L’effondrement des Républicains répond à presque vingt ans d’une politique de chasse aux centristes qui a fini par noyer la droite dans le centre. Profitant de la chaise vide, le Rassemblement national a pris sa place à droite… 


On a l’air de trouver surprenant que la liste des Républicains (LR) ait pris le « bouillon » aux européennes. Il aurait été plutôt étonnant qu’elle ne le prenne pas… C’est sans doute la bonne prestation médiatique de sa tête de liste François-Xavier Bellamy, et aussi les sondages trompeurs, qui ont un temps fait rêver ses électeurs et certains analystes, en ayant l’air d’oublier que cet échec était prévisible, inscrit dans les astres, sous l’effet de plusieurs facteurs.

Le grand remplacement de la droite par le centre

D’abord, le parti avait perdu son ADN depuis longtemps. Du gaullisme initial, de l’ancien RPR, nationaliste et populaire, une sorte de « conservatisme visionnaire » propre à assurer l’unité entre d’une part des classes paysannes, ouvrières et petites bourgeoises demandant surtout à être rassurées face à une modernité perçue comme un danger, et d’autre part des bourgeoisies hautes et moyennes demandant à pouvoir bénéficier des opportunités découlant de la même modernité, il ne reste rien.

En cause, la création en avril 2002, de l’UMP, une union « de la droite et du centre », un mouvement attrape-tout censé « ratisser plus large » et concurrencer, au centre gauche, le Parti socialiste pour récupérer une bourgeoisie de plus en plus progressiste, dans un contexte, mondialisation aidant, de gentrification accélérée de celle-ci. De fait, l’idée sous-jacente, chiraquienne et juppéiste, jamais exprimée, mais bien visible encore chez les cadres du parti, était de faire « noyer la droite par le centre », en d’autres termes de flouer les « vieux » militants RPR et les électeurs populaires traditionnels en leur tenant un discours de droite tout en faisant une politique de centre gauche. La permanence, au centre de ce dispositif, depuis si longtemps, et malgré l’inanité de son corpus idéologique, de la formation de François Bayrou (en politique, on appelle l’obligation permanente de l’alliance avec cette « sangsue politique » la « taxe Bayrou », une sorte de péage sur toutes les autoroutes du pouvoir…) en est la meilleure preuve.

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Ce qui devait arriver arriva : après une période plutôt hégémonique, les failles de cette tromperie sont vite apparues. Comme dans toutes les grandes entreprises qui multiplient les départements et les produits au détriment de la cohérence stratégique, le malheur vient souvent d’un concurrent plus jeune et plus dynamique qui attaque le leader sur l’un de ses secteurs de prédilection et lui prend ses clients. Dans ces cas-là, il faut réagir vivement, soit ré-attaquer sur son secteur en danger pour conserver son avantage, soit réorganiser entièrement l’entreprise pour retrouver un leadership sur un ensemble de services nouveau et cohérent. Par faiblesse, peur de la « ringardisation » devant les injonctions d’une gauche idéologiquement dominante, cynisme, envie d’aller « à la soupe », mépris des « petits » électeurs déclassés, rien n’a été fait pour corriger ces défauts. La « vieille » maison RPR, dirigée par de mauvais chefs qui ont dilapidé l’héritage du fondateur, est maintenant en faillite, du fait, d’abord, de son incohérence stratégique, puis de sa procrastination.

Bellamy, un choix audacieux et dangereux

De tout cela, Wauquiez n’était guère responsable. Il a tenté de réagir (nous ne parlerons même pas des « tentatives » de Sarkozy, dont la période « buissonnienne » n’a guère duré, et a fondu comme neige au soleil sous la douce pression « carlabruniste » (cf : La cause du peuple de Patrick Buisson), ni de celle de Fillon, dont l’ancrage conservateur n’a pas dépassé une heure après sa défaite, avant qu’il n’appelle à faire voter pour son concurrent progressiste…). Dans ce contexte, le choix de Bellamy était audacieux, mais dangereux.

Audacieux, parce que le pari à droite était une rupture, d’image déjà, par rapport à ambiguïté stratégique antérieure. Ambiguïté pas entièrement levée d’ailleurs, puisque l’on savait bien que Bellamy était plus un alibi que la marque d’un véritable changement de cap, et que les élus LR voteraient au Parlement européen avec le PPE, promesse d’un non-changement, et d’une poursuite de la politique progressiste et mondialiste actuelle des instances bruxelloises… Laurent Wauquiez est ainsi victime de sa timidité, ou de sa fourberie.

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Dangereux, parce que Wauquiez connaissait fort bien la versatilité profonde des électeurs de la droite catholique, capables de défiler fièrement pour LMPT le samedi, en scandant ONLRJJJJ (On ne lâche rien, jamais, jamais, jamais, jamais !) et d’aller voter comme un seul homme le dimanche pour leur pire ennemi et ses candidats (cf : les scores de Macron et de ses élus aux élections de 2017 dans les « fiefs » de la droite catholique des Hauts-de-Seine et des Yvelines), à partir du moment où ils pensent qu’il leur garantira mieux qu’un autre la tranquillité propre à assurer les études de leurs enfants dans les meilleurs lycées et prépas, leurs accès aux bonnes écoles de commerce, et leurs carrières ensuite dans la finance. Parier sur un cœur de cible susceptible de vous trahir à tout moment (et l’ayant déjà fait !) était, à tout le moins, un pari gonflé ! Pari perdu. Fallait-il s’en étonner ?

LR, un problème de créneau

Aujourd’hui, LR reçoit la monnaie de sa pièce, le résultat de presque 20 ans de mauvaise politique, nullement corrigée récemment, avec les doutes non levés sur les choix à assumer derrière la « nouvelle star » Bellamy. LR est-il un parti d’opposants ou de « constructifs » ? Si pas de choix stratégiques, pas de personnalité, et pas d’impact politique. Le changement de direction de LR avec le départ de Wauquiez, demandé à cor et à cri par de nombreux médias, pour son remplacement par un nouveau leader plus « consensuel », dans ce contexte, ne changerait pas grand-chose. Il serait même pire, car il ne ferait que rajouter, au lieu d’y répondre, à l’incohérence et à la confusion stratégique congénitale du mouvement. Les électeurs populaires continueront à partir au RN, et les bourgeois et les cadres du parti à LREM. La seule sortie de crise, c’est de reconstruire une offre à droite.

Le problème, c’est que LR, qui est maintenant suiveur du RN sur ce « créneau » qu’il s’est laissé prendre, va se trouver atteint du « syndrome du suiveur », classique en entreprise. Lorsqu’on essaye de suivre un leader, sur un secteur porteur, il faut faire très attention à proposer une offre qui se démarque vraiment, sinon le risque est que toute publicité produise un effet mortifère, parce qu’elle envoie les nouveaux clients chez le leader plutôt que chez soi, ceux-ci considérant que, tout compte fait, mieux vaut le produit qui a fait ses preuves plutôt qu’un nouveau « me too » qui n’inspire pas trop confiance… Tous les efforts de redressement contribuent alors à l’enfoncement…

Bonne chance aux stratèges LR. Il va bientôt être plus difficile d’être un Républicain en France qu’un anglais à New-York…

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