Malgré le boulevard – offert par l’effondrement des Républicains- qui se présentait à lui, le Rassemblement national (RN) n’a obtenu qu’une courte victoire aux européennes. En l’état, il ne parvient pas à rassembler la droite. Peut-il faire en quelques mois ce qu’il n’a pas voulu faire en trente ans ?


Ces élections européennes ont eu le mérite de mettre les électeurs et les dirigeants des droites devant leurs responsabilités. Elles ont été l’occasion de plusieurs clarifications qui étaient en germe et qui, depuis ce 26 mai, sont effectives.

D’abord, la chute de la maison LR, plus rapide et plus nette que prévu. Vermoulue, minée par des tendances centrifuges, les reniements, les trahisons, elle s’est effondrée. Pour la droite, 2019 est l’année zéro, mais elle l’est aussi, paradoxalement, pour le Rassemblement national (RN).

Les électeurs de droite sont toujours là

En effet, ce vide devrait offrir un espace, voire un boulevard au Rassemblement national, désormais seul pôle attractif à droite. Mais les conditions pour qu’il réussisse à bâtir quelque chose de viable et de puissant sur ces ruines et ces friches sont particulièrement exigeantes et semblent inatteignables, vu le passé et le passif de ce mouvement.

Car le très faible total des voix de droite qui ressort de cette élection (35 %) ne doit pas faire oublier que des millions d’électeurs de droite sont toujours orphelins. L’électorat de droite ne s’est pas évaporé ni complètement dissous dans LREM. Et le RN n’en a, finalement, capté qu’assez peu (17 % de l’électorat Fillon d’après les études) et, pour un second tour, il était assuré d’une défaite identique à celle de 2017.

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On n’a pas assez mesuré la contre-performance que constitue ce score de 23 % dans un contexte pourtant très favorable où le RN bénéficiait d’un alignement des planètes exceptionnel : gauche en miettes et sans leader populaire comme Mélenchon, LR au plus bas, impopularité du président de la République, campagne réussie du jeune Jordan Bardella, scrutin à un seul tour, participation moyenne, contexte européen porteur.

Adopte un mec de droite

Si le RN veut attirer à lui ces électeurs orphelins et sortir de ses limites structurelles, de ses différents « plafonds » du premier et du second tour, la tâche est immense et les chantiers nombreux. Mais indispensables. Et urgents.

1. Le leadership. Le RN doit être capable de tourner la page Le Pen. Les pages Le Pen. Sans ce signal envoyé à cet électorat qui ne peut faire le saut, rien ne sera possible. Dans ma famille de tradition et de sociologies « de droite », trois générations, pour des raisons parfois différentes, ne peuvent et ne pourront jamais voter Le Pen. C’est le principal verrou, psychologique et culturel, qui prive le pôle RN de réserves naturelles considérables de voix, de cadres et de dynamique de second tour. Cela est dit sans animosité contre les personnes. C’est un fait électoral objectif constaté par toutes les études, vérifié aux régionales de 2015 et à la présidentielle de 2017 comme à ces européennes.

2. Les compétences. Un parti ne peut prétendre accéder au pouvoir sans former, très rapidement, un « shadow cabinet » susceptible de lui conférer enfin la crédibilité qui lui fait toujours défaut. Notamment en matière économique.

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3. Les municipales de l’an prochain. Le RN doit se donner pour objectif de gagner les deux grandes villes où il est majoritaire : Marseille et Nice. Mais aussi Toulon, Nîmes, Perpignan. De même, il doit s’imposer dans des dizaines de petites villes de la France périphérique. Mais cela demande des capacités d’ouverture et la recherche de compétences et d’alliances. Ce qui n’a pas été son fort jusqu’à présent. Et cela renvoie aussi au premier point. En tout cas, une vague RN ne garantirait pas le succès aux élections nationales suivantes, mais un nouvel échec dans ces terres d’élections pour lui depuis trente ans, après les échecs aux régionales de 2015 pour Marine Le Pen et Marion Maréchal, serait un très mauvais signe et reposerait en urgence les questions que nous soulevons.

4. La vision. La majorité potentielle du RN attend une articulation claire, rationnelle, de sa vision culturelle anti-immigration et de sa vision économique et sociale. On ne peut décrire une situation catastrophique – et elle l’est à bien des égards – sans proposer aussi une perspective d’espérance.

La politique a horreur du vide

Tout ce travail, le RN des Le Pen n’a pas voulu le faire en trente ans. Peut-il le réussir en quelques mois ? Des millions d’électeurs de droite en doutent.

Il y a, dans les mois qui viennent, une fenêtre de tir unique pour lancer cet aggiornamento. Le RN et ses dirigeants ont, depuis des années, manqué de nombreuses occasions. Ils sont face à leurs responsabilités : leur victoire étriquée du 26 mai à 23 % est, finalement, le meilleur service que pouvaient leur rendre les électeurs soucieux d’une alternance forte et crédible. Si rien ne se passe au RN, la nature ayant horreur du vide, les choses bougeront ailleurs.

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