Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement…


Hier encore, je raillais ceux qui s’inquiétaient du risque que faisaient peser les mesures d’urgence sanitaire sur nos petits secrets, nos vies privées, nos libertés chéries. J’avais la dent dure contre ceux qui déboulent dans le débat pour soulever des points de détails juridiques ou pour défendre des principes contre toute réalité. Était-ce bien le moment ? Aujourd’hui le moment est venu de les rejoindre. L’heure est grave, l’État s’apprête, paraît-il, à imposer des règles sur le port du masque et sans doute à le rendre obligatoire dans notre guerre contre la maladie. J’ai un problème, je crois que je ne pourrai pas faire ce que je faisais jusque-là : m’exécuter sans discuter.

Le risque du ridicule sous-évalué

Jusque-là, je m’arrangeais avec les contraintes du confinement. On suspendait la liberté d’aller et venir. On m’empêchait d’aller, d’accord, mais on empêchait aussi les autres de venir. Alors je m’habituais volontiers à cette guerre retranchée. Aujourd’hui, c’est une autre affaire, on voudrait me coller un accessoire chinois sur la figure quand j’apparais en public. On dirait une blague : « Tu préfèrerais avoir un bec de canard pendant trois mois ou te retrouver à hôpital avec des tuyaux ? ». Heureusement, il y a une troisième option, un confinement strict. Moi qui ai toujours préféré le risque du traumatisme crânien au ridicule du casque à ski ou à vélo, je crois que je vais préférer l’ermitage au port du bec. Si je survis à la pandémie, je n’aimerai pas avoir été vu sous mon profil palmipède et si j’y reste, je ne veux pas que mon image se confonde dans la mémoire de mes descendants avec celle de Donald.

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Comme le disait justement notre chère Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. Sommes nos prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? » Nous sommes d’accord, il n’y a pas que la vie dans la vie. Je veux bien croire que la mesure marche ailleurs, que c’est la condition du déconfinement, et que le principe de précaution s’impose. Mais déambuler dans un espace public transformé en carnaval des animaux, ce sera sans moi. Même provisoirement, je ne veux pas de cet accoutrement. S’il fallait, pour circuler à Paris et réduire la pollution, rouler à trottinette, je resterais piéton ! S’il fallait pour éviter chaque année 3000 morts sur les routes, enfourcher des tricycles à pédales, je m’habituerais à vivre dans un rayon de 10 km que j’arpenterais à pinces ou à vélo. Alors aujourd’hui, plutôt qu’avoir l’air d’un hygiéniste trouillard, je resterai confiné et planqué. 

Une question d’éthique

Qu’on réduise nos libertés en nous confinant, qu’on dévoile notre intimité en regardant nos portables, qu’on abolisse le secret médical, qu’on nous empêche de courir le jour ou de sortir la nuit, qu’on ferme les écoles et qu’on nous oblige à supporter nos enfants, qu’on interdise aux maitresses leurs amants, qu’on barre les accès aux plages, aux sentiers peu battus, aux forêts désertes, qu’on creuse la dette, qu’on détruise l’économie et qu’on ruine le pays, passe. Que l’impératif sanitaire s’impose ! Et si les décideurs se trompent, il faut leur pardonner parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. 

Mais même pour sauver le monde des petites bêtes couronnées, je ne deviendrai pas un sujet risible aux regards des inconnus. Plus qu’un point de détail esthétique, j’en fais une question éthique. Si je sais séparer un homme de son œuvre, je ne le distingue pas de son apparence. En la matière, je ne crois pas au hasard chez les hommes ou les femmes de goût, ni chez les autres non plus. Contrairement à ce qu’on dit, l’habit fait le moine, comme l’air graisseux et le catogan du capitaine font le pleutre et le fanfaron du Concordia. Alors, je ne ferai pas le canard. Je préfère renoncer à parcourir le monde pour encore me regarder dans une glace. Je passerai le reste de mon confinement dans ma prison à ciel ouvert pour y vivre dans la clandestinité, ou mourir dans la dignité.

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