Réfugié au Canada, l’écrivain kabyle algérien Karim Akouche est connu pour ses courageuses prises de positions contre l’islamisme. Pour Causeur, il analyse le bras de fer entre le système Bouteflika et le peuple, non sans écorner l’historiographie officielle algérienne.


Jérôme Blanchet-Gravel. Karim Akouche, vous êtes un écrivain et dramaturge algérien (kabyle) reconnu dans votre pays d’origine, en France et au Québec. Vous habitez toujours Montréal, métropole québécoise, même si vos projets vous emmènent régulièrement à Paris. Comment la crise actuelle est-elle perçue par la communauté algérienne au Québec ?

Karim Akouche. Les Algériens du Québec perçoivent ce vent de révolte diversement, souvent avec espoir et crainte mêlés. Globalement, hormis les opportunistes qui ont intérêt que perdure le régime actuel, tout le monde applaudit. Mais la nature des aspirations varie selon les convictions des uns et des autres. Les plus lucides sont non seulement pour le départ de Bouteflika, mais pour la fin de tout le système. Les plus déterminés sont contre cet État artificiel qui nie leur existence, qui a fait d’eux des citoyens de seconde zone.

Dans un article publié récemment dans Libération, vous écrivez que la jeunesse algérienne ne doit pas se « laisser voler ses rêves », même après le renoncement au pouvoir du président Bouteflika. Selon vous, le combat des Algériens pour la liberté ne fait que commencer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Bouteflika veut mourir sur le trône. Comme un morpion, il refuse de desserrer les pinces, quitte à plonger le pays dans les ténèbres et le sang. Lui et son clan feront tout pour rester aux affaires et, pour y parvenir, ils useront de toutes les manigances pour faire avorter le mouvement citoyen. Bouteflika, c’est l’antipode de Boudiaf, l’ancien président assassiné en direct à la télévision en 1992, qui disait « L’Algérie avant tout ». Pour Bouteflika, imbu de lui-même, ivre de pouvoir et de mépris, c’est « moi au-dessus de tout ». À peine est-il revenu, en 1999, de sa traversée de désert, qu’il a déclaré : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. » Avant d’envoyer ses flics mater les Kabyles, il a maintes fois provoqué ces derniers : « Je suis venu dégonfler votre ballon de baudruche », « les Kabyles sont des nains… » En réalité, il n’est qu’un roitelet qui se prend pour un roi. La couronne et le fauteuil sont trop grands pour son petit corps de tyran. Dans une ultime pirouette, en guise de réponse aux millions de voix qui réclament son renoncement au cinquième mandat, il prolonge, toute honte bue, le quatrième. Il a fait de l’Algérie sa propriété privée, composée de sa famille, de ses ouailles, de son clan de généraux et un ramassis de notables et de patrons corrompus.

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Quelques questions sur l’après-Bouteflika : quand celui-ci ne sera plus aux rênes du pays, ou de ce monde, qui le remplacera ? Un de ses avatars ? Son clan rival ? Les islamistes qui rôdent comme des vautours autour de « la momie » ? Et si, par miracle, le peuple accédait aux affaires de la cité, qu’en fera-t-il ? Pratiquera-t-il la vraie démocratie ou se contentera-t-il d’une démocratie sélective ? En « vraie » démocratie, l’ennemi et l’adversaire ne sont pas synonymes, les coups de poing sont remplacés par la guerre des idées et on a le droit de cracher sur l’opinion de son détracteur, mais jamais sur son visage… Une fois « la liberté » arrachée, si les Algériens veulent bâtir un pays digne de ce nom, ils ne devront pas trier les thèmes, éviter les sujets qui fâchent, s’offrir seulement des roses et éviter tout contact avec les épines. Leur dépossession identitaire, l’intrusion de l’islam dans les affaires de leur cité, les palissades qui séparent les hommes des femmes, leur rapport à la sexualité… sont autant de sujets qu’ils devront aborder sans fard ni tabou dans les agoras, les écoles et les foyers.

Votre œuvre littéraire est ponctuée de réflexions sur votre pays d’origine. Dans votre roman La Religion de ma mère (Édition Écriture 2017), par exemple, vous parlez d’une Algérie divisée, voire même « schizophrène ». Abdelaziz Bouteflika est-il responsable de cette division ?

Oui, en grande partie. Bouteflika est l’incarnation de l’Algérie officielle, cette Algérie stagnée, rouillée, en panne. C’est le clan d’Oujda, dont fait partie Bouteflika, qui a confisqué l’indépendance au peuple en 1962. Postés à la frontière marocaine, ils ont attendu le départ de la France pour rentrer et prendre le pouvoir d’où ils ont écarté les « vrais » révolutionnaires, des Kabyles et des Chaouis. Bouteflika, Boumédième et leurs compères ont gouverné contre les Berbères, les progressistes et la femme. Pour régner et durer, ils ont endormi le peuple, ont arabisé et islamisé de fond en comble la société. Chaque fois qu’ils étaient menacés par un vent de révolte, pour faire peur au peuple, ils brandissaient un spectre à quatre têtes : la main étrangère (la France), l’ennemi intérieur (les Kabyles), l’ennemi voisin (le Maroc) et l’ennemi juif (Israël).

Comme essayiste, vous vous êtes aussi intéressé à la montée de l’islamisme en Occident et dans les pays arabes. Quel rôle l’islamisme joue-t-il en Algérie et y a-t-il encore un risque que ce courant s’impose ?

Biberonné aux ruses et à la manipulation, Bouteflika est un animal politique perfide. Il a réussi à atomiser aussi bien les opposants démocrates que les islamistes qu’il a intégrés dans son système. Mais ces derniers n’ont pas encore dit leur dernier mot. Ils ont opté pour une stratégie plus sournoise : la salafisation de la société par le bas. Ils font un travail de fond, à pas feutrés, surfent sur la misère et la peur des gens, en leur injectant leur poison idéologique. L’islamisme et ses avatars sont partout en Algérie, banalisés dans les institutions, les rues, les cafés, les lois, la presse, la télévision, les téléphones. Patients, ils ont le temps et l’argent. L’avenir joue en leur faveur. Bref, Bouteflika n’a stoppé le djihadisme qu’en nourrissant l’islamisme, lequel deviendra, à son tour, un jour ou l’autre, du djihadisme, car l’islamisme n’est que le terrorisme qui n’est pas encore passé à l’acte.

Vous soutenez le projet d’une plus grande autonomie pour la Kabylie, une région culturellement distincte en Algérie. Ce combat politique vous a rapproché du mouvement souverainiste au Québec. Quel espoir pour la Kabylie dans un contexte post-Bouteflika ?

Fer de lance de tous les combats démocratiques en Algérie depuis les années 1920, la Kabylie connaît bien la rue, que ses enfants investissent régulièrement, massivement et pacifiquement, pour chanter leur soif de liberté et de justice. D’ailleurs, le premier Printemps algérien est berbère, il a eu lieu en avril 1980 lorsque les étudiants ont défié le pouvoir de Chadli. Il y a eu ensuite le Printemps d’octobre 1988, suivi du Printemps noir de 2001 où les gendarmes de Bouteflika ont assassiné plus de 128 manifestants kabyles.

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La vérité est que l’Algérie est la fille illégitime de la France. C’est en 1839, au café Les Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés, que le général Schneider a remplacé la longue appellation « Possessions françaises en Afrique du Nord » par « Algérie », extrapolation du mot « Alger », et a tracé à la règle les frontières du pays. Le problème algérien est donc structurel, identitaire : son ADN est falsifié, ses fondations sont de pacotille, son drapeau et son hymne sonnent faux, ses valeurs sont factices…

L’Algérie est un non-État, tout est à reconstruire : les institutions, l’histoire officielle, la mémoire douloureuse, l’école, l’économie, la justice, les partis, les syndicats, le patronat, tout, absolument tout. La constitution et la gouvernance, en décalage avec la cartographie du terrain, doivent être révisées, remises à plat. « L’Algérie arabe et musulmane, une et indivisible », dont nous bercent depuis l’Indépendance les dirigeants, est une farce. Le pays est une mosaïque de nations et l’État actuel, centralisé, jacobinisé, « arabe et musulman », étouffe toutes les cultures et les richesses qui le composent.

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