Alors que la Commission européenne pourrait s’opposer, mercredi, à son projet de fusion avec Siemens Mobility, Loïk Le Floch-Prigent revient sur l’histoire d’Alstom, marquée par plusieurs erreurs stratégiques.


L’industrie électromécanique a été une page glorieuse des ingénieurs, techniciens et ouvriers français, centrales électriques à charbon, à gazole, à gaz, centrales nucléaires, transport ferroviaire, construction navale, réseaux électriques, alternateurs, transformateurs, réseaux, turbines hydrauliques, turboalternateurs… Notre pays a toujours été à la pointe de la technologie et parmi les quatre ou cinq qui pouvaient répondre aux appels d’offres internationaux.

Compte tenu de la taille des marchés et de la puissance de la concurrence, il a fallu concentrer sur un « champion » la plus grande partie des fabrications tout en irriguant un tissu industriel très diversifié pour les composants. Après bien des péripéties ce rôle à été dévolu à Alstom à l’aube de la mondialisation.

Des erreurs stratégiques dont je tairai les auteurs (trop nombreux) conduisent à un premier sinistre en 2004 qui conduit à un engagement en capital de l’Etat (un zeste de nationalisation pas si fréquent !) suivi par un relais confié en 2006 à l’entreprise Bouygues. La restructuration financière qui suit conduit à faire partir en Norvège la construction navale… reprise ensuite par des Coréens, tandis que ses résultats s’améliorent. Et comme tout va bien, nous sommes en train de la céder aux Italiens. Le reste, un gros reste, ce sont les investissements dans l’énergie (70%) et les transports (30%), avec des pépites connues et reconnues, les turbines hydrauliques, les turboalternateurs Arabelle (nucléaire) et les réseaux (grids). Il y a une grande faiblesse, les turbines à gaz, où, après une association bancale avec General Electric, on va acheter les actifs du suédois suisse ABB, ce qui sera le début de pertes abyssales qui vont finir par mettre en danger toute l’entreprise. C’est sans doute la pire erreur stratégique car, après l’achat d’un matériel qui n’est pas au point, la compagnie persiste et passe des années à élargir le trou, alors que General Electric se partage le marché avec Siemens. Cet orgueil mal placé sera le chant du cygne pour l’entreprise qui ne voudra pas en démordre jusqu’au suicide final.

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Certes, pendant les années 2012-2013 ce n’est pas un lit de roses, mais le carnet de commandes est bien rempli et le soutien de l’actionnaire de référence, Bouygues, permet de répondre convenablement aux appels d’offres. Mais cet actionnaire a aussi investi dans le téléphone, où la concurrence est rude, et il déclare vouloir sortir d’Alstom ! Cette annonce discrète va avoir des conséquences dont on peut dire aujourd’hui qu’elles sont insensées. Les dirigeants de la société s’agitent pour trouver des solutions stratégiques tout en disant aux salariés que tout va bien, ils échafaudent des hypothèses toutes brillantes, tandis qu’ils calment tous les commentaires : « Il n’y a pas le feu » ! Ils engagent des projets de fusion d’activités avec les chinois de Shangaï Electric sur la vapeur (pour le charbon), avec les russes pour le ferroviaire et, début 2014, une indiscrétion de Bloomberg annonce que le groupe vend 70% de son activité, l’énergie, à son concurrent General Electric. Le monde industriel tombe de l’armoire, le monde politique se déchire, et après des épisodes peu glorieux où la naïveté côtoie le mensonge, où la manipulation règne avec un budget de communication indécent, l’opération finit par se faire… au détriment des intérêts français, des salariés d’Alstom (ou du moins de la majorité d’entre eux) et de l’industrie nationale.

Que s’est-il passé ?

Après plusieurs années d’hypothèses variées, de commissions d’enquête, d’auditions parlementaires, d’investigations… et de déconfitures en cascade de General Electric, avec déjà deux changements de président et encore plus de stratégies, on peut commencer à y voir clair, mais les acteurs principaux de cette catastrophe sont encore vivants et indemnes, même puissants, et il est devenu difficile de faire entendre une autre musique que l’officielle. Si les journaux ont eu du mal à imprimer les interrogations des experts industriels du secteur, des livres ont été publiés, celui de Jean-Michel Quatrepoint, Alstom, scandale d’Etat, en 2015  et plus récemment celui de Fred Pierucci, Le Piège Américain, en Janvier 2019.

Il n’y a pas de rationalité industrielle à la vente du département « énergies » à General Electric. Certes, la présentation faite par les deux complices était martelée avec force, mais la disparition d’Alstom « énergies » dans son concurrent américain n’était dans l’intérêt ni de l’un ni de l’autre. Cultures et compétences étaient peu compatibles, et 1+1 ne pouvait pas faire 2. Par ailleurs, le matraquage disant que le département « transports » allait connaitre des jours heureux avec l’autonomie était une stupidité, et il n’a pas fallu deux ans avant que la vérité n’éclate : Siemens va racheter Alstom « transports ». C’était évident, présenté par tous les spécialistes des secteurs en cause, et seuls les manipulables et les malhonnêtes pouvaient affirmer l’inverse. Les soi-disant « co-entreprises » 50/50 n’ont jamais existé, elles avaient pour fonction de sauver la face et cette histoire a été réglée définitivement : c’est General Electric le propriétaire, point barre.

Le bateau General Electric, loin d’être le refuge réparateur, est ivre d’un secteur « énergie » en pleine interrogation, et on ne sait plus ce qui restera d’un conglomérat parmi les plus puissants des Etats-Unis et du monde pendant les dernières décennies. On a donc cédé un des fleurons industriels nationaux à une image déjà fortement écornée. Mensonge et trahison, incompétence et arrogance ? Un peu de tout cela.

Il y a d’abord une procédure américaine démarrée en 2010 sur les pots de vin versés par Alstom. La direction de l’entreprise répond favorablement à la demande de coopération du Département de la Justice américain, mais ne semble pas avoir agi en conséquence. En 2013, deux de ses cadres américains, puis un Français sont arrêtés aux Etats-Unis et incarcérés. L’aventure du Français, Fred Pierucci, est racontée dans son livre. Il est désormais libre après 25 mois de prison américaine dans des conditions horribles, après abandon total de son entreprise. Les étapes de son calvaire coïncident jour par jour avec celles de la prise de contrôle de General Electric sur Alstom « énergies ». Troublant.

General Electric s’est servi de ses bonnes relations avec le Département de la Justice américain pour le rachat de plusieurs autres entreprises européennes, certes plus petites qu’Alstom. Ceci avait déjà été soulevé lors de la phase critique des négociations, mais un nouvel examen en rajoute au trouble.

Par ailleurs, aucun des dirigeants engagés dans la négociation General Electric n’a été inquiété alors que quatre de leurs collaborateurs subissaient interrogatoires et incarcérations. D’où la question centrale : et si tout cela avait été un leurre et n’avait eu pour but que de faire échapper  la direction d’Alstom à la justice américaine ?

Les résultats sont là : notre pays a perdu la main sur trois secteurs dans le domaine de l’énergie et sur le transport ferroviaire.

En ce qui concerne l’énergie nous étions les leaders mondiaux de l’hydraulique, notre compétence s’étiole ave la compression des effectifs et la perte de marchés peu compatibles avec le caractère américain de la firme, nos turboalternateurs Arabelle équipaient une centrale nucléaire sur deux dans le monde, notre souveraineté demain sur les marchés extérieurs est désormais fragile, et les réseaux (grids) qui sont essentiels dans la nouvelle façon de concevoir les usages électriques sont à la dérive avec le nouvel actionnaire.

Pour les transports, il était clair que nous étions les leaders mondiaux et qu’il nous a fallu passer chez Siemens pour avoir une chance de résister au monstre chinois de la spécialité.

La bonne solution, si Bouygues voulait vraiment quitter l’actionnariat d’Alstom en 2013, était une coopération entre égaux avec Siemens. Les Allemands y étaient prêts, mais beaucoup avaient un autre agenda que l’intérêt d’Alstom et de la France.

L’affaire est-elle finie ?

Tous les spécialistes des secteurs concernés vous diront que tout est encore possible en ce qui concerne l’énergie, si la France le veut vraiment. General Electric n’a tenu aucun de ses engagements et est particulièrement mal en point. On peut négocier.

La partie « nucléaire » est de la souveraineté, il reste une « golden share » et la mise à disposition des brevets en ce qui concerne Arabelle. Le contrat de maintenance sur les réacteurs existants est solide, il peut permettre à une entreprise « Alstom-Arabelle » de vivre.

L’hydraulique est mal en point, les compétences existent encore, il suffit de les maintenir et d’aller chercher les commandes dans les pays qui ne veulent plus les Américains chez eux, c’est encore de la volonté et un peu d’argent.

Pour les réseaux, les Chinois viennent de racheter ceux d’ABB, il reste en Europe Siemens qui a une avance nette, il est de l’intérêt de tout le monde en Europe que se maintiennent au moins deux sociétés, et les Américains ne peuvent pas comprendre l’évolution électrique de notre continent.

Les compétences existent, on parle de centaines de millions et il y va de l’avenir de la France : on ne peut pas en faire l’économie et on ne pourra oublier ceux qui nous ont mis dans une telle panade que lorsque Alstom « énergies » refleurira. Il est donc dans l’intérêt de tous de pousser à trouver des solutions.

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