En programmant l’intellectuel de droite Eric Zemmour tous les soirs à 19 heures, la chaîne Cnews a réussi un pari risqué.


Et si, contre vents et marées, contre le CRAN, le CCIF, les ligues anti-racistes de tout poil, la vague des politiques et l’écume des indignés, c’était la ligne menée par Eric Zemmour – tempérée par Christine Kelly, précédée des excellents chroniqueurs de Face à l’info –  que le public attendait?

La réponse à cette question, c’est Médiamétrie qui la donne. Les censeurs en sont pour leurs frais. Les accros au consensus et les fans de la pensée unique, itou. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Parti du diable Vauvert en 5ème ligne – comme un relégué de grille de départ de F1, après des essais catastrophiques – Eric Zemmour brille désormais chaque soir en tête de tous les canaux d’info de France. Plus de deux millions de téléspectateurs par semaine avec les rediffusions nocturnes (sans les replays), jusqu’à 1,8 % de parts de marché. De quoi faire réfléchir les quelques annonceurs qui avaient déclaré bien vite qu’on ne les y verrait jamais.

Même Jack Lang accepte de se rendre sur le plateau

Par-delà les polémiques stériles, les refus d’obstacle des Villani ou autres Attali, les insultes de la France Insoumise et les signalements au CSA, c’est bien les couleurs politiques variées des invités quotidiens de CNews qui prouvent aussi l’efficacité de ce nouveau rendez-vous, décidément incontournable. Jugez plutôt: Jack Lang lui-même, dernier monument de la mitterrandie – fraîchement ravalé, permanenté pour l’occasion – a accepté de débattre avec le polémiste. En fait de joute, le héros de la Techno Parade a surtout fait la promotion de son dernier ouvrage consacré à la langue arabe et menacé de quitter le plateau lorsque le débat n’aborda plus le thème de sa publication. Malgré ses costards, restés ce soir-là miraculeusement au placard, il n’a pourtant jamais pincé son nez face à celui qui représente à ses yeux le « fanatisme ». Sans doute trop attiré par l’audience. C’est même d’ailleurs saisissant de constater que ce sont les plus fervents des opposants qui se précipitent désormais sur la chaîne et génèrent au passage les plus hauts scores. Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, Julien Dray, créateur de SOS racisme, François Pupponi, ancien maire socialiste de Sarcelles, Mounir Mahjoubi, député LRM, chantre de la macronie, Jean-Christophe Cambadélis ex-bras droit de Strauss-Kahn, Jean-Christophe Lagarde, Président de UDI… Ils n’y succombent pas tous, mais tous en sont frappés.

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On se mordait déjà les doigts à RTL depuis le départ du polémiste. Pas à la rédaction où Zemmour avait toujours été détesté. Et avait même fait l’unanimité contre lui lors de nombreuses motions de défiance. D’où finalement son départ. Mais c’est bien à la direction que Zemmour manquait.

« C’était un pic d’audience à l’antenne et au standard, confie-t-on prudemment en off, on se doutait donc que c’était une connerie de le retirer de l’antenne, même si les journées sont aujourd’hui un peu plus calmes ». Zemmour était une des trouvailles de Christopher Baldelli, le Directeur général de RTL, qui tint la barque de la station pendant dix ans, faisant évoluer la grille, sans jamais la déstabiliser.

Les auditeurs de RTL privés de Zemmour

La matinale de Calvi ronronne désormais sur sa tendance légèrement « baissière » face aux coups de boutoir de France Inter et la remontée très douce d’Europe 1. Et ce n’est pas l’ouverture aux personnalités de la société civile dans l’interview d’Alba Ventura – en voie de Salamésation – qui suffira à faire remonter l’offre matinale. Elle fait certes mieux qu’Elisabeth Martichoux, mais elle n’atteint pas les sommets zemmouriens. Encore une preuve, s’il en était besoin, qu’une ligne éditoriale classique, donc respectable en tout cas aux yeux des rédactions, a plus que jamais besoin d’aspérités.

Est-ce à dire qu’Alain Weill, patron d’Altice, propriétaire de BFM TV, a raté le coche en septembre dernier, lorsqu’il décida finalement de ne pas engager Éric Zemmour ? Pas si simple. D’abord, l’offre de Vincent Bolloré faite à Eric Zemmour était plus intéressante. Ensuite, c’était pour un rendez-vous quotidien, alors que BFM TV ne proposait qu’un simple face-à-face hebdomadaire de quinze minutes avec Alain Duhamel qu’il venait de transférer de RTL. Avec RMC, Brunet, Bourdin, Marschall et Truchot, le groupe estimait déjà ne pas manquer de grandes gueules.

Le consensus ne paie plus

« Les choses ont beaucoup évolué, les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs français ne se contentent plus d’analyses et de consensus mou », juge Frederick Cassegrain, directeur de la publication du magazine Marianne. De la même manière qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre, on ne fait donc plus rentrer l’auditoire et les lecteurs surinformés sur les antennes ou les magazines avec de l’eau tiède.

De là à dire que le consensus ne paie plus, il n’y a qu’un pas.

À LCI à qui on avait fait, un temps, la part belle à Zemmour, on voit les choses différemment. Le discours du journaliste diffusé en direct lors de « La convention de la droite » organisée par Marion Maréchal a laissé des traces. De l’avis de tous, sa prestation n’a pas marqué les esprits par sa forme, jugée moyenne. Évidemment, beaucoup plus par la teneur de ses propos. On peut être bon polémiste et orateur moyen. Thierry Thuillier, patron de la chaîne, devrait être cité à comparaître lors du procès de Zemmour annoncé pour le mois de mai prochain. Ça fait désordre. Eric Zemmour est poursuivi pour deux chefs d’inculpation: injures publiques et provocation à la discrimination à la haine, ou à la violence. Il risque un an de prison et 45000 euros d’amende.

Plaire dans la durée

Faire de l’audience n’est pas chose facile. Ce n’est ni David Pujadas, ni Ruth Elkrief qui bataillent quotidiennement en face de lui, à coup d’invités et de polémiques, qui vous diront le contraire. Mais comme dirait Michel Drucker, qui en connaît un rayon sur la longévité, «c’est de plaire dans la durée le plus compliqué ». Même si le spectre du discours zemmourien est assez large, puisqu’il traite finalement de tout, le journaliste reste segmentant. On note d’ailleurs ses récents efforts pour ne plus couper la parole. Et son application à respecter ses contradicteurs. Il a par ailleurs fait la joie de nombreux employeurs. Et pas toujours en y laissant de bons souvenirs. Il n’y a guère que Le Figaro qui lui soit resté fidèle. Et ce n’est pas faute d’avoir dû résister aux sursauts réguliers de la Société des rédacteurs du journal indignée par certains de ses propos. « Si Zemmour veut tenir, voire progresser, il devra ouvrir, inventer, rubriquer, comme dans un vrai show d’access », explique un producteur.

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Mais a-t-il vraiment envie de le faire? C’est d’ailleurs ce qui différencie ses prestations sur CNews de celles de Paris Première dans « Zemmour et Naulleau ». D’un côté, une analyse de l’info, puis un débat assez classique avec un modérateur, de l’autre une véritable émission produite par Pierre-Antoine Capton (l’homme de la quotidienne de France 5 C à vous) avec une animatrice meneuse, des invités et même des humoristes. L’avenir de Zemmour, c’est enfin le succès de ses écrits qui lui donnent une légitimité supplémentaire. Même si son dernier opus a moins bien marché, l’homme est un monument de librairie. 500 000 ex pour Le suicide français. Autour de 200 000 pour Le destin français.

Denis Tillinac lui a conseillé de ne jamais rentrer en politique. Il saura sans doute écouter les mises en garde de ce vieux briscard de la chiraquie, mais se voit-il encore à cette place dans dix ans ? Entre Europe 1 et RTL, il est vrai qu’Alain Duhamel a commenté l’actualité politique pendant cinquante ans.

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