La crise sanitaire que nous rencontrons peut-elle nous sortir de « l’archipelisation française »?


Durant  le confinement, la fracture sociale continue. Si les gilets jaunes ne défilent plus dans la rue, si les grévistes ne bloquent plus les transports, si les protestations sectorielles n’agitent plus le débat public, la séparation politico-culturelle des classes sociales forme bien le substrat indépassable de la vie politique nationale. Le dernier sondage du JDD (1) sur la perception des Français de l’action du gouvernement dans la crise du coronavirus,  souligne crument cette réalité : les catégories aisées sont les plus confiantes à l’égard du gouvernement, à un niveau très élevé de 72%, quand   51% des employés et 56% des ouvriers ne font pas confiance à l’exécutif. L’âge est aussi un facteur important de différenciation, les plus de 65 ans soutiennent très largement le pouvoir en place. 

Un vote culturel de classe

Cette fragmentation sociale du paysage national, paradoxalement, bloque les évolutions politiques du pays, alors qu’elle représente désormais l’épicentre de l’enjeu idéologique français. Le vote devient un vote culturel de classe qui tend à faire passer au second rang les convictions des citoyens. La conséquence la plus directe de cet état de fait est de contrecarrer l’émergence d’un puissant courant politique de droite qui répondrait « naturellement » à la droitisation idéologique des esprits : le succès des ouvrages d’Eric Zemmour en est un témoignage manifeste. La droite conservatrice qui se reconnait dans la talentueuse radicalité du journaliste polémiste, vote massivement pour des candidats « modérés », tant elle redoute d’être assimilée à une forme d’expression  « populiste ». 

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Il n’y a pas que la fracture de l’économie qui sépare l’électorat conservateur de l’électorat populiste de droite, il y a d’abord et avant tout une question de style et d’image, c’est-à-dire  de classe, au sens bourdieusien  du terme. Il y a une peur panique, physiquement perceptible,  de l’électorat bourgeois d’être assimilé à un vote plébéien, quelle que soit, par ailleurs, la radicalité de ses convictions sur l’immigration, la sécurité  ou les questions sociétales, par exemple.  

Cette réalité est apparue en pleine lumière en 2017, à l’occasion de la victoire de Macron, où la France qui a voté le plus nettement pour le candidat du système – celle de l’ouest parisien et francilien et des provinces de l’ouest – est bien celle qui avait  fourni les gros bataillons de la Manif pour tous !

Une simple erreur de casting à l’issue d’une campagne présidentielle brouillée par les affaires du candidat de la droite ? Non. Les Européennes en mai dernier ont amené une réponse claire à cette question. La carte électorale et les études d’opinion ont montré que non seulement le vote catholique avait largement choisit Macron, mais que plus les électeurs se disaient catholiques pratiquants, plus ils avaient voté pour la liste de la majorité. Le vote de classe l’a emporté sur le vote des convictions éthiques. Le candidat « naturel » de la France traditionnelle, le très catholique et versaillais François-Xavier Bellamy, fut la principale victime de ce recentrage bourgeois, avec un mini score de 8,5% (2).

La modération pour l’électorat bourgeois est finalement plus une question de style, qu’une question d’idée ; et sa contestation, quand elle existe, ne peut intégrer la violence du tragique qui fait fi des bonnes manières. Au fond, cet électorat est resté, au fil des décennies, intrinsèquement giscardien; l’homme dont l’arrogante modération donna les clefs du pouvoir à une gauche archaïque et sectaire, et dont Raymond Aron avait résumé la nature politique dans une formule décisive : celui « qui ne sait pas que l’histoire est tragique » !

L’archipel électoral

La droite française, comme la gauche, s’est délestée au  fil des décennies de son électorat populaire qui s’est largement replié dans l’abstentionnisme ou dans des votes marginalisés par le système. Elle a dilapidé, sans capacité de réaction, l’héritage de De Gaulle qui avait su, en son temps, rassembler l’électorat bourgeois conservateur et l’électorat populaire et patriote, sur la base d’une vision politique façonnée par le tragique de l’histoire. La France, comme sujet historique, pouvait rassembler alors des classes sociales qui avaient le sentiment de partager un destin commun, en dépit de la divergence de leurs intérêts.  Aucune force politique, en l’état, ne se montre apte à rassembler une majorité de Français au-delà de sa base sociologique étroite. Les dernières municipales – certes marquées par une situation exceptionnelle – ont montré la réalité d’un électorat « archipélisé » qui permet à des forces politiques rétrécies et déconsidérées de maintenir tant bien que mal leurs bastions traditionnels.     

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Aujourd’hui, chaque force sociale, vote, défile et proteste de son côté, dans des combats qui ne franchissent pas le seuil critique qui permettrait de dégager une nouvelle alternative politique. Les gilets jaunes n’ont pas rallié la droite conservatrice qui ne s’est pas identifiée à une révolte populaire patriote, comme la gauche syndicale des grandes entreprises publiques a montré son impuissance à mobiliser les gros bataillons des salariés du privé. La Manif pour tous, de son côté, est condamnée à voir défiler ses troupes nombreuses dans l’indifférence générale d’un pays fragmenté qui ne trouve pas de dénominateur commun à ses révoltes, ni une force politique capable de les mettre en cohérence.

La tragédie du coronavirus qui s’est imposée sur le devant de la scène pour bousculer bien des certitudes établies, jouera-t-elle le rôle du cygne noir redouté qui, d’un coup, abat l’ancien monde vermoulu pour de nouvelles réalités politiques dont nous n’imaginons pas encore les contours ?

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