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Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer”


Hier soir, le président de la République a indiqué que le confinement durerait jusqu’au 11 mai, dans une allocution assez unanimement reconnue comme réussie. Lors de sa demi-heure dans la petite lucarne, avec une humilité qu’on ne lui connaissait pas, Emmanuel Macron a notamment indiqué qu’il fallait tous “sortir des sentiers battus, des idéologies, [se] réinventer.” En ajoutant “et moi le premier!”
Oh, mais la période difficile que nous traversons est déjà riche d’enseignements flagrants! Quelques pistes de réflexions.


Alors que l’information en continu peine à détacher son regard de la comptabilité morbide du Covid-19, le virus dévaste la porcelaine de nos certitudes. Certains dégâts se révéleront sans doute temporaires — on peut ainsi souhaiter rapidement ne plus avoir à remplir une attestation pour acheter une baguette. Mais la démocratie, les transports en commun comme le voilement du visage sont appelés à subir des conséquences encore difficilement mesurables, mais majeures.

Quel que soit leur régime politique, face au péril infectieux, la plupart des Nations ont opté pour un confinement plus ou moins strict en acceptant de sacrifier leur économie sur l’autel de la santé publique. Même la Chine, héritière de la Révolution culturelle ou du Grand Bond en avant et de leurs dizaines de millions de morts, n’a pas accepté que le sars-cov-2 emporte des centaines de milliers de Chinois. Xi-Jing-Ping est sans doute cynique, mais son souci d’éviter des drames individuels dans le cadre du « doux commerce » international cher à Tocqueville fera date. Cette crise sanitaire mondiale, souvent présentée comme le retour des nations ou du collectif, semble mondialement gérée sous l’angle du droit des individus à devenir centenaire — un droit que l’Occident va payer au prix d’un « tracking » à la chinoise. Les Droits de l’Homme, au nom de la sécurité, ont eu la peau des libertés individuelles en une semaine. Et si le Covid-19 démontrait plutôt l’écroulement du collectif sous les coups de boutoir de l’hyperindividualisme sanitaire ?

Mondialisation et abandon de la souveraineté nationale: confirmation de fortes intuitions!

La mondialisation, fidèle elle aussi au Ying et Yang chinois, a dévoilé deux facettes dont les conclusions restent à analyser avec plus de recul. Côté pile, la numérisation de nos vies montre ses incroyables vertus dans trois domaines majeurs au moins : le télétravail, l’enseignement à distance et la mise en commun des capacités de recherche d’un traitement ou d’un vaccin. Ceux qui n’aimaient pas internet et vivaient sans connexion savent ce que le vrai confinement veut dire. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Madame von der Leyen, taisez-vous!

Côté face, celui des flux bien réels de population et de marchandises, la globalisation révèle ses aspects les plus désastreux. La carte de la pandémie suit fidèlement celle des mégapoles diverses et denses, principaux foyers de l’infection. Sur les tarmacs, les vols à main armée de dollars des cargaisons de masques chinois à destination de l’Europe par les États-Unis prouvent les fols abandons de souveraineté commis au nom de l’optimisation libérale. Le calme qui règne dans les temples d’Angkor ou à Versailles souligne, lui, l’hérésie du tourisme de masse. Les compagnies aériennes se meurent, mais le ciel est bleu à Pékin. Il semble probable que l’on voit moins de Chinois au Mont Saint-Michel dans les années à venir.

L’argent ne fait pas le bonheur

Le regretté Jean-François Revel avait démontré dans La connaissance inutile la capacité d’une partie de l’échiquier politique français à faire fi de toutes les données factuelles prouvant l’inanité de leurs théories. L’exemple contemporain du Venezuela illustre à merveille son raisonnement : il existe toujours des défenseurs du Maduro-Chavisme, aveugles à la situation objectivement dramatique de ce pays dévasté. Le Covid-19 nous apporte ainsi la démonstration incontestable que l’argent ne fait pas le bonheur. Avec 7% du PIB alloué à son système sanitaire, la Corée donne une leçon aux États-Unis qui y consacrent 16,7% et vont laisser mourir des gens que les Coréens auraient sauvés. Révoltés à l’idée que l’efficacité d’un service public puisse être mesuré, les dévots de la dépense publique française tendront — comme d’habitude — la sébile pour que « les soignants » puissent tirer des chèques à l’infini.

Ces jobastres devraient plutôt profiter du confinement pour se flageller sans modération. La France avec 11,3 % du PIB affectée à la santé aura un bilan probablement effroyable en comparaison de l’Allemagne où l’on trouve des masques, des tests et quatre fois plus de lits de réanimation. Pour exactement 11,3 % du PIB ! Un scandale d’État pour le meilleur système sanitaire du monde, à qui on promet déjà des milliards, mais pas la fin des 35 heures qui l’ont laminé. Où l’on s’aperçoit que pour la CGT, F.O. et les autres, un bon système doit être le plus onéreux possible avant d’être efficace. Leur survie à eux en dépend, alors si c’est au prix de quelques milliers de morts…

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La connaissance inutile

Malgré toute l’admiration que l’on peut porter à Revel, la pandémie actuelle aurait justifié un chapitre complémentaire à son livre, intitulé « le virus de l’exception ». La connaissance ne s’est pas révélée cette fois inutile, mais vraisemblablement catastrophique. Les diverses épidémies de grippes des années 50 ou 60 ont pu provoquer chaque année de 15 à 100 000 décès en France — et des millions dans le monde — dans une indifférence complète. L’ignorance n’a pas permis d’épargner ces vies-là, mais elle a permis aux autres de continuer à vivre sans euthanasier ni l’économie ni les libertés individuelles. Cette méconnaissance n’a pas non plus rempli les hôpitaux psychiatriques de nouveaux cas de paranoïa, ni confiné des femmes et des enfants avec des maris violents ou poussé au suicide des salariés licenciés et des artisans ruinés. 

Ainsi, le bilan du confinement gagnerait à intégrer ses dégâts collatéraux sur cinq à dix années. Il n’est pas certain qu’il soit flatteur pour ce « lockdown » humaniste.

Tous voilé(e)s et vacciné(e)s, inch Allah!

Plus anecdotique — quoique — la prochaine obligation de circuler masqué à la fin du déconfinement pourrait marquer la victoire éclatante du salafisme et de l’extension à l’ensemble de la population du voile dans sa version prophylactique. 

La cuisine maison sortira également victorieuse de deux mois de confinement — on réapprend à mitonner, les restaurants ont peut-être quelques soucis à se faire dans les temps à venir. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Gil Mihaely: Covid-19: et si c’était le sucre ?

Des défaites, on en devine aussi bien sûr, et des surprenantes. Outre les restrictions imposées à la pratique du vélo — cet accessoire de la mobilité douce tant vantée — la disqualification sans appel des transports en commun, dont l’image de boîte de Petri paraît solidement établie, porte un coup terrible à la guerre sans merci lancée contre l’automobile. Les Renault Zoe et consorts, voire les diesels hors d’âge, reprennent des couleurs, autant comme bulle stérile que comme moyen de déplacement, sale temps pour les bouchons et Hidalgo. On signalera enfin, la brutale disparition des anti-vaccins – on attend en vain leurs protestations indignées contre la recherche d’un vaccin contre le Covid-19…

Le déconfinement nous prépare d’autres déconfitures, attachez vos ceintures !

La Connaissance inutile

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Montebourg, le retour?


Ces derniers jours, l’ancien ministre du redressement productif semble revenu en grâce dans les médias.


Jugez plutôt : matinale de RTL le 27/02, puis trois interviews dans la presse écrite avec le Figaro le 03/04, Ouest-France le 07/04, Libération (en une) le 08/04, sans oublier un passage dans le journal régional de France 3 Bourgogne le même jour. À ce rythme, on ne voit guère que Jérôme Salomon de plus médiatique. Que nous dit d’ailleurs l’ancien homme politique devenu entrepreneur ? Et surtout, pourquoi, alors qu’il ne cesse de répéter depuis trois ans qu’il est rangé des voitures, donner toutes ces interviews ? Voyons cela.

Comme au Vénézuela

Montebourg a beau jeu de surfer sur le made in France, la souveraineté, l’indépendance de notre pays, précisément parce que toutes ces thématiques, il les a faites siennes depuis des années et lui avaient valu un très bon score aux premières primaires de la gauche de 2011, à contre-courant de la doxa solférinienne.
Alors, d’entendre son successeur à Bercy, Emmanuel Macron, marcher dans ses pas à l’occasion de la crise actuelle ne peut que le faire rire jaune, comme il le relève perfidement (« À Bercy, lorsque j’ai proposé des nationalisations, Emmanuel Macron expliquait que l’on n’était ‘pas au Venezuela’ et aujourd’hui lui-même propose donc de ‘faire le Venezuela’…»). Ces thèmes souverainistes qui le voyaient moqué par ses anciens camarades socialistes, dorénavant défendus par l’ancien secrétaire général de Hollande, cela ne manque en effet pas de sel !

Outsider socialiste

Les socialistes, justement, Montebourg évacue la question : « J’ai trente ans de socialisme dans les jambes. Mais aujourd’hui, je ne suis plus rattachable à un quelconque parti politique». Dont acte.
Montebourg, et c’est plus intéressant, voit même plus loin puisqu’il semble ne plus se confiner à l’intérieur du clivage droite/gauche en ajoutant «Je ne sais plus ce qu’est la gauche, même avec une couche de peinture écologique dessus. En revanche, je sais ce que sont la France et les aspirations des Français». Voilà bien une distanciation social…iste.
Ce qui nous amène à réfléchir sur le pourquoi de ce retour médiatique du bourguignon. Est-ce qu’il souhaite replonger dans le grand bain politique, et dans quel rôle ? Pour le moment, il donne plutôt l’impression de tâter l’eau avec son orteil pour voir si elle est bonne. Visiblement, elle l’est, à entendre les échos de ce retour. De là à y entrer jusqu’aux épaules ?
Si la réponse devait être positive, trois options semblent sur la table.
Les deux premières dépendent de Macron.
Le fameux « jour d’après » tant et tant rabâché par les journalistes et les politiques pourrait-il déboucher sur un big-bang amenant un gouvernement d’union nationale, comme appelé d’ailleurs de ses vœux par Jean-Pierre Chevènement, lui-même proche de Montebourg ?
Si oui, ce serait un tournant majeur du quinquennat, pour ne pas dire plus.
Option 1: Macron cède à la facilité et appelle Montebourg dans son gouvernement, comme super-ministre. En somme, Bercy mais sans personne dans les pattes, Économie, Budget, Industrie sous sa coupe.
Option 2: le nommer à Matignon, tout simplement. Le signal serait encore plus fort et vu  comme un sérieux gage de ré-orientation européenne de la France en faveur des pays du Sud, assumant enfin de s’opposer au Nord, c’est-à-dire Berlin.
Évidemment, ces deux options seraient certes logiques si Macron voulait accompagner ses paroles d’actes politiques concrets, mais extrêmement risquées en cela qu’elles remettraient en selle un sérieux candidat élyséen. En outre, elles supposent un énorme préalable, que Montebourg accepte de devenir le collaborateur de Macron.
Reste la troisième option, la plus difficile à mettre en place mais la plus simple à envisager : que Montebourg se lance dans la course à L’Élysée. C’est exactement ce que laisse à penser sa conclusion sybiline auprès de Libération.

La route est longue

Montebourg ne se préoccupe pas, ou plus, des clivages, ne donne pas de brevets de gauche ou de droite, mais pense à la France et aux Français. C’est exactement le sens de l’élection présidentielle sous la Vème république, ce qui est amusant pour le défenseur obstiné de la VIème république qu’il est.
Il aime son pays, connaît les difficultés des petits patrons, vit dans un département symbolique de la France périphérique, voit ses pires prédictions se réaliser, a l’expérience et le panache et est encore jeune.
La route est longue, et même pas droite pour Montebourg, qui devra en plus s’affirmer en dehors de sa zone de confort européo-économique sur les sujets régaliens qui sont certes mis sous le boisseau médiatique actuellement mais reviendront très vite dans le débat public demain. Il devra nécessairement s’ouvrir concrètement aux républicains des deux rives et parachever ce que son père spirituel Chevènement lui-même n’aura pas pu accomplir.
Les difficultés sont nombreuses, mais sont indispensables à résoudre pour espérer remporter les suffrages et éviter que le pays ne tombe dans le populisme. Alors, en 2022, Macron verra-t-il après Marine hier la marinière se dresser face à lui ?

Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!

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Ils me disent, ils me disent : tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou !


C’est décidé ! Je reste dans le Berry ! Improductif à la ville ou dans un village, quelle peut bien être la différence ? Les surnuméraires comme moi comptent pour des prunes. Mon inutilité actée comme disent les communicants, je demeurerai désormais aux champs. 

Le Président a validé mon choix de vie, hier soir, à vingt heures. À moi, le bon air de la campagne et les colonnes de moissonneuses-batteuses qui bloquent la circulation à la période des moissons, dans un brouillard de poussières. Un halo d’allergènes qui m’empêche d’y voir clair, l’été, à plus de dix mètres, j’en éternue d’avance. C’est toute mon enfance qui resurgit dans la fenaison, j’ai fait la fortune des pneumologues. J’en croise souvent un à la retraite qui me salue au volant de sa Jaguar climatisée. Outre la bénédiction de l’Élysée, j’ai toujours eu un faible pour les reines de comices. Le folklore rural a résisté aux assauts d’un féminisme éruptif. Y voir un spectacle dégradant, c’est manquer assurément de cœur et de vision historique. Je ne trahirai pas ma province. Je me vois en « Hugh Hefner du Boischaut », je théoriserai, un jour, le concept de « la fille du paysan d’à côté », autrement plus érotique et sensuelle que votre voisine de palier. On ne trouve pas encore chez ces jeunes femmes, infirmières, institutrices ou employées à la coopérative agricole, l’amertume des « Community Manager », « Chief Happiness Officer » et autres attachées de presse au bout du rouleau. Elles n’ont pas dans le regard ce que j’appelle l’instinct de la défaite. Elles ont déjà pleinement conscience que leur travail ne sert à rien, qu’il est inepte et dégradant, elles ravalent cependant leur fierté sous des dehors outrageusement positifs. Et elles commencent à avoir honte de ce jeu débile qui les salit, chaque jour, un peu plus. Les féministes pourraient les aider à se sortir de cette spirale infernale du « bullshit job ». Le « boulot à la con » est un horizon indépassable pour cette génération Y. 

Moi, je suis né sous Giscard, je ne confonds ni les X, ni les Y, Aldo Maccione me fait rire et je milite pour le fromage de tête dans les cantines de France. J’aspire tout de même à m’exfiltrer du bourbier parisien. Comme mes camarades trentenaires, je fais le rêve impossible de concilier emploi digital et quête de sens, réseaux sociaux et locavore attitude, AMAP et Insta, Skype et pêche à la ligne. J’avoue que le « en même temps » est tentant dans la situation actuelle. Profiter de l’économie numérique, les pieds dans la glaise, ce don d’ubiquité semble inaccessible à moins d’être rentier ou éditorialiste sur les chaînes d’info. Ce confinement sera-t-il le déclencheur d’un énième retour à la terre ? Après 68, il y a eu ce mirage-là, on sait les cicatrices qu’il a laissées dans la tête de ces néo-ruraux. L’atterrissage fut terrible. Je continue à préférer « Peur sur la ville » de Henri Verneuil au ciné que « course à pied après 19 heures » sur les quais. Aujourd’hui, le virus nous oblige pourtant à choisir notre camp. Je ne veux pas être ce résident secondaire que décrit si bien le Jalignois-sur-Besbre René Fallet dans Un idiot à Paris (Folio/Numéro 2193) : « Le citadin en vacances a beau rouler des mécaniques devant le paysan, il se sent malgré tout frustré, même sans savoir pourquoi au juste, au bord extrême d’un monde qui lui est fermé, au seuil des saisons qui se rient de lui, d’une nature d’où il a été chassé, d’un mystère qui ne sera plus pour lui éclairci ». Si j’ai emprunté le prénom de Liliane dans le titre de cette chronique, c’est par tendresse et nostalgie pour une époque où je regardais Thierry Le Luron à la télévision avec mon grand-père. Georges Marchais, n’en déplaise aux nouveaux apparatchiks de la transparence, c’était encore mon vieux monde avec ses certitudes et ses chapelles, on ne vivait pas dans un Gloubi-Boulga de l’indifférence. Quand on croisait un type ou une voiture dans la rue, on savait par son style ou sa façon de se déplacer à qui on avait affaire. Tout le monde ne portait pas la même gueule satisfaite sur le visage. En septembre prochain, j’aimerais retrouver cette impression de plénitude. Nous allions avec pépé voir ses quelques arpents de vignes, nous observions, en silence, le long labeur de la nature, son incertitude et son miracle à venir. Nous chérissions nos Côteaux de Loire. Un peu plus loin, en Bourgogne, l’écrivain Jean-Claude Pirotte, dans Mont Afrique (Folio/3563), mettait des mots sur notre communion d’un jour : « Il y eut la vie secrète et frileuse à la Maladière, l’automne épuisé de lumière funèbre, et le plain-chant, soudain, de la vigne rousse au bord du ciel comme un sursaut d’allégresse brutale ».

Un idiot à Paris

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Mont Afrique

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Glisse entre la Russie et l’Occident

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Décalcomanies, d’Elena Balzamo


En ces temps où l’on peut tout entendre, y compris des libéraux parler de nationalisations, des anticommunistes primaires et même secondaires, peuvent sans problème, je pense, exprimer quelque chose comme de la nostalgie pour l’Union soviétique. C’est le cas d’Elena Balzamo, qui propose quelques souvenirs sur sa jeunesse moscovite dans les années 1960-1970 et quelques réflexions sur la littérature, l’histoire et l’actualité dont le moins qu’on puisse dire, est qu’elles ne sont pas banales. 

Le titre de ce recueil, Décalcomanies, rappelle un jeu, une occupation des enfants nés après-guerre qui, à l’Est comme à l’Ouest, trempaient, tamponnaient, collaient des images qu’ils glissaient sur une feuille voire sur leur main ou leur bras. Ces souvenirs sont l’occasion de glissades discrètes, affectueuses, un rien ironiques, de la Russie à l’Occident. Et retour. 

Passion pour le Monopoly

À propos de glissades, l’auteur évoque ses compétitions de ski alpin quand elle était à peine adolescente. Côté soviétique : les enfants qu’on entraine pour former les cohortes sportives appelées à  renforcer le prestige de la patrie du communisme; la misère des équipements (les remonte-pente rudimentaires qu’on y trouvait faisaient partie du butin de guerre sur lequel l’Armée rouge avait mis la main en Allemagne!). Côté nostalgie : la découverte des montagnes de cet immense pays, de l’Oural à la presqu’île de Kola, les Carpates ou le Caucase ou la Géorgie. « Ces voyages aux quatre coins du plus grand pays du monde avaient un goût enivrant de liberté. Pour une équipe d’une douzaine d’ados remuants, il y avait un seul adulte, l’entraineur, qui avait toujours assez à faire sans jamais suffire. En dehors des heures d’entraînement, on était libre comme l’air. Et on en profitait ». 

Une liberté qui  avait besoin des failles de l’encadrement pour exister ? Pas facile à superposer exactement avec ce que nous vivons ici tout en employant le même mot.  

Les vacances, pour être aussi sacrées que les vacances françaises, en étaient elles une autre illustration. Les Soviétiques frôlaient l’aventure quand ils voulaient s’installer avec leur famille dans une datcha correspondant à leur niveau social. On louait. Mais sans agence de location. On apportait tout, ses draps, sa vaisselle et ses couvertures, après un voyage en train aux horaires incertains. Pas un mot  n’était ouvertement prononcé contre le régime, mais la passion pour le Monopoly en disait plus que toute péroraison hostile : « Petits Soviétiques, futurs bâtisseurs du communisme, nous étions passionnés par ce jeu capitaliste par excellence. Bien évidemment, on ne pouvait pas acheter le kit. Nous l’avions donc fabriqué nous-mêmes, d’après un modèle authentique que quelqu’un avait rapporté d’un voyage à l’étranger (…) Nous achetions des gares, nous bâtissions des hôtels (…) nous encaissions des primes » pendant qu’à deux pas de là, près de la gare, des petites vieilles, bravant la loi qui combattait les néfastes survivances de l’économie capitaliste, vendaient trois carottes et deux oignons de leur potager… Mais cette soif de biens immobiliers n’avait rien à voir avec la cupidité, comme l’auteur le souligne dans un autre chapitre, mais avec la fascination pour les objets occidentaux en général, « autant pour eux-mêmes que parce que c’était des messagers d’un monde inconnu et inaccessible. Des ovnis. Des symboles ». Certes, on courait alors le risque que le symbole aimé se substitue à la réalité, et que le Paris de Balzac ou le Londres de Dickens imposent leur « description aussi exacte qu’anachronique de ces capitales et souvent décalées de plusieurs décennies ». 

Le décalque d’un univers à l’autre donnait parfois d’étranges transformations avec la complicité plus ou moins ingénue de la population. Le 8 mars, « journée de la femme », était l’occasion d’offrir le bouquet ou le flacon de parfum qu’on ne pouvait offrir ouvertement aux mères –  dont la fête avait été supprimée. ; »De la même façon, l’ancienne Journée de l’Armée soviétique, rebaptisée sous Poutine « Journée des Défenseurs de la Patrie », était devenue, déjà à l’époque soviétique, un substitut de la fête des Pères »…

Même dans les réflexions de la deuxième partie, la Russie n’est pas loin. À Moscou, des chauffeurs de taxi rêvent de solutions radicales pour « réformer ce bordel » et d’autres à Paris  « aiment Poutine » qui « saurait vite mettre de l’ordre dans ce bordel !  » Et l’auteur de conseiller à l’un d’entre eux, passionné de Molière et bibliophile – comme aux lecteurs ignorants que nous sommes – la lecture de Chemins nocturnes de Gaïto Gazdanov, « un émigré russe qui, dans les années 1920 et 1930, travaillait comme taxi de nuit à Paris ». Son livre, pour le moment méconnu, garde en vie ces hommes et ces femmes qui fuirent le bolchevisme. Son livre, ce sont des humains, tout comme, à l’inverse, les inconnus avec qui l’on va déjeuner lors d’une réception, sont des livres qu’on va ouvrir, comme l’auteur l’explique dans un chapitre intitulé un peu durement « conversations mondaines ».

Plus de machiniste ni de freins

Elena Balzamo pratique d’abord la conversation mondaine, par le ton calme qu’elle adopte et la division de l’ouvrage en chapitres touche à tout.  Puis, comme les chauffeurs de taxis qui lui plaisent tant, la tension monte et elle explose, le lecteur quittant ce petit livre dans deux ou trois claquements de portière brutaux. La douce Elena sort de ses gongs et tout y passe : le féminisme, la langue, inclusive ou pas, et même la Corée du Nord. Qu’on en juge : « Je tiens le féminisme militant pour la seule forme de racisme qui ne tombe pas sous le coup de la loi : ne classe-t-il pas les êtres humains en fonction de critères biologiques (le sexe) ? Et n’est-ce pas ce que partout  ailleurs on combat? (…) Concernant la langue, elle emboîte le pas de Brodsky : « …Il convient d’aborder avec précaution, presque avec dévotion, tout ce qui dans une langue peut paraître irrationnel, car cette irrationalité est son essence même, elle est en quelque sorte plus ancienne et plus organique que nos avis articulés. À l’égard de la langue, des mesures policières doivent être bannies ».  

Quand elle aborde le destin du malheureux Otto Warmbier, condamné à 15 ans de prison pour avoir volé une affiche dans un hôtel de Pyongyang, c’est, je crois pour rappeler qu’il fut victime d’un système où « comme toujours sous la terreur communiste, nul n’a d’intérêt personnel à vous anéantir; simplement, la machine est devenue folle, il n’y a plus de machiniste ni de frein ». Les individus, eux, sont ambivalents et capables de tout. Affaire  d’environnement, comme le montrent, ici et aujourd’hui, les effets des réseaux sociaux sur lesquelles, « on peut tout se permettre, en toute impunité ». Décalque impossible ou scandaleux ? La barbarie est là aussi, la barbarie de ceux qui ne lisent pas et qui vaut peut-être celle de ceux qui brulent les livres. 

Brodsky hésitait à répondre. Elena Balzamo aussi.

Elena Balzamo Décalcomanies, Marie Barbier éd. Paris 2020. Le livre est actuellement disponible au format numérique à 8,99 € via Eden livres en attendant la parution papier. 

Décalcomanies

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Madame von der Leyen, taisez-vous!

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Emmanuel Macron doit s’exprimer sur le déconfinement devant le peuple français, à 20 heures. Mais la présidente de la commission européenne adresse déjà ses recommandations. Elle envisage notamment un isolement jusqu’à la fin de l’année pour les plus âgés.


Entre deux avoinées aux joggers de la onzième heure et autres nonchalants de la claustration (comme ces amants pincés en train de fouchtri-fouchtrer dans leur voiture par les gendarmes dans le bois de Lucelans en Franche-Comté), nos autorités ont tout de même décerné des satisfecit aux Français. Nous ne sommes pas devenus chinois ni même allemands mais nos urgentistes n’ont pas eu à choisir entre les malades. De ce point de vue, mission accomplie – provisoirement certes, mais tout de même. 

Ce n’est certainement pas à Madame von der Leyen de nous dire quand et comment on doit déconfiner ! D’un point de vue juridique, la santé ne fait nullement partie des attributions de l’Union européenne

Nos dirigeants n’ont jamais pensé et jamais dit que le confinement arrêterait le virus – sur ce point, ils ne se sont pas trompés et ils n’ont pas non plus menti. Il s’agissait d’étaler les offensives du virus dans le temps de façon à pouvoir soigner tout le monde. En clair, le confinement était la seule alternative disponible au risque de voir les plus faibles mourir en masse. Ce que le président allemand a parfaitement résumé en déclarant que l’épidémie n’était pas une guerre mais « un test pour notre humanité »

A lire aussi, Anne-Laure Boch: Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, le confinement fait figure de ligne Maginot. En plus utile à court terme, puisqu’il sauve des vies, mais s’il a suspendu le danger, il ne l’a pas éliminé. Le virus est toujours là, prêt pour la deuxième vague, et pourquoi pas la troisième et la quatrième, nous ne sommes pas immunisés et si nous relâchons la pression, la contamination repartira. Et resterions-nous confinés six mois que le problème ne serait toujours pas réglé. On comprend l’effroi des blouses blanches et des élus lorsqu’Édouard Philippe a prononcé le mot « déconfinement » : à en juger par les rumeurs qui sourdent des murs de l’Élysée, le président n’a rien d’autre à sortir de son chapeau qu’une prolongation de notre assignation à résidence. 

Retrouver la vraie vie

C’est, bien entendu, ce que réclament la plupart des médecins. Sauf qu’ils ne s’intéressent qu’à une des données de l’équation – la maîtrise de l’épidémie de Covid-19, au risque d’ailleurs de voir les morts causées par d’autres maladies grimper en flèche. Certes, si nous restons tous chez nous jusqu’à la découverte d’un traitement ou d’un vaccin, on peut espérer que plus personne ne mourra du Covid. Mais cette réponse a une limite, et pas seulement parce que les acteurs de la vie économique le demandent à cor et à cri, ni parce que je ne supporte plus d’être privée de bac à sable et d’auto-tamponneuse, mais parce que la claustration qui nous est imposée (pour d’excellentes raisons…) attente à la texture même de l’existence. Nous vivons dans l’attente, voire en cette période pascale, dans l’espérance du lendemain. Et nous avons hâte de retrouver la vraie vie avec ses peurs que nous savons affronter. Est-ce la preuve que nous sommes de mauvais citoyens ou celle que nous restons des êtres humains désirants et imparfaits ? 

En attendant, l’idée d’un déconfinement conditionné et différencié fait son chemin. Là, encore, ce sera peut-être la seule solution correspondant à nos moyens mais soyons au moins conscients que les changements qu’on pourrait nous demander sont loin d’être anodins. 

Christophe Castaner a demandé aux préfets de retoquer les arrêtés ministériels imposant le port du masque et il est probable qu’en cas de contentieux le Conseil d’État suivra comme il l’avait fait pour les arrêtés anti-burkini. En l’occurrence, interdire certains signes vestimentaires et en imposer ne sont pas du tout la même chose. Reste que l’idée d’un deal “libération contre masque obligatoire” semble avoir la faveur de beaucoup d’élus, et du reste celle de l’opinion. On me dira que c’est un faible prix pour pouvoir sortir de chez nous. Minute papillons : c’est renoncer au cœur même de notre civilité. Nous montrons notre visage à notre prochain et nous sentons bien que ceux qui refusent de le faire, des intégristes musulmanes aux terroristes corses, manifestent leur sécession culturelle. On me jure que tout cela sera provisoire. C’est d’autant moins sûr que la demande de contrôle sanitaire viendra de la société. Il est probable que, dans quelques années, quiconque ne portera pas de masque pendant l’épidémie de grippe sera regardé et dénoncé comme mauvais citoyen. Et que pensera-t-on des gros s’il se confirme que le surpoids est un facteur de risque aggravant ? Qu’ils n’ont qu’à rester chez eux. 

Frau von der Leyen a tranché

Du reste, certains, à l’image d’Ursula von der Leyen le disent presque cash. C’est la deuxième idée en vogue dans les hautes sphères : un confinement prolongé pour les populations à risque. La présidente de la Commission européenne a déclaré dans le quotidien allemand Bild qu’en Europe, les contacts des personnes âgées avec leur environnement devraient rester limités au moins jusqu’à la fin de l’année. En clair, alors que le débat commence à peine en France, Frau von der Leyen a tranché : on commencera par libérer les enfants, les jeunes et les bien-portants : les vieux et les malades attendront. Et elle ne veut pas nous dire aussi quand on pourra voter pour les municipales ? 

De quoi je me mêle ? Ce n’est certainement pas à Madame von der Leyen de nous dire quand et comment on doit déconfiner. 

D’un point de vue juridique, la santé ne fait nullement partie des attributions de l’Union européenne. Chaque nation européenne a géré l’épidémie en fonction de sa culture médicale, de sa culture tout court et des moyens du bord, qui sont restés strictement nationaux à l’exception de quelques coups de main par-ci par-là. Quant aux frontières, qui relèvent effectivement de l’espace Schengen, sous-groupe de l’Union, il a fallu attendre deux mois et avaler toutes sortes d’âneries sur le virus qui n’avait pas de passeport (âneries répétées jusqu’à satiété dans les « grands médias ») avant qu’on décide de les fermer. Au moment où plus grand-monde ne voulait les traverser. 

A lire aussi, Jean-Marie Le Pen: « Cette espèce de grève générale volontaire me paraît suicidaire »

Surtout, Madame von der Leyen n’a pas la moindre légitimité politique pour réclamer des mesures aussi lourdes de conséquences sur les libertés publiques. Que le parlement élu, dans les conditions que l’on sait, puisse renverser la Commission (qui est tout de même le fruit de tractations inter-gouvernementales) n’y change rien. Qui, hors des frontières allemandes, connaît Ursula von der Leyen ? 

Raphaël Glucksmann rejoint le front souverainiste

J’entends déjà les réprimandes : en somme, vous prônez le chacun pour soi ? Eh bien oui, concernant la loi, chaque peuple doit appliquer ses propres lois. Cela s’appelle la souveraineté et contrairement à ce que fantasme le président de la République, elle ne peut pas être française et européenne. À ce sujet, il faut saluer Raphaël Glucksmann, l’un des rares à soumettre ses convictions européistes à l’épreuve du réel. 

Nous nous soumettons à des règles pénibles, comme nous acceptons de payer des impôts, au nom de la solidarité entre Français, parce que nous sommes un peuple et parce que les décisions sont prises par des autorités légitimes et responsables devant ce peuple. Jamais nous n’aurions accepté le confinement et les contrôles s’ils avaient dictés par Angela Merkel, Ursula von der Leyen ou Viktor Orban. 

Si Emmanuel Macron annonce ce soir un prolongement du confinement pour les personnes âgées, nous l’accepterons : nous acceptons la loi même quand elle nous déplaît – précisément parce que, sur le papier au moins, elle est supposée traduire les vœux d’une majorité d’électeurs. Toutefois, nous avons tout loisir de la critiquer. Comme le dit souvent Jean-Pierre Chevènement, la démocratie ne se résume pas aux élections. Elle dépend aussi de la possibilité d’un débat pluraliste entre citoyens. Nous ne discutons pas avec les Italiens ou les Hongrois des mesures à prendre. Dans quelle langue le ferions-nous, le volapük ? L’espéranto ? 

On saura sous peu si, en attendant un traitement ou un vaccin, nous en serons réduits à enfermer plus longtemps les vieux, les obèses et pourquoi pas certains malades chroniques. Là encore, même si c’est la seule issue, sachons ce que nous faisons : cela reviendra à introduire une discrimination n’ayant strictement rien à voir avec le mérite ou la nécessité de rétablir une injustice. Bien sûr, il s’agira encore de protéger les plus fragiles mais prenons garde : les bénéficiaires de toutes ces attentions, claquemurés chez eux ou dans leur chambre d’Ehpad, finiront peut-être par penser que cette vie qu’on s’évertue à sauver n’est plus vraiment une vie.

Covid-19: et si c’était le sucre ?


Alors que 17% des adultes en France sont obèses, ils représentent 83% des patients dans nos unités de réanimation.


Sur le terrain, dans les unités de réanimation respiratoires, il n’y a plus de doute : les personnes obèses représentent une proportion élevée, voire très élevée, des patients atteints de formes graves du Covid-19. Cité par Le Monde, l’anesthésiste réanimateur Hervé Quintard du CHU de Nice constate que « parmi nos 40 patients, 95 % sont en surpoids ou obèses, avec souvent une hypertension artérielle et un diabète associés ». À l’échelle nationale, les chiffres sont presque aussi spectaculaires mais la surreprésentation des personnes obèses parmi les malades ayant développé les formes graves du Covid-19 est une évidence : alors que 17% des adultes en France sont obèses, ils sont actuellement jusqu’à sept fois plus nombreux dans les unités de réanimation où ils représentent 83% des patients. Les données recueillies au Royaume-Uni vont dans le même sens. De même, les premières études conduites aux États-Unis indiquent que la mortalité des personnes obèses en réanimation y est également très élevée, allant jusqu’à 70% chez les personnes atteintes d’obésité sévère.

La France à l’arrêt

Le taux élevé d’obésité de la population française a donc un lien direct avec le nombre de malades nécessitant d’être hospitalisés, nombre qui lui-même explique la décision radicale de confinement prise par le gouvernement. En effet, si la France est à l’arrêt, c’est faute de lits de réanimation, d’appareils respiratoires, de produits anesthésiants et de personnels soignants ; ces pénuries nous contraignant à devoir ralentir la pandémie afin d’éviter l’engorgement puis l’effondrement de notre système de soins.

A lire aussi: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

Outre son terrible bilan humain, la pandémie du coronavirus atteint à différents niveaux l’intégralité de la population en mettant en péril l’avenir de notre système de santé et de notre économie. Compte tenu du caractère phénoménal de ces conséquences, la nécessaire réflexion sur l’anticipation des prochaines pandémies implique de remettre au premier plan la question de la prévention de l’obésité dans notre société.

Les chiffres français de l’obésité ont explosé

Le surpoids excessif n’est ni le résultat d’un manque de volonté ni l’apanage des personnes faibles. En effet, on sait maintenant que le combat contre l’obésité n’est pas un combat contre des personnes mais contre les multinationales de l’agro-alimentaire qui sont jusqu’à présent parvenues à échapper à une remise en cause générale de leur logique et aux coûts et conséquences réelles de leur modèle économique. Et de fait, la  sociologie de ce phénomène démontre en effet qu’il dépasse largement les choix et les comportements individuels. La biologie humaine n’a pas changé en 40 ans mais les chiffres de l’obésité ont explosé : entre 1981 et 2016, le pourcentage de gens obèses en France est passé de moins de 6% à près de 17% aujourd’hui.

Et la situation chez les mineurs n’augure rien de bon dans ce domaine. C’est donc très probablement l’offre alimentaire – pour ne prendre que cet élément de l’équation – qui structure la demande et la consommation. C’est la production et la distribution qui sont en faute, pas les consommateurs.

Sevrage (et résilience) collectif(s)

L’épidémie de Covid-19 met en lumière le fait que le coût de l’obésité n’est pas seulement économiquement lourd (ce que nous savions déjà, l’obésité prédisposant à tout une série de maladies aux traitements socialement très coûteux comme les cancers, les maladies cardiaques ou le diabète) mais que, dans certaines circonstances, il peut devenir insupportable. Cette pandémie oblige ainsi non seulement à repenser notre politique de santé mais à l’accompagner de mesures fermes contre les lobbies de l’alimentation. L’industrie agro-alimentaire doit accompagner volens nolens un sevrage collectif du sucre blanc raffiné  et autres ingrédients contribuant à la pandémie d’obésité.

A lire ensuite: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Dans quelques mois, nous serons enfin prêts à affronter le coronavirus, tout comme nous étions prêts en 1918 pour la guerre de 14. Il est de notre devoir de tirer les leçons de cette pandémie pour préparer la prochaine crise. Et puisqu’il est si difficile de prévoir l’avenir, la meilleure façon de s’y préparer est d’améliorer notre résilience collective. Cela passe par une politique rigoureuse de lutte contre l’obésité qui ne doit plus consister en les habituels messages culpabilisants à l’attention des consommateurs mais doit plutôt s’attaquer aux vrais responsables de ce fléau, à savoir l’industrie agroalimentaire.

Inde : le confinement a piégé les travailleurs déplacés

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En Inde, le confinement instauré fin mars a surpris de nombreux travailleurs déplacés (ou migrants internes) incapables de retourner dans leur village d’origine et parfois pris pour cible par la population. Umi Daniel, directeur Migration et Education de l’ONG Aide et Action en Inde, décrit le chaos et la confusion qui règnent dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants aux conditions d’hygiène parfois déplorables. Entretien.


Daoud Boughezala. Il y a une dizaine de jours, le gouvernement indien a décidé de confiner la population afin d’endiguer la propagation du Covid-19. Cette stratégie fonctionne-t-elle dans un pays de plus d’un milliard d’habitants confronté à l’extrême misère et à l’insalubrité ?

Umi Daniel. Non. Les mesures de quarantaine adoptées pour lutter contre le coronavirus ont entraîné une répression soudaine qui a causé de nombreux désagréments à la population. Les gens ont affronté de grandes difficultés pour se fournir en nourriture, médicaments et autres produits essentiels. Chaos et confusion se sont répandus à travers le pays. Les plus touchés par le confinement sont les milliers de travailleurs déplacés qui, avec leurs familles, ont dû parcourir des centaines de kilomètres pour rentrer dans leurs villages en l’absence de moyens de transport.

Qui sont ces travailleurs déplacés auxquels votre ONG Aide et action vient en aide?

Officiellement, le gouvernement indien indique que près de 2,2 millions de travailleurs déplacés indiens interétatiques (Ndlr : originaires d’un Etat de l’Union indienne et qui travaillent dans un autre Etat indien) sont bloqués dans différentes villes en attendant de pouvoir rentrer dans leur village après la fin du confinement. Mais on évalue plutôt à six ou sept millions le nombre total de travailleurs bloqués. La plupart d’entre eux sont issus des tribus, de la caste inférieure des dalits. Ce sont des petits agriculteurs, paysans sans terre et ouvriers agricoles. La crise du corona a considérablement affecté la vie et les moyens de subsistance de ces communautés. Un grand nombre de travailleurs déplacés engagés dans le secteur informel – bâtiment, briqueteries, pêche, petite fabrication, hôtellerie, confection, l’aide domestique, les vendeurs routiers, colporteurs – sont extrêmement affectés par le confinement.

Comment expliquez-vous ce si grand nombre de travailleurs qui se déplacent d’un bout à l’autre de l’Inde?

Le niveau d’urbanisation croît très rapidement même si 70% de la population indienne, soit 1,3 milliard de personnes, vivent toujours en zone rurale. Cependant, la crise agraire, la sécheresse, l’insécurité alimentaire et le chômage poussent un grand nombre de populations rurales à se déplacer vers les zones urbaines pour chercher un emploi et des moyens de subsistance. Une estimation informelle évalue à 100 millions le nombre de travailleurs déplacés ruraux et urbains.

Que faites-vous pour les aider?

Nous avons travaillé avec cinq mille familles de travailleurs déplacés dans cinq villes d’Inde. Nos bénévoles ont commencé à sensibiliser leur famille au lavage des mains, à l’hygiène personnelle et à la distanciation sociale. Nous avons aussi négocié avec les entreprises et le gouvernement pour leur fournir des vivres. Après l’instauration du confinement, nous leur avons organisé la distribution de masques et prodiguons des conseils psychosociaux aux travailleurs déplacés qui ont peur.

Dans ce contexte chaotique, la majorité des Indiens applique-t-elle des mesures prophylactiques (gestes barrière, distance sociale) pour se protéger du virus?

Non. Dans la population, notamment chez les habitants des bidonvilles et des zones rurales, il y a une très faible conscience de la nécessité de se laver les mains et de respecter une certaine hygiène personnelle. C’est pourquoi le gouvernement indien et les ONG ont lancé des campagnes de sensibilisation sur le lavage des mains, la distanciation sociale et d’autres précautions à prendre pour limiter la propagation du corona.

Notre antenne migration coopère avec le gouvernement indien pour garantir la distribution de nourriture, l’hébergement et le soin apporté aux travailleurs bloqués dans différentes villes et Etats de l’Union indienne. Jusqu’à présent, nous avons tendu la main à 1110 de ces ouvriers alimentés et approvisionnés en kits d’hygiène par les gouvernements de cinq États indiens. Par ailleurs, nous avons commencé à travailler en réseau avec les ONG locales et introduit des volontaires utilisant des téléphones portables pour joindre la communauté rurale et les ménages de migrants. Aujourd’hui, nous contactons 505 volontaires villageois par le biais de cinq ONG partenaires dans 190 villages répartis sur quatre districts sujets aux migrations.

Nos équipes ont participé à des opérations de sauvetage pour secourir des travailleurs migrants bloqués et assuré leur passage en toute sécurité vers leurs villages. Nous avons commencé à travailler en réseau avec d’autres ONG, des agences des Nations Unies et le gouvernement pour plaider en faveur de meilleures politiques et d’un programme pour la sécurité, la sécurité alimentaire et les soins médicaux des travailleurs déplacés. Enfin, nous sommes engagés dans le programme gouvernemental d’intervention d’urgence sur Covid-19 dans divers États et en particulier dans l’État d’Odisha pour fournir un soutien technique à la gestion des migrants et favoriser l’inclusion sociale.

Quel sera le coût social du confinement et de la crise sanitaire en Inde ?

Dans les prochains jours, l’Inde va rencontrer un énorme problème : le chômage. Je pense notamment aux catégories sociales qui ont des revenus faibles et intermédiaires. Le confinement a considérablement réduit les opportunités économiques dans les secteurs informel et formel. Bien que le gouvernement ait fait quelques annonces susceptibles de soulager les communautés rurales – augmentation des salaires dans le cadre du programme gouvernemental de création d’emplois, approvisionnement alimentaire via le système de distribution publique et soutien financier -, il reste à trouver une solution de long terme.

En fin de compte, la crise a-t-elle renforcé la cohésion de la société indienne par-delà les origines sociales, ethniques et religieuses de chacun ?

La crise sanitaire constitue la première urgence médicale à laquelle l’Inde est confronté depuis son indépendance. Cela a été une excellente occasion de renforcer l’unité parmi les populations qui la composent. Des citoyens de communautés, de religions, d’ethnies, et de castes différentes s’entraident pendant cette crise. Mais d’un autre côté, la convoitise a créé un fort sentiment de suspicion et de stigmatisation contre les travailleurs déplacés qui rentrent chez eux. Les habitants des régions rurales de l’Inde ont installé des barricades et des postes de contrôle aux points d’entrée du village pour interdire l’entrée des travailleurs déplacés dans leurs villages. Les communautés rurales estiment qu’ils peuvent être porteurs du coronavirus et qu’ils doivent donc tous subir une quarantaine médicale.

Une rédemption bien improbable

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Malgré une superbe photographie, Sur le chemin de la rédemption de Paul Schrader nous sert une histoire invraisemblable et grotesque.


Confiné dans ma maison au pays pagan alors que souffle un vent du nord sentant bon le houblon, j’ai visionné le DVD Sur le chemin de la rédemption, le dernier film de Paul Schrader (2017) dont nous pouvons déplorer l’absence de sortie sur les écrans de cinéma français.

Le film conte l’histoire de l’ancien aumônier militaire Ernst Toller, très marqué par la mort de son fils – dont il avait fortement encouragé l’engagement militaire –,lors de la guerre en Irak. Pasteur dans une petite paroisse protestante liée à une puissante église évangélique, c’est un homme d’Église aux prises avec ses démons intérieurs, la solitude et l’alcool, la culpabilité, la faute, le péché.

Un début prometteur

Le début du film semble prometteur, le pasteur tient son journal quotidien comme dans le Journal d’un curé de campagne (roman de Georges Bernanos et film de Robert Bresson, tous deux sublimes). À l’issue d’une messe, Ernst Toller rencontre une jeune femme enceinte Mary (Amanda Seyfried) qui lui demande assistance pour son mari Michael (Philip Ettinger), un militant écologique angoissé et perdu. Le pasteur se rend chez le couple et entame une discussion métaphysique et politique avec Michael, hanté par sa vision apocalyptique de la Terre, la pollution, le réchauffement climatique, la fin du monde, le refus de faire des enfants… Ernst Toller décide de revoir le jeune homme pour le comprendre et l’aider à reprendre goût à la vie. Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain mais Michael se décommande. Mary révèle au pasteur Toller qu’elle vient de découvrir que son mari projetait de commettre un attentat avec une ceinture d’explosifs. Le lendemain, le pasteur reçoit un appel de Michael lui demandant de venir en forêt. Quand il arrive au rendez-vous, il trouve le jeune homme mort. Il vient de se faire exploser la tête avec un fusil à pompe.

Dès lors, Paul Schrader ressasse ses obsessions cinématographiques mortifères sur la faute et la culpabilité. Ernst Toller prend sur lui le péché de Michael, non pour le sauver comme le Christ, mais pour assurer sa propre rédemption en décidant de mener le combat pour la préservation de la nature et de l’espèce humaine et de lutter contre les intérêts louches liant l’église évangéliste à une multinationale.

Cheminement spirituel incohérent 

Il prend ainsi le relais de la lutte de Michael afin de se laver de la mort de son fils et de sa séparation avec son épouse. Le sujet de cette œuvre racontant l’histoire d’un pasteur protestant lié à une église évangélique américaine explique beaucoup l’invraisemblance du cheminement spirituel incohérent de Toller, son manque de compassion, son désir inconscient de se venger du Mal et finalement de se sauver lui-même. Trop marqué par son éducation calviniste radicale, le cinéaste nous livre une histoire invraisemblable de rédemption égoïste et grotesque. Ernst Toller n’a pas la foi mystique, le sens de l’amour, de la charité et la volonté du rachat de ses semblables comme le possèdent les prêtres catholiques de Bresson, Hitchcock, Melville, Pialat.

Le film tourné dans un très beau format carré (1,33) servi par une superbe photographie et des cadres serrés comporte des beaux moments formels lorsque Paul Schrader filme la ville, ses espaces industriels et pollués. Il est malheureusement desservi par l’interprétation monolithique d’Ethan Hawke et par un scénario incongru qui mélange références mal comprises du Journal d’un curé de Campagne, goût pour l’intrusion de saillies sanglantes et ubuesques sur un fond de contestation politique et écologique.

Cette œuvre me conforte dans l’idée que Paul Schrader est un réalisateur très inégal dont les seuls films vraiment réussis sont Blue Collar (1978) et American Gigolo (1980). Très fervent admirateur de Jacques Tourneur – son remake de La Féline en 1982 était décevant – de Dreyer et de Bresson, il passe à côte d’un sujet fort: la place de la Foi et de l’Église face au mal qui ronge nos sociétés modernes.

First Reformed (Sur le chemin de la rédemption)

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Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

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Alors que la parole présidentielle est attendue comme jamais (elle est prévue pour 20h02), « l’après-confinement » pose de nombreuses questions. Le monde d’après le confinement risque fort de ne pas ressembler au monde que nous aimons.


Depuis le 17 mars dernier, la France vit à un rythme particulier.

Pour les entreprises comme pour les particuliers, ce temps suspendu paraît long. La gestion du déconfinement est un problème en soi, qui va nous occuper aujourd’hui.

Tout le monde l’a bien compris : le confinement vise à ralentir la progression de l’épidémie de covid au sein de la population. Mais il ne peut arrêter complètement la maladie. Au contraire, il contribue même à prolonger la circulation du virus à bas bruit.

Où en est-on avec l’immunité de groupe après presque un mois de confinement ? Cela dépend fortement des régions. Dans les régions les plus touchées (Grand Est et Île de France), l’immunité se rapprocherait des 20%

En restreignant les interactions sociales, on diminue le nombre des nouveaux contaminés / immunisés qui, en tant que non-récepteurs et non-transmetteurs, sont les meilleures barrières à la propagation de la maladie. On sait qu’il faut une immunité de groupe (ou immunité collective) d’environ 60% pour qu’une épidémie s’épuise. En l’absence de cette immunité de groupe, on aboutit inéluctablement à un rebond de contamination au moment où on lève le confinement, ce qu’on appelle « la deuxième vague ». La deuxième vague peut être immédiate ou différée, violente ou modérée. Elle témoigne que le virus continue à se propager au sein d’une population insuffisamment immunisée. Ainsi le confinement ne guérit pas l’épidémie, il l’étale dans le temps. 

L’immunité de groupe

Pourquoi alors ne pas avoir attendu l’obtention naturelle de cette immunité de groupe ? Certains pays (Royaume Uni, Suède…) avaient envisagé cette solution « naturelle ». Malheureusement, ils ont vite été rattrapés par la gravité de la maladie. Faisons les comptes : pour une population comme celle de la France, soit 67 millions d’habitants, un taux de 60% de contamination veut dire que 40 millions de personnes doivent contracter la maladie. S’il y a 5% de formes graves (dites « réanimatoires »), cela fait 2 000 000 de personnes ayant besoin de réanimation. Et si la mortalité de la maladie est de 1%, cela revient à accepter 400 000 morts ! Décidé en urgence, le confinement a visé à briser une dynamique dramatique qui était ingérable à court terme. Il fallait décharger les hôpitaux débordés par l’afflux de malades. En étalant le pic épidémique, on évitait la saturation immédiate. On pouvait aussi espérer attendre les progrès scientifiques en matière de traitements, de tests diagnostics et peut-être même de vaccins.

A lire aussi: De la fracture sociale à l’heure du coronavirus

Où en est-on avec l’immunité de groupe après presque un mois de confinement ? Cela dépend fortement des régions. Dans les régions les plus touchées (Grand Est et Île de France), l’immunité se rapprocherait des 20%. Ainsi une sérologie systématique pratiquée sur les femmes enceintes admises dans les maternités parisiennes début avril a révélé que 15% d’entre elles avaient été en contact avec le virus. Chez le personnel soignant, quotidiennement confronté aux patients, le taux d’infection est évidemment beaucoup plus élevé : des tests réalisés sur le personnel soignant de l’hôpital universitaire de Sheffield, en Angleterre, ont montré que 18% avaient été infectés au 29 mars… C’est-à-dire il y a déjà 15 jours ! Un tiers de ces personnes avaient continué à travailler avec des symptômes mineurs… On peut imaginer la diffusion nosocomiale de virus que cela a représenté depuis.

Il est illusoire de croire qu’on peut isoler complètement sur le long terme les vieillards et les handicapés (…) Le syndrome de glissement qui affecte les personnes âgées dépendantes abandonnées de leur proches est connu et redouté

Cette immunité acquise au prix de la maladie est le premier facteur qui peut être utilisé pour le déconfinement. Il s’agit de pratiquer un déconfinement partiel, ciblé, adapté au statut immunitaire de chacun. D’ores et déjà on pourrait « libérer » ceux qui ont été infectés et qui sont guéris, sachant que la durée d’éviction après les premiers signes de la maladie est de 14 jours (et peut-être même moins : l’APHP recommande une durée d’éviction de 10 jours pour son personnel atteint de forme bénigne). Ce « certificat d’immunisation » pourrait être délivré par les médecins en charge des malades à la phase aiguë (médecins de ville ou médecins hospitaliers). La preuve de la maladie peut être fondée sur des critères cliniques (par exemple l’anosmie brutale sans rhinite, associée aux autres signes d’infection respiratoire, est considérée comme permettant un diagnostic de certitude dans le contexte) et/ou un test biologique de type PCR. Plus largement, on peut espérer à court terme la généralisation du diagnostic sérologique, qui permettrait d’étendre le certificat d’immunisation à des personnes ayant eu une infection peu ou pas symptomatique. Le diagnostic d’infection est alors fait de façon rétrospective, et s’apparente à un dépistage a posteriori qui est du plus haut intérêt pour un déconfinement partiel. En effet, les études documentent de plus en plus de cas d’infections asymptomatiques. Une étude chinoise (Day et coll. BMJ, 2 avril 2020) consacrée au dépistage systématique des voyageurs entrant en Chine un jour donné, a ainsi montré que 130 des 166 infections détectées (78%) étaient asymptomatiques. Cela renforce l’idée qu’une part importante des personnes infectées est asymptomatique ou pré-symptomatique. Avec une mauvaise nouvelle : le grand nombre de porteurs sains sans doute contagieux – et une bonne : si quatre infections sur cinq sont effectivement invisibles, mais confèrent une immunité susceptible d’être vérifiée par sérologie, de nombreuses personnes seraient susceptibles d’être tout d’abord mises en quarantaine, puis rapidement déconfinées, sans faire courir de risque aux autres et en augmentant le taux de protection immunitaire de la population générale.

Les personnes à risque du début à la fin de l’épidémie

Puis viendra le moment où il faudra bien libérer des personnes « vierges » sur le plan sérologique. La logique serait alors de laisser sortir les personnes les moins à risque d’une forme grave de la maladie et de laisser à l’abri les plus fragiles : personnes âgées, obèses, diabétiques, hypertendus, insuffisants respiratoires… Cet approfondissement du déconfinement devrait remettre en marche l’économie, puisque la grande majorité de la population active est suffisamment jeune et saine pour ne pas être classée comme « à risque ». Du moins, si les écoles ont pu rouvrir ! Car pour permettre aux parents de reprendre le travail, il faut assurer la garde des enfants… service qu’il sera impossible de demander aux grands-parents à cause du risque de contamination potentiellement très grave que leurs petits-enfants leur font courir. La réouverture des établissements scolaires est un problème en soi : les enfants sont les meilleurs porteurs sains et diffuseurs de la maladie, notamment parce qu’il est impossible d’exiger d’eux une distanciation sociale efficace. La décision du ministère de l’Éducation nationale sera donc un marqueur fort que l’on passe d’une phase d’atténuation de l’épidémie (l’idéal de l’endiguement est abandonné depuis longtemps) à une phase d’évolution naturelle vers l’acquisition d’une immunité de groupe.

Des raisons sanitaires respectables peuvent aboutir à une régression civilisationnelle majeure : la mort solitaire institutionnelle, stade ultime de la déshumanisation

Si les restrictions devaient se prolonger, les personnes à risque seraient tout particulièrement visées. Enfermées dans une prison durable, elles verraient leur situation devenir insupportable. D’une part, il est illusoire de croire qu’on peut isoler complètement sur le long terme les vieillards et les handicapés. La contamination des pensionnaires des EHPAD par le personnel soignant, alors même que les visites des proches ont été interdites, est déjà une réalité dramatique à laquelle nous assistons impuissants. D’autre part, l’isolement social est en lui-même une violence peut-être pire que la contamination. Le syndrome de glissement qui affecte les personnes âgées dépendantes abandonnées de leur proches est connu et redouté. L’alternative du diable qui nous menace est alors la suivante : exposer ceux que nous aimons au risque d’une contamination mortelle ou les tuer à petit feu par un isolement affectif dont ils ne se remettront pas. Quant aux personnes contaminées quand même, et qui sont en fin de vie, comment les accompagner quand même ? Depuis le début du confinement les patients atteints du covid meurent seuls, privés de leur famille et de ministre de leur religion. L’Église s’est émue de cette absence d’accompagnement spirituel. On voit ici que des raisons sanitaires respectables peuvent aboutir à une régression civilisationnelle majeure : la mort solitaire institutionnelle, stade ultime de la déshumanisation.

Autre impératif pour un déconfinement rationnel : tenir compte des disparités entre régions, en terme de nombre de malades et de taux d’immunité. L’Île de France et le Grand Est mériteront ainsi un « traitement » à part, compte tenu de leur épidémiologie très particulière. Comment faudra-t-il régler les déplacements d’une région à l’autre ? Et aussi les déplacements d’un pays à l’autre, avec la réouverture des frontières et des moyens de communication ? Le risque de provoquer une deuxième vague violente et dévastatrice dans les territoires épargnés ne doit pas être pris à la légère.

Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash

Pendant la transition vers le retour à la normale, les mesures d’accompagnement seront nécessaires : les gestes barrière bien sûr, les masques obligatoires dans l’espace public, et aussi sans doute une méthode de traçage pour identifier les personnes selon leur statut (vierge / malade / guéri). On parle beaucoup du recours à un outil informatique dédié au traçage électronique, comme celui qui a fait ses preuves en Corée du Sud. Google et Apple travaillent ensemble à la mise au point d’une application pour smartphone qui connecterait les appareils par Bluetooth et signalerait le statut des personnes de l’environnement immédiat. Ces innovations sont un espoir – sortir du confinement sans rebond dévastateur ; et une crainte – réaliser le fichage de la population au mépris de la vie privée.

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Dans une situation de traçage électronique généralisé, le secret médical sera-t-il menacé ? Notons qu’il est déjà protégé par une législation qui a prévu le cas des maladies contagieuses, dont certaines sont à déclaration obligatoire. Les dérogations au secret médical sont de deux types : celles visant à protéger les personnes vulnérables, par exemple les enfants victimes de sévices ; et celles visant à protéger la société. Parmi ces dernières, la déclaration des maladies contagieuses est encadrée par l’article 3113-1 du Code de la Santé Publique, qui précise que « font l’objet d’une transmission obligatoire de données individuelles à l’autorité sanitaire par les médecins et les responsables des  laboratoires de biologie médicale : 1° les maladies qui nécessitent une intervention urgente locale, nationale ou internationale ; 2° les maladies dont la surveillance est nécessaire à la conduite et à l’évaluation de la politique de santé publique ». L’anonymat de la déclaration est protégé, du moins en théorie. En réalité, cet anonymat peut être levé si des mesures contraignantes s’imposent : par exemple, une mise en quarantaine obligatoire des patients contagieux, telle qu’elle a pu être réalisée dans des sanatoriums pour la tuberculose. Notons que la gestion du covid par la puissance publique expose en fait à peu de risque de dérapage en matière de secret médical : il s’agit d’une maladie aiguë, brève, et surtout « non stigmatisante ». Une différence essentielle par rapport à des maladies chroniques et sexuellement transmissibles comme la syphilis ou le sida, pour lesquelles le risque de mise à l’écart sociale est beaucoup plus important.

Quelle durée pour le retour à la normale ? Les projections des épidémiologistes ne sont pas réjouissantes. Selon la plupart, l’épidémie devrait être active au moins jusqu’en 2021, peut-être même 2022 – la mise à disposition d’un vaccin permettrait cependant de raccourcir ce délai. Au minimum, on annonce un rebond à l’automne. Faudra-t-il mettre notre vie entre parenthèse pendant tout ce temps ? Repasser par une période de confinement strict ? Le monde d’après le confinement risque fort de ne pas ressembler au monde que nous aimons. Ce sera un monde où on n’ira pas au théâtre, au concert, au stade ou à la messe. Un monde où il faudra renoncer aux restaurants entre amis, aux discothèques et autres soirées festives. Un monde où les associations sportives et culturelles seront suspendues sine die. Un monde sans voyage à l’étranger ni dans nos belles provinces. Un monde où les visites aux personnes âgées seront encadrées par des restrictions sévères. Un monde où le virtuel se substituera de plus en plus au réel, les écrans remplaçant les contacts humains. Un monde où le traçage numérique fera reculer les libertés individuelles et le secret médical. Un monde où les innombrables faillites de PME, de commerces et d’artisans laisseront la place aux grands groupes.

Nous serons alors confrontés à un difficile dilemme : faudra-t-il s’astreindre à un durcissement sécuritaire qui figera la situation pour des mois voire des années ? Ou apprendre à vivre avec le virus – et à mourir ? Et si le déconfinement réussi était avant tout affaire de sagesse ? Au minimum, il est affaire d’équilibre. L’avenir nous dira si le gouvernement fait les bons choix pour promouvoir cet équilibre en lequel nous mettons tout notre espoir.

Pas de retour masqué


Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement…


Hier encore, je raillais ceux qui s’inquiétaient du risque que faisaient peser les mesures d’urgence sanitaire sur nos petits secrets, nos vies privées, nos libertés chéries. J’avais la dent dure contre ceux qui déboulent dans le débat pour soulever des points de détails juridiques ou pour défendre des principes contre toute réalité. Était-ce bien le moment ? Aujourd’hui le moment est venu de les rejoindre. L’heure est grave, l’État s’apprête, paraît-il, à imposer des règles sur le port du masque et sans doute à le rendre obligatoire dans notre guerre contre la maladie. J’ai un problème, je crois que je ne pourrai pas faire ce que je faisais jusque-là : m’exécuter sans discuter.

Le risque du ridicule sous-évalué

Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement. On suspendait la liberté d’aller et venir. On m’empêchait d’aller, d’accord, mais on empêchait aussi les autres de venir. Alors je m’habituais volontiers à cette guerre retranchée. Aujourd’hui, c’est une autre affaire, on voudrait me coller un accessoire chinois sur la figure quand j’apparais en public. On dirait une blague : « Tu préfèrerais avoir un bec de canard pendant trois mois ou te retrouver à hôpital avec des tuyaux ? ». Heureusement, il y a une troisième option, un confinement strict. Moi qui ai toujours préféré le risque du traumatisme crânien au ridicule du casque à ski ou à vélo, je crois que je vais préférer l’ermitage au port du bec. Si je survis à la pandémie, je n’aimerai pas avoir été vu sous mon profil palmipède et si j’y reste, je ne veux pas que mon image se confonde dans la mémoire de mes descendants avec celle de Donald.

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Comme le disait justement notre chère Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. Sommes nos prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? » Nous sommes d’accord, il n’y a pas que la vie dans la vie. Je veux bien croire que la mesure marche ailleurs, que c’est la condition du déconfinement, et que le principe de précaution s’impose. Mais déambuler dans un espace public transformé en carnaval des animaux, ce sera sans moi. Même provisoirement, je ne veux pas de cet accoutrement. S’il fallait, pour circuler à Paris et réduire la pollution, rouler à trottinette, je resterais piéton ! S’il fallait pour éviter chaque année 3000 morts sur les routes, enfourcher des tricycles à pédales, je m’habituerais à vivre dans un rayon de 10 km que j’arpenterais à pinces ou à vélo. Alors aujourd’hui, plutôt qu’avoir l’air d’un hygiéniste trouillard, je resterai confiné et planqué. 

Une question d’éthique

Qu’on réduise nos libertés en nous confinant, qu’on dévoile notre intimité en regardant nos portables, qu’on abolisse le secret médical, qu’on nous empêche de courir le jour ou de sortir la nuit, qu’on ferme les écoles et qu’on nous oblige à supporter nos enfants, qu’on interdise aux maitresses leurs amants, qu’on barre les accès aux plages, aux sentiers peu battus, aux forêts désertes, qu’on creuse la dette, qu’on détruise l’économie et qu’on ruine le pays, passe. Que l’impératif sanitaire s’impose ! Et si les décideurs se trompent, il faut leur pardonner parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. 

Mais même pour sauver le monde des petites bêtes couronnées, je ne deviendrai pas un sujet risible aux regards des inconnus. Plus qu’un point de détail esthétique, j’en fais une question éthique. Si je sais séparer un homme de son œuvre, je ne le distingue pas de son apparence. En la matière, je ne crois pas au hasard chez les hommes ou les femmes de goût, ni chez les autres non plus. Contrairement à ce qu’on dit, l’habit fait le moine, comme l’air graisseux et le catogan du capitaine font le pleutre et le fanfaron du Concordia. Alors, je ne ferai pas le canard. Je préfère renoncer à parcourir le monde pour encore me regarder dans une glace. Je passerai le reste de mon confinement dans ma prison à ciel ouvert pour y vivre dans la clandestinité, ou mourir dans la dignité.

Relire la chronique précédente: Confiné confiant

Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer”

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Allocution télévisée d'Emmanuel Macron, le 13 avril 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00955772_000009

Hier soir, le président de la République a indiqué que le confinement durerait jusqu’au 11 mai, dans une allocution assez unanimement reconnue comme réussie. Lors de sa demi-heure dans la petite lucarne, avec une humilité qu’on ne lui connaissait pas, Emmanuel Macron a notamment indiqué qu’il fallait tous “sortir des sentiers battus, des idéologies, [se] réinventer.” En ajoutant “et moi le premier!”
Oh, mais la période difficile que nous traversons est déjà riche d’enseignements flagrants! Quelques pistes de réflexions.


Alors que l’information en continu peine à détacher son regard de la comptabilité morbide du Covid-19, le virus dévaste la porcelaine de nos certitudes. Certains dégâts se révéleront sans doute temporaires — on peut ainsi souhaiter rapidement ne plus avoir à remplir une attestation pour acheter une baguette. Mais la démocratie, les transports en commun comme le voilement du visage sont appelés à subir des conséquences encore difficilement mesurables, mais majeures.

Quel que soit leur régime politique, face au péril infectieux, la plupart des Nations ont opté pour un confinement plus ou moins strict en acceptant de sacrifier leur économie sur l’autel de la santé publique. Même la Chine, héritière de la Révolution culturelle ou du Grand Bond en avant et de leurs dizaines de millions de morts, n’a pas accepté que le sars-cov-2 emporte des centaines de milliers de Chinois. Xi-Jing-Ping est sans doute cynique, mais son souci d’éviter des drames individuels dans le cadre du « doux commerce » international cher à Tocqueville fera date. Cette crise sanitaire mondiale, souvent présentée comme le retour des nations ou du collectif, semble mondialement gérée sous l’angle du droit des individus à devenir centenaire — un droit que l’Occident va payer au prix d’un « tracking » à la chinoise. Les Droits de l’Homme, au nom de la sécurité, ont eu la peau des libertés individuelles en une semaine. Et si le Covid-19 démontrait plutôt l’écroulement du collectif sous les coups de boutoir de l’hyperindividualisme sanitaire ?

Mondialisation et abandon de la souveraineté nationale: confirmation de fortes intuitions!

La mondialisation, fidèle elle aussi au Ying et Yang chinois, a dévoilé deux facettes dont les conclusions restent à analyser avec plus de recul. Côté pile, la numérisation de nos vies montre ses incroyables vertus dans trois domaines majeurs au moins : le télétravail, l’enseignement à distance et la mise en commun des capacités de recherche d’un traitement ou d’un vaccin. Ceux qui n’aimaient pas internet et vivaient sans connexion savent ce que le vrai confinement veut dire. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Madame von der Leyen, taisez-vous!

Côté face, celui des flux bien réels de population et de marchandises, la globalisation révèle ses aspects les plus désastreux. La carte de la pandémie suit fidèlement celle des mégapoles diverses et denses, principaux foyers de l’infection. Sur les tarmacs, les vols à main armée de dollars des cargaisons de masques chinois à destination de l’Europe par les États-Unis prouvent les fols abandons de souveraineté commis au nom de l’optimisation libérale. Le calme qui règne dans les temples d’Angkor ou à Versailles souligne, lui, l’hérésie du tourisme de masse. Les compagnies aériennes se meurent, mais le ciel est bleu à Pékin. Il semble probable que l’on voit moins de Chinois au Mont Saint-Michel dans les années à venir.

L’argent ne fait pas le bonheur

Le regretté Jean-François Revel avait démontré dans La connaissance inutile la capacité d’une partie de l’échiquier politique français à faire fi de toutes les données factuelles prouvant l’inanité de leurs théories. L’exemple contemporain du Venezuela illustre à merveille son raisonnement : il existe toujours des défenseurs du Maduro-Chavisme, aveugles à la situation objectivement dramatique de ce pays dévasté. Le Covid-19 nous apporte ainsi la démonstration incontestable que l’argent ne fait pas le bonheur. Avec 7% du PIB alloué à son système sanitaire, la Corée donne une leçon aux États-Unis qui y consacrent 16,7% et vont laisser mourir des gens que les Coréens auraient sauvés. Révoltés à l’idée que l’efficacité d’un service public puisse être mesuré, les dévots de la dépense publique française tendront — comme d’habitude — la sébile pour que « les soignants » puissent tirer des chèques à l’infini.

Ces jobastres devraient plutôt profiter du confinement pour se flageller sans modération. La France avec 11,3 % du PIB affectée à la santé aura un bilan probablement effroyable en comparaison de l’Allemagne où l’on trouve des masques, des tests et quatre fois plus de lits de réanimation. Pour exactement 11,3 % du PIB ! Un scandale d’État pour le meilleur système sanitaire du monde, à qui on promet déjà des milliards, mais pas la fin des 35 heures qui l’ont laminé. Où l’on s’aperçoit que pour la CGT, F.O. et les autres, un bon système doit être le plus onéreux possible avant d’être efficace. Leur survie à eux en dépend, alors si c’est au prix de quelques milliers de morts…

A lire aussi, Anne-Laure Boch: Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

La connaissance inutile

Malgré toute l’admiration que l’on peut porter à Revel, la pandémie actuelle aurait justifié un chapitre complémentaire à son livre, intitulé « le virus de l’exception ». La connaissance ne s’est pas révélée cette fois inutile, mais vraisemblablement catastrophique. Les diverses épidémies de grippes des années 50 ou 60 ont pu provoquer chaque année de 15 à 100 000 décès en France — et des millions dans le monde — dans une indifférence complète. L’ignorance n’a pas permis d’épargner ces vies-là, mais elle a permis aux autres de continuer à vivre sans euthanasier ni l’économie ni les libertés individuelles. Cette méconnaissance n’a pas non plus rempli les hôpitaux psychiatriques de nouveaux cas de paranoïa, ni confiné des femmes et des enfants avec des maris violents ou poussé au suicide des salariés licenciés et des artisans ruinés. 

Ainsi, le bilan du confinement gagnerait à intégrer ses dégâts collatéraux sur cinq à dix années. Il n’est pas certain qu’il soit flatteur pour ce « lockdown » humaniste.

Tous voilé(e)s et vacciné(e)s, inch Allah!

Plus anecdotique — quoique — la prochaine obligation de circuler masqué à la fin du déconfinement pourrait marquer la victoire éclatante du salafisme et de l’extension à l’ensemble de la population du voile dans sa version prophylactique. 

La cuisine maison sortira également victorieuse de deux mois de confinement — on réapprend à mitonner, les restaurants ont peut-être quelques soucis à se faire dans les temps à venir. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Gil Mihaely: Covid-19: et si c’était le sucre ?

Des défaites, on en devine aussi bien sûr, et des surprenantes. Outre les restrictions imposées à la pratique du vélo — cet accessoire de la mobilité douce tant vantée — la disqualification sans appel des transports en commun, dont l’image de boîte de Petri paraît solidement établie, porte un coup terrible à la guerre sans merci lancée contre l’automobile. Les Renault Zoe et consorts, voire les diesels hors d’âge, reprennent des couleurs, autant comme bulle stérile que comme moyen de déplacement, sale temps pour les bouchons et Hidalgo. On signalera enfin, la brutale disparition des anti-vaccins – on attend en vain leurs protestations indignées contre la recherche d’un vaccin contre le Covid-19…

Le déconfinement nous prépare d’autres déconfitures, attachez vos ceintures !

La Connaissance inutile

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Montebourg, le retour?

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Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00931494_000001

Ces derniers jours, l’ancien ministre du redressement productif semble revenu en grâce dans les médias.


Jugez plutôt : matinale de RTL le 27/02, puis trois interviews dans la presse écrite avec le Figaro le 03/04, Ouest-France le 07/04, Libération (en une) le 08/04, sans oublier un passage dans le journal régional de France 3 Bourgogne le même jour. À ce rythme, on ne voit guère que Jérôme Salomon de plus médiatique. Que nous dit d’ailleurs l’ancien homme politique devenu entrepreneur ? Et surtout, pourquoi, alors qu’il ne cesse de répéter depuis trois ans qu’il est rangé des voitures, donner toutes ces interviews ? Voyons cela.

Comme au Vénézuela

Montebourg a beau jeu de surfer sur le made in France, la souveraineté, l’indépendance de notre pays, précisément parce que toutes ces thématiques, il les a faites siennes depuis des années et lui avaient valu un très bon score aux premières primaires de la gauche de 2011, à contre-courant de la doxa solférinienne.
Alors, d’entendre son successeur à Bercy, Emmanuel Macron, marcher dans ses pas à l’occasion de la crise actuelle ne peut que le faire rire jaune, comme il le relève perfidement (« À Bercy, lorsque j’ai proposé des nationalisations, Emmanuel Macron expliquait que l’on n’était ‘pas au Venezuela’ et aujourd’hui lui-même propose donc de ‘faire le Venezuela’…»). Ces thèmes souverainistes qui le voyaient moqué par ses anciens camarades socialistes, dorénavant défendus par l’ancien secrétaire général de Hollande, cela ne manque en effet pas de sel !

Outsider socialiste

Les socialistes, justement, Montebourg évacue la question : « J’ai trente ans de socialisme dans les jambes. Mais aujourd’hui, je ne suis plus rattachable à un quelconque parti politique». Dont acte.
Montebourg, et c’est plus intéressant, voit même plus loin puisqu’il semble ne plus se confiner à l’intérieur du clivage droite/gauche en ajoutant «Je ne sais plus ce qu’est la gauche, même avec une couche de peinture écologique dessus. En revanche, je sais ce que sont la France et les aspirations des Français». Voilà bien une distanciation social…iste.
Ce qui nous amène à réfléchir sur le pourquoi de ce retour médiatique du bourguignon. Est-ce qu’il souhaite replonger dans le grand bain politique, et dans quel rôle ? Pour le moment, il donne plutôt l’impression de tâter l’eau avec son orteil pour voir si elle est bonne. Visiblement, elle l’est, à entendre les échos de ce retour. De là à y entrer jusqu’aux épaules ?
Si la réponse devait être positive, trois options semblent sur la table.
Les deux premières dépendent de Macron.
Le fameux « jour d’après » tant et tant rabâché par les journalistes et les politiques pourrait-il déboucher sur un big-bang amenant un gouvernement d’union nationale, comme appelé d’ailleurs de ses vœux par Jean-Pierre Chevènement, lui-même proche de Montebourg ?
Si oui, ce serait un tournant majeur du quinquennat, pour ne pas dire plus.
Option 1: Macron cède à la facilité et appelle Montebourg dans son gouvernement, comme super-ministre. En somme, Bercy mais sans personne dans les pattes, Économie, Budget, Industrie sous sa coupe.
Option 2: le nommer à Matignon, tout simplement. Le signal serait encore plus fort et vu  comme un sérieux gage de ré-orientation européenne de la France en faveur des pays du Sud, assumant enfin de s’opposer au Nord, c’est-à-dire Berlin.
Évidemment, ces deux options seraient certes logiques si Macron voulait accompagner ses paroles d’actes politiques concrets, mais extrêmement risquées en cela qu’elles remettraient en selle un sérieux candidat élyséen. En outre, elles supposent un énorme préalable, que Montebourg accepte de devenir le collaborateur de Macron.
Reste la troisième option, la plus difficile à mettre en place mais la plus simple à envisager : que Montebourg se lance dans la course à L’Élysée. C’est exactement ce que laisse à penser sa conclusion sybiline auprès de Libération.

La route est longue

Montebourg ne se préoccupe pas, ou plus, des clivages, ne donne pas de brevets de gauche ou de droite, mais pense à la France et aux Français. C’est exactement le sens de l’élection présidentielle sous la Vème république, ce qui est amusant pour le défenseur obstiné de la VIème république qu’il est.
Il aime son pays, connaît les difficultés des petits patrons, vit dans un département symbolique de la France périphérique, voit ses pires prédictions se réaliser, a l’expérience et le panache et est encore jeune.
La route est longue, et même pas droite pour Montebourg, qui devra en plus s’affirmer en dehors de sa zone de confort européo-économique sur les sujets régaliens qui sont certes mis sous le boisseau médiatique actuellement mais reviendront très vite dans le débat public demain. Il devra nécessairement s’ouvrir concrètement aux républicains des deux rives et parachever ce que son père spirituel Chevènement lui-même n’aura pas pu accomplir.
Les difficultés sont nombreuses, mais sont indispensables à résoudre pour espérer remporter les suffrages et éviter que le pays ne tombe dans le populisme. Alors, en 2022, Macron verra-t-il après Marine hier la marinière se dresser face à lui ?

Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!

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Image d'illustration Pixabay

Ils me disent, ils me disent : tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou !


C’est décidé ! Je reste dans le Berry ! Improductif à la ville ou dans un village, quelle peut bien être la différence ? Les surnuméraires comme moi comptent pour des prunes. Mon inutilité actée comme disent les communicants, je demeurerai désormais aux champs. 

Le Président a validé mon choix de vie, hier soir, à vingt heures. À moi, le bon air de la campagne et les colonnes de moissonneuses-batteuses qui bloquent la circulation à la période des moissons, dans un brouillard de poussières. Un halo d’allergènes qui m’empêche d’y voir clair, l’été, à plus de dix mètres, j’en éternue d’avance. C’est toute mon enfance qui resurgit dans la fenaison, j’ai fait la fortune des pneumologues. J’en croise souvent un à la retraite qui me salue au volant de sa Jaguar climatisée. Outre la bénédiction de l’Élysée, j’ai toujours eu un faible pour les reines de comices. Le folklore rural a résisté aux assauts d’un féminisme éruptif. Y voir un spectacle dégradant, c’est manquer assurément de cœur et de vision historique. Je ne trahirai pas ma province. Je me vois en « Hugh Hefner du Boischaut », je théoriserai, un jour, le concept de « la fille du paysan d’à côté », autrement plus érotique et sensuelle que votre voisine de palier. On ne trouve pas encore chez ces jeunes femmes, infirmières, institutrices ou employées à la coopérative agricole, l’amertume des « Community Manager », « Chief Happiness Officer » et autres attachées de presse au bout du rouleau. Elles n’ont pas dans le regard ce que j’appelle l’instinct de la défaite. Elles ont déjà pleinement conscience que leur travail ne sert à rien, qu’il est inepte et dégradant, elles ravalent cependant leur fierté sous des dehors outrageusement positifs. Et elles commencent à avoir honte de ce jeu débile qui les salit, chaque jour, un peu plus. Les féministes pourraient les aider à se sortir de cette spirale infernale du « bullshit job ». Le « boulot à la con » est un horizon indépassable pour cette génération Y. 

Moi, je suis né sous Giscard, je ne confonds ni les X, ni les Y, Aldo Maccione me fait rire et je milite pour le fromage de tête dans les cantines de France. J’aspire tout de même à m’exfiltrer du bourbier parisien. Comme mes camarades trentenaires, je fais le rêve impossible de concilier emploi digital et quête de sens, réseaux sociaux et locavore attitude, AMAP et Insta, Skype et pêche à la ligne. J’avoue que le « en même temps » est tentant dans la situation actuelle. Profiter de l’économie numérique, les pieds dans la glaise, ce don d’ubiquité semble inaccessible à moins d’être rentier ou éditorialiste sur les chaînes d’info. Ce confinement sera-t-il le déclencheur d’un énième retour à la terre ? Après 68, il y a eu ce mirage-là, on sait les cicatrices qu’il a laissées dans la tête de ces néo-ruraux. L’atterrissage fut terrible. Je continue à préférer « Peur sur la ville » de Henri Verneuil au ciné que « course à pied après 19 heures » sur les quais. Aujourd’hui, le virus nous oblige pourtant à choisir notre camp. Je ne veux pas être ce résident secondaire que décrit si bien le Jalignois-sur-Besbre René Fallet dans Un idiot à Paris (Folio/Numéro 2193) : « Le citadin en vacances a beau rouler des mécaniques devant le paysan, il se sent malgré tout frustré, même sans savoir pourquoi au juste, au bord extrême d’un monde qui lui est fermé, au seuil des saisons qui se rient de lui, d’une nature d’où il a été chassé, d’un mystère qui ne sera plus pour lui éclairci ». Si j’ai emprunté le prénom de Liliane dans le titre de cette chronique, c’est par tendresse et nostalgie pour une époque où je regardais Thierry Le Luron à la télévision avec mon grand-père. Georges Marchais, n’en déplaise aux nouveaux apparatchiks de la transparence, c’était encore mon vieux monde avec ses certitudes et ses chapelles, on ne vivait pas dans un Gloubi-Boulga de l’indifférence. Quand on croisait un type ou une voiture dans la rue, on savait par son style ou sa façon de se déplacer à qui on avait affaire. Tout le monde ne portait pas la même gueule satisfaite sur le visage. En septembre prochain, j’aimerais retrouver cette impression de plénitude. Nous allions avec pépé voir ses quelques arpents de vignes, nous observions, en silence, le long labeur de la nature, son incertitude et son miracle à venir. Nous chérissions nos Côteaux de Loire. Un peu plus loin, en Bourgogne, l’écrivain Jean-Claude Pirotte, dans Mont Afrique (Folio/3563), mettait des mots sur notre communion d’un jour : « Il y eut la vie secrète et frileuse à la Maladière, l’automne épuisé de lumière funèbre, et le plain-chant, soudain, de la vigne rousse au bord du ciel comme un sursaut d’allégresse brutale ».

Un idiot à Paris

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Mont Afrique

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Glisse entre la Russie et l’Occident

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Elena Balzamo Photo: Marie Barbier Éditions

 


Décalcomanies, d’Elena Balzamo


En ces temps où l’on peut tout entendre, y compris des libéraux parler de nationalisations, des anticommunistes primaires et même secondaires, peuvent sans problème, je pense, exprimer quelque chose comme de la nostalgie pour l’Union soviétique. C’est le cas d’Elena Balzamo, qui propose quelques souvenirs sur sa jeunesse moscovite dans les années 1960-1970 et quelques réflexions sur la littérature, l’histoire et l’actualité dont le moins qu’on puisse dire, est qu’elles ne sont pas banales. 

Le titre de ce recueil, Décalcomanies, rappelle un jeu, une occupation des enfants nés après-guerre qui, à l’Est comme à l’Ouest, trempaient, tamponnaient, collaient des images qu’ils glissaient sur une feuille voire sur leur main ou leur bras. Ces souvenirs sont l’occasion de glissades discrètes, affectueuses, un rien ironiques, de la Russie à l’Occident. Et retour. 

Passion pour le Monopoly

À propos de glissades, l’auteur évoque ses compétitions de ski alpin quand elle était à peine adolescente. Côté soviétique : les enfants qu’on entraine pour former les cohortes sportives appelées à  renforcer le prestige de la patrie du communisme; la misère des équipements (les remonte-pente rudimentaires qu’on y trouvait faisaient partie du butin de guerre sur lequel l’Armée rouge avait mis la main en Allemagne!). Côté nostalgie : la découverte des montagnes de cet immense pays, de l’Oural à la presqu’île de Kola, les Carpates ou le Caucase ou la Géorgie. « Ces voyages aux quatre coins du plus grand pays du monde avaient un goût enivrant de liberté. Pour une équipe d’une douzaine d’ados remuants, il y avait un seul adulte, l’entraineur, qui avait toujours assez à faire sans jamais suffire. En dehors des heures d’entraînement, on était libre comme l’air. Et on en profitait ». 

Une liberté qui  avait besoin des failles de l’encadrement pour exister ? Pas facile à superposer exactement avec ce que nous vivons ici tout en employant le même mot.  

Les vacances, pour être aussi sacrées que les vacances françaises, en étaient elles une autre illustration. Les Soviétiques frôlaient l’aventure quand ils voulaient s’installer avec leur famille dans une datcha correspondant à leur niveau social. On louait. Mais sans agence de location. On apportait tout, ses draps, sa vaisselle et ses couvertures, après un voyage en train aux horaires incertains. Pas un mot  n’était ouvertement prononcé contre le régime, mais la passion pour le Monopoly en disait plus que toute péroraison hostile : « Petits Soviétiques, futurs bâtisseurs du communisme, nous étions passionnés par ce jeu capitaliste par excellence. Bien évidemment, on ne pouvait pas acheter le kit. Nous l’avions donc fabriqué nous-mêmes, d’après un modèle authentique que quelqu’un avait rapporté d’un voyage à l’étranger (…) Nous achetions des gares, nous bâtissions des hôtels (…) nous encaissions des primes » pendant qu’à deux pas de là, près de la gare, des petites vieilles, bravant la loi qui combattait les néfastes survivances de l’économie capitaliste, vendaient trois carottes et deux oignons de leur potager… Mais cette soif de biens immobiliers n’avait rien à voir avec la cupidité, comme l’auteur le souligne dans un autre chapitre, mais avec la fascination pour les objets occidentaux en général, « autant pour eux-mêmes que parce que c’était des messagers d’un monde inconnu et inaccessible. Des ovnis. Des symboles ». Certes, on courait alors le risque que le symbole aimé se substitue à la réalité, et que le Paris de Balzac ou le Londres de Dickens imposent leur « description aussi exacte qu’anachronique de ces capitales et souvent décalées de plusieurs décennies ». 

Le décalque d’un univers à l’autre donnait parfois d’étranges transformations avec la complicité plus ou moins ingénue de la population. Le 8 mars, « journée de la femme », était l’occasion d’offrir le bouquet ou le flacon de parfum qu’on ne pouvait offrir ouvertement aux mères –  dont la fête avait été supprimée. ; »De la même façon, l’ancienne Journée de l’Armée soviétique, rebaptisée sous Poutine « Journée des Défenseurs de la Patrie », était devenue, déjà à l’époque soviétique, un substitut de la fête des Pères »…

Même dans les réflexions de la deuxième partie, la Russie n’est pas loin. À Moscou, des chauffeurs de taxi rêvent de solutions radicales pour « réformer ce bordel » et d’autres à Paris  « aiment Poutine » qui « saurait vite mettre de l’ordre dans ce bordel !  » Et l’auteur de conseiller à l’un d’entre eux, passionné de Molière et bibliophile – comme aux lecteurs ignorants que nous sommes – la lecture de Chemins nocturnes de Gaïto Gazdanov, « un émigré russe qui, dans les années 1920 et 1930, travaillait comme taxi de nuit à Paris ». Son livre, pour le moment méconnu, garde en vie ces hommes et ces femmes qui fuirent le bolchevisme. Son livre, ce sont des humains, tout comme, à l’inverse, les inconnus avec qui l’on va déjeuner lors d’une réception, sont des livres qu’on va ouvrir, comme l’auteur l’explique dans un chapitre intitulé un peu durement « conversations mondaines ».

Plus de machiniste ni de freins

Elena Balzamo pratique d’abord la conversation mondaine, par le ton calme qu’elle adopte et la division de l’ouvrage en chapitres touche à tout.  Puis, comme les chauffeurs de taxis qui lui plaisent tant, la tension monte et elle explose, le lecteur quittant ce petit livre dans deux ou trois claquements de portière brutaux. La douce Elena sort de ses gongs et tout y passe : le féminisme, la langue, inclusive ou pas, et même la Corée du Nord. Qu’on en juge : « Je tiens le féminisme militant pour la seule forme de racisme qui ne tombe pas sous le coup de la loi : ne classe-t-il pas les êtres humains en fonction de critères biologiques (le sexe) ? Et n’est-ce pas ce que partout  ailleurs on combat? (…) Concernant la langue, elle emboîte le pas de Brodsky : « …Il convient d’aborder avec précaution, presque avec dévotion, tout ce qui dans une langue peut paraître irrationnel, car cette irrationalité est son essence même, elle est en quelque sorte plus ancienne et plus organique que nos avis articulés. À l’égard de la langue, des mesures policières doivent être bannies ».  

Quand elle aborde le destin du malheureux Otto Warmbier, condamné à 15 ans de prison pour avoir volé une affiche dans un hôtel de Pyongyang, c’est, je crois pour rappeler qu’il fut victime d’un système où « comme toujours sous la terreur communiste, nul n’a d’intérêt personnel à vous anéantir; simplement, la machine est devenue folle, il n’y a plus de machiniste ni de frein ». Les individus, eux, sont ambivalents et capables de tout. Affaire  d’environnement, comme le montrent, ici et aujourd’hui, les effets des réseaux sociaux sur lesquelles, « on peut tout se permettre, en toute impunité ». Décalque impossible ou scandaleux ? La barbarie est là aussi, la barbarie de ceux qui ne lisent pas et qui vaut peut-être celle de ceux qui brulent les livres. 

Brodsky hésitait à répondre. Elena Balzamo aussi.

Elena Balzamo Décalcomanies, Marie Barbier éd. Paris 2020. Le livre est actuellement disponible au format numérique à 8,99 € via Eden livres en attendant la parution papier. 

Décalcomanies

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Madame von der Leyen, taisez-vous!

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Ursula von der Leyen © Olivier Matthys/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22438903_000008

Emmanuel Macron doit s’exprimer sur le déconfinement devant le peuple français, à 20 heures. Mais la présidente de la commission européenne adresse déjà ses recommandations. Elle envisage notamment un isolement jusqu’à la fin de l’année pour les plus âgés.


Entre deux avoinées aux joggers de la onzième heure et autres nonchalants de la claustration (comme ces amants pincés en train de fouchtri-fouchtrer dans leur voiture par les gendarmes dans le bois de Lucelans en Franche-Comté), nos autorités ont tout de même décerné des satisfecit aux Français. Nous ne sommes pas devenus chinois ni même allemands mais nos urgentistes n’ont pas eu à choisir entre les malades. De ce point de vue, mission accomplie – provisoirement certes, mais tout de même. 

Ce n’est certainement pas à Madame von der Leyen de nous dire quand et comment on doit déconfiner ! D’un point de vue juridique, la santé ne fait nullement partie des attributions de l’Union européenne

Nos dirigeants n’ont jamais pensé et jamais dit que le confinement arrêterait le virus – sur ce point, ils ne se sont pas trompés et ils n’ont pas non plus menti. Il s’agissait d’étaler les offensives du virus dans le temps de façon à pouvoir soigner tout le monde. En clair, le confinement était la seule alternative disponible au risque de voir les plus faibles mourir en masse. Ce que le président allemand a parfaitement résumé en déclarant que l’épidémie n’était pas une guerre mais « un test pour notre humanité »

A lire aussi, Anne-Laure Boch: Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, le confinement fait figure de ligne Maginot. En plus utile à court terme, puisqu’il sauve des vies, mais s’il a suspendu le danger, il ne l’a pas éliminé. Le virus est toujours là, prêt pour la deuxième vague, et pourquoi pas la troisième et la quatrième, nous ne sommes pas immunisés et si nous relâchons la pression, la contamination repartira. Et resterions-nous confinés six mois que le problème ne serait toujours pas réglé. On comprend l’effroi des blouses blanches et des élus lorsqu’Édouard Philippe a prononcé le mot « déconfinement » : à en juger par les rumeurs qui sourdent des murs de l’Élysée, le président n’a rien d’autre à sortir de son chapeau qu’une prolongation de notre assignation à résidence. 

Retrouver la vraie vie

C’est, bien entendu, ce que réclament la plupart des médecins. Sauf qu’ils ne s’intéressent qu’à une des données de l’équation – la maîtrise de l’épidémie de Covid-19, au risque d’ailleurs de voir les morts causées par d’autres maladies grimper en flèche. Certes, si nous restons tous chez nous jusqu’à la découverte d’un traitement ou d’un vaccin, on peut espérer que plus personne ne mourra du Covid. Mais cette réponse a une limite, et pas seulement parce que les acteurs de la vie économique le demandent à cor et à cri, ni parce que je ne supporte plus d’être privée de bac à sable et d’auto-tamponneuse, mais parce que la claustration qui nous est imposée (pour d’excellentes raisons…) attente à la texture même de l’existence. Nous vivons dans l’attente, voire en cette période pascale, dans l’espérance du lendemain. Et nous avons hâte de retrouver la vraie vie avec ses peurs que nous savons affronter. Est-ce la preuve que nous sommes de mauvais citoyens ou celle que nous restons des êtres humains désirants et imparfaits ? 

En attendant, l’idée d’un déconfinement conditionné et différencié fait son chemin. Là, encore, ce sera peut-être la seule solution correspondant à nos moyens mais soyons au moins conscients que les changements qu’on pourrait nous demander sont loin d’être anodins. 

Christophe Castaner a demandé aux préfets de retoquer les arrêtés ministériels imposant le port du masque et il est probable qu’en cas de contentieux le Conseil d’État suivra comme il l’avait fait pour les arrêtés anti-burkini. En l’occurrence, interdire certains signes vestimentaires et en imposer ne sont pas du tout la même chose. Reste que l’idée d’un deal “libération contre masque obligatoire” semble avoir la faveur de beaucoup d’élus, et du reste celle de l’opinion. On me dira que c’est un faible prix pour pouvoir sortir de chez nous. Minute papillons : c’est renoncer au cœur même de notre civilité. Nous montrons notre visage à notre prochain et nous sentons bien que ceux qui refusent de le faire, des intégristes musulmanes aux terroristes corses, manifestent leur sécession culturelle. On me jure que tout cela sera provisoire. C’est d’autant moins sûr que la demande de contrôle sanitaire viendra de la société. Il est probable que, dans quelques années, quiconque ne portera pas de masque pendant l’épidémie de grippe sera regardé et dénoncé comme mauvais citoyen. Et que pensera-t-on des gros s’il se confirme que le surpoids est un facteur de risque aggravant ? Qu’ils n’ont qu’à rester chez eux. 

Frau von der Leyen a tranché

Du reste, certains, à l’image d’Ursula von der Leyen le disent presque cash. C’est la deuxième idée en vogue dans les hautes sphères : un confinement prolongé pour les populations à risque. La présidente de la Commission européenne a déclaré dans le quotidien allemand Bild qu’en Europe, les contacts des personnes âgées avec leur environnement devraient rester limités au moins jusqu’à la fin de l’année. En clair, alors que le débat commence à peine en France, Frau von der Leyen a tranché : on commencera par libérer les enfants, les jeunes et les bien-portants : les vieux et les malades attendront. Et elle ne veut pas nous dire aussi quand on pourra voter pour les municipales ? 

De quoi je me mêle ? Ce n’est certainement pas à Madame von der Leyen de nous dire quand et comment on doit déconfiner. 

D’un point de vue juridique, la santé ne fait nullement partie des attributions de l’Union européenne. Chaque nation européenne a géré l’épidémie en fonction de sa culture médicale, de sa culture tout court et des moyens du bord, qui sont restés strictement nationaux à l’exception de quelques coups de main par-ci par-là. Quant aux frontières, qui relèvent effectivement de l’espace Schengen, sous-groupe de l’Union, il a fallu attendre deux mois et avaler toutes sortes d’âneries sur le virus qui n’avait pas de passeport (âneries répétées jusqu’à satiété dans les « grands médias ») avant qu’on décide de les fermer. Au moment où plus grand-monde ne voulait les traverser. 

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Surtout, Madame von der Leyen n’a pas la moindre légitimité politique pour réclamer des mesures aussi lourdes de conséquences sur les libertés publiques. Que le parlement élu, dans les conditions que l’on sait, puisse renverser la Commission (qui est tout de même le fruit de tractations inter-gouvernementales) n’y change rien. Qui, hors des frontières allemandes, connaît Ursula von der Leyen ? 

Raphaël Glucksmann rejoint le front souverainiste

J’entends déjà les réprimandes : en somme, vous prônez le chacun pour soi ? Eh bien oui, concernant la loi, chaque peuple doit appliquer ses propres lois. Cela s’appelle la souveraineté et contrairement à ce que fantasme le président de la République, elle ne peut pas être française et européenne. À ce sujet, il faut saluer Raphaël Glucksmann, l’un des rares à soumettre ses convictions européistes à l’épreuve du réel. 

Nous nous soumettons à des règles pénibles, comme nous acceptons de payer des impôts, au nom de la solidarité entre Français, parce que nous sommes un peuple et parce que les décisions sont prises par des autorités légitimes et responsables devant ce peuple. Jamais nous n’aurions accepté le confinement et les contrôles s’ils avaient dictés par Angela Merkel, Ursula von der Leyen ou Viktor Orban. 

Si Emmanuel Macron annonce ce soir un prolongement du confinement pour les personnes âgées, nous l’accepterons : nous acceptons la loi même quand elle nous déplaît – précisément parce que, sur le papier au moins, elle est supposée traduire les vœux d’une majorité d’électeurs. Toutefois, nous avons tout loisir de la critiquer. Comme le dit souvent Jean-Pierre Chevènement, la démocratie ne se résume pas aux élections. Elle dépend aussi de la possibilité d’un débat pluraliste entre citoyens. Nous ne discutons pas avec les Italiens ou les Hongrois des mesures à prendre. Dans quelle langue le ferions-nous, le volapük ? L’espéranto ? 

On saura sous peu si, en attendant un traitement ou un vaccin, nous en serons réduits à enfermer plus longtemps les vieux, les obèses et pourquoi pas certains malades chroniques. Là encore, même si c’est la seule issue, sachons ce que nous faisons : cela reviendra à introduire une discrimination n’ayant strictement rien à voir avec le mérite ou la nécessité de rétablir une injustice. Bien sûr, il s’agira encore de protéger les plus fragiles mais prenons garde : les bénéficiaires de toutes ces attentions, claquemurés chez eux ou dans leur chambre d’Ehpad, finiront peut-être par penser que cette vie qu’on s’évertue à sauver n’est plus vraiment une vie.

Covid-19: et si c’était le sucre ?

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Le service de réanimation de l' Hopital Claude Bernard de Metz lors de l'épidemie de coronavirus, le 8 avril 2020 © POL EMILE/SIPA Numéro de reportage: 00955278_000024

Alors que 17% des adultes en France sont obèses, ils représentent 83% des patients dans nos unités de réanimation.


Sur le terrain, dans les unités de réanimation respiratoires, il n’y a plus de doute : les personnes obèses représentent une proportion élevée, voire très élevée, des patients atteints de formes graves du Covid-19. Cité par Le Monde, l’anesthésiste réanimateur Hervé Quintard du CHU de Nice constate que « parmi nos 40 patients, 95 % sont en surpoids ou obèses, avec souvent une hypertension artérielle et un diabète associés ». À l’échelle nationale, les chiffres sont presque aussi spectaculaires mais la surreprésentation des personnes obèses parmi les malades ayant développé les formes graves du Covid-19 est une évidence : alors que 17% des adultes en France sont obèses, ils sont actuellement jusqu’à sept fois plus nombreux dans les unités de réanimation où ils représentent 83% des patients. Les données recueillies au Royaume-Uni vont dans le même sens. De même, les premières études conduites aux États-Unis indiquent que la mortalité des personnes obèses en réanimation y est également très élevée, allant jusqu’à 70% chez les personnes atteintes d’obésité sévère.

La France à l’arrêt

Le taux élevé d’obésité de la population française a donc un lien direct avec le nombre de malades nécessitant d’être hospitalisés, nombre qui lui-même explique la décision radicale de confinement prise par le gouvernement. En effet, si la France est à l’arrêt, c’est faute de lits de réanimation, d’appareils respiratoires, de produits anesthésiants et de personnels soignants ; ces pénuries nous contraignant à devoir ralentir la pandémie afin d’éviter l’engorgement puis l’effondrement de notre système de soins.

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Outre son terrible bilan humain, la pandémie du coronavirus atteint à différents niveaux l’intégralité de la population en mettant en péril l’avenir de notre système de santé et de notre économie. Compte tenu du caractère phénoménal de ces conséquences, la nécessaire réflexion sur l’anticipation des prochaines pandémies implique de remettre au premier plan la question de la prévention de l’obésité dans notre société.

Les chiffres français de l’obésité ont explosé

Le surpoids excessif n’est ni le résultat d’un manque de volonté ni l’apanage des personnes faibles. En effet, on sait maintenant que le combat contre l’obésité n’est pas un combat contre des personnes mais contre les multinationales de l’agro-alimentaire qui sont jusqu’à présent parvenues à échapper à une remise en cause générale de leur logique et aux coûts et conséquences réelles de leur modèle économique. Et de fait, la  sociologie de ce phénomène démontre en effet qu’il dépasse largement les choix et les comportements individuels. La biologie humaine n’a pas changé en 40 ans mais les chiffres de l’obésité ont explosé : entre 1981 et 2016, le pourcentage de gens obèses en France est passé de moins de 6% à près de 17% aujourd’hui.

Et la situation chez les mineurs n’augure rien de bon dans ce domaine. C’est donc très probablement l’offre alimentaire – pour ne prendre que cet élément de l’équation – qui structure la demande et la consommation. C’est la production et la distribution qui sont en faute, pas les consommateurs.

Sevrage (et résilience) collectif(s)

L’épidémie de Covid-19 met en lumière le fait que le coût de l’obésité n’est pas seulement économiquement lourd (ce que nous savions déjà, l’obésité prédisposant à tout une série de maladies aux traitements socialement très coûteux comme les cancers, les maladies cardiaques ou le diabète) mais que, dans certaines circonstances, il peut devenir insupportable. Cette pandémie oblige ainsi non seulement à repenser notre politique de santé mais à l’accompagner de mesures fermes contre les lobbies de l’alimentation. L’industrie agro-alimentaire doit accompagner volens nolens un sevrage collectif du sucre blanc raffiné  et autres ingrédients contribuant à la pandémie d’obésité.

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Dans quelques mois, nous serons enfin prêts à affronter le coronavirus, tout comme nous étions prêts en 1918 pour la guerre de 14. Il est de notre devoir de tirer les leçons de cette pandémie pour préparer la prochaine crise. Et puisqu’il est si difficile de prévoir l’avenir, la meilleure façon de s’y préparer est d’améliorer notre résilience collective. Cela passe par une politique rigoureuse de lutte contre l’obésité qui ne doit plus consister en les habituels messages culpabilisants à l’attention des consommateurs mais doit plutôt s’attaquer aux vrais responsables de ce fléau, à savoir l’industrie agroalimentaire.

Inde : le confinement a piégé les travailleurs déplacés

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Umi Daniel, directeur Migration et Education à Aide et Action en Inde. Crédit : AEA.

En Inde, le confinement instauré fin mars a surpris de nombreux travailleurs déplacés (ou migrants internes) incapables de retourner dans leur village d’origine et parfois pris pour cible par la population. Umi Daniel, directeur Migration et Education de l’ONG Aide et Action en Inde, décrit le chaos et la confusion qui règnent dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants aux conditions d’hygiène parfois déplorables. Entretien.


Daoud Boughezala. Il y a une dizaine de jours, le gouvernement indien a décidé de confiner la population afin d’endiguer la propagation du Covid-19. Cette stratégie fonctionne-t-elle dans un pays de plus d’un milliard d’habitants confronté à l’extrême misère et à l’insalubrité ?

Umi Daniel. Non. Les mesures de quarantaine adoptées pour lutter contre le coronavirus ont entraîné une répression soudaine qui a causé de nombreux désagréments à la population. Les gens ont affronté de grandes difficultés pour se fournir en nourriture, médicaments et autres produits essentiels. Chaos et confusion se sont répandus à travers le pays. Les plus touchés par le confinement sont les milliers de travailleurs déplacés qui, avec leurs familles, ont dû parcourir des centaines de kilomètres pour rentrer dans leurs villages en l’absence de moyens de transport.

Qui sont ces travailleurs déplacés auxquels votre ONG Aide et action vient en aide?

Officiellement, le gouvernement indien indique que près de 2,2 millions de travailleurs déplacés indiens interétatiques (Ndlr : originaires d’un Etat de l’Union indienne et qui travaillent dans un autre Etat indien) sont bloqués dans différentes villes en attendant de pouvoir rentrer dans leur village après la fin du confinement. Mais on évalue plutôt à six ou sept millions le nombre total de travailleurs bloqués. La plupart d’entre eux sont issus des tribus, de la caste inférieure des dalits. Ce sont des petits agriculteurs, paysans sans terre et ouvriers agricoles. La crise du corona a considérablement affecté la vie et les moyens de subsistance de ces communautés. Un grand nombre de travailleurs déplacés engagés dans le secteur informel – bâtiment, briqueteries, pêche, petite fabrication, hôtellerie, confection, l’aide domestique, les vendeurs routiers, colporteurs – sont extrêmement affectés par le confinement.

Comment expliquez-vous ce si grand nombre de travailleurs qui se déplacent d’un bout à l’autre de l’Inde?

Le niveau d’urbanisation croît très rapidement même si 70% de la population indienne, soit 1,3 milliard de personnes, vivent toujours en zone rurale. Cependant, la crise agraire, la sécheresse, l’insécurité alimentaire et le chômage poussent un grand nombre de populations rurales à se déplacer vers les zones urbaines pour chercher un emploi et des moyens de subsistance. Une estimation informelle évalue à 100 millions le nombre de travailleurs déplacés ruraux et urbains.

Que faites-vous pour les aider?

Nous avons travaillé avec cinq mille familles de travailleurs déplacés dans cinq villes d’Inde. Nos bénévoles ont commencé à sensibiliser leur famille au lavage des mains, à l’hygiène personnelle et à la distanciation sociale. Nous avons aussi négocié avec les entreprises et le gouvernement pour leur fournir des vivres. Après l’instauration du confinement, nous leur avons organisé la distribution de masques et prodiguons des conseils psychosociaux aux travailleurs déplacés qui ont peur.

Dans ce contexte chaotique, la majorité des Indiens applique-t-elle des mesures prophylactiques (gestes barrière, distance sociale) pour se protéger du virus?

Non. Dans la population, notamment chez les habitants des bidonvilles et des zones rurales, il y a une très faible conscience de la nécessité de se laver les mains et de respecter une certaine hygiène personnelle. C’est pourquoi le gouvernement indien et les ONG ont lancé des campagnes de sensibilisation sur le lavage des mains, la distanciation sociale et d’autres précautions à prendre pour limiter la propagation du corona.

Notre antenne migration coopère avec le gouvernement indien pour garantir la distribution de nourriture, l’hébergement et le soin apporté aux travailleurs bloqués dans différentes villes et Etats de l’Union indienne. Jusqu’à présent, nous avons tendu la main à 1110 de ces ouvriers alimentés et approvisionnés en kits d’hygiène par les gouvernements de cinq États indiens. Par ailleurs, nous avons commencé à travailler en réseau avec les ONG locales et introduit des volontaires utilisant des téléphones portables pour joindre la communauté rurale et les ménages de migrants. Aujourd’hui, nous contactons 505 volontaires villageois par le biais de cinq ONG partenaires dans 190 villages répartis sur quatre districts sujets aux migrations.

Nos équipes ont participé à des opérations de sauvetage pour secourir des travailleurs migrants bloqués et assuré leur passage en toute sécurité vers leurs villages. Nous avons commencé à travailler en réseau avec d’autres ONG, des agences des Nations Unies et le gouvernement pour plaider en faveur de meilleures politiques et d’un programme pour la sécurité, la sécurité alimentaire et les soins médicaux des travailleurs déplacés. Enfin, nous sommes engagés dans le programme gouvernemental d’intervention d’urgence sur Covid-19 dans divers États et en particulier dans l’État d’Odisha pour fournir un soutien technique à la gestion des migrants et favoriser l’inclusion sociale.

Quel sera le coût social du confinement et de la crise sanitaire en Inde ?

Dans les prochains jours, l’Inde va rencontrer un énorme problème : le chômage. Je pense notamment aux catégories sociales qui ont des revenus faibles et intermédiaires. Le confinement a considérablement réduit les opportunités économiques dans les secteurs informel et formel. Bien que le gouvernement ait fait quelques annonces susceptibles de soulager les communautés rurales – augmentation des salaires dans le cadre du programme gouvernemental de création d’emplois, approvisionnement alimentaire via le système de distribution publique et soutien financier -, il reste à trouver une solution de long terme.

En fin de compte, la crise a-t-elle renforcé la cohésion de la société indienne par-delà les origines sociales, ethniques et religieuses de chacun ?

La crise sanitaire constitue la première urgence médicale à laquelle l’Inde est confronté depuis son indépendance. Cela a été une excellente occasion de renforcer l’unité parmi les populations qui la composent. Des citoyens de communautés, de religions, d’ethnies, et de castes différentes s’entraident pendant cette crise. Mais d’un autre côté, la convoitise a créé un fort sentiment de suspicion et de stigmatisation contre les travailleurs déplacés qui rentrent chez eux. Les habitants des régions rurales de l’Inde ont installé des barricades et des postes de contrôle aux points d’entrée du village pour interdire l’entrée des travailleurs déplacés dans leurs villages. Les communautés rurales estiment qu’ils peuvent être porteurs du coronavirus et qu’ils doivent donc tous subir une quarantaine médicale.

Une rédemption bien improbable

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Ethan Hawke dans "Sur les chemins de la rédemption" (2017). Authors: Moviestore/Shutterstock/SIPA; Feature Reference: Shutterstock40659993_000002

Malgré une superbe photographie, Sur le chemin de la rédemption de Paul Schrader nous sert une histoire invraisemblable et grotesque.


Confiné dans ma maison au pays pagan alors que souffle un vent du nord sentant bon le houblon, j’ai visionné le DVD Sur le chemin de la rédemption, le dernier film de Paul Schrader (2017) dont nous pouvons déplorer l’absence de sortie sur les écrans de cinéma français.

Le film conte l’histoire de l’ancien aumônier militaire Ernst Toller, très marqué par la mort de son fils – dont il avait fortement encouragé l’engagement militaire –,lors de la guerre en Irak. Pasteur dans une petite paroisse protestante liée à une puissante église évangélique, c’est un homme d’Église aux prises avec ses démons intérieurs, la solitude et l’alcool, la culpabilité, la faute, le péché.

Un début prometteur

Le début du film semble prometteur, le pasteur tient son journal quotidien comme dans le Journal d’un curé de campagne (roman de Georges Bernanos et film de Robert Bresson, tous deux sublimes). À l’issue d’une messe, Ernst Toller rencontre une jeune femme enceinte Mary (Amanda Seyfried) qui lui demande assistance pour son mari Michael (Philip Ettinger), un militant écologique angoissé et perdu. Le pasteur se rend chez le couple et entame une discussion métaphysique et politique avec Michael, hanté par sa vision apocalyptique de la Terre, la pollution, le réchauffement climatique, la fin du monde, le refus de faire des enfants… Ernst Toller décide de revoir le jeune homme pour le comprendre et l’aider à reprendre goût à la vie. Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain mais Michael se décommande. Mary révèle au pasteur Toller qu’elle vient de découvrir que son mari projetait de commettre un attentat avec une ceinture d’explosifs. Le lendemain, le pasteur reçoit un appel de Michael lui demandant de venir en forêt. Quand il arrive au rendez-vous, il trouve le jeune homme mort. Il vient de se faire exploser la tête avec un fusil à pompe.

Dès lors, Paul Schrader ressasse ses obsessions cinématographiques mortifères sur la faute et la culpabilité. Ernst Toller prend sur lui le péché de Michael, non pour le sauver comme le Christ, mais pour assurer sa propre rédemption en décidant de mener le combat pour la préservation de la nature et de l’espèce humaine et de lutter contre les intérêts louches liant l’église évangéliste à une multinationale.

Cheminement spirituel incohérent 

Il prend ainsi le relais de la lutte de Michael afin de se laver de la mort de son fils et de sa séparation avec son épouse. Le sujet de cette œuvre racontant l’histoire d’un pasteur protestant lié à une église évangélique américaine explique beaucoup l’invraisemblance du cheminement spirituel incohérent de Toller, son manque de compassion, son désir inconscient de se venger du Mal et finalement de se sauver lui-même. Trop marqué par son éducation calviniste radicale, le cinéaste nous livre une histoire invraisemblable de rédemption égoïste et grotesque. Ernst Toller n’a pas la foi mystique, le sens de l’amour, de la charité et la volonté du rachat de ses semblables comme le possèdent les prêtres catholiques de Bresson, Hitchcock, Melville, Pialat.

Le film tourné dans un très beau format carré (1,33) servi par une superbe photographie et des cadres serrés comporte des beaux moments formels lorsque Paul Schrader filme la ville, ses espaces industriels et pollués. Il est malheureusement desservi par l’interprétation monolithique d’Ethan Hawke et par un scénario incongru qui mélange références mal comprises du Journal d’un curé de Campagne, goût pour l’intrusion de saillies sanglantes et ubuesques sur un fond de contestation politique et écologique.

Cette œuvre me conforte dans l’idée que Paul Schrader est un réalisateur très inégal dont les seuls films vraiment réussis sont Blue Collar (1978) et American Gigolo (1980). Très fervent admirateur de Jacques Tourneur – son remake de La Féline en 1982 était décevant – de Dreyer et de Bresson, il passe à côte d’un sujet fort: la place de la Foi et de l’Église face au mal qui ronge nos sociétés modernes.

First Reformed (Sur le chemin de la rédemption)

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Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

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Confinement: "Papa, quand est-ce qu'on arrive?" L'allocution du 13 avril est très attendue. © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00950239_000006

Alors que la parole présidentielle est attendue comme jamais (elle est prévue pour 20h02), « l’après-confinement » pose de nombreuses questions. Le monde d’après le confinement risque fort de ne pas ressembler au monde que nous aimons.


Depuis le 17 mars dernier, la France vit à un rythme particulier.

Pour les entreprises comme pour les particuliers, ce temps suspendu paraît long. La gestion du déconfinement est un problème en soi, qui va nous occuper aujourd’hui.

Tout le monde l’a bien compris : le confinement vise à ralentir la progression de l’épidémie de covid au sein de la population. Mais il ne peut arrêter complètement la maladie. Au contraire, il contribue même à prolonger la circulation du virus à bas bruit.

Où en est-on avec l’immunité de groupe après presque un mois de confinement ? Cela dépend fortement des régions. Dans les régions les plus touchées (Grand Est et Île de France), l’immunité se rapprocherait des 20%

En restreignant les interactions sociales, on diminue le nombre des nouveaux contaminés / immunisés qui, en tant que non-récepteurs et non-transmetteurs, sont les meilleures barrières à la propagation de la maladie. On sait qu’il faut une immunité de groupe (ou immunité collective) d’environ 60% pour qu’une épidémie s’épuise. En l’absence de cette immunité de groupe, on aboutit inéluctablement à un rebond de contamination au moment où on lève le confinement, ce qu’on appelle « la deuxième vague ». La deuxième vague peut être immédiate ou différée, violente ou modérée. Elle témoigne que le virus continue à se propager au sein d’une population insuffisamment immunisée. Ainsi le confinement ne guérit pas l’épidémie, il l’étale dans le temps. 

L’immunité de groupe

Pourquoi alors ne pas avoir attendu l’obtention naturelle de cette immunité de groupe ? Certains pays (Royaume Uni, Suède…) avaient envisagé cette solution « naturelle ». Malheureusement, ils ont vite été rattrapés par la gravité de la maladie. Faisons les comptes : pour une population comme celle de la France, soit 67 millions d’habitants, un taux de 60% de contamination veut dire que 40 millions de personnes doivent contracter la maladie. S’il y a 5% de formes graves (dites « réanimatoires »), cela fait 2 000 000 de personnes ayant besoin de réanimation. Et si la mortalité de la maladie est de 1%, cela revient à accepter 400 000 morts ! Décidé en urgence, le confinement a visé à briser une dynamique dramatique qui était ingérable à court terme. Il fallait décharger les hôpitaux débordés par l’afflux de malades. En étalant le pic épidémique, on évitait la saturation immédiate. On pouvait aussi espérer attendre les progrès scientifiques en matière de traitements, de tests diagnostics et peut-être même de vaccins.

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Où en est-on avec l’immunité de groupe après presque un mois de confinement ? Cela dépend fortement des régions. Dans les régions les plus touchées (Grand Est et Île de France), l’immunité se rapprocherait des 20%. Ainsi une sérologie systématique pratiquée sur les femmes enceintes admises dans les maternités parisiennes début avril a révélé que 15% d’entre elles avaient été en contact avec le virus. Chez le personnel soignant, quotidiennement confronté aux patients, le taux d’infection est évidemment beaucoup plus élevé : des tests réalisés sur le personnel soignant de l’hôpital universitaire de Sheffield, en Angleterre, ont montré que 18% avaient été infectés au 29 mars… C’est-à-dire il y a déjà 15 jours ! Un tiers de ces personnes avaient continué à travailler avec des symptômes mineurs… On peut imaginer la diffusion nosocomiale de virus que cela a représenté depuis.

Il est illusoire de croire qu’on peut isoler complètement sur le long terme les vieillards et les handicapés (…) Le syndrome de glissement qui affecte les personnes âgées dépendantes abandonnées de leur proches est connu et redouté

Cette immunité acquise au prix de la maladie est le premier facteur qui peut être utilisé pour le déconfinement. Il s’agit de pratiquer un déconfinement partiel, ciblé, adapté au statut immunitaire de chacun. D’ores et déjà on pourrait « libérer » ceux qui ont été infectés et qui sont guéris, sachant que la durée d’éviction après les premiers signes de la maladie est de 14 jours (et peut-être même moins : l’APHP recommande une durée d’éviction de 10 jours pour son personnel atteint de forme bénigne). Ce « certificat d’immunisation » pourrait être délivré par les médecins en charge des malades à la phase aiguë (médecins de ville ou médecins hospitaliers). La preuve de la maladie peut être fondée sur des critères cliniques (par exemple l’anosmie brutale sans rhinite, associée aux autres signes d’infection respiratoire, est considérée comme permettant un diagnostic de certitude dans le contexte) et/ou un test biologique de type PCR. Plus largement, on peut espérer à court terme la généralisation du diagnostic sérologique, qui permettrait d’étendre le certificat d’immunisation à des personnes ayant eu une infection peu ou pas symptomatique. Le diagnostic d’infection est alors fait de façon rétrospective, et s’apparente à un dépistage a posteriori qui est du plus haut intérêt pour un déconfinement partiel. En effet, les études documentent de plus en plus de cas d’infections asymptomatiques. Une étude chinoise (Day et coll. BMJ, 2 avril 2020) consacrée au dépistage systématique des voyageurs entrant en Chine un jour donné, a ainsi montré que 130 des 166 infections détectées (78%) étaient asymptomatiques. Cela renforce l’idée qu’une part importante des personnes infectées est asymptomatique ou pré-symptomatique. Avec une mauvaise nouvelle : le grand nombre de porteurs sains sans doute contagieux – et une bonne : si quatre infections sur cinq sont effectivement invisibles, mais confèrent une immunité susceptible d’être vérifiée par sérologie, de nombreuses personnes seraient susceptibles d’être tout d’abord mises en quarantaine, puis rapidement déconfinées, sans faire courir de risque aux autres et en augmentant le taux de protection immunitaire de la population générale.

Les personnes à risque du début à la fin de l’épidémie

Puis viendra le moment où il faudra bien libérer des personnes « vierges » sur le plan sérologique. La logique serait alors de laisser sortir les personnes les moins à risque d’une forme grave de la maladie et de laisser à l’abri les plus fragiles : personnes âgées, obèses, diabétiques, hypertendus, insuffisants respiratoires… Cet approfondissement du déconfinement devrait remettre en marche l’économie, puisque la grande majorité de la population active est suffisamment jeune et saine pour ne pas être classée comme « à risque ». Du moins, si les écoles ont pu rouvrir ! Car pour permettre aux parents de reprendre le travail, il faut assurer la garde des enfants… service qu’il sera impossible de demander aux grands-parents à cause du risque de contamination potentiellement très grave que leurs petits-enfants leur font courir. La réouverture des établissements scolaires est un problème en soi : les enfants sont les meilleurs porteurs sains et diffuseurs de la maladie, notamment parce qu’il est impossible d’exiger d’eux une distanciation sociale efficace. La décision du ministère de l’Éducation nationale sera donc un marqueur fort que l’on passe d’une phase d’atténuation de l’épidémie (l’idéal de l’endiguement est abandonné depuis longtemps) à une phase d’évolution naturelle vers l’acquisition d’une immunité de groupe.

Des raisons sanitaires respectables peuvent aboutir à une régression civilisationnelle majeure : la mort solitaire institutionnelle, stade ultime de la déshumanisation

Si les restrictions devaient se prolonger, les personnes à risque seraient tout particulièrement visées. Enfermées dans une prison durable, elles verraient leur situation devenir insupportable. D’une part, il est illusoire de croire qu’on peut isoler complètement sur le long terme les vieillards et les handicapés. La contamination des pensionnaires des EHPAD par le personnel soignant, alors même que les visites des proches ont été interdites, est déjà une réalité dramatique à laquelle nous assistons impuissants. D’autre part, l’isolement social est en lui-même une violence peut-être pire que la contamination. Le syndrome de glissement qui affecte les personnes âgées dépendantes abandonnées de leur proches est connu et redouté. L’alternative du diable qui nous menace est alors la suivante : exposer ceux que nous aimons au risque d’une contamination mortelle ou les tuer à petit feu par un isolement affectif dont ils ne se remettront pas. Quant aux personnes contaminées quand même, et qui sont en fin de vie, comment les accompagner quand même ? Depuis le début du confinement les patients atteints du covid meurent seuls, privés de leur famille et de ministre de leur religion. L’Église s’est émue de cette absence d’accompagnement spirituel. On voit ici que des raisons sanitaires respectables peuvent aboutir à une régression civilisationnelle majeure : la mort solitaire institutionnelle, stade ultime de la déshumanisation.

Autre impératif pour un déconfinement rationnel : tenir compte des disparités entre régions, en terme de nombre de malades et de taux d’immunité. L’Île de France et le Grand Est mériteront ainsi un « traitement » à part, compte tenu de leur épidémiologie très particulière. Comment faudra-t-il régler les déplacements d’une région à l’autre ? Et aussi les déplacements d’un pays à l’autre, avec la réouverture des frontières et des moyens de communication ? Le risque de provoquer une deuxième vague violente et dévastatrice dans les territoires épargnés ne doit pas être pris à la légère.

Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash

Pendant la transition vers le retour à la normale, les mesures d’accompagnement seront nécessaires : les gestes barrière bien sûr, les masques obligatoires dans l’espace public, et aussi sans doute une méthode de traçage pour identifier les personnes selon leur statut (vierge / malade / guéri). On parle beaucoup du recours à un outil informatique dédié au traçage électronique, comme celui qui a fait ses preuves en Corée du Sud. Google et Apple travaillent ensemble à la mise au point d’une application pour smartphone qui connecterait les appareils par Bluetooth et signalerait le statut des personnes de l’environnement immédiat. Ces innovations sont un espoir – sortir du confinement sans rebond dévastateur ; et une crainte – réaliser le fichage de la population au mépris de la vie privée.

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Dans une situation de traçage électronique généralisé, le secret médical sera-t-il menacé ? Notons qu’il est déjà protégé par une législation qui a prévu le cas des maladies contagieuses, dont certaines sont à déclaration obligatoire. Les dérogations au secret médical sont de deux types : celles visant à protéger les personnes vulnérables, par exemple les enfants victimes de sévices ; et celles visant à protéger la société. Parmi ces dernières, la déclaration des maladies contagieuses est encadrée par l’article 3113-1 du Code de la Santé Publique, qui précise que « font l’objet d’une transmission obligatoire de données individuelles à l’autorité sanitaire par les médecins et les responsables des  laboratoires de biologie médicale : 1° les maladies qui nécessitent une intervention urgente locale, nationale ou internationale ; 2° les maladies dont la surveillance est nécessaire à la conduite et à l’évaluation de la politique de santé publique ». L’anonymat de la déclaration est protégé, du moins en théorie. En réalité, cet anonymat peut être levé si des mesures contraignantes s’imposent : par exemple, une mise en quarantaine obligatoire des patients contagieux, telle qu’elle a pu être réalisée dans des sanatoriums pour la tuberculose. Notons que la gestion du covid par la puissance publique expose en fait à peu de risque de dérapage en matière de secret médical : il s’agit d’une maladie aiguë, brève, et surtout « non stigmatisante ». Une différence essentielle par rapport à des maladies chroniques et sexuellement transmissibles comme la syphilis ou le sida, pour lesquelles le risque de mise à l’écart sociale est beaucoup plus important.

Quelle durée pour le retour à la normale ? Les projections des épidémiologistes ne sont pas réjouissantes. Selon la plupart, l’épidémie devrait être active au moins jusqu’en 2021, peut-être même 2022 – la mise à disposition d’un vaccin permettrait cependant de raccourcir ce délai. Au minimum, on annonce un rebond à l’automne. Faudra-t-il mettre notre vie entre parenthèse pendant tout ce temps ? Repasser par une période de confinement strict ? Le monde d’après le confinement risque fort de ne pas ressembler au monde que nous aimons. Ce sera un monde où on n’ira pas au théâtre, au concert, au stade ou à la messe. Un monde où il faudra renoncer aux restaurants entre amis, aux discothèques et autres soirées festives. Un monde où les associations sportives et culturelles seront suspendues sine die. Un monde sans voyage à l’étranger ni dans nos belles provinces. Un monde où les visites aux personnes âgées seront encadrées par des restrictions sévères. Un monde où le virtuel se substituera de plus en plus au réel, les écrans remplaçant les contacts humains. Un monde où le traçage numérique fera reculer les libertés individuelles et le secret médical. Un monde où les innombrables faillites de PME, de commerces et d’artisans laisseront la place aux grands groupes.

Nous serons alors confrontés à un difficile dilemme : faudra-t-il s’astreindre à un durcissement sécuritaire qui figera la situation pour des mois voire des années ? Ou apprendre à vivre avec le virus – et à mourir ? Et si le déconfinement réussi était avant tout affaire de sagesse ? Au minimum, il est affaire d’équilibre. L’avenir nous dira si le gouvernement fait les bons choix pour promouvoir cet équilibre en lequel nous mettons tout notre espoir.

Pas de retour masqué

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La vedette de la chanson Justin Bieber, à Hollywood, mars 2020 © X17/SIPA Numéro de reportage: 00949861_000002

Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement…


Hier encore, je raillais ceux qui s’inquiétaient du risque que faisaient peser les mesures d’urgence sanitaire sur nos petits secrets, nos vies privées, nos libertés chéries. J’avais la dent dure contre ceux qui déboulent dans le débat pour soulever des points de détails juridiques ou pour défendre des principes contre toute réalité. Était-ce bien le moment ? Aujourd’hui le moment est venu de les rejoindre. L’heure est grave, l’État s’apprête, paraît-il, à imposer des règles sur le port du masque et sans doute à le rendre obligatoire dans notre guerre contre la maladie. J’ai un problème, je crois que je ne pourrai pas faire ce que je faisais jusque-là : m’exécuter sans discuter.

Le risque du ridicule sous-évalué

Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement. On suspendait la liberté d’aller et venir. On m’empêchait d’aller, d’accord, mais on empêchait aussi les autres de venir. Alors je m’habituais volontiers à cette guerre retranchée. Aujourd’hui, c’est une autre affaire, on voudrait me coller un accessoire chinois sur la figure quand j’apparais en public. On dirait une blague : « Tu préfèrerais avoir un bec de canard pendant trois mois ou te retrouver à hôpital avec des tuyaux ? ». Heureusement, il y a une troisième option, un confinement strict. Moi qui ai toujours préféré le risque du traumatisme crânien au ridicule du casque à ski ou à vélo, je crois que je vais préférer l’ermitage au port du bec. Si je survis à la pandémie, je n’aimerai pas avoir été vu sous mon profil palmipède et si j’y reste, je ne veux pas que mon image se confonde dans la mémoire de mes descendants avec celle de Donald.

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Comme le disait justement notre chère Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. Sommes nos prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? » Nous sommes d’accord, il n’y a pas que la vie dans la vie. Je veux bien croire que la mesure marche ailleurs, que c’est la condition du déconfinement, et que le principe de précaution s’impose. Mais déambuler dans un espace public transformé en carnaval des animaux, ce sera sans moi. Même provisoirement, je ne veux pas de cet accoutrement. S’il fallait, pour circuler à Paris et réduire la pollution, rouler à trottinette, je resterais piéton ! S’il fallait pour éviter chaque année 3000 morts sur les routes, enfourcher des tricycles à pédales, je m’habituerais à vivre dans un rayon de 10 km que j’arpenterais à pinces ou à vélo. Alors aujourd’hui, plutôt qu’avoir l’air d’un hygiéniste trouillard, je resterai confiné et planqué. 

Une question d’éthique

Qu’on réduise nos libertés en nous confinant, qu’on dévoile notre intimité en regardant nos portables, qu’on abolisse le secret médical, qu’on nous empêche de courir le jour ou de sortir la nuit, qu’on ferme les écoles et qu’on nous oblige à supporter nos enfants, qu’on interdise aux maitresses leurs amants, qu’on barre les accès aux plages, aux sentiers peu battus, aux forêts désertes, qu’on creuse la dette, qu’on détruise l’économie et qu’on ruine le pays, passe. Que l’impératif sanitaire s’impose ! Et si les décideurs se trompent, il faut leur pardonner parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. 

Mais même pour sauver le monde des petites bêtes couronnées, je ne deviendrai pas un sujet risible aux regards des inconnus. Plus qu’un point de détail esthétique, j’en fais une question éthique. Si je sais séparer un homme de son œuvre, je ne le distingue pas de son apparence. En la matière, je ne crois pas au hasard chez les hommes ou les femmes de goût, ni chez les autres non plus. Contrairement à ce qu’on dit, l’habit fait le moine, comme l’air graisseux et le catogan du capitaine font le pleutre et le fanfaron du Concordia. Alors, je ne ferai pas le canard. Je préfère renoncer à parcourir le monde pour encore me regarder dans une glace. Je passerai le reste de mon confinement dans ma prison à ciel ouvert pour y vivre dans la clandestinité, ou mourir dans la dignité.

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