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Malheureux comme un Républicain en France


L’effondrement des Républicains répond à presque vingt ans d’une politique de chasse aux centristes qui a fini par noyer la droite dans le centre. Profitant de la chaise vide, le Rassemblement national a pris sa place à droite… 


On a l’air de trouver surprenant que la liste des Républicains (LR) ait pris le « bouillon » aux européennes. Il aurait été plutôt étonnant qu’elle ne le prenne pas… C’est sans doute la bonne prestation médiatique de sa tête de liste François-Xavier Bellamy, et aussi les sondages trompeurs, qui ont un temps fait rêver ses électeurs et certains analystes, en ayant l’air d’oublier que cet échec était prévisible, inscrit dans les astres, sous l’effet de plusieurs facteurs.

Le grand remplacement de la droite par le centre

D’abord, le parti avait perdu son ADN depuis longtemps. Du gaullisme initial, de l’ancien RPR, nationaliste et populaire, une sorte de « conservatisme visionnaire » propre à assurer l’unité entre d’une part des classes paysannes, ouvrières et petites bourgeoises demandant surtout à être rassurées face à une modernité perçue comme un danger, et d’autre part des bourgeoisies hautes et moyennes demandant à pouvoir bénéficier des opportunités découlant de la même modernité, il ne reste rien.

En cause, la création en avril 2002, de l’UMP, une union « de la droite et du centre », un mouvement attrape-tout censé « ratisser plus large » et concurrencer, au centre gauche, le Parti socialiste pour récupérer une bourgeoisie de plus en plus progressiste, dans un contexte, mondialisation aidant, de gentrification accélérée de celle-ci. De fait, l’idée sous-jacente, chiraquienne et juppéiste, jamais exprimée, mais bien visible encore chez les cadres du parti, était de faire « noyer la droite par le centre », en d’autres termes de flouer les « vieux » militants RPR et les électeurs populaires traditionnels en leur tenant un discours de droite tout en faisant une politique de centre gauche. La permanence, au centre de ce dispositif, depuis si longtemps, et malgré l’inanité de son corpus idéologique, de la formation de François Bayrou (en politique, on appelle l’obligation permanente de l’alliance avec cette « sangsue politique » la « taxe Bayrou », une sorte de péage sur toutes les autoroutes du pouvoir…) en est la meilleure preuve.

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Ce qui devait arriver arriva : après une période plutôt hégémonique, les failles de cette tromperie sont vite apparues. Comme dans toutes les grandes entreprises qui multiplient les départements et les produits au détriment de la cohérence stratégique, le malheur vient souvent d’un concurrent plus jeune et plus dynamique qui attaque le leader sur l’un de ses secteurs de prédilection et lui prend ses clients. Dans ces cas-là, il faut réagir vivement, soit ré-attaquer sur son secteur en danger pour conserver son avantage, soit réorganiser entièrement l’entreprise pour retrouver un leadership sur un ensemble de services nouveau et cohérent. Par faiblesse, peur de la « ringardisation » devant les injonctions d’une gauche idéologiquement dominante, cynisme, envie d’aller « à la soupe », mépris des « petits » électeurs déclassés, rien n’a été fait pour corriger ces défauts. La « vieille » maison RPR, dirigée par de mauvais chefs qui ont dilapidé l’héritage du fondateur, est maintenant en faillite, du fait, d’abord, de son incohérence stratégique, puis de sa procrastination.

Bellamy, un choix audacieux et dangereux

De tout cela, Wauquiez n’était guère responsable. Il a tenté de réagir (nous ne parlerons même pas des « tentatives » de Sarkozy, dont la période « buissonnienne » n’a guère duré, et a fondu comme neige au soleil sous la douce pression « carlabruniste » (cf : La cause du peuple de Patrick Buisson), ni de celle de Fillon, dont l’ancrage conservateur n’a pas dépassé une heure après sa défaite, avant qu’il n’appelle à faire voter pour son concurrent progressiste…). Dans ce contexte, le choix de Bellamy était audacieux, mais dangereux.

Audacieux, parce que le pari à droite était une rupture, d’image déjà, par rapport à ambiguïté stratégique antérieure. Ambiguïté pas entièrement levée d’ailleurs, puisque l’on savait bien que Bellamy était plus un alibi que la marque d’un véritable changement de cap, et que les élus LR voteraient au Parlement européen avec le PPE, promesse d’un non-changement, et d’une poursuite de la politique progressiste et mondialiste actuelle des instances bruxelloises… Laurent Wauquiez est ainsi victime de sa timidité, ou de sa fourberie.

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Dangereux, parce que Wauquiez connaissait fort bien la versatilité profonde des électeurs de la droite catholique, capables de défiler fièrement pour LMPT le samedi, en scandant ONLRJJJJ (On ne lâche rien, jamais, jamais, jamais, jamais !) et d’aller voter comme un seul homme le dimanche pour leur pire ennemi et ses candidats (cf : les scores de Macron et de ses élus aux élections de 2017 dans les « fiefs » de la droite catholique des Hauts-de-Seine et des Yvelines), à partir du moment où ils pensent qu’il leur garantira mieux qu’un autre la tranquillité propre à assurer les études de leurs enfants dans les meilleurs lycées et prépas, leurs accès aux bonnes écoles de commerce, et leurs carrières ensuite dans la finance. Parier sur un cœur de cible susceptible de vous trahir à tout moment (et l’ayant déjà fait !) était, à tout le moins, un pari gonflé ! Pari perdu. Fallait-il s’en étonner ?

LR, un problème de créneau

Aujourd’hui, LR reçoit la monnaie de sa pièce, le résultat de presque 20 ans de mauvaise politique, nullement corrigée récemment, avec les doutes non levés sur les choix à assumer derrière la « nouvelle star » Bellamy. LR est-il un parti d’opposants ou de « constructifs » ? Si pas de choix stratégiques, pas de personnalité, et pas d’impact politique. Le changement de direction de LR avec le départ de Wauquiez, demandé à cor et à cri par de nombreux médias, pour son remplacement par un nouveau leader plus « consensuel », dans ce contexte, ne changerait pas grand-chose. Il serait même pire, car il ne ferait que rajouter, au lieu d’y répondre, à l’incohérence et à la confusion stratégique congénitale du mouvement. Les électeurs populaires continueront à partir au RN, et les bourgeois et les cadres du parti à LREM. La seule sortie de crise, c’est de reconstruire une offre à droite.

Le problème, c’est que LR, qui est maintenant suiveur du RN sur ce « créneau » qu’il s’est laissé prendre, va se trouver atteint du « syndrome du suiveur », classique en entreprise. Lorsqu’on essaye de suivre un leader, sur un secteur porteur, il faut faire très attention à proposer une offre qui se démarque vraiment, sinon le risque est que toute publicité produise un effet mortifère, parce qu’elle envoie les nouveaux clients chez le leader plutôt que chez soi, ceux-ci considérant que, tout compte fait, mieux vaut le produit qui a fait ses preuves plutôt qu’un nouveau « me too » qui n’inspire pas trop confiance… Tous les efforts de redressement contribuent alors à l’enfoncement…

Bonne chance aux stratèges LR. Il va bientôt être plus difficile d’être un Républicain en France qu’un anglais à New-York…

La Droite buissonnière

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Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste

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L’union des droites ou la mort: il n’y a pas de droite interdite


La crise traversée par les Républicains n’est pas une question d’hommes mais de vision politique. A force de pencher vers le centre, la droite a fini d’être la droite. Elle doit cesser de chasser la bête immonde et prendre conscience qu’il n’y a pas de droite interdite…  


Le jour de la nomination de François-Xavier Bellamy à la tête de la liste républicaine pour les élections européennes, tout lecteur du jeune philosophe aurait dû se réjouir de voir une ligne ouvertement conservatrice mise en avant à l’occasion d’un scrutin national, qui de surcroît, contrairement aux fois précédentes, allait particulièrement mobiliser l’attention des électeurs. Pourtant, le choix opéré par Laurent Wauquiez m’a immédiatement inquiété.

Wauquiez et le sacrifice de Bellamy

Il est vrai que je ne prête pas toujours les meilleures intentions au président des Républicains, dont l’empressement à enfiler un blouson rouge dès qu’il croise plus de deux électeurs de droite m’a toujours inspiré plus de méfiance que de sympathie.

L’absence d’une ligne claire sur l’Europe – le parti étant tiraillé entre une aile ouvertement européiste et fédéraliste, et une aile sceptique et souverainiste -, additionnée à la rancœur de l’électorat vis à vis des diverses trahisons que lui inflige la droite depuis cinquante ans, rendaient ces élections ingagnables.

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Conscient de la situation, le chef du parti a fait un calcul à deux bandes : avec Bellamy, il draguerait l’électorat conservateur qu’il peine à retrouver depuis la déroute de François Fillon. Mais surtout, il allait pouvoir se réfugier derrière l’échec annoncé pour justifier un changement de cap et se débarrasser enfin de cette encombrante ligne catho-rabat-joie, devant l’évidence de son impuissance dans les urnes.

N’importe qui aurait fait pire que Bellamy

Dès le lendemain des élections, sans surprise, les ténors du parti reprenaient en cœur le refrain bien connu : « On ne gagne pas sur une ligne dure. »

Et pourtant, il y a de solides raisons de penser que les 8% de Bellamy constituent une performance qu’aucun autre candidat LR n’aurait égalée. N’importe quelle Pécresse aurait joué coude à coude avec Benoît Hamon et Jean-Christophe Lagarde, entre 3% et 5%.

Mais comme après chaque élection perdue, les cadres du parti (et bon nombre de journalistes) vont comprendre l’échec à l’envers, faire le diagnostic inverse de celui que le réel impose, et aggraver un peu plus la fracture entre l’électorat de droite et ses supposés représentants naturels.

La droite et le piège d’Emmanuel Mitterrand

Pire, les responsables des Républicains, Laurent Wauquiez en tête, vont soigneusement refermer sur eux le fameux piège de François Mitterrand. Car si ce dernier avait conçu la division entre droite autorisée et droite interdite, c’est bien la droite qui a assemblé les pièces et huilé les rouages de cette mécanique, en étant, depuis trente ans, aux avant-postes de la « résistance ». Première à dénoncer les ventres féconds, à traquer les bêtes immondes, et à dessiner les frontières infranchissables du continent nauséabond.

Emmanuel Macron, qui a d’autres défauts que la bêtise, a bien compris la mécanique implacable de ce piège électoral, et qu’il lui suffit de continuer à agréger les voix du centre pour gagner tous les seconds tours contre la famille Le Pen pendant mille ans.

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De son côté, Marine Le Pen n’a pas grand-chose à faire, et peut laisser le réel faire son œuvre, les électeurs du RN ne votant ni pour une vision européenne ni pour une politique économique ou une stratégie industrielle, mais pour un seul sujet : l’immigration maghrébo-africaine.

Faire un tabac c’est pas tabou

Les Républicains n’ont en réalité qu’une solution pour arrêter cette double hémorragie. Et la démission de Laurent Wauquiez ne changera rien. Ce n’est ni une question de programme, ni une question d’hommes. C’est le refus des règles écrites par l’adversaire, c’est la reconquête d’une liberté de penser, corsetée depuis près d’un demi-siècle par la gauche divine.

Cette planche de salut s’appelle l’union des droites. Elle n’implique pas grand-chose d’autre qu’un sursaut de courage. Celui de faire tomber les totems et les tabous de la caste politico-médiatique.

Les électeurs y sont prêts depuis longtemps, mais la hiérarchie résiste, drapée dans un orgueil qu’elle prend pour de l’honneur. Un drap qui, chaque jour passé à réinventer « les-forces-de-la-droite-et-du-centre », ressemble un peu plus à un linceul.

General Electric, le géant qui fait plonger l’économie française


On l’avait présenté comme le sauveur, mais cinq ans après, le groupe General Electric apparaît en pleine lumière, comme un géant à la dérive qui nous entraîne avec lui.


Comme les commentateurs ont la mémoire courte, surtout quand ils écrivent des propos dithyrambiques directement inspirés par les communiqués autosatisfaits des acteurs financiers de l’industrie, il faut revenir à la fin du siècle dernier pour comprendre ce qui arrive aujourd’hui.

D’Alstom à Bouygues

En 1999 le gaz « naturel » ou CH4 issu des champs pétroliers a le vent en poupe, c’est pourquoi la  production électrique l’alternative « propre », « verte » aux centrales nucléaires, à charbon ou à fioul, et donc les géants de l’électromécanique, General Electric, Siemens, ABB, Mitsubishi, rivalisent d’efforts pour mettre sur le marché les meilleures turbines à gaz. La société française Alstom produit des turbines sous licence General Electric à Belfort. Dans une stratégie applaudie par les communicants, elle rachète les turbines à gaz d’ABB, ce qui conduit General Electric à prendre le relais de l’usine de Belfort et d’autres usines moins médiatiques. Les deux sociétés qui à travers la Compagnie Générale D’Electricité ont eu une longue histoire commune divorcent donc à l’amiable pour permettre à Alstom de faire cavalier seul. Hélas les turbines ABB ne sont pas au point et Alstom va se ruiner, à l’achat d’abord, puis pendant une dizaine d’années, pour pouvoir se mettre en position de vendeur ! C’est la cause majeure de l’affaiblissement d’Alstom qui a conduit à l’intervention de l’Etat, puis à son remplacement comme actionnaire de référence par le Groupe Bouygues.

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Les attaques de l’écologie politique contre les fossiles n’épargnent pas le gaz naturel et la folie des éoliennes et des panneaux solaires mettent à mal le marché des centrales à gaz, les politiciens des pays européens minimisant le coût de l’intermittence de ces énergies renouvelables en termes de modifications des réseaux et de fragilisation financière des entreprises électriques. Les entreprises allemandes, privées de nucléaire et incitées à se retourner vers l’éolien, sont au bord du gouffre et ne doivent leur salut que grâce au bas prix du charbon et… de la lignite ! Pour les fournisseurs de turbines à gaz, cette évolution est catastrophique, surtout pour Alstom qui manque de compétitivité par rapport à General Electric et Siemens.

General Electric reprend la patate chaude

La stratégie d’Alstom en 2013 ne varie néanmoins nullement et la société annonce rechercher un partenaire pour son département transport ferroviaire pour lui permettre de renforcer son pôle énergie, « Il n’y a pas le feu au lac ! », déclare même son PDG !

Quelques mois plus tard, une indiscrétion de Bloomberg annonce que des conversations avancées existent entre Alstom et General Electric pour la cession à General Electric de son département Energie, soit près des trois quarts du groupe, et on nous explique doctement que cela va permettre de faire du département transport une pépite alors que chacun disait que sa taille ne permettrait pas de résister à la concurrence chinoise.

C’était il y a cinq ans, deux ans ont été nécessaires pour mener à bien (!) l’opération d’intégration, jamais une autre hypothèse n’a été sérieusement envisagée, on a amusé la galerie avec des JV 50/50 qui se sont révélées des 51/49 au profit de General Electric, on a menti sur la création d’emplois, la presse a été alimentée tous les jours par des communiqués victorieux, le Maire de Belfort a même fait signer une pétition en faveur de General Electric, présentée partout comme une société française, francophone, francophile, dont le président était reçu par la présidence de la République avec amitié et effusion en remerciements de son « sauvetage » inespéré d’Alstom trouvant à travers cet assemblage un allié de poids pour la conquête du monde.

Déni de réalité, arrogance, incompétence 

Il faut relire tout ce qui a été dit à l’époque et même encore récemment sur la chance du pays d’avoir trouvé sur sa route un ange pareil ! Les dirigeants qui ont tenté depuis de remettre General Electric en état de marche ont même accusé le deal Alstom d’avoir été la cause des malheurs du Groupe, relayés brillamment par les journaux français… Le déni de réalité, l’arrogance et l’incompétence ont régné depuis cinq ans sur ce dossier.

General Electric était en difficulté dès 2014 et cherchait avant tout à limiter la casse dans la chute du marché des turbines à gaz en supprimant un concurrent. On lui a offert mieux, elle a accepté, mais elle n’avait pas voulu voir la faiblesse industrielle de la fusion, Alstom est une société technique qui réalise des installations à la demande, General Electric fait de la série et vend sur catalogue, c’était le mariage de la carpe et du lapin sans compter sur le mode de gestion à « l’américaine » mal adapté à la société française comme on l’avait déjà observé à Belfort… et partout ailleurs. General Electric était malade en 2014, personne n’a voulu le voir, surtout pas le gouvernement français voulant éradiquer les énergies fossiles et maltraitant le gaz naturel.

Faire disparaître l’usine à gaz

Alstom n’était malade que de ses turbines à gaz, péchés d’orgueil de ses dirigeants successifs, ses points forts étaient les turbo-alternateurs Arabelle pour le nucléaire, l’hydraulique, le charbon, et les smart grids ou réseaux, et, bien sur le ferroviaire grâce à l’excellence de son premier client SNCF. Porté par EDF et SNCF, Alstom avait toutes les chances de développement, mais il fallait trouver la façon de faire disparaître l’épine turbines à gaz. Le plus simple était de trouver un arrangement avec Siemens, le plus hasardeux avec General Electric, mais de tenter de rester fort sur les positions de premier mondial. Personne n’a voulu réfléchir, les publicités sur General Electric, leur lobbying, étaient insensées, mais convaincantes… pour ceux qui le voulaient bien.

Comment en sortir désormais ? Revenir aux compétences essentielles pour notre avenir, revenir au « bien commun » représenté par les hommes et les femmes d’Alstom qui veulent croire encore à l’avenir de l’électromécanique française et qui sont prêts, les uns et les autres à relever les défis du nucléaire, de l’hydraulique, du charbon et des smart grids en y intégrant le transport ferroviaire bien évidemment. Des anciens dirigeants d’Alstom y sont prêts, ils rencontrent depuis des mois les pouvoirs publics, les fonds d’investissements, les dirigeants des Grands Groupes nationaux, il suffit d’une volonté et d’un négociateur pour délivrer General Electric d’un poids désormais insupportable pour un groupe en perdition.

>>> Retrouvez Loïk Le Floch-Prigent sur son blog

Djordje Kuzmanovic: « Je ne comprends pas l’appel d’Andréa Kotarac à voter RN »

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Aujourd’hui sur RNR.TV, Daoud Boughezala (Causeur) reçoit Djordje Kuzmanovic, ancien membre de La France insoumise (LFI) récemment poussé à la démission du parti par Jean-Luc Mélenchon.


 

>>> L’entretien en intégralité est disponible sur REACnROLL ! <<<

Au Brésil, on n’a pas honte d’être catholique

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Malgré la progression des églises évangéliques, le Brésil reste un pays majoritairement catholique dont les fidèles assument de l’être.


Le Brésil, 209 millions d’habitants. 52 % de catholiques, 32 % d’évangéliques en 2017, selon Datafolha, l’important institut de sondages du pays. En 2014, 60 % de la population était catholique. En 2000, ils étaient 73,9 %. En 1991, 83,3 %. Alors qu’en 1970, neuf Brésiliens sur dix se déclaraient catholiques.

« Je suis croyant et catholique »

Si l’on en croit ces chiffres, ils pourraient un jour être supplantés par les évangéliques protestants. La crise du catholicisme touche aussi le Brésil, plus grand pays catholique au monde en termes de baptisés. Reste que selon une étude de 2003, intitulée « Catholics and Protestants in Brasil » et publiée dans America magazine, trois catholiques brésiliens sur quatre prieraient tous les jours…

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Il suffit de se frotter un peu au terrain pour mesurer l’étendue de la foi. Il suffit d’entrer dans une église un peu miteuse du quartier d’Uruguaina à Rio de Janeiro, bondée un mercredi matin alors que nos églises sont désertes à la même heure, de se tailler une place au fond, de voir les fidèles s’enduire le front, les avant-bras et la nuque d’eau bénite comme s’il s’agissait de crème solaire, puis de voir ces mêmes fidèles se prosterner littéralement devant le Christ en quittant sa maison, quand je me suis contenté d’un discret signe de croix, pour en saisir l’intensité. Il suffit aussi de s’entendre répondre au Brésilien qui vous a questionné en toute bonne foi sur votre appartenance religieuse, «je suis croyant et catholique», sans se sentir empressé d’ajouter «mais je ne suis pas pratiquant» pour ne pas passer pour un ringard – voire un sympathisant de curés sexuellement frustrés et pédophiles – pour comprendre qu’au Brésil, la foi catholique s’assume pleinement, avec une joie certaine et une certaine ostentation, loin de l’image austère et timorée qui lui colle à la peau chez nous.

Un archevêque dans les territoires perdus

De l’extérieur, la cathédrale Saint Sébastien, achevée en 1976, ferait presque passer notre Tour Montparnasse pour un joyau d’architecture. À l’intérieur, c’est autre chose. Alors que d’incontournables candidats aux selfies se pressent sous un Christ crucifié, à droite de l’autel des photographies retracent les aventures d’Orani Joao Tempesta, sexagénaire joufflu nommé archevêque de Rio par Benoît XVI en 2009. Sur ces photos, on peut le voir mener la procession annuelle en hommage à Saint Sébastien d’un pas alerte et enjoué, devant des immeubles abandonnés d’un territoire perdu de la ville ou dans le marché populaire d’Uruguaina. On le voit prendre par les épaules un jeune homme qui n’a pas l’apparence d’un enfant de chœur. Il expose un molosse aux crocs saillants, chez nous on parlerait d’un « jeune de quartier ». Il vient des fameuses favelas, dans lesquelles au moins un tiers des Cariocas seraient contraints de résider. Imaginez l’archevêque de Paris dans une cité de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, et vous réaliserez la portée symbolique de l’action. Sur ces photos, on voit aussi des centaines de fidèles massés devant l’église de la Candelaria, et tout autant de fidèles défiler au son de tambours ou au rythme de ballons de baudruche lancés au ciel.

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Cependant, une messe carioca reste semblable à celles que l’on connait. Je n’ai pas entendu de discours social porté par un curé qui s’enflamme ni de musique rythmée par des accords de guitare classique, comme ce fut le cas dans une église d’Irapuato, dans le centre du Mexique. Rio de Janeiro a beau être la ville où est née la samba, on ne va pas à une messe comme on va au carnaval.

Catholique rime avec laïc

Cependant le Brésil est laïc. La liberté de culte et de croyance est régie par la Constitution promulguée en 1988. Les discriminations fondées sur la religion y sont criminalisées par une loi de 1989. Les conflits de valeurs qui remuent l’État portent sur le droit à l’avortement et le mariage homosexuel. Si l’interruption volontaire de grossesse n’est autorisée qu’en cas de viol, de risque pour la mère, ou de malformation du fœtus, le mariage entre deux personnes du même sexe y est autorisé, comme chez nous, depuis 2013.

D’après une enquête du Pew Research Centre, en 2014, la moitié des Brésiliens catholiques (51%) était favorable à ce fameux mariage, tandis que 84 % d’entre eux ne considéraient pas la contraception comme une faute morale. Comme me l’a clairement affirmé une évangélique militante originaire de Brasilia dans un taxi collectif menant de Saint-Georges de l’Oiapoque à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française – d’où elle allait prêcher la bonne parole au Surinam – le catholicisme est plus libéral que le protestantisme évangélique. Après sa conversion, la trentenaire a cessé de fumer et ne boit plus une goutte d’alcool. Un prêtre jésuite, que je connais depuis des années, est amateur de bons vins et fume, lui, comme un pompier. Anecdotique peut-être, mais malgré sa réputation vieux jeu et conservatrice la foi catholique est moins exigeante que sa cousine évangélique. Le Brésil nous l’enseigne, le catholicisme peut s’harmoniser avec des mœurs libérales. Il a permis le carnaval de Rio, il n’a pas interdit ses excès, il n’a pas persécuté ses travestis. Il n’y a pas à rougir d’être catholique. Il n’y a pas à rougir d’aller à une messe ou de réciter un « Notre père » ou un « Je vous salue Marie ». Les Cariocas l’ont bien compris, eux. Les catholiques français devraient en prendre de la graine.

La pin-up, une femme libérée


Mélanie Boissonneau publie Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934), une étude passionnante et érudite, malgré quelques à priori féministes, sur la manière dont Hollywood a voulu contrôler cette figure iconique du cinéma.


C’est la découverte d’un spectacle de burlesque qui a provoqué chez Mélanie Boissonneau un déclic et l’a poussée à s’intéresser à la figure féminine de la « pin-up ». Chez ces artistes de cabaret, l’auteur découvre un nouveau rapport au corps et à la féminité. Contrairement à une certaine tendance puritaine du féminisme conspuant toute exhibition du corps féminin envisagée comme une réification, le burlesque prône un rapport construit au dévoilement du corps, au désir et à la sexualité.

La pin-up, une fausse « femme objet »

La femme n’est plus alors un simple objet de convoitise mais s’affirme comme individu libre de son corps et de ce qu’elle veut bien montrer. Dans la mesure où ces filles se définissent elles-mêmes comme des « pin-up », l’essayiste a eu l’idée de se pencher sur cette figure qui traverse l’histoire du cinéma et a cherché à analyser son rôle au cours de cette période devenue mythique aujourd’hui du « pré-code ». Rappelons rapidement que le fameux « Code Hays » appliqué plus sévèrement à Hollywood à partir de 1934 n’est pas un organisme d’Etat omniscient ayant censuré les œuvres trop audacieuses mais un code d’autorégulation institué par une industrie cinématographique alors éclaboussée par quelques scandales retentissants et sous les feux de la colère des sinistres ligues de vertu.

L’un des angles les plus stimulants de l’ouvrage est sans doute sa manière de remettre en question l’image qu’on peut avoir de la « pin-up ». Par définition, cette créature dessinée ou photographiée, dont l’image n’a pas d’autre fonction que d’être épinglée dans les cabines des chauffeurs routiers ou dans les chambrées de trouffions, possède toutes les apparences de la « femme objet ». Or Mélanie Boissonneau montre très bien comment ces « pin-up », par leur fausse naïveté, leurs attitudes laissant une large place à « l’inadvertance » (on dévoile un peu de chair sans le vouloir), peuvent être également le symbole d’une féminité « construite », échappant par l’affirmation d’une sexualité assumée à l’emprise du regard masculin.

Les codes de la séduction

Après quelques rappels historiques et sociologiques revenant à la fois sur l’évolution graphique de la pin-up et sur les oppositions et tensions au sein des groupes féministes quant à l’appréhension des diverses formes de représentation de la sexualité et du corps féminin, l’essayiste circonscrit son sujet à la période du « pré-Code » qui demeure dans l’imaginaire collectif une époque de grande liberté pour le cinéma américain. Or Mélanie Boissonneau montre bien que cette vision idéalisée ne correspond pas forcément à la réalité et que ce qu’on présente parfois comme une période de plus grande liberté, notamment pour les femmes, est à nuancer. Pour cela, elle analyse avec un certain brio quatre exemples qu’elle regroupe par deux. Dans un premier temps, à travers les exemples de Betty Boop et de Jean Harlow, elle souligne de quelle manière l’industrie s’est servie de ces « pin-up » pour les confiner dans leur rôle de « femme objet » et même si le « pré-Code » semble avoir permis une représentation plus souple de thèmes sulfureux (Betty Boop se verra affublée d’une jupe plus longue après 1934), ce ne fut pas forcément à l’avantage de ces personnages (fictif ou de chair et d’os) féminins. Inversement, à travers l’exemple de Jane dans la saga Tarzan et de la grande Mae West, Mélanie Boissonneau analyse la manière dont ces personnages féminins parviennent à s’émanciper de la domination masculine tout en adoptant les codes de la séduction et en ne renonçant pas à la mise en valeur de leur corps et de leur sexualité. Dans ces deux cas, l’application du code provoquera un vrai coup de frein et un regrettable retour en arrière, à l’image de Jane qui deviendra une simple femme au foyer, mère de famille et soumise à son mari.

L’obsession du patriarcat

Mélanie Boissonneau nous propose un travail à la fois pointu et accessible, remarquablement documenté et toujours stimulant même si le lecteur que je suis (sans doute parce que je suis un « mâle privilégié » !) n’est pas toujours d’accord avec ses thèses. Il ne s’agit, bien entendu, pas de remettre en question les qualités de l’essai (je le répète, elles sont nombreuses) mais une fois de plus de poser quelques questions pour ouvrir le débat.

Certaines analyses de Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934) me semblent parfois souffrir d’une grille idéologique un peu trop préconçue pour correspondre à la réalité des œuvres analysées. Pour le dire d’une autre manière, les œillères féministes de l’ouvrage affaiblissent parfois certaines réflexions qui auraient mérité plus de nuances. Ces réserves ne concernent d’ailleurs pas l’ensemble du livre, l’auteur n’ayant pas (loin de là) un regard borné sur le cinéma (ce n’est pas un article de Slate !) et n’oubliant pas non plus qu’un art nécessite surtout une approche esthétique.

Quels seraient alors les points de désaccord ? Cette manière très actuelle de réduire certaines situations à coup de formules (« société patriarcale », « domination masculine ») récitées comme des mantras ne tenant absolument pas compte d’un certain contexte économique et social. Il ne s’agit en aucun cas de nier cette domination exercée sur les femmes mais peut-être faudrait-il l’interroger sous un autre angle que celui du « genre » (en gros, est-ce qu’une femme de la cour de Louis XV était plus « opprimée » en tant que femme que le paysan qui travaillait pour elle ?).

Présumés coupables

Autre point de désaccord, cette manière de rendre forcément « coupable » tout regard masculin se portant sur un sujet féminin qu’il « objectiverait » forcément selon les lois de son désir. D’une part, c’est oublier que, homme ou femme, nous sommes tous à la fois sujet et objet (de désir, de curiosité, de dégoût…), que les femmes peuvent aussi jouir d’hommes devenus purs objets (les crises de larmes qui accueillirent la mort de Valentino mais aussi la construction « érotique » de certains acteurs comme Delon –jeune- ou Brando dans Un tramway nommé désir…) ; de l’autre, que le cinéma nous offre la distance du fantasme et de l’imaginaire et que jouir du spectacle d’une « femme objet » ne signifie en aucun cas que les artistes ou les spectateurs les considèrent comme telle en réalité.

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Mélanie Boissoneau © Gilles Rammant

Si la vision « féministe » des œuvres n’est pas en soi condamnable, elle court toujours le risque de n’envisager la complexité de l’objet étudié que sous cet angle. Par exemple, à propos d’un film de Jean Harlow, Mélanie Boissonneau regrette un final qui semble punir l’héroïne et permettre ainsi un retour à la morale. Outre que l’auteur confond parfois « ordre moral » et « ordre patriarcal » (comme si les sinistres bigotes de toutes les ligues de vertus ne participaient pas du même ordre), elle oublie qu’Hollywood cultiva en son sein l’art de la contrebande, c’est-à-dire que le message réconciliateur final n’obère qu’en apparence la charge subversive de certains récits. Jean-Patrick Manchette l’exprime merveilleusement à propos du mélodrame Now Voyager : « S’il est vrai que les grands mélos sont tristement basé sur le renoncement (…), ils sont encore plus basés sur la transgression. Hollywood a passé le plus clair de son temps à vendre aux pauvres des images de crime et de débauche. Et quand Hollywood vendait aux pauvres les images de renoncement final, celles-ci ne valaient que par la grandeur du rêve à quoi il fallait finalement renoncer. Hollywood fourguait aux gens leur propre deuil d’eux-mêmes. C’est assez dégueulasse, comme procédé. Mais ça obligeait Hollywood à dire toujours mieux, d’une manière de plus en plus passionnante, à quoi les pauvres devaient renoncer. »

Sexes en eaux troubles

De la même manière, ce regard féministe tend parfois à confondre la représentation des personnages avec le regard de l’auteur. En ce sens, la petite partie de l’essai qu’elle consacre au cinéma fantastique et ses mythologies me paraît être la plus contestable. D’abord parce que ce genre, qui a ausculté le royaume de l’inconscient, de l’imaginaire, des pulsions, du fantasme s’accommode mal avec le cadre rigide de la pensée d’un Bourdieu (c’est comme tenter d’expliquer Sade et Dostoïevski par Freud !). Ensuite parce que si les femmes sont effectivement souvent des « victimes » (de King-Kong, de Zaroff, de Dracula), en aucun cas ces films épousent le regard du bourreau. Dans ces cas-là, nous nous situons vraiment au-delà du rapport homme/femme mais davantage dans les zones troubles qui séparent l’humain des pulsions les plus bestiales. Certes, la victime est peut-être choisie en fonction de sa « faiblesse » présumée (voir la petite fille dans le premier Frankenstein) mais en aucun cas elles consolident un « ordre patriarcal ». Elles suscitent, au contraire, une empathie de la part du spectateur qui souhaite la destruction du monstre (même si une part de fascination rentre bien évidemment en jeu).

Confondre les actes d’un personnage et le regard de l’auteur amène l’auteur à faire parfois des contresens. Ainsi, analyser la dichotomie entre l’image et le son chez Godard comme une manière de « couper la parole » aux femmes me paraît à la fois réducteur et totalement faux. Je me contenterai d’un exemple, celui d’A bout de souffle. En apparence, Michel Poiccard est un fanfaron qui n’arrête pas de donner des leçons. Mais toutes ses paroles sont sans arrêt contredites par les images. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est ce moment, au début du film, où il se lance dans de nombreuses imprécations contre les automobilistes qui n’avancent pas, déclamant des généralités qui s’interrompent soudainement lorsqu’il découvre qu’ « ah oui ! merde, des travaux… ». Tout le film est construit sur cette dialectique : la fragile, en apparence, Jean Seberg est celle qui va inverser une célèbre scène de 40 tueurs de Fuller en faisant de Belmondo l’objet de son regard et de son « objectif ». De la même manière, la scène finale la voit (en contre-plongée) se réapproprier le geste de Michel (cette façon de se passer le pouce sur les lèvres qu’il piquait lui-même à Bogart) et à endosser, en quelque sorte, ses habits. Les rapports de l’image et de la parole ne sauraient, chez Godard, se réduire à une pseudo misogynie.

Plus de femmes flics à la télé ?

Encore une fois, ces réserves ne concernent que certains passages d’un ouvrage copieux (près de 500 pages) et riche.

Mélanie Boissonneau ne le cache pas en conclusion (qui mériterait aussi mille commentaires : est-ce que l’émancipation féminine doit passer par la réappropriation de codes patriarcaux détestables ? En gros, l’émancipation féminine consiste-t-elle à donner plus de rôles de flics à des femmes, comme dans toutes les séries télé ou à enfin nous débarrasser de ces fictions flicailleuses ?) : elle a voulu également faire œuvre de militante. Son point de vue est passionnant, bien creusé et argumenté mais se heurte de temps à temps à ce côté univoque de ce regard militant…

Pin-Up au temps du pré-code (1930-1934) de Mélanie Boissonneau (Editions Lettmotif, 2019)

Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934)

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Le caviar vert de Baumanière


Aux Baux-de-Provence, le restaurant deux étoiles l’Oustau de Baumanière est un précurseur de la cuisine légumière dont Louis XIV raffolait déjà. Cette table prisée de Frédéric Dard cultive des petits pois dans son jardin potager avant de les servir crus agrémentés de caviar. Reportage.


Nous avons déjà eu l’occasion de le dire dans cette rubrique : l’une des choses qui fonctionnent encore le mieux dans notre pays, ce sont ses marchés. Que ce soit à Paris ou en Province, les marchés sont une fête, un tableau impressionniste, un concentré de nos terroirs à la fois gastronomique et sociologique : toutes les classes sociales y sont représentées, dans une joyeuse effervescence qui fait lien, où les couleurs et les parfums des produits exposés se mêlent aux échanges, aux accents et aux dialogues entre les commerçants et les « vraies gens » qui ont plaisir à se retrouver là chaque dimanche, un peu comme autrefois on se retrouvait à la messe… Si Macron et ses conseillers fréquentaient nos marchés incognito, ils prendraient instantanément la température du pays, sans l’intermédiaire des sondages, et mesureraient le degré de maturité de nos concitoyens… Ainsi donc, après avoir boulotté des racines pendant tout l’hiver, nous voici soudain confrontés à la splendeur du printemps, dont les asperges, les petits pois et les fraises sont l’emblème… Personnellement, j’ai toujours eu une passion pour le petit pois, qui est l’un des plus vieux légumes connus, puisqu’on a retrouvé sa trace dans d’antiques poteries vieilles de 9 000 ans en Iran, en Palestine et en Grèce. Il était alors consommé sec et concassé. Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que l’on commença à le manger frais, en Angleterre, aux Pays-Bas et en Italie. Rapporté de Gênes, il ne fut présenté que tardivement en France au roi Louis XIV qui, bravant les menaces de son médecin Fagon, en absorbait des quantités prodigieuses (jusqu’à en avoir la colique) et le fit cultiver intensivement dans son potager de Versailles. Toute la cour suivit son exemple, comme le prouve cette lettre de Madame de Sévigné : « Le chapitre des petits pois dure toujours. L’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours. C’est une mode, une fureur… » La plante se répandit alors tout autour de Paris, du côté de Clamart et de Saint-Germain-en-Laye, notamment, d’où naîtront quelques fameuses préparations culinaires comme les « artichauts Clamart » (fond d’artichauts et de petits pois) et le « potage Saint-Germain ».

Jusqu’à Louis XVI, les rois de France prisaient fort les « petits pois au naturel » qu’Alain Ducasse a remis à la carte de son restaurant Ore, à Versailles et qui sont un modèle d’équilibre diététique : les petits pois étant dressés sur une crème de petit pois au fond de volaille, au beurre et à l’oignon, le tout assaisonné d’huile d’olive, de crème fraîche et de fleur de sel. Les « petits pois à la française » sont quant à eux l’un des plats historiques de la grande cuisine bourgeoise dont se régalaient nos grands-parents : on les cuit doucement avec un cœur de laitue, des petits oignons blancs, du cerfeuil et du beurre (sans lardons !). Plus les petits pois sont fins et frais, plus ils sont digestes. Riches en fibres, ils contiennent plus de protéines, de glucides, de sels minéraux et d’antioxydants que la plupart des autres légumes, mais on a tendance à effacer ces vertus en les cuisant trop et en les récoltant trop gros (ils sont alors farineux, durs et amers), pour ne rien dire des surgelés qui n’ont quasiment plus aucun goût. L’idéal, en fait, serait de les déguster crus, en salade, fraîchement cueillis, avec, pourquoi pas, un peu de lait de coco, un jus de citron, du sel, des herbes, pour savourer tout leur jus et leur délicatesse sucrée : or, c’est justement le propre du petit pois cultivé et cuisiné à l’Oustau de Baumanière, au village des Baux-de-Provence, depuis près d’un demi-siècle… On vient du monde entier pour goûter cru ce caviar vert, le meilleur petit pois du monde, ceci dit sans exagération aucune : il suffit d’ailleurs d’y aller pour s’en rendre compte.

Je donnerais tous les trois étoiles Michelin de Paris pour un repas à l’Oustau

Vous l’avez compris, amis lecteurs, le petit pois n’était qu’un prétexte pour vous amener à redécouvrir cette adresse mythique de notre patrimoine gastronomique, que les médias français s’ingénient bizarrement à ignorer, comme s’il ne s’agissait à leurs yeux que d’un de ces restaurants-musées d’autrefois, poussiéreux, où il ne se passe plus rien.

En ce qui me concerne, je donnerais sans hésiter tous les trois étoiles Michelin de Paris pour un repas à l’Oustau (qui ne possède que deux étoiles, ce qui est évidemment une anomalie). Car la force de ce lieu est aussi sa faiblesse. Comme nous le dit Jean-André Charial, 74 ans, propriétaire de ce moulin provençal de 1634, « pour un Parisien, il est plus facile d’aller chez Passard que chez nous… »

Imaginez un peu. En 1945, quand André Thuillier, le grand-père de Jean-André Charial, a fondé ce restaurant gastronomique – dans le Val d’Enfer, un chaos de rochers qui aurait inspiré à Dante le décor de la Divine Comédie, situé à flanc de falaise, sous le village des Baux-de-Provence, qui surplombe la Camargue –, il n’y avait rien, qu’une route départementale, la D27, et c’est toujours le cas. Le génie visionnaire de Thuillier est d’avoir compris à l’époque que ce site sublime et perdu, fouetté par le mistral et grillé par le soleil, deviendrait un refuge qui allait éblouir une foule de gens aspirant au calme, loin de la fureur des villes.

C’est exactement ce qui advint : Cocteau vint y tourner son film Le Testament d’Orphée, et entraîna dans son sillage Picasso, Chagall, Pagnol, Maurice Druon, Churchill, la reine d’Angleterre, le président Truman, Elisabeth Taylor. Aujourd’hui, plus que jamais, la solitude sauvage de l’Oustau répond à notre besoin d’isolement et de silence, de paix et de beauté. Combien coûte une psychothérapie ? Ici, on se ressource en contemplant la beauté. À Paris, un repas dans un bistrot quelconque dépasse les 50 euros, et il est rare qu’on se régale. À l’Oustau, le premier menu est à 95 euros. Certes, c’est une somme, mais tout y est sublime, la cuisine, le service et la terrasse, et après le déjeuner, on peut rester toute l’après-midi à siroter son café au bord de la piscine en contemplant le paysage, sous les abricotiers.

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Frédéric Dard, qui adorait l’Oustau de Baumanière, a écrit un texte merveilleux à ce sujet que tous les journalistes gastronomiques se devraient de connaître par cœur : « Baumanière n’est pas une hôtellerie, c’est une récompense. Un lieu d’exception qu’il faut mériter. Je plains de toute mon âme ceux qui s’y rendent en “clients”, uniquement parce que la table y est somptueuse, le cadre magnifique et le service d’une rare perfection ; j’éprouve une grande mélancolie en songeant que des gens arrivent à Baumanière uniquement pour vérifier si les étoiles que lui accorde le Guide Michelin depuis plusieurs décades sont justifiées et j’ai honte de ceux qui viennent y chercher les traces de la reine d’Angleterre, du général de Gaulle et de cent autres illustrissimes qui glissèrent leurs augustes pieds sous la meilleure table de France. Car pour moi, l’Oustau est une philosophie : celle du raffinement poussé jusqu’au sublime ; l’Oustau est un endroit secret, en marge de la vie, résultant de la rencontre d’un site et d’un homme aussi exceptionnels l’un que l’autre. Quelle fabuleuse union que celle de ce vallon oasis modelé par Dieu dans un paysage lunaire et de cet être pétri de génie et de gentillesse qu’est Raymond Thuilier ! (…) L’une des caractéristiques de l’homme, c’est qu’il est fier de ce qu’il aime. Je suis fier de Baumanière. »

Jean-André Charial, qui fut aux fourneaux pendant des décennies, et dont la passion est de reconquérir la troisième étoile Michelin perdue en 1991, me raconte que ce qui le frappait chez Frédéric Dard, outre la générosité (il distribuait des liasses de billets au personnel…), c’était la fidélité : « Dard aimait ce lieu, il y venait constamment et n’éprouvait pas le besoin d’aller voir ailleurs. Il serait effrayé par la mentalité actuelle, basée sur le zapping, qui consiste toujours à comparer, à mettre en compétition les restaurants et à chercher à obtenir le meilleur prix… »

Autrefois, les riches mangeaient de la viande et les pauvres des légumes. Aujourd’hui c’est le contraire

Ce que les médias, dans leur suivisme congénital, se gardent également de mentionner, c’est à quel point l’Ousteau de Baumanière fut précurseur dans bien des domaines. Ainsi, on parle désormais chaque semaine de cuisine légumière, comme si Alain Passard et Alain Ducasse l’avaient inventée. « Nous avons été les premiers, dès 1970, à créer des jardins potagers, autour du restaurant, j’ai été le premier, en 1987, à proposer un menu végétarien 100 % légumes, ce qui m’a valu à l’époque d’être ridiculisé dans la presse, et nous avons toujours fait une cuisine locale, à partir de produits régionaux », confie Jean-André Charial. Rien à faire, « il ne se passe rien à l’Oustau », me disait encore récemment le rédacteur en chef d’un hebdomadaire célèbre toujours à l’affût de « ce qui fait le buzz ».

Autrefois, les riches mangeaient de la viande et les pauvres des légumes. Aujourd’hui, c’est le contraire : le légume est devenu un marqueur social, synonyme de cuisine minceur et diététique, pendant que les pauvres se replient sur le sucre et le gras ; les grands chefs, de leur côté, s’emploient à sublimer les légumes, dont la préparation (loin de se réduire à l’eau bouillante) s’apparente désormais à une cuisine hyper technique : infusion, déshydratation, extraction, mixages, fermentations… On fait se rencontrer la poire et l’aubergine, on invente des vinaigrettes à la fraise, des moutardes au coing, des desserts à l’avocat-kiwi… Pourquoi pas ?

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Fleurs de courgettes, haricots verts, tomates, asperges, artichauts, pourpier, poireaux, carottes, amandes, abricots, figues, cerises, melons, blés (pour fabriquer le pain du restaurant !)… À l’Oustau, les jardins potagers, également peuplés de poules, de cochons et de ruches pour le miel, sont travaillés en bio, avec des engrais naturels, et recouverts de foin pour empêcher les mauvaises herbes de pousser. Ces havres de paix, où les cuistots viennent faire la sieste dans des hamacs suspendus entre deux arbres, fournissent des fruits, des légumes et des céréales d’une qualité exceptionnelle, à commencer par le légendaire petit pois, récolté chaque jour, d’avril à juin, et tamisé, afin de ne garder que les plus petits. Surnommé le « caviar vert » par Jean-André Charial, il est servi cru en entrée avec un léger assaisonnement et du caviar noir, le tout accompagné d’un sensationnel blini maison au citron : la rencontre des deux caviars qui mêlent leur goût frais et iodé est assez fulgurante ! Récoltés le matin même, tous les légumes sont servis simplement, crus, cuits, tendres et croquants, avec un filet d’une délicieuse huile d’olive au fruité noir du domaine de Castelas, AOC Vallée-des-Baux.

Taillé dans le granit pour décrocher la troisième étoile Michelin, qui a fait la gloire de l’Oustau de 1954 à 1991, un nouveau chef a été embauché par Jean-André Charial : Glenn Viel, 39 ans, Breton gigantesque de 1,90 m pour 105 kg. Une tornade, un concentré d’énergie. Sa relation avec Jean-André Charial, dans le rôle du gardien du temple qui canalise l’énergie de son poulain, évoque un peu le tandem formé par Jean Gabin et Alain Delon dans Le Clan des Siciliens. « Le boss m’a demandé de lui ramener la troisième étoile : c’est ma mission et je mets mes tripes pour l’honorer. Cet homme est exceptionnel, il me donne toute liberté pour exprimer ma créativité, sans jamais parler d’argent, je dois simplement assurer la continuité et garder à la carte les plats qui ont fait l’histoire de l’Oustau : le millefeuille à la vanille, la crêpe soufflée, le rouget de roche onctueux aux écailles croustillantes, le gigot des Alpilles en croûte. »

Le Breton est tombé amoureux de la Provence, la vraie, pas celles des touristes. Il a appris à en exprimer la quintessence poétique, à travers des plats ciselés, servis pas trop chauds, conçus pour être dégustés dans l’instant, avec rapidité. Le gaillard a une idée par minute, ce qui peut d’ailleurs agacer le pater familias. La dernière, c’est la disparition du sel, qu’il remplace par une concentration des goûts, comme sa fabuleuse langoustine qu’il relève avec un jus corsé saupoudré de citron brûlé et de têtes de langoustines séchées et condensées (on dirait un gros caillou noir) râpées (goût étonnant d’ail noir cuit).

Avec ces deux-là, la France tient l’un de ses plus grands restaurants, et le plus sous-coté, assurément…


À un kilomètre en contrebas, le bistrot La Cabro d’Or, fondé en 1961 par Raymond Thuillier, propose également les somptueux légumes des potagers de l’Oustau. Le prix du menu déjeuner y est plus accessible : 59 euros.

Le chef, Michel Hulin, formé par le grand Michel Guérard, y officie depuis 18 ans. Sa cuisine goûteuse et généreuse mérite aussi largement une étoile.


Les recettes de légumes de l'Oustau de Baumanière

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Un médecin ne devrait pas dire ça comme ça


Débordés ou fatigués, les médecins oublient parfois de prendre des pincettes avec leurs patients. J’en ai moi-même fait l’expérience, en tant que médecin. Ça n’arrivera plus. 


Quand on est médecin, on ne s’exprime pas toujours comme il faudrait lorsqu’on s’adresse aux patients. Parfois pas assez clairement et ils ont l’impression qu’on tente de les égarer, ou qu’on les prend pour des idiots ; il arrive même qu’on marmonne des expressions étranges suscitant leur étonnement. Parfois trop clairement justement, les patients se sentent malmenés. Toutes les vérités sont bonnes à dire en médecine, il ne faut pas mentir.

« Votre fille est… »

Mais il y a différentes façons de les dire. Je l’ai réalisé à mes dépens lors de mes gardes aux urgences et en particulier cette nuit-là :

Lila, seize ans, accompagnée de son père, était alors admise pour une décompensation acido-cétosique. C’est une complication du diabète. Chez cette jeune fille, cette complication était annonciatrice de son diabète, jusqu’alors inconnu. L’insuline est une hormone naturellement sécrétée par le pancréas. Elle joue un rôle de régulateur en maintenant la glycémie à des valeurs normales. L’insuline permet au glucose (sucre) d’entrer dans les cellules du corps. Le diabète entraîne un défaut de sécrétion d’insuline qui chez elle était devenu si important qu’il avait entraîné ce désordre métabolique grave. Le traitement a donc été débuté sans délai.

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Je leur ai balancé le diagnostic de manière brutale sans ménagement et sans plus d’explication : « Votre fille est diabétique ». L’annonce d’une maladie chronique potentiellement invalidante qui allait changer leurs vies.

Je n’ai pas réfléchi à la violence du coup que je venais de leur porter. Puis, j’ai tourné les talons pour me rendre dans un autre box. Son père m’a rattrapé furieux par le col de la blouse blanche et m’a signifié : «Non mais, un médecin ne devrait pas dire ça comme ça».

Il avait raison. En fait, personne ne devrait parler comme ça, a fortiori un soignant. Même exténué à quatre heures du matin.

Médecins, soignons nos patients

Lorsqu’on est soignant, c’est parfois difficile d’avoir le bon comportement, de dire les bons mots au bon moment. On n’évite pas toujours certains écueils. Il y a des mauvaises nouvelles à annoncer sans tarder alors qu’on n’a pas forcément appris à le faire.

Il y a les soignants trop rapides, surchargés de travail qui déplorent de ne pas avoir assez de temps à accorder aux échanges. Il y a ceux qui ne consentent pas assez d’importance à la discussion alors que c’est une phase déterminante, ils s’en débarrassent, ils la laissent à d’autres.

Si certaines attitudes sont admissibles et admises, d’autres sont impardonnables et la médecine ne protège d’aucun travers de l’humanité, même pas du mépris.

« Vous êtes grosse, c’est normal d’avoir des rougeurs sous les seins… »

Les soignants dépassent alors leur cadre, ils deviennent caustiques voire moralisateurs.

« Vous êtes sûre de ne pas vouloir garder ce bébé ? Vous avez 22 ans, c’est bien d’être une maman jeune ! Et si ça se trouve le papa serait d’accord… »

Avoir la sensation d’être incompris ou jugé n’est décidément pas tolérable pour un malade.

Électeurs de droite cherchent parti pour qui voter


Malgré le boulevard – offert par l’effondrement des Républicains- qui se présentait à lui, le Rassemblement national (RN) n’a obtenu qu’une courte victoire aux européennes. En l’état, il ne parvient pas à rassembler la droite. Peut-il faire en quelques mois ce qu’il n’a pas voulu faire en trente ans ?


Ces élections européennes ont eu le mérite de mettre les électeurs et les dirigeants des droites devant leurs responsabilités. Elles ont été l’occasion de plusieurs clarifications qui étaient en germe et qui, depuis ce 26 mai, sont effectives.

D’abord, la chute de la maison LR, plus rapide et plus nette que prévu. Vermoulue, minée par des tendances centrifuges, les reniements, les trahisons, elle s’est effondrée. Pour la droite, 2019 est l’année zéro, mais elle l’est aussi, paradoxalement, pour le Rassemblement national (RN).

Les électeurs de droite sont toujours là

En effet, ce vide devrait offrir un espace, voire un boulevard au Rassemblement national, désormais seul pôle attractif à droite. Mais les conditions pour qu’il réussisse à bâtir quelque chose de viable et de puissant sur ces ruines et ces friches sont particulièrement exigeantes et semblent inatteignables, vu le passé et le passif de ce mouvement.

Car le très faible total des voix de droite qui ressort de cette élection (35 %) ne doit pas faire oublier que des millions d’électeurs de droite sont toujours orphelins. L’électorat de droite ne s’est pas évaporé ni complètement dissous dans LREM. Et le RN n’en a, finalement, capté qu’assez peu (17 % de l’électorat Fillon d’après les études) et, pour un second tour, il était assuré d’une défaite identique à celle de 2017.

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On n’a pas assez mesuré la contre-performance que constitue ce score de 23 % dans un contexte pourtant très favorable où le RN bénéficiait d’un alignement des planètes exceptionnel : gauche en miettes et sans leader populaire comme Mélenchon, LR au plus bas, impopularité du président de la République, campagne réussie du jeune Jordan Bardella, scrutin à un seul tour, participation moyenne, contexte européen porteur.

Adopte un mec de droite

Si le RN veut attirer à lui ces électeurs orphelins et sortir de ses limites structurelles, de ses différents « plafonds » du premier et du second tour, la tâche est immense et les chantiers nombreux. Mais indispensables. Et urgents.

1. Le leadership. Le RN doit être capable de tourner la page Le Pen. Les pages Le Pen. Sans ce signal envoyé à cet électorat qui ne peut faire le saut, rien ne sera possible. Dans ma famille de tradition et de sociologies « de droite », trois générations, pour des raisons parfois différentes, ne peuvent et ne pourront jamais voter Le Pen. C’est le principal verrou, psychologique et culturel, qui prive le pôle RN de réserves naturelles considérables de voix, de cadres et de dynamique de second tour. Cela est dit sans animosité contre les personnes. C’est un fait électoral objectif constaté par toutes les études, vérifié aux régionales de 2015 et à la présidentielle de 2017 comme à ces européennes.

2. Les compétences. Un parti ne peut prétendre accéder au pouvoir sans former, très rapidement, un « shadow cabinet » susceptible de lui conférer enfin la crédibilité qui lui fait toujours défaut. Notamment en matière économique.

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3. Les municipales de l’an prochain. Le RN doit se donner pour objectif de gagner les deux grandes villes où il est majoritaire : Marseille et Nice. Mais aussi Toulon, Nîmes, Perpignan. De même, il doit s’imposer dans des dizaines de petites villes de la France périphérique. Mais cela demande des capacités d’ouverture et la recherche de compétences et d’alliances. Ce qui n’a pas été son fort jusqu’à présent. Et cela renvoie aussi au premier point. En tout cas, une vague RN ne garantirait pas le succès aux élections nationales suivantes, mais un nouvel échec dans ces terres d’élections pour lui depuis trente ans, après les échecs aux régionales de 2015 pour Marine Le Pen et Marion Maréchal, serait un très mauvais signe et reposerait en urgence les questions que nous soulevons.

4. La vision. La majorité potentielle du RN attend une articulation claire, rationnelle, de sa vision culturelle anti-immigration et de sa vision économique et sociale. On ne peut décrire une situation catastrophique – et elle l’est à bien des égards – sans proposer aussi une perspective d’espérance.

La politique a horreur du vide

Tout ce travail, le RN des Le Pen n’a pas voulu le faire en trente ans. Peut-il le réussir en quelques mois ? Des millions d’électeurs de droite en doutent.

Il y a, dans les mois qui viennent, une fenêtre de tir unique pour lancer cet aggiornamento. Le RN et ses dirigeants ont, depuis des années, manqué de nombreuses occasions. Ils sont face à leurs responsabilités : leur victoire étriquée du 26 mai à 23 % est, finalement, le meilleur service que pouvaient leur rendre les électeurs soucieux d’une alternance forte et crédible. Si rien ne se passe au RN, la nature ayant horreur du vide, les choses bougeront ailleurs.

Si, la France a une part de responsabilité dans le génocide au Rwanda

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Si la France n’a pas participé au génocide du Rwanda, elle a bien une part de responsabilité dans ce dernier. J’étais sur place à l’été 1994. Réponse à Roland Hureaux. 


Je ne connais pas Roland Hureaux, dont je lis régulièrement et avec intérêt les articles qu’il publie sur le site de Causeur, mais je le crois honnête homme. C’est par ailleurs un homme d’expérience. Je suis persuadé, à ce titre, qu’il pense sincèrement tout ce qu’il a écrit, dans une de ses récentes tribunes, publiée ici, relative à l’accusation portée par Raphaël Glucksmann sur « la mittérrandie » dans son ensemble quant au rôle – et à une part de responsabilité – de la France, dans le génocide rwandais de 1994. Le problème est que la tribune de Roland Hureaux comporte un certain nombre de contre-vérités, qu’il m’importe de corriger, avec, encore une fois, le respect que je dois à un homme qui, manifestement, n’a voulu que défendre ses convictions.

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Il se trouve que je connais bien le sujet du génocide rwandais, pour avoir été dans ce pays en mission humanitaire à l’été 1994, avec l’équipe d’une ONG française… Nous étions arrivés à la fin du génocide, et nous avons croisé d’ailleurs à Gikongoro, au Sud-Ouest du pays, où nous étions basés, les soldats de l’opération Turquoise, cantonnés à côté de nous… Habité depuis ce temps par la monstrueuse tragédie rwandaise, j’ai publié deux romans, dont le dernier, sur ce sujet, notamment la culpabilité qu’ont pu ressentir certains soldats et officiers de l’opération Turquoise, dans la fameuse « affaire de Bisesero » en particulier, culpabilité de n’avoir parfois pas pu – faute d’autorisation de leur hiérarchie – accomplir leur devoir en sauvant des civils Tutsis des massacres en cours, alors qu’ils en avaient les moyens.

Je souhaite dire aussi que Raphaël Glucksmann, quoi qu’on pense de lui ou de sa position, et j’y reviendrai, peut légitimement, également, s’exprimer sur ce sujet sensible, pour avoir co-réalisé un remarquable documentaire « Tuez-les tous ! » sur la question.

Nous devons au presque-million de personnes assassinées en une centaine de jours dans les conditions les plus atroces notre honnêteté, et la reconnaissance de simples vérités. Prenons les choses dans l’ordre, quant à la tribune de Roland Hureaux :

– Raphaël Glucksmann n’accuse pas la France d’avoir participé directement au génocide rwandais, mais d’avoir « armé, soutenu financièrement, soutenu politiquement des génocidaires », ce qui n’est pas exactement la même chose. Et il se trouve qu’en effet, le gouvernement de François Mitterrand a soutenu jusqu’au bout les autorités génocidaires au Rwanda, a livré des armes par avion à Kigali, jusqu’à ce que la ville tombe aux mains du FPR de Kagame. C’est un fait.

– La France a non seulement « entretenu une coopération militaire » avec le Rwanda de Juvénal Habyarimana, le président rwandais dont l’attentat contre son avion, le 6 avril 1994, donna le signal du génocide, mais elle a dirigé, et parfois commandé, en première ligne, l’armée rwandaise – qu’elle formait par ailleurs – dans ses combats contre le FPR. Il s’agit, notamment de l’opération Noroît, de 1990 à 1993. Le FPR, en effet formé en exil en Ouganda, le fut parce que les massacres des années 1960 jusqu’aux années 80 au Rwanda contre la minorité tutsie ont forcé une partie de cette population à fuir son pays pour survivre… Paul Kagame, son chef et aujourd’hui chef de l’Etat rwandais, avait donc des raisons, outre en effet le désir de conquérir le pouvoir, de s’en prendre par des attaques et des incursions au pouvoir et à l’armée hutue alors au pouvoir au Rwanda, compte-tenu du fait que ceux-ci massacraient régulièrement les Tutsis… Cela ne fait pas de Paul Kagame un démocrate, nous sommes d’accord, et il y aurait beaucoup à dire sur cet homme, mais enfin, lui faire porter la responsabilité du monstrueux drame rwandais est une contre-vérité trop facile. On peut dire, d’une certaine manière, que la guerre contre le FPR menée par l’armée rwandaise encadrée et dirigée par les officiers français fut, en partie, une guerre de la France au Rwanda. Surtout, la défaite de cette armée rwandaise devant le FPR suite au génocide fut vécue, par une partie de la hiérarchie militaire française de l’époque qui avait connu le Rwanda bien avant l’opération Turquoise, comme une défaite, et même la première défaite de l’armée française en Afrique depuis la décolonisation… Je ne dis pas que c’est l’absolue vérité des choses, je dis que ça a été « vécu » ainsi par une partie de cette hiérarchie… Ce qui explique la réaction, ou la position, d’une partie (attention : une partie seulement…) de la hiérarchie de l’opération Turquoise devant les massacres commis par leurs anciens « frères d’armes » de l’armée ou de la gendarmerie hutues, envers les Tutsis, soupçonnés, en vertu du principe de la guerre révolutionnaire, d’être le « bocal d’eau » dans lequel survivait la rébellion du FPR… Pour avoir le poisson, il faut vider le bocal…

– Roland Hureaux écrit que le FPR était soutenu par les anglo-saxons. Il a raison. C’est vrai. Comme il est exact, ainsi qu’il le rappelle, que se jouait dans ce conflit l’avenir de l’influence française-francophone dans cette partie de l’Afrique, face aux ambitions anglo-saxonnes. Mais cela justifie-t-il tout ? Tout n’est-il qu’un jeu d’échec où les centaines de milliers de vies humaines ne comptent pas ? Cela justifiait-il de soutenir jusqu’au bout des autorités et un appareil coupable de mettre en œuvre sous nos yeux un génocide ?

– Roland Hureaux écrit dans sa tribune que le FPR de Kagame est arrivé aux portes de la capitale rwandaise Kigali, et que « c’est alors que fut abattu, le 6 avril 1994 aux abords de Kigali, l’avion qui transportait le président Habyarimana et son collègue du Burundi ». Les évènements ne sont pas dans le bon ordre… L’avion du président rwandais a été abattu le 6 avril 1994… ce qui donna le signal, notamment par la monstrueuse « Radio-Télévision des Milles Collines–RTLM » financée par les extrémistes Hutus, du génocide des Tutsis. C’est le fait que leurs « frères » Tutsis soient en train d’être exterminés qui a déclenché l’entrée massive du FPR au Rwanda, bousculant l’armée rwandaise formée par les officiers français, et arrivant en effet jusqu’à Kigali… Il y avait bien un contingent d’environ 600 hommes du FPR à Kigali au moment où le génocide débuta, mais ceux-ci s’y trouvaient en vertu des accords d’Arusha, et n’ont rien pu faire pour arrêter les massacres, car trop peu nombreux et à peine en mesure de se protéger eux-mêmes…

– L’attentat contre l’avion du président rwandais Habyarimana, justement… Roland Hureaux écrit « qu’il fait aujourd’hui peu de doutes que cet attentat avait été organisé par le régime de Kagame ». Eh bien non. Les plus récentes enquêtes, notamment celle menée par le juge français Trévidic, pointent la responsabilité du tir du missile ayant abattu l’avion vers le camp « Kanombe » de la garde présidentielle… hutue… et donc plutôt vers les extrémistes Hutus qui refusaient la mise en œuvre des accords de paix d’Arusha signés par le président rwandais Habyarimana. En revanche, Roland Hureaux a raison de souligner que la France a poussé pour que ces accords de paix avancent et soient conclus puis mis en œuvre. C’est vrai. Tout comme il est vrai, comme le rappelle Roland Hureaux, que les troupes rwandaises, en 1996, dans l’est de ce qui était alors encore le Zaïre du maréchal Mobutu, ont commis une forme de « contre-génocide » en massacrant plus de 200 000 Hutus, dont une bonne partie génocidaires, qui s’y étaient réfugiés, par crainte, justement, de représailles du FPR… C’est vrai.

Pour le dire autrement, et c’est là où Raphaël Glucksmann aurait dû faire preuve de nuance, il n’y a jamais eu de volonté de la France, ni même du gouvernement français de Mitterrand, qu’il y ait un génocide, et encore moins d’y participer. Les soldats français, il faut le dire, n’ont pas participé à ce génocide, et se sont souvent comporté admirablement sur le terrain. D’ailleurs, je veux affirmer ici mon plus grand respect pour cette institution, et les soldats français en général, qui, avec une abnégation et un courage souvent extraordinaire, se battent pour nous protéger, accomplissant parfois le sacrifice de leur vie… Au Rwanda, l’armée française a obéi aux ordres du politique, et beaucoup de soldats et sous-officiers ont obéi également à une partie de leur hiérarchie qui ne pouvait, ou ne voulait pas, sortir du logiciel de la guerre avec le FPR, dans une opération Turquoise aux objectifs ambigus…

S’il y a eu un cynisme et un calcul de certains membres du gouvernement français de l’époque dans le soutien à un régime génocidaire, on ne peut l’étendre sans nuance à tous ses membres, ni à toute « la mittérrandie »… Les choses furent plus compliquées que cela. Quant à la responsabilité du génocide rwandais, elle incombe d’abord et essentiellement aux penseurs, théoriciens, organisateurs rwandais de celui, de « l’Akazu » (« Maisonnée » en kinyarwanda), c’est–à dire l’entourage extrémiste du président, en passant par les Interahamwe (« Ceux qui vont / font ensemble » en kinyarwanda), c’est-à dire l’organisation qui a mis en œuvre le génocide, et la terrible Radio-Télévision des Milles Collines-RTLM, qui a appelé par les ondes à commettre celui-ci…

Si la responsabilité du génocide rwandais n’est pas une responsabilité française mais bien rwandaise, il y a une part – et j’insiste bien, une part seulement – de cette responsabilité dont une partie du gouvernement de la France à l’époque a à répondre… C’est douloureux, mais il faut avoir le courage de le reconnaître.

Le Triangle d'incertitude

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Malheureux comme un Républicain en France

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Militants des Républicains au siège du parti à Paris, mai 2019. ©Jacques Witt/SIPA / 00909399_000007

L’effondrement des Républicains répond à presque vingt ans d’une politique de chasse aux centristes qui a fini par noyer la droite dans le centre. Profitant de la chaise vide, le Rassemblement national a pris sa place à droite… 


On a l’air de trouver surprenant que la liste des Républicains (LR) ait pris le « bouillon » aux européennes. Il aurait été plutôt étonnant qu’elle ne le prenne pas… C’est sans doute la bonne prestation médiatique de sa tête de liste François-Xavier Bellamy, et aussi les sondages trompeurs, qui ont un temps fait rêver ses électeurs et certains analystes, en ayant l’air d’oublier que cet échec était prévisible, inscrit dans les astres, sous l’effet de plusieurs facteurs.

Le grand remplacement de la droite par le centre

D’abord, le parti avait perdu son ADN depuis longtemps. Du gaullisme initial, de l’ancien RPR, nationaliste et populaire, une sorte de « conservatisme visionnaire » propre à assurer l’unité entre d’une part des classes paysannes, ouvrières et petites bourgeoises demandant surtout à être rassurées face à une modernité perçue comme un danger, et d’autre part des bourgeoisies hautes et moyennes demandant à pouvoir bénéficier des opportunités découlant de la même modernité, il ne reste rien.

En cause, la création en avril 2002, de l’UMP, une union « de la droite et du centre », un mouvement attrape-tout censé « ratisser plus large » et concurrencer, au centre gauche, le Parti socialiste pour récupérer une bourgeoisie de plus en plus progressiste, dans un contexte, mondialisation aidant, de gentrification accélérée de celle-ci. De fait, l’idée sous-jacente, chiraquienne et juppéiste, jamais exprimée, mais bien visible encore chez les cadres du parti, était de faire « noyer la droite par le centre », en d’autres termes de flouer les « vieux » militants RPR et les électeurs populaires traditionnels en leur tenant un discours de droite tout en faisant une politique de centre gauche. La permanence, au centre de ce dispositif, depuis si longtemps, et malgré l’inanité de son corpus idéologique, de la formation de François Bayrou (en politique, on appelle l’obligation permanente de l’alliance avec cette « sangsue politique » la « taxe Bayrou », une sorte de péage sur toutes les autoroutes du pouvoir…) en est la meilleure preuve.

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Ce qui devait arriver arriva : après une période plutôt hégémonique, les failles de cette tromperie sont vite apparues. Comme dans toutes les grandes entreprises qui multiplient les départements et les produits au détriment de la cohérence stratégique, le malheur vient souvent d’un concurrent plus jeune et plus dynamique qui attaque le leader sur l’un de ses secteurs de prédilection et lui prend ses clients. Dans ces cas-là, il faut réagir vivement, soit ré-attaquer sur son secteur en danger pour conserver son avantage, soit réorganiser entièrement l’entreprise pour retrouver un leadership sur un ensemble de services nouveau et cohérent. Par faiblesse, peur de la « ringardisation » devant les injonctions d’une gauche idéologiquement dominante, cynisme, envie d’aller « à la soupe », mépris des « petits » électeurs déclassés, rien n’a été fait pour corriger ces défauts. La « vieille » maison RPR, dirigée par de mauvais chefs qui ont dilapidé l’héritage du fondateur, est maintenant en faillite, du fait, d’abord, de son incohérence stratégique, puis de sa procrastination.

Bellamy, un choix audacieux et dangereux

De tout cela, Wauquiez n’était guère responsable. Il a tenté de réagir (nous ne parlerons même pas des « tentatives » de Sarkozy, dont la période « buissonnienne » n’a guère duré, et a fondu comme neige au soleil sous la douce pression « carlabruniste » (cf : La cause du peuple de Patrick Buisson), ni de celle de Fillon, dont l’ancrage conservateur n’a pas dépassé une heure après sa défaite, avant qu’il n’appelle à faire voter pour son concurrent progressiste…). Dans ce contexte, le choix de Bellamy était audacieux, mais dangereux.

Audacieux, parce que le pari à droite était une rupture, d’image déjà, par rapport à ambiguïté stratégique antérieure. Ambiguïté pas entièrement levée d’ailleurs, puisque l’on savait bien que Bellamy était plus un alibi que la marque d’un véritable changement de cap, et que les élus LR voteraient au Parlement européen avec le PPE, promesse d’un non-changement, et d’une poursuite de la politique progressiste et mondialiste actuelle des instances bruxelloises… Laurent Wauquiez est ainsi victime de sa timidité, ou de sa fourberie.

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Dangereux, parce que Wauquiez connaissait fort bien la versatilité profonde des électeurs de la droite catholique, capables de défiler fièrement pour LMPT le samedi, en scandant ONLRJJJJ (On ne lâche rien, jamais, jamais, jamais, jamais !) et d’aller voter comme un seul homme le dimanche pour leur pire ennemi et ses candidats (cf : les scores de Macron et de ses élus aux élections de 2017 dans les « fiefs » de la droite catholique des Hauts-de-Seine et des Yvelines), à partir du moment où ils pensent qu’il leur garantira mieux qu’un autre la tranquillité propre à assurer les études de leurs enfants dans les meilleurs lycées et prépas, leurs accès aux bonnes écoles de commerce, et leurs carrières ensuite dans la finance. Parier sur un cœur de cible susceptible de vous trahir à tout moment (et l’ayant déjà fait !) était, à tout le moins, un pari gonflé ! Pari perdu. Fallait-il s’en étonner ?

LR, un problème de créneau

Aujourd’hui, LR reçoit la monnaie de sa pièce, le résultat de presque 20 ans de mauvaise politique, nullement corrigée récemment, avec les doutes non levés sur les choix à assumer derrière la « nouvelle star » Bellamy. LR est-il un parti d’opposants ou de « constructifs » ? Si pas de choix stratégiques, pas de personnalité, et pas d’impact politique. Le changement de direction de LR avec le départ de Wauquiez, demandé à cor et à cri par de nombreux médias, pour son remplacement par un nouveau leader plus « consensuel », dans ce contexte, ne changerait pas grand-chose. Il serait même pire, car il ne ferait que rajouter, au lieu d’y répondre, à l’incohérence et à la confusion stratégique congénitale du mouvement. Les électeurs populaires continueront à partir au RN, et les bourgeois et les cadres du parti à LREM. La seule sortie de crise, c’est de reconstruire une offre à droite.

Le problème, c’est que LR, qui est maintenant suiveur du RN sur ce « créneau » qu’il s’est laissé prendre, va se trouver atteint du « syndrome du suiveur », classique en entreprise. Lorsqu’on essaye de suivre un leader, sur un secteur porteur, il faut faire très attention à proposer une offre qui se démarque vraiment, sinon le risque est que toute publicité produise un effet mortifère, parce qu’elle envoie les nouveaux clients chez le leader plutôt que chez soi, ceux-ci considérant que, tout compte fait, mieux vaut le produit qui a fait ses preuves plutôt qu’un nouveau « me too » qui n’inspire pas trop confiance… Tous les efforts de redressement contribuent alors à l’enfoncement…

Bonne chance aux stratèges LR. Il va bientôt être plus difficile d’être un Républicain en France qu’un anglais à New-York…

La Droite buissonnière

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Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste

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L’union des droites ou la mort: il n’y a pas de droite interdite

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Laurent Wauquiez, novembre 2018. ©Jacques Witt/SIPA / 00884932_000013

La crise traversée par les Républicains n’est pas une question d’hommes mais de vision politique. A force de pencher vers le centre, la droite a fini d’être la droite. Elle doit cesser de chasser la bête immonde et prendre conscience qu’il n’y a pas de droite interdite…  


Le jour de la nomination de François-Xavier Bellamy à la tête de la liste républicaine pour les élections européennes, tout lecteur du jeune philosophe aurait dû se réjouir de voir une ligne ouvertement conservatrice mise en avant à l’occasion d’un scrutin national, qui de surcroît, contrairement aux fois précédentes, allait particulièrement mobiliser l’attention des électeurs. Pourtant, le choix opéré par Laurent Wauquiez m’a immédiatement inquiété.

Wauquiez et le sacrifice de Bellamy

Il est vrai que je ne prête pas toujours les meilleures intentions au président des Républicains, dont l’empressement à enfiler un blouson rouge dès qu’il croise plus de deux électeurs de droite m’a toujours inspiré plus de méfiance que de sympathie.

L’absence d’une ligne claire sur l’Europe – le parti étant tiraillé entre une aile ouvertement européiste et fédéraliste, et une aile sceptique et souverainiste -, additionnée à la rancœur de l’électorat vis à vis des diverses trahisons que lui inflige la droite depuis cinquante ans, rendaient ces élections ingagnables.

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Conscient de la situation, le chef du parti a fait un calcul à deux bandes : avec Bellamy, il draguerait l’électorat conservateur qu’il peine à retrouver depuis la déroute de François Fillon. Mais surtout, il allait pouvoir se réfugier derrière l’échec annoncé pour justifier un changement de cap et se débarrasser enfin de cette encombrante ligne catho-rabat-joie, devant l’évidence de son impuissance dans les urnes.

N’importe qui aurait fait pire que Bellamy

Dès le lendemain des élections, sans surprise, les ténors du parti reprenaient en cœur le refrain bien connu : « On ne gagne pas sur une ligne dure. »

Et pourtant, il y a de solides raisons de penser que les 8% de Bellamy constituent une performance qu’aucun autre candidat LR n’aurait égalée. N’importe quelle Pécresse aurait joué coude à coude avec Benoît Hamon et Jean-Christophe Lagarde, entre 3% et 5%.

Mais comme après chaque élection perdue, les cadres du parti (et bon nombre de journalistes) vont comprendre l’échec à l’envers, faire le diagnostic inverse de celui que le réel impose, et aggraver un peu plus la fracture entre l’électorat de droite et ses supposés représentants naturels.

La droite et le piège d’Emmanuel Mitterrand

Pire, les responsables des Républicains, Laurent Wauquiez en tête, vont soigneusement refermer sur eux le fameux piège de François Mitterrand. Car si ce dernier avait conçu la division entre droite autorisée et droite interdite, c’est bien la droite qui a assemblé les pièces et huilé les rouages de cette mécanique, en étant, depuis trente ans, aux avant-postes de la « résistance ». Première à dénoncer les ventres féconds, à traquer les bêtes immondes, et à dessiner les frontières infranchissables du continent nauséabond.

Emmanuel Macron, qui a d’autres défauts que la bêtise, a bien compris la mécanique implacable de ce piège électoral, et qu’il lui suffit de continuer à agréger les voix du centre pour gagner tous les seconds tours contre la famille Le Pen pendant mille ans.

A lire aussi: Électeurs de droite cherchent parti pour qui voter

De son côté, Marine Le Pen n’a pas grand-chose à faire, et peut laisser le réel faire son œuvre, les électeurs du RN ne votant ni pour une vision européenne ni pour une politique économique ou une stratégie industrielle, mais pour un seul sujet : l’immigration maghrébo-africaine.

Faire un tabac c’est pas tabou

Les Républicains n’ont en réalité qu’une solution pour arrêter cette double hémorragie. Et la démission de Laurent Wauquiez ne changera rien. Ce n’est ni une question de programme, ni une question d’hommes. C’est le refus des règles écrites par l’adversaire, c’est la reconquête d’une liberté de penser, corsetée depuis près d’un demi-siècle par la gauche divine.

Cette planche de salut s’appelle l’union des droites. Elle n’implique pas grand-chose d’autre qu’un sursaut de courage. Celui de faire tomber les totems et les tabous de la caste politico-médiatique.

Les électeurs y sont prêts depuis longtemps, mais la hiérarchie résiste, drapée dans un orgueil qu’elle prend pour de l’honneur. Un drap qui, chaque jour passé à réinventer « les-forces-de-la-droite-et-du-centre », ressemble un peu plus à un linceul.

General Electric, le géant qui fait plonger l’économie française

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general electric belfort bouygues
General Electrif, Belfort. Auteurs : JC Tardivon/SIPA. Numéro de reportage : 00907806_000007

On l’avait présenté comme le sauveur, mais cinq ans après, le groupe General Electric apparaît en pleine lumière, comme un géant à la dérive qui nous entraîne avec lui.


Comme les commentateurs ont la mémoire courte, surtout quand ils écrivent des propos dithyrambiques directement inspirés par les communiqués autosatisfaits des acteurs financiers de l’industrie, il faut revenir à la fin du siècle dernier pour comprendre ce qui arrive aujourd’hui.

D’Alstom à Bouygues

En 1999 le gaz « naturel » ou CH4 issu des champs pétroliers a le vent en poupe, c’est pourquoi la  production électrique l’alternative « propre », « verte » aux centrales nucléaires, à charbon ou à fioul, et donc les géants de l’électromécanique, General Electric, Siemens, ABB, Mitsubishi, rivalisent d’efforts pour mettre sur le marché les meilleures turbines à gaz. La société française Alstom produit des turbines sous licence General Electric à Belfort. Dans une stratégie applaudie par les communicants, elle rachète les turbines à gaz d’ABB, ce qui conduit General Electric à prendre le relais de l’usine de Belfort et d’autres usines moins médiatiques. Les deux sociétés qui à travers la Compagnie Générale D’Electricité ont eu une longue histoire commune divorcent donc à l’amiable pour permettre à Alstom de faire cavalier seul. Hélas les turbines ABB ne sont pas au point et Alstom va se ruiner, à l’achat d’abord, puis pendant une dizaine d’années, pour pouvoir se mettre en position de vendeur ! C’est la cause majeure de l’affaiblissement d’Alstom qui a conduit à l’intervention de l’Etat, puis à son remplacement comme actionnaire de référence par le Groupe Bouygues.

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Les attaques de l’écologie politique contre les fossiles n’épargnent pas le gaz naturel et la folie des éoliennes et des panneaux solaires mettent à mal le marché des centrales à gaz, les politiciens des pays européens minimisant le coût de l’intermittence de ces énergies renouvelables en termes de modifications des réseaux et de fragilisation financière des entreprises électriques. Les entreprises allemandes, privées de nucléaire et incitées à se retourner vers l’éolien, sont au bord du gouffre et ne doivent leur salut que grâce au bas prix du charbon et… de la lignite ! Pour les fournisseurs de turbines à gaz, cette évolution est catastrophique, surtout pour Alstom qui manque de compétitivité par rapport à General Electric et Siemens.

General Electric reprend la patate chaude

La stratégie d’Alstom en 2013 ne varie néanmoins nullement et la société annonce rechercher un partenaire pour son département transport ferroviaire pour lui permettre de renforcer son pôle énergie, « Il n’y a pas le feu au lac ! », déclare même son PDG !

Quelques mois plus tard, une indiscrétion de Bloomberg annonce que des conversations avancées existent entre Alstom et General Electric pour la cession à General Electric de son département Energie, soit près des trois quarts du groupe, et on nous explique doctement que cela va permettre de faire du département transport une pépite alors que chacun disait que sa taille ne permettrait pas de résister à la concurrence chinoise.

C’était il y a cinq ans, deux ans ont été nécessaires pour mener à bien (!) l’opération d’intégration, jamais une autre hypothèse n’a été sérieusement envisagée, on a amusé la galerie avec des JV 50/50 qui se sont révélées des 51/49 au profit de General Electric, on a menti sur la création d’emplois, la presse a été alimentée tous les jours par des communiqués victorieux, le Maire de Belfort a même fait signer une pétition en faveur de General Electric, présentée partout comme une société française, francophone, francophile, dont le président était reçu par la présidence de la République avec amitié et effusion en remerciements de son « sauvetage » inespéré d’Alstom trouvant à travers cet assemblage un allié de poids pour la conquête du monde.

Déni de réalité, arrogance, incompétence 

Il faut relire tout ce qui a été dit à l’époque et même encore récemment sur la chance du pays d’avoir trouvé sur sa route un ange pareil ! Les dirigeants qui ont tenté depuis de remettre General Electric en état de marche ont même accusé le deal Alstom d’avoir été la cause des malheurs du Groupe, relayés brillamment par les journaux français… Le déni de réalité, l’arrogance et l’incompétence ont régné depuis cinq ans sur ce dossier.

General Electric était en difficulté dès 2014 et cherchait avant tout à limiter la casse dans la chute du marché des turbines à gaz en supprimant un concurrent. On lui a offert mieux, elle a accepté, mais elle n’avait pas voulu voir la faiblesse industrielle de la fusion, Alstom est une société technique qui réalise des installations à la demande, General Electric fait de la série et vend sur catalogue, c’était le mariage de la carpe et du lapin sans compter sur le mode de gestion à « l’américaine » mal adapté à la société française comme on l’avait déjà observé à Belfort… et partout ailleurs. General Electric était malade en 2014, personne n’a voulu le voir, surtout pas le gouvernement français voulant éradiquer les énergies fossiles et maltraitant le gaz naturel.

Faire disparaître l’usine à gaz

Alstom n’était malade que de ses turbines à gaz, péchés d’orgueil de ses dirigeants successifs, ses points forts étaient les turbo-alternateurs Arabelle pour le nucléaire, l’hydraulique, le charbon, et les smart grids ou réseaux, et, bien sur le ferroviaire grâce à l’excellence de son premier client SNCF. Porté par EDF et SNCF, Alstom avait toutes les chances de développement, mais il fallait trouver la façon de faire disparaître l’épine turbines à gaz. Le plus simple était de trouver un arrangement avec Siemens, le plus hasardeux avec General Electric, mais de tenter de rester fort sur les positions de premier mondial. Personne n’a voulu réfléchir, les publicités sur General Electric, leur lobbying, étaient insensées, mais convaincantes… pour ceux qui le voulaient bien.

Comment en sortir désormais ? Revenir aux compétences essentielles pour notre avenir, revenir au « bien commun » représenté par les hommes et les femmes d’Alstom qui veulent croire encore à l’avenir de l’électromécanique française et qui sont prêts, les uns et les autres à relever les défis du nucléaire, de l’hydraulique, du charbon et des smart grids en y intégrant le transport ferroviaire bien évidemment. Des anciens dirigeants d’Alstom y sont prêts, ils rencontrent depuis des mois les pouvoirs publics, les fonds d’investissements, les dirigeants des Grands Groupes nationaux, il suffit d’une volonté et d’un négociateur pour délivrer General Electric d’un poids désormais insupportable pour un groupe en perdition.

>>> Retrouvez Loïk Le Floch-Prigent sur son blog

Djordje Kuzmanovic: « Je ne comprends pas l’appel d’Andréa Kotarac à voter RN »

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Aujourd’hui sur RNR.TV, Daoud Boughezala (Causeur) reçoit Djordje Kuzmanovic, ancien membre de La France insoumise (LFI) récemment poussé à la démission du parti par Jean-Luc Mélenchon.


 

>>> L’entretien en intégralité est disponible sur REACnROLL ! <<<

Au Brésil, on n’a pas honte d’être catholique

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La statue du Christ sur le Corcovado trône sur Rio de Janeiro. ©FRILET/SIPA / 00151332_000005

Malgré la progression des églises évangéliques, le Brésil reste un pays majoritairement catholique dont les fidèles assument de l’être.


Le Brésil, 209 millions d’habitants. 52 % de catholiques, 32 % d’évangéliques en 2017, selon Datafolha, l’important institut de sondages du pays. En 2014, 60 % de la population était catholique. En 2000, ils étaient 73,9 %. En 1991, 83,3 %. Alors qu’en 1970, neuf Brésiliens sur dix se déclaraient catholiques.

« Je suis croyant et catholique »

Si l’on en croit ces chiffres, ils pourraient un jour être supplantés par les évangéliques protestants. La crise du catholicisme touche aussi le Brésil, plus grand pays catholique au monde en termes de baptisés. Reste que selon une étude de 2003, intitulée « Catholics and Protestants in Brasil » et publiée dans America magazine, trois catholiques brésiliens sur quatre prieraient tous les jours…

A lire aussi: Et si les catholiques ne tendaient plus l’autre joue?

Il suffit de se frotter un peu au terrain pour mesurer l’étendue de la foi. Il suffit d’entrer dans une église un peu miteuse du quartier d’Uruguaina à Rio de Janeiro, bondée un mercredi matin alors que nos églises sont désertes à la même heure, de se tailler une place au fond, de voir les fidèles s’enduire le front, les avant-bras et la nuque d’eau bénite comme s’il s’agissait de crème solaire, puis de voir ces mêmes fidèles se prosterner littéralement devant le Christ en quittant sa maison, quand je me suis contenté d’un discret signe de croix, pour en saisir l’intensité. Il suffit aussi de s’entendre répondre au Brésilien qui vous a questionné en toute bonne foi sur votre appartenance religieuse, «je suis croyant et catholique», sans se sentir empressé d’ajouter «mais je ne suis pas pratiquant» pour ne pas passer pour un ringard – voire un sympathisant de curés sexuellement frustrés et pédophiles – pour comprendre qu’au Brésil, la foi catholique s’assume pleinement, avec une joie certaine et une certaine ostentation, loin de l’image austère et timorée qui lui colle à la peau chez nous.

Un archevêque dans les territoires perdus

De l’extérieur, la cathédrale Saint Sébastien, achevée en 1976, ferait presque passer notre Tour Montparnasse pour un joyau d’architecture. À l’intérieur, c’est autre chose. Alors que d’incontournables candidats aux selfies se pressent sous un Christ crucifié, à droite de l’autel des photographies retracent les aventures d’Orani Joao Tempesta, sexagénaire joufflu nommé archevêque de Rio par Benoît XVI en 2009. Sur ces photos, on peut le voir mener la procession annuelle en hommage à Saint Sébastien d’un pas alerte et enjoué, devant des immeubles abandonnés d’un territoire perdu de la ville ou dans le marché populaire d’Uruguaina. On le voit prendre par les épaules un jeune homme qui n’a pas l’apparence d’un enfant de chœur. Il expose un molosse aux crocs saillants, chez nous on parlerait d’un « jeune de quartier ». Il vient des fameuses favelas, dans lesquelles au moins un tiers des Cariocas seraient contraints de résider. Imaginez l’archevêque de Paris dans une cité de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, et vous réaliserez la portée symbolique de l’action. Sur ces photos, on voit aussi des centaines de fidèles massés devant l’église de la Candelaria, et tout autant de fidèles défiler au son de tambours ou au rythme de ballons de baudruche lancés au ciel.

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Cependant, une messe carioca reste semblable à celles que l’on connait. Je n’ai pas entendu de discours social porté par un curé qui s’enflamme ni de musique rythmée par des accords de guitare classique, comme ce fut le cas dans une église d’Irapuato, dans le centre du Mexique. Rio de Janeiro a beau être la ville où est née la samba, on ne va pas à une messe comme on va au carnaval.

Catholique rime avec laïc

Cependant le Brésil est laïc. La liberté de culte et de croyance est régie par la Constitution promulguée en 1988. Les discriminations fondées sur la religion y sont criminalisées par une loi de 1989. Les conflits de valeurs qui remuent l’État portent sur le droit à l’avortement et le mariage homosexuel. Si l’interruption volontaire de grossesse n’est autorisée qu’en cas de viol, de risque pour la mère, ou de malformation du fœtus, le mariage entre deux personnes du même sexe y est autorisé, comme chez nous, depuis 2013.

D’après une enquête du Pew Research Centre, en 2014, la moitié des Brésiliens catholiques (51%) était favorable à ce fameux mariage, tandis que 84 % d’entre eux ne considéraient pas la contraception comme une faute morale. Comme me l’a clairement affirmé une évangélique militante originaire de Brasilia dans un taxi collectif menant de Saint-Georges de l’Oiapoque à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française – d’où elle allait prêcher la bonne parole au Surinam – le catholicisme est plus libéral que le protestantisme évangélique. Après sa conversion, la trentenaire a cessé de fumer et ne boit plus une goutte d’alcool. Un prêtre jésuite, que je connais depuis des années, est amateur de bons vins et fume, lui, comme un pompier. Anecdotique peut-être, mais malgré sa réputation vieux jeu et conservatrice la foi catholique est moins exigeante que sa cousine évangélique. Le Brésil nous l’enseigne, le catholicisme peut s’harmoniser avec des mœurs libérales. Il a permis le carnaval de Rio, il n’a pas interdit ses excès, il n’a pas persécuté ses travestis. Il n’y a pas à rougir d’être catholique. Il n’y a pas à rougir d’aller à une messe ou de réciter un « Notre père » ou un « Je vous salue Marie ». Les Cariocas l’ont bien compris, eux. Les catholiques français devraient en prendre de la graine.

La pin-up, une femme libérée

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Mélanie Boissonneau publie Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934), une étude passionnante et érudite, malgré quelques à priori féministes, sur la manière dont Hollywood a voulu contrôler cette figure iconique du cinéma.


C’est la découverte d’un spectacle de burlesque qui a provoqué chez Mélanie Boissonneau un déclic et l’a poussée à s’intéresser à la figure féminine de la « pin-up ». Chez ces artistes de cabaret, l’auteur découvre un nouveau rapport au corps et à la féminité. Contrairement à une certaine tendance puritaine du féminisme conspuant toute exhibition du corps féminin envisagée comme une réification, le burlesque prône un rapport construit au dévoilement du corps, au désir et à la sexualité.

La pin-up, une fausse « femme objet »

La femme n’est plus alors un simple objet de convoitise mais s’affirme comme individu libre de son corps et de ce qu’elle veut bien montrer. Dans la mesure où ces filles se définissent elles-mêmes comme des « pin-up », l’essayiste a eu l’idée de se pencher sur cette figure qui traverse l’histoire du cinéma et a cherché à analyser son rôle au cours de cette période devenue mythique aujourd’hui du « pré-code ». Rappelons rapidement que le fameux « Code Hays » appliqué plus sévèrement à Hollywood à partir de 1934 n’est pas un organisme d’Etat omniscient ayant censuré les œuvres trop audacieuses mais un code d’autorégulation institué par une industrie cinématographique alors éclaboussée par quelques scandales retentissants et sous les feux de la colère des sinistres ligues de vertu.

L’un des angles les plus stimulants de l’ouvrage est sans doute sa manière de remettre en question l’image qu’on peut avoir de la « pin-up ». Par définition, cette créature dessinée ou photographiée, dont l’image n’a pas d’autre fonction que d’être épinglée dans les cabines des chauffeurs routiers ou dans les chambrées de trouffions, possède toutes les apparences de la « femme objet ». Or Mélanie Boissonneau montre très bien comment ces « pin-up », par leur fausse naïveté, leurs attitudes laissant une large place à « l’inadvertance » (on dévoile un peu de chair sans le vouloir), peuvent être également le symbole d’une féminité « construite », échappant par l’affirmation d’une sexualité assumée à l’emprise du regard masculin.

Les codes de la séduction

Après quelques rappels historiques et sociologiques revenant à la fois sur l’évolution graphique de la pin-up et sur les oppositions et tensions au sein des groupes féministes quant à l’appréhension des diverses formes de représentation de la sexualité et du corps féminin, l’essayiste circonscrit son sujet à la période du « pré-Code » qui demeure dans l’imaginaire collectif une époque de grande liberté pour le cinéma américain. Or Mélanie Boissonneau montre bien que cette vision idéalisée ne correspond pas forcément à la réalité et que ce qu’on présente parfois comme une période de plus grande liberté, notamment pour les femmes, est à nuancer. Pour cela, elle analyse avec un certain brio quatre exemples qu’elle regroupe par deux. Dans un premier temps, à travers les exemples de Betty Boop et de Jean Harlow, elle souligne de quelle manière l’industrie s’est servie de ces « pin-up » pour les confiner dans leur rôle de « femme objet » et même si le « pré-Code » semble avoir permis une représentation plus souple de thèmes sulfureux (Betty Boop se verra affublée d’une jupe plus longue après 1934), ce ne fut pas forcément à l’avantage de ces personnages (fictif ou de chair et d’os) féminins. Inversement, à travers l’exemple de Jane dans la saga Tarzan et de la grande Mae West, Mélanie Boissonneau analyse la manière dont ces personnages féminins parviennent à s’émanciper de la domination masculine tout en adoptant les codes de la séduction et en ne renonçant pas à la mise en valeur de leur corps et de leur sexualité. Dans ces deux cas, l’application du code provoquera un vrai coup de frein et un regrettable retour en arrière, à l’image de Jane qui deviendra une simple femme au foyer, mère de famille et soumise à son mari.

L’obsession du patriarcat

Mélanie Boissonneau nous propose un travail à la fois pointu et accessible, remarquablement documenté et toujours stimulant même si le lecteur que je suis (sans doute parce que je suis un « mâle privilégié » !) n’est pas toujours d’accord avec ses thèses. Il ne s’agit, bien entendu, pas de remettre en question les qualités de l’essai (je le répète, elles sont nombreuses) mais une fois de plus de poser quelques questions pour ouvrir le débat.

Certaines analyses de Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934) me semblent parfois souffrir d’une grille idéologique un peu trop préconçue pour correspondre à la réalité des œuvres analysées. Pour le dire d’une autre manière, les œillères féministes de l’ouvrage affaiblissent parfois certaines réflexions qui auraient mérité plus de nuances. Ces réserves ne concernent d’ailleurs pas l’ensemble du livre, l’auteur n’ayant pas (loin de là) un regard borné sur le cinéma (ce n’est pas un article de Slate !) et n’oubliant pas non plus qu’un art nécessite surtout une approche esthétique.

Quels seraient alors les points de désaccord ? Cette manière très actuelle de réduire certaines situations à coup de formules (« société patriarcale », « domination masculine ») récitées comme des mantras ne tenant absolument pas compte d’un certain contexte économique et social. Il ne s’agit en aucun cas de nier cette domination exercée sur les femmes mais peut-être faudrait-il l’interroger sous un autre angle que celui du « genre » (en gros, est-ce qu’une femme de la cour de Louis XV était plus « opprimée » en tant que femme que le paysan qui travaillait pour elle ?).

Présumés coupables

Autre point de désaccord, cette manière de rendre forcément « coupable » tout regard masculin se portant sur un sujet féminin qu’il « objectiverait » forcément selon les lois de son désir. D’une part, c’est oublier que, homme ou femme, nous sommes tous à la fois sujet et objet (de désir, de curiosité, de dégoût…), que les femmes peuvent aussi jouir d’hommes devenus purs objets (les crises de larmes qui accueillirent la mort de Valentino mais aussi la construction « érotique » de certains acteurs comme Delon –jeune- ou Brando dans Un tramway nommé désir…) ; de l’autre, que le cinéma nous offre la distance du fantasme et de l’imaginaire et que jouir du spectacle d’une « femme objet » ne signifie en aucun cas que les artistes ou les spectateurs les considèrent comme telle en réalité.

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Mélanie Boissoneau © Gilles Rammant

Si la vision « féministe » des œuvres n’est pas en soi condamnable, elle court toujours le risque de n’envisager la complexité de l’objet étudié que sous cet angle. Par exemple, à propos d’un film de Jean Harlow, Mélanie Boissonneau regrette un final qui semble punir l’héroïne et permettre ainsi un retour à la morale. Outre que l’auteur confond parfois « ordre moral » et « ordre patriarcal » (comme si les sinistres bigotes de toutes les ligues de vertus ne participaient pas du même ordre), elle oublie qu’Hollywood cultiva en son sein l’art de la contrebande, c’est-à-dire que le message réconciliateur final n’obère qu’en apparence la charge subversive de certains récits. Jean-Patrick Manchette l’exprime merveilleusement à propos du mélodrame Now Voyager : « S’il est vrai que les grands mélos sont tristement basé sur le renoncement (…), ils sont encore plus basés sur la transgression. Hollywood a passé le plus clair de son temps à vendre aux pauvres des images de crime et de débauche. Et quand Hollywood vendait aux pauvres les images de renoncement final, celles-ci ne valaient que par la grandeur du rêve à quoi il fallait finalement renoncer. Hollywood fourguait aux gens leur propre deuil d’eux-mêmes. C’est assez dégueulasse, comme procédé. Mais ça obligeait Hollywood à dire toujours mieux, d’une manière de plus en plus passionnante, à quoi les pauvres devaient renoncer. »

Sexes en eaux troubles

De la même manière, ce regard féministe tend parfois à confondre la représentation des personnages avec le regard de l’auteur. En ce sens, la petite partie de l’essai qu’elle consacre au cinéma fantastique et ses mythologies me paraît être la plus contestable. D’abord parce que ce genre, qui a ausculté le royaume de l’inconscient, de l’imaginaire, des pulsions, du fantasme s’accommode mal avec le cadre rigide de la pensée d’un Bourdieu (c’est comme tenter d’expliquer Sade et Dostoïevski par Freud !). Ensuite parce que si les femmes sont effectivement souvent des « victimes » (de King-Kong, de Zaroff, de Dracula), en aucun cas ces films épousent le regard du bourreau. Dans ces cas-là, nous nous situons vraiment au-delà du rapport homme/femme mais davantage dans les zones troubles qui séparent l’humain des pulsions les plus bestiales. Certes, la victime est peut-être choisie en fonction de sa « faiblesse » présumée (voir la petite fille dans le premier Frankenstein) mais en aucun cas elles consolident un « ordre patriarcal ». Elles suscitent, au contraire, une empathie de la part du spectateur qui souhaite la destruction du monstre (même si une part de fascination rentre bien évidemment en jeu).

Confondre les actes d’un personnage et le regard de l’auteur amène l’auteur à faire parfois des contresens. Ainsi, analyser la dichotomie entre l’image et le son chez Godard comme une manière de « couper la parole » aux femmes me paraît à la fois réducteur et totalement faux. Je me contenterai d’un exemple, celui d’A bout de souffle. En apparence, Michel Poiccard est un fanfaron qui n’arrête pas de donner des leçons. Mais toutes ses paroles sont sans arrêt contredites par les images. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est ce moment, au début du film, où il se lance dans de nombreuses imprécations contre les automobilistes qui n’avancent pas, déclamant des généralités qui s’interrompent soudainement lorsqu’il découvre qu’ « ah oui ! merde, des travaux… ». Tout le film est construit sur cette dialectique : la fragile, en apparence, Jean Seberg est celle qui va inverser une célèbre scène de 40 tueurs de Fuller en faisant de Belmondo l’objet de son regard et de son « objectif ». De la même manière, la scène finale la voit (en contre-plongée) se réapproprier le geste de Michel (cette façon de se passer le pouce sur les lèvres qu’il piquait lui-même à Bogart) et à endosser, en quelque sorte, ses habits. Les rapports de l’image et de la parole ne sauraient, chez Godard, se réduire à une pseudo misogynie.

Plus de femmes flics à la télé ?

Encore une fois, ces réserves ne concernent que certains passages d’un ouvrage copieux (près de 500 pages) et riche.

Mélanie Boissonneau ne le cache pas en conclusion (qui mériterait aussi mille commentaires : est-ce que l’émancipation féminine doit passer par la réappropriation de codes patriarcaux détestables ? En gros, l’émancipation féminine consiste-t-elle à donner plus de rôles de flics à des femmes, comme dans toutes les séries télé ou à enfin nous débarrasser de ces fictions flicailleuses ?) : elle a voulu également faire œuvre de militante. Son point de vue est passionnant, bien creusé et argumenté mais se heurte de temps à temps à ce côté univoque de ce regard militant…

Pin-Up au temps du pré-code (1930-1934) de Mélanie Boissonneau (Editions Lettmotif, 2019)

Pin-Up au temps du pré-Code (1930-1934)

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Le caviar vert de Baumanière

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Le petit pois est le plus mystérieux de tous les légumes: c'est en l'étudiant toute sa vie durant que le moine Gregor Mendel découvrit les lois de la génétique! A l'Oustau de Baumanière, c'est le plus délicieux de tous les légumes : récolté tous les matins, ce "caviar vert", tel qu'on le surnomme, est servi cru, juteux et naturellement sucré avec du caviar noir. Un vrai choc pour les papilles. Photo : Anthony Millet

Aux Baux-de-Provence, le restaurant deux étoiles l’Oustau de Baumanière est un précurseur de la cuisine légumière dont Louis XIV raffolait déjà. Cette table prisée de Frédéric Dard cultive des petits pois dans son jardin potager avant de les servir crus agrémentés de caviar. Reportage.


Nous avons déjà eu l’occasion de le dire dans cette rubrique : l’une des choses qui fonctionnent encore le mieux dans notre pays, ce sont ses marchés. Que ce soit à Paris ou en Province, les marchés sont une fête, un tableau impressionniste, un concentré de nos terroirs à la fois gastronomique et sociologique : toutes les classes sociales y sont représentées, dans une joyeuse effervescence qui fait lien, où les couleurs et les parfums des produits exposés se mêlent aux échanges, aux accents et aux dialogues entre les commerçants et les « vraies gens » qui ont plaisir à se retrouver là chaque dimanche, un peu comme autrefois on se retrouvait à la messe… Si Macron et ses conseillers fréquentaient nos marchés incognito, ils prendraient instantanément la température du pays, sans l’intermédiaire des sondages, et mesureraient le degré de maturité de nos concitoyens… Ainsi donc, après avoir boulotté des racines pendant tout l’hiver, nous voici soudain confrontés à la splendeur du printemps, dont les asperges, les petits pois et les fraises sont l’emblème… Personnellement, j’ai toujours eu une passion pour le petit pois, qui est l’un des plus vieux légumes connus, puisqu’on a retrouvé sa trace dans d’antiques poteries vieilles de 9 000 ans en Iran, en Palestine et en Grèce. Il était alors consommé sec et concassé. Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que l’on commença à le manger frais, en Angleterre, aux Pays-Bas et en Italie. Rapporté de Gênes, il ne fut présenté que tardivement en France au roi Louis XIV qui, bravant les menaces de son médecin Fagon, en absorbait des quantités prodigieuses (jusqu’à en avoir la colique) et le fit cultiver intensivement dans son potager de Versailles. Toute la cour suivit son exemple, comme le prouve cette lettre de Madame de Sévigné : « Le chapitre des petits pois dure toujours. L’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours. C’est une mode, une fureur… » La plante se répandit alors tout autour de Paris, du côté de Clamart et de Saint-Germain-en-Laye, notamment, d’où naîtront quelques fameuses préparations culinaires comme les « artichauts Clamart » (fond d’artichauts et de petits pois) et le « potage Saint-Germain ».

Jusqu’à Louis XVI, les rois de France prisaient fort les « petits pois au naturel » qu’Alain Ducasse a remis à la carte de son restaurant Ore, à Versailles et qui sont un modèle d’équilibre diététique : les petits pois étant dressés sur une crème de petit pois au fond de volaille, au beurre et à l’oignon, le tout assaisonné d’huile d’olive, de crème fraîche et de fleur de sel. Les « petits pois à la française » sont quant à eux l’un des plats historiques de la grande cuisine bourgeoise dont se régalaient nos grands-parents : on les cuit doucement avec un cœur de laitue, des petits oignons blancs, du cerfeuil et du beurre (sans lardons !). Plus les petits pois sont fins et frais, plus ils sont digestes. Riches en fibres, ils contiennent plus de protéines, de glucides, de sels minéraux et d’antioxydants que la plupart des autres légumes, mais on a tendance à effacer ces vertus en les cuisant trop et en les récoltant trop gros (ils sont alors farineux, durs et amers), pour ne rien dire des surgelés qui n’ont quasiment plus aucun goût. L’idéal, en fait, serait de les déguster crus, en salade, fraîchement cueillis, avec, pourquoi pas, un peu de lait de coco, un jus de citron, du sel, des herbes, pour savourer tout leur jus et leur délicatesse sucrée : or, c’est justement le propre du petit pois cultivé et cuisiné à l’Oustau de Baumanière, au village des Baux-de-Provence, depuis près d’un demi-siècle… On vient du monde entier pour goûter cru ce caviar vert, le meilleur petit pois du monde, ceci dit sans exagération aucune : il suffit d’ailleurs d’y aller pour s’en rendre compte.

Je donnerais tous les trois étoiles Michelin de Paris pour un repas à l’Oustau

Vous l’avez compris, amis lecteurs, le petit pois n’était qu’un prétexte pour vous amener à redécouvrir cette adresse mythique de notre patrimoine gastronomique, que les médias français s’ingénient bizarrement à ignorer, comme s’il ne s’agissait à leurs yeux que d’un de ces restaurants-musées d’autrefois, poussiéreux, où il ne se passe plus rien.

En ce qui me concerne, je donnerais sans hésiter tous les trois étoiles Michelin de Paris pour un repas à l’Oustau (qui ne possède que deux étoiles, ce qui est évidemment une anomalie). Car la force de ce lieu est aussi sa faiblesse. Comme nous le dit Jean-André Charial, 74 ans, propriétaire de ce moulin provençal de 1634, « pour un Parisien, il est plus facile d’aller chez Passard que chez nous… »

Imaginez un peu. En 1945, quand André Thuillier, le grand-père de Jean-André Charial, a fondé ce restaurant gastronomique – dans le Val d’Enfer, un chaos de rochers qui aurait inspiré à Dante le décor de la Divine Comédie, situé à flanc de falaise, sous le village des Baux-de-Provence, qui surplombe la Camargue –, il n’y avait rien, qu’une route départementale, la D27, et c’est toujours le cas. Le génie visionnaire de Thuillier est d’avoir compris à l’époque que ce site sublime et perdu, fouetté par le mistral et grillé par le soleil, deviendrait un refuge qui allait éblouir une foule de gens aspirant au calme, loin de la fureur des villes.

C’est exactement ce qui advint : Cocteau vint y tourner son film Le Testament d’Orphée, et entraîna dans son sillage Picasso, Chagall, Pagnol, Maurice Druon, Churchill, la reine d’Angleterre, le président Truman, Elisabeth Taylor. Aujourd’hui, plus que jamais, la solitude sauvage de l’Oustau répond à notre besoin d’isolement et de silence, de paix et de beauté. Combien coûte une psychothérapie ? Ici, on se ressource en contemplant la beauté. À Paris, un repas dans un bistrot quelconque dépasse les 50 euros, et il est rare qu’on se régale. À l’Oustau, le premier menu est à 95 euros. Certes, c’est une somme, mais tout y est sublime, la cuisine, le service et la terrasse, et après le déjeuner, on peut rester toute l’après-midi à siroter son café au bord de la piscine en contemplant le paysage, sous les abricotiers.

A lire aussi : Guide Michelin, le goût de nos provinces

Frédéric Dard, qui adorait l’Oustau de Baumanière, a écrit un texte merveilleux à ce sujet que tous les journalistes gastronomiques se devraient de connaître par cœur : « Baumanière n’est pas une hôtellerie, c’est une récompense. Un lieu d’exception qu’il faut mériter. Je plains de toute mon âme ceux qui s’y rendent en “clients”, uniquement parce que la table y est somptueuse, le cadre magnifique et le service d’une rare perfection ; j’éprouve une grande mélancolie en songeant que des gens arrivent à Baumanière uniquement pour vérifier si les étoiles que lui accorde le Guide Michelin depuis plusieurs décades sont justifiées et j’ai honte de ceux qui viennent y chercher les traces de la reine d’Angleterre, du général de Gaulle et de cent autres illustrissimes qui glissèrent leurs augustes pieds sous la meilleure table de France. Car pour moi, l’Oustau est une philosophie : celle du raffinement poussé jusqu’au sublime ; l’Oustau est un endroit secret, en marge de la vie, résultant de la rencontre d’un site et d’un homme aussi exceptionnels l’un que l’autre. Quelle fabuleuse union que celle de ce vallon oasis modelé par Dieu dans un paysage lunaire et de cet être pétri de génie et de gentillesse qu’est Raymond Thuilier ! (…) L’une des caractéristiques de l’homme, c’est qu’il est fier de ce qu’il aime. Je suis fier de Baumanière. »

Jean-André Charial, qui fut aux fourneaux pendant des décennies, et dont la passion est de reconquérir la troisième étoile Michelin perdue en 1991, me raconte que ce qui le frappait chez Frédéric Dard, outre la générosité (il distribuait des liasses de billets au personnel…), c’était la fidélité : « Dard aimait ce lieu, il y venait constamment et n’éprouvait pas le besoin d’aller voir ailleurs. Il serait effrayé par la mentalité actuelle, basée sur le zapping, qui consiste toujours à comparer, à mettre en compétition les restaurants et à chercher à obtenir le meilleur prix… »

Autrefois, les riches mangeaient de la viande et les pauvres des légumes. Aujourd’hui c’est le contraire

Ce que les médias, dans leur suivisme congénital, se gardent également de mentionner, c’est à quel point l’Ousteau de Baumanière fut précurseur dans bien des domaines. Ainsi, on parle désormais chaque semaine de cuisine légumière, comme si Alain Passard et Alain Ducasse l’avaient inventée. « Nous avons été les premiers, dès 1970, à créer des jardins potagers, autour du restaurant, j’ai été le premier, en 1987, à proposer un menu végétarien 100 % légumes, ce qui m’a valu à l’époque d’être ridiculisé dans la presse, et nous avons toujours fait une cuisine locale, à partir de produits régionaux », confie Jean-André Charial. Rien à faire, « il ne se passe rien à l’Oustau », me disait encore récemment le rédacteur en chef d’un hebdomadaire célèbre toujours à l’affût de « ce qui fait le buzz ».

Autrefois, les riches mangeaient de la viande et les pauvres des légumes. Aujourd’hui, c’est le contraire : le légume est devenu un marqueur social, synonyme de cuisine minceur et diététique, pendant que les pauvres se replient sur le sucre et le gras ; les grands chefs, de leur côté, s’emploient à sublimer les légumes, dont la préparation (loin de se réduire à l’eau bouillante) s’apparente désormais à une cuisine hyper technique : infusion, déshydratation, extraction, mixages, fermentations… On fait se rencontrer la poire et l’aubergine, on invente des vinaigrettes à la fraise, des moutardes au coing, des desserts à l’avocat-kiwi… Pourquoi pas ?

A lire : Viande: êtes-vous prêt à renoncer à ça?

Fleurs de courgettes, haricots verts, tomates, asperges, artichauts, pourpier, poireaux, carottes, amandes, abricots, figues, cerises, melons, blés (pour fabriquer le pain du restaurant !)… À l’Oustau, les jardins potagers, également peuplés de poules, de cochons et de ruches pour le miel, sont travaillés en bio, avec des engrais naturels, et recouverts de foin pour empêcher les mauvaises herbes de pousser. Ces havres de paix, où les cuistots viennent faire la sieste dans des hamacs suspendus entre deux arbres, fournissent des fruits, des légumes et des céréales d’une qualité exceptionnelle, à commencer par le légendaire petit pois, récolté chaque jour, d’avril à juin, et tamisé, afin de ne garder que les plus petits. Surnommé le « caviar vert » par Jean-André Charial, il est servi cru en entrée avec un léger assaisonnement et du caviar noir, le tout accompagné d’un sensationnel blini maison au citron : la rencontre des deux caviars qui mêlent leur goût frais et iodé est assez fulgurante ! Récoltés le matin même, tous les légumes sont servis simplement, crus, cuits, tendres et croquants, avec un filet d’une délicieuse huile d’olive au fruité noir du domaine de Castelas, AOC Vallée-des-Baux.

Taillé dans le granit pour décrocher la troisième étoile Michelin, qui a fait la gloire de l’Oustau de 1954 à 1991, un nouveau chef a été embauché par Jean-André Charial : Glenn Viel, 39 ans, Breton gigantesque de 1,90 m pour 105 kg. Une tornade, un concentré d’énergie. Sa relation avec Jean-André Charial, dans le rôle du gardien du temple qui canalise l’énergie de son poulain, évoque un peu le tandem formé par Jean Gabin et Alain Delon dans Le Clan des Siciliens. « Le boss m’a demandé de lui ramener la troisième étoile : c’est ma mission et je mets mes tripes pour l’honorer. Cet homme est exceptionnel, il me donne toute liberté pour exprimer ma créativité, sans jamais parler d’argent, je dois simplement assurer la continuité et garder à la carte les plats qui ont fait l’histoire de l’Oustau : le millefeuille à la vanille, la crêpe soufflée, le rouget de roche onctueux aux écailles croustillantes, le gigot des Alpilles en croûte. »

Le Breton est tombé amoureux de la Provence, la vraie, pas celles des touristes. Il a appris à en exprimer la quintessence poétique, à travers des plats ciselés, servis pas trop chauds, conçus pour être dégustés dans l’instant, avec rapidité. Le gaillard a une idée par minute, ce qui peut d’ailleurs agacer le pater familias. La dernière, c’est la disparition du sel, qu’il remplace par une concentration des goûts, comme sa fabuleuse langoustine qu’il relève avec un jus corsé saupoudré de citron brûlé et de têtes de langoustines séchées et condensées (on dirait un gros caillou noir) râpées (goût étonnant d’ail noir cuit).

Avec ces deux-là, la France tient l’un de ses plus grands restaurants, et le plus sous-coté, assurément…


À un kilomètre en contrebas, le bistrot La Cabro d’Or, fondé en 1961 par Raymond Thuillier, propose également les somptueux légumes des potagers de l’Oustau. Le prix du menu déjeuner y est plus accessible : 59 euros.

Le chef, Michel Hulin, formé par le grand Michel Guérard, y officie depuis 18 ans. Sa cuisine goûteuse et généreuse mérite aussi largement une étoile.


Les recettes de légumes de l'Oustau de Baumanière

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Un médecin ne devrait pas dire ça comme ça

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©BONY/SIPA / 00731094_000007

Débordés ou fatigués, les médecins oublient parfois de prendre des pincettes avec leurs patients. J’en ai moi-même fait l’expérience, en tant que médecin. Ça n’arrivera plus. 


Quand on est médecin, on ne s’exprime pas toujours comme il faudrait lorsqu’on s’adresse aux patients. Parfois pas assez clairement et ils ont l’impression qu’on tente de les égarer, ou qu’on les prend pour des idiots ; il arrive même qu’on marmonne des expressions étranges suscitant leur étonnement. Parfois trop clairement justement, les patients se sentent malmenés. Toutes les vérités sont bonnes à dire en médecine, il ne faut pas mentir.

« Votre fille est… »

Mais il y a différentes façons de les dire. Je l’ai réalisé à mes dépens lors de mes gardes aux urgences et en particulier cette nuit-là :

Lila, seize ans, accompagnée de son père, était alors admise pour une décompensation acido-cétosique. C’est une complication du diabète. Chez cette jeune fille, cette complication était annonciatrice de son diabète, jusqu’alors inconnu. L’insuline est une hormone naturellement sécrétée par le pancréas. Elle joue un rôle de régulateur en maintenant la glycémie à des valeurs normales. L’insuline permet au glucose (sucre) d’entrer dans les cellules du corps. Le diabète entraîne un défaut de sécrétion d’insuline qui chez elle était devenu si important qu’il avait entraîné ce désordre métabolique grave. Le traitement a donc été débuté sans délai.

A lire aussi: Le féminisme aura-t-il la peau des salles de garde?

Je leur ai balancé le diagnostic de manière brutale sans ménagement et sans plus d’explication : « Votre fille est diabétique ». L’annonce d’une maladie chronique potentiellement invalidante qui allait changer leurs vies.

Je n’ai pas réfléchi à la violence du coup que je venais de leur porter. Puis, j’ai tourné les talons pour me rendre dans un autre box. Son père m’a rattrapé furieux par le col de la blouse blanche et m’a signifié : «Non mais, un médecin ne devrait pas dire ça comme ça».

Il avait raison. En fait, personne ne devrait parler comme ça, a fortiori un soignant. Même exténué à quatre heures du matin.

Médecins, soignons nos patients

Lorsqu’on est soignant, c’est parfois difficile d’avoir le bon comportement, de dire les bons mots au bon moment. On n’évite pas toujours certains écueils. Il y a des mauvaises nouvelles à annoncer sans tarder alors qu’on n’a pas forcément appris à le faire.

Il y a les soignants trop rapides, surchargés de travail qui déplorent de ne pas avoir assez de temps à accorder aux échanges. Il y a ceux qui ne consentent pas assez d’importance à la discussion alors que c’est une phase déterminante, ils s’en débarrassent, ils la laissent à d’autres.

Si certaines attitudes sont admissibles et admises, d’autres sont impardonnables et la médecine ne protège d’aucun travers de l’humanité, même pas du mépris.

« Vous êtes grosse, c’est normal d’avoir des rougeurs sous les seins… »

Les soignants dépassent alors leur cadre, ils deviennent caustiques voire moralisateurs.

« Vous êtes sûre de ne pas vouloir garder ce bébé ? Vous avez 22 ans, c’est bien d’être une maman jeune ! Et si ça se trouve le papa serait d’accord… »

Avoir la sensation d’être incompris ou jugé n’est décidément pas tolérable pour un malade.

Électeurs de droite cherchent parti pour qui voter

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Rassemblement du Trocadéro lors de la présidentielle 2017. ©Laurence Geai/SIPA / 00819210_000005

Malgré le boulevard – offert par l’effondrement des Républicains- qui se présentait à lui, le Rassemblement national (RN) n’a obtenu qu’une courte victoire aux européennes. En l’état, il ne parvient pas à rassembler la droite. Peut-il faire en quelques mois ce qu’il n’a pas voulu faire en trente ans ?


Ces élections européennes ont eu le mérite de mettre les électeurs et les dirigeants des droites devant leurs responsabilités. Elles ont été l’occasion de plusieurs clarifications qui étaient en germe et qui, depuis ce 26 mai, sont effectives.

D’abord, la chute de la maison LR, plus rapide et plus nette que prévu. Vermoulue, minée par des tendances centrifuges, les reniements, les trahisons, elle s’est effondrée. Pour la droite, 2019 est l’année zéro, mais elle l’est aussi, paradoxalement, pour le Rassemblement national (RN).

Les électeurs de droite sont toujours là

En effet, ce vide devrait offrir un espace, voire un boulevard au Rassemblement national, désormais seul pôle attractif à droite. Mais les conditions pour qu’il réussisse à bâtir quelque chose de viable et de puissant sur ces ruines et ces friches sont particulièrement exigeantes et semblent inatteignables, vu le passé et le passif de ce mouvement.

Car le très faible total des voix de droite qui ressort de cette élection (35 %) ne doit pas faire oublier que des millions d’électeurs de droite sont toujours orphelins. L’électorat de droite ne s’est pas évaporé ni complètement dissous dans LREM. Et le RN n’en a, finalement, capté qu’assez peu (17 % de l’électorat Fillon d’après les études) et, pour un second tour, il était assuré d’une défaite identique à celle de 2017.

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On n’a pas assez mesuré la contre-performance que constitue ce score de 23 % dans un contexte pourtant très favorable où le RN bénéficiait d’un alignement des planètes exceptionnel : gauche en miettes et sans leader populaire comme Mélenchon, LR au plus bas, impopularité du président de la République, campagne réussie du jeune Jordan Bardella, scrutin à un seul tour, participation moyenne, contexte européen porteur.

Adopte un mec de droite

Si le RN veut attirer à lui ces électeurs orphelins et sortir de ses limites structurelles, de ses différents « plafonds » du premier et du second tour, la tâche est immense et les chantiers nombreux. Mais indispensables. Et urgents.

1. Le leadership. Le RN doit être capable de tourner la page Le Pen. Les pages Le Pen. Sans ce signal envoyé à cet électorat qui ne peut faire le saut, rien ne sera possible. Dans ma famille de tradition et de sociologies « de droite », trois générations, pour des raisons parfois différentes, ne peuvent et ne pourront jamais voter Le Pen. C’est le principal verrou, psychologique et culturel, qui prive le pôle RN de réserves naturelles considérables de voix, de cadres et de dynamique de second tour. Cela est dit sans animosité contre les personnes. C’est un fait électoral objectif constaté par toutes les études, vérifié aux régionales de 2015 et à la présidentielle de 2017 comme à ces européennes.

2. Les compétences. Un parti ne peut prétendre accéder au pouvoir sans former, très rapidement, un « shadow cabinet » susceptible de lui conférer enfin la crédibilité qui lui fait toujours défaut. Notamment en matière économique.

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3. Les municipales de l’an prochain. Le RN doit se donner pour objectif de gagner les deux grandes villes où il est majoritaire : Marseille et Nice. Mais aussi Toulon, Nîmes, Perpignan. De même, il doit s’imposer dans des dizaines de petites villes de la France périphérique. Mais cela demande des capacités d’ouverture et la recherche de compétences et d’alliances. Ce qui n’a pas été son fort jusqu’à présent. Et cela renvoie aussi au premier point. En tout cas, une vague RN ne garantirait pas le succès aux élections nationales suivantes, mais un nouvel échec dans ces terres d’élections pour lui depuis trente ans, après les échecs aux régionales de 2015 pour Marine Le Pen et Marion Maréchal, serait un très mauvais signe et reposerait en urgence les questions que nous soulevons.

4. La vision. La majorité potentielle du RN attend une articulation claire, rationnelle, de sa vision culturelle anti-immigration et de sa vision économique et sociale. On ne peut décrire une situation catastrophique – et elle l’est à bien des égards – sans proposer aussi une perspective d’espérance.

La politique a horreur du vide

Tout ce travail, le RN des Le Pen n’a pas voulu le faire en trente ans. Peut-il le réussir en quelques mois ? Des millions d’électeurs de droite en doutent.

Il y a, dans les mois qui viennent, une fenêtre de tir unique pour lancer cet aggiornamento. Le RN et ses dirigeants ont, depuis des années, manqué de nombreuses occasions. Ils sont face à leurs responsabilités : leur victoire étriquée du 26 mai à 23 % est, finalement, le meilleur service que pouvaient leur rendre les électeurs soucieux d’une alternance forte et crédible. Si rien ne se passe au RN, la nature ayant horreur du vide, les choses bougeront ailleurs.

Si, la France a une part de responsabilité dans le génocide au Rwanda

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Soldat français participant a la protection de réfugiés tutsis dans le cadre de l'operation "Turquoise" au Rwanda, 30 juin 1994. ©NICOLAS JOSE/SIPA / 00249540_000005

Si la France n’a pas participé au génocide du Rwanda, elle a bien une part de responsabilité dans ce dernier. J’étais sur place à l’été 1994. Réponse à Roland Hureaux. 


Je ne connais pas Roland Hureaux, dont je lis régulièrement et avec intérêt les articles qu’il publie sur le site de Causeur, mais je le crois honnête homme. C’est par ailleurs un homme d’expérience. Je suis persuadé, à ce titre, qu’il pense sincèrement tout ce qu’il a écrit, dans une de ses récentes tribunes, publiée ici, relative à l’accusation portée par Raphaël Glucksmann sur « la mittérrandie » dans son ensemble quant au rôle – et à une part de responsabilité – de la France, dans le génocide rwandais de 1994. Le problème est que la tribune de Roland Hureaux comporte un certain nombre de contre-vérités, qu’il m’importe de corriger, avec, encore une fois, le respect que je dois à un homme qui, manifestement, n’a voulu que défendre ses convictions.

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Il se trouve que je connais bien le sujet du génocide rwandais, pour avoir été dans ce pays en mission humanitaire à l’été 1994, avec l’équipe d’une ONG française… Nous étions arrivés à la fin du génocide, et nous avons croisé d’ailleurs à Gikongoro, au Sud-Ouest du pays, où nous étions basés, les soldats de l’opération Turquoise, cantonnés à côté de nous… Habité depuis ce temps par la monstrueuse tragédie rwandaise, j’ai publié deux romans, dont le dernier, sur ce sujet, notamment la culpabilité qu’ont pu ressentir certains soldats et officiers de l’opération Turquoise, dans la fameuse « affaire de Bisesero » en particulier, culpabilité de n’avoir parfois pas pu – faute d’autorisation de leur hiérarchie – accomplir leur devoir en sauvant des civils Tutsis des massacres en cours, alors qu’ils en avaient les moyens.

Je souhaite dire aussi que Raphaël Glucksmann, quoi qu’on pense de lui ou de sa position, et j’y reviendrai, peut légitimement, également, s’exprimer sur ce sujet sensible, pour avoir co-réalisé un remarquable documentaire « Tuez-les tous ! » sur la question.

Nous devons au presque-million de personnes assassinées en une centaine de jours dans les conditions les plus atroces notre honnêteté, et la reconnaissance de simples vérités. Prenons les choses dans l’ordre, quant à la tribune de Roland Hureaux :

– Raphaël Glucksmann n’accuse pas la France d’avoir participé directement au génocide rwandais, mais d’avoir « armé, soutenu financièrement, soutenu politiquement des génocidaires », ce qui n’est pas exactement la même chose. Et il se trouve qu’en effet, le gouvernement de François Mitterrand a soutenu jusqu’au bout les autorités génocidaires au Rwanda, a livré des armes par avion à Kigali, jusqu’à ce que la ville tombe aux mains du FPR de Kagame. C’est un fait.

– La France a non seulement « entretenu une coopération militaire » avec le Rwanda de Juvénal Habyarimana, le président rwandais dont l’attentat contre son avion, le 6 avril 1994, donna le signal du génocide, mais elle a dirigé, et parfois commandé, en première ligne, l’armée rwandaise – qu’elle formait par ailleurs – dans ses combats contre le FPR. Il s’agit, notamment de l’opération Noroît, de 1990 à 1993. Le FPR, en effet formé en exil en Ouganda, le fut parce que les massacres des années 1960 jusqu’aux années 80 au Rwanda contre la minorité tutsie ont forcé une partie de cette population à fuir son pays pour survivre… Paul Kagame, son chef et aujourd’hui chef de l’Etat rwandais, avait donc des raisons, outre en effet le désir de conquérir le pouvoir, de s’en prendre par des attaques et des incursions au pouvoir et à l’armée hutue alors au pouvoir au Rwanda, compte-tenu du fait que ceux-ci massacraient régulièrement les Tutsis… Cela ne fait pas de Paul Kagame un démocrate, nous sommes d’accord, et il y aurait beaucoup à dire sur cet homme, mais enfin, lui faire porter la responsabilité du monstrueux drame rwandais est une contre-vérité trop facile. On peut dire, d’une certaine manière, que la guerre contre le FPR menée par l’armée rwandaise encadrée et dirigée par les officiers français fut, en partie, une guerre de la France au Rwanda. Surtout, la défaite de cette armée rwandaise devant le FPR suite au génocide fut vécue, par une partie de la hiérarchie militaire française de l’époque qui avait connu le Rwanda bien avant l’opération Turquoise, comme une défaite, et même la première défaite de l’armée française en Afrique depuis la décolonisation… Je ne dis pas que c’est l’absolue vérité des choses, je dis que ça a été « vécu » ainsi par une partie de cette hiérarchie… Ce qui explique la réaction, ou la position, d’une partie (attention : une partie seulement…) de la hiérarchie de l’opération Turquoise devant les massacres commis par leurs anciens « frères d’armes » de l’armée ou de la gendarmerie hutues, envers les Tutsis, soupçonnés, en vertu du principe de la guerre révolutionnaire, d’être le « bocal d’eau » dans lequel survivait la rébellion du FPR… Pour avoir le poisson, il faut vider le bocal…

– Roland Hureaux écrit que le FPR était soutenu par les anglo-saxons. Il a raison. C’est vrai. Comme il est exact, ainsi qu’il le rappelle, que se jouait dans ce conflit l’avenir de l’influence française-francophone dans cette partie de l’Afrique, face aux ambitions anglo-saxonnes. Mais cela justifie-t-il tout ? Tout n’est-il qu’un jeu d’échec où les centaines de milliers de vies humaines ne comptent pas ? Cela justifiait-il de soutenir jusqu’au bout des autorités et un appareil coupable de mettre en œuvre sous nos yeux un génocide ?

– Roland Hureaux écrit dans sa tribune que le FPR de Kagame est arrivé aux portes de la capitale rwandaise Kigali, et que « c’est alors que fut abattu, le 6 avril 1994 aux abords de Kigali, l’avion qui transportait le président Habyarimana et son collègue du Burundi ». Les évènements ne sont pas dans le bon ordre… L’avion du président rwandais a été abattu le 6 avril 1994… ce qui donna le signal, notamment par la monstrueuse « Radio-Télévision des Milles Collines–RTLM » financée par les extrémistes Hutus, du génocide des Tutsis. C’est le fait que leurs « frères » Tutsis soient en train d’être exterminés qui a déclenché l’entrée massive du FPR au Rwanda, bousculant l’armée rwandaise formée par les officiers français, et arrivant en effet jusqu’à Kigali… Il y avait bien un contingent d’environ 600 hommes du FPR à Kigali au moment où le génocide débuta, mais ceux-ci s’y trouvaient en vertu des accords d’Arusha, et n’ont rien pu faire pour arrêter les massacres, car trop peu nombreux et à peine en mesure de se protéger eux-mêmes…

– L’attentat contre l’avion du président rwandais Habyarimana, justement… Roland Hureaux écrit « qu’il fait aujourd’hui peu de doutes que cet attentat avait été organisé par le régime de Kagame ». Eh bien non. Les plus récentes enquêtes, notamment celle menée par le juge français Trévidic, pointent la responsabilité du tir du missile ayant abattu l’avion vers le camp « Kanombe » de la garde présidentielle… hutue… et donc plutôt vers les extrémistes Hutus qui refusaient la mise en œuvre des accords de paix d’Arusha signés par le président rwandais Habyarimana. En revanche, Roland Hureaux a raison de souligner que la France a poussé pour que ces accords de paix avancent et soient conclus puis mis en œuvre. C’est vrai. Tout comme il est vrai, comme le rappelle Roland Hureaux, que les troupes rwandaises, en 1996, dans l’est de ce qui était alors encore le Zaïre du maréchal Mobutu, ont commis une forme de « contre-génocide » en massacrant plus de 200 000 Hutus, dont une bonne partie génocidaires, qui s’y étaient réfugiés, par crainte, justement, de représailles du FPR… C’est vrai.

Pour le dire autrement, et c’est là où Raphaël Glucksmann aurait dû faire preuve de nuance, il n’y a jamais eu de volonté de la France, ni même du gouvernement français de Mitterrand, qu’il y ait un génocide, et encore moins d’y participer. Les soldats français, il faut le dire, n’ont pas participé à ce génocide, et se sont souvent comporté admirablement sur le terrain. D’ailleurs, je veux affirmer ici mon plus grand respect pour cette institution, et les soldats français en général, qui, avec une abnégation et un courage souvent extraordinaire, se battent pour nous protéger, accomplissant parfois le sacrifice de leur vie… Au Rwanda, l’armée française a obéi aux ordres du politique, et beaucoup de soldats et sous-officiers ont obéi également à une partie de leur hiérarchie qui ne pouvait, ou ne voulait pas, sortir du logiciel de la guerre avec le FPR, dans une opération Turquoise aux objectifs ambigus…

S’il y a eu un cynisme et un calcul de certains membres du gouvernement français de l’époque dans le soutien à un régime génocidaire, on ne peut l’étendre sans nuance à tous ses membres, ni à toute « la mittérrandie »… Les choses furent plus compliquées que cela. Quant à la responsabilité du génocide rwandais, elle incombe d’abord et essentiellement aux penseurs, théoriciens, organisateurs rwandais de celui, de « l’Akazu » (« Maisonnée » en kinyarwanda), c’est–à dire l’entourage extrémiste du président, en passant par les Interahamwe (« Ceux qui vont / font ensemble » en kinyarwanda), c’est-à dire l’organisation qui a mis en œuvre le génocide, et la terrible Radio-Télévision des Milles Collines-RTLM, qui a appelé par les ondes à commettre celui-ci…

Si la responsabilité du génocide rwandais n’est pas une responsabilité française mais bien rwandaise, il y a une part – et j’insiste bien, une part seulement – de cette responsabilité dont une partie du gouvernement de la France à l’époque a à répondre… C’est douloureux, mais il faut avoir le courage de le reconnaître.

Le Triangle d'incertitude

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