À rebours d’un Paris ripoliné, quand le quartier des Gobelins empestait l’odeur des tanneries


Joris-Karl Huysmans est une valeur sûre. En rétrospective ou en porte-clés, on monte des opérations commerciales sur son nom depuis plus d’un an. On l’expose, on débat, on le replace dans l’histoire littéraire, on s’interroge sur sa conversion au catholicisme, on le jauge, on « colloque », mais le lit-on pour autant ? Les modes ne font qu’effleurer les œuvres. L’art-spectacle se visite comme les musées, une canette à la main, un œil sur les enfants qui se battent dans les allées du Louvre et l’esprit déjà ailleurs. Le touriste a un agenda plus chargé qu’un ministre en campagne municipale. Les tour-opérateurs tiennent le chrono.

Huysmans nous délivre une leçon d’histoire, d’anatomie urbaine et de littérature

Il faut voir encore Montmartre, les Châteaux de la Loire et, avec un peu de chance, s’il reste quelques minutes, le Canal du Midi ou la Dune du Pilat. Il y a quelques mois, c’était Péguy qui accaparait les milieux culturels, toujours à la recherche d’un anniversaire, d’une commémoration, d’un élément de langage pour capter le portefeuille du visiteur. Par commodité, l’écrivain mort se retrouve au milieu de toutes les attentions. Le vivant a quelque chose de dégoûtant, jamais content, vindicatif et pas coopératif pour un sou. Lorsque l’auteur entre dans le domaine public, c’est toute la machine culturelle qui reprend vie. Elle peut travailler dorénavant sans tutelle. A l’automne prochain, quel artiste aura droit à un embaumement institutionnel ?

Disparition des ouvriers parisiens

Je mise sur Paul-Jean Toulet, mort en 1920. Certains éditeurs mieux inspirés s’éloignent de ces avenues rectilignes, celles de l’hommage factice et télécommandé en publiant des livres disparus. L’Esprit du Temps, maison girondine de qualité, ressort un curieux ouvrage intitulé La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin, « paru sous cette forme, pour la première fois en 1901, à La société de propagation des livres d’art à 695 exemplaires numérotés ». Le texte de Huysmans (1848-1907) était illustré par des eaux-fortes et des gravures sur bois de Louis Auguste Lepère. Le petit éditeur de Bègles nous restitue cette édition dans une version originelle. Préparez vos mouchoirs car ce voyage fascinant dans une capitale industrielle a des relents de misère, de chaux et de peausseries abandonnées. Cette odeur de boyaux, de cuves pestilentielles et de bains fumants pique les yeux et ronge l’âme. Ce monde à jamais englouti, la disparition des ouvriers au cœur de la ville, est à peine imaginable.

Aujourd’hui, ce quartier bon chic bon genre au sud de Paris a conservé bien peu de traces de ce passé laborieux. On peut seulement apercevoir quelques écussons sur le pavé qui indiquent la présence, sous terre, de la Bièvre recouverte totalement en 1912. Huysmans traque cet affluent de la Seine, « symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes », écrit-il. Avec son don du portrait au couteau, la vérité s’exhale sans fard, il nous questionne même : « La Bièvre n’est-elle pas aussi l’emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chutes en chutes, par s’interner dans l’inavouable boue d’un fructueux commerce ? ». Le vieux Paris revit, au fil de ces pages et particulièrement ce morceau de la rive gauche, à cheval entre le XIIIème et le Vème arrondissement. Huysmans nous délivre une leçon d’histoire, d’anatomie urbaine et de littérature au plus près des éléments. Chez ce guide touristique intransigeant, la mouise colle aux basques du lecteur, la respiration devient difficile à mesure que le texte progresse.

Le Paris des pauvres

Puis, il nous fait pénétrer dans la manufacture nationale des Gobelins : « Au sortir de l’avenue bruyante des Gobelins, il semble que l’on tombe dans un quartier muet de province morte ; et, forcément, ces larges et mornes maisons vous suscitent l’image du roi Louis XIV, car la plupart d’entre elles ont gardé l’allure solennelle et pimbêche de son temps ». Il termine cette exploration intra-muros du côté de la paroisse de Saint-Séverin, sur les pas du Moyen-Âge. Huysmans fustige alors les changements d’habitat et « ce fameux progrès dont tant de jobards nous rabattent les oreilles, depuis des ans ! » A plus d’un siècle d’écart, sa vision de la pauvreté résonne dans notre quotidien : « Quant aux pauvres, c’est autre chose : l’on est en train de détruire leurs derniers refuges. Jadis, ils pourrissaient dans les casemates en pierre des vieux bouges ; dorénavant, ils crèveront dans les greniers de zinc des maisons neuves […] Dans le quartier Saint-Séverin, plus qu’ailleurs peut -être, cette vérité s’affirme ».

La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin de Joris-Karl Huysmans – L’Esprit du Temps

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