En France, la psychose se répand à toute vitesse sur l’application de messagerie affectionnée par les parents d’écoliers.


“Intrusions permanentes, médisances sur l’école, mises en cause de certains enfants… Ces parents que WhatsApp rend fous” s’alarme le Figaro sous la plume de Marie-Estelle Pech, le 7 février dernier. C’était bien avant que le terme “coronavirus” ne nous parvienne aux oreilles. 

Deux milliards de personnes échangent sur Whatsapp

Dans l’enquête de ma consœur, on apprenait que dans de nombreuses écoles primaires, les parents d’élèves ont pris l’habitude de communiquer entre eux en créant des groupes dédiés sur la messagerie utilisée par 2 milliards de Terriens. “Il suffit de poster un message [concernant la vie scolaire NDLR] et les parents – surtout les mères – répondent dans la minute.” Génial!

Le phénomène crée un certain nombre de problèmes, totalement ignorés par l’Education nationale. Un “climat de tensions” autour des devoirs ou des contrôles, est entretenu par certains parents “dont l’angoisse se propage sur tous”… Des appréciations sont prononcées sur telle enseignante sur le mode “Est-elle bien sérieuse ? Donne-t-elle suffisamment de devoirs?” Enfin, les interventions dans les brouilles de cour de récré prolifèrent. Dans le 17eme arrondissement, certains parents se seraient carrément ligués contre la famille d’un enfant trisomique, coupable de “tirer leurs enfants vers le bas”.

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Si ce phénomène dévoile une image peu flatteuse de la nature humaine – et en particulier de la fibre maternelle tant louée – , il n’est pas complètement nouveau. Des commérages de sortie d’école, cela a toujours existé.

Panique dans le 9-4

Sauf que, sans le secours de la technologie, les effets de meute et de rumeurs restaient tout de même circonscrits. Mon amie Flora me narre les mésaventures d’une petite écolière aux traits asiatiques, scolarisée dans la même école que sa fille, dans un quartier plutôt privilégié du Val-de-Marne.

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Elle me montre les messages échangés sur le groupe Whatsapp de la classe. Les (très) nombreux parents connectés posent d’abord des questions passablement innocentes : 

– “J’ai découvert ce matin dans ma société que les personnes revenant de certaines destinations – région de Lombardie et Vénétie, en Italie, mais il y avait aussi la Chine, Singapour, Hong Kong, ou la Corée du Sud – sont en quarantaine chez eux. Je me demandais quelle était la position de l’école ?” demande une première mère. 

– “Tout ce que je peux vous dire, c’est que les voyages scolaires sont maintenus pour l’instant (sauf pour Milan et Venise). Car aucun risque pour les autres régions d’Italie selon la DAREL. En ce qui concerne les retours, je ne sais vraiment pas…” 

– « Si les parents sont en quarantaine, les enfants le seront automatiquement. Ou peut-être que je me trompe. Il y a un affichage, les parents sont censés prévenir l’école. C’est les informations de l’école que j’ai appelée et du ministère, alors maintenant on se calme ! » 

On sent vite l’inquiétude monter.

– “Mais-est ce que les enfants venant de Chine (qui ont été en vacances en février) peuvent fréquenter l’école ?”

– “Comment savoir qui a été dans les pays infectés ? Les maîtresses devraient interroger les élèves, pour être sûr”.

Un père intervient :

– « Juste un petit rappel à tous concernant la façon de tousser. Il est préférable de tousser en mettant l’intérieur du coude face à la bouche plutôt que de tousser dans nos mains. J’ai remarqué que beaucoup d’adultes toussaient dans leur main… »

Le tsunami de la rumeur

Une autre mère : “Apparemment une fillette de l’école et son père étaient en Corée du Sud. À voir si elle fréquente l’école depuis hier. Je vais me renseigner…”

C’est la panique dans le groupe. “Un tsunami pire qu’en Asie” observe mon amie, un peu glacée. 

– « J’appelle l’école. »

– « Mieux vaut prévenir que guérir, vous avez raison. »

– « Merci, espérons que cet enfant n’est pas porteur du virus. Si c’est le cas, il faudra aussi se poser la question des parents qui sont allés le chercher en Corée »

– « Et de tous les passagers du vol… »

– « L’enfant venant de Corée du Sud a été mis en quarantaine. Information de la directrice. Source sûre !! »

– « Il faut en parler avec la directrice, les parents ne sont peut-être pas courant de la conduite à suivre!!! »

– « Et concrètement on fait quoi ? » 

– « Ce serait bien de poser la question directement à la directrice, afin d’éviter tout vent de panique et pour éviter les dérapages envers quiconque »

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Finalement, un message tardif calme l’essaim de papas-mamans connectés : 

“Bonjour c’est le papa qui a été en Corée du Sud pour chercher ma fille. Je vous informe que nous sommes arrivés en France le 24 février et on est mis en quarantaine depuis hier. Elle est très en forme et pas de syndrome particulier. (…) Je vois que tout le monde parle de nous sur WhatsApp. Je vous demande sincèrement de bien expliquer à vos enfants pour ne pas y avoir de discrimination quand elle retournera à l’école. Surtout pas de critique négative svp. Les enfants peuvent se moquer de ça. Je vous tiendrai informé de la situation. Deux semaines c’est très long”

Croyez-le ou pas, ça suffit à ramener tout le monde à la raison.

– “vous n’avez pas à vous justifier” 

– “prenez soin de vous” 

– Bon courage à vous. 

Finalement, ma confiance dans la nature humaine remonte un peu. En attendant de savoir comment la petite Asiatique sera accueillie à son retour de quarantaine.

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