La cérémonie de la semaine dernière n’est que le symptôme d’une décadence générale du goût et des mœurs.


Au-delà des polémiques autour des César, nous assistons à un affaissement des comportements. Après le lâcher-prise de vendredi 28 février plus inquisiteur que salvateur, nous sommes anéantis. Un peu sonnés, à vrai dire, par l’inanité d’un tel spectacle sur le fond comme sur la forme. Notre pays a sombré dans une violence verbale fort minable et une misère esthétique. S’en remettra-t-il ? Il n’était aucunement question de servir une cause mais seulement de « tuer » un ou plusieurs adversaires, les bannir des débats, les exclure du champ de la création, et leur dénuer toute humanité.

Rire carnassier, attaques sur le physique

L’attaque physique, cet ultime rempart a été franchi sous le masque du rire carnassier. Longtemps, nous nous souviendrons de cette hargne béate qui se déversa sans fin, un soir de février. Toutes les digues avaient cédé. A l’élégance et l’allure de jadis, nos vedettes du moment, enfin une partie d’entre elles, ont préféré la calomnie et l’outrage, la gêne et l’indélicatesse, le bafouillement et l’inconséquence, l’irrespect et la désinvolture militante qui salit.

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Une semaine plus tard, ce malaise perdure. Il nous dit quelque chose de notre époque. Nous avons laissé la lumière aux médiocres et aux dissimulateurs, aux idéologues et aux sous-fifres. Nous sommes hélas habitués aux cérémonies désastreuses, immunisés contre le défilé pompeux des pétitionnaires depuis trente ans : nous ne réagissions même plus face aux insultes. Les blagues pas drôles, les textes mal fichus, les chansons stupides, les films poussifs, tous ces poncifs moralisateurs à la bouche et, en point d’orgue, l’avachissement de l’expression orale, un comble pour des comédiens. Nous en avons assez soupé de cette nullité qui se grime en irrévérence.

L’heure du bilan a sonné. L’expérience « américaine » de vendredi dernier, douloureuse pour les oreilles et épuisante pour les yeux, doit nous amener à revoir nos critères d’exigence. Je l’ai dit, il y a quelques jours, il est indispensable d’élever le niveau. Nous avons été trop lâches, trop permissifs. Nous avons manqué de rigueur et aussi de mémoire. Méritons-nous des divertissements aussi indigents ? Nos anciennes idoles nous observent. A quel moment, notre pays a-t-il vrillé ? Comment la laideur a-t-elle pu envahir à ce point tous nos espaces de détente qu’étaient les films mais aussi les romans ? Car, les attitudes observées vendredi dernier, la moquerie et l’inculture satisfaite, ne sont pas seulement réservées au cercle du cinéma.

Où est passé l’esprit français ?

L’abdication est générale. En reniant ce qu’était l’esprit français, c’est-à-dire ce mariage improbable entre la rue et la Cour, la retenue et la flambe, la décence et le charme, l’intelligence naturelle et l’indispensable labeur, nous avons fini par tourner le dos aux vrais créateurs et à toutes les personnalités qui imprégnaient durablement notre imaginaire. Comme François Villon se demandant Mais où sont les neiges d’antan ?, je veux retrouver dans mon poste de télé des artistes qui touchent en plein cœur sans pleurnicher ; je veux lire des écrivains qui fassent danser la phrase ; je veux admirer des sportifs qui inventent une nouvelle façon d’aller au but ; je veux rêver devant des capitaines d’industrie qui inspirent l’envie et non la jalousie ; j’ai soif d’exceptionnel, de brio et de féérique. D’absolu, en somme.

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J’en ai marre des doublures en peau de lapin. Des ânonneurs de parquet et des larbins en service commandé. Notre société actuelle transpire la fadeur et le clonage. L’ampleur n’est pas un crime. L’esprit français a fui les plateaux, les scènes, les arènes, les terrains, les librairies et les hémicycles par excès de sérieux et, maintenant, par peur. C’est notre culture qu’on abat. Cet esprit s’exprime, à mon sens, par le style qui est, à la fois une politesse du corps et de l’esprit. Du talent et de la classe, voilà ce que j’exige simplement des personnes qui ont la prétention de donner leur avis. On en est loin.

Se choisir un référent

Dans tous les domaines, nous souffrons d’une absence de style. Il y a dans l’air un sentiment d’abandon, de terre définitivement brulée, reverrons-nous jamais fleurir cet esprit qui pétillait et qui narguait ? Ce style, aussi instable que notre identité, est pourtant évident à reconnaitre quand il s’exprime dans un texte, une parole ou un acte. On ne voit plus que lui, il rassérène. Ce style se fout éperdument du sexe ou de la couleur de la peau. Il s’impose et nous réjouit. Quel bonheur quand il surgit au détour d’une formule ou d’un regard. Pour que nos vendredis ne nous donnent plus jamais la nausée, poussons tous les censeurs à trouver leur style. Il n’y a pas d’âge pour se choisir un référent.

C’est un tuteur pour la vie. Je leur conseille de passer une heure en compagnie de Christine de Rivoyre, Charles Denner, Dominique Sanda, Nino Ferrer, Jean-Pierre Cassel, Claude Jade, Maurice Ronet, Antoine Blondin, Albert Cossery, Jean-Luc Lagardère ou Philippe Sarde. Et de tenter enfin, l’aventure philarmonique, le sentiment du travail bien fait, l’ironie mordante, la fluidité d’une vanne, ou cette mystérieuse onde nostalgique dont je vous parle si souvent ici, oui cette vague rend meilleur.

Seul le style nous sauvera des griffes de cette société abusive. Travaillons-le ensemble et nous serons tous moins cons.

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