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Allemagne: les nôtres avant les autres

Merkel: tellement efficace dans la lutte contre le Covid-19, mais tellement peu européenne

Allemagne: les nôtres avant les autres
Angela Merkel, Berlin, 22 mars 2020 Michael Kappeler / POOL / AFP

En Allemagne, la coordination entre les différents échelons du système sanitaire et la chaîne de production industrielle ont permis d’endiguer l’épidémie en pratiquant des dépistages massifs. Sans jamais se soucier du reste de l’Europe.


 

La crise du coronavirus met à nu les fragilités et les qualités organisationnelles des États. Depuis quelques jours, on s’interroge, en France, sur les raisons d’un nombre de morts moins important en Allemagne. Le 31 mars au soir, il y a environ 68 000 personnes identifiées comme infectées par le Covid-19 outre-Rhin ; et seulement 710 morts. À comparer avec les 3 523 morts français pour 52 000 personnes infectées identifiées.

Depuis trente ans au moins, les dirigeants français ont sans cesse le « modèle allemand » à la bouche. Il fallait avoir la même politique monétaire que l’Allemagne, réformer le Code du travail pour aller dans le même sens que notre voisin, etc. J’ai montré dans un livre récent[tooltips content=”Paris-Berlin : la survie de l’Europe, Gallimard, 2019″][1][/tooltips] que l’imitation de l’Allemagne par nos gouvernants a été le plus souvent superficielle. Dans le cas qui nous occupe, l’importation du « modèle allemand » n’est plus à l’ordre du jour.

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La politique allemande contre le coronavirus présente quatre caractéristiques.

  1. La décentralisation. On serait tenté de commencer par une boutade. Heureusement pour notre voisin, la chancelière est politiquement très affaiblie. Elle ne cherche pas à se mêler en permanence de la gestion de crise. C’est à l’opposé du comportement du président français. Cependant, affirmer que le gouvernement central est absent dans l’organisation de la lutte contre la pandémie serait injuste vis-à-vis de l’excellent ministre de la Santé, Jens Spahn. Ce qui l’emporte, c’est en fait un facteur essentiel, la décentralisation dans la gestion du pays ; l’existence au niveau des Länder de ministères de la santé régionaux permet une gestion de la crise au plus près du terrain. Il y a même un niveau encore en dessous dans la subsidiarité allemande : les services locaux de santé publique ; ce sont eux précisément qui sont compétents dans la prévention et la lutte contre les maladies infectieuses. Une dispute comme celle qui concerne les travaux du professeur Raoult est impensable en Allemagne. La possibilité d’expérimenter un traitement contre la maladie aurait été entérinée au niveau régional. Par comparaison, nos agences régionales de santé apparaissent comme des démultiplications à moyenne échelle des comportements centralistes français. Bien entendu, on ne transpose pas du jour au lendemain une gestion subsidiaire de la santé. En revanche, la France pourrait apprendre à faire confiance aux dizaines d’initiatives proposées sur le terrain, mais bridées ou non relayées par les services déconcentrés de l’État ou les agences.
  2. L’anticipation et la coordination. Cette grande décentralisation n’a pas empêché la coordination entre les ministères de la santé régionaux dès la dernière décade de janvier lorsque la naissance d’une possible pandémie a été identifiée. Les ministres-présidents de Bavière, du Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-du-Nord/Westphalie se sont entendus pour prendre des mesures communes dès qu’il est apparu que la maladie diffusait selon la diagonale de la prospérité et du dynamisme industriel allemands, à travers leurs trois Länder. Il faut admirer la manière dont on est passé, chez notre voisin, de l’anticipation à l’action. Bien entendu, les organisations patronales allemandes, dont les bureaux à l’étranger maillent la planète, ont représenté une source d’information de premier plan, comme elles le font toujours. Elles ont averti, par leurs réseaux, de l’ampleur que prenait l’épidémie en Chine et de la vitesse à laquelle elle se répandait en Asie. On n’aura pas la cruauté d’insister sur le manque d’anticipation du gouvernement français, par comparaison à l’Allemagne. Ni sur le manque de coordination des secteurs : on fait un spectacle du transport de malades en train aménagé ou en hélicoptère (vers l’Allemagne), mais on est incapable de remplir les lits mis à disposition par les hôpitaux et cliniques privés à quelques kilomètres d’hôpitaux publics engorgés.
  3. Les responsables allemands n’ont dès lors pas hésité sur la méthode à choisir : les tests les plus nombreux possibles. La réplique de la méthode coréenne ? Sans aucun doute. Et c’est bien la seule méthode qui fonctionne pour aboutir à un confinement ciblé plutôt qu’un confinement généralisé. On a, en Europe occidentale, énormément insisté sur les possibles atteintes à la vie privée et aux droits individuels qu’implique le traçage pratiqué par les Coréens. Mais il suffit de regarder le cas allemand pour se rendre compte que les tests massifs sont compatibles avec des méthodes moins intrusives. L’Allemagne met en œuvre un dépistage massif et précoce, avec des dizaines de milliers de tests réalisés quotidiennement et un confinement individuel. Par contraste, la France apparaît très archaïque, sans qu’on puisse invoquer le manque de tests : notre pays disposait d’un stock initial ; une entreprise coréenne proposait d’en livrer 20 000 par jour et n’a pas obtenu de réponse du ministère de la Santé.
  4. L’Allemagne a été capable de produire rapidement des millions de masques, du gel hydroalcoolique et le matériel nécessaire à la lutte contre la pandémie. Cela renvoie bien entendu à la stratégie allemande d’adaptation à la mondialisation : notre voisin n’a jamais délocalisé toute une chaîne de production ; les Allemands ont toujours fait attention à garder la maîtrise de l’assemblage. Ils conservent une infrastructure industrielle suffisante sur place. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour faire démarrer la fabrication de masques. C’est bien l’industrie pharmaceutique allemande qui fabrique les tests que le pays utilise quotidiennement à grande échelle. Par comparaison, notre pays paie la perte de maîtrise des chaînes de production industrielle.

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Évidemment, tout n’est pas recommandable dans l’attitude allemande face à la pandémie. Le reste de l’Europe a été frappé par l’indifférence tranquille avec laquelle la chancelière n’a pas prononcé le mot « Europe » lorsqu’elle s’est adressée aux Allemands pour leur demander de respecter les règles d’un confinement partiel, adapté au fonctionnement de l’économie. Tout comme durant la crise économique et financière de 2008-2011, l’Allemagne fait cavalier seul, à bien des égards. Les autorités françaises ont été mises devant le fait accompli de la fermeture de la frontière entre les deux pays. Aucune coordination n’a lieu à l’échelle européenne. La subsidiarité allemande est ascendante ; et lorsque le pays est confronté à un danger majeur, l’effort de coordination ne remonte pas plus haut que la nation. Pour l’instant, Berlin continue de s’opposer à un relâchement des conditions de contrôle du Mécanisme européen de stabilité (« réformes structurelles » en échange d’un accès à l’aide d’urgence européenne). Car c’est bien le paradoxe de la situation actuelle. Tandis que le président français continue, contre toute évidence, de parler de solidarité européenne, le pays qui fut longtemps notre partenaire favori de construction européenne est en train de redécouvrir, tranquillement, les vertus de la solidarité et de l’efficacité nationales.

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Avril 2020 - Causeur #78

Article extrait du Magazine Causeur


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