L’écrivain kabyle Karim Akouche n’a cessé d’ajouter des pages à son œuvre depuis son arrivée au Québec en 2008. Dans son dernier roman intitulé La religion de ma mère qui vient de paraître en France aux éditions Écriture, Karim Akouche explore plusieurs thèmes qui vont de la dépossession à la perte de repères identitaires chez les peuples conquis. En effet, sans jamais se limiter à cette seule dimension politique, Akouche plaide dans ce livre pour la permanence de l’enracinement culturel dans un monde anomique où l’aliénation devient partout la norme.

Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, le personnage principal, Mirak, entreprend un long périple introspectif qui le mènera aux confins de sa propre psychologie. Mirak part de Montréal, où il habite, pour aller enterrer sa mère dans une région bien particulière de l’Algérie. Un seul pied posé sur le tarmac africain, c’est le désenchantement.

L’Algérie entre violence, misère et vengeance

Mirak est l’exilé des exilés. Mirak, c’est celui pour qui l’exode rime moins avec une évasion romantique qu’avec une souffrance intérieure dont personne ne peut vraiment se remettre. Comme Abraham dans la Bible, Mirak erre d’une région à l’autre en laissant tout derrière lui. L’arrachement à son pays, jamais il ne pourra en guérir. Mais nul ne saura vraiment si le personnage central souffre davantage du fait de son éternel exil que de la piètre condition de ses compatriotes qu’il est forcé de constater à nouveau.

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Akouche parle, entre autres, d’une Algérie schizophrène qui a fait de l’islam son fonds de commerce idéologique au détriment de la liberté. L’écrivain parle aussi d’une Algérie bipolaire qui oscille entre une certaine joie de vivre et la rigueur mortifère de cette religion d’État. La jeunesse voudrait bien passer à autre chose, mais elle semble trop orgueilleuse. Mirak le ressent bien : si l’Algérie avait eu les qualités de sa défunte maman, peut-être aurait-elle pu incarner autre chose que la violence, la misère et la vengeance.

L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est donc un pays profondément divisé qui continue de faire d’innocentes victimes au lieu d’en finir avec la crise politique qui l’afflige depuis son indépendance. L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est un régime autoritaire qui continue de faire payer aux habitants de la Kabylie son flagrant manque d’envergure et de légitimité. Un pays qui a décidé de se couvrir dans les verts étendards de l’islam pour mieux se faire croire qu’on lui a confié une mission divine. L’Algérie est une anti-Marianne refusant que la Kabylie prenne en main son propre destin.

Des identités meurtrières aux identités meurtries

Et partout dans ce poignant récit, c’est la terre qui domine. Le terroir est tangible, les écosystèmes sont des tableaux. Les paysages décrits par Akouche apparaissent comme des aquarelles pleines de sensorialité et de sensibilité. Les plantes poussent vigoureusement entre les carreaux des pavés, et les fruits sont aussi juteux que ceux du paradis perdu. Dans un rythme soutenu, la rusticité de la vie y est décrite avec une grande tendresse. D’un bout à l’autre du roman et sans aucun cliché, le narrateur fait l’éloge de ce qu’il y a de plus noble dans la simplicité. Un art de vivre, finalement, que pratiquait sa maman.

Au fond, ce que constate Mirak, c’est que la religion de sa mère est tout simplement la religion des hommes. Un culte bienveillant de cette Humanité nue, dépouillée, abandonnée par un Créateur indifférent. Ce qu’il y a de plus universel dans ce roman, c’est bien ce rapport au deuil : perdre sa mère, c’est réaliser qu’on est seul au monde.