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Inde : le confinement a piégé les travailleurs déplacés

Inde : le confinement a piégé les travailleurs déplacés
Umi Daniel, directeur Migration et Education à Aide et Action en Inde. Crédit : AEA.

En Inde, le confinement instauré fin mars a surpris de nombreux travailleurs déplacés (ou migrants internes) incapables de retourner dans leur village d’origine et parfois pris pour cible par la population. Umi Daniel, directeur Migration et Education de l’ONG Aide et Action en Inde, décrit le chaos et la confusion qui règnent dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants aux conditions d’hygiène parfois déplorables. Entretien.


Daoud Boughezala. Il y a une dizaine de jours, le gouvernement indien a décidé de confiner la population afin d’endiguer la propagation du Covid-19. Cette stratégie fonctionne-t-elle dans un pays de plus d’un milliard d’habitants confronté à l’extrême misère et à l’insalubrité ?

Umi Daniel. Non. Les mesures de quarantaine adoptées pour lutter contre le coronavirus ont entraîné une répression soudaine qui a causé de nombreux désagréments à la population. Les gens ont affronté de grandes difficultés pour se fournir en nourriture, médicaments et autres produits essentiels. Chaos et confusion se sont répandus à travers le pays. Les plus touchés par le confinement sont les milliers de travailleurs déplacés qui, avec leurs familles, ont dû parcourir des centaines de kilomètres pour rentrer dans leurs villages en l’absence de moyens de transport.

Qui sont ces travailleurs déplacés auxquels votre ONG Aide et action vient en aide?

Officiellement, le gouvernement indien indique que près de 2,2 millions de travailleurs déplacés indiens interétatiques (Ndlr : originaires d’un Etat de l’Union indienne et qui travaillent dans un autre Etat indien) sont bloqués dans différentes villes en attendant de pouvoir rentrer dans leur village après la fin du confinement. Mais on évalue plutôt à six ou sept millions le nombre total de travailleurs bloqués. La plupart d’entre eux sont issus des tribus, de la caste inférieure des dalits. Ce sont des petits agriculteurs, paysans sans terre et ouvriers agricoles. La crise du corona a considérablement affecté la vie et les moyens de subsistance de ces communautés. Un grand nombre de travailleurs déplacés engagés dans le secteur informel – bâtiment, briqueteries, pêche, petite fabrication, hôtellerie, confection, l’aide domestique, les vendeurs routiers, colporteurs – sont extrêmement affectés par le confinement.

Comment expliquez-vous ce si grand nombre de travailleurs qui se déplacent d’un bout à l’autre de l’Inde?

Le niveau d’urbanisation croît très rapidement même si 70% de la population indienne, soit 1,3 milliard de personnes, vivent toujours en zone rurale. Cependant, la crise agraire, la sécheresse, l’insécurité alimentaire et le chômage poussent un grand nombre de populations rurales à se déplacer vers les zones urbaines pour chercher un emploi et des moyens de subsistance. Une estimation informelle évalue à 100 millions le nombre de travailleurs déplacés ruraux et urbains.

Que faites-vous pour les aider?

Nous avons travaillé avec cinq mille familles de travailleurs déplacés dans cinq villes d’Inde. Nos bénévoles ont commencé à sensibiliser leur famille au lavage des mains, à l’hygiène personnelle et à la distanciation sociale. Nous avons aussi négocié avec les entreprises et le gouvernement pour leur fournir des vivres. Après l’instauration du confinement, nous leur avons organisé la distribution de masques et prodiguons des conseils psychosociaux aux travailleurs déplacés qui ont peur.

Dans ce contexte chaotique, la majorité des Indiens applique-t-elle des mesures prophylactiques (gestes barrière, distance sociale) pour se protéger du virus?

Non. Dans la population, notamment chez les habitants des bidonvilles et des zones rurales, il y a une très faible conscience de la nécessité de se laver les mains et de respecter une certaine hygiène personnelle. C’est pourquoi le gouvernement indien et les ONG ont lancé des campagnes de sensibilisation sur le lavage des mains, la distanciation sociale et d’autres précautions à prendre pour limiter la propagation du corona.

Notre antenne migration coopère avec le gouvernement indien pour garantir la distribution de nourriture, l’hébergement et le soin apporté aux travailleurs bloqués dans différentes villes et Etats de l’Union indienne. Jusqu’à présent, nous avons tendu la main à 1110 de ces ouvriers alimentés et approvisionnés en kits d’hygiène par les gouvernements de cinq États indiens. Par ailleurs, nous avons commencé à travailler en réseau avec les ONG locales et introduit des volontaires utilisant des téléphones portables pour joindre la communauté rurale et les ménages de migrants. Aujourd’hui, nous contactons 505 volontaires villageois par le biais de cinq ONG partenaires dans 190 villages répartis sur quatre districts sujets aux migrations.

Nos équipes ont participé à des opérations de sauvetage pour secourir des travailleurs migrants bloqués et assuré leur passage en toute sécurité vers leurs villages. Nous avons commencé à travailler en réseau avec d’autres ONG, des agences des Nations Unies et le gouvernement pour plaider en faveur de meilleures politiques et d’un programme pour la sécurité, la sécurité alimentaire et les soins médicaux des travailleurs déplacés. Enfin, nous sommes engagés dans le programme gouvernemental d’intervention d’urgence sur Covid-19 dans divers États et en particulier dans l’État d’Odisha pour fournir un soutien technique à la gestion des migrants et favoriser l’inclusion sociale.

Quel sera le coût social du confinement et de la crise sanitaire en Inde ?

Dans les prochains jours, l’Inde va rencontrer un énorme problème : le chômage. Je pense notamment aux catégories sociales qui ont des revenus faibles et intermédiaires. Le confinement a considérablement réduit les opportunités économiques dans les secteurs informel et formel. Bien que le gouvernement ait fait quelques annonces susceptibles de soulager les communautés rurales – augmentation des salaires dans le cadre du programme gouvernemental de création d’emplois, approvisionnement alimentaire via le système de distribution publique et soutien financier -, il reste à trouver une solution de long terme.

En fin de compte, la crise a-t-elle renforcé la cohésion de la société indienne par-delà les origines sociales, ethniques et religieuses de chacun ?

La crise sanitaire constitue la première urgence médicale à laquelle l’Inde est confronté depuis son indépendance. Cela a été une excellente occasion de renforcer l’unité parmi les populations qui la composent. Des citoyens de communautés, de religions, d’ethnies, et de castes différentes s’entraident pendant cette crise. Mais d’un autre côté, la convoitise a créé un fort sentiment de suspicion et de stigmatisation contre les travailleurs déplacés qui rentrent chez eux. Les habitants des régions rurales de l’Inde ont installé des barricades et des postes de contrôle aux points d’entrée du village pour interdire l’entrée des travailleurs déplacés dans leurs villages. Les communautés rurales estiment qu’ils peuvent être porteurs du coronavirus et qu’ils doivent donc tous subir une quarantaine médicale.


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est journaliste.

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