité (ce qu’enregistre la caméra), entre intériorité et extériorité. Le cinéaste expérimente avec Une simple histoire une nouvelle forme d’écriture cinématographique qui lui permet à la fois de saisir quelque chose du monde (l’exclusion et la misère, l’anonymat des grandes villes…) tout en inventant une manière très personnelle de montrer le processus même de création cinématographique.

Le film est une épure. La voix off, composée essentiellement de phrases neutres et courtes (« je suis allée au parc », « j’ai acheté des sardines »), permet d’aller à l’essentiel et de faire sourdre une émotion qui déjoue les pièges du mélodrame social tout en faisant ressentir la douleur de cette femme, son aliénation, son emprisonnement et sa solitude.

Car au bout du compte, la beauté fragile de ce film tient à la fois à cette forme originale qui transcende l’anecdote sans pour autant l’annihiler. Nous aurions donc envie de reprendre les mots de Godard pour conclure :« Vous n’aimerez peut-être pas Une simple histoire, et vous aurez peut-être raison. Mais si vous n’allez pas le voir, vous aurez sûrement tort. »

Une simple histoire (1958) de Marcel Hanoun avec Micheline Bezançon, Raymond Jourdan (Editions Re :Voir)

Cinéma cinéaste. Notes sur l'image écrite

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La pédophilie est-elle vraiment si catholique?

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©Vatican/Pool/Galazka/SIPA / 00896518_000012

Une émission de France Culture a présenté la pédophilie comme un crime particulièrement répandu dans l’Eglise catholique, par rapport à d’autres clochers. Est-il permis d’en douter?


Dans la première partie de l’émission consacrée à la pédophilie dans l’Église catholique, le dimanche 3 mars à 11h sur France Culture, la philosophe Monique Canto-Sperber évoque à deux reprises « l’ampleur » du phénomène. L’essayiste Thierry Pech et l’ancien ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, tiennent des propos mesurés, celle-ci rappelant que la plupart des violences sexuelles à l’égard des enfants ont lieu au sein des familles. Le politologue Bertrand Badie fait pour sa part observer qu’on doit trouver de semblables affaires du côté du protestantisme ou de l’islam. Tout cela ne satisfait manifestement pas le présentateur de l’émission, Gérard Courtois, directeur éditorial du journal Le Monde, qui s’émeut de ce qu’on ne dise pas un mot d’une singularité du catholicisme, le célibat des prêtres, qu’il qualifie successivement de « dogme » et de « tabou », et qui pourrait bien être en cause ici car, poursuit-il, il n’a pas connaissance que de tels scandales aient lieu chez les protestants. Interrogée, Monique Canto-Sperber concède que le « vœu de chasteté » que font les prêtres pourrait les rendre « vulnérables ».

Délivrez nous de la méconnaissance de l’Eglise catholique

Relevons tout d’abord deux erreurs qui, pour être secondaires relativement au débat, n’en sont pas moins surprenantes de la part de personnes qu’on ne peut présumer incultes : le célibat ecclésiastique n’est pas un dogme et les prêtres ne font pas vœu de chasteté. Un dogme est une assertion considérée comme une vérité fondamentale, incontestable et intangible. Dans l’Église catholique, c’est un article de foi solennellement proclamé par le magistère, par exemple la double nature du Christ ou la transsubstantiation. Ce n’est évidemment pas le cas du célibat sacerdotal puisque celui sur lequel le Christ a fondé l’Église, le premier pape, l’apôtre Pierre, était marié et que des hommes mariés ont été ordonnés prêtres jusqu’au XIe siècle : c’est en effet en 1074, au concile de Rome, que Grégoire VII rendit obligatoire de choisir les membres du clergé parmi des célibataires en Occident. En Occident seulement, car aujourd’hui encore il y a des prêtres catholiques mariés dans l’Église catholique de rite oriental. Le décret Presbytorium ordinis signé le 7 décembre 1965 par Paul VI rappelle que si la « continence parfaite » a toujours été tenue « en haute estime » par l’Église, « elle n’est pas exigée par la nature du sacerdoce, comme le montrent la pratique de l’Église primitive et la tradition des Églises orientales ». Du reste, il y a aussi des prêtres mariés dans l’Église catholique romaine : il s’agit généralement d’anciens pasteurs protestants convertis au catholicisme. Le premier d’entre eux fut un pasteur luthérien marié ordonné prêtre en 1951 avec l’autorisation de Pie XII, mais il y en a eu beaucoup d’autres depuis, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis.

D’autre part, seuls les religieux, c’est-à-dire les membres du clergé régulier – en termes familiers les moines – prononcent un vœu de chasteté (ainsi que de pauvreté et d’obéissance). Les prêtres, c’est-à-dire les membres du clergé séculier, ne prononcent pas de vœux. En revanche, au moment de leur ordination, ils promettent à leur évêque de lui obéir et de demeurer célibataires. Le célibat ecclésiastique ne relève donc ni d’un dogme ni d’un vœu, mais d’une simple règle disciplinaire qui n’est ni nécessaire, ni universelle : elle n’a pas toujours existé et elle n’existe pas partout. Elle est contingente et donc susceptible de changer.

« L’ampleur » de la comparaison

Venons-en maintenant au fond du débat : la question de « l’ampleur » du phénomène dans l’Église catholique et celle de l’incidence du célibat sacerdotal sur ce phénomène. À partir de quand un phénomène a-t-il de l’ampleur ? On voit tout de suite que cette notion ne peut avoir qu’un sens relatif. Une quantité de 1 million n’a pas du tout la même « ampleur » s’il s’agit du nombre d’euros sur votre compte en banque ou du nombre de globules rouges dans chaque mm3 de votre sang : c’est beaucoup dans le premier cas, du moins pour un retraité de l’Education nationale, trop peu dans le second. Étant relative, cette notion ne peut donc avoir un sens intelligible que si elle est mise en relation avec autre chose. Avec quoi ? Ici, avec le nombre de cas d’abus sexuels perpétrés dans une société d’une part, avec celui de l’ensemble des prêtres catholiques, d’autre part. L’étude de référence dans ce domaine est celle du John Jay College of criminal justice de la City University de New York réalisée en 2004. Elle indique qu’entre 1950 et 2002, 4392 prêtres (il y en a 109 000 aux États-Unis) ont été accusés de relations sexuelles avec des mineurs. Un groupe de 109 prêtres concentrait le quart des accusations et un grand nombre des prêtres accusés avaient été innocentés. En fin de compte, les cas avérés concernaient, sur une période de 42 ans, 958 prêtres, soit 1% des prêtres américains. Dans une interview donnée au journal Le Monde le 8 avril 2010, Philip Jenkins, professeur à l’Université de Pennsylvanie et auteur d’un ouvrage sur ce sujet déclarait : « Quant à savoir si ce chiffre est bas ou élevé, nous n’en avons aucune idée. Aucune étude portant sur un autre groupe religieux, ou sur d’autres institutions en relation avec des enfants n’ayant été menée avec la même ampleur et le même niveau de détail. Je sais juste que certaines études montrent un taux d’abus supérieur dans les écoles laïques, mais les preuves scientifiques ne sont pas assez consistantes ». En France en 2010, il y avait 9 prêtres emprisonnés pour des faits de pédophilie, 45 qui avaient déjà été condamnés et 51 qui étaient mis en examen. À supposer que tous les mis en examen aient été reconnus coupables, cela représente un total de 105 prêtres sur les quelque 20 000 qui exercent leur ministère dans notre pays, soit 0,5 % d’entre eux. L’ONPE (Organisme national de protection de l’enfance) a recensé 20 200 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs en 2015 et 19 700 en 2016. Pour l’ensemble de ces faits, en 2017, 70 prêtres étaient mis en examen ou condamnés. Est-ce un phénomène d’une grande ampleur ? Si 70 personnes issues de l’immigration arabo-musulmane étaient condamnées ou mises en examen pour un total de 20 000 crimes et délits, soit 0,35%, parlerait-on d’un phénomène de grande ampleur ?[tooltips content= »Rappelons que selon Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’intérieur, 50% des infractions constatées sont imputables à des jeunes « dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine » ; que selon le sociologue Farhad Khosrokhavar, le pourcentage de détenus musulmans s’élève de 50 à 80% dans les établissements pénitentiaires des quartiers sensibles. C’est beaucoup plus de 0,35%, mais je n’ai jamais entendu aucun média présenter cela comme un phénomène « de grande ampleur ». »]1[/tooltips]

Les laïcs sont (beaucoup) plus concernés que les prêtres

Demandons-nous enfin si le célibat sacerdotal peut être mis en rapport avec la pédophilie. Selon l’OMS, en Inde, pays qui compte moins de 2% de catholiques, 40% des enfants sont victimes d’abus sexuels. Aux États-Unis, la plupart des cas recensés chaque année ont lieu au sein des familles. En France, selon le SNATEM (Service national téléphonique d’accueil de l’enfance maltraitée), il s’agit d’inceste dans 75% des cas. Selon le Réseau irlandais de crise sur les viols, dans 50,8% des cas les agresseurs sont des parents et dans 34% des proches, voisins ou amis de la famille. Dans 6,3% des cas seulement les prédateurs sont des figures d’autorité telles que instituteurs, moniteurs de colonie ou prêtres. Cela concorde avec le constat de l’Unicef en 2016 selon lequel 94% des auteurs d’actes pédophiles seraient des proches. Il en résulte donc, pour le dire en termes durkheimiens, que le célibat ecclésiastique constituerait plutôt un « coefficient de préservation » par rapport à la pédophilie. Dans ces conditions, plutôt que de marier les prêtres, ne serait-il pas plus raisonnable d’ordonner les laïcs ?

Les imams, n’en parlons pas

Il serait intéressant de pouvoir comparer le nombre de cas de pédophilie avérés chez les prêtres catholiques et orthodoxes, les pasteurs protestants, les imams et les rabbins, mais aucune étude scientifique n’est disponible à ce sujet. La rumeur, invérifiable, veut qu’ils soient particulièrement nombreux chez les imams. Ce qui est avéré, en revanche, c’est que certains d’entre eux n’hésitent pas à en faire l’apologie. Ainsi Chems Eddine, l’Imam vedette de la chaîne algérienne Ennahar, a justifié dans les termes suivants, sur les ondes de la radio Jil FM, le 8 avril 2013, le viol d’une fillette de 12 ans par un homme de 37 ans : « Lui, il a 37 ans dans le corps, mais dans l’esprit il a le même âge que la fille […] il se peut qu’il soit adulte même dans son esprit et que cette fille de 12 ans soit mûre. 12 ans, mais c’est une femme ! ». En France également, l’Imam Khattabi de la mosquée Aïcha de Montpellier aurait procédé à une semblable apologie, assortie d’une justification coranique, dans un prêche du 31 mai 2013 à la Grande Mosquée de Montpellier : « Aïcha, le prophète l’a demandée en mariage à 7 ans et il a consommé son mariage avec elle à 9 ans ». Et il est vrai que Mahomet est, dans la religion musulmane, le « bel exemple » à suivre. L’Imam Khattabi aurait poursuivi son prêche de la façon suivante : « Dans l’Islam, la question, ce n’est pas une question d’âge, c’est une question pubère ou non pubère, prêt ou non prêt, prête ou non prête. »

À ma connaissance, aucun curé n’a jamais tenu de propos justifiant la pédophilie dans son sermon dominical, mais si cela avait été le cas, on peut présumer que les médias s’en seraient émus davantage que dans le cas de l’imam Khattabi. Leur discrétion ici tient sans doute à ce que l’islam est seulement la « deuxième religion de France », négligeable à ce titre.

Le Monde proteste

Gérard Courtois nous disait n’avoir pas eu connaissance de scandales pédophiliques « depuis une ou deux décennies » chez les protestants. C’est étonnant. En effet, le 20 juillet 2010, son journal Le Monde publiait un article titré « L’Église protestante allemande décapitée par les scandales » et sous-titré « Les révélations en série de cas d’abus sexuels sur mineurs touchent à présent l’Église protestante ». On y apprenait que ces scandales avaient contraint Maria Jepsen, évêque de Hambourg, à démissionner de son poste pour avoir protégé un pasteur pédophile. Et beaucoup plus récemment, le 13 février dernier, le même journal Le Monde publiait un article titré « Aux États-Unis la principale Église protestante rattrapée par le scandale des abus sexuels ». On y apprenait que 400 pasteurs baptistes de la Southern Baptist Convention (SBC) étaient impliqués dans des abus sexuels concernant plus de 700 victimes, la plupart mineures.

On conseillera donc à M. Courtois de lire les articles publiés par le journal qu’il dirige.

Anne-France Dautheville, « la vieille qui conduisait des motos »

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anne france dhauteville moto
Anne-France Dhauteville. Crédit : Philippe Matsas/Opale.

Anne-France Dautheville fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines. Elle se confie dans La vieille qui conduisait des motos.


Dans une époque où le jeunisme est encensé, la vieillesse demeure l’un des derniers îlots de résistance. Comme si le souffle de vie y était plus intense, moins formaté et très éloigné de cette sagesse béate vendue dans les spots de publicité. Les fuites urinaires et les dentiers défaillants n’incitent guère à un enthousiasme exagéré. Vieillir, c’est se révolter contre un corps qui lâche sans pouvoir agir, sourire à ses errements du passé, jouir par la mémoire et surtout ne plus se voiler la face. S’accepter tel que l’on est/naît est un chemin long et tortueux comme les routes piégeuses du Pakistan dans les années 70. Parler enfin avec une liberté totale à un moment de notre histoire où l’opinion est cadenassée, verrouillée et prisonnière d’un immobilisme de l’esprit.

La jeunesse est un naufrage

Un vieux, ça peut se permettre de l’ouvrir et de foncer droit devant. À vrai dire, les jeunes m’ennuient. Leur optimisme (feint ou non) me déprime. Leur indolence mêlée à cette certitude de tout savoir a quelque chose d’un peu ridicule. J’ai toujours préféré la compagnie des vieilles personnes, tous les enfants uniques me comprendront. Dans les familles où la motocyclette animait les repas du dimanche midi, où Giacomo Agostini et Sammy Miller étaient mis sur un même plan d’égalité que Lagarde & Michard, la figure d’Anne-France Dautheville m’était familière.

Et j’ai suivi le vent, son livre paru en 1975 dans la collection « L’aventure vécue »  de Flammarion puis ressorti chez Payot en 2017, tenait crânement sa place dans notre bibliothèque. Sur les rayons, il voisinait avec des encyclopédies de jardinage et les œuvres complètes de Michel Déon. Je remercie encore mes parents pour leur éducation plus éclectique qu’académique. Nous possédions même La piste de l’or, le récit d’un périple long de six mois, soit 21 051 km en Amérique du Sud, au guidon d’une Honda 250 XLS et cette phrase d’ouverture qui me revient aujourd’hui : « J’ai eu envie de chanter et envie de vomir ». Anne-France Dautheville, protestante au visage d’ange, fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines.

Le vieux monde hostile aux frêles jeunes femmes

Aujourd’hui où les expéditions sont balisées comme les discours de technocrates, on peine à imaginer cet ancien monde totalement sauvage et hostile pour une frêle jeune femme. Avant de devenir sur le tard l’égérie de la marque Chloé, Anne-France était l’une de ses beautés inaccessibles, où le charme naturel et l’audace gamine étaient des passeports pour l’aventure. Cette petite française, ex-cadre de la réclame, allait donner un sens à sa vie en rencontrant les autres, sans peur et fausse pudeur. La moto fut son meilleur interprète. Celui qui n’a jamais vu Anne-France chevauchant sa chétive Kawa 100 cm3 avec un manteau façon lévrier afghan ou portant cette robe à fleur légère comme les blés ne connaît rien à la puissance de l’imaginaire. En escarpins à lanières ou en veste de cuir cintrée, cette fille-là était terrible !

Les années n’ont pas entravé sa séduction. Celle qui a eu mille vies et fut emportée au gré de ses reportages partout sur la planète, se confie dans La vieille qui conduisait des motos aux éditions Payot. Aucun risque de supporter un témoignage gnangnan, vaguement moralisant, cette motarde parle cash ! Dans ce bric-à-brac de souvenirs, entre morceaux d’Histoire de France, propos plus intimes et plaisir de rouler en deux roues, elle se raconte sincèrement. « Quand on conduit une moto, il est utile de savoir s’arrêter d’urgence et de se faire l’idée qu’un jour, il faudra tuer pour survivre » dit-elle, avec un humour aussi décalé que le moteur boxer bicylindres Béhème. Cette vieille n’oublie jamais d’installer son antique moto sur la béquille centrale et de se nourrir en croque-monsieur, signes de longévité pour la machine et sa pilote.

Avec le temps, va…

Toujours lucide, elle ne fait pas l’impasse sur la disparition du désir : « Je suis vieille, parce que les garçons ne me voient plus et parce que j’ai compris, que toute ma vie, la nature m’a roulée. Mais cela m’a été bien agréable ». Anne-France Dautheville ne se plaint pas et ne revendique rien. Sa dignité face aux coups durs nous élève. Elle n’a pas fait fortune. Elle a écrit des livres. Elle a ouvert les gaz pour se sentir vivante. Cette manière d’appréhender l’existence nous inspire le respect.

La vieille qui conduisait des motos, Anne-France Dautheville, Payot Voyageurs.

Avec Sylvie Le Bihan, Capri n’est pas fini

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sylvie lebihan amour propre
Sylvie Le Bihan. Auteurs : EREZ LICHTFELD/SIPA. Numéro de reportage : 00699534_000031

Amour propre, un roman de Sylvie Le Bihan beau comme un sursaut d’orgueil. Avec la Casa Malaparte de Capri comme dernier terrain vague.


Il est des livres qu’on ne voudrait jamais finir. Amour propre, de Sylvie Le Bihan fait partie de ceux-là. Giulia, l’héroïne du roman, divorcée, décide de prendre le large et de quitter ses trois enfants pour retrouver la femme qu’elle n’est plus. Elle affirme : « Je suis là pour oublier la mère et renouer avec la femme. » Et où se trouve-t-elle ? Dans un lieu devenu mythique depuis de tournage du Mépris, de Godard, la Casa de l’écrivain Malaparte. C’est dans cette maison gigantesque, étrange, dominant la mer bleue cernant l’ile de Capri que Giulia écrit, protégée par l’esprit de Malaparte et le fantôme de son chien, Fedo, adopté par l’écrivain lors de son exil ordonné par Mussolini sur l’île de Lipari. Cette découverte de l’intérieur de la Casa construite « come me » est grandiose. On avance pas à pas, on en oublie presque la trame romanesque, le pourquoi de cette longue visite, en novembre, sous un ciel changeant, tantôt protecteur, tantôt maléfique, à l’image de la vie et des destinées qui la façonnent. La mère de Giulia, Laura, est partie peu après la naissance de sa fille, laissant un livre, La Peau, de Curzio Malaparte. Pourquoi est-elle partie ? Ou a-t-elle fui ? C’est le moment pour Giulia de tenter de répondre à ces questions et de faire le point sur sa propre existence.

Originalité, j’écris ton nom

Les thèmes abordés demandent un certain courage. Ça change des romans qu’on ne cesse de nous proposer, charriant les bons sentiments, rédigés sous le regard implacable d’une société codifiée, verrouillée par la brutalité du primat de l’économie. Une femme est faite pour avoir des enfants, elle doit se sacrifier pour eux, ils sont la source principale de son bonheur. Dire le contraire entraînerait la mise à l’index de la femme devenue soudain « sorcière ». Giulia, pourtant, brise le silence. Elle redevient actrice d’une vie qui lui échappait totalement. Il était temps, car elle était épuisée. Et si seule, au fond. Épuisée par de grands ados incapables de se prendre en main, surprotégés, inadaptés aux bouleversements mondiaux qui s’annoncent. Il s’agit de la génération « Snowflakes », des jeunes allergiques à l’effort et à la dureté de la vie. La page 137 explique le déclin de l’Occident. L’auteur écrit : « Une génération de ‘’moi, moi’’, dorlotée, qui s’effondre et devient suicidaire quand la connexion internet tombe en rade. » Les parents sont complices. L’auteur poursuit : « Et nous les ‘’parents – hélicoptères’’, fan club de notre progéniture, qui leur tournons autour, sur la pointe des pieds, pour ne pas risquer de perturber leur bien-être tout en engueulant le service technique SFR. » Constat sans concession d’une société qui fonce dans le mur. L’auteur, par la voix de son personnage principal, Giulia, confesse : « Je me mentais à moi-même, faisant voler en éclats les valeurs sur lesquelles ma génération s’était construite. » Un suicide collectif, en somme.

Examen de conscience chez Malaparte

Tout ça écrit du haut (32 mètres) de la terrasse de la villa Malaparte (32 marches), symbole d’un homme seul, ayant osé regarder la vérité en face, ce soleil qu’il imaginait aveugle.

Giulia poursuit son examen de conscience dans le refuge de Curzio, l’enfant triste d’un pays qui s’est donné à Mussolini, avant de succomber au charme des soldats américains, avec leurs chewing-gum et bouteilles de Coca-Cola. Elle parle à Maria, la femme qui habite non loin de la Casa, en charge des écrits non publiés de l’auteur de La Peau. Giulia avoue qu’elle est une mère imparfaite, qu’elle a eu son premier enfant sous la pression sociale, par mimétisme, parce que tout le monde autour d’elle en avait. Elle transgresse la loi de la nature, bouscule les mentalités les plus conservatrices, elle scandalise par ses propos qu’elle couche sur la page vierge. Elle suit les pas de Curzio, l’écrivain inclassable, extravagant, libre, oui, libre comme le Grecco, ce vent impétueux qui gonfle les flots. Elle redevient femme en osant décrire la future mère déformée par la grossesse. « Mes dix-huit kilos pris en neuf mois, confesse Giulia, et que je mis dix-huit mois à perdre, mes crises de sciatique qui ajoutaient un boitement à ma démarche éléphantesque, mes seins qui gonflaient à en péter les veines apparentes. » Elle évoque encore, dans une démarche cathartique, son cul de babouin « à cause des hémorroïdes », après la libération par les « voies naturelles ». Dans un style violent, diablement efficace, elle dit qu’elle est la pire des mères, « celle qui aime ses enfants mais qui ne peut s’empêcher de regretter d’en avoir eu. » L’écrivain n’est pas là pour distraire, mais pour révéler certaines vérités que la société veut passer sous silence. Il refuse l’avortement mental. Malaparte est un écrivain de cette trempe. Sylvie Le Bihan aussi.

Rien n’est laissé au hasard dans ce roman. Sa construction est habile, sa fin inattendue. Amour propre devrait même trouver un réalisateur audacieux, un nouveau Godard… Mais BB ne tourne plus depuis belle lurette et Piccoli attend la mort sans s’en rendre compte. Il ne reste que la Casa Malaparte qui résiste à tout, en particulier aux béotiens qui la photographient sans jamais avoir lu une ligne de Curzio, qui disait : « Qu’ils pensent ce qu’ils veulent de moi, ils ne penseront pas ce qu’ils devraient en penser. »

Sylvie Le Bihan, Amour Propre, JC Lattès.