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Ma visite chez Brigitte Bardot


Brigitte Bardot n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant. Récit d’une rencontre.


Aller à la rencontre de Brigitte Bardot relève du parcours de marathonienne. Il faut d’abord passer l’examen Bernard. Bernard d’Ormale, son mari devant Dieu, mais pas devant les hommes, son époux protecteur (et controversé) depuis 1992. Ce n’est pas l’exercice le plus facile. L’homme appartient à la droite nationaliste – « je suis un facho comme ils disent », aime-t-il ironiquement et très souvent rappeler… et le fait est qu’il faut pouvoir supporter ses longues diatribes sur l’immigration clandestine, la décadence de la France, l’islamisation du pays, j’en passe, monologues difficiles à supporter pour tout esprit libéral.

L’amour de la vérité

Pourtant, au fil des rencontres, si l’on accepte de sortir des sentiers balisés par le politiquement correct, il faut se rendre à l’évidence : Bernard n’est pas aussi sectaire que ses ennemis, ceux qui pensent à tort qu’il influence Brigitte.

Car Brigitte Bardot, et ce n’est pas sa moindre qualité, n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité… non feinte. Toute nue, osons le mot. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant, pas la peine de convoquer Lacan. « Avant on disait que j’étais une ravissante idiote, que je jouais mal, maintenant on dit que je suis un mythe », a-t-elle déclaré un jour, sans amertume, juste lucide sur… l’imbécilité humaine.

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Brigitte, sa force définitive c’est qu’elle s’en fout de tout ce qu’on peut penser sur elle. Sa vie, les bons comme les mauvais jours, ce sont les animaux à qui elle a dédié sa seconde vie.

La première, celle des chefs d’œuvres du cinéma classique et de la Nouvelle vague, elle la résume à la notoriété encombrante du mythe BB qui l’a privée de ce qu’elle avait incarné pour les autres, la liberté. La célébrité n’a jamais été pour elle une fin, juste un moyen. « Si ma vie aura servi le combat contre la souffrance animale, au moins elle n’aura pas été inutile », répète t’elle souvent.

La Madrague, c’est pour la légende

Le cinéma c’était… l’enfer. Le Mépris, un film… dégueulasse. Ce sont ses mots. De Capri, il ne lui reste que la rencontre avec Le livre de San Michele d’Axel Munthe qu’elle me confiera avoir relu il y a peu. On ne s’étonnera pas que l’histoire de ce médecin suédois tombé en arrêt devant une chapelle en ruine à Anacapri, décidant du jour au lendemain, d’y passer le restant de sa vie, lui ait parlé. Coïncidence(s) : le récit de cet esthète, amoureux des animaux, est paru en 1934, l’année de la naissance de Brigitte.

Le paradis existe-t-il ? Nul ne sait. Alors, elle a décidé un jour de 1973 de le créer pour elle, et ceux qu’elle aime. La Madrague, c’est pour la légende. Pour les photographes et les touristes. C’est son passé qui ne la hante pas. Elle aimait chanter mais elle ne veut plus fredonner Sur la plage abandonnée. Trop mélancolique. Trop de souvenirs, si lointains, qu’on ne sait plus, s’ils sont bons ou mauvais.

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La Garrigue, sa maison où parfois elle reçoit quelques rares visites, c’est l’arche de Noé. Sa Villa San Michele à elle, chapelle incluse.

Nous avions échangé une fois au téléphone sur l’idée de mon livre[tooltips content= »Simone et Brigitte, Deux icônes à la française, Larousse, 2018″]1[/tooltips]. Un portrait parallèle de deux actrices phares du XXe siècle que tout semble en apparence opposer, notamment sur l’échiquier politique, mais dont le destin est marqué par d’étonnantes ressemblances. Elle m’avait gentiment engueulée : « J’admirais l’actrice Simone Signoret mais je n’aimais pas beaucoup l’être humain, je ne vois pas ce que vous nous trouvez en commun. » Mais elle avait conclu notre bref entretien par un affectueux « je vous embrasse ». J’avais compris qu’elle ne me découragerait pas dans mon projet.

BB sans chichi

Dans le parcours obligé de la promotion, j’avais commencé le tout début par une séance de signature à Saint-Tropez, hôtel de la Ponche, chez Simone Duckstein, qui l’a connue là où tout avait commencé pour elle, sur la plage, à 25 mètres de ce qui n’était à l’époque qu’un bar de pêcheur tenu par ses parents.

Il avait plu tout le week-end. Des pluies diluviennes. Brigitte était fatiguée, elle n’avait pas eu le courage de m’ouvrir sa maison.

Six mois plus tard, j’avais choisi de revenir, Il faisait beau. Bernard était toujours là au rendez-vous. Je n’avais pas eu l’audace de faire la demande… Comment vient-on à BB quand on n’a rien à réclamer ?

Ce dimanche 5 mai, elle avait décidé que c’était le moment. Je n’avais pas fait le voyage pour rien. Dans mon imaginaire, elle était au cœur de Saint Tropez. Partout. Dans la réalité, il faut aller au bout du bout du monde. Penn Ar Bed comme disent les Bretons. Je ne sais pas le traduire en provençal. Pas de GPS pour me guider. Juste l’instinct et une envie. Dans les rêves je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois, elle m’avait accueillie dans son monde qui ressemblait à celui de Blanche Neige, au réveil, elle était bien devant moi mais c’était la Bardot d’un poster, figée dans une figure, pas celle que j’allais rencontrer dans son univers singulier.

Brigitte m’a accueillie sans chichi. Je n’avais pas voulu prévoir un cadeau, par superstition sans doute. J’avais consulté Bernard, la veille en catastrophe, qui m’avait conseillé du thé noir de Chine qu’elle adore. Je lui ai tendu en arrivant sur le perron de sa maison, en m’excusant de mon classicisme.

Dans sa maison de poupée

Elle m’a mise à l’aise tout de suite: « J’aime tout, c’est très gentil ». J’ai ouvert le paquet devant elle pour occuper mes mains et calmer mon émotion. J’ai eu le temps de penser que tout cela n’allait durer que quelques minutes, elle ne proposait pas de m’asseoir, mais bizarrement je ne sentais pas de gêne, cela me rassurait plutôt cette absence de convenance et la place laissée à l’improvisation de la suite… Je ne me souviens pas bien des minutes qui ont suivi, sauf qu’elle a assez vite enchaîné, nous étions toujours debout près de la porte. A un moment elle m’a dit : « Allez on va boire un petit rosé, aidez-moi à sortir les verres, Emmanuelle. » J’ai compris que j’étais acceptée. Elle est entrée dans sa maison et m’a fait signe de la suivre. Une maison de poupée. Une grande pièce à vivre, chargée d’armoires, de bibliothèques et de bibelots, une table de travail qui lui sert à répondre à l’abondant courrier qu’elle reçoit chaque jour du monde entier et auquel elle répond à la main, à l’ancienne. Bernard parfois intercepte une lettre (souvent assorties de demandes d’argent) parmi toutes celles qui lui déchirent le cœur et la rendent consciente plus que quiconque de la misère du monde qui va ou ne va plus. Sa présence, il y a quelques semaines, parmi les gilets jaunes varois: « Je suis venue parce que je voulais leur dire que j’étais sensible à leur combat que je trouve courageux », elle qui ne sort jamais de sa retraite, a pu faire sourire mais en la voyant là, devant son bureau sans luxe, même pas face à la mer, encore à la tâche à plus de quatre-vingt ans, je me suis dit qu’elle savait ce qu’on appelle le courage…

L’arche de Bardot

J’ai sorti les verres sur ses instructions – des verres à moutarde (!), nous nous sommes installées l’une à côté de l’autre. Bernard et Jacques qui m’accompagnaient étaient restés dans le jardin près de l’enclos où vivent cochons, oies, chèvres, sangliers, moutons rescapés de l’Aïd… ils se sont joints à nous.

Je ne me demandais plus du tout ce que je faisais là, ni comment cela allait se passer. On a très vite parlé de tout et de rien, de politique, de la vie, des animaux.

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A un moment, Bernard a dit : « C’est dingue, on dirait que vous vous connaissez depuis toujours. » Il semblait détendu, comme s’il avait redouté – un peu – la réaction de Brigitte… qui aurait pu nous mettre à la porte en cinq minutes. Ça arrivait, parfois.

Les animaux étaient autour de nous, chiens, chats, jument, poney et même un âne. Tranquilles comme des animaux domestiques. Je n’ai jamais été entourée d’animaux de manière aussi naturelle. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui dégageait autant de bonnes ondes. Aucun cabotinage. Aucune coquetterie. Aucune posture. J’avais l’impression étrange d’être entrée en relation avec un être d’exception.

Trois heures de conversation

Les mots de sa sœur Mijanou me sont revenus[tooltips content= »Citée par Bruno Ricard in Brigitte Bardot, icône absolue (AKFC, 2018) »]1[/tooltips] : « Adolescente quand j’allais l’admirer à son cours de danse, elle avait l’air d’une biche égarée dans un troupeau d’une autre espèce. Certains disent qu’elle a des défauts, c’est possible mais si c’est le cas, ils sont éclipsés par des qualités si exceptionnelles qu’ils ne méritent pas d’être mentionnés. » 

Trois heures ont passé, nous allions rater le train qui devait nous ramener à Paris. Je ne sais pas qui a donné le signal du départ, je me souviens juste qu’au moment de partir, elle m’a dit avec franchise : « Votre livre était vraiment bien, enfin vous savez que Bernard m’a fait la lecture par petits bouts »

Je lui ai répondu que l’essentiel c’était cela : sa reconnaissance. Bernard a répété : « C’est dingue on dirait que vous vous connaissez depuis toujours ». Je crois bien qu’il était soulagé.

Elle a ajouté simplement avec sa diction traînante, en me regardant avec ses grands yeux noirs (c’est drôle, dans les films, ils m’avaient toujours semblé noisette) droits dans les miens: « Ben oui, on se connaît depuis longtemps, sinon vous ne seriez pas là, je n’ai pas l’habitude de faire entrer chez moi des étrangers, vous savez Emmanuelle. »

J’ai dit merci pour la confiance et je l’ai embrassée. Elle m’a semblé fragile, gracile, à vif, presque innocente. La porte du paradis s’est refermée. J’avais eu rendez-vous avec une personne unique que la civilisation n’avait pas sali.

La trace de l’icône

J’avais rencontré une icône qui avait tourné avec les plus grands metteurs en scène, Godard, Clouzot, Louis Malle et avait choisi de tourner la page sans amertume et sans regret.

Elle avait trouvé l’apaisement et la plénitude grâce à une force intérieure tranquille qui avait eu raison de son intranquillité.

Elle avait été BB, une personnalité hors norme qu’on avait voulu réduire à un personnage, elle avait triomphé en se réincarnant de son vivant, en reprenant le pouvoir sur ceux qui avaient décidé à sa place. Elle avait construit son existence.

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Je revenais d’une visite au pays de Blanche Neige, de Sœur Sourire, du Dalaï Lama, je revenais de chez quelqu’un qui vivait dans un monde qui n’existait pas, qui n’avait jamais existé et qui pourtant avait été là devant mes yeux pour quelque moment. C’était une expérience unique dont on ne se sortait pas indemne. Qui rendait différent. Il y aurait un avant et un après. On ne regarderait plus les choses de la même façon. On voudrait faire du bien qui ne fait pas de bruit, ne jamais juger, ne plus mépriser. Brigitte avait un don, sûrement, celui de démontrer qu’on pouvait retrouver la pureté originelle que rien ne pourrait jamais abîmer, juste parce qu’on l’avait décidé. Qu’on pouvait malgré tout, envers et contre tous, et tout, décider que l’on pouvait se retirer du monde sans le quitter tout à fait, en y laissant plus encore son empreinte.

Sainte Brigitte

Vadim celui qui avec l’aide de Dieu avait créé la femme avait tout dit quand il racontait le choc de sa première rencontre avec Brigitte. « Cette fille est une extra-terrestre. Elle vient d’une autre dimension ». Il parlait alors de sa beauté et de sa grâce, de sa présence unique, il découvrirait plus tard le rayonnement intérieur, la « chouette » fille que décrira Jane Fonda, qui lui succédera dans son cœur de pygmalion. Une femme vraie, qui mérite plus que tout autre d’être qualifiée d’icône. Une sorte de Sainte, Brigitte ou tout au moins une moniale, qui un jour avait fait un serment aux animaux et un vœu de solitude et qui n’avait jamais dévié de sa promesse.

Brigitte et Simone : deux icônes à la française

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BBiographie: Brigitte Bardot

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Le Livre de San Michèle

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Muray reviens, ils sont restés fous

Je crois qu’il n’existe pas de photo de Philippe Muray, jeune ou vieux, sans cigarette au bec. Alors Valérie Toranian, qui sort un numéro spécial (format album, belle mise en pages, 18 € chez votre libraire) sur les « écrits de combat » que de février 1998 à février 2000 il a livrés à la Revue des Deux Mondes lui a laissé sa cigarette.

« On imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle »

Un scandale — d’autant qu’il en est mort, Muray, de la cigarette. Un bel exemple pour les ados qui ne le lisent pas — et qui en sont bien incapables. La loi Evin doit y trouver à redire, au nom de laquelle la Poste a supprimé celle de Malraux en 1996, et sans demander son avis à Gisèle Freund, auteur du cliché originel…

A lire aussi: Muray revient, et il n’est pas content

Et nombre de pisse-froids, de sodomisateurs de diptères, de bien-pensants, de faux rebelles, doivent eux aussi trouver à redire aux imprécations de Muray. Parce que cette charnière 1998-2000, cohabitation Chirac / Jospin, Zidane héros de la décennie, Jack Lang revenu d’entre les morts de fête, a marqué notre entrée dans ces temps barbares qui constituent notre modernité. Ce n’est pas le terrorisme islamique qui nous a fait entrer dans un siècle incertain : c’est Homo Festivus qui a marqué — avec la Fête de la musique et Paris-plage, parmi tant d’événements — la vraie fin de l’Histoire dont causait alors Francis Fukuyama. Comme dit fort bien Valérie Toranian en introduction à ces 136 pages de perles de culture, « on imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle si « murayen », qui communie dans la religion transhumaniste, le PowerPoint et la trottinette ».

Oh oui, Muray nous manque — mais il nous a montré la voie.

« Toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux »

Il n’a pas été tout à fait le seul. Sébastien Lapaque, qui préface le volume, note que On ferme, le grand texte de Muray sur l’impuissance de la littérature contemporaine, « n’en reste pas moins l’un des plus majestueux romans de langue française publié à la fin du XXe siècle — tandis que paraissaient Gaieté parisienne de Benoît Duteurtre, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Monnaie bleue de Jérôme Leroy et Des hommes qui s’éloignent de François Taillandier ». Tous fréquentés dans le cadre de la revue l’Atelier du roman, à qui Muray a donné de si belles pages, que vous retrouverez dans les indispensables Essais publiés en 2010 aux Belles Lettres. Un quarteron de mousquetaires désabusés, désabusants, désespérés, désespérants.

A lire aussi: Muray, souvenir d’une quinzaine antifasciste

C’est que l’avènement de la Bêtise à front de taureau prophétisée par Flaubert, la plus belle entreprise de cette époque glauque que Muray a si bien décrite dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984), donne aujourd’hui ses fruits blets — et les donne en continu. «L’univers hyperfestif est très précisément celui où il n’y a plus de jours de fête », écrit Muray. «Celui où toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux.» Que l’on ait besoin désormais de marquer, d’un double crochet des doigts, les mots que nous mettons entre guillemets à l’oral, de peur d’être incompris de l’imbécile d’en face, en dit long sur le triomphe de Monsieur Homais.

Homais sur lequel Muray écrit des choses passionnantes : « Dans Madame Bovary, c’est au nom du progrès que le pharmacien Homais, vers la fin du livre, exerce son droit d’ingérence, et au nom des Lumières qu’on le voit se transformer en…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Notre-Dame: « Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc »


 Depuis sa restauration par Viollet-le-Duc, Notre-Dame est aussi une cathédrale du XIXe siècle. Pour l’historien de l’architecture Jean-Baptiste Minnaert, sa reconstruction doit respecter la charte de Venise[tooltips content= »Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, issue des travaux du IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, tenu à Venise en 1964, sous l’égide de l’Icomos (International Council of Monuments and Sites). »]1[/tooltips], sans forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. 


Causeur. Notre-Dame est perçue comme une merveille du XIIIe siècle. Pourtant, il semble que la contribution du XIXe soit importante. Pourriez-vous situer cette dernière ?

Jean-Baptiste Minnaert. Dans Notre-Dame de Paris, il y a en quelque sorte deux cathédrales, l’une du Moyen Âge, l’autre du XIXe siècle. Les cathédrales gothiques sont, en effet, littéralement réinventées au XIXe et elles doivent être comprises comme telles. Le gothique est vu à cette période comme un art spécifiquement français, car il atteint son haut degré de perfection avant l’apport italien de la Renaissance. Au XIXe, le sentiment d’identité nationale cherche à s’incarner. La restauration et la mise en valeur des cathédrales prennent tout leur sens dans ce contexte. À Paris, la Révolution a cependant un lourd impact sur la cathédrale, lequel vient s’ajouter à des pertes datant de l’Ancien Régime. En particulier, la plupart des statues sont vandalisées. L’apport de Viollet-le-Duc est considérable. Ses éléments les plus visibles sont la flèche ainsi que de nombreuses sculptures et gargouilles. Toutefois, son intervention est omniprésente dans le bâtiment, parfois à un niveau de détail étonnant. On peut dire qu’il fait preuve d’un génie architectural d’ensemble.

Quelle est la personnalité artistique de Viollet-le-Duc et quel intérêt présente son œuvre selon vous ?

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), contrairement à beaucoup d’architectes de son temps, ne passe pas par la case Beaux-Arts. Toute sa vie, il nourrit à l’encontre de l’esprit de cette institution, perçue comme académique, une hostilité bien payée de retour. C’est auprès de son oncle, le peintre Étienne-Jean Delécluze, qu’il apprend à dessiner. Viollet-le-Duc sera, sa vie durant, un dessinateur d’une précision et d’une élégance époustouflantes. Il entre, au début des années 1830, dans les services de restauration du patrimoine médiéval mis en place par Vitet et Mérimée. Dans un premier temps, il s’applique, avec Lassus, à la restauration de Notre-Dame de Paris avec une « religieuse humilité », c’est-à-dire qu’il s’impose un maximum de fidélité à l’état d’origine. Progressivement, sa culture du gothique s’accroît jusqu’à devenir immense. Il atteint alors une compréhension en profondeur de cet art. Ceci alimente chez lui une importante réflexion théorique. Il produit des textes qui ont valeur de « manifeste rétroactif » de l’architecture gothique. C’est à partir de cette lecture personnelle du gothique qu’il imagine désormais ses interventions à Notre-Dame de façon assez libre. Il écrit : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » De là les critiques qui lui ont été faites au XXe siècle au sujet de son excès de liberté dans ses restaurations, mais aussi l’admiration artistique et patrimoniale qu’on peut lui porter. Cependant, Viollet-le-Duc ne se résume pas à des restaurations gothiques. Il est aussi un grand architecte de son temps. Ses conceptions, étrangères à toute nostalgie et soucieuses de rationalisme, sont à l’avant-garde de son époque. Il se passionne pour les nouvelles possibilités techniques telles que celles apportées par le métal et la brique. Cela l’oppose à la normativité classicisante du préfet Haussmann et à son modèle d’immeubles peu imaginatifs et impliquant une coûteuse cacophonie de métiers. Viollet-le-Duc a aussi une immense influence sur les générations suivantes. Il marque de nombreux architectes comme Guimard ou Gaudí, notamment pour ce dernier dans sa Sagrada Familia. Il est surtout un des chaînons majeurs qui permettent de suivre sans discontinuité le fil historique qui va des maîtres maçons du Moyen Âge à Le Corbusier. Cependant, son chef-d’œuvre est évidemment Notre-Dame, chantier qui l’occupe durant une vingtaine d’années.

Quand on entend les commentaires sur Notre-Dame, on a l’impression qu’un grand nombre de personnes ignorent l’apport du XIXe ou estiment de bon ton de le dénigrer. Comment expliquez-vous cela ?

Le XIXe est le parent pauvre de l’histoire de l’art et de l’architecture. Les architectes modernes du XXe siècle ont parfois dénigré les productions du XIXe pour mieux s’affirmer et bénéficier de commandes publiques. Après une longue éclipse, une redécouverte lente du XIXe s’amorce dans les années 1970. On peut citer des jalons, comme le refus de Jacques Duhamel (ministre de la Culture) de détruire la gare d’Orsay ou les travaux de Bruno Foucart (historien de l’art), notamment ceux sur Viollet-le-Duc. Cependant, la méconnaissance de la contribution du XIXe à Notre-Dame que l’on observe ces jours derniers est stupéfiante.

A lire : Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

Que pensez-vous des hypothèses de reconstruction et des débats, semble-t-il, très « ouverts » à l’heure actuelle ?

Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc. On peut cependant s’inquiéter sérieusement quand on voit des architectes comme Wilmotte proposer des « gestes architecturaux ». On peut s’inquiéter également que certains, tentés par une « dérestauration », veuillent faire disparaître la flèche de Viollet-le-Duc à Notre-Dame au profit d’une version supposée antérieure. Ces deux postures d’amnésie seraient évidemment contraires à la charte de Venise. Il y a aussi le précédent très controversé de Saint-Sernin, à Toulouse. Dans cette basilique, les apports de Viollet-le-Duc ont été, en effet, tout bonnement supprimés au profit d’un état antérieur dont les sources sont d’ailleurs aujourd’hui en partie contestées. Cela fut qualifié de vandalisme par Bruno Foucart. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. La cathédrale de Reims, encore plus gravement ravagée en 1914 par les bombardements allemands, a été coiffée, à partir de 1919, d’une charpente en béton armé très intelligemment conçue et il n’y a pas lieu de s’en plaindre, bien au contraire.

Notre-Dame de Paris

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« On doit arrêter l’affaiblissement progressif de nos frontières »

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Elisabeth Lévy reçoit Aurélien Enthoven (UPR), Pablo Pillaud-Vivien (Regards) et Daoud Boughezala (Causeur) et débat avec eux au sujet d’une idée radicale qui fait vibrer de nombreux jeunes gens en Occident: l’abolition des frontières.



>>> Le débat en intégralité est disponible sur REACnROLL ! <<<


Le peuple de la frontière

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L’islamophobie, « une arme d’intimidation » massive

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Dans son dernier livre, Islamophobie : intoxication idéologique, Philippe d’Iribarne détricote le concept d’islamophobie et pointe les effets pervers du discours victimaire.


« Un nouveau mot a été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugle. » En citant Salman Rushdie dès les premières lignes de son ouvrage, Islamophobie : intoxication idéologique, Philippe d’Iribarne donne le ton. Pour ce directeur de recherche au CNRS, l’islamophobie est surtout « une arme d’intimidation pour dissuader d’observer la réalité », une manipulation qui nuit à la paix civile et empêche d’exercer son esprit critique.

« Ce mensonge fait le miel des tenants d’une vision conquérante de l’islam »

Sur un peu plus de 200 pages, l’auteur souligne le caractère discutable et les effets pervers de la rhétorique repentante et victimaire. Méthodiquement. Posément. A contre-courant de ceux qui préfèrent ne voir le réel que d’un œil – généralement le gauche -, il n’hésite pas à mettre le doigt là où ça fait mal.

« En présentant leurs sociétés comme islamophobes et en affirmant que des mesures sévères vont les conduire à s’amender, les Occidentaux ne se mentent pas seulement à eux-mêmes. Ils mentent, plus gravement sans doute, aux musulmans. Ils leur laissent croire que la condamnation morale des « discriminations » jointe aux poursuites envers les coupables suffiront à faire accepter un ordre social islamique, comme si l’Occident pouvait ignorer que cet ordre est incompatible avec ses valeurs de liberté et d’égalité. » Puis d’ajouter : « Les musulmans qui écoutent le discours de l’islamophobie sont entretenus dans l’illusion qu’ils pourront un jour être traités comme des semblables tout en continuant à s’affirmer différents. Ce mensonge a d’autant plus de conséquences qu’il fait le miel des tenants d’une vision conquérante de l’islam. »

L’ « islamophobie » n’a rien à voir avec l’islam

L’auteur pointe la responsabilité de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui, dans ses rapports annuels, dépeint une société française empreinte de préjugés à l’égard de l’islam et « hantée par une islamophobie viscérale ». On y apprend ainsi qu’une très grande majorité de Français (86%) estime que le port du voile intégral peut poser problème pour vivre en société et qu’ils sont 58% à penser la même chose concernant le simple port du voile. A l’opposé, seuls 24 % de nos compatriotes considèrent que le ramadan est difficilement compatible avec la société française. Des chiffres qui semblent nuancer fortement l’idée d’un pays rongé par l’islamophobie. « Le jeûne du ramadan, un des cinq piliers de l’islam, dont la dimension religieuse est incontestable, devrait être la pratique la moins acceptée si l’islam en soi était rejeté. Or au contraire, c’est ce qui est le mieux perçu, bien que l’obligation de jeûne puisse parfois poser problème dans l’exercice du travail. Pendant ce temps, le port du voile intégral, qui est très mal vu, n’est pas inhérent à l’islam. » Il relève moins, précise le chercheur, d’une dimension religieuse que d’un ordre social.

A lire aussi: « Il n’y a aucune contradiction à défendre les islamophobes et les musulmans »

S’appuyant sur de nombreuses études, Philippe d’Iribarne fait au passage valoir que la discrimination à l’embauche est moins liée à la couleur de la peau qu’à la pratique de l’islam. Outre certaines revendications religieuses, le port du voile chez les femmes, le refus chez certains hommes d’être dirigés par le « sexe faible » ou même de lui serrer la main ne vous garantit pas de faire forte impression lors d’un entretien d’ébauche… Une soumission des femmes pleinement justifiée par le Coran (un musulman peut épouser une non-musulmane mais pas l’inverse ; un homme peut répudier sa femme mais pas l’inverse ; un homme vaut deux femmes en matière de témoignage, etc.), comme l’illustre, entre autres, le délicieux verset 34 de la sourate IV : « Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité, reléguez-les dans les chambres à part et frappez-les. » On ne sera pas forcément interloqué dès lors par le rapport récent de l’Institut Montaigne (2016), dans lequel on apprend que seul 5 % de la population française… mais 56 % des musulmans français approuvent la proposition suivante : « Une femme doit obéir à son mari ».

La religion des opprimés

Le chercheur du CNRS démonte un à un les raisonnements sophistiques de l’argumentaire victimaire, omniprésent dans le monde universitaire, mais aussi médiatique et politique. Ainsi, ceux qui tronquent le célèbre verset 32 (« Celui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait toute l’humanité…  ») pour faire du Coran l’étendard d’une religion d’amour et de paix, oublient de préciser que cette injonction ne concerne que les musulmans et omettent surtout ce qui suit. Deux versets plus loin, on peut ainsi lire : « Seule rétribution de ceux qui combattent Dieu et son Prophète et se démènent pour faire dégât sur la terre : les tuer, ou les crucifier, ou leur couper les mains ou les pieds en diagonale… » Tant que ça n’est qu’en diagonale…

Fondé sur la vulgate rousseauiste qui veut que le dominant soit forcément coupable même s’il est innocent et le dominé forcément innocent même s’il est coupable et sous-tendu par l’idée que l’islam est la religion des opprimés et le musulman le nouveau damné de la Terre, ce type de raisonnement diffuse souvent une vision hémiplégique de l’histoire. Celle du musulman victime des croisades, de la colonisation, bref de l’Occident. En oubliant au passage que la réciproque fut au moins aussi féroce : les conquêtes arabes, les huit siècles de domination musulmane en Espagne, la chute de Byzance, le siège de Vienne, les pirates barbaresques, les Européens – tels Cervantès – réduits en esclavage…

Les incantations sur l’islamophobie sont contre-productives et enferment des millions d’individus dans le ressentiment à notre égard, martèle l’auteur. « Il conduit ceux qui le reçoivent à s’imaginer entourés d’ennemis : les Occidentaux, souvent qualifiés de « croisés », et les juifs. Remontés contre les sociétés d’accueil, ceux qui en sont dupes sont dissuadés de chercher à s’y fondre. Les mieux intégrés, qui respectent les usages locaux, se sentent coupables à l’égard de ceux qui vivent intensément leur appartenance à l’islam. »

Le cancer du poumon n’a rien à voir avec les poumons

Philippe d’Iribarne voit dans le pas d’amalgame et l’affirmation que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme (ou vice-versa) l’argument spécieux par excellence, celui qui vise à dénier ou minimiser une réalité ou une tendance quand elle nous déplaît, « un sophisme qui serait aussitôt dénoncé dans un domaine idéologique moins marqué ». Suivant la même logique, nous viendrait-il à l’esprit de clamer que le cancer du poumon n’a rien à voir avec le tabac sous prétexte que beaucoup de personnes fument sans en être victime ? Ou que certains cancers du poumon ne sont pas toujours dus au tabac ? On pense ici à la fameuse, pardon fumeuse, argutie selon laquelle l’islam n’a pas le monopole de l’intolérance, du sexisme, de l’homophobie ou de l’antisémitisme…

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Le directeur de recherche au CNRS affiche son scepticisme sur le vote de la loi Pleven en 1972, modifiant celle de 1881 sur la liberté de la presse, qui punit désormais les coupables de provocations « à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». Mais, comme le souligne l’auteur, où commence l’incitation à la discrimination, la haine ou la violence ? Tout propos critique, si anodin soit-il, ne devient-il pas du coup sanctionnable pénalement ? Des hommes inspirés jadis par les Lumières tels que Montesquieu (« Le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane ») ou Levi-Strauss (« En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien du dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ») seraient aujourd’hui cloués au pilori et poursuivis dans les prétoires par certaines associations prétendument antiracistes.

Jusqu’ici tout va mal

Face à une religion qui tarde à faire l’examen historico-critique qu’a déjà accompli le christianisme et le judaïsme, Philippe d’Iribarne se pose ouvertement la question de sa compatibilité avec les valeurs de la République. A fortiori si l’islam refuse de distinguer le politique du religieux. Comment concilier la vision irénique de l’islam et l’existence d’aspects sombres dans l’écrasante majorité des pays où il fait la loi ? Comment justifier le refus de la liberté de conscience et la difficulté à mettre en place une démocratie pluraliste dans le monde musulman ? « N’est-il pas temps pour l’Occident de faire clairement connaître à ceux qu’il accueille que sa vénération pour la liberté et l’égalité, laquelle marque depuis des siècles son projet de civilisation, n’est pas négociable ; que les nouveaux venus n’ont aucune chance de devenir des membres respectés des sociétés occidentales s’ils restent étrangers à cette vénération ? »

Et de conclure, quelques lignes plus loin : « La forme d’islam qui a actuellement le vent en poupe privilégie l’imposition d’un ordre social. Cet ordre est-il consubstantiel à l’islam ? Relève-t-il d’une sorte d’essence de celui-ci ? Manifestement, les islamistes en sont convaincus. Mais, si c’est bien le cas, les adversaires résolus de l’islam ont raison d’affirmer que c’est dans son ensemble, dans toutes ses dimensions, qu’il est incompatible avec les valeurs de l’Occident. Tout espoir de voir l’islam s’intégrer paisiblement à celui-ci serait dès lors illusoire. »

Islamophobie : intoxication idéologique (éditions Albin Michel), à lire cet été sur la plage. Avec ou sans burkini.

Islamophobie: Intoxication idéologique

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Touche pas à mon ENA!


Quand on n’a ni la naissance ni la fortune ni les relations, mieux vaut être meilleur que les nantis. En voulant ouvrir l’ENA à la « diversité » et aux « minorités sous-représentées », Emmanuel Macron risque de casser le cursus honorum républicain. 


J’ai eu la chance de passer mon bac en 1967. La chance, parce que j’ai été instruit par des professeurs dignes de ce nom (en costume-cravate ou en jupe sous le genou) sous les auspices du Lagarde et Michard, du Gaffiot et du Bailly, des écrivains classiques français et de la philosophie pas encore « postmoderne ».

J’ai eu le malheur d’effectuer ma première année de lettres classiques en 1968. Le malheur, parce que, boursier, et conscient des efforts de mes parents qui s’étaient saignés aux quatre veines pour me faire poursuivre des études (« Chez nous, tonnait ma mère, pas question de commerce ! Les études ! »), je contemplais mon accession au temple du Savoir, la Sorbonne, réduite en cendres dans le chahut potache de jeunes bourgeois saisis du prurit de la mort du Père.

Pourtant, je caressais encore le rêve de m’inscrire plus tard à Sciences-Po, puis de tenter le concours d’entrée à l’ENA. Un incident, au détour des effusions de la rue de Mai 68, m’a fait bien vite atterrir. Alors que je regardais d’un œil plus curieux que militant les charges des CRS aux environs d’une barricade, l’un d’eux m’avait avisé, puis lancé : « Toi, on va te faire la peau comme en Algérie… » Devant ma protestation indignée et mes brevets de patriotisme (un grand-père soldat en 14-18, mon père en 39-45, médailles à l’appui), il m’avait rétorqué : « Ouais, un Français de papiers, quoi… »

J’en eus le cuir hérissé, l’esprit meurtri. Mais, après tout, s’il avait raison ? Débarqué de frais après le rapatriement d’Algérie, je n’étais, somme toute, qu’une pièce rapportée. Un invité en bout de table du banquet national. « Et, en plus, tu veux faire l’ENA avec le nom que tu portes ? », me suis-je dit.

Ma vocation est morte ce jour-là. Je me suis résigné à emprunter d’autres chemins d’intégration.

Je n’en ai pas moins gardé longtemps un goût amer dans la bouche. C’est que j’avais tété le patriotisme français au sein de ma mère, appris à aimer mon pays sous la conduite d’un père à la fois fonctionnaire républicain exigeant et juif pratiquant scrupuleux. Et l’école m’avait enseigné le respect du drapeau, de la Marseillaise, le culte des glorieux ancêtres (voire de mes ancêtres gaulois, même si ceux-là auraient eu du mal à me tenir pour l’un des leurs). Mais quand on s’appelle Allouche, n’est-ce pas, ça faisait tache…

Bien sûr, j’étais naïf. Mais personne pour me conseiller, me rassurer, me guider. Mon milieu ne possédait pas les « codes » sociaux adéquats. A fortiori, le carnet d’adresses. Je n’en suis pas devenu, pour autant, un adepte de Bourdieu – qui fera, plus tard, des ravages parmi mes étudiants en journalisme.

Mais, malgré cette lointaine déconvenue, je juge indigne et démagogique le haro contemporain sur l’ENA.

Je ne sais pas si l’« ascenseur social » est bloqué – pour moi, il a tout de même fonctionné. Avec en visée, la ligne de crête de l’excellence. Quand on n’a ni la naissance, ni la fortune, ni les relations, il demeure un impératif absolu : être meilleur que les nantis. Une forme de lutte de classes pas plus indigne qu’une autre.

Il est vrai, grâces en soient rendues aux hussards en blouse grise, que j’ai bénéficié de maîtres qui concevaient leur tâche comme un sacerdoce (jusqu’en primaire, au « bled », où ils tiraient vers le haut tous les gamins de la colonie sans éprouver le besoin de mettre en œuvre une quelconque « discrimination positive », et quand je relis les noms des palmarès d’antan, les Courtois, les Ben Malek et les Halimi de mon enfance s’y côtoient dans une joyeuse émulation).

Je ne peux pas en dire autant de ceux qui ont eu en main mes enfants et mes petits-enfants.

L’ENA, donc. L’ambition de l’ouvrir à la « diversité » et aux « minorités sous-représentées » est louable, mais revient à une politique de Gribouille. Aucune politique volontariste ne pourra combattre l’inégalité de départ : non celle de la naissance, mais celle de l’ambition, de l’acharnement, du sacrifice. L’égalité est une aspiration, non un postulat (comme c’est réactionnaire ! J’assume !). Quant à « l’entre-soi »… Mais, aujourd’hui, la France fourmille d’« entre-soi », tous plus revendicatifs et plus venimeux les uns que les autres.

Alors, si j’avais quelques décennies de moins, je tenterais le concours de l’ENA. Et je le réussirais. Grâce, entre autres, à mes anciens maîtres Lounis, Elbèze, Fassier, Krittlé, Bosbœuf, et j’en oublie, et avec l’aide des sieurs Lagarde et Michard, Gaffiot et Bailly.

Luc Dellisse, un Robinson de la modernité


Dans Libre comme Robinson, Luc Dellisse nous livre des réflexions bienvenues sur le nouveau monde qui vient, celui de la « ruche planétaire » où disparaît progressivement l’authentique liberté, et sur la manière, bien concrète, de gagner ces maquis qui résistent à la grande mise au pas.


Né à Bruxelles mais naturalisé français, Luc Dellisse est auteur de livres pour la jeunesse, critique littéraire, enseignant (à la Sorbonne, s’il vous plaît), scénariste et poète.

Dans Libre comme Robinson, il nous livre des réflexions bienvenues sur le nouveau monde qui vient, celui de la « ruche planétaire » où disparaît progressivement l’authentique liberté, et sur la manière, bien concrète, de gagner ces maquis qui résistent à la grande mise au pas : « La liberté de mœurs, l’indépendance d’esprit, la maîtrise du langage, la connaissance de l’Histoire, le secret et la discrétion, sont entrés dans un immense laminoir, parfois appelé globalisation ». Il propose quelques dizaines de pistes à tous ceux que ne transporte pas d’enthousiasme la grandissante restriction des libertés réelles… qui s’opère sous nos yeux (fermés) au nom du Bien et de la Vertu. Comment échapper un tant soit peu au contrôle et à la dépossession, au collectivisme et à la massification, à ce « tout-commerce » que constitue la mondialisation ? Comment s’organiser pour ne pas être du voyage ?

Dans un monde radicalement inédit (surpopulation et brassage obligatoire, remplacement numérique et omni-surveillance électronique, épuisement des ressources et marchandisation sans fin…) comment trouver et protéger cette île déserte où Robinson parvient à être à la fois hors du monde et dans le monde ? Comment trouver son unité dans un monde disloqué, comment résister au désir morbide de transparence et réhabiliter la réserve  – au sens strict du terme ? A lire ces réflexions intempestives, je repère aussi chez Luc Dellisse un refus passionné de la dégradation de notre langue, entre autres par le biais de l’écriture inclusive ou de l’aplatissement journalistique.

Luc Dellisse, Libre comme Robinson. Petit traité de vie privée, Les Impressions nouvelles.

Libre comme Robinson: Petit traité de vie privée

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Terroriste de Lyon: nous l’avons eue, sa haine

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Le terroriste présumé de Lyon n’a pas l’excuse d’avoir grandi dans une cité HLM, d’avoir été « exclu » de la société: c’était un immigrant nouvellement arrivé. Ca ne l’a pas empêché de nous signifier sa sympathie à sa façon, explosive. Et d’inventer un nouveau type d’action violente: le terrorisme récréatif.


L’attentat de Lyon présente d’ores et déjà, quelles que soient les découvertes que fera l’enquête, trois singularités qui le rendent effrayant. Faut-il que l’opinion soit chloroformée par le lent empoisonnement de l’habitude, qu’elle soit presque résignée à ces piqûres de rappel infligées tous les quatre ou cinq mois sous forme d’attentat dans un supermarché campagnard, de femmes égorgées à la gare de Marseille, de policiers assassinés à domicile devant leurs enfants ! On se scandalise, mais personne ne hurle son dégoût ni dans la rue ni dans la presse.

Mohamed ou la vraie vie

L’attentat d’un immigrant nouvellement arrivé, voilà du nouveau et de l’inédit ! Mohamed H. M. était en France depuis l’an dernier, il n’a pas l’excuse si souvent resservie par les sociologues d’avoir croupi depuis des générations dans un HLM de relégation perdu dans la grisaille d’une banlieue sordide. L’image d’Epinal qu’on nous dessine et redessine sans se lasser ne ressemble pas du tout aux rues pimpantes d’Oullins. La littérature et le cinéma sont pleins d’histoires de courageux immigrés de la première génération, qui sitôt qu’ils ont passé la police des frontières ou ont été libérés d’Ellis Island, se ruent au travail chez Renault ou chez Ford, puis gagnent à la sueur de leur front leur bien-être et la considération du peuple qui les a accueillis. On se souvient de ce conte de fées à lire dans les chaumières pour endormir les enfants, Elise ou la vraie vie. Bon, au bout de quelques générations certains de leurs descendants tournent mal, forment des gangs à Brooklyn ou Aubervilliers, mais c’est bien sûr la faute de la société d’accueil qui les rejette, comme on voit clairement dans cette immortelle crétinerie de Kassovitz, La Haine.

A lire aussi: Jeannette Bougrab a raison: contre le terrorisme islamiste, il faut des mesures d’exception

On arrive d’Algérie pour faire des études d’informatique et quelques mois plus tard, on n’a plus de visa, on est exclu de son école et boum ! on fait péter son pays d’accueil. Serait-il exagéré de dire que dans certains milieux maghrébins la haine de la France est peut-être sucée au biberon, tout comme l’antisémitisme ? On va en France à la fois pour mieux vivre et pour mieux haïr ce pays, c’est tout de même fort de café. Si l’affrontement qui se profile entre l’armée et la jeunesse algériennes éclate, les Français ont du souci à se faire.

Homo explosus

Reconnaissons que Mohamed H. M., « l’ingénieur », est l’auteur d’une invention géniale : le terrorisme de plaisance, le meurtre de masse comme délassement de week-end, l’homo festivus massacreur, une sous-espèce que Philippe Muray ne pouvait prévoir. Voilà ce jeune homme qui part nez au vent sur son vélo un vendredi après-midi, à l’heure où les RTT peuvent enfin jouir du soleil printanier. Il porte casquette à grande visière et vastes lunettes de soleil, apparemment une innocente tenue estivale. Je suis sûr qu’il a respecté les pistes cyclables et, comme d’autres auraient pu interrompre leur balade à vélo pour faire un parcours santé ou tirer la boule lyonnaise avec des copains, il a agrémenté sa promenade d’un bon coup d’adrénaline : poser sa bombe gentiment enveloppée dans du papier kraft comme un cadeau devant une Brioche Dorée. Ensuite, il s’est donné la satisfaction du bon technicien, déclencher l’explosion à distance et réussir la manœuvre, bravo jeune homme, vous êtes un bon artificier et je ne comprends pas que cette école vous ait mis à la porte. La référence picturale d’Auschwitz (si une telle référence était imaginable) pourrait être l’enfer dépeint par Jérôme Bosch, la référence picturale de l’attentat de Lyon, ce sont les publicités d’aujourd’hui avec autos rutilantes et copains tout sourire. Ce voyage au bout de la frivolité se termine par un assassinat de masse crapuleux. Crime et brioche dorée, horreur et sucre d’orge.

« Ils nous haïssent parce qu’ils ne sont pas nous »

Et Dieu dans tout ça ? Je veux dire le dieu des islamistes ? Disparu, pas question de lui. Le terroriste se voulait discret, il n’a pas crié la formule rituelle, mais il aurait pu tout de même fabriquer à l’imprimante des rubans de papier proclamant « Allahou Akbar ! » Il aurait pu les incorporer à sa bombe et ça aurait fait joli, des confettis et des rubans festifs retombant lentement sur la rue maculée de sang, au milieu des cris et des pleurs des victimes. La petite fille de dix ans qui se trouve parmi les blessés aurait beaucoup apprécié. L’attentat de Lyon est terrifiant dans la mesure où il laisse penser que l’islam n’est peut-être qu’un prétexte, un voile qu’on croit honorable pour cacher la haine toute pure, toute crue, toute nue. La haine de ce qui est différent, en l’occurrence une grande partie du peuple français, les mécréants, les kouffars.

Le film de Seth Rogen et Evan Goldberg, L’Interview qui tue, raconte sur un mode bouffon la tentative de meurtre d’un dirigeant nord-coréen par une équipe de télé américaine qui doit l’interroger. Un des collaborateurs de l’animateur vedette lui demande : « Mais pourquoi ces gens-là nous haïssent-ils tellement ? » L’interrogé répond par ce jeu de mots intraduisible en français : « They hate us because they ain’t us. » « Ils nous haïssent parce qu’ils ne sont pas nous », « ain’t » étant une forme populaire et parlée de « aren’t ».

La haine vouée à l’Occident est bien souvent une jalousie adressée à son être même, une jalousie existentielle plus dangereuse et plus difficile à déraciner qu’une idéologie. Le terroriste de Lyon parlait religion avec ses amis, mais il ne fréquentait guère les mosquées et n’arborait semble-t-il pas la barbe et la tenue du militant salafiste. L’étonnement de ses voisins à son arrestation semblait sincère, un garçon si gentil et si bien intégré !

A qui le tour ?

Il serait presque rassurant qu’une revendication de l’Etat islamique vienne certifier cet attentat, qui pour l’instant reste complètement atypique et renforce l’idée que la menace est multiforme et parfois impossible à prévenir. En attendant, notre cher petit président ne va pas changer de cap, pour l’immigration moins encore que pour le reste, puisque c’est sa différence la plus visible avec le RN. Cela maintiendra les entrées légales à plus de 250 000 par an, sans compter les illégaux, indénombrables par définition. Un grand nombre de ces immigrants seront musulmans, certains seront islamistes, et le vivier va continuer à s’agrandir. La pisciculture macronienne n’a pas fini de nous réserver de mauvaises surprises et de drôles de poissons.

The Interview - version non censurée

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Halaland, la France terre promise du halal


Des bonbons au vernis à ongle en passant par les voyages, le halal est un marché en pleine expansion en France, évalué à plusieurs milliards d’euros. Ce label ne répondrait pourtant à aucune prescription religieuse. Eclairage sur une frénésie communautariste.


« Isla-Delice », « Wassila », « Reghalal »… Ces dernières années, les marques garantissant des produits licites selon la loi islamique se multiplient. Autrefois réservé à un public confidentiel, ce marché qui explose pèserait en France près de 5,5 milliards d’euros, simplement pour la viande. Un montant non négligeable dans le pays qui compte la plus importante communauté musulmane d’Europe.

« Halaltest » et maquillage halal

Selon une étude réalisée par l’Ifop et l’Institut Montaigne, près de 70 %, des Français musulmans achètent « toujours » de la viande halal. A cela s’ajoutent les citoyens croyants ou non, qui n’ont pas toujours d’autres choix que de faire leurs courses dans les nombreuses boucheries ou supérettes musulmanes de proximité, souvent moins onéreuses que les commerces traditionnels devenus rares.

Le label halal ne se limite plus à la viande, l’obsession de la pureté touche tous les produits de consommation. Dorénavant, les croyants peuvent trouver des cosmétiques estampillés halal (sans alcool, sans traces d’animaux impurs), des petits pots pour bébé halal, des banques halal – garantissant une finance éthique et non spéculative – et même des voyages halal avec au programme : visite du patrimoine islamique, supermarché halal à proximité du lieu de résidence et piscine ouverte aux musulmans portant une tenue islamique. Une start-up française propose même aux musulmans de jouer les petits chimistes. Grâce au « Halaltest », tout particulier peut, avec un bâtonnet, détecter des traces d’alcool ou de porc dans les aliments moyennant la somme de 6,90 euros. Un business juteux encouragé par les islamistes.

« Un discours capitalistique crée une demande religieuse »

Depuis les années 80, ces sociétés prospèrent sur l’association des libéralismes économique et culturel. « La logique économiciste, c’est-à-dire le profit, devient une éthique qui s’impose maintenant au politique et au théologique », déplore l’imam et recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou. « Il s’agit d’une orthopraxie et une orthodoxie de masse. En d’autres termes, un discours capitalistique crée une demande religieuse. Cette dernière devient alors la norme prescrite aux théologiens », explique-t-il.

A lire aussi: Pourquoi la liste « des musulmans français » n’a rien à voir avec le Parti chrétien-démocrate

Derrière ce phénomène, aucune prescription religieuse. Les fondamentalistes s’emploient donc à faire de cette récente pratique une obligation islamique. « J’entends même qu’il faut identifier la présence de gélatine d’origine porcine dans les bonbons. Cessons de chercher le halal au niveau moléculaire ! », s’agace Tareq Oubrou. Si pendant des siècles le terme halal signifiait « licite », « permis », l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler (Le marché halal ou l’invention d’une tradition, Seuil, 2017) constate que son sens s’est durci : le halal est désormais prescrit pour tout bon musulman. Le symptôme d’une angoisse chez les croyants, en quête de repères, selon Tareq Oubrou.

Consommer halal, un acte politique

Poussée par des associations, cette consommation prend des accents militants, au-delà de la souffrance animale (lire encadré). Consommer halal relèverait de l’acte éthique mais aussi politique. Ainsi, le boycott des produits israéliens ou américains est vivement encouragé au sein de la communauté musulmane. Des moyens de pressions économiques sont exercés sur les pays occidentaux lorsque ces derniers ne seraient pas en conformité avec la loi islamique. En 2006, les pays musulmans appelaient au boycott des produits danois en signe de protestation contre la parution de caricatures du prophète Mahomet. Le halal devient un alibi religieux fort commode, à portée universelle…

Les consommateurs musulmans s’organisent

Un UFC-Que choisir version islamique… Crée en 2013, l’Union française des Consommateurs musulmans (UFCM) entend défendre les intérêts de ces croyants pour qu’ils puissent « vivre en accord avec [leurs] principes éthiques et [leurs] références religieuses ». Objectif : proposer « un modèle de consommation alternatif, social et solidaire ». Sans surprise, pour ces militants la solidarité passe par l’appel au boycott des produits israéliens. Le 13 juin dernier, lors d’une conférence organisée par l’UFCM, Lila Mami, membre d’Euro-palestine, est revenue sur ce « devoir de boycott ». Selon elle, Israël testerait ses armes avant de les vendre sur les Palestiniens et attendrait, pour ce faire, l’été afin que les Français juifs puissent rejoindre les rangs de Tsahal pour les grandes vacances… Suivi par près de 10 000 personnes sur les réseaux sociaux, l’UFCM ne cache pas sa proximité avec le clan Ramadan. Elle relaye les conférences de Tariq Ramadan et défend son frère, Hani, interdit de territoire en France, après avoir tenu des propos misogynes et violents.

Le Marché halal ou l'invention d'une tradition

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La France des perdants qui se croient gagnants


Personne n’en est sorti vivant. Malgré les apparences, aucun parti ne peut se targuer d’une quelconque victoire aux européennes. Le paysage politique français est un champ de ruines dont il est encore bien difficile d’envisager la reconstruction. 


Personne n’a vraiment de quoi se réjouir des élections européennes de dimanche.

Le RN reste un parti d’opposition

Avec 23,3 % des voix, le Rassemblement national (RN) sort premier de la compétition mais de peu et avec un résultat qui ne marque qu’un petit progrès par rapport au premier tour de la dernière présidentielle : encore a-t-il bénéficié du « vote utile » de tous ceux voulaient sanctionner Macron  coûte que coûte : ce ne sont pas forcément là des votes d’adhésion. En faisant élire trois personnalités extérieures dont  l’ancien député républicain Jean-Paul Garraud, le RN a entrebâillé la porte de la citadelle, juste ce qu’il fallait pour ne pas avoir l’air d’une secte mais pas assez pour se crédibiliser pleinement. Marine Le Pen  demande des législatives, ce qui est normal, avec plus de proportionnelle, ce qui l’est moins : une telle revendication montre que le RN n’est pas encore dans sa tête un parti de  gouvernement ; il veut plus de places, il ne veut pas se donner les moyens de réformer la France en profondeur, ce qui ne lui serait possible  qu’avec le maintien du mode de scrutin actuel.

A lire aussi: Au RN, tout le monde il est content, tout le monde il est Bardella

Emmanuel Macron, représenté par Nathalie Loiseau, n’a pas réalisé son pari d’être en tête malgré les efforts considérables qu’il a prodigués dans la dernière ligne droite et la valeur de test qu’il a conférée à ces élections : 22,4 % des voix pour le parti du président, c’est bien peu, même si ses partisans chantent victoire. Ce matelas apparemment incompressible est surtout composé de personnes âgées légitimistes, issues, pour une part, de l’électorat de Fillon. Tout au plus peut-il se consoler en voyant que les partis européistes qu’il appelle « progressistes », sont au total majoritaires.

La gauche est verte

Ce serait en revanche une illusion que d’imaginer que la remontée du taux de participation par rapport à 2014, de 42,4 à 50,1 % marquerait un progrès de l’idée européenne. L’enjeu très fort de politique intérieure que représentaient ces élections en est la principale raison.

Le Parti socialiste ne sombre pas mais confirme son déclin. En ajoutant les 6,2 % de Glucksmann, dont les maladresses ont montré la légèreté,  et les 3,3 % de Hamon, les socialistes arrivent péniblement à 9,5 %.

Le vote Mélenchon aurait pu être l’exutoire des gens de gauche déçus de Macron – ils  sont nombreux : la perquisition opérée chez lui en début de campagne, contraire à tous les usages républicains, visait à l’affaiblir pour empêcher ce scénario ; avec 6,3 %, elle n’y a que trop bien réussi.

Mais il fallait quand même un exutoire : ce fut le parti des Verts. Troisième parti avec 13,5 % : quel succès ! Mais il n’est que d’apparence : loin de signifier comme on le croit le retour en force de la préoccupation environnementale, ce résultat montre que le vote écologiste était le seul qui restait possible aux déçus du macronisme  qui ne voulaient pas voter à droite ou aller aux extrêmes. Un choix vague qui n’engage à rien et qui a l’air gentil (faussement gentil : rien de plus sectaire que cette mouvance). Vote de défiance envers Macron, surtout chez les jeunes, le vote vert débouche sur un renforcement des orientations essentielles du macronisme : européisme, mondialisme.

La droite s’est « modémisée »

Des petits partis patriotes ou identitaires (Dupont-Aignan, Asselineau, Philippot, Camus), aucun n’a réussi à se poser comme une force significative entre le RN et LR. Ils ont été eux aussi victimes du vote utile et peut-être tout autant de leur grisaille.

A lire aussi: Au revoir la droite…

Reste le grand perdant de ces élections : les Républicains à 8,5 %. On ne saurait imputer cet échec retentissant (au moins par rapport aux sondages), au seul François-Xavier Bellamy qui a fait une bonne campagne sans toutefois percer l’écran. Il est trop facile de l’imputer aux divisions des chefs (ainsi la rivalité sournoise Sarkozy-Wauquiez) qui ne sont jamais que des causes secondes. Bien plutôt à un mauvais positionnement ; sur les sujets essentiels (euro, sociétal, politique étrangère) ce parti est divisé, moins entre ses dirigeants qu’entre les chefs et la base ; cette division aurait pu être une force, l’occasion de faire des Républicains un lieu d’ouverture et de débat, limitant la déperdition à droite, comme a réussi à le faire le parti conservateur  britannique, mais la hantise du politiquement correct ne l‘a pas permis : la différence « catho » de sa tête de liste y était tout juste tolérée.  L’autre erreur : sans doute pour suivre une partie de leur électorat, les Républicains ont été conduits à faire une opposition « constructive » à Macron là où il aurait fallu se montrer, en bonne logique bipartisane, opposant intraitable. Pour être reconnu comme le chef de file de l’opposition, il faut s’opposer. A qui ? Au pouvoir en place et à lui seul.  Attaquant inutilement le Rassemblement national, ce qui déplait à tous les électeurs de droite et d’une certaine manière le met en valeur, LR s’est complu dans le rôle du tiers parti entre les deux grands ; il s’est en quelque sorte « modemisé ».

Le petit parti centriste de Lagarde, à 2,5 %, n’a l’air de rien. Mais que se serait-il passé sans lui ? Les Républicains auraient pu passer la barre des 10 % et ainsi sauver la face. Ou alors Macron, venant en tête, aurait remporté une nette victoire. Petites causes, grands effets.

L’avenir est un long passé

Reste un champ politique en ruines : les deux partis qui émergent, les mêmes qu’à la présidentielle, le RN (ex-FN) et LREM (ex-EM) sont tous deux pauvres en cadres, mal structurés, alors que les partis classiques (PS et LR), bien que menacés de disparaître, ont encore des réseaux et des compétences (au moins aux niveaux – 1 et au-dessous) : situation bien singulière. Les partis classiques prendront-ils leur revanche aux municipales où ils gardent des atouts ? Peut-être. En émergera-t-il de vrais chefs, plus convaincants que ceux qui aujourd’hui s’en disputent la tête ; c’est à voir.

Il est difficile de prévoir ce qui sortira de cette décomposition du paysage politique. Macron, qui pratique la stratégie du chaos et qu’en bon idéologue rien n’arrête, semble s’en accommoder. Tout reste à faire si l’on veut éviter que la présidentielle de 2022 ne soit la réédition de celle, calamiteuse, de 2017.

Ma visite chez Brigitte Bardot

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Brigitte Bardot, Gorizia (Italie), 2000. Auteurs : OLYMPIA/SIPA. Numéro de reportage : 00399960_000009

Brigitte Bardot n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant. Récit d’une rencontre.


Aller à la rencontre de Brigitte Bardot relève du parcours de marathonienne. Il faut d’abord passer l’examen Bernard. Bernard d’Ormale, son mari devant Dieu, mais pas devant les hommes, son époux protecteur (et controversé) depuis 1992. Ce n’est pas l’exercice le plus facile. L’homme appartient à la droite nationaliste – « je suis un facho comme ils disent », aime-t-il ironiquement et très souvent rappeler… et le fait est qu’il faut pouvoir supporter ses longues diatribes sur l’immigration clandestine, la décadence de la France, l’islamisation du pays, j’en passe, monologues difficiles à supporter pour tout esprit libéral.

L’amour de la vérité

Pourtant, au fil des rencontres, si l’on accepte de sortir des sentiers balisés par le politiquement correct, il faut se rendre à l’évidence : Bernard n’est pas aussi sectaire que ses ennemis, ceux qui pensent à tort qu’il influence Brigitte.

Car Brigitte Bardot, et ce n’est pas sa moindre qualité, n’a besoin de personne pour penser. Brigitte n’aime pas tant le scandale que la vérité et la simplicité… non feinte. Toute nue, osons le mot. Elle a été autant adulée qu’haïe. Finalement, le plus souvent, traquée comme une bête. Il ne faut pas s’étonner qu’elle les aime tant, pas la peine de convoquer Lacan. « Avant on disait que j’étais une ravissante idiote, que je jouais mal, maintenant on dit que je suis un mythe », a-t-elle déclaré un jour, sans amertume, juste lucide sur… l’imbécilité humaine.

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Brigitte, sa force définitive c’est qu’elle s’en fout de tout ce qu’on peut penser sur elle. Sa vie, les bons comme les mauvais jours, ce sont les animaux à qui elle a dédié sa seconde vie.

La première, celle des chefs d’œuvres du cinéma classique et de la Nouvelle vague, elle la résume à la notoriété encombrante du mythe BB qui l’a privée de ce qu’elle avait incarné pour les autres, la liberté. La célébrité n’a jamais été pour elle une fin, juste un moyen. « Si ma vie aura servi le combat contre la souffrance animale, au moins elle n’aura pas été inutile », répète t’elle souvent.

La Madrague, c’est pour la légende

Le cinéma c’était… l’enfer. Le Mépris, un film… dégueulasse. Ce sont ses mots. De Capri, il ne lui reste que la rencontre avec Le livre de San Michele d’Axel Munthe qu’elle me confiera avoir relu il y a peu. On ne s’étonnera pas que l’histoire de ce médecin suédois tombé en arrêt devant une chapelle en ruine à Anacapri, décidant du jour au lendemain, d’y passer le restant de sa vie, lui ait parlé. Coïncidence(s) : le récit de cet esthète, amoureux des animaux, est paru en 1934, l’année de la naissance de Brigitte.

Le paradis existe-t-il ? Nul ne sait. Alors, elle a décidé un jour de 1973 de le créer pour elle, et ceux qu’elle aime. La Madrague, c’est pour la légende. Pour les photographes et les touristes. C’est son passé qui ne la hante pas. Elle aimait chanter mais elle ne veut plus fredonner Sur la plage abandonnée. Trop mélancolique. Trop de souvenirs, si lointains, qu’on ne sait plus, s’ils sont bons ou mauvais.

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La Garrigue, sa maison où parfois elle reçoit quelques rares visites, c’est l’arche de Noé. Sa Villa San Michele à elle, chapelle incluse.

Nous avions échangé une fois au téléphone sur l’idée de mon livre[tooltips content= »Simone et Brigitte, Deux icônes à la française, Larousse, 2018″]1[/tooltips]. Un portrait parallèle de deux actrices phares du XXe siècle que tout semble en apparence opposer, notamment sur l’échiquier politique, mais dont le destin est marqué par d’étonnantes ressemblances. Elle m’avait gentiment engueulée : « J’admirais l’actrice Simone Signoret mais je n’aimais pas beaucoup l’être humain, je ne vois pas ce que vous nous trouvez en commun. » Mais elle avait conclu notre bref entretien par un affectueux « je vous embrasse ». J’avais compris qu’elle ne me découragerait pas dans mon projet.

BB sans chichi

Dans le parcours obligé de la promotion, j’avais commencé le tout début par une séance de signature à Saint-Tropez, hôtel de la Ponche, chez Simone Duckstein, qui l’a connue là où tout avait commencé pour elle, sur la plage, à 25 mètres de ce qui n’était à l’époque qu’un bar de pêcheur tenu par ses parents.

Il avait plu tout le week-end. Des pluies diluviennes. Brigitte était fatiguée, elle n’avait pas eu le courage de m’ouvrir sa maison.

Six mois plus tard, j’avais choisi de revenir, Il faisait beau. Bernard était toujours là au rendez-vous. Je n’avais pas eu l’audace de faire la demande… Comment vient-on à BB quand on n’a rien à réclamer ?

Ce dimanche 5 mai, elle avait décidé que c’était le moment. Je n’avais pas fait le voyage pour rien. Dans mon imaginaire, elle était au cœur de Saint Tropez. Partout. Dans la réalité, il faut aller au bout du bout du monde. Penn Ar Bed comme disent les Bretons. Je ne sais pas le traduire en provençal. Pas de GPS pour me guider. Juste l’instinct et une envie. Dans les rêves je l’avais déjà rencontrée plusieurs fois, elle m’avait accueillie dans son monde qui ressemblait à celui de Blanche Neige, au réveil, elle était bien devant moi mais c’était la Bardot d’un poster, figée dans une figure, pas celle que j’allais rencontrer dans son univers singulier.

Brigitte m’a accueillie sans chichi. Je n’avais pas voulu prévoir un cadeau, par superstition sans doute. J’avais consulté Bernard, la veille en catastrophe, qui m’avait conseillé du thé noir de Chine qu’elle adore. Je lui ai tendu en arrivant sur le perron de sa maison, en m’excusant de mon classicisme.

Dans sa maison de poupée

Elle m’a mise à l’aise tout de suite: « J’aime tout, c’est très gentil ». J’ai ouvert le paquet devant elle pour occuper mes mains et calmer mon émotion. J’ai eu le temps de penser que tout cela n’allait durer que quelques minutes, elle ne proposait pas de m’asseoir, mais bizarrement je ne sentais pas de gêne, cela me rassurait plutôt cette absence de convenance et la place laissée à l’improvisation de la suite… Je ne me souviens pas bien des minutes qui ont suivi, sauf qu’elle a assez vite enchaîné, nous étions toujours debout près de la porte. A un moment elle m’a dit : « Allez on va boire un petit rosé, aidez-moi à sortir les verres, Emmanuelle. » J’ai compris que j’étais acceptée. Elle est entrée dans sa maison et m’a fait signe de la suivre. Une maison de poupée. Une grande pièce à vivre, chargée d’armoires, de bibliothèques et de bibelots, une table de travail qui lui sert à répondre à l’abondant courrier qu’elle reçoit chaque jour du monde entier et auquel elle répond à la main, à l’ancienne. Bernard parfois intercepte une lettre (souvent assorties de demandes d’argent) parmi toutes celles qui lui déchirent le cœur et la rendent consciente plus que quiconque de la misère du monde qui va ou ne va plus. Sa présence, il y a quelques semaines, parmi les gilets jaunes varois: « Je suis venue parce que je voulais leur dire que j’étais sensible à leur combat que je trouve courageux », elle qui ne sort jamais de sa retraite, a pu faire sourire mais en la voyant là, devant son bureau sans luxe, même pas face à la mer, encore à la tâche à plus de quatre-vingt ans, je me suis dit qu’elle savait ce qu’on appelle le courage…

L’arche de Bardot

J’ai sorti les verres sur ses instructions – des verres à moutarde (!), nous nous sommes installées l’une à côté de l’autre. Bernard et Jacques qui m’accompagnaient étaient restés dans le jardin près de l’enclos où vivent cochons, oies, chèvres, sangliers, moutons rescapés de l’Aïd… ils se sont joints à nous.

Je ne me demandais plus du tout ce que je faisais là, ni comment cela allait se passer. On a très vite parlé de tout et de rien, de politique, de la vie, des animaux.

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A un moment, Bernard a dit : « C’est dingue, on dirait que vous vous connaissez depuis toujours. » Il semblait détendu, comme s’il avait redouté – un peu – la réaction de Brigitte… qui aurait pu nous mettre à la porte en cinq minutes. Ça arrivait, parfois.

Les animaux étaient autour de nous, chiens, chats, jument, poney et même un âne. Tranquilles comme des animaux domestiques. Je n’ai jamais été entourée d’animaux de manière aussi naturelle. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui dégageait autant de bonnes ondes. Aucun cabotinage. Aucune coquetterie. Aucune posture. J’avais l’impression étrange d’être entrée en relation avec un être d’exception.

Trois heures de conversation

Les mots de sa sœur Mijanou me sont revenus[tooltips content= »Citée par Bruno Ricard in Brigitte Bardot, icône absolue (AKFC, 2018) »]1[/tooltips] : « Adolescente quand j’allais l’admirer à son cours de danse, elle avait l’air d’une biche égarée dans un troupeau d’une autre espèce. Certains disent qu’elle a des défauts, c’est possible mais si c’est le cas, ils sont éclipsés par des qualités si exceptionnelles qu’ils ne méritent pas d’être mentionnés. » 

Trois heures ont passé, nous allions rater le train qui devait nous ramener à Paris. Je ne sais pas qui a donné le signal du départ, je me souviens juste qu’au moment de partir, elle m’a dit avec franchise : « Votre livre était vraiment bien, enfin vous savez que Bernard m’a fait la lecture par petits bouts »

Je lui ai répondu que l’essentiel c’était cela : sa reconnaissance. Bernard a répété : « C’est dingue on dirait que vous vous connaissez depuis toujours ». Je crois bien qu’il était soulagé.

Elle a ajouté simplement avec sa diction traînante, en me regardant avec ses grands yeux noirs (c’est drôle, dans les films, ils m’avaient toujours semblé noisette) droits dans les miens: « Ben oui, on se connaît depuis longtemps, sinon vous ne seriez pas là, je n’ai pas l’habitude de faire entrer chez moi des étrangers, vous savez Emmanuelle. »

J’ai dit merci pour la confiance et je l’ai embrassée. Elle m’a semblé fragile, gracile, à vif, presque innocente. La porte du paradis s’est refermée. J’avais eu rendez-vous avec une personne unique que la civilisation n’avait pas sali.

La trace de l’icône

J’avais rencontré une icône qui avait tourné avec les plus grands metteurs en scène, Godard, Clouzot, Louis Malle et avait choisi de tourner la page sans amertume et sans regret.

Elle avait trouvé l’apaisement et la plénitude grâce à une force intérieure tranquille qui avait eu raison de son intranquillité.

Elle avait été BB, une personnalité hors norme qu’on avait voulu réduire à un personnage, elle avait triomphé en se réincarnant de son vivant, en reprenant le pouvoir sur ceux qui avaient décidé à sa place. Elle avait construit son existence.

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Je revenais d’une visite au pays de Blanche Neige, de Sœur Sourire, du Dalaï Lama, je revenais de chez quelqu’un qui vivait dans un monde qui n’existait pas, qui n’avait jamais existé et qui pourtant avait été là devant mes yeux pour quelque moment. C’était une expérience unique dont on ne se sortait pas indemne. Qui rendait différent. Il y aurait un avant et un après. On ne regarderait plus les choses de la même façon. On voudrait faire du bien qui ne fait pas de bruit, ne jamais juger, ne plus mépriser. Brigitte avait un don, sûrement, celui de démontrer qu’on pouvait retrouver la pureté originelle que rien ne pourrait jamais abîmer, juste parce qu’on l’avait décidé. Qu’on pouvait malgré tout, envers et contre tous, et tout, décider que l’on pouvait se retirer du monde sans le quitter tout à fait, en y laissant plus encore son empreinte.

Sainte Brigitte

Vadim celui qui avec l’aide de Dieu avait créé la femme avait tout dit quand il racontait le choc de sa première rencontre avec Brigitte. « Cette fille est une extra-terrestre. Elle vient d’une autre dimension ». Il parlait alors de sa beauté et de sa grâce, de sa présence unique, il découvrirait plus tard le rayonnement intérieur, la « chouette » fille que décrira Jane Fonda, qui lui succédera dans son cœur de pygmalion. Une femme vraie, qui mérite plus que tout autre d’être qualifiée d’icône. Une sorte de Sainte, Brigitte ou tout au moins une moniale, qui un jour avait fait un serment aux animaux et un vœu de solitude et qui n’avait jamais dévié de sa promesse.

Brigitte et Simone : deux icônes à la française

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BBiographie: Brigitte Bardot

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Le Livre de San Michèle

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Muray reviens, ils sont restés fous

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Philippe MURAY - Date : 20021201 ©Hannah Assouline/Opale/Leemage

Je crois qu’il n’existe pas de photo de Philippe Muray, jeune ou vieux, sans cigarette au bec. Alors Valérie Toranian, qui sort un numéro spécial (format album, belle mise en pages, 18 € chez votre libraire) sur les « écrits de combat » que de février 1998 à février 2000 il a livrés à la Revue des Deux Mondes lui a laissé sa cigarette.

« On imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle »

Un scandale — d’autant qu’il en est mort, Muray, de la cigarette. Un bel exemple pour les ados qui ne le lisent pas — et qui en sont bien incapables. La loi Evin doit y trouver à redire, au nom de laquelle la Poste a supprimé celle de Malraux en 1996, et sans demander son avis à Gisèle Freund, auteur du cliché originel…

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Et nombre de pisse-froids, de sodomisateurs de diptères, de bien-pensants, de faux rebelles, doivent eux aussi trouver à redire aux imprécations de Muray. Parce que cette charnière 1998-2000, cohabitation Chirac / Jospin, Zidane héros de la décennie, Jack Lang revenu d’entre les morts de fête, a marqué notre entrée dans ces temps barbares qui constituent notre modernité. Ce n’est pas le terrorisme islamique qui nous a fait entrer dans un siècle incertain : c’est Homo Festivus qui a marqué — avec la Fête de la musique et Paris-plage, parmi tant d’événements — la vraie fin de l’Histoire dont causait alors Francis Fukuyama. Comme dit fort bien Valérie Toranian en introduction à ces 136 pages de perles de culture, « on imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle si « murayen », qui communie dans la religion transhumaniste, le PowerPoint et la trottinette ».

Oh oui, Muray nous manque — mais il nous a montré la voie.

« Toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux »

Il n’a pas été tout à fait le seul. Sébastien Lapaque, qui préface le volume, note que On ferme, le grand texte de Muray sur l’impuissance de la littérature contemporaine, « n’en reste pas moins l’un des plus majestueux romans de langue française publié à la fin du XXe siècle — tandis que paraissaient Gaieté parisienne de Benoît Duteurtre, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Monnaie bleue de Jérôme Leroy et Des hommes qui s’éloignent de François Taillandier ». Tous fréquentés dans le cadre de la revue l’Atelier du roman, à qui Muray a donné de si belles pages, que vous retrouverez dans les indispensables Essais publiés en 2010 aux Belles Lettres. Un quarteron de mousquetaires désabusés, désabusants, désespérés, désespérants.

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C’est que l’avènement de la Bêtise à front de taureau prophétisée par Flaubert, la plus belle entreprise de cette époque glauque que Muray a si bien décrite dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984), donne aujourd’hui ses fruits blets — et les donne en continu. «L’univers hyperfestif est très précisément celui où il n’y a plus de jours de fête », écrit Muray. «Celui où toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux.» Que l’on ait besoin désormais de marquer, d’un double crochet des doigts, les mots que nous mettons entre guillemets à l’oral, de peur d’être incompris de l’imbécile d’en face, en dit long sur le triomphe de Monsieur Homais.

Homais sur lequel Muray écrit des choses passionnantes : « Dans Madame Bovary, c’est au nom du progrès que le pharmacien Homais, vers la fin du livre, exerce son droit d’ingérence, et au nom des Lumières qu’on le voit se transformer en…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Notre-Dame: « Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc »

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Patrick Palem, directeur de la Socra, une société spécialisée dans la conservation d'oeuvres d'art, soulève la tête de Viollet-le-Duc en Saint Thomas avant sa restauration (16 avril 2019). Photo : Georges Gobet, AFP.

 Depuis sa restauration par Viollet-le-Duc, Notre-Dame est aussi une cathédrale du XIXe siècle. Pour l’historien de l’architecture Jean-Baptiste Minnaert, sa reconstruction doit respecter la charte de Venise[tooltips content= »Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, issue des travaux du IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, tenu à Venise en 1964, sous l’égide de l’Icomos (International Council of Monuments and Sites). »]1[/tooltips], sans forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. 


Causeur. Notre-Dame est perçue comme une merveille du XIIIe siècle. Pourtant, il semble que la contribution du XIXe soit importante. Pourriez-vous situer cette dernière ?

Jean-Baptiste Minnaert. Dans Notre-Dame de Paris, il y a en quelque sorte deux cathédrales, l’une du Moyen Âge, l’autre du XIXe siècle. Les cathédrales gothiques sont, en effet, littéralement réinventées au XIXe et elles doivent être comprises comme telles. Le gothique est vu à cette période comme un art spécifiquement français, car il atteint son haut degré de perfection avant l’apport italien de la Renaissance. Au XIXe, le sentiment d’identité nationale cherche à s’incarner. La restauration et la mise en valeur des cathédrales prennent tout leur sens dans ce contexte. À Paris, la Révolution a cependant un lourd impact sur la cathédrale, lequel vient s’ajouter à des pertes datant de l’Ancien Régime. En particulier, la plupart des statues sont vandalisées. L’apport de Viollet-le-Duc est considérable. Ses éléments les plus visibles sont la flèche ainsi que de nombreuses sculptures et gargouilles. Toutefois, son intervention est omniprésente dans le bâtiment, parfois à un niveau de détail étonnant. On peut dire qu’il fait preuve d’un génie architectural d’ensemble.

Quelle est la personnalité artistique de Viollet-le-Duc et quel intérêt présente son œuvre selon vous ?

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), contrairement à beaucoup d’architectes de son temps, ne passe pas par la case Beaux-Arts. Toute sa vie, il nourrit à l’encontre de l’esprit de cette institution, perçue comme académique, une hostilité bien payée de retour. C’est auprès de son oncle, le peintre Étienne-Jean Delécluze, qu’il apprend à dessiner. Viollet-le-Duc sera, sa vie durant, un dessinateur d’une précision et d’une élégance époustouflantes. Il entre, au début des années 1830, dans les services de restauration du patrimoine médiéval mis en place par Vitet et Mérimée. Dans un premier temps, il s’applique, avec Lassus, à la restauration de Notre-Dame de Paris avec une « religieuse humilité », c’est-à-dire qu’il s’impose un maximum de fidélité à l’état d’origine. Progressivement, sa culture du gothique s’accroît jusqu’à devenir immense. Il atteint alors une compréhension en profondeur de cet art. Ceci alimente chez lui une importante réflexion théorique. Il produit des textes qui ont valeur de « manifeste rétroactif » de l’architecture gothique. C’est à partir de cette lecture personnelle du gothique qu’il imagine désormais ses interventions à Notre-Dame de façon assez libre. Il écrit : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » De là les critiques qui lui ont été faites au XXe siècle au sujet de son excès de liberté dans ses restaurations, mais aussi l’admiration artistique et patrimoniale qu’on peut lui porter. Cependant, Viollet-le-Duc ne se résume pas à des restaurations gothiques. Il est aussi un grand architecte de son temps. Ses conceptions, étrangères à toute nostalgie et soucieuses de rationalisme, sont à l’avant-garde de son époque. Il se passionne pour les nouvelles possibilités techniques telles que celles apportées par le métal et la brique. Cela l’oppose à la normativité classicisante du préfet Haussmann et à son modèle d’immeubles peu imaginatifs et impliquant une coûteuse cacophonie de métiers. Viollet-le-Duc a aussi une immense influence sur les générations suivantes. Il marque de nombreux architectes comme Guimard ou Gaudí, notamment pour ce dernier dans sa Sagrada Familia. Il est surtout un des chaînons majeurs qui permettent de suivre sans discontinuité le fil historique qui va des maîtres maçons du Moyen Âge à Le Corbusier. Cependant, son chef-d’œuvre est évidemment Notre-Dame, chantier qui l’occupe durant une vingtaine d’années.

Quand on entend les commentaires sur Notre-Dame, on a l’impression qu’un grand nombre de personnes ignorent l’apport du XIXe ou estiment de bon ton de le dénigrer. Comment expliquez-vous cela ?

Le XIXe est le parent pauvre de l’histoire de l’art et de l’architecture. Les architectes modernes du XXe siècle ont parfois dénigré les productions du XIXe pour mieux s’affirmer et bénéficier de commandes publiques. Après une longue éclipse, une redécouverte lente du XIXe s’amorce dans les années 1970. On peut citer des jalons, comme le refus de Jacques Duhamel (ministre de la Culture) de détruire la gare d’Orsay ou les travaux de Bruno Foucart (historien de l’art), notamment ceux sur Viollet-le-Duc. Cependant, la méconnaissance de la contribution du XIXe à Notre-Dame que l’on observe ces jours derniers est stupéfiante.

A lire : Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

Que pensez-vous des hypothèses de reconstruction et des débats, semble-t-il, très « ouverts » à l’heure actuelle ?

Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc. On peut cependant s’inquiéter sérieusement quand on voit des architectes comme Wilmotte proposer des « gestes architecturaux ». On peut s’inquiéter également que certains, tentés par une « dérestauration », veuillent faire disparaître la flèche de Viollet-le-Duc à Notre-Dame au profit d’une version supposée antérieure. Ces deux postures d’amnésie seraient évidemment contraires à la charte de Venise. Il y a aussi le précédent très controversé de Saint-Sernin, à Toulouse. Dans cette basilique, les apports de Viollet-le-Duc ont été, en effet, tout bonnement supprimés au profit d’un état antérieur dont les sources sont d’ailleurs aujourd’hui en partie contestées. Cela fut qualifié de vandalisme par Bruno Foucart. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. La cathédrale de Reims, encore plus gravement ravagée en 1914 par les bombardements allemands, a été coiffée, à partir de 1919, d’une charpente en béton armé très intelligemment conçue et il n’y a pas lieu de s’en plaindre, bien au contraire.

Notre-Dame de Paris

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« On doit arrêter l’affaiblissement progressif de nos frontières »

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Elisabeth Lévy reçoit Aurélien Enthoven (UPR), Pablo Pillaud-Vivien (Regards) et Daoud Boughezala (Causeur) et débat avec eux au sujet d’une idée radicale qui fait vibrer de nombreux jeunes gens en Occident: l’abolition des frontières.



>>> Le débat en intégralité est disponible sur REACnROLL ! <<<


Le peuple de la frontière

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L’islamophobie, « une arme d’intimidation » massive

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Philippe d'Iribarne. ©ROMUALD MEIGNEUX/SIPA / 00667331_000014

Dans son dernier livre, Islamophobie : intoxication idéologique, Philippe d’Iribarne détricote le concept d’islamophobie et pointe les effets pervers du discours victimaire.


« Un nouveau mot a été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugle. » En citant Salman Rushdie dès les premières lignes de son ouvrage, Islamophobie : intoxication idéologique, Philippe d’Iribarne donne le ton. Pour ce directeur de recherche au CNRS, l’islamophobie est surtout « une arme d’intimidation pour dissuader d’observer la réalité », une manipulation qui nuit à la paix civile et empêche d’exercer son esprit critique.

« Ce mensonge fait le miel des tenants d’une vision conquérante de l’islam »

Sur un peu plus de 200 pages, l’auteur souligne le caractère discutable et les effets pervers de la rhétorique repentante et victimaire. Méthodiquement. Posément. A contre-courant de ceux qui préfèrent ne voir le réel que d’un œil – généralement le gauche -, il n’hésite pas à mettre le doigt là où ça fait mal.

« En présentant leurs sociétés comme islamophobes et en affirmant que des mesures sévères vont les conduire à s’amender, les Occidentaux ne se mentent pas seulement à eux-mêmes. Ils mentent, plus gravement sans doute, aux musulmans. Ils leur laissent croire que la condamnation morale des « discriminations » jointe aux poursuites envers les coupables suffiront à faire accepter un ordre social islamique, comme si l’Occident pouvait ignorer que cet ordre est incompatible avec ses valeurs de liberté et d’égalité. » Puis d’ajouter : « Les musulmans qui écoutent le discours de l’islamophobie sont entretenus dans l’illusion qu’ils pourront un jour être traités comme des semblables tout en continuant à s’affirmer différents. Ce mensonge a d’autant plus de conséquences qu’il fait le miel des tenants d’une vision conquérante de l’islam. »

L’ « islamophobie » n’a rien à voir avec l’islam

L’auteur pointe la responsabilité de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui, dans ses rapports annuels, dépeint une société française empreinte de préjugés à l’égard de l’islam et « hantée par une islamophobie viscérale ». On y apprend ainsi qu’une très grande majorité de Français (86%) estime que le port du voile intégral peut poser problème pour vivre en société et qu’ils sont 58% à penser la même chose concernant le simple port du voile. A l’opposé, seuls 24 % de nos compatriotes considèrent que le ramadan est difficilement compatible avec la société française. Des chiffres qui semblent nuancer fortement l’idée d’un pays rongé par l’islamophobie. « Le jeûne du ramadan, un des cinq piliers de l’islam, dont la dimension religieuse est incontestable, devrait être la pratique la moins acceptée si l’islam en soi était rejeté. Or au contraire, c’est ce qui est le mieux perçu, bien que l’obligation de jeûne puisse parfois poser problème dans l’exercice du travail. Pendant ce temps, le port du voile intégral, qui est très mal vu, n’est pas inhérent à l’islam. » Il relève moins, précise le chercheur, d’une dimension religieuse que d’un ordre social.

A lire aussi: « Il n’y a aucune contradiction à défendre les islamophobes et les musulmans »

S’appuyant sur de nombreuses études, Philippe d’Iribarne fait au passage valoir que la discrimination à l’embauche est moins liée à la couleur de la peau qu’à la pratique de l’islam. Outre certaines revendications religieuses, le port du voile chez les femmes, le refus chez certains hommes d’être dirigés par le « sexe faible » ou même de lui serrer la main ne vous garantit pas de faire forte impression lors d’un entretien d’ébauche… Une soumission des femmes pleinement justifiée par le Coran (un musulman peut épouser une non-musulmane mais pas l’inverse ; un homme peut répudier sa femme mais pas l’inverse ; un homme vaut deux femmes en matière de témoignage, etc.), comme l’illustre, entre autres, le délicieux verset 34 de la sourate IV : « Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité, reléguez-les dans les chambres à part et frappez-les. » On ne sera pas forcément interloqué dès lors par le rapport récent de l’Institut Montaigne (2016), dans lequel on apprend que seul 5 % de la population française… mais 56 % des musulmans français approuvent la proposition suivante : « Une femme doit obéir à son mari ».

La religion des opprimés

Le chercheur du CNRS démonte un à un les raisonnements sophistiques de l’argumentaire victimaire, omniprésent dans le monde universitaire, mais aussi médiatique et politique. Ainsi, ceux qui tronquent le célèbre verset 32 (« Celui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait toute l’humanité…  ») pour faire du Coran l’étendard d’une religion d’amour et de paix, oublient de préciser que cette injonction ne concerne que les musulmans et omettent surtout ce qui suit. Deux versets plus loin, on peut ainsi lire : « Seule rétribution de ceux qui combattent Dieu et son Prophète et se démènent pour faire dégât sur la terre : les tuer, ou les crucifier, ou leur couper les mains ou les pieds en diagonale… » Tant que ça n’est qu’en diagonale…

Fondé sur la vulgate rousseauiste qui veut que le dominant soit forcément coupable même s’il est innocent et le dominé forcément innocent même s’il est coupable et sous-tendu par l’idée que l’islam est la religion des opprimés et le musulman le nouveau damné de la Terre, ce type de raisonnement diffuse souvent une vision hémiplégique de l’histoire. Celle du musulman victime des croisades, de la colonisation, bref de l’Occident. En oubliant au passage que la réciproque fut au moins aussi féroce : les conquêtes arabes, les huit siècles de domination musulmane en Espagne, la chute de Byzance, le siège de Vienne, les pirates barbaresques, les Européens – tels Cervantès – réduits en esclavage…

Les incantations sur l’islamophobie sont contre-productives et enferment des millions d’individus dans le ressentiment à notre égard, martèle l’auteur. « Il conduit ceux qui le reçoivent à s’imaginer entourés d’ennemis : les Occidentaux, souvent qualifiés de « croisés », et les juifs. Remontés contre les sociétés d’accueil, ceux qui en sont dupes sont dissuadés de chercher à s’y fondre. Les mieux intégrés, qui respectent les usages locaux, se sentent coupables à l’égard de ceux qui vivent intensément leur appartenance à l’islam. »

Le cancer du poumon n’a rien à voir avec les poumons

Philippe d’Iribarne voit dans le pas d’amalgame et l’affirmation que l’islam n’a rien à voir avec l’islamisme (ou vice-versa) l’argument spécieux par excellence, celui qui vise à dénier ou minimiser une réalité ou une tendance quand elle nous déplaît, « un sophisme qui serait aussitôt dénoncé dans un domaine idéologique moins marqué ». Suivant la même logique, nous viendrait-il à l’esprit de clamer que le cancer du poumon n’a rien à voir avec le tabac sous prétexte que beaucoup de personnes fument sans en être victime ? Ou que certains cancers du poumon ne sont pas toujours dus au tabac ? On pense ici à la fameuse, pardon fumeuse, argutie selon laquelle l’islam n’a pas le monopole de l’intolérance, du sexisme, de l’homophobie ou de l’antisémitisme…

A lire aussi: « Islamophobie »: les bobards de M. Boubakeur

Le directeur de recherche au CNRS affiche son scepticisme sur le vote de la loi Pleven en 1972, modifiant celle de 1881 sur la liberté de la presse, qui punit désormais les coupables de provocations « à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». Mais, comme le souligne l’auteur, où commence l’incitation à la discrimination, la haine ou la violence ? Tout propos critique, si anodin soit-il, ne devient-il pas du coup sanctionnable pénalement ? Des hommes inspirés jadis par les Lumières tels que Montesquieu (« Le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane ») ou Levi-Strauss (« En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien du dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ») seraient aujourd’hui cloués au pilori et poursuivis dans les prétoires par certaines associations prétendument antiracistes.

Jusqu’ici tout va mal

Face à une religion qui tarde à faire l’examen historico-critique qu’a déjà accompli le christianisme et le judaïsme, Philippe d’Iribarne se pose ouvertement la question de sa compatibilité avec les valeurs de la République. A fortiori si l’islam refuse de distinguer le politique du religieux. Comment concilier la vision irénique de l’islam et l’existence d’aspects sombres dans l’écrasante majorité des pays où il fait la loi ? Comment justifier le refus de la liberté de conscience et la difficulté à mettre en place une démocratie pluraliste dans le monde musulman ? « N’est-il pas temps pour l’Occident de faire clairement connaître à ceux qu’il accueille que sa vénération pour la liberté et l’égalité, laquelle marque depuis des siècles son projet de civilisation, n’est pas négociable ; que les nouveaux venus n’ont aucune chance de devenir des membres respectés des sociétés occidentales s’ils restent étrangers à cette vénération ? »

Et de conclure, quelques lignes plus loin : « La forme d’islam qui a actuellement le vent en poupe privilégie l’imposition d’un ordre social. Cet ordre est-il consubstantiel à l’islam ? Relève-t-il d’une sorte d’essence de celui-ci ? Manifestement, les islamistes en sont convaincus. Mais, si c’est bien le cas, les adversaires résolus de l’islam ont raison d’affirmer que c’est dans son ensemble, dans toutes ses dimensions, qu’il est incompatible avec les valeurs de l’Occident. Tout espoir de voir l’islam s’intégrer paisiblement à celui-ci serait dès lors illusoire. »

Islamophobie : intoxication idéologique (éditions Albin Michel), à lire cet été sur la plage. Avec ou sans burkini.

Islamophobie: Intoxication idéologique

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Touche pas à mon ENA!

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Les locaux historiques de l'Ecole nationale d'administration (ENA), rue des Saints-Pères à Paris, septembre 1967. ©Universal photo/SIPA

Quand on n’a ni la naissance ni la fortune ni les relations, mieux vaut être meilleur que les nantis. En voulant ouvrir l’ENA à la « diversité » et aux « minorités sous-représentées », Emmanuel Macron risque de casser le cursus honorum républicain. 


J’ai eu la chance de passer mon bac en 1967. La chance, parce que j’ai été instruit par des professeurs dignes de ce nom (en costume-cravate ou en jupe sous le genou) sous les auspices du Lagarde et Michard, du Gaffiot et du Bailly, des écrivains classiques français et de la philosophie pas encore « postmoderne ».

J’ai eu le malheur d’effectuer ma première année de lettres classiques en 1968. Le malheur, parce que, boursier, et conscient des efforts de mes parents qui s’étaient saignés aux quatre veines pour me faire poursuivre des études (« Chez nous, tonnait ma mère, pas question de commerce ! Les études ! »), je contemplais mon accession au temple du Savoir, la Sorbonne, réduite en cendres dans le chahut potache de jeunes bourgeois saisis du prurit de la mort du Père.

Pourtant, je caressais encore le rêve de m’inscrire plus tard à Sciences-Po, puis de tenter le concours d’entrée à l’ENA. Un incident, au détour des effusions de la rue de Mai 68, m’a fait bien vite atterrir. Alors que je regardais d’un œil plus curieux que militant les charges des CRS aux environs d’une barricade, l’un d’eux m’avait avisé, puis lancé : « Toi, on va te faire la peau comme en Algérie… » Devant ma protestation indignée et mes brevets de patriotisme (un grand-père soldat en 14-18, mon père en 39-45, médailles à l’appui), il m’avait rétorqué : « Ouais, un Français de papiers, quoi… »

J’en eus le cuir hérissé, l’esprit meurtri. Mais, après tout, s’il avait raison ? Débarqué de frais après le rapatriement d’Algérie, je n’étais, somme toute, qu’une pièce rapportée. Un invité en bout de table du banquet national. « Et, en plus, tu veux faire l’ENA avec le nom que tu portes ? », me suis-je dit.

Ma vocation est morte ce jour-là. Je me suis résigné à emprunter d’autres chemins d’intégration.

Je n’en ai pas moins gardé longtemps un goût amer dans la bouche. C’est que j’avais tété le patriotisme français au sein de ma mère, appris à aimer mon pays sous la conduite d’un père à la fois fonctionnaire républicain exigeant et juif pratiquant scrupuleux. Et l’école m’avait enseigné le respect du drapeau, de la Marseillaise, le culte des glorieux ancêtres (voire de mes ancêtres gaulois, même si ceux-là auraient eu du mal à me tenir pour l’un des leurs). Mais quand on s’appelle Allouche, n’est-ce pas, ça faisait tache…

Bien sûr, j’étais naïf. Mais personne pour me conseiller, me rassurer, me guider. Mon milieu ne possédait pas les « codes » sociaux adéquats. A fortiori, le carnet d’adresses. Je n’en suis pas devenu, pour autant, un adepte de Bourdieu – qui fera, plus tard, des ravages parmi mes étudiants en journalisme.

Mais, malgré cette lointaine déconvenue, je juge indigne et démagogique le haro contemporain sur l’ENA.

Je ne sais pas si l’« ascenseur social » est bloqué – pour moi, il a tout de même fonctionné. Avec en visée, la ligne de crête de l’excellence. Quand on n’a ni la naissance, ni la fortune, ni les relations, il demeure un impératif absolu : être meilleur que les nantis. Une forme de lutte de classes pas plus indigne qu’une autre.

Il est vrai, grâces en soient rendues aux hussards en blouse grise, que j’ai bénéficié de maîtres qui concevaient leur tâche comme un sacerdoce (jusqu’en primaire, au « bled », où ils tiraient vers le haut tous les gamins de la colonie sans éprouver le besoin de mettre en œuvre une quelconque « discrimination positive », et quand je relis les noms des palmarès d’antan, les Courtois, les Ben Malek et les Halimi de mon enfance s’y côtoient dans une joyeuse émulation).

Je ne peux pas en dire autant de ceux qui ont eu en main mes enfants et mes petits-enfants.

L’ENA, donc. L’ambition de l’ouvrir à la « diversité » et aux « minorités sous-représentées » est louable, mais revient à une politique de Gribouille. Aucune politique volontariste ne pourra combattre l’inégalité de départ : non celle de la naissance, mais celle de l’ambition, de l’acharnement, du sacrifice. L’égalité est une aspiration, non un postulat (comme c’est réactionnaire ! J’assume !). Quant à « l’entre-soi »… Mais, aujourd’hui, la France fourmille d’« entre-soi », tous plus revendicatifs et plus venimeux les uns que les autres.

Alors, si j’avais quelques décennies de moins, je tenterais le concours de l’ENA. Et je le réussirais. Grâce, entre autres, à mes anciens maîtres Lounis, Elbèze, Fassier, Krittlé, Bosbœuf, et j’en oublie, et avec l’aide des sieurs Lagarde et Michard, Gaffiot et Bailly.

Luc Dellisse, un Robinson de la modernité

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luc dellisse libre robinson
Luc Dellisse. Image : Cinergie .be

Dans Libre comme Robinson, Luc Dellisse nous livre des réflexions bienvenues sur le nouveau monde qui vient, celui de la « ruche planétaire » où disparaît progressivement l’authentique liberté, et sur la manière, bien concrète, de gagner ces maquis qui résistent à la grande mise au pas.


Né à Bruxelles mais naturalisé français, Luc Dellisse est auteur de livres pour la jeunesse, critique littéraire, enseignant (à la Sorbonne, s’il vous plaît), scénariste et poète.

Dans Libre comme Robinson, il nous livre des réflexions bienvenues sur le nouveau monde qui vient, celui de la « ruche planétaire » où disparaît progressivement l’authentique liberté, et sur la manière, bien concrète, de gagner ces maquis qui résistent à la grande mise au pas : « La liberté de mœurs, l’indépendance d’esprit, la maîtrise du langage, la connaissance de l’Histoire, le secret et la discrétion, sont entrés dans un immense laminoir, parfois appelé globalisation ». Il propose quelques dizaines de pistes à tous ceux que ne transporte pas d’enthousiasme la grandissante restriction des libertés réelles… qui s’opère sous nos yeux (fermés) au nom du Bien et de la Vertu. Comment échapper un tant soit peu au contrôle et à la dépossession, au collectivisme et à la massification, à ce « tout-commerce » que constitue la mondialisation ? Comment s’organiser pour ne pas être du voyage ?

Dans un monde radicalement inédit (surpopulation et brassage obligatoire, remplacement numérique et omni-surveillance électronique, épuisement des ressources et marchandisation sans fin…) comment trouver et protéger cette île déserte où Robinson parvient à être à la fois hors du monde et dans le monde ? Comment trouver son unité dans un monde disloqué, comment résister au désir morbide de transparence et réhabiliter la réserve  – au sens strict du terme ? A lire ces réflexions intempestives, je repère aussi chez Luc Dellisse un refus passionné de la dégradation de notre langue, entre autres par le biais de l’écriture inclusive ou de l’aplatissement journalistique.

Luc Dellisse, Libre comme Robinson. Petit traité de vie privée, Les Impressions nouvelles.

Libre comme Robinson: Petit traité de vie privée

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Terroriste de Lyon: nous l’avons eue, sa haine

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Les enquêteurs passent à l'action après l'explosion de Lyon, le 24 mai 2019. ©KONRAD K./SIPA / 00909173_000002

Le terroriste présumé de Lyon n’a pas l’excuse d’avoir grandi dans une cité HLM, d’avoir été « exclu » de la société: c’était un immigrant nouvellement arrivé. Ca ne l’a pas empêché de nous signifier sa sympathie à sa façon, explosive. Et d’inventer un nouveau type d’action violente: le terrorisme récréatif.


L’attentat de Lyon présente d’ores et déjà, quelles que soient les découvertes que fera l’enquête, trois singularités qui le rendent effrayant. Faut-il que l’opinion soit chloroformée par le lent empoisonnement de l’habitude, qu’elle soit presque résignée à ces piqûres de rappel infligées tous les quatre ou cinq mois sous forme d’attentat dans un supermarché campagnard, de femmes égorgées à la gare de Marseille, de policiers assassinés à domicile devant leurs enfants ! On se scandalise, mais personne ne hurle son dégoût ni dans la rue ni dans la presse.

Mohamed ou la vraie vie

L’attentat d’un immigrant nouvellement arrivé, voilà du nouveau et de l’inédit ! Mohamed H. M. était en France depuis l’an dernier, il n’a pas l’excuse si souvent resservie par les sociologues d’avoir croupi depuis des générations dans un HLM de relégation perdu dans la grisaille d’une banlieue sordide. L’image d’Epinal qu’on nous dessine et redessine sans se lasser ne ressemble pas du tout aux rues pimpantes d’Oullins. La littérature et le cinéma sont pleins d’histoires de courageux immigrés de la première génération, qui sitôt qu’ils ont passé la police des frontières ou ont été libérés d’Ellis Island, se ruent au travail chez Renault ou chez Ford, puis gagnent à la sueur de leur front leur bien-être et la considération du peuple qui les a accueillis. On se souvient de ce conte de fées à lire dans les chaumières pour endormir les enfants, Elise ou la vraie vie. Bon, au bout de quelques générations certains de leurs descendants tournent mal, forment des gangs à Brooklyn ou Aubervilliers, mais c’est bien sûr la faute de la société d’accueil qui les rejette, comme on voit clairement dans cette immortelle crétinerie de Kassovitz, La Haine.

A lire aussi: Jeannette Bougrab a raison: contre le terrorisme islamiste, il faut des mesures d’exception

On arrive d’Algérie pour faire des études d’informatique et quelques mois plus tard, on n’a plus de visa, on est exclu de son école et boum ! on fait péter son pays d’accueil. Serait-il exagéré de dire que dans certains milieux maghrébins la haine de la France est peut-être sucée au biberon, tout comme l’antisémitisme ? On va en France à la fois pour mieux vivre et pour mieux haïr ce pays, c’est tout de même fort de café. Si l’affrontement qui se profile entre l’armée et la jeunesse algériennes éclate, les Français ont du souci à se faire.

Homo explosus

Reconnaissons que Mohamed H. M., « l’ingénieur », est l’auteur d’une invention géniale : le terrorisme de plaisance, le meurtre de masse comme délassement de week-end, l’homo festivus massacreur, une sous-espèce que Philippe Muray ne pouvait prévoir. Voilà ce jeune homme qui part nez au vent sur son vélo un vendredi après-midi, à l’heure où les RTT peuvent enfin jouir du soleil printanier. Il porte casquette à grande visière et vastes lunettes de soleil, apparemment une innocente tenue estivale. Je suis sûr qu’il a respecté les pistes cyclables et, comme d’autres auraient pu interrompre leur balade à vélo pour faire un parcours santé ou tirer la boule lyonnaise avec des copains, il a agrémenté sa promenade d’un bon coup d’adrénaline : poser sa bombe gentiment enveloppée dans du papier kraft comme un cadeau devant une Brioche Dorée. Ensuite, il s’est donné la satisfaction du bon technicien, déclencher l’explosion à distance et réussir la manœuvre, bravo jeune homme, vous êtes un bon artificier et je ne comprends pas que cette école vous ait mis à la porte. La référence picturale d’Auschwitz (si une telle référence était imaginable) pourrait être l’enfer dépeint par Jérôme Bosch, la référence picturale de l’attentat de Lyon, ce sont les publicités d’aujourd’hui avec autos rutilantes et copains tout sourire. Ce voyage au bout de la frivolité se termine par un assassinat de masse crapuleux. Crime et brioche dorée, horreur et sucre d’orge.

« Ils nous haïssent parce qu’ils ne sont pas nous »

Et Dieu dans tout ça ? Je veux dire le dieu des islamistes ? Disparu, pas question de lui. Le terroriste se voulait discret, il n’a pas crié la formule rituelle, mais il aurait pu tout de même fabriquer à l’imprimante des rubans de papier proclamant « Allahou Akbar ! » Il aurait pu les incorporer à sa bombe et ça aurait fait joli, des confettis et des rubans festifs retombant lentement sur la rue maculée de sang, au milieu des cris et des pleurs des victimes. La petite fille de dix ans qui se trouve parmi les blessés aurait beaucoup apprécié. L’attentat de Lyon est terrifiant dans la mesure où il laisse penser que l’islam n’est peut-être qu’un prétexte, un voile qu’on croit honorable pour cacher la haine toute pure, toute crue, toute nue. La haine de ce qui est différent, en l’occurrence une grande partie du peuple français, les mécréants, les kouffars.

Le film de Seth Rogen et Evan Goldberg, L’Interview qui tue, raconte sur un mode bouffon la tentative de meurtre d’un dirigeant nord-coréen par une équipe de télé américaine qui doit l’interroger. Un des collaborateurs de l’animateur vedette lui demande : « Mais pourquoi ces gens-là nous haïssent-ils tellement ? » L’interrogé répond par ce jeu de mots intraduisible en français : « They hate us because they ain’t us. » « Ils nous haïssent parce qu’ils ne sont pas nous », « ain’t » étant une forme populaire et parlée de « aren’t ».

La haine vouée à l’Occident est bien souvent une jalousie adressée à son être même, une jalousie existentielle plus dangereuse et plus difficile à déraciner qu’une idéologie. Le terroriste de Lyon parlait religion avec ses amis, mais il ne fréquentait guère les mosquées et n’arborait semble-t-il pas la barbe et la tenue du militant salafiste. L’étonnement de ses voisins à son arrestation semblait sincère, un garçon si gentil et si bien intégré !

A qui le tour ?

Il serait presque rassurant qu’une revendication de l’Etat islamique vienne certifier cet attentat, qui pour l’instant reste complètement atypique et renforce l’idée que la menace est multiforme et parfois impossible à prévenir. En attendant, notre cher petit président ne va pas changer de cap, pour l’immigration moins encore que pour le reste, puisque c’est sa différence la plus visible avec le RN. Cela maintiendra les entrées légales à plus de 250 000 par an, sans compter les illégaux, indénombrables par définition. Un grand nombre de ces immigrants seront musulmans, certains seront islamistes, et le vivier va continuer à s’agrandir. La pisciculture macronienne n’a pas fini de nous réserver de mauvaises surprises et de drôles de poissons.

The Interview - version non censurée

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Halaland, la France terre promise du halal

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"Paris Halal Exhibition 2013". ©20 MINUTES/SIPA / 00655598_000003

Des bonbons au vernis à ongle en passant par les voyages, le halal est un marché en pleine expansion en France, évalué à plusieurs milliards d’euros. Ce label ne répondrait pourtant à aucune prescription religieuse. Eclairage sur une frénésie communautariste.


« Isla-Delice », « Wassila », « Reghalal »… Ces dernières années, les marques garantissant des produits licites selon la loi islamique se multiplient. Autrefois réservé à un public confidentiel, ce marché qui explose pèserait en France près de 5,5 milliards d’euros, simplement pour la viande. Un montant non négligeable dans le pays qui compte la plus importante communauté musulmane d’Europe.

« Halaltest » et maquillage halal

Selon une étude réalisée par l’Ifop et l’Institut Montaigne, près de 70 %, des Français musulmans achètent « toujours » de la viande halal. A cela s’ajoutent les citoyens croyants ou non, qui n’ont pas toujours d’autres choix que de faire leurs courses dans les nombreuses boucheries ou supérettes musulmanes de proximité, souvent moins onéreuses que les commerces traditionnels devenus rares.

Le label halal ne se limite plus à la viande, l’obsession de la pureté touche tous les produits de consommation. Dorénavant, les croyants peuvent trouver des cosmétiques estampillés halal (sans alcool, sans traces d’animaux impurs), des petits pots pour bébé halal, des banques halal – garantissant une finance éthique et non spéculative – et même des voyages halal avec au programme : visite du patrimoine islamique, supermarché halal à proximité du lieu de résidence et piscine ouverte aux musulmans portant une tenue islamique. Une start-up française propose même aux musulmans de jouer les petits chimistes. Grâce au « Halaltest », tout particulier peut, avec un bâtonnet, détecter des traces d’alcool ou de porc dans les aliments moyennant la somme de 6,90 euros. Un business juteux encouragé par les islamistes.

« Un discours capitalistique crée une demande religieuse »

Depuis les années 80, ces sociétés prospèrent sur l’association des libéralismes économique et culturel. « La logique économiciste, c’est-à-dire le profit, devient une éthique qui s’impose maintenant au politique et au théologique », déplore l’imam et recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou. « Il s’agit d’une orthopraxie et une orthodoxie de masse. En d’autres termes, un discours capitalistique crée une demande religieuse. Cette dernière devient alors la norme prescrite aux théologiens », explique-t-il.

A lire aussi: Pourquoi la liste « des musulmans français » n’a rien à voir avec le Parti chrétien-démocrate

Derrière ce phénomène, aucune prescription religieuse. Les fondamentalistes s’emploient donc à faire de cette récente pratique une obligation islamique. « J’entends même qu’il faut identifier la présence de gélatine d’origine porcine dans les bonbons. Cessons de chercher le halal au niveau moléculaire ! », s’agace Tareq Oubrou. Si pendant des siècles le terme halal signifiait « licite », « permis », l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler (Le marché halal ou l’invention d’une tradition, Seuil, 2017) constate que son sens s’est durci : le halal est désormais prescrit pour tout bon musulman. Le symptôme d’une angoisse chez les croyants, en quête de repères, selon Tareq Oubrou.

Consommer halal, un acte politique

Poussée par des associations, cette consommation prend des accents militants, au-delà de la souffrance animale (lire encadré). Consommer halal relèverait de l’acte éthique mais aussi politique. Ainsi, le boycott des produits israéliens ou américains est vivement encouragé au sein de la communauté musulmane. Des moyens de pressions économiques sont exercés sur les pays occidentaux lorsque ces derniers ne seraient pas en conformité avec la loi islamique. En 2006, les pays musulmans appelaient au boycott des produits danois en signe de protestation contre la parution de caricatures du prophète Mahomet. Le halal devient un alibi religieux fort commode, à portée universelle…

Les consommateurs musulmans s’organisent

Un UFC-Que choisir version islamique… Crée en 2013, l’Union française des Consommateurs musulmans (UFCM) entend défendre les intérêts de ces croyants pour qu’ils puissent « vivre en accord avec [leurs] principes éthiques et [leurs] références religieuses ». Objectif : proposer « un modèle de consommation alternatif, social et solidaire ». Sans surprise, pour ces militants la solidarité passe par l’appel au boycott des produits israéliens. Le 13 juin dernier, lors d’une conférence organisée par l’UFCM, Lila Mami, membre d’Euro-palestine, est revenue sur ce « devoir de boycott ». Selon elle, Israël testerait ses armes avant de les vendre sur les Palestiniens et attendrait, pour ce faire, l’été afin que les Français juifs puissent rejoindre les rangs de Tsahal pour les grandes vacances… Suivi par près de 10 000 personnes sur les réseaux sociaux, l’UFCM ne cache pas sa proximité avec le clan Ramadan. Elle relaye les conférences de Tariq Ramadan et défend son frère, Hani, interdit de territoire en France, après avoir tenu des propos misogynes et violents.

Le Marché halal ou l'invention d'une tradition

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La France des perdants qui se croient gagnants

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Nathalie Loiseau, Jordan Bardella, Yannick Jadot. ©ISA HARSIN/SIPA - Alain ROBERT/SIPA - CELINE BREGAND/SIPA (00901294_000026 / 00909431_000001/ 00908713_000048)

Personne n’en est sorti vivant. Malgré les apparences, aucun parti ne peut se targuer d’une quelconque victoire aux européennes. Le paysage politique français est un champ de ruines dont il est encore bien difficile d’envisager la reconstruction. 


Personne n’a vraiment de quoi se réjouir des élections européennes de dimanche.

Le RN reste un parti d’opposition

Avec 23,3 % des voix, le Rassemblement national (RN) sort premier de la compétition mais de peu et avec un résultat qui ne marque qu’un petit progrès par rapport au premier tour de la dernière présidentielle : encore a-t-il bénéficié du « vote utile » de tous ceux voulaient sanctionner Macron  coûte que coûte : ce ne sont pas forcément là des votes d’adhésion. En faisant élire trois personnalités extérieures dont  l’ancien député républicain Jean-Paul Garraud, le RN a entrebâillé la porte de la citadelle, juste ce qu’il fallait pour ne pas avoir l’air d’une secte mais pas assez pour se crédibiliser pleinement. Marine Le Pen  demande des législatives, ce qui est normal, avec plus de proportionnelle, ce qui l’est moins : une telle revendication montre que le RN n’est pas encore dans sa tête un parti de  gouvernement ; il veut plus de places, il ne veut pas se donner les moyens de réformer la France en profondeur, ce qui ne lui serait possible  qu’avec le maintien du mode de scrutin actuel.

A lire aussi: Au RN, tout le monde il est content, tout le monde il est Bardella

Emmanuel Macron, représenté par Nathalie Loiseau, n’a pas réalisé son pari d’être en tête malgré les efforts considérables qu’il a prodigués dans la dernière ligne droite et la valeur de test qu’il a conférée à ces élections : 22,4 % des voix pour le parti du président, c’est bien peu, même si ses partisans chantent victoire. Ce matelas apparemment incompressible est surtout composé de personnes âgées légitimistes, issues, pour une part, de l’électorat de Fillon. Tout au plus peut-il se consoler en voyant que les partis européistes qu’il appelle « progressistes », sont au total majoritaires.

La gauche est verte

Ce serait en revanche une illusion que d’imaginer que la remontée du taux de participation par rapport à 2014, de 42,4 à 50,1 % marquerait un progrès de l’idée européenne. L’enjeu très fort de politique intérieure que représentaient ces élections en est la principale raison.

Le Parti socialiste ne sombre pas mais confirme son déclin. En ajoutant les 6,2 % de Glucksmann, dont les maladresses ont montré la légèreté,  et les 3,3 % de Hamon, les socialistes arrivent péniblement à 9,5 %.

Le vote Mélenchon aurait pu être l’exutoire des gens de gauche déçus de Macron – ils  sont nombreux : la perquisition opérée chez lui en début de campagne, contraire à tous les usages républicains, visait à l’affaiblir pour empêcher ce scénario ; avec 6,3 %, elle n’y a que trop bien réussi.

Mais il fallait quand même un exutoire : ce fut le parti des Verts. Troisième parti avec 13,5 % : quel succès ! Mais il n’est que d’apparence : loin de signifier comme on le croit le retour en force de la préoccupation environnementale, ce résultat montre que le vote écologiste était le seul qui restait possible aux déçus du macronisme  qui ne voulaient pas voter à droite ou aller aux extrêmes. Un choix vague qui n’engage à rien et qui a l’air gentil (faussement gentil : rien de plus sectaire que cette mouvance). Vote de défiance envers Macron, surtout chez les jeunes, le vote vert débouche sur un renforcement des orientations essentielles du macronisme : européisme, mondialisme.

La droite s’est « modémisée »

Des petits partis patriotes ou identitaires (Dupont-Aignan, Asselineau, Philippot, Camus), aucun n’a réussi à se poser comme une force significative entre le RN et LR. Ils ont été eux aussi victimes du vote utile et peut-être tout autant de leur grisaille.

A lire aussi: Au revoir la droite…

Reste le grand perdant de ces élections : les Républicains à 8,5 %. On ne saurait imputer cet échec retentissant (au moins par rapport aux sondages), au seul François-Xavier Bellamy qui a fait une bonne campagne sans toutefois percer l’écran. Il est trop facile de l’imputer aux divisions des chefs (ainsi la rivalité sournoise Sarkozy-Wauquiez) qui ne sont jamais que des causes secondes. Bien plutôt à un mauvais positionnement ; sur les sujets essentiels (euro, sociétal, politique étrangère) ce parti est divisé, moins entre ses dirigeants qu’entre les chefs et la base ; cette division aurait pu être une force, l’occasion de faire des Républicains un lieu d’ouverture et de débat, limitant la déperdition à droite, comme a réussi à le faire le parti conservateur  britannique, mais la hantise du politiquement correct ne l‘a pas permis : la différence « catho » de sa tête de liste y était tout juste tolérée.  L’autre erreur : sans doute pour suivre une partie de leur électorat, les Républicains ont été conduits à faire une opposition « constructive » à Macron là où il aurait fallu se montrer, en bonne logique bipartisane, opposant intraitable. Pour être reconnu comme le chef de file de l’opposition, il faut s’opposer. A qui ? Au pouvoir en place et à lui seul.  Attaquant inutilement le Rassemblement national, ce qui déplait à tous les électeurs de droite et d’une certaine manière le met en valeur, LR s’est complu dans le rôle du tiers parti entre les deux grands ; il s’est en quelque sorte « modemisé ».

Le petit parti centriste de Lagarde, à 2,5 %, n’a l’air de rien. Mais que se serait-il passé sans lui ? Les Républicains auraient pu passer la barre des 10 % et ainsi sauver la face. Ou alors Macron, venant en tête, aurait remporté une nette victoire. Petites causes, grands effets.

L’avenir est un long passé

Reste un champ politique en ruines : les deux partis qui émergent, les mêmes qu’à la présidentielle, le RN (ex-FN) et LREM (ex-EM) sont tous deux pauvres en cadres, mal structurés, alors que les partis classiques (PS et LR), bien que menacés de disparaître, ont encore des réseaux et des compétences (au moins aux niveaux – 1 et au-dessous) : situation bien singulière. Les partis classiques prendront-ils leur revanche aux municipales où ils gardent des atouts ? Peut-être. En émergera-t-il de vrais chefs, plus convaincants que ceux qui aujourd’hui s’en disputent la tête ; c’est à voir.

Il est difficile de prévoir ce qui sortira de cette décomposition du paysage politique. Macron, qui pratique la stratégie du chaos et qu’en bon idéologue rien n’arrête, semble s’en accommoder. Tout reste à faire si l’on veut éviter que la présidentielle de 2022 ne soit la réédition de celle, calamiteuse, de 2017.