Le président brésilien combat le confinement, pour plaire à son électorat. Un pari risqué pour le leader populiste. Analyse.


Avec l’aide des églises pentecôtistes et de l’armée (représentée au sein de l’exécutif), depuis janvier 2019, le président brésilien est censé sauver son pays en menant une croisade contre l’establishment, les « élites », les médias et la gauche (au pouvoir pendant 13 ans sous la conduite de Lula). Il ignore les règles du jeu politique et refuse de s’appuyer au sein du Congrès sur une majorité ample de députés et sénateurs. Trop souvent dans le passé, cette base d’appui (nécessaire pour que des lois soient votées) a été conquise en achetant les voix des députés et sénateurs (la gauche de Lula a excellé en la matière). Bolsonaro n’est pas le Président de tous les Brésiliens. Il est le caporal de sa clientèle (30% des électeurs), allergique au système politique en place et très active sur les réseaux sociaux. La troupe est formée de deux bataillons : des milliers de petits patrons, des millions de familles paupérisées. Vivant à la périphérie des mégapoles, souvent exposés à la violence du crime organisé, ces croisés guerroient sur WhatsApp ou Facebook et se retrouvent dans les temples évangéliques. Pour les fidéliser, le chef doit attaquer en permanence les institutions (Congrès, Justice) qui freinent sa mission purificatrice. Il s’en est bien sorti sur les 15 derniers mois. Le nombre de croisés n’a pas faibli. Mobilisés, ils pèsent face à une opposition encore tétanisée par le bilan calamiteux de la gauche.

A lire aussi: Un monde affolé qui bascule dans l’inconnu

L’économie est toujours dans le freezer mais la violence a commencé à reculer. Les militaires restent aux ordres de ce Président transgressif. Jusqu’à la crise du coronavirus, le caporal semblait indéboulonnable. 

Le coronavirus, pas bien méchant comparé au “système”

Fin février, le Covid-19 débarque au Brésil. Bolsonaro n’a alors qu’un seul objectif : maintenir la fidélité des croisés. Ces millions de Brésiliens n’ont jamais bénéficié de services publics (santé, sécurité, éducation) efficaces. Ils vivent dans les quartiers de classes moyennes et les bidonvilles où les services d’urgences sont débordés en temps normaux, où la mise en œuvre de « mesures de distanciation sociale » est improbable. Les plus modestes, encadrées par des pasteurs évangéliques ou trafiquants de drogue, ont un accès limité à l’eau courante. Les familles nombreuses sont entassées dans des baraques de fortune. La prévention des épidémies est difficile. La mortalité est d’abord liée à la violence (57 000 homicides dans le pays en 2018) ou à des pathologies infectieuses récurrentes (754 décès suite à la dengue l’an dernier) qui n’ont jamais inquiété outre mesure les élus et les services publics. 

A lire aussi: Panique en Helvétie

Le caporal reste donc un chef de croisade. Son ennemi n’est pas l’épidémie (une simple grippe, dit-il) mais le « système ». Bolsonaro est entré en guerre contre les élus locaux (gouverneurs des 26 États, maires) qui ont instauré à la mi-mars un dispositif « chinois » (écoles et commerces fermés, confinement à domicile, restriction au transport de marchandises). Il attaque aussi la presse qui amplifierait un climat d’hystérie en annonçant la progression irrésistible (mais difficilement vérifiable) de la pandémie. Le président ignore les diagnostics et recommandations des experts (qui participeraient à une campagne visant à déstabiliser son gouvernement). Contre l’avis unanime de « l’establishment », il exige que la population puisse reprendre une vie normale, que les emplois soient maintenus, que l’approvisionnement soit assuré, que les offices restent autorisés dans les temples et les églises.

Le confinement est catastrophique pour les électeurs de Bolsonaro

Leader clientéliste et cynique, Bolsonaro joue à la roulette russe. Il sait que sa base sociale est cruellement touchée par les mesures de confinement. Le soutien financier fourni par l’État est limité et n’atteindra pas les plus pauvres. Il n’atténuera pas la casse sociale (les licenciements de masse ont commencé) liée à la récession et aux mesures de confinement. Trop rigoureuses, celles-ci asphyxient instantanément les petites entreprises (72% de l’emploi) et l’économie informelle qui fait vivre 4 actifs sur 10. Vendeurs de rue, salariés non déclarés, artisans ne peuvent plus se déplacer. Avec l’arrêt brutal de l’activité, des millions de Brésiliens sans épargne sont privées de revenu.  Restrictions à la circulation et fermetures d’entreprises induisent rapidement une raréfaction de produits essentiels sur les points de vente encore ouverts. Dans les familles les plus défavorisées, chez les petits patrons, les bénéfices du confinement peuvent sembler hypothétiques ou lointains. Leur coût est très palpable, élevé et immédiat. 

A lire aussi: Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

Bolsonaro parie que ce décalage chronologique jouera en sa faveur et que la progression de l’épidémie sera contenue. Officiellement, de 3000 cas identifiés fin mars (60 décès), on pourrait passer à 200 000 cas début avril (avec 5500 morts). Le virus se propage. Sa pénétration sur les régions où vivent les croisés reste difficile à évaluer. Le suivi sanitaire est aléatoire. Les habitants souffrent souvent simultanément de multiples pathologies. Le président croit que la paupérisation brutale, le manque de vivres et de remèdes apparaîtront bien avant la prise de conscience du risque de contamination et la course vers les services d’urgence. En cherchant à « sauver l’économie », il s’aligne sur le sentiment immédiat de sa clientèle. Il soutient que le confinement à la chinoise imposé par des « élites indifférentes » est un expédient plus nocif que le virus qu’il doit combattre. Le pari du caporal est très risqué. Il suffit que la pandémie fasse rapidement des victimes en nombre dans les banlieues pour que la peur de la contamination devienne plus importante que la survie économique. 

Le caporal Bolsonaro croit que sa troupe sera d’abord touchée par le dénuement, les pénuries, la faim. Le virus frappera quelques croisés ensuite mais ne sera qu’un mal de plus, difficile à discerner. S’il gagne son pari et parvient à assouplir la discipline chinoise imposée sur plusieurs régions, Bolsonaro pourra poursuivre sa mission. Celle-ci peut aussi être interrompue dans un proche avenir. Selon les experts compétents, le Brésil va devenir un des foyers principaux de la pandémie. Les prévisions officielles actuelles seront dépassées. La multiplication des cercueils exhibés ad nauseam sur les écrans et les plateformes aurait un effet dévastateur pour le chef de l’État qui serait alors dénoncé comme un personnage froid, irresponsable et incapable. Un scénario espagnol de centaines de dépouilles acheminées depuis les favelas vers les crematoriums  annoncerait la fin de la carrière politique de Bolsonaro qui perdrait l’appui de troupes clairsemées. Le chef de la croisade devrait alors démissionner ou accepter de devenir un figurant. 

Le virus progresse au Brésil. On saura dans les prochaines semaines s’il y a une balle dans le revolver du chef de croisade.

Lire la suite