Malgré la progression des églises évangéliques, le Brésil reste un pays majoritairement catholique dont les fidèles assument de l’être.


Le Brésil, 209 millions d’habitants. 52 % de catholiques, 32 % d’évangéliques en 2017, selon Datafolha, l’important institut de sondages du pays. En 2014, 60 % de la population était catholique. En 2000, ils étaient 73,9 %. En 1991, 83,3 %. Alors qu’en 1970, neuf Brésiliens sur dix se déclaraient catholiques.

« Je suis croyant et catholique »

Si l’on en croit ces chiffres, ils pourraient un jour être supplantés par les évangéliques protestants. La crise du catholicisme touche aussi le Brésil, plus grand pays catholique au monde en termes de baptisés. Reste que selon une étude de 2003, intitulée « Catholics and Protestants in Brasil » et publiée dans America magazine, trois catholiques brésiliens sur quatre prieraient tous les jours…

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Il suffit de se frotter un peu au terrain pour mesurer l’étendue de la foi. Il suffit d’entrer dans une église un peu miteuse du quartier d’Uruguaina à Rio de Janeiro, bondée un mercredi matin alors que nos églises sont désertes à la même heure, de se tailler une place au fond, de voir les fidèles s’enduire le front, les avant-bras et la nuque d’eau bénite comme s’il s’agissait de crème solaire, puis de voir ces mêmes fidèles se prosterner littéralement devant le Christ en quittant sa maison, quand je me suis contenté d’un discret signe de croix, pour en saisir l’intensité. Il suffit aussi de s’entendre répondre au Brésilien qui vous a questionné en toute bonne foi sur votre appartenance religieuse, «je suis croyant et catholique», sans se sentir empressé d’ajouter «mais je ne suis pas pratiquant» pour ne pas passer pour un ringard – voire un sympathisant de curés sexuellement frustrés et pédophiles – pour comprendre qu’au Brésil, la foi catholique s’assume pleinement, avec une joie certaine et une certaine ostentation, loin de l’image austère et timorée qui lui colle à la peau chez nous.

Un archevêque dans les territoires perdus

De l’extérieur, la cathédrale Saint Sébastien, achevée en 1976, ferait presque passer notre Tour Montparnasse pour un joyau d’architecture. À l’intérieur, c’est autre chose. Alors que d’incontournables candidats aux selfies se pressent sous un Christ crucifié, à droite de l’autel des photographies retracent les aventures d’Orani Joao Tempesta, sexagénaire joufflu nommé archevêque de Rio par Benoît XVI en 2009. Sur ces photos, on peut le voir mener la procession annuelle en hommage à Saint Sébastien d’un pas alerte et enjoué, devant des immeubles abandonnés d’un territoire perdu de la ville ou dans le marché populaire d’Uruguaina. On le voit prendre par les épaules un jeune homme qui n’a pas l’apparence d’un enfant de chœur. Il expose un molosse aux crocs saillants, chez nous on parlerait d’un « jeune de quartier ». Il vient des fameuses favelas, dans lesquelles au moins un tiers des Cariocas seraient contraints de résider. Imaginez l’archevêque de Paris dans une cité de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, et vous réaliserez la portée symbolique de l’action. Sur ces photos, on voit aussi des centaines de fidèles massés devant l’église de la Candelaria, et tout autant de fidèles défiler au son de tambours ou au rythme de ballons de baudruche lancés au ciel.

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Cependant, une messe carioca reste semblable à celles que l’on connait. Je n’ai pas entendu de discours social porté par un curé qui s’enflamme ni de musique rythmée par des accords de guitare classique, comme ce fut le cas dans une église d’Irapuato, dans le centre du Mexique. Rio de Janeiro a beau être la ville où est née la samba, on ne va pas à une messe comme on va au carnaval.

Catholique rime avec laïc

Cependant le Brésil est laïc. La liberté de culte et de croyance est régie par la Constitution promulguée en 1988. Les discriminations fondées sur la religion y sont criminalisées par une loi de 1989. Les conflits de valeurs qui remuent l’État portent sur le droit à l’avortement et le mariage homosexuel. Si l’interruption volontaire de grossesse n’est autorisée qu’en cas de viol, de risque pour la mère, ou de malformation du fœtus, le mariage entre deux personnes du même sexe y est autorisé, comme chez nous, depuis 2013.

D’après une enquête du Pew Research Centre, en 2014, la moitié des Brésiliens catholiques (51%) était favorable à ce fameux mariage, tandis que 84 % d’entre eux ne considéraient pas la contraception comme une faute morale. Comme me l’a clairement affirmé une évangélique militante originaire de Brasilia dans un taxi collectif menant de Saint-Georges de l’Oiapoque à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française – d’où elle allait prêcher la bonne parole au Surinam – le catholicisme est plus libéral que le protestantisme évangélique. Après sa conversion, la trentenaire a cessé de fumer et ne boit plus une goutte d’alcool. Un prêtre jésuite, que je connais depuis des années, est amateur de bons vins et fume, lui, comme un pompier. Anecdotique peut-être, mais malgré sa réputation vieux jeu et conservatrice la foi catholique est moins exigeante que sa cousine évangélique. Le Brésil nous l’enseigne, le catholicisme peut s’harmoniser avec des mœurs libérales. Il a permis le carnaval de Rio, il n’a pas interdit ses excès, il n’a pas persécuté ses travestis. Il n’y a pas à rougir d’être catholique. Il n’y a pas à rougir d’aller à une messe ou de réciter un « Notre père » ou un « Je vous salue Marie ». Les Cariocas l’ont bien compris, eux. Les catholiques français devraient en prendre de la graine.

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