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Les Français doivent-ils avoir honte de ce qu’est devenu leur cinéma?


Notre cinéma est une caste qui aime cracher sur ceux qui la font vivre. De plus, si le cinéma français se met à jouer les puritains, le reste du monde le boudera.


Le spectacle affligeant de la cérémonie des César écorne un peu plus le petit monde du cinéma français. Un microcosme arrogant, dont la médiocrité n’a d’égale que la part d’argent public qui le nourrit.

Premier constat qui donne une idée de sa qualité : notre cinéma s’exporte moins bien qu’avant. Les chiffres communiqués par Unifrance attestaient en 2018 d’une baisse de 47% des entrées à l’international. Quand on sait que ces résultats ne tiennent en réalité qu’à la réussite de blockbusters produits par Luc Besson – films calibrés sur le modèle américain, au casting anglo-saxon, et qui incarnent absolument tout sauf l’esprit français – on se demande légitimement où sont les succès flamboyants de nos génies auto-proclamés du 7ème art. Pourtant, avant eux, de grands cinéastes et acteurs brillaient bien au-delà de nos frontières. René Clément et ses deux oscars du meilleur film en langue étrangère. Jean-Jacques Annaud, Bertrand Blier, Régis Wargnier entre autres, ont aussi remporté la statuette. On pense à Simone Signoret, Juliette Binoche, Marion Cotillard. Puis évidemment The Artist, qui en 2011 a presque tout raflé.

Un cinéma subventionné

Le talent a précédé la génération qui s’est exhibée aux Césars 2020, et il leur fait cruellement défaut. Alors que Truffaut reste adulé au Japon, les rétrospectives de Pialat s’étalent sur plusieurs jours à Los Angeles. Godard, Rohmer et Audiard ont été récompensés dans toute l’Europe. Que dire de l’oeuvre de Roman Polanski, dont le talent éclipse en une scène les kilomètres de pellicule des Foresti, Jamel and co ? Or, depuis 2013 et le prix décerné à Michael Haneke (Amour, production franco-autrichienne avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva et Isabelle Huppert), Hollywood boude nos créations. La caméra victimaire de Ladj Ly – rentré bredouille de Californie – n’aura, malgré l’immense soutien médiatique, pas su vaincre le mauvais sort.
Le cinéma français excelle néanmoins dans trois domaines : le népotisme, la morale, et l’obtention de subventions publiques.

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Sous perfusion du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), dont le budget est constitué à 82% de taxes – considérées juridiquement comme des aides d’État –, nos pépites cinématographiques peuvent prendre forme. Ainsi, en 2018 ces prélèvements représentaient 671 millions d’euros, sur un budget de 813 millions. Tout le monde met la main à la pâte : spectateur quand il achète un billet, opérateurs télécoms, éditeurs, chaînes de télévision. À plusieurs reprises, Bruxelles a jugé illégale cette aide.

Mais il n’y a pas que le CNC. En 2012, la Cour des comptes a constaté sur dix ans une hausse de 680% du soutien fiscal dont profite le secteur. Pour que les cinéastes puissent assouvir leur soif de création, le plafond du crédit d’impôt a été relevé, et sa part a au final doublé entre 2012 et 2018. Sur cette même période, la proportion d’argent public dans le cinéma français est passée de 15,6% à 22,3%.

Un petit monde clos

Avec ces centaines de millions d’euros, à quoi avons-nous droit ? Censée représenter la diversité, cette industrie inspire la consanguinité quand on regarde certaines distributions. Sans grande culture cinématographique, on se perd dans des prénoms qui portent le même nom, allant jusqu’à croire que certains « artistes » ont le don d’ubiquité pour investir tous les plateaux à la fois ! Notre cinéma reçoit, à l’unanimité du jury, la palme de l’entre-soi. Beaucoup de jeunes réalisateurs, à jamais sur le carreau, dénoncent – jusque dans les colonnes de Telerama – le copinage, les lignées, et un manque suffocant de renouvellement des visages.

Passant son temps à se regarder le nombril, tout ce beau monde va, par acquis de conscience et entre deux navets, nous sortir des longs-métrages moralisateurs avec pour objets fétiches les migrants, la femme opprimée et la banlieue. Et comme toujours, on aura droit à une charge contre le provincial raciste, la B.A.C. aux méthodes de Gestapo, le citoyen véreux, ou le retraité ignare – quand il n’est pas mari violent.

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Infatigables donneurs de leçons, toujours prompts à défendre les nobles causes, nos acteurs et réalisateurs phares se sont empressés de signer une tribune dans Le Monde au moment de l’hystérie qui suivit l’épisode mettant en scène Julien Odoul et la femme voilée au conseil régional de Bourgogne. Omar Sy, Marina Foïs, Mathieu Kassovitz, Géraldine Nakache, … Personne ne manquait à l’appel. Mais où étaient leurs plumes indignées, quand au Bataclan, notre jeunesse se faisait transpercer les chairs au AK-47 ? Alors qu’ils ne cessent de prendre la parole pour dénoncer l’injustice, le racisme organisé et la barbarie d’État, ils se terrent dans le silence à chaque fois que le terrorisme arrache à la vie d’innocents citoyens.

Quand on prend conscience de tous ces éléments, cela ressemble à un mauvais film, voué à un échec certain. Et je ne doute pas que si des Français raisonnables étaient aux manettes de cette production – que l’on pourrait appeler « L’arnaque du cinéma français » –, avec un modèle économique douteux et un casting aussi bancal, ils renonceraient à sa sortie !

Amour (César 2013 du meilleur film)

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Ci-gît le vieux Paris

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« Si Paname m’était conté », le film de Patrick Buisson enfin en DVD


La nostalgie n’est pas encore un crime. Elle le deviendra, soyez-en sûr, au train où la modernité avance et gangrène nos existences. Elle est pourtant le seul moyen qu’ont trouvé les Hommes pour supporter leur quotidien, pour avoir moins froid les soirs de grande fatigue. Elle est cet appel à l’aide, cette complainte désespérée qui vient du fond des âges, ce cri qui veut retenir la nuit. Se réfugier dans « hier », en l’espèce le Paris des années 50, c’est compulser, à la chandelle, un album de famille, se remémorer nos vieilles sociabilités urbaines et retrouver la trace d’une humanité instable mais terriblement vivante. Du haut d’un progrès chèrement acquis, ces marques souterraines de l’ancien monde peuvent sembler dérisoires, absurdes même. Pourquoi alors, soixante-dix ans plus tard, continuent-elles d’agir sur notre mémoire comme un aimant ? Nous revenons toujours à cet Après-guerre, borne indépassable de nos rêveries et de nos fantasmes. Tandis que l’ère du numérique nous file invariablement la courante.

Paris est devenu triste

Ce Paris disparu, royaume disparate de cafetiers, vitriers, lutteurs de foire, filles des impasses et forts des Halles a construit notre imaginaire en noir et blanc. Cette comptine des temps pas toujours heureux ni glorieux a sédimenté notre identité. Le cinéma d’Audiard, les poèmes de Prévert, les romans buissonniers de Blondin, les vins blancs frais servis au zinc, les bals populaires où les corps reprennent espoir et les seins en obus narguant le trottoir, notre histoire secrète se niche dans ces souvenirs-là. Une cour des miracles qui doit autant aux artistes qu’au sang des abattoirs, à la lumière chicaneuse du ciel qu’aux douceurs de l’édredon, un matin d’hiver. Paris était ce magma-là, incohérent et dangereux pour ceux qui ont un marteau-piqueur dans le cœur. Les promoteurs immobiliers avaient un autre rêve, peinturlurer la capitale de tracts publicitaires et rénover son habitat, quitte à faire fuir son habitant. Ils ont lessivé nos façades et ont exilé son petit peuple pour ne conserver que des boutiques et des musées. Paris ne fut pas toujours cette mégalopole hors-sol duplicable à l’infini, l’esprit canaille à la limite du féroce se moquait de toutes ces fausses valeurs. Les truqueurs n’y résistaient pas longtemps. Des barricades ou des faubourgs, des salles de théâtre ou des bistrots, on avait appris à se méfier du clinquant et de la morale des puissants. On y parlait une langue vive et imagée, les caractères s’y exprimaient plus qu’ailleurs avec une force et un aplomb que les autres régions françaises nous enviaient.

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Oui, l’Air de Paris était parfois malsain à l’heure de pointer à l’usine mais il était aussi empli d’une communion réelle. Petit-fils d’un pinardier, accessoirement producteur de limonade et alchimiste du quinquina, j’ai souvent entendu mon grand-père évoquer ses escapades sur les quais de Bercy. Et j’ai vu danser, dans ses yeux, les fantômes de sa jeunesse, c’était aussi beau que la rue Lepic, un jour d’affluence. Notre société hygiéniste n’aime pas les odeurs de graillons et encore moins les remugles du passé. Elle se rengorge de transparence et de « vivre ensemble » alors que les Parisiens n’ont jamais été aussi désemparés et tristes.

Patrick Buisson à la recherche du Paris perdu

Pour humer ce parfum inimitable de Paname, celui-là même qui prend aux tripes et colle à la peau, il faut vous procurer le film de Patrick Buisson réalisé par Guillaume Laidet (produit par la chaîne Histoire et l’INA), enfin disponible en DVD chez René Château Vidéo. Ce documentaire repose sur des dizaines d’archives et des musiques d’époque, il nous dévoile un Paris oublié, à la fois miséreux et merveilleux, dans ses gestes et ses habitudes du quotidien. Vous aurez droit à un défilé de gueules splendides, on est chez Melville et Grangier, vous y apercevrez la poitrine comprimée de Dora Doll, les manières taquines de Paul Frankeur, la silhouette de Bob le Flambeur et même, subrepticement, le visage poupon de Jean Carmet accoudé au comptoir. Ce documentaire vaut également par la qualité de son style, le meilleur de la littérature populiste y est distillé. Entendre parfaitement restitués les mots de Jacques Perret, Henri Calet, René Fallet, Léo Malet, Simenon, Robert Giraud, Boudard, Marcel Aymé, Jean-Paul Clébert ou ceux d’Aragon, est un enchantement pour les oreilles. On ne saura jamais qui, de Paris ou de l’écrivain donnait du talent à l’autre. La grisaille lui allait si bien.

Si Paname m’était conté, un film de Patrick Buisson – Réalisé par Guillaume Laidet – René Château Vidéo

SI PANAME M ETAIT CONTE - DVD [HD DVD]

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Chantal Delsol aux frontières de l’universel


Contre toute assignation, l’universel est un vecteur d’émancipation humaine. Si le philosophe Francis Wolff en fait le fondement de sa pensée cosmopolite, Chantal Delsol dénonce son dévoiement. Et dissèque la colère des peuples européens réclamant le droit à l’enracinement.


« L’universel républicain, une arnaque au service de l’homme blanc hétérosexuel chrétien », peut-on lire sur le site des Indigènes de la République. Les offensives de cette nature sont légion. L’universel, et pas seulement l’universel républicain, est conspué, contesté, récusé de toutes parts, sur les campus américains et désormais dans nos universités et grandes écoles. Au nom du droit à la différence, de celui des minorités, de l’idéologie diversitaire, au nom de la lutte contre l’hégémonie occidentale et de l’incommensurabilité des cultures, au nom du respect des singularités nationales dans le monde. Tout conspire contre lui. Du côté des féministes, des indigénistes, des antispécistes, des végans, il est accusé de n’être que le masque du pouvoir de l’homme blanc hétérosexuel chrétien et carnivore ; dans les pays d’Europe centrale, de la Chine ou de la Russie, on le tient pour celui de l’Occident, et plus précisément de la modernité occidentale, qui sous couvert de défendre des principes universels travaillerait à modeler l’humanité entière à son idée.

L’universel impalpable

Le mot est abstrait et ce qu’il désigne l’est aussi puisqu’il n’est donné à aucun de nous d’en faire l’expérience sensible. L’universel est une idée selon laquelle il existe, par-delà la variété des hommes dans l’espace et le temps, quelque chose comme l’Homme, des invariants, des constantes anthropologiques. Cependant, comme l’avait bien vu Joseph de Maistre, on ne rencontre pas l’Homme universel : « J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. »

Si l’universel est abstrait, ce qu’il engage est en revanche très concret. « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait Montaigne après Térence. Cette devise, que les Lumières ont faite leur, n’a de sens que s’il y a bien de l’universel, si chaque civilisation peut être appréhendée comme une variation sur des thèmes communs. De surcroît, l’universel suppose la liberté humaine, il fait le pari que l’homme n’est pas enkysté dans son présent, ni assigné à résidence dans quelque identité que ce soit, qu’il peut toujours faire un pas de côté. Il est ainsi la condition de possibilité de l’histoire et de l’ethnologie.

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On ne se prive donc pas sans dommage de l’universel. Aussi se précipite-t-on lorsque, enfin, une voix se risque à prononcer un Plaidoyer pour l’universel [tooltips content= »Francis Wolff, Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019. »][1][/tooltips].

Le philosophe Francis Wolff, qui signe cette plaidoirie, ne manque ni de hardiesse ni de témérité. On se souvient de sa défense et illustration de la corrida. Il dénonce les antispécistes, la sacralisation de la nature, les neurosciences, les indigénistes. Sans tremblement, il remet à l’ordre du jour la question du propre de l’homme, rendant ainsi la philosophie à l’une de ses plus nobles vocations. En somme, il devrait être notre genre. Force est d’admettre que ce n’est pas tout à fait le cas.

Nous sommes tous citoyens du monde

Cet ouvrage est le dernier volet d’un triptyque qui vise à donner un fondement anthropologique à l’utopie d’un humanisme cosmopolitique qu’il peignait dans son précédent essai. Utopie, utopie à demi, et de moins en moins, selon notre philosophe qui s’avoue « optimiste », car la moitié du chemin serait accomplie : grâce à la technique, aux moyens de transport et de communication, nous ne formons déjà plus qu’une seule et même humanité. Mais si la technique nous fait vivre à la même heure, les peuples réclament de vivre chacun à son heure. Ce décalage entre l’unité réalisée par la technique et les représentations collectives, Wolff ne désespère pas de pouvoir le combler. Il veut croire qu’une chiquenaude philosophique aidera à réaliser ce cosmopolitisme qu’il tient pour la vocation même de l’homme : l’homme est fait pour être citoyen du monde ; la preuve, c’est la capacité de tout homme à raisonner, discuter, argumenter. Si les hommes sont des êtres vivants comme les végétaux, des êtres doués de sensibilité comme les animaux, l’homme est en revanche seul à posséder le logos, c’est-à-dire le langage et la raison mêlés. Mais là où Aristote concluait à la vocation politique des hommes, Wolff, lui, conclut à la vocation cosmopolitique de l’humanité : tous les hommes raisonnant et parlant, l’homme ne saurait se borner aux limites d’une communauté politique.

De toute évidence, les peuples ne l’entendent pas ainsi, qui réclament le droit à la continuité historique et redécouvrent la nation comme l’instrument par excellence de leur souveraineté. Idée de philosophe que l’idée de citoyenneté du monde, sans pertinence pour les hommes de chair et de sang, disait d’ailleurs Hannah Arendt [tooltips content= »« La philosophie peut se représenter la terre comme la patrie de l’humanité et d’une seule loi non écrite éternelle et valable pour tous. La politique a affaire aux hommes, ressortissants de nombreux pays et héritiers de nombreux passés. »« ][2][/tooltips]. On s’étonne qu’un esprit aussi capable de liberté que Wolff s’obstine à parler de « repli identitaire », ignorant que le besoin d’inscription dans une histoire et dans un lieu, que ne satisfait pas le seul enracinement local, est la demande d’un autre universel.

L’universel tué par les peuples

C’est bien parce que l’universel est souvent invoqué contre l’identité nationale que les peuples lui tournent le dos et qu’il touche à son Crépuscule, comme le diagnostique la philosophe Chantal Delsol [tooltips content= »Chantal Delsol, Le Crépuscule de l’universel : l’Occident postmoderne et ses adversaires, un conflit mondial des paradigmes, Le Cerf, 2020. »][3][/tooltips]. Son ouvrage offre un état des lieux remarquable sur la désaffection dont est l’objet cette noble conquête. Ce n’est pas le cœur léger, en effet, que Delsol voit pâlir l’étoile de l’universel, comme en témoigne la jaquette de son essai, qui montre Le Penseur de Rodin entouré de corps agonisants. Et d’ailleurs, n’a-t-elle pas écrit ce livre afin d’empêcher qu’au crépuscule succède la nuit de l’universel, et que l’incompréhension vire à la guerre civile européenne.

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Ces peuples réfractaires nous reprochent de les juger, et souvent de les condamner, à l’aune d’un universel, qui est en réalité, porteur d’une conception de l’homme née avec la modernité philosophique avant de se déployer dans les années 1960-1970. « L’idée de l’homme délié de tout héritage, délesté du fardeau du passé, ce voyageur sans bagage, dont vous vous faites les chantres et que vous présentez comme aspiration universelle nous paraît un homme mutilé et nullement souhaitable, ni souhaité », nous disent-ils en substance. Ils refusent moins l’universel que l’individualisme occidental, l’économie mondialisée, le libéralisme culturel et sociétal. La sagesse voudrait donc, suggère Delsol qui plaide de manière très convaincante la cause de cette « autre modernité », qu’avant de juger, de menacer de sanctions ces pays qui dérogent à nos normes, nous nous laissions inquiéter par leurs arguments.

Plaidoyer pour l'universel

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Un héros ordinaire


Dark Waters de Todd Haynes, entre mélo et film politique, raconte l’histoire d’un avocat confronté à l’industrie chimique.


Le dernier mercredi de février, est sorti sur les écrans français, un très beau film américain démontrant la belle résistance des cinéastes de grand talent comme Todd Philipps, Terrence Malick, James Gray, James Mangold, Edward Norton, Clint Eastwood, Todd Haynes face au cinéma lénifiant et niais de super-héros produit par Disney et les majors américaines.

Dans son remarquable film, Dark Waters inspiré des faits réels, entremêlant plusieurs genres cinématographiques, le cinéma politique (à la manière de Sidney Lumet ou d’Alan J. Pakula), le thriller judiciaire et le mélodrame façon Douglas Sirk, Todd Haynes, s’attaque au scandale DuPont (de Nemours) révélé à la fin des années 90. Rappelons que Haynes est l’auteur des flamboyants Loin du Paradis et Carol et de deux longs métrages splendides et inventifs sur la musique Velvet Goldmine (le rock Glamour inspiré par T.Rex et David Bowie.. ) et I’m Not There belle variation sur les multiples facettes de Bob Dylan.

Nos vies valent plus que leurs profits!

Robert Bilott, avocat d’un bureau spécialisé dans la défense des groupes industriels et   particulièrement de sociétés des industries chimiques est interpellé lors d’une réunion professionnelle par Wilbur Tennant, un fermier de Virginie-Occidentale, voisin de sa grand-mère. L’homme, très en colère, lui expose sa situation très grave preuves à l’appui. Ses vaches ne se sentent pas bien. Elles sont agressives. Leurs dents deviennent noires. Leur foie atteint une taille monstrueuse. Le jeune avocat découvre que la campagne et les rivières de son enfance sont empoisonnées par une usine du très puissant groupe chimique DuPont (de Nemours), premier employeur de la région. Très choqué par ce qu’il constate sur les terres de ce paysan vivant près des sites d’enfouissement de la société, il comprend pas à pas, que les viles pratiques de la société DuPont affectent la vie des habitants de la ville dont il est originaire. Ses convictions libérales volent en éclats et il décide de se lancer dans un combat solitaire contre l’un des plus gros mastodontes et pollueurs américains. Il veut révéler aux yeux des habitants, du pays puis du monde, la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine.

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Dès lors, Rob Bilott épaulé par son épouse Sarah Billot, aimante et exemplaire, toujours dans le soutien indéfectible de son mari et par le soutien timide mais réel de son patron Tom Terp, va travailler sans relâche avec obstination et méthode sur ce dossier prenant le risque de briser sa carrière, de perdre sa famille et de mettre en danger sa santé. Il va devoir démontrer que le grand groupe chimique joue avec les carences de la loi pour faire un énorme profit sans se soucier aucunement de la santé des hommes, des animaux et de la planète.

Un grand film politique

Ce récit de la lutte désespérée, inégale d’un avocat loyal contre une multinationale de la chimie, s’avère à la fois un mélodrame social et familial – le talent du cinéaste pour dépeindre les relations et la vie de famille est sans égal –, un grand film politique montrant le sens civique et le courage sans faille d’un héros ordinaire de l’Amérique ainsi qu’un lamento dramatique sur l’état du monde. Servi par une mise en scène élégante, les compositions crépusculaires de son chef opérateur (Ed Lachman) dont les lumières oscillant des gris bleutés aux tons verdâtres sont angoissantes, par des cadres tirés au cordeau ainsi que par le jeu sobre et excellent de tous les comédiens: Mark Ruffalo (Robert Billot), Anne Hathaway (son épouse), Tim Robbins (Tom Terp), Bill Camp (Wilbur Tennant), Bill Pullman, Victor Garber, Todd Haynes révèle l’ampleur et l’envergure de cette menace de santé publique sur la société américaine et le monde.

La musique, composition originale de Marcelo Zarvos, sertie par les belles chansons de Waylon Jennings, Tom Paxton, Stan Getz, John Denver, Kenny Loggins, Johnny Cash… est anxiogène. Du grand art à la manière de certains peintres de l’époque classique où le sujet du tableau – l’affrontement de Rob Bilott contre le géant de l’industrie chimique inventeur du Téflon – se perd dans un paysage d’apocalypse.

Bela Lugosi et les vampires

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Le billet du vaurien


J’aime beaucoup les histoires de vampires et le livre d’Edgardo Franzosini,  Bela Lugosi, biographie d’une métamorphose m’a comblé. Nul n’ignore que les vampires sont surtout répandus en Hongrie, pays d’origine de Bela Lugosi, en Roumanie (Cioran n’a-t-il pas vampirisé la philosophie ?) et en Moravie. Mais déjà, dans l’empire romain, les vampires sévissaient et Pline raconte que les malades atteints d’épilepsie accouraient boire le sang des gladiateurs qui venaient d’être tués dans l’arène.

En Espagne, un vieux prêtre mourut et fut enterré. La nuit suivante, il sortit de sa tombe à la recherche de sang. Il rencontra un de ses paroissiens les plus dévots, l’accosta, le salua et tenta de le mordre au cou. L’homme réussit à se libérer et donna l’alarme. Tous les habitants accoururent, débusquèrent le curé et l’immobilisèrent. En larmes, il déclara avoir commencé à prendre goût au sang en buvant celui du Christ. Comme Jésus, le vampire ressuscite : ses membres présentent en général une flexibilité extraordinaire et, face au danger, il se transforme en chauve-souris.

D’ailleurs quand Bela Lugosi, l’incarnation parfaite du vampire au cinéma, mourut à Los Angeles, il prononça les mots qui scellent son existence tout entière : « Je suis le comte Dracula, je suis le roi des vampires, je suis immortel ». On raconte que l’acteur Peter Lorre s’était présenté devant la dépouille avec l’intention,  religieuse finalement, de lui planter un pieu de bois dans le coeur. Boris Karloff, alias Frankenstein, qui l’accompagnait l’en dissuada. Lorsque les deux hommes se dirigèrent lentement vers la sortie de l’hôpital, ils assistèrent à un spectacle hallucinant : une gigantesque chauve-souris noire les suivait de son vol silencieux et feutré. Quand ils ouvrirent la porte vitrée qui donnait sur la rue, ils virent l’animal empressé de s’enfuir vers le ciel où le soleil était sur le point de se coucher…

Il y a bien évidemment un lien entre le vampirisme et le cinéma : la caméra agit avec l’acteur comme le vampire avec sa victime. Luigi Pirandello dans Les cahiers de Serafino Gubbio, opérateur  fut un des premiers à reconnaître au cinéma la faculté de sucer et d’absorber la réalité vivante des interprètes « pour lui donner une apparence évanescente ». La description de l’état dans lequel ils tombent après que leur image a été imprimée par la pellicule, présente de surprenantes analogies avec les conditions dans lesquelles vient à se trouver un individu mordu par un vampire : «  Ils ressentent confusément, avec un sentiment exacerbé, que leur corps évidé est comme soustrait, supprimé, privé de sa réalité…»

Lorsqu’il arriva à Los Angeles, Bela Lugosi comprit aussitôt qu’Hollywood n’était pas une ville mais un état d’âme. Et sans doute un cimetière pour vampires. Il s’installa aussitôt dans une maison située au bord d’un précipice qui deviendra : «  La maison du vampire ». La suite est connue : le metteur en scène Tod Browning, l’auteur de l’immortel Freaks , confiera le rôle de Dracula à Lugosi, lui assurant ainsi une gloire universelle. Il avait été frappé par la description que faisait Lugosi de sa demeure : « Oui, la maison est ensorcelée… on n’échappe pas à son propre destin. C’est pour cette raison que, quand je suis venu ici avec ma femme (il en aura cinq ), j’ai fait mettre de solides verrous aux portes et aux fenêtres, et moi seul en conservais les clés. Le premier soir, une énorme chauve-souris est apparue dans la salle à manger et a commencé à voltiger, elle s’est plaquée contre la fenêtre et nous fixait de son œil unique. Cette bête immonde m’a inspiré un sentiment de dégoût, l’intention de l’abattre est devenue une idée fixe…» Bela Lugosi n’y est jamais parvenu, même avec l’aide de Tod Browning, autre vampire qui, comme il se doit disparaissait chaque soir. Personne ne savait où il habitait, personne ne connaissait sa famille. Ceux qui ont travaillé avec lui se souviennent qu’il aimait raconter des histoires de vampires qu’il concluait toujours ainsi : « Croyez-moi, tout ce que je vous ai raconté est vrai ». À titre personnel, je n’en aurais jamais douté….

Edgardo Franzosini, Bela Lugosi, biographie d’une métamorphose. Traduit de l’italien par Thierry Gillyboeuf. Éditions la Baconnière.

Bela Lugosi: Biographie d'une métamorphose

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Non, Rachida Dati n’a pas dérapé sur l’immigration


Après les fusillades survenues à Hanau en Allemagne, Rachida Dati avait dénoncé « l’ouverture massive des frontières » et fustigé la politique de la chancelière Merkel. La candidate à la mairie de Paris estime que Merkel comme Hidalgo n’écoutent pas l’opinion.


Le 19 février 2020, neuf personnes trouvaient la mort dans un attentat raciste commis contre un bar à narguilé dans la ville allemande de Hanau. Cet événement tragique a trouvé un écho dans la vie politique française. Dans un entretien à la radio, Rachida Dati, candidate aux élections municipales à Paris, a établi un lien entre l’attentat et la politique migratoire d’Angela Merkel (accueil d’un million de migrants).

De nombreuses voix se sont aussitôt élevées pour dire que Rachida Dati avait « dérapé », reprenant le fameux terme employé et répété ad nauseam pour disqualifier les propos de ceux qui s’éloignent du politiquement correct.

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Ces réactions moralisatrices font de l’immigration un sujet émotionnel, alors qu’il faudrait traiter ce problème de manière dépassionnée. S’il est possible de « déraper », c’est qu’il existe une route dont on n’aurait pas le droit de sortir. Demandons-nous qui trace cette route.

Ce stress culturel qui menace la cohésion des sociétés occidentales

Il a été reproché à la candidate LR pour la Mairie de Paris de faire un parallèle inexact ou douteux, puisque les victimes de l’attentat étaient des Kurdes, installés depuis longtemps en Allemagne et n’ayant donc aucun rapport avec les migrants accueillis depuis 2015.

Ce n’est pas faux. Mais pourtant, Rachida Dati a tout à fait raison sur le fond. Objectivement, l’arrivée massive de nouveaux migrants crée un « stress culturel » qui touche toutes les communautés et déstabilise la société dans son ensemble. L’exemple type de ce principe est le Liban des années 70, où l’arrivée des réfugiés palestiniens fit voler en éclat le fragile équilibre entre les différentes communautés autochtones (chrétiens, sunnites, chiites, druzes…). Le résultat fut une guerre civile qui dura 15 ans et causa 150 000 morts. Et c’est bien à une libanisation de l’Europe que conduit l’accueil massif de migrants.

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Sur notre continent, le stress culturel prend plusieurs formes : violences de la part des migrants, importation sur le sol européen de conflits étrangers (comme le montrent les scènes de guérilla urbaine des manifestants congolais à la Gare de Lyon, le 28 février dernier), tensions inter-communautaires, montée des sentiments intolérants, lesquels menacent de déboucher sur des violences aveugles et indifférenciées. Les Kurdes tués lors du terrible attentat de Hanau ont ainsi été les innocentes victimes de ce contexte ambiant de stress culturel créé par la politique d’Angela Merkel.

L’Allemagne sous tension

Ce stress culturel est tellement élevé qu’il est en train de faire basculer l’Allemagne dans une crise identitaire violente.

De graves et nombreux incidents émaillent l’histoire récente du pays : viols de Cologne au Nouvel An 2016, manifestations violentes du groupe islamophobe et néo-nazi Pegida, attentat d’Ansbach où un migrant syrien djihadiste se fit exploser dans un restaurant, attentat dans un train où un Afghan attaqua les passagers à la hache, persécution des membres de la Communauté Gülen par des fidèles d’Erdogan, affrontements entre Turcs et Kurdes, attentat sur le Marché de Noël de Berlin en décembre 2016 (commise par un migrant tunisien ayant transité par Lampedusa), arrestation d’un couple de djihadistes sur le point de commettre un attentat biologique à la ricine à Cologne, assassinat du préfet pro-migrant Walter Lübcke par des militants d’extrême-droite, agression antisémite d’un jeune homme portant une kippa par deux migrants syriens, attentat contre la synagogue de Halle en octobre 2019… Et enfin, le tout est couronné par la montée en puissance du nouveau parti de droite populiste, révisionniste et anti-migrants AfD. N’en jetez plus. Depuis 2015, des migrants sont à l’origine de 50 meurtres, de plusieurs centaines de viols et de milliers d’agressions.

Montée brutale du populisme

Plus généralement, on constate l’inquiétante progression des mouvements extrémistes partout en Europe. Ce phénomène politique est une conséquence directe de l’immigration. Dans les années 70 chez nous, le Front National était un obscur groupuscule de nostalgiques de l’Algérie française. À l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marie Le Pen n’obtint que 0,75% des voix. Sa percée électorale à partir de 1983 s’explique par l’immigration massive et les craintes qu’elle suscita. C’est l’immigration qui a permis au Front National de représenter aujourd’hui 25% de l’électorat et de paralyser la vie politique française.

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Plus l’arrivée d’immigrés est soudaine et brutale, plus la montée du populisme est brutale.

C’est ce qu’on observe en Allemagne. Il y a donc quelque chose de paradoxal chez ceux qui à la fois fustigent les partis extrémistes et en même temps soutiennent l’immigration. C’est incohérent : c’est l’immigration qui partout nourrit les partis extrémistes et risque un jour de les amener au pouvoir. On ne peut pas à la fois défendre l’immigration de masse et se plaindre du progrès du populisme, puisque le second est la conséquence inévitable de la première.

Dati lucide

La société multiraciale se transforme alors en une société multiraciste. Accueillir davantage de migrants, c’est rendre l’intégration plus difficile.

Rachida Dati a su comprendre cela. Peut-être parce qu’elle-même est issue de l’immigration. Et peut-être aussi parce qu’au cours de sa campagne, elle a rencontré de nombreux électeurs dans les quartiers populaires du nord et de l’est de la capitale où se concentre l’immigration à Paris. Ces électeurs se plaignent de deux choses : l’insécurité endémique qui gangrène leurs quartiers et la présence de migrants qui errent au hasard des rues, contribuant à l’insécurité ambiante (on pense à la Porte de la Chapelle). Les défenseurs de l’immigration de masse donnent des leçons de générosité, mais ils ne vivent pas avec les migrants dont ils prônent l’accueil. Ils imposent cette difficile cohabitation aux plus fragiles de nos concitoyens. Enfin, parmi les migrants, il y a aussi des criminels et même des membres de Daech. Sommes-nous sûrs que nous voulons accepter ce genre de personnes chez nous ?

Curieusement, les défenseurs d’une immigration incontrôlée préfèrent accuser Rachida Dati plutôt que de répondre à cette question, illustrant ainsi la maxime de Chamfort : « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin ». 

L'étrange suicide de l'Europe: Immigration, identité, Islam

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Le numéro de Zemmour sur Cnews est-il parti pour s’user ou durer?


En programmant l’intellectuel de droite Eric Zemmour tous les soirs à 19 heures, la chaîne Cnews a réussi un pari risqué.


Et si, contre vents et marées, contre le CRAN, le CCIF, les ligues anti-racistes de tout poil, la vague des politiques et l’écume des indignés, c’était la ligne menée par Eric Zemmour – tempérée par Christine Kelly, précédée des excellents chroniqueurs de Face à l’info –  que le public attendait?

La réponse à cette question, c’est Médiamétrie qui la donne. Les censeurs en sont pour leurs frais. Les accros au consensus et les fans de la pensée unique, itou. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Parti du diable Vauvert en 5ème ligne – comme un relégué de grille de départ de F1, après des essais catastrophiques – Eric Zemmour brille désormais chaque soir en tête de tous les canaux d’info de France. Plus de deux millions de téléspectateurs par semaine avec les rediffusions nocturnes (sans les replays), jusqu’à 1,8 % de parts de marché. De quoi faire réfléchir les quelques annonceurs qui avaient déclaré bien vite qu’on ne les y verrait jamais.

Même Jack Lang accepte de se rendre sur le plateau

Par-delà les polémiques stériles, les refus d’obstacle des Villani ou autres Attali, les insultes de la France Insoumise et les signalements au CSA, c’est bien les couleurs politiques variées des invités quotidiens de CNews qui prouvent aussi l’efficacité de ce nouveau rendez-vous, décidément incontournable. Jugez plutôt: Jack Lang lui-même, dernier monument de la mitterrandie – fraîchement ravalé, permanenté pour l’occasion – a accepté de débattre avec le polémiste. En fait de joute, le héros de la Techno Parade a surtout fait la promotion de son dernier ouvrage consacré à la langue arabe et menacé de quitter le plateau lorsque le débat n’aborda plus le thème de sa publication. Malgré ses costards, restés ce soir-là miraculeusement au placard, il n’a pourtant jamais pincé son nez face à celui qui représente à ses yeux le « fanatisme ». Sans doute trop attiré par l’audience. C’est même d’ailleurs saisissant de constater que ce sont les plus fervents des opposants qui se précipitent désormais sur la chaîne et génèrent au passage les plus hauts scores. Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, Julien Dray, créateur de SOS racisme, François Pupponi, ancien maire socialiste de Sarcelles, Mounir Mahjoubi, député LRM, chantre de la macronie, Jean-Christophe Cambadélis ex-bras droit de Strauss-Kahn, Jean-Christophe Lagarde, Président de UDI… Ils n’y succombent pas tous, mais tous en sont frappés.

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On se mordait déjà les doigts à RTL depuis le départ du polémiste. Pas à la rédaction où Zemmour avait toujours été détesté. Et avait même fait l’unanimité contre lui lors de nombreuses motions de défiance. D’où finalement son départ. Mais c’est bien à la direction que Zemmour manquait.

« C’était un pic d’audience à l’antenne et au standard, confie-t-on prudemment en off, on se doutait donc que c’était une connerie de le retirer de l’antenne, même si les journées sont aujourd’hui un peu plus calmes ». Zemmour était une des trouvailles de Christopher Baldelli, le Directeur général de RTL, qui tint la barque de la station pendant dix ans, faisant évoluer la grille, sans jamais la déstabiliser.

Les auditeurs de RTL privés de Zemmour

La matinale de Calvi ronronne désormais sur sa tendance légèrement « baissière » face aux coups de boutoir de France Inter et la remontée très douce d’Europe 1. Et ce n’est pas l’ouverture aux personnalités de la société civile dans l’interview d’Alba Ventura – en voie de Salamésation – qui suffira à faire remonter l’offre matinale. Elle fait certes mieux qu’Elisabeth Martichoux, mais elle n’atteint pas les sommets zemmouriens. Encore une preuve, s’il en était besoin, qu’une ligne éditoriale classique, donc respectable en tout cas aux yeux des rédactions, a plus que jamais besoin d’aspérités.

Est-ce à dire qu’Alain Weill, patron d’Altice, propriétaire de BFM TV, a raté le coche en septembre dernier, lorsqu’il décida finalement de ne pas engager Éric Zemmour ? Pas si simple. D’abord, l’offre de Vincent Bolloré faite à Eric Zemmour était plus intéressante. Ensuite, c’était pour un rendez-vous quotidien, alors que BFM TV ne proposait qu’un simple face-à-face hebdomadaire de quinze minutes avec Alain Duhamel qu’il venait de transférer de RTL. Avec RMC, Brunet, Bourdin, Marschall et Truchot, le groupe estimait déjà ne pas manquer de grandes gueules.

Le consensus ne paie plus

« Les choses ont beaucoup évolué, les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs français ne se contentent plus d’analyses et de consensus mou », juge Frederick Cassegrain, directeur de la publication du magazine Marianne. De la même manière qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, on ne fait donc plus rentrer l’auditoire et les lecteurs surinformés sur les antennes ou les magazines avec de l’eau tiède.

De là à dire que le consensus ne paie plus, il n’y a qu’un pas.

À LCI à qui on avait fait, un temps, la part belle à Zemmour, on voit les choses différemment. Le discours du journaliste diffusé en direct lors de « La convention de la droite » organisée par Marion Maréchal a laissé des traces. De l’avis de tous, sa prestation n’a pas marqué les esprits par sa forme, jugée moyenne. Évidemment, beaucoup plus par la teneur de ses propos. On peut être bon polémiste et orateur moyen. Thierry Thuillier, patron de la chaîne, devrait être cité à comparaître lors du procès de Zemmour annoncé pour le mois de mai prochain. Ça fait désordre. Eric Zemmour est poursuivi pour deux chefs d’inculpation: injures publiques et provocation à la discrimination à la haine, ou à la violence. Il risque un an de prison et 45000 euros d’amende.

Plaire dans la durée

Faire de l’audience n’est pas chose facile. Ce n’est ni David Pujadas, ni Ruth Elkrief qui bataillent quotidiennement en face de lui, à coup d’invités et de polémiques, qui vous diront le contraire. Mais comme dirait Michel Drucker, qui en connaît un rayon sur la longévité, «c’est de plaire dans la durée le plus compliqué ». Même si le spectre du discours zemmourien est assez large, puisqu’il traite finalement de tout, le journaliste reste segmentant. On note d’ailleurs ses récents efforts pour ne plus couper la parole. Et son application à respecter ses contradicteurs. Il a par ailleurs fait la joie de nombreux employeurs. Et pas toujours en y laissant de bons souvenirs. Il n’y a guère que Le Figaro qui lui soit resté fidèle. Et ce n’est pas faute d’avoir dû résister aux sursauts réguliers de la Société des rédacteurs du journal indignée par certains de ses propos. « Si Zemmour veut tenir, voire progresser, il devra ouvrir, inventer, rubriquer, comme dans un vrai show d’access », explique un producteur.

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Mais a-t-il vraiment envie de le faire? C’est d’ailleurs ce qui différencie ses prestations sur CNews de celles de Paris Première dans « Zemmour et Naulleau ». D’un côté, une analyse de l’info, puis un débat assez classique avec un modérateur, de l’autre une véritable émission produite par Pierre-Antoine Capton (l’homme de la quotidienne de France 5 C à vous) avec une animatrice meneuse, des invités et même des humoristes. L’avenir de Zemmour, c’est enfin le succès de ses écrits qui lui donnent une légitimité supplémentaire. Même si son dernier opus a moins bien marché, l’homme est un monument de librairie. 500 000 ex pour Le suicide français. Autour de 200 000 pour Le destin français.

Denis Tillinac lui a conseillé de ne jamais rentrer en politique. Il saura sans doute écouter les mises en garde de ce vieux briscard de la chiraquie, mais se voit-il encore à cette place dans dix ans ? Entre Europe 1 et RTL, il est vrai qu’Alain Duhamel a commenté l’actualité politique pendant cinquante ans.

Contre les César, le style !

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La cérémonie de la semaine dernière n’est que le symptôme d’une décadence générale du goût et des mœurs.


Au-delà des polémiques autour des César, nous assistons à un affaissement des comportements. Après le lâcher-prise de vendredi 28 février plus inquisiteur que salvateur, nous sommes anéantis. Un peu sonnés, à vrai dire, par l’inanité d’un tel spectacle sur le fond comme sur la forme. Notre pays a sombré dans une violence verbale fort minable et une misère esthétique. S’en remettra-t-il ? Il n’était aucunement question de servir une cause mais seulement de « tuer » un ou plusieurs adversaires, les bannir des débats, les exclure du champ de la création, et leur dénuer toute humanité.

Rire carnassier, attaques sur le physique

L’attaque physique, cet ultime rempart a été franchi sous le masque du rire carnassier. Longtemps, nous nous souviendrons de cette hargne béate qui se déversa sans fin, un soir de février. Toutes les digues avaient cédé. A l’élégance et l’allure de jadis, nos vedettes du moment, enfin une partie d’entre elles, ont préféré la calomnie et l’outrage, la gêne et l’indélicatesse, le bafouillement et l’inconséquence, l’irrespect et la désinvolture militante qui salit.

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Une semaine plus tard, ce malaise perdure. Il nous dit quelque chose de notre époque. Nous avons laissé la lumière aux médiocres et aux dissimulateurs, aux idéologues et aux sous-fifres. Nous sommes hélas habitués aux cérémonies désastreuses, immunisés contre le défilé pompeux des pétitionnaires depuis trente ans : nous ne réagissions même plus face aux insultes. Les blagues pas drôles, les textes mal fichus, les chansons stupides, les films poussifs, tous ces poncifs moralisateurs à la bouche et, en point d’orgue, l’avachissement de l’expression orale, un comble pour des comédiens. Nous en avons assez soupé de cette nullité qui se grime en irrévérence.

L’heure du bilan a sonné. L’expérience « américaine » de vendredi dernier, douloureuse pour les oreilles et épuisante pour les yeux, doit nous amener à revoir nos critères d’exigence. Je l’ai dit, il y a quelques jours, il est indispensable d’élever le niveau. Nous avons été trop lâches, trop permissifs. Nous avons manqué de rigueur et aussi de mémoire. Méritons-nous des divertissements aussi indigents ? Nos anciennes idoles nous observent. A quel moment, notre pays a-t-il vrillé ? Comment la laideur a-t-elle pu envahir à ce point tous nos espaces de détente qu’étaient les films mais aussi les romans ? Car, les attitudes observées vendredi dernier, la moquerie et l’inculture satisfaite, ne sont pas seulement réservées au cercle du cinéma.

Où est passé l’esprit français ?

L’abdication est générale. En reniant ce qu’était l’esprit français, c’est-à-dire ce mariage improbable entre la rue et la Cour, la retenue et la flambe, la décence et le charme, l’intelligence naturelle et l’indispensable labeur, nous avons fini par tourner le dos aux vrais créateurs et à toutes les personnalités qui imprégnaient durablement notre imaginaire. Comme François Villon se demandant Mais où sont les neiges d’antan ?, je veux retrouver dans mon poste de télé des artistes qui touchent en plein cœur sans pleurnicher ; je veux lire des écrivains qui fassent danser la phrase ; je veux admirer des sportifs qui inventent une nouvelle façon d’aller au but ; je veux rêver devant des capitaines d’industrie qui inspirent l’envie et non la jalousie ; j’ai soif d’exceptionnel, de brio et de féérique. D’absolu, en somme.

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J’en ai marre des doublures en peau de lapin. Des ânonneurs de parquet et des larbins en service commandé. Notre société actuelle transpire la fadeur et le clonage. L’ampleur n’est pas un crime. L’esprit français a fui les plateaux, les scènes, les arènes, les terrains, les librairies et les hémicycles par excès de sérieux et, maintenant, par peur. C’est notre culture qu’on abat. Cet esprit s’exprime, à mon sens, par le style qui est, à la fois une politesse du corps et de l’esprit. Du talent et de la classe, voilà ce que j’exige simplement des personnes qui ont la prétention de donner leur avis. On en est loin.

Se choisir un référent

Dans tous les domaines, nous souffrons d’une absence de style. Il y a dans l’air un sentiment d’abandon, de terre définitivement brulée, reverrons-nous jamais fleurir cet esprit qui pétillait et qui narguait ? Ce style, aussi instable que notre identité, est pourtant évident à reconnaitre quand il s’exprime dans un texte, une parole ou un acte. On ne voit plus que lui, il rassérène. Ce style se fout éperdument du sexe ou de la couleur de la peau. Il s’impose et nous réjouit. Quel bonheur quand il surgit au détour d’une formule ou d’un regard. Pour que nos vendredis ne nous donnent plus jamais la nausée, poussons tous les censeurs à trouver leur style. Il n’y a pas d’âge pour se choisir un référent.

C’est un tuteur pour la vie. Je leur conseille de passer une heure en compagnie de Christine de Rivoyre, Charles Denner, Dominique Sanda, Nino Ferrer, Jean-Pierre Cassel, Claude Jade, Maurice Ronet, Antoine Blondin, Albert Cossery, Jean-Luc Lagardère ou Philippe Sarde. Et de tenter enfin, l’aventure philarmonique, le sentiment du travail bien fait, l’ironie mordante, la fluidité d’une vanne, ou cette mystérieuse onde nostalgique dont je vous parle si souvent ici, oui cette vague rend meilleur.

Seul le style nous sauvera des griffes de cette société abusive. Travaillons-le ensemble et nous serons tous moins cons.

Rijeka : le « port de la diversité » croate oublie ses Italiens


La ville croate de Rijeka est la capitale européenne de la culture 2020. Jadis connu sous le nom italien de Fiume, ce « port de la diversité » a changé six fois d’Etat au cours du XXe siècle. Au nom de l’antifascisme, sa mairie postcommuniste cultive une yougo-nostalgie qui exacerbe la guerre mémorielle avec l’Italie voisine. Reportage.


C’est reparti comme en 1919. Ou presque. Le 12 septembre dernier, cent ans après Gabriele D’Annunzio et ses légionnaires, six jeunes Italiens ont hissé le drapeau tricolore des Savoie devant le palais du gouverneur où le poète-soldat avait administré la ville de Fiume. Aujourd’hui rebaptisée Rijeka, la troisième métropole croate goûte peu ce genre de provocation. Croquignolet, l’épisode serait resté une blague de carabin si quatre petits avions de tourisme n’avaient quitté la péninsule italienne pour Rijeka. Deux ont été interdits de vol par les autorités croates tandis que les équipages restants étaient interceptés à l’aéroport et raccompagnés après intervention des affaires étrangères. Signe de la charge émotionnelle qui entoure les relations italo-yougoslaves, la presse croate a accusé ces pieds nickelés d’être des « néofascistes irrédentistes » fomentant une « invasion » de la ville.

Depuis l’occupation mussolinienne (1924-1943), « ici, dans l’esprit populaire, italien signifie fasciste » soupire la présidente de la communauté des Italiens de Fiume, Melita Sciucca. Vue d’Italie, Fiume-Rijeka appartient à la Vénétie julienne, au même titre que les autres bourgades slovènes et croates de la côte (Istrie, Dalmatie) habitées de longue date par des populations italophones. Du temps de l’empire des Habsbourg, Fiume formait un corpus separatum autonome au sein de la Croatie, intégrée au royaume de Hongrie, dont il était le port franc, au même que Trieste côté autrichien.

En pleine présidence croate de l’Union européenne, Rijeka exerce le magistère de capitale européenne de la culture 2020 en tant que « port de la diversité ». Sous des dehors iréniques, ce label ravive la guerre des mémoires qui oppose ce fief rouge à l’Italie voisine.

De Fiume à Rijeka

925 : Fiume est intégrée au royaume de Croatie.

1102 : union avec le royaume de Hongrie.

1466 : les Habsbourg d’Autriche récupèrent Fiume.

1779 : l’impératrice Marie-Thérèse rattache Fiume à la Hongrie en tant que corpus separatum.

1805-1813 : Fiume intègre les provinces napoléoniennes.

1918 : chute de l’empire d’Autriche-Hongrie, Fiume devient frontalière du nouveau royaume de Yougoslavie. Première vague d’exil.

1919-1920 : D’Annunzio investit Fiume avec ses légionnaires anarcho-nationalistes.

1920-1924 : Fiume devient un État libre indépendant non-reconnu par la Société des nations.

1924-1943 : l’Italie fasciste occupe Fiume, l’Istrie et certaines îles dalmates.

8 septembre 1943-3 mai 1945 : l’Italie signe l’armistice, l’Allemagne nazie annexe et rafle Fiume.

1945-1990 : devenue Rijeka, la ville est administrée par la Fédération yougoslave. Exode massif des Italiens.

1991 : Rijeka appartient au nouvel État croate.

Les uns rappellent les exactions des occupants fascistes, puis nazis (1943-1945), les autres défendent le devoir de mémoire des massacres anti-Italiens commis par les partisans de Tito. L’histoire avec sa grande hache n’a pas épargné ce port cosmopolite : au siècle dernier, Rijeka a traversé six États, connu trois grands exodes et autant d’idéologies meurtrières (voir encadré).

Plus que jamais, les victimes des crimes fascistes, nazis et communistes pleurent leurs morts séparément. Sous le patronage de l’Union européenne, acquise à l’après-histoire postnationale, la mairie de Rijeka assume sa nostalgie pro-Tito. Voire son hémiplégie. Ainsi, le jeune premier adjoint Marko Filipović dresse-t-il un bilan globalement positif de la Yougoslavie communiste (1945-1990) : « Grâce à Tito, nous avons été du côté des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. »

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Marko Filipovic. Photo : Daoud Boughezala.

C’est oublier que les partisans communistes ont attendu l’invasion nazie de l’URSS pour se joindre à la résistance, puis s’en approprier le monopole. En guise d’autocritique, l’apparatchik déplore les purges… au sein de la Ligue des communistes. Rijeka 2020 expose d’ailleurs une sélection de photographies de la prison de Goli Otok, l’Alcatraz yougoslave, disséminées dans l’ensemble de la région, souvent au détour d’un petit patelin introuvable. Faut-il y voir malice ? Si j’en crois l’énarque Neven Simac, proche d’Alain Finkielkraut, « dans tous les anciens pays yougoslaves, les cadres communistes n’ont pas été éliminés de la vie publique. La Croatie n’a pas encore affronté son passé. C’est pourquoi les “camarades” osent tout ! »

La municipalité de Rijeka fait même restaurer le yacht de Tito, Galeb, pour le transformer en navire-musée avec restaurant, bar, hôtel et cinéma intégrés. L’image du daddy cool non aligné sur Moscou ou Washington, apôtre de l’autogestion et parrain du tiers-monde pourrait alimenter une affaire juteuse. Pour l’instant, Rijeka n’absorbe qu’une poignée des 20 millions de touristes (20 % du PIB croate !) débarquant chaque année en Croatie.

Avec sa double casquette d’élu municipal et de chef local du parti « social-démocrate » SDP, Filipović se pose en parangon « des valeurs de l’Europe » dans cette « ville ouverte » : pour riposter à « la progression des partis populistes ». Antifascisme, multiethnisme, antipopulisme : les néocommunistes en quête de rédemption cochent toutes les cases.

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Le maire de Rijeka défile déguisé en Madame Tito aux côtés du directeur du carnaval, février 2020. Photo : Denis LOVROVIC / AFP.

Comme dirait Corneille, le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront. Rijeka a la beauté ensorcelante d’une vieille michetonneuse : fardée ici, débraillée là, souvent chaotique, jamais soporifique, elle se donne difficilement au premier venu. Les usines désaffectées tutoient de splendides édifices hongrois aux teints ocre. Sur les collines, d’affreuses barres d’immeubles titistes complètent le paysage. À quelques pas du Korzo, l’artère principale, le Palazzo Modello offre sa façade baroque et une partie de ses murs décrépis à la communauté italienne. Jadis majoritaires, les italophones déclarés représentent à peine 2 % des 130 000 habitants de Rijeka, aujourd’hui divisés entre Croates (83 %), Serbes (7 %), Bosniaques (2 %) et autres minorités.

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Rijeka, février 2020. Photo : Daoud Boughezala.

Dans son bureau de présidente, Melita Sciucca ne cache pas son dépit. La capitale européenne de la culture célèbre indistinctement le métissage et la diversité sans reconnaître aucun droit d’aînesse à ses 3 500 Italiens. De l’organisation d’un colloque sur l’usage de l’italien à Fiume à la commémoration des cent trente-cinq ans du Palazzo Modello, toutes ses propositions ont été balayées. « Je suis déçue et frustrée. Nous sommes traités comme les autres minorités alors que la culture italienne a forgé Fiume. » Symptôme de ce relativisme, le festival Porto Etno mêle les folklores culinaires et musicaux italiens, hongrois, slovaques et bosniaques sans hiérarchie aucune.

Il faut se rendre à l’évidence : Rijeka a perdu son âme italienne. Hors une trentaine de rues de la vieille ville, dont les noms s’affichent en italien et en croate, on peine à trouver des traces d’italianité vivante. C’est bien simple, presque aucun commerçant ne parle italien. Le temps du quadrilinguisme austro-hongrois est décidément révolu : au début du xxe siècle, le moindre petit fonctionnaire se devait de parler italien, croate, allemand et hongrois. Le recensement fiumain de 1911 dénombrait 47 % d’italophones (aux patronymes souvent slaves), 32 % de croatophones, 8 % de slovénophones, 7 % de magyarophones et 5 % de germanophones. Quand l’ethnie ne colle pas forcément avec la langue, les néophytes n’y comprennent goutte.

Dans sa volonté de concilier choux farcis et pizzas, Melita Sciucca se sent parfois la dernière des Mohicans. « 85 % de la population est partie après-guerre », dont la quasi-totalité des italophones effrayés par l’instauration du nouveau régime communiste. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le fleuve (Rijeka en croate, firme en italien) scinde le territoire en deux cités distinctes. À l’ouest, Fiume, italienne et centrale. À l’est, Sušak, la ville croate industrielle. Tito les réunit pour constituer la deuxième ville industrielle de Yougoslavie autour du port et des chantiers navals. Après-guerre, avec sept enfants à nourrir, la grand-mère de Melita n’a guère les moyens d’émigrer. Veuve et apolitique, la modeste ouvrière perd son emploi après avoir volé une livre de pâtes pour nourrir sa progéniture. La famille de Melita est un cas d’école : vingt ans avant la fondation de l’Etat italien, son arrière-grand-père arrive en 1840 de Trieste faire le maçon à Fiume. D’origines turque, hongroise, slovène, autrichienne, italienne, les Sciucca ont en partage l’italien, cette lingua franca adriatique. Tout compte fait, Melita tempère ses critiques : « Mon expérience d’Italienne n’est pas mauvaise. Même pendant le communisme, j’ai suivi l’école italienne, le catéchisme en italien. » Constitutionnellement reconnus comme une minorité nationale, les citoyens croates d’origine italienne disposent d’un réseau d’écoles qui leur permet de passer un baccalauréat bilingue. La fille de Melita officie sur l’antenne italophone de Radio Rijeka installée en plein Korzo.

Centenaire de l’aventure d’annunzienne oblige, Rijeka 2020 accorde une place prépondérante à un héraut de l’italianité, fût-ce pour le fustiger. Dans l’ancien palais du gouverneur, devenu Musée de l’histoire maritime, l’exposition « L’holocauste de D’Annunzio » s’avère aussi passionnante que partisane. Son parti pris ? Comparer Rijeka brisée, martyrisée et humiliée par le condottiere aux différentes femmes qu’il a séduites, consommées, puis éconduites. Le goujat ! C’est avec brio que la commissaire de l’exposition, Tea Perinčić, m’expose sa lecture de l’équipée fiumaine. « D’Annunzio est venu, s’est institué dictateur pendant seize mois et a essayé de prouver que Rijeka était une ville italienne. D’Annunzio et ses compagnons voulaient obtenir une définition pure de l’identité politique et ethnique alors que les gens d’ici sont tous métissés. »

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Tea Perincic, commissaire de l’exposition « L’holocauste de D’Annunzio »

Le nationalisme, c’est donc la guerre. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mythe italien de la victoire mutilée nourrit les appétits irrédentistes de la Botte. Trop subtile pour sombrer dans l’anachronisme, Tea Perinčić se garde bien de projeter sur D’Annunzio l’ombre portée du fascisme. « Dénoncer D’Annunzio comme un fasciste reviendrait à juger un embryon avant la naissance », tant les rapports entre le Vate et Mussolini furent complexes. Ses légionnaires anarcho-nationalistes finirent d’ailleurs aussi bien compagnons de route du Duce qu’antifascistes zélés. Cosmopolite revendiquée, l’historienne distingue la citoyenneté de la nationalité, dans une version postmoderne de l’Empire austro-hongrois. Aussi, les revendications de la minorité italienne l’agacent : « Certes, ils forment la nation constitutive de Rijeka, mais ont d’autres origines que les Italiens d’Italie. Et quel héritage a laissé l’Italie à Rijeka ? Le Palazzo Modello est hongrois ! »

Derrière ses embruns iodés, Rijeka exhale en effet un doux parfum austro-hongrois. Avec ses faux airs de Lech Walesa, Bogdan Siminiati incarne « le représentant type de l’Autriche-Hongrie ». Dans un français parfait, cet inspecteur industriel me dévoile son arbre généalogique. Avec sa mère allemande des Sudètes et son père ingénieur naval d’ascendance vénitienne, ce septuagénaire bonhomme est arrivé à deux ans à Rijeka en provenance de Split. « Ma mère a appris le croate après la Première Guerre mondiale. Chez mon père, on parlait croate et triestin » tout en conspuant Allemagne nazie et Italie fasciste. Aujourd’hui, Siminiati récuse à la fois le nationalisme du principal parti de droite HDZ et la « yougonostalgie » du SDP.

Le 1er février au soir, nous assistons ensemble à la cérémonie d’ouverture de Rijeka 2020. Sur le port, un « opéra industriel » met en scène soudeurs, ballerines vêtues en ouvrières, coups de marteau et foreuses. L’hommage à la classe ouvrière pâtit d’un certain manque de moyens, à l’image du feu d’artifice aussi bref que réussi. Involontairement kitsch et comique, un chœur masculin de hurleurs finlandais éructe des rots sonores inspirés de cris de guerre maoris. Clou du spectacle, l’hymne antifasciste italien Bella Ciao retentit. Des dizaines de joyeux drilles déguisés dansent une farandole carnavalesque aux influences vénitiennes, qui s’autorise encore les « blackfaces ». L’amateurisme a ses charmes, parfois insoupçonnés, telle cette chorale d’enfants organisée la veille dans un marché couvert fleurant bon le poisson frais.

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Cérémonie d’ouverture de Rijeka 2020, février 2020. Photo : EPK. Domagoj Kunić

Agacé par notre relégation hors de l’espace VIP, Bogdan me conte son histoire familiale. De 1918 à 1991, les tempêtes du xxe siècle ont scellé le destin des siens. Une première grande déflagration survient à l’explosion de l’Autriche-Hongrie. Dès la fin 1918, « les Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes, Roumains et Hongrois avaient anticipé la disparition de l’État austro-hongrois et plié bagage pour revenir au pays. C’était “chacun chez soi”. » Autour de l’académie de marine et du tissu industriel portuaire, tout un monde disparaît. L’aventure d’annunzienne passée, un coup d’État fasciste rattache Fiume à la péninsule. Une frontière, aujourd’hui marquée d’un trait rouge, et un mur séparent Fiume de Sušak. Cette dernière appartient au royaume yougoslave des Serbes, Croates et Slovènes. « Chaque jour, ma belle-mère serbe qui habitait Fiume franchissait la frontière à pied pour aller à l’école en Yougoslavie. Jusqu’ici, le croato-serbe n’était parlé qu’à la maison. Il a fallu apprendre la langue, engager des instituteurs serbes », se souvient Bogdan. Sous l’occupation italienne, son père sabote méthodiquement la production navale. Avec la déportation de dizaines de milliers d’opposants slaves dans le camp de l’île de Rab, les milliers de morts de famine, femmes et enfants compris, le régime mussolinien inflige une punition collective aux populations civiles sous son joug. Allié à Rome, le régime oustachi pronazi connu sous le nom d’État indépendant de Croatie n’administre pas Fiume.

Mais le pire arrive le 8 septembre 1943, après que l’Italie a signé l’armistice : la Wehrmacht prend le contrôle de la région. Les parents de Bodgan entrent dans la Résistance jusqu’à la libération par les partisans de Tito. Mais un intellectuel bourgeois, non communiste de surcroît, s’attire rapidement les foudres du nouveau régime communiste. En 1946, Siminiati passe six mois dans un camp de rééducation marxiste au Monténégro. Deux ans plus tard, il débarque à Rijeka avec femme et enfant. « Mon père avait l’embarras du choix en 47-48 pour trouver un appartement, car tous les Italiens étaient partis. » Serbes, Slovènes, Bosniaques affluent dans cette petite Yougoslavie croate. Si bien qu’« en 1952, sur les 31 élèves de ma classe, un seul était né à Rijeka. » Quarante-cinq ans durant, l’entité croate fédérée dans la République de Yougoslavie subit l’ascendant serbe, le slovéno-croate Tito ayant hérité de son instruction austro-hongroise la conviction que tout empire bien tenu s’appuie sur une nation dominante. Jusqu’au divorce. Dès le printemps croate de 1971, la direction communiste de Zagreb réclame le respect de sa souveraineté à Belgrade. Raflée et écrasée, la nomenklatura croate plie l’échine. « Les dirigeants yougoslaves ont alors commencé à organiser la disposition des armes pour préparer la future guerre. Puis en 1988, une loi a contraint les usines, villes et civils à rendre les armes que possédaient jusqu’alors les unités de défense territoriale. En 1990, les Croates ont donc vidé les derniers dépôts d’armes pour s’armer. »

Une fois l’indépendance croate proclamée, Rijeka échappe miraculeusement aux bombardements. À l’automne 1991, la flotte yougoslave mouille au large de la ville, adressant un ultimatum au maire pour lui intimer de chasser les indépendantistes croates. Avec un art achevé de la diplomatie, l’élu négocie un pacte de non-agression mutuelle avec l’officier slovène aux commandes des troupes yougoslaves. « L’officier a ordonné à ses soldats de rester dans les baraquements, ayant obtenu la garantie qu’ils ne seraient pas attaqués par la population croate. Dès le début de la guerre, les Croates de l’armée yougoslave se sont enfuis de peur de devoir combattre contre leurs frères. À Rijeka, il suffisait d’escalader le mur de la garnison », se remémore Bogdan. La fin de la guerre venue, les Serbes sont limogés de la police croate. Beaucoup d’autres regagnent leur mère patrie. Certains restés à Rijeka éprouvent un certain ressentiment, attribuant parfois leur échec social à leur origine. Le port de la diversité offre pourtant des ressources aux plus ambitieux des Serbes, tel l’adjoint Filipović.

Retour en Italie. 70 kilomètres, soit la distance Paris-Dreux, séparent Rijeka de Trieste. Changement d’atmosphère. La marmoréenne Trieste contraste avec l’industrielle Rijeka, trop dépenaillée pour lui faire de l’ombre. Sur le front de la mémoire, l’heure est au ressassement du passé sur chacune des rives de l’Adriatique. Côté italien, une nouvelle historiographie nationaliste cède à la mode victimaire. D’alliée de l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste s’invite ainsi à la table des victimes par la grâce d’un coupable appelé Tito. Depuis quelques années, tout le ban et l’arrière-ban de la droite transalpine, Matteo Salvini en tête, se presse au mémorial de Basovizza le 10 février, jour du souvenir des foibe. Ces cavités karstiques ont servi de fosse commune aux victimes italiennes des crimes de guerre titistes. Longtemps niées ou relativisées par le marxisme universitaire, ces exactions ayant provoqué entre 3 000 et 4 000 victimes sont aujourd’hui considérées comme une quasi-Shoah anti-italienne. L’an dernier, le vice-président du Parlement européen Antonio Tajani, proche de Silvio Berlusconi, y avait conclu son discours d’une formule irrédentiste : « Vive l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! » Tollé à Ljubljana et Zagreb. Dans la bouche d’un européiste convaincu, cette sortie a de quoi décontenancer : imagine-t-on Michel Barnier invoquer la Sarre avec des accents barrésiens ?

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Hôtel de ville de Trieste. Photo : Daoud Boughezala.

Dans ce climat de surenchère nationaliste, le vademecum publié par l’Institut de la mémoire, à l’initiative de l’historien Raoul Pupo, concentre les critiques des associations de rapatriés de Slovénie et de Croatie. Refusant de parler de nettoyage ethnique dans une région où prévaut la conception française de la nation, Pupo dissèque les deux grandes phases des foibe. Tout d’abord, dès 1943, ouvriers et paysans slaves ont mené des jacqueries contre la bourgeoisie italienne. Ensuite, Tito a organisé l’élimination de toutes les élites italiennes. Sous couvert de lutte contre le fascisme et de « fraternité italo-slave » (sic), les communistes yougoslaves ont choisi « leurs » bons Italiens suivant d’étroits critères : être italien ethnique, non bourgeois et, à partir de 1948, opposé à Moscou. « À la fin, cela ne laissait presque personne ! » commente Pupo. Les mauvais Italiens ont été soit décimés soit exilés vers la péninsule. Paradoxalement, l’Italie fasciste et la Yougoslavie communiste ont suivi des politiques de nationalisation culturelle assez proches l’une de l’autre. D’après Pupo, ces « États pour la nation » voyaient d’un mauvais œil leurs minorités slave ou italienne, instrumentalisant les moyens de l’État pour les comprimer autant que faire se peut. Durant le ventennio mussolinien, si le mariage ou la promotion de citoyens d’origine slave n’avait rien de problématique, l’expression de tout particularisme culturel slave n’était pas tolérée. Aujourd’hui, une proposition de loi du parti postfasciste Fratelli d’Italia vise à pénaliser la négation des foibe au même titre que celle de la Shoah. Quitte à relativiser les crimes du fascisme. Campant sur une ligne de crête, Raoul Pupo rêve d’une histoire adriatique écrite à six mains entre universitaires italiens, slovènes et croates. « Je ne crois pas du tout à une mémoire partagée. La mémoire ne se partage pas, l’histoire si. » Et tant pis si cet honnête homme se fait traiter de traître à Trieste et de fasciste à Rijeka. L’intransigeance est la plus belle preuve d’amour.



Fiume città di passione (Italian Edition)

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Il est libre, Palmade!

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L’humoriste renouvelle avec bonheur l’art du stand-up dans un mélange de poésie et d’absurde, loin des cases où on voudrait l’enfermer.


Le petit théâtre de l’Européen à Paris, place de Clichy, a des allures de refuge par les temps qui courent : Pierre Palmade y joue ses sketches cultes devant un parterre de boomers acquis. Spectacle sans promotion qu’il a décidé de monter sur une impulsion, car l’envie de jouer se faisait pressante. Et il illumine la scène de sa présence lunaire, savant mélange de mime Marceau expressif et de réincarnation de Sylvie Joly, sa figure tutélaire.

L’humoriste sort d’une sale période

Il est vrai que Palmade a davantage occupé l’espace médiatique ces dernières années avec ses frasques amoureuses et sa consommation de substances qu’avec ses performances artistiques. Et il veut tirer un trait : « Maintenant, je voudrais que le nom de Palmade soit associé à humoriste, acteur, auteur, et pas à homosexuel cocaïnomane ».

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De cette période « maudite », on retiendra cependant sa prestation chez Ruquier en avril dernier où il présentait son livre-confession : Dites à mon père que je suis célèbre. Il a apporté sur le plateau sa fraîcheur et sa franchise – à propos de laquelle il déclare : « Je n’ai pas de filtres, c’est comme une maladie, j’ai besoin de tout dire, je confonds les médias avec ma mère ». Sincérité, mais aussi courage, car il y osé dire ne pas se sentir gay, mais homo et a même lâché qu’il aurait préféré être hétérosexuel, sacrilège en ces temps de néo-maccarthysme communautariste. Bien sûr, le lobby LGBT n’a pas tardé à lui envoyer des volées de bois vert. Il a alors compris qu’à l’ère des réseaux sociaux, on ne pouvait plus se permettre d’être sans filtre. Cette sincérité élevée au rang des beaux-arts, au mépris des conventions progressistes, est cependant touchante.

Artiste paradoxal, solaire et angoissé, Palmade a l’éducation bourgeoise qui lui colle à la peau. Elle ne l’a pas détourné des provocations du show-biz, ni de la sexualité ambiguë. Il accepte avec bonheur la comparaison avec Jacques Chazot, dont il a joué le rôle dans le biopic de Diane Kurys sur Sagan : « C’est vrai, j’ai la même complicité avec Véronique Sanson que celle qu’il avait avec Sagan. »

Un comique à l’ancienne

Mais revenons à l’humoriste biberonné aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier et au théâtre de boulevard. Héritage qu’il assume avec une certaine fierté : « J’étais déjà un comique à l’ancienne il y a vingt ans, c’est un genre d’humour que j’ai peut-être modernisé, et il faut faire de la résistance face au stand-up ». Le stand-up, qu’il semble apprécier pour ses grands noms comme Blanche Gardin ou même Jamel Debbouze, est selon lui devenu un genre trop fourre-tout, nourri par YouTube qui génère 25 nouveaux comiques par jour, dont beaucoup n’ont rien à dire. C’est un peu l’art contemporain du rire. « Il faut distinguer un humoriste d’un déconneur », conclut-il.

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L’auteur va donc prendre le pas sur le comédien, La Troupe à Palmade se reforme, avec une foultitude de noms prestigieux, d’Isabelle Nanty à Muriel Robin. À partir de fin avril, cette troupe oubliée du public va égrainer sur scène de petites saynètes absurdes et poétiques. Car la poésie, il dit l’avoir toujours eu en lui : « Aujourd’hui, j’ai envie de parler à une chaise, de cultiver mes non-dits et mes silences ». Il relance également, pour une émission qui sera diffusée sur M6, « Le Grand Restaurant » au titre délicieusement vintage, qui fait référence à un film avec Louis de Funès et Bourvil. Soutenu par l’humour exigeant de François Rollin, il y campe un directeur de restaurant qui virevolte de table en table, où des couples interprétés par des comédiens prestigieux devisent sur l’amour, la mort, la vie. Ce défi l’angoisse et fait passer une ombre dans ses yeux limpides.

Les Français doivent-ils avoir honte de ce qu’est devenu leur cinéma?

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Jamel Debbouze et Florence Foresti, stars du Box office français, en 2011 © NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00628028_000041

Notre cinéma est une caste qui aime cracher sur ceux qui la font vivre. De plus, si le cinéma français se met à jouer les puritains, le reste du monde le boudera.


Le spectacle affligeant de la cérémonie des César écorne un peu plus le petit monde du cinéma français. Un microcosme arrogant, dont la médiocrité n’a d’égale que la part d’argent public qui le nourrit.

Premier constat qui donne une idée de sa qualité : notre cinéma s’exporte moins bien qu’avant. Les chiffres communiqués par Unifrance attestaient en 2018 d’une baisse de 47% des entrées à l’international. Quand on sait que ces résultats ne tiennent en réalité qu’à la réussite de blockbusters produits par Luc Besson – films calibrés sur le modèle américain, au casting anglo-saxon, et qui incarnent absolument tout sauf l’esprit français – on se demande légitimement où sont les succès flamboyants de nos génies auto-proclamés du 7ème art. Pourtant, avant eux, de grands cinéastes et acteurs brillaient bien au-delà de nos frontières. René Clément et ses deux oscars du meilleur film en langue étrangère. Jean-Jacques Annaud, Bertrand Blier, Régis Wargnier entre autres, ont aussi remporté la statuette. On pense à Simone Signoret, Juliette Binoche, Marion Cotillard. Puis évidemment The Artist, qui en 2011 a presque tout raflé.

Un cinéma subventionné

Le talent a précédé la génération qui s’est exhibée aux Césars 2020, et il leur fait cruellement défaut. Alors que Truffaut reste adulé au Japon, les rétrospectives de Pialat s’étalent sur plusieurs jours à Los Angeles. Godard, Rohmer et Audiard ont été récompensés dans toute l’Europe. Que dire de l’oeuvre de Roman Polanski, dont le talent éclipse en une scène les kilomètres de pellicule des Foresti, Jamel and co ? Or, depuis 2013 et le prix décerné à Michael Haneke (Amour, production franco-autrichienne avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva et Isabelle Huppert), Hollywood boude nos créations. La caméra victimaire de Ladj Ly – rentré bredouille de Californie – n’aura, malgré l’immense soutien médiatique, pas su vaincre le mauvais sort.
Le cinéma français excelle néanmoins dans trois domaines : le népotisme, la morale, et l’obtention de subventions publiques.

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Sous perfusion du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), dont le budget est constitué à 82% de taxes – considérées juridiquement comme des aides d’État –, nos pépites cinématographiques peuvent prendre forme. Ainsi, en 2018 ces prélèvements représentaient 671 millions d’euros, sur un budget de 813 millions. Tout le monde met la main à la pâte : spectateur quand il achète un billet, opérateurs télécoms, éditeurs, chaînes de télévision. À plusieurs reprises, Bruxelles a jugé illégale cette aide.

Mais il n’y a pas que le CNC. En 2012, la Cour des comptes a constaté sur dix ans une hausse de 680% du soutien fiscal dont profite le secteur. Pour que les cinéastes puissent assouvir leur soif de création, le plafond du crédit d’impôt a été relevé, et sa part a au final doublé entre 2012 et 2018. Sur cette même période, la proportion d’argent public dans le cinéma français est passée de 15,6% à 22,3%.

Un petit monde clos

Avec ces centaines de millions d’euros, à quoi avons-nous droit ? Censée représenter la diversité, cette industrie inspire la consanguinité quand on regarde certaines distributions. Sans grande culture cinématographique, on se perd dans des prénoms qui portent le même nom, allant jusqu’à croire que certains « artistes » ont le don d’ubiquité pour investir tous les plateaux à la fois ! Notre cinéma reçoit, à l’unanimité du jury, la palme de l’entre-soi. Beaucoup de jeunes réalisateurs, à jamais sur le carreau, dénoncent – jusque dans les colonnes de Telerama – le copinage, les lignées, et un manque suffocant de renouvellement des visages.

Passant son temps à se regarder le nombril, tout ce beau monde va, par acquis de conscience et entre deux navets, nous sortir des longs-métrages moralisateurs avec pour objets fétiches les migrants, la femme opprimée et la banlieue. Et comme toujours, on aura droit à une charge contre le provincial raciste, la B.A.C. aux méthodes de Gestapo, le citoyen véreux, ou le retraité ignare – quand il n’est pas mari violent.

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Infatigables donneurs de leçons, toujours prompts à défendre les nobles causes, nos acteurs et réalisateurs phares se sont empressés de signer une tribune dans Le Monde au moment de l’hystérie qui suivit l’épisode mettant en scène Julien Odoul et la femme voilée au conseil régional de Bourgogne. Omar Sy, Marina Foïs, Mathieu Kassovitz, Géraldine Nakache, … Personne ne manquait à l’appel. Mais où étaient leurs plumes indignées, quand au Bataclan, notre jeunesse se faisait transpercer les chairs au AK-47 ? Alors qu’ils ne cessent de prendre la parole pour dénoncer l’injustice, le racisme organisé et la barbarie d’État, ils se terrent dans le silence à chaque fois que le terrorisme arrache à la vie d’innocents citoyens.

Quand on prend conscience de tous ces éléments, cela ressemble à un mauvais film, voué à un échec certain. Et je ne doute pas que si des Français raisonnables étaient aux manettes de cette production – que l’on pourrait appeler « L’arnaque du cinéma français » –, avec un modèle économique douteux et un casting aussi bancal, ils renonceraient à sa sortie !

Amour (César 2013 du meilleur film)

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Ci-gît le vieux Paris

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Patrick Buisson © Hannah Assouline

« Si Paname m’était conté », le film de Patrick Buisson enfin en DVD


La nostalgie n’est pas encore un crime. Elle le deviendra, soyez-en sûr, au train où la modernité avance et gangrène nos existences. Elle est pourtant le seul moyen qu’ont trouvé les Hommes pour supporter leur quotidien, pour avoir moins froid les soirs de grande fatigue. Elle est cet appel à l’aide, cette complainte désespérée qui vient du fond des âges, ce cri qui veut retenir la nuit. Se réfugier dans « hier », en l’espèce le Paris des années 50, c’est compulser, à la chandelle, un album de famille, se remémorer nos vieilles sociabilités urbaines et retrouver la trace d’une humanité instable mais terriblement vivante. Du haut d’un progrès chèrement acquis, ces marques souterraines de l’ancien monde peuvent sembler dérisoires, absurdes même. Pourquoi alors, soixante-dix ans plus tard, continuent-elles d’agir sur notre mémoire comme un aimant ? Nous revenons toujours à cet Après-guerre, borne indépassable de nos rêveries et de nos fantasmes. Tandis que l’ère du numérique nous file invariablement la courante.

Paris est devenu triste

Ce Paris disparu, royaume disparate de cafetiers, vitriers, lutteurs de foire, filles des impasses et forts des Halles a construit notre imaginaire en noir et blanc. Cette comptine des temps pas toujours heureux ni glorieux a sédimenté notre identité. Le cinéma d’Audiard, les poèmes de Prévert, les romans buissonniers de Blondin, les vins blancs frais servis au zinc, les bals populaires où les corps reprennent espoir et les seins en obus narguant le trottoir, notre histoire secrète se niche dans ces souvenirs-là. Une cour des miracles qui doit autant aux artistes qu’au sang des abattoirs, à la lumière chicaneuse du ciel qu’aux douceurs de l’édredon, un matin d’hiver. Paris était ce magma-là, incohérent et dangereux pour ceux qui ont un marteau-piqueur dans le cœur. Les promoteurs immobiliers avaient un autre rêve, peinturlurer la capitale de tracts publicitaires et rénover son habitat, quitte à faire fuir son habitant. Ils ont lessivé nos façades et ont exilé son petit peuple pour ne conserver que des boutiques et des musées. Paris ne fut pas toujours cette mégalopole hors-sol duplicable à l’infini, l’esprit canaille à la limite du féroce se moquait de toutes ces fausses valeurs. Les truqueurs n’y résistaient pas longtemps. Des barricades ou des faubourgs, des salles de théâtre ou des bistrots, on avait appris à se méfier du clinquant et de la morale des puissants. On y parlait une langue vive et imagée, les caractères s’y exprimaient plus qu’ailleurs avec une force et un aplomb que les autres régions françaises nous enviaient.

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Oui, l’Air de Paris était parfois malsain à l’heure de pointer à l’usine mais il était aussi empli d’une communion réelle. Petit-fils d’un pinardier, accessoirement producteur de limonade et alchimiste du quinquina, j’ai souvent entendu mon grand-père évoquer ses escapades sur les quais de Bercy. Et j’ai vu danser, dans ses yeux, les fantômes de sa jeunesse, c’était aussi beau que la rue Lepic, un jour d’affluence. Notre société hygiéniste n’aime pas les odeurs de graillons et encore moins les remugles du passé. Elle se rengorge de transparence et de « vivre ensemble » alors que les Parisiens n’ont jamais été aussi désemparés et tristes.

Patrick Buisson à la recherche du Paris perdu

Pour humer ce parfum inimitable de Paname, celui-là même qui prend aux tripes et colle à la peau, il faut vous procurer le film de Patrick Buisson réalisé par Guillaume Laidet (produit par la chaîne Histoire et l’INA), enfin disponible en DVD chez René Château Vidéo. Ce documentaire repose sur des dizaines d’archives et des musiques d’époque, il nous dévoile un Paris oublié, à la fois miséreux et merveilleux, dans ses gestes et ses habitudes du quotidien. Vous aurez droit à un défilé de gueules splendides, on est chez Melville et Grangier, vous y apercevrez la poitrine comprimée de Dora Doll, les manières taquines de Paul Frankeur, la silhouette de Bob le Flambeur et même, subrepticement, le visage poupon de Jean Carmet accoudé au comptoir. Ce documentaire vaut également par la qualité de son style, le meilleur de la littérature populiste y est distillé. Entendre parfaitement restitués les mots de Jacques Perret, Henri Calet, René Fallet, Léo Malet, Simenon, Robert Giraud, Boudard, Marcel Aymé, Jean-Paul Clébert ou ceux d’Aragon, est un enchantement pour les oreilles. On ne saura jamais qui, de Paris ou de l’écrivain donnait du talent à l’autre. La grisaille lui allait si bien.

Si Paname m’était conté, un film de Patrick Buisson – Réalisé par Guillaume Laidet – René Château Vidéo

SI PANAME M ETAIT CONTE - DVD [HD DVD]

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Chantal Delsol aux frontières de l’universel

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Chantal Delsol © Hannah Assouline

Contre toute assignation, l’universel est un vecteur d’émancipation humaine. Si le philosophe Francis Wolff en fait le fondement de sa pensée cosmopolite, Chantal Delsol dénonce son dévoiement. Et dissèque la colère des peuples européens réclamant le droit à l’enracinement.


« L’universel républicain, une arnaque au service de l’homme blanc hétérosexuel chrétien », peut-on lire sur le site des Indigènes de la République. Les offensives de cette nature sont légion. L’universel, et pas seulement l’universel républicain, est conspué, contesté, récusé de toutes parts, sur les campus américains et désormais dans nos universités et grandes écoles. Au nom du droit à la différence, de celui des minorités, de l’idéologie diversitaire, au nom de la lutte contre l’hégémonie occidentale et de l’incommensurabilité des cultures, au nom du respect des singularités nationales dans le monde. Tout conspire contre lui. Du côté des féministes, des indigénistes, des antispécistes, des végans, il est accusé de n’être que le masque du pouvoir de l’homme blanc hétérosexuel chrétien et carnivore ; dans les pays d’Europe centrale, de la Chine ou de la Russie, on le tient pour celui de l’Occident, et plus précisément de la modernité occidentale, qui sous couvert de défendre des principes universels travaillerait à modeler l’humanité entière à son idée.

L’universel impalpable

Le mot est abstrait et ce qu’il désigne l’est aussi puisqu’il n’est donné à aucun de nous d’en faire l’expérience sensible. L’universel est une idée selon laquelle il existe, par-delà la variété des hommes dans l’espace et le temps, quelque chose comme l’Homme, des invariants, des constantes anthropologiques. Cependant, comme l’avait bien vu Joseph de Maistre, on ne rencontre pas l’Homme universel : « J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. »

Si l’universel est abstrait, ce qu’il engage est en revanche très concret. « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait Montaigne après Térence. Cette devise, que les Lumières ont faite leur, n’a de sens que s’il y a bien de l’universel, si chaque civilisation peut être appréhendée comme une variation sur des thèmes communs. De surcroît, l’universel suppose la liberté humaine, il fait le pari que l’homme n’est pas enkysté dans son présent, ni assigné à résidence dans quelque identité que ce soit, qu’il peut toujours faire un pas de côté. Il est ainsi la condition de possibilité de l’histoire et de l’ethnologie.

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On ne se prive donc pas sans dommage de l’universel. Aussi se précipite-t-on lorsque, enfin, une voix se risque à prononcer un Plaidoyer pour l’universel [tooltips content= »Francis Wolff, Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019. »][1][/tooltips].

Le philosophe Francis Wolff, qui signe cette plaidoirie, ne manque ni de hardiesse ni de témérité. On se souvient de sa défense et illustration de la corrida. Il dénonce les antispécistes, la sacralisation de la nature, les neurosciences, les indigénistes. Sans tremblement, il remet à l’ordre du jour la question du propre de l’homme, rendant ainsi la philosophie à l’une de ses plus nobles vocations. En somme, il devrait être notre genre. Force est d’admettre que ce n’est pas tout à fait le cas.

Nous sommes tous citoyens du monde

Cet ouvrage est le dernier volet d’un triptyque qui vise à donner un fondement anthropologique à l’utopie d’un humanisme cosmopolitique qu’il peignait dans son précédent essai. Utopie, utopie à demi, et de moins en moins, selon notre philosophe qui s’avoue « optimiste », car la moitié du chemin serait accomplie : grâce à la technique, aux moyens de transport et de communication, nous ne formons déjà plus qu’une seule et même humanité. Mais si la technique nous fait vivre à la même heure, les peuples réclament de vivre chacun à son heure. Ce décalage entre l’unité réalisée par la technique et les représentations collectives, Wolff ne désespère pas de pouvoir le combler. Il veut croire qu’une chiquenaude philosophique aidera à réaliser ce cosmopolitisme qu’il tient pour la vocation même de l’homme : l’homme est fait pour être citoyen du monde ; la preuve, c’est la capacité de tout homme à raisonner, discuter, argumenter. Si les hommes sont des êtres vivants comme les végétaux, des êtres doués de sensibilité comme les animaux, l’homme est en revanche seul à posséder le logos, c’est-à-dire le langage et la raison mêlés. Mais là où Aristote concluait à la vocation politique des hommes, Wolff, lui, conclut à la vocation cosmopolitique de l’humanité : tous les hommes raisonnant et parlant, l’homme ne saurait se borner aux limites d’une communauté politique.

De toute évidence, les peuples ne l’entendent pas ainsi, qui réclament le droit à la continuité historique et redécouvrent la nation comme l’instrument par excellence de leur souveraineté. Idée de philosophe que l’idée de citoyenneté du monde, sans pertinence pour les hommes de chair et de sang, disait d’ailleurs Hannah Arendt [tooltips content= »« La philosophie peut se représenter la terre comme la patrie de l’humanité et d’une seule loi non écrite éternelle et valable pour tous. La politique a affaire aux hommes, ressortissants de nombreux pays et héritiers de nombreux passés. »« ][2][/tooltips]. On s’étonne qu’un esprit aussi capable de liberté que Wolff s’obstine à parler de « repli identitaire », ignorant que le besoin d’inscription dans une histoire et dans un lieu, que ne satisfait pas le seul enracinement local, est la demande d’un autre universel.

L’universel tué par les peuples

C’est bien parce que l’universel est souvent invoqué contre l’identité nationale que les peuples lui tournent le dos et qu’il touche à son Crépuscule, comme le diagnostique la philosophe Chantal Delsol [tooltips content= »Chantal Delsol, Le Crépuscule de l’universel : l’Occident postmoderne et ses adversaires, un conflit mondial des paradigmes, Le Cerf, 2020. »][3][/tooltips]. Son ouvrage offre un état des lieux remarquable sur la désaffection dont est l’objet cette noble conquête. Ce n’est pas le cœur léger, en effet, que Delsol voit pâlir l’étoile de l’universel, comme en témoigne la jaquette de son essai, qui montre Le Penseur de Rodin entouré de corps agonisants. Et d’ailleurs, n’a-t-elle pas écrit ce livre afin d’empêcher qu’au crépuscule succède la nuit de l’universel, et que l’incompréhension vire à la guerre civile européenne.

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Ces peuples réfractaires nous reprochent de les juger, et souvent de les condamner, à l’aune d’un universel, qui est en réalité, porteur d’une conception de l’homme née avec la modernité philosophique avant de se déployer dans les années 1960-1970. « L’idée de l’homme délié de tout héritage, délesté du fardeau du passé, ce voyageur sans bagage, dont vous vous faites les chantres et que vous présentez comme aspiration universelle nous paraît un homme mutilé et nullement souhaitable, ni souhaité », nous disent-ils en substance. Ils refusent moins l’universel que l’individualisme occidental, l’économie mondialisée, le libéralisme culturel et sociétal. La sagesse voudrait donc, suggère Delsol qui plaide de manière très convaincante la cause de cette « autre modernité », qu’avant de juger, de menacer de sanctions ces pays qui dérogent à nos normes, nous nous laissions inquiéter par leurs arguments.

Plaidoyer pour l'universel

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Un héros ordinaire

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Dark waters.

Dark Waters de Todd Haynes, entre mélo et film politique, raconte l’histoire d’un avocat confronté à l’industrie chimique.


Le dernier mercredi de février, est sorti sur les écrans français, un très beau film américain démontrant la belle résistance des cinéastes de grand talent comme Todd Philipps, Terrence Malick, James Gray, James Mangold, Edward Norton, Clint Eastwood, Todd Haynes face au cinéma lénifiant et niais de super-héros produit par Disney et les majors américaines.

Dans son remarquable film, Dark Waters inspiré des faits réels, entremêlant plusieurs genres cinématographiques, le cinéma politique (à la manière de Sidney Lumet ou d’Alan J. Pakula), le thriller judiciaire et le mélodrame façon Douglas Sirk, Todd Haynes, s’attaque au scandale DuPont (de Nemours) révélé à la fin des années 90. Rappelons que Haynes est l’auteur des flamboyants Loin du Paradis et Carol et de deux longs métrages splendides et inventifs sur la musique Velvet Goldmine (le rock Glamour inspiré par T.Rex et David Bowie.. ) et I’m Not There belle variation sur les multiples facettes de Bob Dylan.

Nos vies valent plus que leurs profits!

Robert Bilott, avocat d’un bureau spécialisé dans la défense des groupes industriels et   particulièrement de sociétés des industries chimiques est interpellé lors d’une réunion professionnelle par Wilbur Tennant, un fermier de Virginie-Occidentale, voisin de sa grand-mère. L’homme, très en colère, lui expose sa situation très grave preuves à l’appui. Ses vaches ne se sentent pas bien. Elles sont agressives. Leurs dents deviennent noires. Leur foie atteint une taille monstrueuse. Le jeune avocat découvre que la campagne et les rivières de son enfance sont empoisonnées par une usine du très puissant groupe chimique DuPont (de Nemours), premier employeur de la région. Très choqué par ce qu’il constate sur les terres de ce paysan vivant près des sites d’enfouissement de la société, il comprend pas à pas, que les viles pratiques de la société DuPont affectent la vie des habitants de la ville dont il est originaire. Ses convictions libérales volent en éclats et il décide de se lancer dans un combat solitaire contre l’un des plus gros mastodontes et pollueurs américains. Il veut révéler aux yeux des habitants, du pays puis du monde, la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine.

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Dès lors, Rob Bilott épaulé par son épouse Sarah Billot, aimante et exemplaire, toujours dans le soutien indéfectible de son mari et par le soutien timide mais réel de son patron Tom Terp, va travailler sans relâche avec obstination et méthode sur ce dossier prenant le risque de briser sa carrière, de perdre sa famille et de mettre en danger sa santé. Il va devoir démontrer que le grand groupe chimique joue avec les carences de la loi pour faire un énorme profit sans se soucier aucunement de la santé des hommes, des animaux et de la planète.

Un grand film politique

Ce récit de la lutte désespérée, inégale d’un avocat loyal contre une multinationale de la chimie, s’avère à la fois un mélodrame social et familial – le talent du cinéaste pour dépeindre les relations et la vie de famille est sans égal –, un grand film politique montrant le sens civique et le courage sans faille d’un héros ordinaire de l’Amérique ainsi qu’un lamento dramatique sur l’état du monde. Servi par une mise en scène élégante, les compositions crépusculaires de son chef opérateur (Ed Lachman) dont les lumières oscillant des gris bleutés aux tons verdâtres sont angoissantes, par des cadres tirés au cordeau ainsi que par le jeu sobre et excellent de tous les comédiens: Mark Ruffalo (Robert Billot), Anne Hathaway (son épouse), Tim Robbins (Tom Terp), Bill Camp (Wilbur Tennant), Bill Pullman, Victor Garber, Todd Haynes révèle l’ampleur et l’envergure de cette menace de santé publique sur la société américaine et le monde.

La musique, composition originale de Marcelo Zarvos, sertie par les belles chansons de Waylon Jennings, Tom Paxton, Stan Getz, John Denver, Kenny Loggins, Johnny Cash… est anxiogène. Du grand art à la manière de certains peintres de l’époque classique où le sujet du tableau – l’affrontement de Rob Bilott contre le géant de l’industrie chimique inventeur du Téflon – se perd dans un paysage d’apocalypse.

Bela Lugosi et les vampires

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Helen Chandler et Bela Lugosi dans le film: Dracula (1931) de Tod Browning © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51366491_000051

Le billet du vaurien


J’aime beaucoup les histoires de vampires et le livre d’Edgardo Franzosini,  Bela Lugosi, biographie d’une métamorphose m’a comblé. Nul n’ignore que les vampires sont surtout répandus en Hongrie, pays d’origine de Bela Lugosi, en Roumanie (Cioran n’a-t-il pas vampirisé la philosophie ?) et en Moravie. Mais déjà, dans l’empire romain, les vampires sévissaient et Pline raconte que les malades atteints d’épilepsie accouraient boire le sang des gladiateurs qui venaient d’être tués dans l’arène.

En Espagne, un vieux prêtre mourut et fut enterré. La nuit suivante, il sortit de sa tombe à la recherche de sang. Il rencontra un de ses paroissiens les plus dévots, l’accosta, le salua et tenta de le mordre au cou. L’homme réussit à se libérer et donna l’alarme. Tous les habitants accoururent, débusquèrent le curé et l’immobilisèrent. En larmes, il déclara avoir commencé à prendre goût au sang en buvant celui du Christ. Comme Jésus, le vampire ressuscite : ses membres présentent en général une flexibilité extraordinaire et, face au danger, il se transforme en chauve-souris.

D’ailleurs quand Bela Lugosi, l’incarnation parfaite du vampire au cinéma, mourut à Los Angeles, il prononça les mots qui scellent son existence tout entière : « Je suis le comte Dracula, je suis le roi des vampires, je suis immortel ». On raconte que l’acteur Peter Lorre s’était présenté devant la dépouille avec l’intention,  religieuse finalement, de lui planter un pieu de bois dans le coeur. Boris Karloff, alias Frankenstein, qui l’accompagnait l’en dissuada. Lorsque les deux hommes se dirigèrent lentement vers la sortie de l’hôpital, ils assistèrent à un spectacle hallucinant : une gigantesque chauve-souris noire les suivait de son vol silencieux et feutré. Quand ils ouvrirent la porte vitrée qui donnait sur la rue, ils virent l’animal empressé de s’enfuir vers le ciel où le soleil était sur le point de se coucher…

Il y a bien évidemment un lien entre le vampirisme et le cinéma : la caméra agit avec l’acteur comme le vampire avec sa victime. Luigi Pirandello dans Les cahiers de Serafino Gubbio, opérateur  fut un des premiers à reconnaître au cinéma la faculté de sucer et d’absorber la réalité vivante des interprètes « pour lui donner une apparence évanescente ». La description de l’état dans lequel ils tombent après que leur image a été imprimée par la pellicule, présente de surprenantes analogies avec les conditions dans lesquelles vient à se trouver un individu mordu par un vampire : «  Ils ressentent confusément, avec un sentiment exacerbé, que leur corps évidé est comme soustrait, supprimé, privé de sa réalité…»

Lorsqu’il arriva à Los Angeles, Bela Lugosi comprit aussitôt qu’Hollywood n’était pas une ville mais un état d’âme. Et sans doute un cimetière pour vampires. Il s’installa aussitôt dans une maison située au bord d’un précipice qui deviendra : «  La maison du vampire ». La suite est connue : le metteur en scène Tod Browning, l’auteur de l’immortel Freaks , confiera le rôle de Dracula à Lugosi, lui assurant ainsi une gloire universelle. Il avait été frappé par la description que faisait Lugosi de sa demeure : « Oui, la maison est ensorcelée… on n’échappe pas à son propre destin. C’est pour cette raison que, quand je suis venu ici avec ma femme (il en aura cinq ), j’ai fait mettre de solides verrous aux portes et aux fenêtres, et moi seul en conservais les clés. Le premier soir, une énorme chauve-souris est apparue dans la salle à manger et a commencé à voltiger, elle s’est plaquée contre la fenêtre et nous fixait de son œil unique. Cette bête immonde m’a inspiré un sentiment de dégoût, l’intention de l’abattre est devenue une idée fixe…» Bela Lugosi n’y est jamais parvenu, même avec l’aide de Tod Browning, autre vampire qui, comme il se doit disparaissait chaque soir. Personne ne savait où il habitait, personne ne connaissait sa famille. Ceux qui ont travaillé avec lui se souviennent qu’il aimait raconter des histoires de vampires qu’il concluait toujours ainsi : « Croyez-moi, tout ce que je vous ai raconté est vrai ». À titre personnel, je n’en aurais jamais douté….

Edgardo Franzosini, Bela Lugosi, biographie d’une métamorphose. Traduit de l’italien par Thierry Gillyboeuf. Éditions la Baconnière.

Bela Lugosi: Biographie d'une métamorphose

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Non, Rachida Dati n’a pas dérapé sur l’immigration

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Une femme voilée marche à proximité du bar où a eu lieu la fusillade de Hanau, en Allemagne © Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22430782_000028

Après les fusillades survenues à Hanau en Allemagne, Rachida Dati avait dénoncé « l’ouverture massive des frontières » et fustigé la politique de la chancelière Merkel. La candidate à la mairie de Paris estime que Merkel comme Hidalgo n’écoutent pas l’opinion.


Le 19 février 2020, neuf personnes trouvaient la mort dans un attentat raciste commis contre un bar à narguilé dans la ville allemande de Hanau. Cet événement tragique a trouvé un écho dans la vie politique française. Dans un entretien à la radio, Rachida Dati, candidate aux élections municipales à Paris, a établi un lien entre l’attentat et la politique migratoire d’Angela Merkel (accueil d’un million de migrants).

De nombreuses voix se sont aussitôt élevées pour dire que Rachida Dati avait « dérapé », reprenant le fameux terme employé et répété ad nauseam pour disqualifier les propos de ceux qui s’éloignent du politiquement correct.

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Ces réactions moralisatrices font de l’immigration un sujet émotionnel, alors qu’il faudrait traiter ce problème de manière dépassionnée. S’il est possible de « déraper », c’est qu’il existe une route dont on n’aurait pas le droit de sortir. Demandons-nous qui trace cette route.

Ce stress culturel qui menace la cohésion des sociétés occidentales

Il a été reproché à la candidate LR pour la Mairie de Paris de faire un parallèle inexact ou douteux, puisque les victimes de l’attentat étaient des Kurdes, installés depuis longtemps en Allemagne et n’ayant donc aucun rapport avec les migrants accueillis depuis 2015.

Ce n’est pas faux. Mais pourtant, Rachida Dati a tout à fait raison sur le fond. Objectivement, l’arrivée massive de nouveaux migrants crée un « stress culturel » qui touche toutes les communautés et déstabilise la société dans son ensemble. L’exemple type de ce principe est le Liban des années 70, où l’arrivée des réfugiés palestiniens fit voler en éclat le fragile équilibre entre les différentes communautés autochtones (chrétiens, sunnites, chiites, druzes…). Le résultat fut une guerre civile qui dura 15 ans et causa 150 000 morts. Et c’est bien à une libanisation de l’Europe que conduit l’accueil massif de migrants.

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Sur notre continent, le stress culturel prend plusieurs formes : violences de la part des migrants, importation sur le sol européen de conflits étrangers (comme le montrent les scènes de guérilla urbaine des manifestants congolais à la Gare de Lyon, le 28 février dernier), tensions inter-communautaires, montée des sentiments intolérants, lesquels menacent de déboucher sur des violences aveugles et indifférenciées. Les Kurdes tués lors du terrible attentat de Hanau ont ainsi été les innocentes victimes de ce contexte ambiant de stress culturel créé par la politique d’Angela Merkel.

L’Allemagne sous tension

Ce stress culturel est tellement élevé qu’il est en train de faire basculer l’Allemagne dans une crise identitaire violente.

De graves et nombreux incidents émaillent l’histoire récente du pays : viols de Cologne au Nouvel An 2016, manifestations violentes du groupe islamophobe et néo-nazi Pegida, attentat d’Ansbach où un migrant syrien djihadiste se fit exploser dans un restaurant, attentat dans un train où un Afghan attaqua les passagers à la hache, persécution des membres de la Communauté Gülen par des fidèles d’Erdogan, affrontements entre Turcs et Kurdes, attentat sur le Marché de Noël de Berlin en décembre 2016 (commise par un migrant tunisien ayant transité par Lampedusa), arrestation d’un couple de djihadistes sur le point de commettre un attentat biologique à la ricine à Cologne, assassinat du préfet pro-migrant Walter Lübcke par des militants d’extrême-droite, agression antisémite d’un jeune homme portant une kippa par deux migrants syriens, attentat contre la synagogue de Halle en octobre 2019… Et enfin, le tout est couronné par la montée en puissance du nouveau parti de droite populiste, révisionniste et anti-migrants AfD. N’en jetez plus. Depuis 2015, des migrants sont à l’origine de 50 meurtres, de plusieurs centaines de viols et de milliers d’agressions.

Montée brutale du populisme

Plus généralement, on constate l’inquiétante progression des mouvements extrémistes partout en Europe. Ce phénomène politique est une conséquence directe de l’immigration. Dans les années 70 chez nous, le Front National était un obscur groupuscule de nostalgiques de l’Algérie française. À l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marie Le Pen n’obtint que 0,75% des voix. Sa percée électorale à partir de 1983 s’explique par l’immigration massive et les craintes qu’elle suscita. C’est l’immigration qui a permis au Front National de représenter aujourd’hui 25% de l’électorat et de paralyser la vie politique française.

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Plus l’arrivée d’immigrés est soudaine et brutale, plus la montée du populisme est brutale.

C’est ce qu’on observe en Allemagne. Il y a donc quelque chose de paradoxal chez ceux qui à la fois fustigent les partis extrémistes et en même temps soutiennent l’immigration. C’est incohérent : c’est l’immigration qui partout nourrit les partis extrémistes et risque un jour de les amener au pouvoir. On ne peut pas à la fois défendre l’immigration de masse et se plaindre du progrès du populisme, puisque le second est la conséquence inévitable de la première.

Dati lucide

La société multiraciale se transforme alors en une société multiraciste. Accueillir davantage de migrants, c’est rendre l’intégration plus difficile.

Rachida Dati a su comprendre cela. Peut-être parce qu’elle-même est issue de l’immigration. Et peut-être aussi parce qu’au cours de sa campagne, elle a rencontré de nombreux électeurs dans les quartiers populaires du nord et de l’est de la capitale où se concentre l’immigration à Paris. Ces électeurs se plaignent de deux choses : l’insécurité endémique qui gangrène leurs quartiers et la présence de migrants qui errent au hasard des rues, contribuant à l’insécurité ambiante (on pense à la Porte de la Chapelle). Les défenseurs de l’immigration de masse donnent des leçons de générosité, mais ils ne vivent pas avec les migrants dont ils prônent l’accueil. Ils imposent cette difficile cohabitation aux plus fragiles de nos concitoyens. Enfin, parmi les migrants, il y a aussi des criminels et même des membres de Daech. Sommes-nous sûrs que nous voulons accepter ce genre de personnes chez nous ?

Curieusement, les défenseurs d’une immigration incontrôlée préfèrent accuser Rachida Dati plutôt que de répondre à cette question, illustrant ainsi la maxime de Chamfort : « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin ». 

L'étrange suicide de l'Europe: Immigration, identité, Islam

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Dérapage

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Le numéro de Zemmour sur Cnews est-il parti pour s’user ou durer?

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Lionel BONAVENTURE / AFP

En programmant l’intellectuel de droite Eric Zemmour tous les soirs à 19 heures, la chaîne Cnews a réussi un pari risqué.


Et si, contre vents et marées, contre le CRAN, le CCIF, les ligues anti-racistes de tout poil, la vague des politiques et l’écume des indignés, c’était la ligne menée par Eric Zemmour – tempérée par Christine Kelly, précédée des excellents chroniqueurs de Face à l’info –  que le public attendait?

La réponse à cette question, c’est Médiamétrie qui la donne. Les censeurs en sont pour leurs frais. Les accros au consensus et les fans de la pensée unique, itou. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Parti du diable Vauvert en 5ème ligne – comme un relégué de grille de départ de F1, après des essais catastrophiques – Eric Zemmour brille désormais chaque soir en tête de tous les canaux d’info de France. Plus de deux millions de téléspectateurs par semaine avec les rediffusions nocturnes (sans les replays), jusqu’à 1,8 % de parts de marché. De quoi faire réfléchir les quelques annonceurs qui avaient déclaré bien vite qu’on ne les y verrait jamais.

Même Jack Lang accepte de se rendre sur le plateau

Par-delà les polémiques stériles, les refus d’obstacle des Villani ou autres Attali, les insultes de la France Insoumise et les signalements au CSA, c’est bien les couleurs politiques variées des invités quotidiens de CNews qui prouvent aussi l’efficacité de ce nouveau rendez-vous, décidément incontournable. Jugez plutôt: Jack Lang lui-même, dernier monument de la mitterrandie – fraîchement ravalé, permanenté pour l’occasion – a accepté de débattre avec le polémiste. En fait de joute, le héros de la Techno Parade a surtout fait la promotion de son dernier ouvrage consacré à la langue arabe et menacé de quitter le plateau lorsque le débat n’aborda plus le thème de sa publication. Malgré ses costards, restés ce soir-là miraculeusement au placard, il n’a pourtant jamais pincé son nez face à celui qui représente à ses yeux le « fanatisme ». Sans doute trop attiré par l’audience. C’est même d’ailleurs saisissant de constater que ce sont les plus fervents des opposants qui se précipitent désormais sur la chaîne et génèrent au passage les plus hauts scores. Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, Julien Dray, créateur de SOS racisme, François Pupponi, ancien maire socialiste de Sarcelles, Mounir Mahjoubi, député LRM, chantre de la macronie, Jean-Christophe Cambadélis ex-bras droit de Strauss-Kahn, Jean-Christophe Lagarde, Président de UDI… Ils n’y succombent pas tous, mais tous en sont frappés.

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On se mordait déjà les doigts à RTL depuis le départ du polémiste. Pas à la rédaction où Zemmour avait toujours été détesté. Et avait même fait l’unanimité contre lui lors de nombreuses motions de défiance. D’où finalement son départ. Mais c’est bien à la direction que Zemmour manquait.

« C’était un pic d’audience à l’antenne et au standard, confie-t-on prudemment en off, on se doutait donc que c’était une connerie de le retirer de l’antenne, même si les journées sont aujourd’hui un peu plus calmes ». Zemmour était une des trouvailles de Christopher Baldelli, le Directeur général de RTL, qui tint la barque de la station pendant dix ans, faisant évoluer la grille, sans jamais la déstabiliser.

Les auditeurs de RTL privés de Zemmour

La matinale de Calvi ronronne désormais sur sa tendance légèrement « baissière » face aux coups de boutoir de France Inter et la remontée très douce d’Europe 1. Et ce n’est pas l’ouverture aux personnalités de la société civile dans l’interview d’Alba Ventura – en voie de Salamésation – qui suffira à faire remonter l’offre matinale. Elle fait certes mieux qu’Elisabeth Martichoux, mais elle n’atteint pas les sommets zemmouriens. Encore une preuve, s’il en était besoin, qu’une ligne éditoriale classique, donc respectable en tout cas aux yeux des rédactions, a plus que jamais besoin d’aspérités.

Est-ce à dire qu’Alain Weill, patron d’Altice, propriétaire de BFM TV, a raté le coche en septembre dernier, lorsqu’il décida finalement de ne pas engager Éric Zemmour ? Pas si simple. D’abord, l’offre de Vincent Bolloré faite à Eric Zemmour était plus intéressante. Ensuite, c’était pour un rendez-vous quotidien, alors que BFM TV ne proposait qu’un simple face-à-face hebdomadaire de quinze minutes avec Alain Duhamel qu’il venait de transférer de RTL. Avec RMC, Brunet, Bourdin, Marschall et Truchot, le groupe estimait déjà ne pas manquer de grandes gueules.

Le consensus ne paie plus

« Les choses ont beaucoup évolué, les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs français ne se contentent plus d’analyses et de consensus mou », juge Frederick Cassegrain, directeur de la publication du magazine Marianne. De la même manière qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, on ne fait donc plus rentrer l’auditoire et les lecteurs surinformés sur les antennes ou les magazines avec de l’eau tiède.

De là à dire que le consensus ne paie plus, il n’y a qu’un pas.

À LCI à qui on avait fait, un temps, la part belle à Zemmour, on voit les choses différemment. Le discours du journaliste diffusé en direct lors de « La convention de la droite » organisée par Marion Maréchal a laissé des traces. De l’avis de tous, sa prestation n’a pas marqué les esprits par sa forme, jugée moyenne. Évidemment, beaucoup plus par la teneur de ses propos. On peut être bon polémiste et orateur moyen. Thierry Thuillier, patron de la chaîne, devrait être cité à comparaître lors du procès de Zemmour annoncé pour le mois de mai prochain. Ça fait désordre. Eric Zemmour est poursuivi pour deux chefs d’inculpation: injures publiques et provocation à la discrimination à la haine, ou à la violence. Il risque un an de prison et 45000 euros d’amende.

Plaire dans la durée

Faire de l’audience n’est pas chose facile. Ce n’est ni David Pujadas, ni Ruth Elkrief qui bataillent quotidiennement en face de lui, à coup d’invités et de polémiques, qui vous diront le contraire. Mais comme dirait Michel Drucker, qui en connaît un rayon sur la longévité, «c’est de plaire dans la durée le plus compliqué ». Même si le spectre du discours zemmourien est assez large, puisqu’il traite finalement de tout, le journaliste reste segmentant. On note d’ailleurs ses récents efforts pour ne plus couper la parole. Et son application à respecter ses contradicteurs. Il a par ailleurs fait la joie de nombreux employeurs. Et pas toujours en y laissant de bons souvenirs. Il n’y a guère que Le Figaro qui lui soit resté fidèle. Et ce n’est pas faute d’avoir dû résister aux sursauts réguliers de la Société des rédacteurs du journal indignée par certains de ses propos. « Si Zemmour veut tenir, voire progresser, il devra ouvrir, inventer, rubriquer, comme dans un vrai show d’access », explique un producteur.

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Mais a-t-il vraiment envie de le faire? C’est d’ailleurs ce qui différencie ses prestations sur CNews de celles de Paris Première dans « Zemmour et Naulleau ». D’un côté, une analyse de l’info, puis un débat assez classique avec un modérateur, de l’autre une véritable émission produite par Pierre-Antoine Capton (l’homme de la quotidienne de France 5 C à vous) avec une animatrice meneuse, des invités et même des humoristes. L’avenir de Zemmour, c’est enfin le succès de ses écrits qui lui donnent une légitimité supplémentaire. Même si son dernier opus a moins bien marché, l’homme est un monument de librairie. 500 000 ex pour Le suicide français. Autour de 200 000 pour Le destin français.

Denis Tillinac lui a conseillé de ne jamais rentrer en politique. Il saura sans doute écouter les mises en garde de ce vieux briscard de la chiraquie, mais se voit-il encore à cette place dans dix ans ? Entre Europe 1 et RTL, il est vrai qu’Alain Duhamel a commenté l’actualité politique pendant cinquante ans.

Contre les César, le style !

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Florence Foresti et Chiara Mastroianni © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22433421_000020

La cérémonie de la semaine dernière n’est que le symptôme d’une décadence générale du goût et des mœurs.


Au-delà des polémiques autour des César, nous assistons à un affaissement des comportements. Après le lâcher-prise de vendredi 28 février plus inquisiteur que salvateur, nous sommes anéantis. Un peu sonnés, à vrai dire, par l’inanité d’un tel spectacle sur le fond comme sur la forme. Notre pays a sombré dans une violence verbale fort minable et une misère esthétique. S’en remettra-t-il ? Il n’était aucunement question de servir une cause mais seulement de « tuer » un ou plusieurs adversaires, les bannir des débats, les exclure du champ de la création, et leur dénuer toute humanité.

Rire carnassier, attaques sur le physique

L’attaque physique, cet ultime rempart a été franchi sous le masque du rire carnassier. Longtemps, nous nous souviendrons de cette hargne béate qui se déversa sans fin, un soir de février. Toutes les digues avaient cédé. A l’élégance et l’allure de jadis, nos vedettes du moment, enfin une partie d’entre elles, ont préféré la calomnie et l’outrage, la gêne et l’indélicatesse, le bafouillement et l’inconséquence, l’irrespect et la désinvolture militante qui salit.

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Une semaine plus tard, ce malaise perdure. Il nous dit quelque chose de notre époque. Nous avons laissé la lumière aux médiocres et aux dissimulateurs, aux idéologues et aux sous-fifres. Nous sommes hélas habitués aux cérémonies désastreuses, immunisés contre le défilé pompeux des pétitionnaires depuis trente ans : nous ne réagissions même plus face aux insultes. Les blagues pas drôles, les textes mal fichus, les chansons stupides, les films poussifs, tous ces poncifs moralisateurs à la bouche et, en point d’orgue, l’avachissement de l’expression orale, un comble pour des comédiens. Nous en avons assez soupé de cette nullité qui se grime en irrévérence.

L’heure du bilan a sonné. L’expérience « américaine » de vendredi dernier, douloureuse pour les oreilles et épuisante pour les yeux, doit nous amener à revoir nos critères d’exigence. Je l’ai dit, il y a quelques jours, il est indispensable d’élever le niveau. Nous avons été trop lâches, trop permissifs. Nous avons manqué de rigueur et aussi de mémoire. Méritons-nous des divertissements aussi indigents ? Nos anciennes idoles nous observent. A quel moment, notre pays a-t-il vrillé ? Comment la laideur a-t-elle pu envahir à ce point tous nos espaces de détente qu’étaient les films mais aussi les romans ? Car, les attitudes observées vendredi dernier, la moquerie et l’inculture satisfaite, ne sont pas seulement réservées au cercle du cinéma.

Où est passé l’esprit français ?

L’abdication est générale. En reniant ce qu’était l’esprit français, c’est-à-dire ce mariage improbable entre la rue et la Cour, la retenue et la flambe, la décence et le charme, l’intelligence naturelle et l’indispensable labeur, nous avons fini par tourner le dos aux vrais créateurs et à toutes les personnalités qui imprégnaient durablement notre imaginaire. Comme François Villon se demandant Mais où sont les neiges d’antan ?, je veux retrouver dans mon poste de télé des artistes qui touchent en plein cœur sans pleurnicher ; je veux lire des écrivains qui fassent danser la phrase ; je veux admirer des sportifs qui inventent une nouvelle façon d’aller au but ; je veux rêver devant des capitaines d’industrie qui inspirent l’envie et non la jalousie ; j’ai soif d’exceptionnel, de brio et de féérique. D’absolu, en somme.

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J’en ai marre des doublures en peau de lapin. Des ânonneurs de parquet et des larbins en service commandé. Notre société actuelle transpire la fadeur et le clonage. L’ampleur n’est pas un crime. L’esprit français a fui les plateaux, les scènes, les arènes, les terrains, les librairies et les hémicycles par excès de sérieux et, maintenant, par peur. C’est notre culture qu’on abat. Cet esprit s’exprime, à mon sens, par le style qui est, à la fois une politesse du corps et de l’esprit. Du talent et de la classe, voilà ce que j’exige simplement des personnes qui ont la prétention de donner leur avis. On en est loin.

Se choisir un référent

Dans tous les domaines, nous souffrons d’une absence de style. Il y a dans l’air un sentiment d’abandon, de terre définitivement brulée, reverrons-nous jamais fleurir cet esprit qui pétillait et qui narguait ? Ce style, aussi instable que notre identité, est pourtant évident à reconnaitre quand il s’exprime dans un texte, une parole ou un acte. On ne voit plus que lui, il rassérène. Ce style se fout éperdument du sexe ou de la couleur de la peau. Il s’impose et nous réjouit. Quel bonheur quand il surgit au détour d’une formule ou d’un regard. Pour que nos vendredis ne nous donnent plus jamais la nausée, poussons tous les censeurs à trouver leur style. Il n’y a pas d’âge pour se choisir un référent.

C’est un tuteur pour la vie. Je leur conseille de passer une heure en compagnie de Christine de Rivoyre, Charles Denner, Dominique Sanda, Nino Ferrer, Jean-Pierre Cassel, Claude Jade, Maurice Ronet, Antoine Blondin, Albert Cossery, Jean-Luc Lagardère ou Philippe Sarde. Et de tenter enfin, l’aventure philarmonique, le sentiment du travail bien fait, l’ironie mordante, la fluidité d’une vanne, ou cette mystérieuse onde nostalgique dont je vous parle si souvent ici, oui cette vague rend meilleur.

Seul le style nous sauvera des griffes de cette société abusive. Travaillons-le ensemble et nous serons tous moins cons.

Rijeka : le « port de la diversité » croate oublie ses Italiens

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rijeka fiume croatie italie annunzio
Rijeka (Croatie). Photo : Borko Vukosav.

La ville croate de Rijeka est la capitale européenne de la culture 2020. Jadis connu sous le nom italien de Fiume, ce « port de la diversité » a changé six fois d’Etat au cours du XXe siècle. Au nom de l’antifascisme, sa mairie postcommuniste cultive une yougo-nostalgie qui exacerbe la guerre mémorielle avec l’Italie voisine. Reportage.


C’est reparti comme en 1919. Ou presque. Le 12 septembre dernier, cent ans après Gabriele D’Annunzio et ses légionnaires, six jeunes Italiens ont hissé le drapeau tricolore des Savoie devant le palais du gouverneur où le poète-soldat avait administré la ville de Fiume. Aujourd’hui rebaptisée Rijeka, la troisième métropole croate goûte peu ce genre de provocation. Croquignolet, l’épisode serait resté une blague de carabin si quatre petits avions de tourisme n’avaient quitté la péninsule italienne pour Rijeka. Deux ont été interdits de vol par les autorités croates tandis que les équipages restants étaient interceptés à l’aéroport et raccompagnés après intervention des affaires étrangères. Signe de la charge émotionnelle qui entoure les relations italo-yougoslaves, la presse croate a accusé ces pieds nickelés d’être des « néofascistes irrédentistes » fomentant une « invasion » de la ville.

Depuis l’occupation mussolinienne (1924-1943), « ici, dans l’esprit populaire, italien signifie fasciste » soupire la présidente de la communauté des Italiens de Fiume, Melita Sciucca. Vue d’Italie, Fiume-Rijeka appartient à la Vénétie julienne, au même titre que les autres bourgades slovènes et croates de la côte (Istrie, Dalmatie) habitées de longue date par des populations italophones. Du temps de l’empire des Habsbourg, Fiume formait un corpus separatum autonome au sein de la Croatie, intégrée au royaume de Hongrie, dont il était le port franc, au même que Trieste côté autrichien.

En pleine présidence croate de l’Union européenne, Rijeka exerce le magistère de capitale européenne de la culture 2020 en tant que « port de la diversité ». Sous des dehors iréniques, ce label ravive la guerre des mémoires qui oppose ce fief rouge à l’Italie voisine.

De Fiume à Rijeka

925 : Fiume est intégrée au royaume de Croatie.

1102 : union avec le royaume de Hongrie.

1466 : les Habsbourg d’Autriche récupèrent Fiume.

1779 : l’impératrice Marie-Thérèse rattache Fiume à la Hongrie en tant que corpus separatum.

1805-1813 : Fiume intègre les provinces napoléoniennes.

1918 : chute de l’empire d’Autriche-Hongrie, Fiume devient frontalière du nouveau royaume de Yougoslavie. Première vague d’exil.

1919-1920 : D’Annunzio investit Fiume avec ses légionnaires anarcho-nationalistes.

1920-1924 : Fiume devient un État libre indépendant non-reconnu par la Société des nations.

1924-1943 : l’Italie fasciste occupe Fiume, l’Istrie et certaines îles dalmates.

8 septembre 1943-3 mai 1945 : l’Italie signe l’armistice, l’Allemagne nazie annexe et rafle Fiume.

1945-1990 : devenue Rijeka, la ville est administrée par la Fédération yougoslave. Exode massif des Italiens.

1991 : Rijeka appartient au nouvel État croate.

Les uns rappellent les exactions des occupants fascistes, puis nazis (1943-1945), les autres défendent le devoir de mémoire des massacres anti-Italiens commis par les partisans de Tito. L’histoire avec sa grande hache n’a pas épargné ce port cosmopolite : au siècle dernier, Rijeka a traversé six États, connu trois grands exodes et autant d’idéologies meurtrières (voir encadré).

Plus que jamais, les victimes des crimes fascistes, nazis et communistes pleurent leurs morts séparément. Sous le patronage de l’Union européenne, acquise à l’après-histoire postnationale, la mairie de Rijeka assume sa nostalgie pro-Tito. Voire son hémiplégie. Ainsi, le jeune premier adjoint Marko Filipović dresse-t-il un bilan globalement positif de la Yougoslavie communiste (1945-1990) : « Grâce à Tito, nous avons été du côté des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. »

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Marko Filipovic. Photo : Daoud Boughezala.

C’est oublier que les partisans communistes ont attendu l’invasion nazie de l’URSS pour se joindre à la résistance, puis s’en approprier le monopole. En guise d’autocritique, l’apparatchik déplore les purges… au sein de la Ligue des communistes. Rijeka 2020 expose d’ailleurs une sélection de photographies de la prison de Goli Otok, l’Alcatraz yougoslave, disséminées dans l’ensemble de la région, souvent au détour d’un petit patelin introuvable. Faut-il y voir malice ? Si j’en crois l’énarque Neven Simac, proche d’Alain Finkielkraut, « dans tous les anciens pays yougoslaves, les cadres communistes n’ont pas été éliminés de la vie publique. La Croatie n’a pas encore affronté son passé. C’est pourquoi les “camarades” osent tout ! »

La municipalité de Rijeka fait même restaurer le yacht de Tito, Galeb, pour le transformer en navire-musée avec restaurant, bar, hôtel et cinéma intégrés. L’image du daddy cool non aligné sur Moscou ou Washington, apôtre de l’autogestion et parrain du tiers-monde pourrait alimenter une affaire juteuse. Pour l’instant, Rijeka n’absorbe qu’une poignée des 20 millions de touristes (20 % du PIB croate !) débarquant chaque année en Croatie.

Avec sa double casquette d’élu municipal et de chef local du parti « social-démocrate » SDP, Filipović se pose en parangon « des valeurs de l’Europe » dans cette « ville ouverte » : pour riposter à « la progression des partis populistes ». Antifascisme, multiethnisme, antipopulisme : les néocommunistes en quête de rédemption cochent toutes les cases.

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Le maire de Rijeka défile déguisé en Madame Tito aux côtés du directeur du carnaval, février 2020. Photo : Denis LOVROVIC / AFP.

Comme dirait Corneille, le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront. Rijeka a la beauté ensorcelante d’une vieille michetonneuse : fardée ici, débraillée là, souvent chaotique, jamais soporifique, elle se donne difficilement au premier venu. Les usines désaffectées tutoient de splendides édifices hongrois aux teints ocre. Sur les collines, d’affreuses barres d’immeubles titistes complètent le paysage. À quelques pas du Korzo, l’artère principale, le Palazzo Modello offre sa façade baroque et une partie de ses murs décrépis à la communauté italienne. Jadis majoritaires, les italophones déclarés représentent à peine 2 % des 130 000 habitants de Rijeka, aujourd’hui divisés entre Croates (83 %), Serbes (7 %), Bosniaques (2 %) et autres minorités.

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Rijeka, février 2020. Photo : Daoud Boughezala.

Dans son bureau de présidente, Melita Sciucca ne cache pas son dépit. La capitale européenne de la culture célèbre indistinctement le métissage et la diversité sans reconnaître aucun droit d’aînesse à ses 3 500 Italiens. De l’organisation d’un colloque sur l’usage de l’italien à Fiume à la commémoration des cent trente-cinq ans du Palazzo Modello, toutes ses propositions ont été balayées. « Je suis déçue et frustrée. Nous sommes traités comme les autres minorités alors que la culture italienne a forgé Fiume. » Symptôme de ce relativisme, le festival Porto Etno mêle les folklores culinaires et musicaux italiens, hongrois, slovaques et bosniaques sans hiérarchie aucune.

Il faut se rendre à l’évidence : Rijeka a perdu son âme italienne. Hors une trentaine de rues de la vieille ville, dont les noms s’affichent en italien et en croate, on peine à trouver des traces d’italianité vivante. C’est bien simple, presque aucun commerçant ne parle italien. Le temps du quadrilinguisme austro-hongrois est décidément révolu : au début du xxe siècle, le moindre petit fonctionnaire se devait de parler italien, croate, allemand et hongrois. Le recensement fiumain de 1911 dénombrait 47 % d’italophones (aux patronymes souvent slaves), 32 % de croatophones, 8 % de slovénophones, 7 % de magyarophones et 5 % de germanophones. Quand l’ethnie ne colle pas forcément avec la langue, les néophytes n’y comprennent goutte.

Dans sa volonté de concilier choux farcis et pizzas, Melita Sciucca se sent parfois la dernière des Mohicans. « 85 % de la population est partie après-guerre », dont la quasi-totalité des italophones effrayés par l’instauration du nouveau régime communiste. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le fleuve (Rijeka en croate, firme en italien) scinde le territoire en deux cités distinctes. À l’ouest, Fiume, italienne et centrale. À l’est, Sušak, la ville croate industrielle. Tito les réunit pour constituer la deuxième ville industrielle de Yougoslavie autour du port et des chantiers navals. Après-guerre, avec sept enfants à nourrir, la grand-mère de Melita n’a guère les moyens d’émigrer. Veuve et apolitique, la modeste ouvrière perd son emploi après avoir volé une livre de pâtes pour nourrir sa progéniture. La famille de Melita est un cas d’école : vingt ans avant la fondation de l’Etat italien, son arrière-grand-père arrive en 1840 de Trieste faire le maçon à Fiume. D’origines turque, hongroise, slovène, autrichienne, italienne, les Sciucca ont en partage l’italien, cette lingua franca adriatique. Tout compte fait, Melita tempère ses critiques : « Mon expérience d’Italienne n’est pas mauvaise. Même pendant le communisme, j’ai suivi l’école italienne, le catéchisme en italien. » Constitutionnellement reconnus comme une minorité nationale, les citoyens croates d’origine italienne disposent d’un réseau d’écoles qui leur permet de passer un baccalauréat bilingue. La fille de Melita officie sur l’antenne italophone de Radio Rijeka installée en plein Korzo.

Centenaire de l’aventure d’annunzienne oblige, Rijeka 2020 accorde une place prépondérante à un héraut de l’italianité, fût-ce pour le fustiger. Dans l’ancien palais du gouverneur, devenu Musée de l’histoire maritime, l’exposition « L’holocauste de D’Annunzio » s’avère aussi passionnante que partisane. Son parti pris ? Comparer Rijeka brisée, martyrisée et humiliée par le condottiere aux différentes femmes qu’il a séduites, consommées, puis éconduites. Le goujat ! C’est avec brio que la commissaire de l’exposition, Tea Perinčić, m’expose sa lecture de l’équipée fiumaine. « D’Annunzio est venu, s’est institué dictateur pendant seize mois et a essayé de prouver que Rijeka était une ville italienne. D’Annunzio et ses compagnons voulaient obtenir une définition pure de l’identité politique et ethnique alors que les gens d’ici sont tous métissés. »

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Tea Perincic, commissaire de l’exposition « L’holocauste de D’Annunzio »

Le nationalisme, c’est donc la guerre. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mythe italien de la victoire mutilée nourrit les appétits irrédentistes de la Botte. Trop subtile pour sombrer dans l’anachronisme, Tea Perinčić se garde bien de projeter sur D’Annunzio l’ombre portée du fascisme. « Dénoncer D’Annunzio comme un fasciste reviendrait à juger un embryon avant la naissance », tant les rapports entre le Vate et Mussolini furent complexes. Ses légionnaires anarcho-nationalistes finirent d’ailleurs aussi bien compagnons de route du Duce qu’antifascistes zélés. Cosmopolite revendiquée, l’historienne distingue la citoyenneté de la nationalité, dans une version postmoderne de l’Empire austro-hongrois. Aussi, les revendications de la minorité italienne l’agacent : « Certes, ils forment la nation constitutive de Rijeka, mais ont d’autres origines que les Italiens d’Italie. Et quel héritage a laissé l’Italie à Rijeka ? Le Palazzo Modello est hongrois ! »

Derrière ses embruns iodés, Rijeka exhale en effet un doux parfum austro-hongrois. Avec ses faux airs de Lech Walesa, Bogdan Siminiati incarne « le représentant type de l’Autriche-Hongrie ». Dans un français parfait, cet inspecteur industriel me dévoile son arbre généalogique. Avec sa mère allemande des Sudètes et son père ingénieur naval d’ascendance vénitienne, ce septuagénaire bonhomme est arrivé à deux ans à Rijeka en provenance de Split. « Ma mère a appris le croate après la Première Guerre mondiale. Chez mon père, on parlait croate et triestin » tout en conspuant Allemagne nazie et Italie fasciste. Aujourd’hui, Siminiati récuse à la fois le nationalisme du principal parti de droite HDZ et la « yougonostalgie » du SDP.

Le 1er février au soir, nous assistons ensemble à la cérémonie d’ouverture de Rijeka 2020. Sur le port, un « opéra industriel » met en scène soudeurs, ballerines vêtues en ouvrières, coups de marteau et foreuses. L’hommage à la classe ouvrière pâtit d’un certain manque de moyens, à l’image du feu d’artifice aussi bref que réussi. Involontairement kitsch et comique, un chœur masculin de hurleurs finlandais éructe des rots sonores inspirés de cris de guerre maoris. Clou du spectacle, l’hymne antifasciste italien Bella Ciao retentit. Des dizaines de joyeux drilles déguisés dansent une farandole carnavalesque aux influences vénitiennes, qui s’autorise encore les « blackfaces ». L’amateurisme a ses charmes, parfois insoupçonnés, telle cette chorale d’enfants organisée la veille dans un marché couvert fleurant bon le poisson frais.

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Cérémonie d’ouverture de Rijeka 2020, février 2020. Photo : EPK. Domagoj Kunić

Agacé par notre relégation hors de l’espace VIP, Bogdan me conte son histoire familiale. De 1918 à 1991, les tempêtes du xxe siècle ont scellé le destin des siens. Une première grande déflagration survient à l’explosion de l’Autriche-Hongrie. Dès la fin 1918, « les Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes, Roumains et Hongrois avaient anticipé la disparition de l’État austro-hongrois et plié bagage pour revenir au pays. C’était “chacun chez soi”. » Autour de l’académie de marine et du tissu industriel portuaire, tout un monde disparaît. L’aventure d’annunzienne passée, un coup d’État fasciste rattache Fiume à la péninsule. Une frontière, aujourd’hui marquée d’un trait rouge, et un mur séparent Fiume de Sušak. Cette dernière appartient au royaume yougoslave des Serbes, Croates et Slovènes. « Chaque jour, ma belle-mère serbe qui habitait Fiume franchissait la frontière à pied pour aller à l’école en Yougoslavie. Jusqu’ici, le croato-serbe n’était parlé qu’à la maison. Il a fallu apprendre la langue, engager des instituteurs serbes », se souvient Bogdan. Sous l’occupation italienne, son père sabote méthodiquement la production navale. Avec la déportation de dizaines de milliers d’opposants slaves dans le camp de l’île de Rab, les milliers de morts de famine, femmes et enfants compris, le régime mussolinien inflige une punition collective aux populations civiles sous son joug. Allié à Rome, le régime oustachi pronazi connu sous le nom d’État indépendant de Croatie n’administre pas Fiume.

Mais le pire arrive le 8 septembre 1943, après que l’Italie a signé l’armistice : la Wehrmacht prend le contrôle de la région. Les parents de Bodgan entrent dans la Résistance jusqu’à la libération par les partisans de Tito. Mais un intellectuel bourgeois, non communiste de surcroît, s’attire rapidement les foudres du nouveau régime communiste. En 1946, Siminiati passe six mois dans un camp de rééducation marxiste au Monténégro. Deux ans plus tard, il débarque à Rijeka avec femme et enfant. « Mon père avait l’embarras du choix en 47-48 pour trouver un appartement, car tous les Italiens étaient partis. » Serbes, Slovènes, Bosniaques affluent dans cette petite Yougoslavie croate. Si bien qu’« en 1952, sur les 31 élèves de ma classe, un seul était né à Rijeka. » Quarante-cinq ans durant, l’entité croate fédérée dans la République de Yougoslavie subit l’ascendant serbe, le slovéno-croate Tito ayant hérité de son instruction austro-hongroise la conviction que tout empire bien tenu s’appuie sur une nation dominante. Jusqu’au divorce. Dès le printemps croate de 1971, la direction communiste de Zagreb réclame le respect de sa souveraineté à Belgrade. Raflée et écrasée, la nomenklatura croate plie l’échine. « Les dirigeants yougoslaves ont alors commencé à organiser la disposition des armes pour préparer la future guerre. Puis en 1988, une loi a contraint les usines, villes et civils à rendre les armes que possédaient jusqu’alors les unités de défense territoriale. En 1990, les Croates ont donc vidé les derniers dépôts d’armes pour s’armer. »

Une fois l’indépendance croate proclamée, Rijeka échappe miraculeusement aux bombardements. À l’automne 1991, la flotte yougoslave mouille au large de la ville, adressant un ultimatum au maire pour lui intimer de chasser les indépendantistes croates. Avec un art achevé de la diplomatie, l’élu négocie un pacte de non-agression mutuelle avec l’officier slovène aux commandes des troupes yougoslaves. « L’officier a ordonné à ses soldats de rester dans les baraquements, ayant obtenu la garantie qu’ils ne seraient pas attaqués par la population croate. Dès le début de la guerre, les Croates de l’armée yougoslave se sont enfuis de peur de devoir combattre contre leurs frères. À Rijeka, il suffisait d’escalader le mur de la garnison », se remémore Bogdan. La fin de la guerre venue, les Serbes sont limogés de la police croate. Beaucoup d’autres regagnent leur mère patrie. Certains restés à Rijeka éprouvent un certain ressentiment, attribuant parfois leur échec social à leur origine. Le port de la diversité offre pourtant des ressources aux plus ambitieux des Serbes, tel l’adjoint Filipović.

Retour en Italie. 70 kilomètres, soit la distance Paris-Dreux, séparent Rijeka de Trieste. Changement d’atmosphère. La marmoréenne Trieste contraste avec l’industrielle Rijeka, trop dépenaillée pour lui faire de l’ombre. Sur le front de la mémoire, l’heure est au ressassement du passé sur chacune des rives de l’Adriatique. Côté italien, une nouvelle historiographie nationaliste cède à la mode victimaire. D’alliée de l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste s’invite ainsi à la table des victimes par la grâce d’un coupable appelé Tito. Depuis quelques années, tout le ban et l’arrière-ban de la droite transalpine, Matteo Salvini en tête, se presse au mémorial de Basovizza le 10 février, jour du souvenir des foibe. Ces cavités karstiques ont servi de fosse commune aux victimes italiennes des crimes de guerre titistes. Longtemps niées ou relativisées par le marxisme universitaire, ces exactions ayant provoqué entre 3 000 et 4 000 victimes sont aujourd’hui considérées comme une quasi-Shoah anti-italienne. L’an dernier, le vice-président du Parlement européen Antonio Tajani, proche de Silvio Berlusconi, y avait conclu son discours d’une formule irrédentiste : « Vive l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! » Tollé à Ljubljana et Zagreb. Dans la bouche d’un européiste convaincu, cette sortie a de quoi décontenancer : imagine-t-on Michel Barnier invoquer la Sarre avec des accents barrésiens ?

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Hôtel de ville de Trieste. Photo : Daoud Boughezala.

Dans ce climat de surenchère nationaliste, le vademecum publié par l’Institut de la mémoire, à l’initiative de l’historien Raoul Pupo, concentre les critiques des associations de rapatriés de Slovénie et de Croatie. Refusant de parler de nettoyage ethnique dans une région où prévaut la conception française de la nation, Pupo dissèque les deux grandes phases des foibe. Tout d’abord, dès 1943, ouvriers et paysans slaves ont mené des jacqueries contre la bourgeoisie italienne. Ensuite, Tito a organisé l’élimination de toutes les élites italiennes. Sous couvert de lutte contre le fascisme et de « fraternité italo-slave » (sic), les communistes yougoslaves ont choisi « leurs » bons Italiens suivant d’étroits critères : être italien ethnique, non bourgeois et, à partir de 1948, opposé à Moscou. « À la fin, cela ne laissait presque personne ! » commente Pupo. Les mauvais Italiens ont été soit décimés soit exilés vers la péninsule. Paradoxalement, l’Italie fasciste et la Yougoslavie communiste ont suivi des politiques de nationalisation culturelle assez proches l’une de l’autre. D’après Pupo, ces « États pour la nation » voyaient d’un mauvais œil leurs minorités slave ou italienne, instrumentalisant les moyens de l’État pour les comprimer autant que faire se peut. Durant le ventennio mussolinien, si le mariage ou la promotion de citoyens d’origine slave n’avait rien de problématique, l’expression de tout particularisme culturel slave n’était pas tolérée. Aujourd’hui, une proposition de loi du parti postfasciste Fratelli d’Italia vise à pénaliser la négation des foibe au même titre que celle de la Shoah. Quitte à relativiser les crimes du fascisme. Campant sur une ligne de crête, Raoul Pupo rêve d’une histoire adriatique écrite à six mains entre universitaires italiens, slovènes et croates. « Je ne crois pas du tout à une mémoire partagée. La mémoire ne se partage pas, l’histoire si. » Et tant pis si cet honnête homme se fait traiter de traître à Trieste et de fasciste à Rijeka. L’intransigeance est la plus belle preuve d’amour.

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Il est libre, Palmade!

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Sylvie Joly et Pierre Palmade en 2006, Medaille de Chevalier des arts et lettres. © LECOEUVRE PHOTOTHEQUE / Collection ChristopheL

L’humoriste renouvelle avec bonheur l’art du stand-up dans un mélange de poésie et d’absurde, loin des cases où on voudrait l’enfermer.


Le petit théâtre de l’Européen à Paris, place de Clichy, a des allures de refuge par les temps qui courent : Pierre Palmade y joue ses sketches cultes devant un parterre de boomers acquis. Spectacle sans promotion qu’il a décidé de monter sur une impulsion, car l’envie de jouer se faisait pressante. Et il illumine la scène de sa présence lunaire, savant mélange de mime Marceau expressif et de réincarnation de Sylvie Joly, sa figure tutélaire.

L’humoriste sort d’une sale période

Il est vrai que Palmade a davantage occupé l’espace médiatique ces dernières années avec ses frasques amoureuses et sa consommation de substances qu’avec ses performances artistiques. Et il veut tirer un trait : « Maintenant, je voudrais que le nom de Palmade soit associé à humoriste, acteur, auteur, et pas à homosexuel cocaïnomane ».

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De cette période « maudite », on retiendra cependant sa prestation chez Ruquier en avril dernier où il présentait son livre-confession : Dites à mon père que je suis célèbre. Il a apporté sur le plateau sa fraîcheur et sa franchise – à propos de laquelle il déclare : « Je n’ai pas de filtres, c’est comme une maladie, j’ai besoin de tout dire, je confonds les médias avec ma mère ». Sincérité, mais aussi courage, car il y osé dire ne pas se sentir gay, mais homo et a même lâché qu’il aurait préféré être hétérosexuel, sacrilège en ces temps de néo-maccarthysme communautariste. Bien sûr, le lobby LGBT n’a pas tardé à lui envoyer des volées de bois vert. Il a alors compris qu’à l’ère des réseaux sociaux, on ne pouvait plus se permettre d’être sans filtre. Cette sincérité élevée au rang des beaux-arts, au mépris des conventions progressistes, est cependant touchante.

Artiste paradoxal, solaire et angoissé, Palmade a l’éducation bourgeoise qui lui colle à la peau. Elle ne l’a pas détourné des provocations du show-biz, ni de la sexualité ambiguë. Il accepte avec bonheur la comparaison avec Jacques Chazot, dont il a joué le rôle dans le biopic de Diane Kurys sur Sagan : « C’est vrai, j’ai la même complicité avec Véronique Sanson que celle qu’il avait avec Sagan. »

Un comique à l’ancienne

Mais revenons à l’humoriste biberonné aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier et au théâtre de boulevard. Héritage qu’il assume avec une certaine fierté : « J’étais déjà un comique à l’ancienne il y a vingt ans, c’est un genre d’humour que j’ai peut-être modernisé, et il faut faire de la résistance face au stand-up ». Le stand-up, qu’il semble apprécier pour ses grands noms comme Blanche Gardin ou même Jamel Debbouze, est selon lui devenu un genre trop fourre-tout, nourri par YouTube qui génère 25 nouveaux comiques par jour, dont beaucoup n’ont rien à dire. C’est un peu l’art contemporain du rire. « Il faut distinguer un humoriste d’un déconneur », conclut-il.

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L’auteur va donc prendre le pas sur le comédien, La Troupe à Palmade se reforme, avec une foultitude de noms prestigieux, d’Isabelle Nanty à Muriel Robin. À partir de fin avril, cette troupe oubliée du public va égrainer sur scène de petites saynètes absurdes et poétiques. Car la poésie, il dit l’avoir toujours eu en lui : « Aujourd’hui, j’ai envie de parler à une chaise, de cultiver mes non-dits et mes silences ». Il relance également, pour une émission qui sera diffusée sur M6, « Le Grand Restaurant » au titre délicieusement vintage, qui fait référence à un film avec Louis de Funès et Bourvil. Soutenu par l’humour exigeant de François Rollin, il y campe un directeur de restaurant qui virevolte de table en table, où des couples interprétés par des comédiens prestigieux devisent sur l’amour, la mort, la vie. Ce défi l’angoisse et fait passer une ombre dans ses yeux limpides.