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Entrepreneurs: Charles Gave sonne le tocsin

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La crise sanitaire, d’après cet économiste, risque de causer un brutal effondrement du secteur privé.


Charles Gave est un homme qui ne mâche pas ses mots. Dès son premier essai paru en 2003, Des lions menés par des ânes (Robert Laffont), il envoie du lourd en prévoyant le pire et en reprochant à nos élites de faire beaucoup d’efforts pour éviter les vrais défis que la France « [a] affrontés et [va] encore devoir affronter ». Il écrit alors que les politiques de ces élites entravent toutes les libertés en freinant la croissance et que « les seuls gagnants de cette dérive perpétuelle sont toujours les mêmes : l’État et ses technocrates, jamais l’emploi ni les profits, ces derniers étant pourtant la condition de l’emploi de demain. »

Prenant à son compte la formule de Jean-François Revel, « l’État, ce monstre gélatineux et prédateur », et après une implacable démonstration sur les dérives du « tout-État » et sur le social-clientélisme à la française, Gave enfonce le clou : chez nous « le citoyen ordinaire est abruti par une propagande étatique incessante et […] la France n’est plus aujourd’hui en démocratie car c’est un pays qui est mis en coupe réglée, sous le joug d’une écrasante technocratie ». Et il ajoute ceci : « Les technocrates au pouvoir et leur idéologie SONT le problème et attendre d’eux la solution est hilarant. Cela revient à confier la clé de sa cave à vins à un sommelier alcoolique. »

Le bon mot de Milton Friedman

Tous ces mots datent de 2003 et c’est peu dire que les choses ne se sont pas arrangées depuis. Sans compter l’infernal cercle vicieux que l’économiste avait développé ainsi : « Plus la part de l’État dans l’économie est forte, plus la croissance est faible. Plus la croissance est faible, plus le taux de chômage monte. Plus le taux de chômage monte, plus les dépenses de l’État augmentent. Et plus la croissance est faible, etc. Un cercle vicieux dans toute son horreur. »

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Charles Gave est un vrai libéral au sens philosophique du terme. Contrairement à la plupart des économistes français qui sont payés par l’État, soit directement, soit indirectement, c’est un total indépendant, un self-made-man qui a brillamment réussi dans le privé, hors de France, dans la gestion et la finance, après des études non moins brillantes à Toulouse (DESS d’économie et Sciences Po) et aux États-Unis (MBA). C’est aux États-Unis qu’il rencontre le célèbre Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976 et fondateur de l’école libérale de Chicago, avec lequel il restera en contact pendant une vingtaine d’années. Par curiosité, ce Friedman est l’inventeur de la fameuse formule « There is no free lunch » (« Il n’y a pas de repas gratuit »), également l’auteur de cette sentence qui a fait le tour du monde mais sans jamais passer par Paris : « Si on paie ceux qui ne travaillent pas et si on taxe ceux qui travaillent, il ne faut pas s’étonner que le chômage augmente. »

La France à genoux

Après plusieurs livres et des centaines de chroniques sur le site de son Institut des Libertés qu’il a créé et qu’il préside, Charles Gave s’efforce aujourd’hui d’analyser « les conséquences politiques du coronavirus », ce qui est précisément le titre de sa chronique parue ces derniers jours. Et ce qu’il constate, c’est qu’un épouvantable désastre se prépare qui va mettre la France à genoux, à cause justement de tout ce qu’il avait analysé en 2003 dans Des lions menés par des ânes. C’est-à-dire un effondrement général dans le secteur privé, non pas dans les grandes entreprises ou les multinationales du CAC 40, mais chez les petits entrepreneurs et les indépendants, commerçants, restaurateurs, maraîchers, paysans, etc., « ce qui finirait de désertifier nos campagnes et nos villes petites ou moyennes, déjà bien atteintes ».

Et d’ajouter : « Un café local, l’hôtel de Paris dans une petite ville, une modeste agence de voyages, le réparateur informatique, un restaurant familial à l’écart des routes, le libraire qui avait résisté à Amazon… beaucoup risquent de ne jamais rouvrir […] et voir l’œuvre de leur vie détruite en quelques semaines car ils n’auront pas pu accumuler assez de réserves financières pour réussir à passer cette période sans dommages. » Le responsable est clairement fléché : « cet État prédateur qui cherche à empêcher les gens d’épargner pour qu’ils restent bien soumis, comme il sied aux gens de peu »…

Ce qui va baisser fortement est le PIB du privé

Sa démonstration par les chiffres est sans appel : puisque la part de l’État français dans le PIB représente 56,5 %, il ne reste plus que 43,5 % pour le secteur privé, « le chiffre le plus faible de tous les pays développés ». « Ce qui va baisser fortement dans tous les cas de figure, écrit-il, ce n’est certainement pas le PIB du secteur public, mais bien celui du privé, qui va se retrouver en quasi-dépression. Imaginons qu’il baisse de 20 %, ce qui n’aurait rien d’étonnant puisque le tourisme à lui tout seul représente 10 % du PIB total, soit environ 20 % du PIB du secteur privé. »

Voilà pourquoi Charles Gave sonne le tocsin en nous prédisant que « des hordes de petits patrons et leurs employés [vont] se ruer vers des systèmes sociaux » déjà complètement surchargés et en déficit, « auxquels parfois ils n’auront même pas droit ». Pour lui, il va se passer la même chose qu’avec nos hôpitaux actuellement « mais à la puissance 10 car les dépenses publiques vont exploser tandis que les recettes fiscales vont s’effondrer. » Résultat : la totalité du secteur privé va tomber en dessous de 40 % du PIB, peut-être même assez nettement, faisant passer le secteur public au-delà de 60 %, c’est-à-dire aux frontières d’une sorte de monde communiste où « la bataille pour se partager les morceaux de la poule aux œufs d’or que l’on vient de tuer risque d’être féroce […] avec un risque d’hyperinflation, de contrôle des changes et de contrôle des prix […] et avec un coût humain gigantesque. »

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C’est sans doute la raison pour laquelle, selon Gave, Emmanuel Macron, entraînant avec lui l’Espagne et l’Italie, voudrait mutualiser les dettes étatiques européennes, ce que des pays en meilleure santé financière que nous, comme la Hollande, l’Autriche et l’Allemagne, veulent éviter à tout prix et on peut les comprendre car ils sont un peu notre inverse : les secteurs privés y sont plus importants que les secteurs publics (57 % du PIB en Hollande, 51 % en Autriche et 56 % en Allemagne, contre, rappelons-le, 43,5 % en France). Même si les secteurs privés de ces pays perdaient quelques points de PIB dans la crise, une fois celle-ci passée et en serrant un peu les boulons, ils pourraient revenir à leur équilibre antérieur.

Telle est donc la thèse de cet économiste libéral pour qui l’Espagne, l’Italie et la France n’ont pas su ou pas voulu se réformer quand c’était possible, particulièrement la France avec son « État gélatineux et prédateur ». Dans un pays en totale faillite et dans un Hexagone chaud bouillant, le risque serait alors très grand d’entrer dans une période prérévolutionnaire avec des jacqueries à côté desquelles les mouvements des « gilets jaunes » passeraient pour des équipées folkloriques. Conclusion de Charles Gave : « Attachez vos ceintures […], nous avons en France au pouvoir des gens hors sol […] qui ne comprennent rien à la France ni à son peuple et qui d’ailleurs n’aiment ni l’un ni l’autre. »

Un peu de douceur dans ce monde plein de virus!

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Nabilla et Brigitte Macron viennent de devenir les meilleures copines du monde… On vous explique pourquoi


On ne le dit pas assez mais on vit une époque (vraiment) formidable et aussi (tellement) pleine de belles surprises. Ainsi, la semaine dernière, Nabilla (notre Kim Kardashian nationale) a offert les 10 000 € qu’elle venait de « gagner », après un rude labeur chez Cyril Hanouna, à la Fondation des Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France et a abondé ce fabuleux don de 10 000 € de sa poche. Et, ce n’est pas tout, cerise sur le gâteau, notre époustouflante première dame s’est fendue d’un merveilleux coup de fil, filmé et posté sur le compte instagram de notre élégante donatrice : 3 480 465 vues, pour cette vidéo (virale ?) à la minute où j’écris ces lignes.

– Allo Nabilla, c’est Brigitte Macron.

Air (juste un peu) étonné de l’intéressée. On lui avait dit qu’on l’appellerait mais elle ne savait pas qui. 

– Ouaouh !

Regard caméra. Geste de la main super mignon.

– Je suis trop contente (il faut avouer qu’il y a de quoi). Comment ça va ?

– Je vous appelle pour vous dire un immense merci pour votre générosité à laquelle j’ai été extrêmement sensible blablabla, blablabla, vous êtes formidable !

Les deux nouvelles copines « se sont ensuite longuement entretenues », hors micro. De quoi ont-elles parlé ? Peut-être ont-elles échangé des tutos de mode. Peut-être ont-elles parlé du sac (rare) « Himalaya Crocodile Birkin » de chez Hermès, merveilleux accessoire, évalué entre 280 000 € et 390 000 € d’après les dernières enchères, que Thomas, le mari de Nabilla a offert à sa femme, en février dernier, pour son 28ème anniversaire. Peut-être ont-elles commenté, en connaisseuses, l’initiative de certaines entreprises qui, effarées par le relâchement vestimentaire confinementiel, ont lancé pour les salarié(e)s en télétravail le « Formal Friday » (on s’habille tous formel le vendredi) sur le mode du « Casual Friday » (on s’habille tous relax le vendredi) d’avant.

Peut-être, peut-être … Mais allo quoi ! Nabilla c’est quand même autre chose que Léonarda !  

Quelle belle leçon de courage et d’élégance

Parce que Nabilla, elle n’est pas (comme nous) en jogging un poil crasseux, avachie sur son canapé, avec les coussins en vrac. Non, le maintien et la tenue sont impeccables. Le pantalon, simple et décontracté, mais chic. Dior ? Hermès ? Vuitton ? Le petit haut joliment décolleté met discrètement en valeur la poitrine généreuse. Les pieds sont nus certes, mais soigneusement pédicurés. Le maquillage et la coiffure sont au taquet et les coussins en ordre de marche. Elle est trop forte et trop belle Nabilla. C’est pas un petit confinement à la noix qui lui fait perdre de sa superbe.

Elle fait face. Et grâce à Brigitte, épatante épiphaniste de midinettes, elle va « utiliser son énergie et sa notoriété pour cette cause ». Brigitte sait choisir ses interlocutrices. Bravo Brigitte, merci Nabilla.

Et quelles belles leçons de rédaction et d’orthographe

Pour compléter sa story, Nabilla nous gratifie d’un commentaire à tout casser sur son mentor. Ce doit être un bonheur exquis pour « cette femme exceptionnelle, touchante, pleine d’énergie, sensible et forte à la fois » d’être (enfin) appréciée à sa juste valeur et d’être si joliment vantée. Et surtout, sans une faute d’orthographe, même pas un minuscule dérapage de frappe. Impeccable le message. Pas une erreur d’accord, même pas avec l’auxiliaire avoir. Pas un défaut de ponctuation. Tout bien. Que du beau, de l’élan, du grandiose. On frise le sublime. On est à des années lumières de Sibeth et de la meuf qui était dead. 


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Solidaires avec la fondation des Hôpitaux de Paris- Hôpitaux de France 🇫🇷 Aujourd’hui est un grand jour pour moi car j’ai eu l’immense honneur et le privilège de recevoir un appel de Madame Brigitte Macron, qui est une personne que j’admire beaucoup, une femme exceptionnelle, touchante, pleine d’énergie, sensible et forte à la fois, un exemple pour beaucoup d’entres nous. Nous nous sommes longuement entretenues au sujet de la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France, dont elle est la Présidente. Elle m’a sensibilisée au Fonds d’urgence mis en place par la Fondation depuis 15 jours pour acheter du matériel et aider les soignants et les patients des hôpitaux et des EHPAD qui ont des besoin urgents pour faire face à la crise sanitaire 🙏🏼 Notre conversation m’a fait prendre conscience de l’importance de son travail, de son extraordinaire engagement dans de nombreux domaines et surtout elle m’a donné l’envie de participer à ce projet. J’ai compris que pour moi il est temps à présent d’utiliser mon énergie et ma notoriété pour cette cause. Je vous invite à faire des dons pour la fondation et à aider les hôpitaux, rejoignez-moi ! 😀💪🏼💕

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Pourquoi ne pas faire de ce beau texte une dictée de confinement pour les collégiens (et au-delà !) ? Lue par Marlène Schiappa avec sa belle voix d’institutrice et le ton qui va avec. Et, disponible sur toutes les plates-formes de notre belle éducation nationale.

Fake News ?

Il parait, information non démentie par le Checknews de Libération ou le Vrai du Faux de France Inter, donc vraie, que le pape va appeler Nabilla pour Pâques.

– Allo Nabilla, ici c’est François …

« Le Deuxième souffle » de Jean-Pierre Melville

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Dernier film en noir et blanc de Melville, « Le Deuxième souffle » (1966) est diffusé sur Arte jeudi 16 avril à 13h35.


Un dimanche soir de confinement au pays pagan, un fort vent glacé du nord souffle sur la maison. Bien calé au chaud, je revois sur la chaine ARTE, Le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville adapté du très bon roman policier de José Giovanni. Servi par le talent d’une pléiade d’acteurs formidables: Paul Meurisse, magistral dans le rôle du commissaire Blot, Lino Ventura, royal et imperturbable dans son interprétation mémorable de Gustave Minda dit Gu, gangster et homme d’honneur et Christine Fabréga, jouant Simone Melletier dite Manouche, amoureuse  tendue, lasse, fatiguée, émouvante. Tous les acteurs des seconds rôles – Raymond Pellegrin, Michel Constantin, Marel Bozzuffi, Paul Frankeur, Denis Manuel –  comme toujours chez Melville, sont impeccables.

Dernier film en noir et blanc de Melville, tourné en 1966, il annonce déjà par une synthèse parfaite des thèmes et motifs contenus dans ses précédents films policiers, les épures stylistiques qu’il va développer dans sa trilogie de polars tragiques avec Alain Delon (Le Samouraï, Le Cercle rouge, Un flic). 

Le souci du détail

Melville, cinéaste très exigeant et éternel insatisfait, modèle sans cesse la structure temporelle de ses films. Ne s’encombrant pas de la vraisemblance des actions qu’il met en scène, il  préfère en travailler la durée. Dès le début du film, après l’attaque du bar de Jacques; le notaire à Paris – situé à proximité de la place de L’Étoile –, filmée de manière sèche et brève, suit une admirable scène tournée en un seul plan séquence où le commissaire Blot, campé par Paul Meurisse, très certainement l’un des plus beaux personnages de flic de toute l’œuvre du cinéaste,  analyse de manière exemplaire et méticuleuse le meurtre de Jacques le notaire. Melville donne du temps aux acteurs, et, leur permet ainsi d’être plutôt que d‘interpréter par des déplacements précis et des répliques cinglantes et sarcastiques, très écrites.

A lire aussi: « Léon Morin, prêtre », un film de Jean-Pierre Melville

Une autre scène, celle de l’attaque du fourgon transportant les caisses de platine, nous montre le génie dramaturgique du cinéaste. Dans un film noir classique – univers qui a beaucoup imprégné Melville – la séquence se déroulerait de nuit, au crépuscule ou à l’aube en milieu urbain. Le cinéaste choisit de la tourner en plein jour dans un petit col méditerranéen aride et sec  et d’en étirer la durée. Chaque action des truands est filmée dans le temps de l’action réelle: la préparation méthodique du casse, la lente attente du fourgon, l’attaque rapide et cruelle, le camouflage du forfait où les quatre gangsters prennent le temps qu’il faut pour effacer au mieux les traces de leur forfait, leur retour à la ville, tous revêtus de leur éternel costume de malfrat (pardessus sombre, complet-veston, cravate et Borsalino). Cette scène qui atteint une minutie d’une précision documentaire et temporelle rare enrichit la fiction. Le déroulement du temps, l’occupation de l’espace, le déplacement et les propos des protagonistes sont essentiels dans ce film pour comprendre le destin tragique de Gu, homme solitaire et incompris, gangster implacable qui tue des hommes avec froideur, sans jamais sourciller et place l’honneur, la fidélité et l’amour comme règles de vie.


Ces deux superbes moments d’anthologie nous indiquent la force et l’intelligence de la maîtrise technique et narrative du cinéaste. Jean-Pierre Melville s’identifie à ces hommes qui vivent hors du monde et de toute contingence sociale comme lui – il  a révélé sa misanthropie dans des entretiens [tooltips content= »1) Jean-Pierre Melville tourne Le Deuxième souffle par François Chalais( ORTF 1966 doc INA). »][1][/tooltips] –, comme les résistants dont il fera un portrait saisissant et terrible dans son chef-d’œuvre L’Armée des ombres. Filmé dans des décors sobres et austères dans un style très épuré, magnifié par la force de son scénario et de ses dialogues souvent elliptiques, la rigueur des cadres et le somptueux noir et blanc de son chef opérateur Marcel Combes, Le Deuxième souffle s’avère une œuvre de toute beauté, une tragédie fatale. Du très grand art! 

À regarder dès demain à 13h35 sur Arte.

Chloroquine: Sacré Raoult!


Le professeur Didier Raoult prétend avoir trouvé un remède miracle au Covid-19 : l’hydroxychloroquine. Trop précoces, les résultats de ses expériences n’autorisent aucune conclusion hâtive. Mais le grand infectiologue marseillais pourrait avoir raison contre ses pairs trop prudents.


Un Provençal, des provinciaux

C’est un fait bien romanesque pour la France que de découvrir inopinément, à la faveur du maléfice, qu’un savant d’envergure se cachait en son sein, déjà largement connu à l’étranger. Didier Raoult n’en est pas moins un homme habitué aux railleries. Critiqué tantôt pour son arrogance et ses allures de druide phocéen, tantôt pour le nombre de ses publications, critiqué surtout parce qu’il ne rentre pas dans le rang.

La primauté marseillaise en matière d’infectiologie n’est pourtant pas nouvelle. Antique nœud commercial et grand port colonial, Marseille a reçu dans ses hôpitaux des générations d’aventuriers et de voyageurs y déposant par leurs cloaques et leurs souliers les germes les plus exotiques – sanies import-export. Qui ne sait que Rimbaud, de retour d’Afrique la jambe noircie par les bacilles de Harar, y est mort – recouvrant la foi à défaut de la santé – à l’hôpital de la Conception ? Marseille a connu les miasmes avant même que Paris n’existe. Elle a connu la dernière épidémie française de peste en 1720. Elle a survécu au crépuscule de deux civilisations, la grecque et la romaine.

Hydroxychloroquine : gin pour tous, tous toniques

Dès le mois de janvier, et avant même la tournure dramatique qu’elle a prise depuis, Raoult propose une solution ancienne à cette peste nouvelle : l’hydroxychloroquine. Ce dérivé synthétique de la quinine, que tous ont sur les lèvres à défaut de l’avaler encore, aurait fait la preuve de son efficacité en Chine. Nous étions, pour ainsi dire, assis dessus : « Le coronavirus ne fera pas plus de morts que la trottinette », affirme le Marseillais.

A lire aussi: De quoi Raoult est-il le nom?

La quinine, issue de l’écorce d’un arbuste américain du genre Cinchona, est utilisée depuis le xviie siècle pour traiter le paludisme. Avalée quotidiennement par les coloniaux sous forme d’eau tonique (le tonic du gin), elle était responsable d’une intoxication, le cinchonisme. Son substitut synthétique l’a supplantée depuis : la chloroquine (Nivaquine). Structure différente, même noyau actif. Une hydroxylation de ce noyau engendre l’hydroxychloroquine (Plaquenil). Effet semblable, meilleure tolérance, indications élargies. C’est le traitement de référence du lupus et de certaines infections, grâce aux recherches déjà menées par Raoult.

Primum non nocere

L’hydroxychloroquine n’échappe cependant pas à l’adage galénique : « Il n’est point de médicament efficace sans effet secondaire. » Son accumulation tissulaire – sa « dose cumulée » – n’est pas sans danger. C’est pourquoi les institutions médicales ne partagent pas sans réserve l’enthousiasme général. Primum non nocere ! est la devise des médecins depuis Hippocrate – et chaque manquement à ce principe érode la confiance dont ils jouissent. La toxicité la plus redoutée dans ce contexte est cardiaque, rare mais susceptible de tuer par « torsade de pointe ». Cette complication peut être prévenue par la surveillance des variations électriques du cœur (l’électrocardiogramme). Raoult recommande l’association d’hydroxychloroquine à de l’azithro- mycine (elle aussi bien connue, autre anti-infectieux, même toxicité cardiaque) dès les premiers symptômes et la confirmation du Covid-19. Mais en traitant avec un potentiel poison un grand nombre de patients, dont beaucoup évolueraient spontanément vers la guérison, ne risque-t-on pas de faire plus de mal que de bien ?

Le débat sur le repositioning des dérivés de la quinine n’est pas nouveau. Dans son premier ouvrage, La Quinine en thérapeutique, paru en 1925, Céline écrit : « Rien peut-être ne retarde autant les progrès de l’art de guérir que la floraison incessante de drogues nouvelles, qui prétendent à faire oublier les remèdes d’autrefois. » Il existe donc des arguments convaincants sur l’efficacité du Plaquenil : il perturbe les réactions chimiques néces- saires au virus et il est d’ores et déjà démontré in vitro qu’il inhibe la croissance du SRAS-CoV-2. Sa synthèse est aisée, son coût, quelques dizaines de centimes le comprimé, une misère. Mais d’autres molécules plus récentes sont à l’étude et soutenues avec la même vrai-semblance. Voici les principales : remdésivir, lopinavir, camostat…

Un putsch scientifique

La mise en exergue du Plaquenil par Raoult tient davantage du putsch que de l’évidence scientifique. Les résultats précoces de son équipe, publiés le 17 mars dans un article ayant eu l’effet d’un coup de tonnerre, apparaissent comme positifs, mais manquent à la rigueur statistique. La critique de sa publication circule d’ailleurs beaucoup entre les étudiants qui bûchent pour l’internat l’épreuve dite de « lecture critique d’article ». Mais « lire » correctement un article scientifique est une discipline technique, difficilement accessible au profane. Dans cet article, on trouve en conclusion « nos résultats sont encourageants », et c’est ce que tout le monde en a retenu, mais distinguer les failles de l’échafaudage statistique qui y conduit exige un savoir-faire. En effet, ce n’est pas qu’en l’espèce, les résultats de cette étude soient proprement décourageants, mais ils sont bien trop précoces et trop bancals pour que l’on puisse conclure franchement : l’hydroxychloroquine est efficace contre le Covid. Ces résultats en appellent d’autres.

Il faut cependant être naïf pour croire qu’un scientifique de l’envergure de Raoult n’a pas agi en connaissance de cause ! En vérité, le passage en force que constituait la publication rapide, voire prématurée, de son étude, en dépit de ses faiblesses méthodologiques, visait à introduire l’hydroxychloroquine dans la vaste étude thérapeutique européenne Discovery qui, elle, est en revanche d’une ampleur et d’une rigueur à toute épreuve, mais dont les résultats tarderont à tomber. Ne reculant devant aucun geste théâtral, notre Merlin est allé jusqu’à suggérer à Trump l’emploi de sa thérapeutique aux États-Unis ! On nous avait trop caché jusqu’alors l’influence marseillaise sur la Maison- Blanche… Fait étonnant, c’est la si fermée communauté hassidique de New York qui témoigne des premiers effets bénéfiques de cette influence transatlantique. Puisque le docteur Zev Zelenko annonce y avoir traité avec succès plus de 500 personnes grâce au protocole Raoult (avant même l’approbation de la FDA).

Semmelweis, le promoteur du lavage de main chirurgical, est mort à l’asile dédaigné par ses pairs. Raoult sera-t-il bientôt mis à l’asile médiatique par le télétravail ardent des inquisiteurs du décodage ?

« C’est pour les faire chier »

Raoult est un nom qui tient aussi bien de la blague de comptoir que de la légende gothique – songeons par exemple aux mémoires de Raoul de Cambrai au xiie siècle, qui racontent déjà la vendetta sanglante d’un seigneur privé de son fief par un roi pusillanime. Il eût pu tout aussi bien s’appeler Robert ou Roland, Renaud de Montauban, ou Tancredi d’Altavilla, tous ces beaufs de provinciaux ont fait l’Europe d’avant l’UE, où il fallait bien « vivre ensemble » sans le secours du nivellement bureaucratique.

Le sieur Raoult de Marseille donc, s’amusait dans une récente entrevue : « J’ai fait médecine avec un bac littéraire, aujourd’hui ce ne serait même plus possible. » J’ai moi-même commencé des études de médecine à Marseille avec un bac littéraire sans avoir eu à rougir de la tournure qu’elles ont prise depuis, et y ai connu le docteur Raoult. L’amphithéâtre était invariablement plein, et son enseignement a marqué nombre de ses étudiants.

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En plus d’être un médecin au service de ses patients, Didier Raoult a signé dans les meilleures revues scientifiques plus de 2 000 articles. Premier expert mondial en infectiologie pour l’algorithme Expertscape et Google Scholar, 150 000 citations et un indice h de 175. C’est ainsi qu’on parle de recherche depuis que la statistique gouverne aussi la renommée. Pour comparaison, Buzyn a un indice h de 49, son mari de 47, Véran de 3. Du reste, on lui a même reproché sa prolixité en oubliant que, selon l’usage, un article ne mentionne pas seulement le nom de son auteur principal, mais également de ceux qui y ont contribué par leur expertise spécifique ou par leur direction. En conséquence, ce grand nombre de publications ne tend pas seulement à montrer que Raoult est un chercheur infatigable, mais qu’il s’est aussi rendu nécessaire au travail de nombreux autres scientifiques. Il a reçu d’ailleurs en 2010 le grand prix de l’Inserm pour l’ensemble de ses travaux. À vouloir forcer la critique, les petites âmes iront jusqu’à vous reprocher de trop bien faire.

Mais la séduction qu’exerce le provocant Marseillais tient peut-être et avant tout du personnage littéraire. Rappelons le projet de Céline dans une lettre à Henri Mondor, son préfacier : « “Faire tourner la table”, je veux dire sortir du style jésuite gominé qui tient la plume française […] rompre, casser ce salon de coiffure… ces pommaderies, du Figaro au Goncourt… ce bla-bla visqueux… » Interrogé sur ses frasques et ses cheveux longs, Raoult a fait la même réponse, en plus laconique : « C’est pour les faire chier ! »

Cinchonisme d’État

La fièvre s’est emparée de tous les esprits. Le gouvernement tente d’apaiser les craintes économiques en distribuant de larges pains de glace, il prescrit à ses citoyens retors l’ombre et le repos, hésite sur le jogging. D’autres infectiologues et d’autres « experts », toujours légion, invitent à la prudence et suggèrent de « garder raison », tandis que les foules s’amassent aux portes de l’institut Raoult comme si elles couraient au-devant du messie. Ce n’est pas sans rappeler le témoignage de Carlo Levi, dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, condamné en 1935 au confino dans le Sud italien par le régime fasciste auquel il s’oppose. La malaria a dévoré tout espoir. Sa sœur venue lui rendre visite y est frappée par l’attitude des enfants : « Une foule toujours croissante me suivait. Ils criaient quelque chose mais je ne parvenais pas à saisir ce qu’ils disaient. Je crus qu’ils demandaient la charité, je m’arrêtai. Ils criaient, maintenant tous en chœur : “Signorina, dammi ’u chinì ! Dammi il chinino !” Je distribuai le peu de monnaie que j’avais sur moi, pour qu’ils s’achètent des bonbons ; mais ce n’était pas cela qu’ils voulaient, et ils continuaient tristes et obstinés, à réclamer la quinine. »

Devant l'IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020. © Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP
Devant l’IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020.
© Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP

Génie de la propagande ou génie scientifique, l’avenir en décidera. En attendant, le maître de la chloroquine a atteint son but : elle a été incluse à toute vitesse dans une étude d’envergure et les médecins hospitaliers ont obtenu une dérogation pour sa prescription « hors AMM».

« Signorina, dammi ’u chinì ! »

Est-ce perdre raison que de faire preuve d’espérance, même déraisonnable, dans la situation qui est la nôtre ?

N’est-ce pas mépriser encore les millions de gens qui ne peuvent télétravailler faute d’avoir télévécu, comme ces petits patrons, artisans ou artistes dont on connaît le mystérieux cri, « Raoul ! », à l’ouverture du festival cannois (serait-ce prémonitoire ?).

Les premiers à souffrir sont ceux dont les professions requièrent la paix, qui sont autrement plus fondamentales, dans l’ordre anthropologique, que les disciplines de guerre qui tiennent leur dignité du fait d’être au service des premières. C’est pour qu’ils vivent et qu’ils aiment, c’est pour qu’ils travaillent que l’on soigne ces hommes. Véritable poumon du pays, leurs projets sont brisés, leurs horizons obscurcis. Plus de 3 milliards d’individus appelés au confinement, les hôpitaux débordés, « l’humanité entière menacée », selon l’OMS, est-ce une invite à « raison garder » ? Le seul héroïsme qui nous soit permis serait-il de rejoindre les rangs en silence, d’attendre avec docilité notre délivrance d’un collège d’experts ? N’y a-t-il plus de place aujourd’hui pour l’héroïsme du « cavalier seul », de David contre Covid ?

On peut tenir ensemble la réserve scientifique et l’espoir populaire. Mais si l’avenir donnait raison à Didier Raoult, ce serait bien davantage qu’une victoire sur l’épidémie. Ce serait la victoire de l’audace sur la soumission, du provincial sur le bon goût parisien – bref, la victoire du grain de sable dans la machine, un renversement de l’ordre établi.

Déconcentré devant ma télé


Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Depuis le début du confinement, ne peux plus regarder le président ou le premier ministre à la télé. Je n’arrive plus à me concentrer sur leurs discours. 

Pour le président, c’est à cause du traducteur en langage des sourds. Il est beaucoup trop près de l’orateur et beaucoup trop gros à l’écran. Pourquoi une telle place ? Déjà quand il n’était qu’une petite vignette en haut à droite, ses gesticulations troublaient un peu le message, mais là, en taille réelle à côté du chef suprême, la pantomime détourne carrément l’attention. Si Macron nous dit « qu’il faut produire français pour retrouver notre indépendance, et ce, avec force et courage » je ne saisis même pas l’innovation du propos et la révolution dans la doctrine. Je suis trop occupé à essayer de faire le lien entre le Français des entendants et la langue des autres mais je n’arrive jamais à rien. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut avec dix doigts et une palette de grimaces, restituer des messages riches en vocabulaire. Je ne retrouve rien de ce que j’entends dans ce que je vois, pas le moindre mot, pas le moindre signe, même dans les formules rabâchées et toutes faites, les « bien connus des services de police » ou encore « les motivations du forcené restent encore inconnus » quand un réfugié soudanais poignarde des passants au hasard. Je regarde parfois le journal télévisé uniquement pour essayer de suivre la traduction, surtout quand l’actualité est croustillante mais je n’apprends rien. Malgré mes efforts, je ne sais toujours pas dire « Polanski » ou « Adèle Haenel » avec les zygomatiques, pas plus que « mineure sodomisée » avec les mains. En langue des signes je ne connais que : Bonjour, argent, boire un coup, baiser, t’as pas un truc à fumer ?, va te faire foutre et tu l’as vu celui-là, et encore, avec le même geste pour les deux dernières expressions. Alors hypnotisé par le spectacle, je ne retiens rien de la parole présidentielle. Ce n’est pas si grave. Trois bandeaux lus sur Cnews suffisent à restituer l’essentiel du propos, et un sa nouveauté.

Pour le premier ministre, c’est pareil. Dès la deuxième phrase, je n’entends plus rien, j’ai décroché, je suis ailleurs. C’est à cause du trou dans sa barbe et du poil qui repousse blanc autour. J’ai eu ça moi aussi, il y a une quinzaine d’années. Je suis allé voir un spécialiste de la peau. Pas un peaudologue, un autre nom que j’ai oublié. C’était une femme qui m’a appris que c’était une pelade de la barbe, pas une maladie mais une réaction du corps à une souffrance de l’esprit. Elle avait parlé de stress intense ou de choc psycho-affectif et m’avait proposé un traitement en précisant que ce truc pouvait aussi se réparer tout seul. Le stress, ce n’est pas mon genre alors je fis le lien avec mon divorce tout neuf à l’époque et quittai le docteur en crânant : « ça repoussera. » Je ne m’en suis pas trop vanté, ni à l’époque, ni depuis. Un choc psycho-affectif ! Chochotte ! Deux mots qui évoquent plutôt des trucs de gonzesse au milieu du visage, merci. J’aurais préféré une balafre ou un bandeau sur l’œil après une bagarre, comme le Pen ou Moshé Dayan mais on fait avec ce qu’on a alors j’ai pris le parti d’en rire. Je n’ai commencé à en parler que pour placer une blague : « Là où les femmes passent, la barbe ne repousse pas. » Et ça a repoussé. Ça repoussera sûrement aussi sur le premier ministre mais un choc psycho-affectif, ça la fout mal pour le chef de l’exécutif d’un pays en guerre. Surcouf, notre grand corsaire, portait une chemise rouge pour qu’on ne le vît pas saigner pendant les abordages. Dommage qu’on n’ait pas assez de masques pour en donner un à Edouard Philippe.

Marcel Gauchet : Les mondialisateurs n’ont pas rendu les armes


On nous répète que plus rien ne sera comme avant. Le philosophe Marcel Gauchet en doute. L’exécutif ne sachant plus à quels saints se vouer, dès que le virus aura le dos tourné, le règne des économistes risque de succéder au gouvernement des médecins. Et le conformisme libre-échangiste de reprendre de plus belle.


Causeur. Depuis le début de l’épidémie, qu’avez-vous appris sur notre société ? Les hyperindividus que nous sommes peuvent-ils se muer en peuple discipliné et en quelque sorte kantien ?

Marcel Gauchet. Jusqu’à présent, je n’ai rien appris sur le fond que je ne savais déjà – cela peut évidement changer dans la suite. J’ai eu plutôt la confirmation de choses que je croyais discerner, mais dont je reconnais qu’elles n’étaient pas évidentes. Cela dit, c’est une chose que d’entrevoir la fragilité du fonctionnement de nos sociétés dans l’abstrait et c’en est une autre que de la voir étalée sous nos yeux ! La perception aiguillonne la réflexion.

Je n’ai jamais pensé que l’« hyperindividualisme » épuisait la description de la situation. L’individualisation ne se sépare pas d’une contradiction très profonde dans les attentes des individus. Ils sont portés, certes, à donner une priorité absolue à leurs libertés personnelles, mais ils veulent aussi être traités comme des égaux qui comptent autant les uns que les autres dans leur communauté politique, avec la même règle pour tous. En temps calme, la première dimension prend naturellement le dessus, mais elle met simplement l’autre en sommeil, sans la faire disparaître. Arrive la crise, et la seconde dimension se réveille devant la menace collective. Au stade où nous en sommes, la coexistence des deux est tendue, elle n’ira pas sans accrocs, mais elle ne penche pas dans un seul sens. Vos « hyperindividus » savent très bien, au fond d’eux-mêmes, que c’est à leur société qu’ils doivent leur existence protégée, tellement qu’ils en redemandent ! La vision touristique d’un monde sans frontières, où le vadrouillisme généralisé est de droit, n’empêche pas de compter fermement sur l’affreux État-prison pour rapatrier séance tenante les hurluberlus égarés aux quatre coins de la planète en cas de coup dur.

En somme, seule la peur fait de nous un peuple ? Sauf que visiblement nous n’avons pas assez peur pour devenir chinois…

Il n’y a pas que la peur pour nous le rappeler. Souvenez- vous du 11 janvier 2015. La colère et le refus de plier devant la menace ont révélé alors la même capacité intacte de faire peuple. Mais notre mode de vie est un anesthésiant majeur à cet égard, à tel point qu’on peut se demander s’il serait possible d’incorporer un peu de cette puissance dans la marche habituelle de nos sociétés. Cet équilibre me semblerait préférable au modèle chinois, où c’est une autre peur qui sert de rappel : celle du Parti. Elle n’est pas toute l’explication, c’est d’accord. Mais nous n’avons à notre disposition ni l’héritage de la discipline confucéenne ni l’aspiration nationalitaire à une grandeur retrouvée. Il nous reste juste à espérer qu’il existe une troisième voie entre l’anarcho-consumérisme irresponsable et la mobilisation policière.

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D’une façon générale, il est vrai que les pays, même démocratiques, où la discipline sociale est plus forte s’en sortent mieux…
Nous ne nous distinguons pas sur ce chapitre, c’est connu. Mais dans l’ensemble, les démocraties occidentales, avec des nuances, n’ont pas fait montre de beaucoup plus de réflexion stratégique et de faculté d’anticipation que nous. Le mal est plus large et plus profond que la vieille indiscipline gauloise.

Du reste, à côté de ces marques extérieures d’indiscipline, on sent surtout monter une envie de s’en remettre au contrôle étatique. Nul ou presque ne conteste le pouvoir des experts ni les suspensions des libertés adoptées pour notre bien. Sommes-nous mûrs pour la soumission volontaire ?

L’expression de « soumission volontaire » est équivoque. Soumission, c’est acceptation d’un commandement dont on n’a pas à discuter ou à comprendre les raisons. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. La situation épidémique rend les motifs de l’action publique très compréhensibles, et nous gardons le droit d’en discuter les modalités. Je parlerais plutôt d’obéissance volontaire et il faut se réjouir que cette dimension reste bien présente dans la tête des citoyens : c’est la base du fonctionnement démocratique. Il est heureux que l’outrecuidance anarchique des droits de chacun à laquelle nous nous étions habitués puisse céder devant le sentiment de la vulnérabilité générale et de ce que nous nous devons les uns aux autres.

Pour Alain Finkielkraut, que nous ayons arrêté l’économie pour sauver des vies montre que nous demeurons une civilisation. Est-ce votre avis ?

Non seulement nous restons une civilisation, mais nous sommes la première civilisation qui, d’abord, a les moyens, et ensuite la volonté de faire passer l’impératif de pouvoir soigner tout le monde avant celui d’assurer la marche normale de l’économie et de la vie sociale. L’épisode montre que la dimension humaniste revendiquée par la modernité n’est pas tout à fait un vain mot, quels que soient par ailleurs ses travers et ses mensonges. C’est une donnée que toute critique sensée se doit de prendre en compte.

Comme après Charlie et le Bataclan, nous sommes dans l’effusion permanente. On applaudit à 20 heures les soignants et pas un discours ministériel n’oublie de mentionner les héros du quotidien qui prennent des risques pour nous. Que vous inspire cette sentimentalisation du débat public ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui, les bons sentiments sont un moyen de ne pas penser et de se dispenser d’agir. Puisque nous compatissons, puisque nous marquons notre reconnaissance, tout va bien, ne nous demandez pas en plus de réfléchir aux raisons de votre dénuement et à la manière de les corriger. A-t-on mieux payé les policiers après Charlie ? Paiera-t-on mieux demain les héros du quotidien dont vous parlez ? Remettra-t-on l’utilité sociale et la qualité du travail au centre des valeurs collectives et de la façon de les traduire concrètement ? J’aimerais bien, c’est même mon rêve le plus cher, mais j’ai des doutes, tellement ce serait une rupture complète avec la logique qui nous mène depuis quarante ans.

La question du civisme est devenue un enjeu moral (et un alibi pour emmerder son prochain). Il ne suffit pas que nous respections les consignes, il faut aussi que nous souffrions. Ce ne sont pas des vacances, répète-t-on. Au-delà des nécessités réelles, n’y a-t-il pas une dimension punitive, une jouissance de la surveillance légitime ?

Le moralisme punitif que nous infligent les canaux officiels est pénible, en effet, et en plus, il est contre-productif, puisqu’il ne manque pas de susciter des réactions de rejet pas forcément bien inspirées. Les circonstances sont une aubaine inespérée pour des gens qui aspirent au magistère moral et spirituel. Nous sommes dans un pays d’héritage catholique, où le modèle clérical imprègne profondément l’attitude de nos élites. C’est une composante de notre tradition dont on ne parle pas assez. Le contexte lui donne l’occasion de ressortir au grand jour. Enfin la possibilité de reprendre les choses en main et en grand ! « Nous allons faire votre salut malgré vous, bande de mécréants écervelés ! Fini de rigoler et de n’en faire qu’à votre tête. Cette fois-ci, vous allez obéir ou il va vous en cuire ! » Et les dévots d’applaudir, pendant que les mal-pensants ricanent. Comme il se doit, le cléricalisme sécrète l’anticléricalisme et provoque une résistance à la fois compréhensible et dommageable. Les gens qui aspirent à nous diriger ne savent pas parler au peuple comme on doit le faire en démocratie et le peuple en est toujours à apprendre les règles d’une liberté responsable.

En somme, on nous parle comme à des enfants et, dans une certaine mesure, nous nous comportons comme des enfants ? Une partie des Français ont le sentiment qu’on leur raconte des bobards, notamment parce qu’on présente comme des choix les décisions dictées par nos pénuries. Ont-ils raison ?

À l’évidence, nos gouvernants ont choisi, dans le meilleur style de l’infaillibilité pontificale à préserver, d’habiller leur dénuement en calcul de haute volée. « Nous avons une autre stratégie », répondait gravement le directeur de la santé à des journalistes qui s’inquiétaient du manque de masques et de tests. Faute de ces outils et faute d’anti- cipation bien plus générale sur le risque de pandémie, il n’y avait en effet que le confinement comme solution. L’avouer et l’expliquer était une belle occasion d’en appeler à la responsabilité collective. Elle coûtait d’autant moins que le gouvernement actuel n’était pas pour grand-chose dans la situation actuelle. Elle renvoyait beaucoup plus à celle de ses prédécesseurs et à une vision largement partagée du problème. C’était en même temps l’occasion de marquer la rupture à opérer. Mais la volonté de ne pas avoir l’air d’être pris en défaut, jointe au mépris de l’intelligence du commun peuple, a été la plus forte. C’est un mensonge qui pèsera lourd dans la suite.

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Venons-en à la politique de cette crise. La rhétorique de la guerre est-elle adaptée à la situation ?
Le pauvre Macron avait peu de cartouches rhétoriques à sa disposition. Il ne disposait guère que de cette référence à l’état de guerre pour faire comprendre et rendre sensible la priorité absolue donnée à l’intérêt collectif. Sinon, à la lettre, la comparaison ne tient pas et contribue plutôt à la confusion et à la panique. Il n’est que de penser au nombre de victimes. On est très loin des boucheries de la Grande Guerre ! Ici, l’objectif est de sauver des vies, il ne s’agit pas d’en sacrifier. Et puis, en guerre, on ne reste pas tranquillement chez soi, on se mobilise pour le salut de la patrie. Ce que nous avons reçu, c’est un ordre de démobilisation générale. Je crois qu’il eût été préférable d’assumer la différence.

Le « pas de polémique » a remplacé le « pas d’amalgame ». L’urgence et l’humilité consistant à savoir que nous ne ferions pas mieux devraient-elles faire taire toute critique ?
Dans ce genre de situation, on agit – ou plutôt on réagit – d’abord et on réfléchit après, avec la grande tentation, du côté des gens qui commandent, de décréter cette réflexion inutile, puisque, de toute façon « ce qui est fait est fait, et il n’y avait pas le choix ». Ce sera encore plus vrai, selon toute vraisemblance, pour la sortie de crise : nous n’allons échapper à la pandémie que pour nous retrouver devant une récession économique majeure qui appellera action, ou plutôt réaction, à chaud, sans plus de réflexion. Elle nous fera tomber sans doute, d’ailleurs, du règne des médecins dans celui des économistes. Ils ne nous ont pas habitués davantage à l’ouverture d’esprit. Le retour d’expérience et la reddition de comptes ne seront pas à l’ordre du jour. À ceux qui s’efforcent de maintenir une réflexion indépendante dans ce contexte hostile de poursuivre leur travail de long terme, sans illusion sur leur audience immédiate.

Comment jugez-vous globalement l’action de nos dirigeants ?
La situation est inédite et compliquée, on peut l’accorder au gouvernement. Cela vaut circonstances atténuantes. Entre en faire trop et ne pas en faire assez, la voie est étroite pour un gouvernement qui ne jouit pas d’une grande confiance dans la population, c’est le moins que l’on puisse dire. Nous avons déjà parlé du choix du confinement qui aurait beaucoup gagné, à mon sens, à être présenté en faisant appel à la raison commune devant les réalités de la situation au lieu de jouer sur les ressorts de la dramatisation guerrière et de la peur. Il y avait d’autres démarches possibles, comme le montrent divers exemples d’autres pays. Peut-être n’en avions-nous pas les moyens. Mais il fallait s’en expliquer. Macron a eu raison, cela dit, de prendre la responsabilité sur lui. Mais il a eu tort de se retrancher derrière l’autorité médicale. Si respectable et indispensable que soit l’avis des médecins, leur rôle est de soigner les gens, pas de faire fonctionner une société. Or, c’est cet impératif politique qui doit avoir le dernier mot. La frontière entre l’expertise et la décision politique est restée en permanence confuse, le magistère médiatique et sa prétention au rôle d’arbitre n’arrangeant pas les choses.

En effet, alors que 67 millions de Français ont un avis sur les masques, la chloroquine et la stratégie du gouvernement, est-il encore possible de gouverner dans un monde médiatisé ?
Je me félicite personnellement de vivre dans un pays ultra politisé où les citoyens ont des avis sur tout, même s’ils ne sont pas toujours lumineux et inspirés. Après, il faut apprendre à gérer ce brouhaha général pour en faire une conversation civilisée et utile politiquement. Cela ne me semble pas du tout infaisable, même si ce n’est pas simple. D’abord, ne faisons pas comme si toutes ces voix étaient égales. La réalité est que nous avons affaire à une confrontation plus ou moins virulente entre deux pôles : le pôle des voix officielles – le personnel politique et les journalistes, pour faire simple – et le pôle de la vox populi, dont la nouveauté est qu’elle a aujourd’hui des moyens inédits de se faire entendre. Le problème est qu’il y a une forte contradiction entre ces pôles, alors que l’idéal voudrait qu’il y ait une bonne circulation entre eux. Je ne vois pas d’ailleurs que cela empêche en pratique de gouverner, sauf que cela oblige à le faire dans un climat de contestation permanente frustrant pour tout le monde. Nous pouvons faire mieux. C’est une situation d’apprentissage, où la parole politique d’un côté et la parole médiatique de l’autre ont à repenser leur place et leur rôle, de manière à ce que les citoyens s’y retrouvent. Nos politiciens ne sont pas nos guides, mais nos représentants, et nos journalistes ne sont pas nos maîtres à penser, mais nos correspondants avec les réalités que nous n’avons pas les moyens de connaître (des correspondants qui ne doivent pas oublier qu’il y a pour chacun de nous des réalités que nous connaissons mieux qu’eux). Ils vont apprendre.

Vous voilà bien optimiste… Depuis le début de cette crise, on assiste au retour des frontières et des décisions nationales. Comment expliquer que la France ait été le dernier pays sans-frontiériste ?

La patrie des droits de l’homme ne pouvait pas faire moins ! Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes le pays idéologique par excellence. Cela donne une place éminente à la discussion publique, pour le meilleur, mais aussi à l’idéologisation abusive de questions qui gagneraient à être traitées pragmatiquement, pour le pire. Nous en avons eu la démonstration en plein. Le sans-frontiérisme est le dogme clé de la synthèse libérale-libertaire – libre-échange et libre circulation des personnes. Il était prévisible que le principe ferait de la résistance.

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L’UE est-elle la première victime du Covid-19 ?

Ne rêvons pas ! Victime intellectuelle, sans doute, victime réelle, ce sera une autre affaire. Entre la démonstration de l’irréalité de la machine européenne et la déconstruction concrète du système de règles qu’elle a mis en place, il y aura un long chemin. Dès que le virus aura le dos tourné, les affaires repartiront comme par devant. En tout cas, on essaiera de le faire repartir comme par devant. Ce système arrange trop de monde, il a agrégé une telle coalition d’intérêts de toutes sortes qu’il peut subsister en l’absence de toute légitimité théorique ou politique. Il a d’ailleurs été construit pour ça : vous pouvez le détester, mais vous ne pouvez pas vous en dépêtrer. N’oubliez pas qu’il lui reste une carte maîtresse : la peur du saut dans l’inconnu que représente la perspective d’en sortir.

Journée nationale de manifestation des personnels de santé, lors de la grève des urgences, Paris, 2 juillet 2019. © Emma PROSDOCIMI/SIPA/1907021808
Journée nationale de manifestation des personnels de santé, lors de la grève des urgences, Paris, 2 juillet 2019.
© Emma PROSDOCIMI/SIPA/1907021808

Ne pensez-vous pas cependant que les résistances nationales seront plus fortes ? L’idée qu’il y aura un avant et un après corona est-elle une sornette ?

J’ai trop vu et entendu de « plus rien ne sera comme avant » pour y croire une seconde. Certes, le choc économique qui s’annonce risque d’être d’une ampleur exceptionnelle, de nature à ébranler les dogmes les mieux établis. Certes aussi, il va concerner directement l’économie réelle, à la différence de la crise financière de 2008, aux mécanismes lointains et obscurs pour l’immense majorité des gens, ce qui a permis de régler l’affaire dans le dos des peuples, entre initiés et à leur avantage. Mais l’urgence est par nature mauvaise conseillère. Elle pousse à se raccrocher aux solutions toutes faites. Il y aura certainement prise en compte de quelques exigences minimales mises en évidence par la crise sanitaire, comme la relocalisation stratégique de production de médicaments ou de matériel médical, encore que ces choses ne se font pas en un jour. Mais la priorité sera à l’efficacité économique à récupérer au plus vite et à tout prix. Un contexte éminemment favorable aux mondialisateurs et libre-échangistes de tout poil qui dominent la profession économique, même si l’intervention massive des États sera au premier plan. Ce fut déjà le cas lors de la crise financière de 2008-2009, souvenez-vous. Est-ce que cela a fait reculer la mondialisation néolibérale d’un seul pas ? Non, et même le contraire. Je doute que l’hétérodoxie ait davantage de chances de se faire entendre cette fois-ci.

Après, l’effet en profondeur sur le moral et les perspectives des populations, c’est autre chose. De ce côté là, en revanche, je n’ai pas de doute sur la réhabilitation en bonne et due forme de l’État-nation comme la structure politique pertinentedans la mondialisation, justement. De ce point de vue, nous sommes probablement en train de vivre l’épreuve de vérité. Non pas l’État-nation contre la mondialisation, mais la mondialisation par et avec l’État-nation. Il n’y a pas opposition, mais articulation entre les deux. Ce sont les États-nations qui rendent possible la mondialisation et celle-ci en renforce la nécessité en retour, en même temps qu’elle les met en péril si leurs dirigeants en font une lecture inconsidérée. C’est la nouvelle équation de l’État stratège que de régler cette articulation. La démocratie s’est bâtie jusqu’à présent autour du traitement des tensions internes de chaque communauté politique. Elle va devoir intégrer un paramètre supplémentaire : le traitement des tensions entre dedans et dehors. À l’heure de l’urgence écologique, si nous sommes capables d’y faire face, ce pourrait même devenir bientôt le paramètre principal : la tension entre nos besoins propres et nos obligations envers le monde. Mais le temps que l’idée fasse son chemin et trouve son expression efficace dans le champ politique, de l’eau aura coulé sous les ponts !

Cependant, à court terme, le premier effet de cette crise sera sans doute d’accroître considérablement la défiance envers la parole publique. On sent monter l’envie du pénal chère à Muray, et les ministres sont, paraît-il, terrifiés à l’idée d’être traduits en justice.

Je ne crois pas trop à cette confusion entre responsabilité politique et responsabilité pénale en la circonstance. Les errements stratégiques ont été trop partagés entre gouvernements de droite et gouvernements de gauche, ils ont été trop consensuels au sein de l’expertocratie pour que des imputations individuelles aient du sens. En revanche, la disqualification de la parole politique et de la parole experte va franchir un cran supplémentaire, c’est acquis. Le fameux « examen de conscience » que tout ce beau monde nous a déjà dix fois promis va s’imposer cette fois pour de bon s’il veut retrouver un semblant de crédibilité.

Christine Lagarde, présidente de la BCE, et Luis de Guindos, son viceprésident, lors d’une conférence de presse à Francfort, 12 mars 2020 : « Le choc économique sera majeur. » © Thomas Lohnes/Getty Images
Christine Lagarde, présidente de la BCE, et Luis de Guindos, son viceprésident, lors d’une conférence de presse à Francfort, 12 mars 2020 : « Le choc économique sera majeur. »
© Thomas Lohnes/Getty Images

Les populistes, qui risquent de prendre un revers de volée en Italie, peuvent-ils bénéficier de la crise en France ?

Comment le savoir ? Ce sera fonction du déroulement de la crise du retour à la normale, si j’ose dire. Mais l’observation préalable à garder à l’esprit est que les populistes ne sont pas plus crédibles que leurs adversaires mainstream en tant que porteurs de solutions. Les spécialistes de la protestation ne sont pas désignés pour devenir par miracle des professionnels de la réparation.

Une autre victime de la crise, c’est la politique de rigueur. L’État paiera, a dit Emmanuel Macron. Cela augure-t-il d’une « autre politique » ou d’une inflation à deux chiffres ?

D’où sortirait-elle, cette autre politique ? Seule chose certaine : les États vont se trouver devant un énorme problème économique. Comment cela se passera, ce qui en découlera, personne ne le sait. Cela ne signifie pas pour autant que l’originalité dans l’approche sera au rendez-vous. Oui, en pratique, il va y avoir improvisation financière pour tenter de colmater les brèches et empêcher que le bateau coule. Faut-il compter sur l’enchaînement chaotique qui pourrait en résulter, sous forme en particulier d’inflation galopante, pour imposer d’autres manières de faire ? Je n’en suis pas sûr. D’abord, nous sommes pris dans le carcan de l’euro qui limite sévèrement les choix de départ. Et croyez bien que du côté de la BCE, on se prépare d’arrache-pied pour sauver les meubles et conjurer notamment le spectre inflationniste. Les économies du retraité allemand sont en jeu, et ce n’est pas une chose avec laquelle on plaisante à Francfort. La situation pourrait même fournir l’occasion du tour de vis fédéral en matière budgétaire que les eurocrates appellent de leurs vœux depuis longtemps. Une fois passée la grosse secousse, nous pourrions donc nous retrouver avec une orthodoxie renforcée. L’inconnue est de savoir si les outils disponibles vont permettre de maîtriser les données du problème.

Dans tous les cas, pour sortir de là, il faudrait une ligne directrice claire et solide sur le fond. Or, nous ne voyons poindre à l’horizon aucun Keynes redivivus qui saurait définir et installer dans les esprits des remèdes de raison à notre désordre établi. Et le pire, quand on y réfléchit, est que son surgissement est très improbable, étant donné ce que sont les « élites » d’aujourd’hui et ce qu’est l’université actuelle. La triste vérité de la « société de la connaissance » est que les conformismes savants y sont rois.

Rome, ville fermée

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Les tribulations d’un Français à Rome pendant les dernières heures avant le confinement. Reportage.


La dernière défaite, je l’ai cernée Via dell’Umilta, rue de l’humilité. Un comble. Un samedi de transition avant clôture des rapports sociaux. Cette matinée-là, abondance de pensées sur la semaine de boulot, à tournoyer autour de micro-regrets sans importance. L’Italie ça sert à stagner, pas à avancer, affirme le préjugé habituel, celui qui réconforte. Et puis c’est le concile de Trente qui l’a décrété de toute façon : « si quelqu’un dit que le Canon de l’Église contient des erreurs et que pour cela il faut en supprimer l’usage, qu’il soit anathème ». Rude cette session de septembre 1562. Rude.

Ciao les librairies

Plus douce l’absence de file chez le chocolatier Venchi, vers midi, à s’abattre sur ce vide sans se douter encore de rien. Un couple de touristes australiens isolé au comptoir à mes cotés. Des idiots à peine sortis d’un vol de seize heures à fond de kérosène mais très inquiets du réchauffement climatique, des feux de brousse de janvier. « On va remonter la pente, on va aider les kangourous », osent-ils envers Adriana, jeune caissière-étudiante qui les contemple derrière un masque de recluse, avec ces gros yeux qu’on fait en zappant sur un docu animalier avant que le guépard saute sur la biche.

« Et vous, vous croyez qu’on va pouvoir rentrer à Melbourne ? » C’est toujours vers moi qu’on se tourne quand le climat se fait prosaïque. Ce doit être une histoire d’ondes séfarades, ou alors c’est ce pull au bleu chatoyant sorti un jour sur deux, ce fameux bleu de sagesse vendu par Disney. Pensez aux triples cernes du vieux singe Rafiki. Pensez au Génie d’Aladin. Bleu sincère, bleu élyséen. Une glace à la pistache nous fait oublier l’embêtante maladie dont je tais la préoccupation, les jugeant, eux, trop loin du compte. Bienveillant quand même, j’indique Saint Pierre sans pouvoir plus pour leur salut. Une perpendiculaire me lance de petits yeux flatteurs à l’angle. La rue de l’humilité, celle déjà annoncée. Pourquoi pas me dis-je. Pourquoi pas. C’était bien un samedi d’avant.

D’abord, ce bonheur de retrouver une librairie que j’avais cru battue par la décennie précédente comme d’autres. Ex Libris. Mais voilà une pancarte de fermeture : « Gentile clientela… » Le virus. Décidément. Aux Australiens, je n’avais rien dit mais là la frustration grimpe d’un cran. Un grondement derrière prolonge le mien, comme un bruit de tonnerre qu’on fait mine de provoquer soi-même par le poing une fois l’éclair passé, les soirs d’orage. Quatre gardes du corps m’entourent, se positionnent en triangle ; d’un blindé militaire à peine aménagé pour la planitude européenne, deux individus s’extraient avec difficulté. Une femme, une belle femme émerge, la cinquantaine poudrée, un tailleur ni rouge, ni rose non plus – écarlate, astral. L’autre, son mari, tout en fatigues, tout en volume, en abandon de régiment, s’excusant d’avance d’une faute encore à commettre. Sauf que je le reconnais soudainement ce misérable ; je me rappelle l’homme de pouvoir, sa canine espiègle, et cette prise de conscience violemment répercutée sur mes traits empêche, chez lui, le prolongement d’une nonchalance automatisant sa gestuelle jusque-là.

« Hello, Mister Gingrich », fais-je sur un mode proche du barman dans Shining mais que j’espérais moins sournois, moins bête aussi.

« Juin 40 sans les Allemands »

La conjointe phosphorescente m’ignore, entre avec un tableau dans une librairie subitement ouverte, comme la mer morte cédant le passage à une duchesse proustienne en tenue vénitienne. Devant moi ralentit l’époux, Newt Gingrich, un des présidents du Congrès américain les plus influents de l’histoire, celui bien près d’avoir la tête de Clinton au moment du scandale Lewinsky.

Une figure de mon adolescence dont certaines décisions prises à la volée, entre deux séances autrement plus historiques, devinrent des plans de carrière pour moi plus tard. « C’est mon épouse, Callista, elle veut changer le cadre… je crois qu’elle n’aime pas ce tableau de Venise mais bon… ». J’essaye d’en placer une sur Hemingway à trois mètres et demi de distance, presque par-dessus un garde, mais sans parvenir à surprendre l’homme d’Etat, sans l’intéresser en fait. Il détourne son humeur semi-éteinte sur la vitrine tandis que je nous trouve de nouvelles banalités dans une perspective aussi silencieuse qu’ensoleillée. Son port de tête se redresse alors un peu, sans que je puisse m’octroyer le mérite de ce menton relevé fièrement comme sur la Fox :

– Oh, vous êtes Français ?! (fichu accent, grrr). Vous êtes Français… doesn’t this feel like June 40 but without the Germans ?!! Vous avez pas l’impression que c’est comme Juin 40 mais sans les Allemands ?!!

Pas le temps de réagir à ses tocs Républicains. Callista se précipite hors de la boutique, me jette un regard dont voici mon interprétation sur le coup : « Toi, tu t’approches pas du vieux pour lui refiler tes germes, on est sur le dernier bateau pour l’Amérique dans trois heures. Merci bien et bonne chance pour la chute de Constantinople, hein… » Les gardes s’activent, Newt me fait un signe de la main comme en campagne dans le Wisconsin et je me retrouve seul sur un continent modernisé mais reculant d’un siècle à chaque heure passante, comme à la recherche de sa démographie médiévale. Une biche 2.0, pimpée, au bord de l’étang minitelisé qu’elle ne reconnait plus sans son protecteur.

Chefs d’oeuvre sans gardien

Je continue songeur mais sublime vite cet état d’une pirouette : dans les enfilades de enfilades marbrées de la galerie Doria-Pamphilj, j’entends mes sabots pour la première fois ! Un détail suffit à tromper toute humeur cartésienne chez moi. Me voici désormais glissant, trottant de salles en salles sur le parquet Louis XV de cette noble lignée pontificalo-capitaliste. Pas de gardes en vue, pas d’Australiens non plus. J’aurais pu rouler avec un Caravage dans une patte et une harpe Renaissance tardive dans l’autre sans que personne ne m’en redise. Quelques bondissements plus tard, une toile de Bruegel me freine, un Naples tout sombre, tout verdâtre, comme si le Hollandais avait trempé son pinceau dans les égouts de la ville. La notice italienne s’en plaint : « il faut douter que le peintre y ait jamais mis les pieds comme il le prétend, vers 1550… ». Plus tard, je repenserai au Modèle italien de Braudel, à cette marine marchande du nord, d’Amsterdam, d’Anvers, de Londres qui cassa les prix de Venise et de Gênes à la même époque et se lança à cette conquête de l’Amérique à laquelle les Italiens croiront trop tard. Cinq siècles de remorque qui n’en finissent pas depuis et dont on entend les échos à la Rai, le TF1 local :

« On veut nous affaiblir davantage avec le virus, on nous fait encore une guerre commerciale ; où sont les Européens, eh !? Chinois et Cubains aident plus ! »

Dernières lueurs avant confinement

Attention aux fake news, répondent certains commentateurs, prévenant contre le vice de colère. Dès décembre 2019, quand on demandait aux Italiens s’ils identifiaient un pays hostile au leur, 33% pointaient l’Allemagne et 39% mettaient la France en haut de classement (ISPI). Des chiffres pré-covidiens dont on peut prédire une suite semblable au tailleur de la duchesse : écarlate. Authenticité et force d’une réaction se mesurent en jours entre nations là où ces instants de vérité se jaugent en secondes entre êtres humains. La suite n’est plus que calcul et psychanalyse.

Mais revenons à ces dernières lueurs avant confinement. Le soleil est tombé froid, vers les 17 heures. Dans le contre-jour, un policier compact se met à barricader à lui tout seul une partie de la Via del Corso, les Champs-Elysées d’ici. Les commerçants sortent comme pour assister à une éclipse, avec les tabliers. Rien d’autre à faire qu’à constater l’audace en murmurant le mot commençant par un « c » et qui démarrerait en « p » à Paris. Le carabinier reste stoïque, calvitie et mâchoire d’un Mussolini au balcon Chigi, les bras croisés, bien dans sa droite blanche au sol, mais ce large sourire à la Ben Kingsley en option pour les âmes plus dociles, avec dents nacrées sur peau sicilienne. L’unification italienne est ainsi faite.

Les métros ayant fermé sans prévenir, je rentre à pied le museau dans mon téléphone, exactement comme on nous dit qu’il ne faut pas faire. Les stores des magasins claquent tout autour à un horaire hostile à la Méditerranée, d’un hérétisme protestant. Sur Facebook, des amis italiens s’emportent. Une copine milanaise de droite se déclare « outrée par Bruxelles qui ne fait rien – même symboliquement, bordel ! » Je réponds avec cette hauteur qu’on croit utile que son cri révèle la différence entre Italiens et Français : les premiers ont cru que les institutions européennes allaient compenser les faiblesses de leur jeune bureaucratie tandis que les Français, eux, ont toujours su qu’ils pouvaient compter sur sept siècles de construction étatique pour gérer leurs pépins. Elle me donne raison avec un smiley « cœur » alors que les semaines suivantes me donneraient plusieurs milliers de fois tort sous forme de tableau mortuaire, comme il est souvent arrivé dans cette dialectique transalpine.

Balade sans masque

Un autre camarade, professeur d’histoire dans le Molise, compare la Seconde Guerre mondiale avec le Corona : « una guerra per tutti noi, une mobilisation proche de 1943 ». 1943, année du débarquement anglo-américain en Sicile, année de la mobilisation italienne contre les nazis, année de famine. Je repense à cette aristocrate peinte par Malaparte dans La peau rencontrant un général américain fraîchement arrivé à Rome en vainqueur fin juin 44 : « vous savez cher Général, d’habitude les barbares arrivent par le nord ici, pas par le sud comme vous… ». Je lève alors la tête en arrivant chez moi, le pas pressé sans raison. Les vieux du quartier ont repris leurs boussoles eux aussi; à la place de cette belle gestuelle, des regards inertes maintenant, paupières figées sur cible. « Ça doit être mon bleu certainement » , ai-je reconsidéré d’un coup, le bleu safrané du malheur marocain, des soldats emportant chèvres et femmes à chaque perçée des lignes hitlériennes. Bleu sali par d’autres.

De retour à l’appartement, j’ouvre ce bouquin acheté à Naples, des lettres d’Elena Canino ; une vision féminine, rare, des combats de 43 justement. Télé allumée en bruit de fond. Un Chinois de la Croix Rouge débarqué de son avion avec masques et équipements, filmé comme s’il s’agissait de pièces d’artilleries, engueule (je ne vois pas d’autres mots), en Chinois, la population italienne dans son ensemble : « Mais qu’est ce que vous croyez, vous balader sans protection comme ça ? Vous croyez que c’est le printemps ?? » Je fronce les sourcils à ce reproche avant de détendre cette contraction d’un rappel à mes origines capétiennes, ou plutôt à ce passeport d’une nation évidemment plus responsable, plus organisée, qui sait ce qu’elle doit à Fouché et Michel Cymes. Je me remets à Canino strictement européen. Dix-huitième page : un sergent anglais organise le défilé d’une unité écossaise s’apprêtant à prendre le contrôle du village où l’auteure survécut à la dernière guerre. Cette future grande journaliste écrit : « le sergent dominait ses soldats géants avec sa petite taille, ses hanches étroites, ses épaules dressées, toujours le sentiment d’une clairvoyance. Je ne comprenais rien à ses mots crépités dans la rue comme une mitraillette mais de toute façon, ce qui compte, c’est le ton ».
« Le ton », lâche-t-elle en miroir… Chinois hurleur, sergent écossais, ascension, chute, Benito Lewinsky, Monica Mussolini… tous ces atomes entrent en collision sans me laisser le temps d’une nouvelle parade, comme une prise en étau, un mistral glacial avant coup de fu.. – Pan ! À terre la biche européenne.

La peau

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Le Modèle italien

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Laurent Obertone: « Le confinement rend visible la sécession »

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On ne présente plus Laurent Obertone. Romancier et essayiste populaire, ses livres polémiques rencontrent un succès retentissant malgré une omerta de la majeure partie des médias. Avec la crise sanitaire actuelle, sa saga dystopique Guérilla trouve un écho dans le quotidien confiné des Français. Entre économie, forces de l’ordre et Etat « Big Brother », Causeur s’est entretenu avec l’auteur.


Dans votre saga romanesque, il fallait une Guérilla pour que notre société s’ébranle puis renaisse de ses cendres. Pensez-vous que ce virus pourrait être l’occasion pour la société occidentale de repenser sa façon de vivre ?

J’ai imaginé que l’incident menant à la chute du pays partait d’une confrontation entre policiers et trafiquants dans une cité « sensible ». En réalité, les éléments déclencheurs engendrant le chaos et révélant la profonde décohésion de notre société peuvent être multiples. Le virus en tant que tel, je ne le pense pas, mais une crise économique, c’est très plausible. Quant à la critique de notre façon de vivre, elle sera comme toujours confisquée par la bien-pensance abonnée aux médias.

Que médias soient sous le feu des critiques, on le comprend. Mais comment expliquez-vous la colère envers les forces de l’ordre qui, dans une situation de crise comme celle que nous vivons actuellement, sont en première ligne ?

Dans l’imaginaire, les forces de l’ordre représentent le dernier rempart d’un régime très impopulaire, détesté parce qu’il piétine allègrement la souveraineté nationale, ment de manière de plus en plus éhontée pour sauver sa peau, échoue dans l’ensemble de ses missions régaliennes malgré un matraquage fiscal record, et par-dessus le marché traite de manière différenciée les Français, en se montrant aussi rigide avec l’honnête citoyen que souple avec le délinquant des « quartiers sensibles ».

L’irrespect flagrant des mesures de confinement, notamment dans certaines banlieues, pourrait-il entraîner des mutineries policières ?

Les policiers, en dépit de leurs journées extrêmement compliquées, sont très légalistes. Pour l’heure, leur colère ne débouche que sur des jours d’arrêt maladie. Le gouvernement le sait et en joue parfaitement. Mais les consignes préconisant de tout faire pour éviter l’étincelle menant à une guerre des cités ne datent pas du confinement. Disons que le confinement rend visible une sécession qui existait déjà.

Vous avez écrit La France Big Brother . Croyez-vous que la situation sanitaire actuelle, par les renseignements que l’on fournit à l’Etat pour notre sécurité et notre santé, aura une incidence sur le respect de nos données personnelles et plus largement de notre vie privée ?

Par Big Brother, j’entends davantage l’État tout-puissant et ses satellites, que la surveillance et la collecte de données en tant que telle, cette dernière n’étant qu’une des tentacules du Léviathan. Il y a belle lurette que l’État cherche par tous les moyens à s’ingérer dans nos existences. À partir du moment où on lui concède ce droit, il ne faut pas s’étonner de le voir s’engouffrer dans la brèche. Chaque crise en devient d’ailleurs le prétexte. C’est aussi ce que je veux montrer dans mon prochain livre : au prix d’une vague illusion de sécurité, les individus renoncent peu à peu à toute forme d’autonomie, d’intelligence et de liberté. Confier sa vie à une administration, ce n’est jamais une bonne idée.

Plus largement, comment imaginez-vous l’aprèsconfinement ?

Ça dépend de ses conséquences. Si l’économie tient, tout sera vite oublié, les Français feront la fête, consommeront de plus belle, et oublieront bien vite cet épisode, jusqu’à une prochaine crise sociale ou économique. Si l’économie ne tient pas, ce sera autre chose… Dans tous les cas, il est probable que les gouvernements fabriquent des masses énormes d’argent public, qui se traduiront par une forte inflation, du chômage et une paupérisation générale. La crise sera repoussée de quelques mois, et reviendra de plus belle.

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Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer”


Hier soir, le président de la République a indiqué que le confinement durerait jusqu’au 11 mai, dans une allocution assez unanimement reconnue comme réussie. Lors de sa demi-heure dans la petite lucarne, avec une humilité qu’on ne lui connaissait pas, Emmanuel Macron a notamment indiqué qu’il fallait tous “sortir des sentiers battus, des idéologies, [se] réinventer.” En ajoutant “et moi le premier!”
Oh, mais la période difficile que nous traversons est déjà riche d’enseignements flagrants! Quelques pistes de réflexions.


Alors que l’information en continu peine à détacher son regard de la comptabilité morbide du Covid-19, le virus dévaste la porcelaine de nos certitudes. Certains dégâts se révéleront sans doute temporaires — on peut ainsi souhaiter rapidement ne plus avoir à remplir une attestation pour acheter une baguette. Mais la démocratie, les transports en commun comme le voilement du visage sont appelés à subir des conséquences encore difficilement mesurables, mais majeures.

Quel que soit leur régime politique, face au péril infectieux, la plupart des Nations ont opté pour un confinement plus ou moins strict en acceptant de sacrifier leur économie sur l’autel de la santé publique. Même la Chine, héritière de la Révolution culturelle ou du Grand Bond en avant et de leurs dizaines de millions de morts, n’a pas accepté que le sars-cov-2 emporte des centaines de milliers de Chinois. Xi-Jing-Ping est sans doute cynique, mais son souci d’éviter des drames individuels dans le cadre du « doux commerce » international cher à Tocqueville fera date. Cette crise sanitaire mondiale, souvent présentée comme le retour des nations ou du collectif, semble mondialement gérée sous l’angle du droit des individus à devenir centenaire — un droit que l’Occident va payer au prix d’un « tracking » à la chinoise. Les Droits de l’Homme, au nom de la sécurité, ont eu la peau des libertés individuelles en une semaine. Et si le Covid-19 démontrait plutôt l’écroulement du collectif sous les coups de boutoir de l’hyperindividualisme sanitaire ?

Mondialisation et abandon de la souveraineté nationale: confirmation de fortes intuitions!

La mondialisation, fidèle elle aussi au Ying et Yang chinois, a dévoilé deux facettes dont les conclusions restent à analyser avec plus de recul. Côté pile, la numérisation de nos vies montre ses incroyables vertus dans trois domaines majeurs au moins : le télétravail, l’enseignement à distance et la mise en commun des capacités de recherche d’un traitement ou d’un vaccin. Ceux qui n’aimaient pas internet et vivaient sans connexion savent ce que le vrai confinement veut dire. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Madame von der Leyen, taisez-vous!

Côté face, celui des flux bien réels de population et de marchandises, la globalisation révèle ses aspects les plus désastreux. La carte de la pandémie suit fidèlement celle des mégapoles diverses et denses, principaux foyers de l’infection. Sur les tarmacs, les vols à main armée de dollars des cargaisons de masques chinois à destination de l’Europe par les États-Unis prouvent les fols abandons de souveraineté commis au nom de l’optimisation libérale. Le calme qui règne dans les temples d’Angkor ou à Versailles souligne, lui, l’hérésie du tourisme de masse. Les compagnies aériennes se meurent, mais le ciel est bleu à Pékin. Il semble probable que l’on voit moins de Chinois au Mont Saint-Michel dans les années à venir.

L’argent ne fait pas le bonheur

Le regretté Jean-François Revel avait démontré dans La connaissance inutile la capacité d’une partie de l’échiquier politique français à faire fi de toutes les données factuelles prouvant l’inanité de leurs théories. L’exemple contemporain du Venezuela illustre à merveille son raisonnement : il existe toujours des défenseurs du Maduro-Chavisme, aveugles à la situation objectivement dramatique de ce pays dévasté. Le Covid-19 nous apporte ainsi la démonstration incontestable que l’argent ne fait pas le bonheur. Avec 7% du PIB alloué à son système sanitaire, la Corée donne une leçon aux États-Unis qui y consacrent 16,7% et vont laisser mourir des gens que les Coréens auraient sauvés. Révoltés à l’idée que l’efficacité d’un service public puisse être mesuré, les dévots de la dépense publique française tendront — comme d’habitude — la sébile pour que « les soignants » puissent tirer des chèques à l’infini.

Ces jobastres devraient plutôt profiter du confinement pour se flageller sans modération. La France avec 11,3 % du PIB affectée à la santé aura un bilan probablement effroyable en comparaison de l’Allemagne où l’on trouve des masques, des tests et quatre fois plus de lits de réanimation. Pour exactement 11,3 % du PIB ! Un scandale d’État pour le meilleur système sanitaire du monde, à qui on promet déjà des milliards, mais pas la fin des 35 heures qui l’ont laminé. Où l’on s’aperçoit que pour la CGT, F.O. et les autres, un bon système doit être le plus onéreux possible avant d’être efficace. Leur survie à eux en dépend, alors si c’est au prix de quelques milliers de morts…

A lire aussi, Anne-Laure Boch: Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

La connaissance inutile

Malgré toute l’admiration que l’on peut porter à Revel, la pandémie actuelle aurait justifié un chapitre complémentaire à son livre, intitulé « le virus de l’exception ». La connaissance ne s’est pas révélée cette fois inutile, mais vraisemblablement catastrophique. Les diverses épidémies de grippes des années 50 ou 60 ont pu provoquer chaque année de 15 à 100 000 décès en France — et des millions dans le monde — dans une indifférence complète. L’ignorance n’a pas permis d’épargner ces vies-là, mais elle a permis aux autres de continuer à vivre sans euthanasier ni l’économie ni les libertés individuelles. Cette méconnaissance n’a pas non plus rempli les hôpitaux psychiatriques de nouveaux cas de paranoïa, ni confiné des femmes et des enfants avec des maris violents ou poussé au suicide des salariés licenciés et des artisans ruinés. 

Ainsi, le bilan du confinement gagnerait à intégrer ses dégâts collatéraux sur cinq à dix années. Il n’est pas certain qu’il soit flatteur pour ce « lockdown » humaniste.

Tous voilé(e)s et vacciné(e)s, inch Allah!

Plus anecdotique — quoique — la prochaine obligation de circuler masqué à la fin du déconfinement pourrait marquer la victoire éclatante du salafisme et de l’extension à l’ensemble de la population du voile dans sa version prophylactique. 

La cuisine maison sortira également victorieuse de deux mois de confinement — on réapprend à mitonner, les restaurants ont peut-être quelques soucis à se faire dans les temps à venir. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Gil Mihaely: Covid-19: et si c’était le sucre ?

Des défaites, on en devine aussi bien sûr, et des surprenantes. Outre les restrictions imposées à la pratique du vélo — cet accessoire de la mobilité douce tant vantée — la disqualification sans appel des transports en commun, dont l’image de boîte de Petri paraît solidement établie, porte un coup terrible à la guerre sans merci lancée contre l’automobile. Les Renault Zoe et consorts, voire les diesels hors d’âge, reprennent des couleurs, autant comme bulle stérile que comme moyen de déplacement, sale temps pour les bouchons et Hidalgo. On signalera enfin, la brutale disparition des anti-vaccins – on attend en vain leurs protestations indignées contre la recherche d’un vaccin contre le Covid-19…

Le déconfinement nous prépare d’autres déconfitures, attachez vos ceintures !

La Connaissance inutile

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Montebourg, le retour?


Ces derniers jours, l’ancien ministre du redressement productif semble revenu en grâce dans les médias.


Jugez plutôt : matinale de RTL le 27/02, puis trois interviews dans la presse écrite avec le Figaro le 03/04, Ouest-France le 07/04, Libération (en une) le 08/04, sans oublier un passage dans le journal régional de France 3 Bourgogne le même jour. À ce rythme, on ne voit guère que Jérôme Salomon de plus médiatique. Que nous dit d’ailleurs l’ancien homme politique devenu entrepreneur ? Et surtout, pourquoi, alors qu’il ne cesse de répéter depuis trois ans qu’il est rangé des voitures, donner toutes ces interviews ? Voyons cela.

Comme au Vénézuela

Montebourg a beau jeu de surfer sur le made in France, la souveraineté, l’indépendance de notre pays, précisément parce que toutes ces thématiques, il les a faites siennes depuis des années et lui avaient valu un très bon score aux premières primaires de la gauche de 2011, à contre-courant de la doxa solférinienne.
Alors, d’entendre son successeur à Bercy, Emmanuel Macron, marcher dans ses pas à l’occasion de la crise actuelle ne peut que le faire rire jaune, comme il le relève perfidement (« À Bercy, lorsque j’ai proposé des nationalisations, Emmanuel Macron expliquait que l’on n’était ‘pas au Venezuela’ et aujourd’hui lui-même propose donc de ‘faire le Venezuela’…»). Ces thèmes souverainistes qui le voyaient moqué par ses anciens camarades socialistes, dorénavant défendus par l’ancien secrétaire général de Hollande, cela ne manque en effet pas de sel !

Outsider socialiste

Les socialistes, justement, Montebourg évacue la question : « J’ai trente ans de socialisme dans les jambes. Mais aujourd’hui, je ne suis plus rattachable à un quelconque parti politique». Dont acte.
Montebourg, et c’est plus intéressant, voit même plus loin puisqu’il semble ne plus se confiner à l’intérieur du clivage droite/gauche en ajoutant «Je ne sais plus ce qu’est la gauche, même avec une couche de peinture écologique dessus. En revanche, je sais ce que sont la France et les aspirations des Français». Voilà bien une distanciation social…iste.
Ce qui nous amène à réfléchir sur le pourquoi de ce retour médiatique du bourguignon. Est-ce qu’il souhaite replonger dans le grand bain politique, et dans quel rôle ? Pour le moment, il donne plutôt l’impression de tâter l’eau avec son orteil pour voir si elle est bonne. Visiblement, elle l’est, à entendre les échos de ce retour. De là à y entrer jusqu’aux épaules ?
Si la réponse devait être positive, trois options semblent sur la table.
Les deux premières dépendent de Macron.
Le fameux « jour d’après » tant et tant rabâché par les journalistes et les politiques pourrait-il déboucher sur un big-bang amenant un gouvernement d’union nationale, comme appelé d’ailleurs de ses vœux par Jean-Pierre Chevènement, lui-même proche de Montebourg ?
Si oui, ce serait un tournant majeur du quinquennat, pour ne pas dire plus.
Option 1: Macron cède à la facilité et appelle Montebourg dans son gouvernement, comme super-ministre. En somme, Bercy mais sans personne dans les pattes, Économie, Budget, Industrie sous sa coupe.
Option 2: le nommer à Matignon, tout simplement. Le signal serait encore plus fort et vu  comme un sérieux gage de ré-orientation européenne de la France en faveur des pays du Sud, assumant enfin de s’opposer au Nord, c’est-à-dire Berlin.
Évidemment, ces deux options seraient certes logiques si Macron voulait accompagner ses paroles d’actes politiques concrets, mais extrêmement risquées en cela qu’elles remettraient en selle un sérieux candidat élyséen. En outre, elles supposent un énorme préalable, que Montebourg accepte de devenir le collaborateur de Macron.
Reste la troisième option, la plus difficile à mettre en place mais la plus simple à envisager : que Montebourg se lance dans la course à L’Élysée. C’est exactement ce que laisse à penser sa conclusion sybiline auprès de Libération.

La route est longue

Montebourg ne se préoccupe pas, ou plus, des clivages, ne donne pas de brevets de gauche ou de droite, mais pense à la France et aux Français. C’est exactement le sens de l’élection présidentielle sous la Vème république, ce qui est amusant pour le défenseur obstiné de la VIème république qu’il est.
Il aime son pays, connaît les difficultés des petits patrons, vit dans un département symbolique de la France périphérique, voit ses pires prédictions se réaliser, a l’expérience et le panache et est encore jeune.
La route est longue, et même pas droite pour Montebourg, qui devra en plus s’affirmer en dehors de sa zone de confort européo-économique sur les sujets régaliens qui sont certes mis sous le boisseau médiatique actuellement mais reviendront très vite dans le débat public demain. Il devra nécessairement s’ouvrir concrètement aux républicains des deux rives et parachever ce que son père spirituel Chevènement lui-même n’aura pas pu accomplir.
Les difficultés sont nombreuses, mais sont indispensables à résoudre pour espérer remporter les suffrages et éviter que le pays ne tombe dans le populisme. Alors, en 2022, Macron verra-t-il après Marine hier la marinière se dresser face à lui ?

Entrepreneurs: Charles Gave sonne le tocsin

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Une manifestante distribue un tract à Marseille, novembre 2019 © Daniel Cole/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22399791_000003

La crise sanitaire, d’après cet économiste, risque de causer un brutal effondrement du secteur privé.


Charles Gave est un homme qui ne mâche pas ses mots. Dès son premier essai paru en 2003, Des lions menés par des ânes (Robert Laffont), il envoie du lourd en prévoyant le pire et en reprochant à nos élites de faire beaucoup d’efforts pour éviter les vrais défis que la France « [a] affrontés et [va] encore devoir affronter ». Il écrit alors que les politiques de ces élites entravent toutes les libertés en freinant la croissance et que « les seuls gagnants de cette dérive perpétuelle sont toujours les mêmes : l’État et ses technocrates, jamais l’emploi ni les profits, ces derniers étant pourtant la condition de l’emploi de demain. »

Prenant à son compte la formule de Jean-François Revel, « l’État, ce monstre gélatineux et prédateur », et après une implacable démonstration sur les dérives du « tout-État » et sur le social-clientélisme à la française, Gave enfonce le clou : chez nous « le citoyen ordinaire est abruti par une propagande étatique incessante et […] la France n’est plus aujourd’hui en démocratie car c’est un pays qui est mis en coupe réglée, sous le joug d’une écrasante technocratie ». Et il ajoute ceci : « Les technocrates au pouvoir et leur idéologie SONT le problème et attendre d’eux la solution est hilarant. Cela revient à confier la clé de sa cave à vins à un sommelier alcoolique. »

Le bon mot de Milton Friedman

Tous ces mots datent de 2003 et c’est peu dire que les choses ne se sont pas arrangées depuis. Sans compter l’infernal cercle vicieux que l’économiste avait développé ainsi : « Plus la part de l’État dans l’économie est forte, plus la croissance est faible. Plus la croissance est faible, plus le taux de chômage monte. Plus le taux de chômage monte, plus les dépenses de l’État augmentent. Et plus la croissance est faible, etc. Un cercle vicieux dans toute son horreur. »

A lire aussi: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Charles Gave est un vrai libéral au sens philosophique du terme. Contrairement à la plupart des économistes français qui sont payés par l’État, soit directement, soit indirectement, c’est un total indépendant, un self-made-man qui a brillamment réussi dans le privé, hors de France, dans la gestion et la finance, après des études non moins brillantes à Toulouse (DESS d’économie et Sciences Po) et aux États-Unis (MBA). C’est aux États-Unis qu’il rencontre le célèbre Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976 et fondateur de l’école libérale de Chicago, avec lequel il restera en contact pendant une vingtaine d’années. Par curiosité, ce Friedman est l’inventeur de la fameuse formule « There is no free lunch » (« Il n’y a pas de repas gratuit »), également l’auteur de cette sentence qui a fait le tour du monde mais sans jamais passer par Paris : « Si on paie ceux qui ne travaillent pas et si on taxe ceux qui travaillent, il ne faut pas s’étonner que le chômage augmente. »

La France à genoux

Après plusieurs livres et des centaines de chroniques sur le site de son Institut des Libertés qu’il a créé et qu’il préside, Charles Gave s’efforce aujourd’hui d’analyser « les conséquences politiques du coronavirus », ce qui est précisément le titre de sa chronique parue ces derniers jours. Et ce qu’il constate, c’est qu’un épouvantable désastre se prépare qui va mettre la France à genoux, à cause justement de tout ce qu’il avait analysé en 2003 dans Des lions menés par des ânes. C’est-à-dire un effondrement général dans le secteur privé, non pas dans les grandes entreprises ou les multinationales du CAC 40, mais chez les petits entrepreneurs et les indépendants, commerçants, restaurateurs, maraîchers, paysans, etc., « ce qui finirait de désertifier nos campagnes et nos villes petites ou moyennes, déjà bien atteintes ».

Et d’ajouter : « Un café local, l’hôtel de Paris dans une petite ville, une modeste agence de voyages, le réparateur informatique, un restaurant familial à l’écart des routes, le libraire qui avait résisté à Amazon… beaucoup risquent de ne jamais rouvrir […] et voir l’œuvre de leur vie détruite en quelques semaines car ils n’auront pas pu accumuler assez de réserves financières pour réussir à passer cette période sans dommages. » Le responsable est clairement fléché : « cet État prédateur qui cherche à empêcher les gens d’épargner pour qu’ils restent bien soumis, comme il sied aux gens de peu »…

Ce qui va baisser fortement est le PIB du privé

Sa démonstration par les chiffres est sans appel : puisque la part de l’État français dans le PIB représente 56,5 %, il ne reste plus que 43,5 % pour le secteur privé, « le chiffre le plus faible de tous les pays développés ». « Ce qui va baisser fortement dans tous les cas de figure, écrit-il, ce n’est certainement pas le PIB du secteur public, mais bien celui du privé, qui va se retrouver en quasi-dépression. Imaginons qu’il baisse de 20 %, ce qui n’aurait rien d’étonnant puisque le tourisme à lui tout seul représente 10 % du PIB total, soit environ 20 % du PIB du secteur privé. »

Voilà pourquoi Charles Gave sonne le tocsin en nous prédisant que « des hordes de petits patrons et leurs employés [vont] se ruer vers des systèmes sociaux » déjà complètement surchargés et en déficit, « auxquels parfois ils n’auront même pas droit ». Pour lui, il va se passer la même chose qu’avec nos hôpitaux actuellement « mais à la puissance 10 car les dépenses publiques vont exploser tandis que les recettes fiscales vont s’effondrer. » Résultat : la totalité du secteur privé va tomber en dessous de 40 % du PIB, peut-être même assez nettement, faisant passer le secteur public au-delà de 60 %, c’est-à-dire aux frontières d’une sorte de monde communiste où « la bataille pour se partager les morceaux de la poule aux œufs d’or que l’on vient de tuer risque d’être féroce […] avec un risque d’hyperinflation, de contrôle des changes et de contrôle des prix […] et avec un coût humain gigantesque. »

A lire aussi: Les restaurateurs rêvaient de rouvrir le 11 mai aussi

C’est sans doute la raison pour laquelle, selon Gave, Emmanuel Macron, entraînant avec lui l’Espagne et l’Italie, voudrait mutualiser les dettes étatiques européennes, ce que des pays en meilleure santé financière que nous, comme la Hollande, l’Autriche et l’Allemagne, veulent éviter à tout prix et on peut les comprendre car ils sont un peu notre inverse : les secteurs privés y sont plus importants que les secteurs publics (57 % du PIB en Hollande, 51 % en Autriche et 56 % en Allemagne, contre, rappelons-le, 43,5 % en France). Même si les secteurs privés de ces pays perdaient quelques points de PIB dans la crise, une fois celle-ci passée et en serrant un peu les boulons, ils pourraient revenir à leur équilibre antérieur.

Telle est donc la thèse de cet économiste libéral pour qui l’Espagne, l’Italie et la France n’ont pas su ou pas voulu se réformer quand c’était possible, particulièrement la France avec son « État gélatineux et prédateur ». Dans un pays en totale faillite et dans un Hexagone chaud bouillant, le risque serait alors très grand d’entrer dans une période prérévolutionnaire avec des jacqueries à côté desquelles les mouvements des « gilets jaunes » passeraient pour des équipées folkloriques. Conclusion de Charles Gave : « Attachez vos ceintures […], nous avons en France au pouvoir des gens hors sol […] qui ne comprennent rien à la France ni à son peuple et qui d’ailleurs n’aiment ni l’un ni l’autre. »

Un peu de douceur dans ce monde plein de virus!

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Nabilla Benattia au Championnat du Pur-Sang arabe le 23 juin 2019 © Christian Pinson/SIPA Numéro de reportage : 00913357_000028

Nabilla et Brigitte Macron viennent de devenir les meilleures copines du monde… On vous explique pourquoi


On ne le dit pas assez mais on vit une époque (vraiment) formidable et aussi (tellement) pleine de belles surprises. Ainsi, la semaine dernière, Nabilla (notre Kim Kardashian nationale) a offert les 10 000 € qu’elle venait de « gagner », après un rude labeur chez Cyril Hanouna, à la Fondation des Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France et a abondé ce fabuleux don de 10 000 € de sa poche. Et, ce n’est pas tout, cerise sur le gâteau, notre époustouflante première dame s’est fendue d’un merveilleux coup de fil, filmé et posté sur le compte instagram de notre élégante donatrice : 3 480 465 vues, pour cette vidéo (virale ?) à la minute où j’écris ces lignes.

– Allo Nabilla, c’est Brigitte Macron.

Air (juste un peu) étonné de l’intéressée. On lui avait dit qu’on l’appellerait mais elle ne savait pas qui. 

– Ouaouh !

Regard caméra. Geste de la main super mignon.

– Je suis trop contente (il faut avouer qu’il y a de quoi). Comment ça va ?

– Je vous appelle pour vous dire un immense merci pour votre générosité à laquelle j’ai été extrêmement sensible blablabla, blablabla, vous êtes formidable !

Les deux nouvelles copines « se sont ensuite longuement entretenues », hors micro. De quoi ont-elles parlé ? Peut-être ont-elles échangé des tutos de mode. Peut-être ont-elles parlé du sac (rare) « Himalaya Crocodile Birkin » de chez Hermès, merveilleux accessoire, évalué entre 280 000 € et 390 000 € d’après les dernières enchères, que Thomas, le mari de Nabilla a offert à sa femme, en février dernier, pour son 28ème anniversaire. Peut-être ont-elles commenté, en connaisseuses, l’initiative de certaines entreprises qui, effarées par le relâchement vestimentaire confinementiel, ont lancé pour les salarié(e)s en télétravail le « Formal Friday » (on s’habille tous formel le vendredi) sur le mode du « Casual Friday » (on s’habille tous relax le vendredi) d’avant.

Peut-être, peut-être … Mais allo quoi ! Nabilla c’est quand même autre chose que Léonarda !  

Quelle belle leçon de courage et d’élégance

Parce que Nabilla, elle n’est pas (comme nous) en jogging un poil crasseux, avachie sur son canapé, avec les coussins en vrac. Non, le maintien et la tenue sont impeccables. Le pantalon, simple et décontracté, mais chic. Dior ? Hermès ? Vuitton ? Le petit haut joliment décolleté met discrètement en valeur la poitrine généreuse. Les pieds sont nus certes, mais soigneusement pédicurés. Le maquillage et la coiffure sont au taquet et les coussins en ordre de marche. Elle est trop forte et trop belle Nabilla. C’est pas un petit confinement à la noix qui lui fait perdre de sa superbe.

Elle fait face. Et grâce à Brigitte, épatante épiphaniste de midinettes, elle va « utiliser son énergie et sa notoriété pour cette cause ». Brigitte sait choisir ses interlocutrices. Bravo Brigitte, merci Nabilla.

Et quelles belles leçons de rédaction et d’orthographe

Pour compléter sa story, Nabilla nous gratifie d’un commentaire à tout casser sur son mentor. Ce doit être un bonheur exquis pour « cette femme exceptionnelle, touchante, pleine d’énergie, sensible et forte à la fois » d’être (enfin) appréciée à sa juste valeur et d’être si joliment vantée. Et surtout, sans une faute d’orthographe, même pas un minuscule dérapage de frappe. Impeccable le message. Pas une erreur d’accord, même pas avec l’auxiliaire avoir. Pas un défaut de ponctuation. Tout bien. Que du beau, de l’élan, du grandiose. On frise le sublime. On est à des années lumières de Sibeth et de la meuf qui était dead. 


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Solidaires avec la fondation des Hôpitaux de Paris- Hôpitaux de France 🇫🇷 Aujourd’hui est un grand jour pour moi car j’ai eu l’immense honneur et le privilège de recevoir un appel de Madame Brigitte Macron, qui est une personne que j’admire beaucoup, une femme exceptionnelle, touchante, pleine d’énergie, sensible et forte à la fois, un exemple pour beaucoup d’entres nous. Nous nous sommes longuement entretenues au sujet de la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France, dont elle est la Présidente. Elle m’a sensibilisée au Fonds d’urgence mis en place par la Fondation depuis 15 jours pour acheter du matériel et aider les soignants et les patients des hôpitaux et des EHPAD qui ont des besoin urgents pour faire face à la crise sanitaire 🙏🏼 Notre conversation m’a fait prendre conscience de l’importance de son travail, de son extraordinaire engagement dans de nombreux domaines et surtout elle m’a donné l’envie de participer à ce projet. J’ai compris que pour moi il est temps à présent d’utiliser mon énergie et ma notoriété pour cette cause. Je vous invite à faire des dons pour la fondation et à aider les hôpitaux, rejoignez-moi ! 😀💪🏼💕

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Pourquoi ne pas faire de ce beau texte une dictée de confinement pour les collégiens (et au-delà !) ? Lue par Marlène Schiappa avec sa belle voix d’institutrice et le ton qui va avec. Et, disponible sur toutes les plates-formes de notre belle éducation nationale.

Fake News ?

Il parait, information non démentie par le Checknews de Libération ou le Vrai du Faux de France Inter, donc vraie, que le pape va appeler Nabilla pour Pâques.

– Allo Nabilla, ici c’est François …

« Le Deuxième souffle » de Jean-Pierre Melville

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Jean-Pierre Melville © LIDO/SIPA Numéro de reportage : 00398696_000002

Dernier film en noir et blanc de Melville, « Le Deuxième souffle » (1966) est diffusé sur Arte jeudi 16 avril à 13h35.


Un dimanche soir de confinement au pays pagan, un fort vent glacé du nord souffle sur la maison. Bien calé au chaud, je revois sur la chaine ARTE, Le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville adapté du très bon roman policier de José Giovanni. Servi par le talent d’une pléiade d’acteurs formidables: Paul Meurisse, magistral dans le rôle du commissaire Blot, Lino Ventura, royal et imperturbable dans son interprétation mémorable de Gustave Minda dit Gu, gangster et homme d’honneur et Christine Fabréga, jouant Simone Melletier dite Manouche, amoureuse  tendue, lasse, fatiguée, émouvante. Tous les acteurs des seconds rôles – Raymond Pellegrin, Michel Constantin, Marel Bozzuffi, Paul Frankeur, Denis Manuel –  comme toujours chez Melville, sont impeccables.

Dernier film en noir et blanc de Melville, tourné en 1966, il annonce déjà par une synthèse parfaite des thèmes et motifs contenus dans ses précédents films policiers, les épures stylistiques qu’il va développer dans sa trilogie de polars tragiques avec Alain Delon (Le Samouraï, Le Cercle rouge, Un flic). 

Le souci du détail

Melville, cinéaste très exigeant et éternel insatisfait, modèle sans cesse la structure temporelle de ses films. Ne s’encombrant pas de la vraisemblance des actions qu’il met en scène, il  préfère en travailler la durée. Dès le début du film, après l’attaque du bar de Jacques; le notaire à Paris – situé à proximité de la place de L’Étoile –, filmée de manière sèche et brève, suit une admirable scène tournée en un seul plan séquence où le commissaire Blot, campé par Paul Meurisse, très certainement l’un des plus beaux personnages de flic de toute l’œuvre du cinéaste,  analyse de manière exemplaire et méticuleuse le meurtre de Jacques le notaire. Melville donne du temps aux acteurs, et, leur permet ainsi d’être plutôt que d‘interpréter par des déplacements précis et des répliques cinglantes et sarcastiques, très écrites.

A lire aussi: « Léon Morin, prêtre », un film de Jean-Pierre Melville

Une autre scène, celle de l’attaque du fourgon transportant les caisses de platine, nous montre le génie dramaturgique du cinéaste. Dans un film noir classique – univers qui a beaucoup imprégné Melville – la séquence se déroulerait de nuit, au crépuscule ou à l’aube en milieu urbain. Le cinéaste choisit de la tourner en plein jour dans un petit col méditerranéen aride et sec  et d’en étirer la durée. Chaque action des truands est filmée dans le temps de l’action réelle: la préparation méthodique du casse, la lente attente du fourgon, l’attaque rapide et cruelle, le camouflage du forfait où les quatre gangsters prennent le temps qu’il faut pour effacer au mieux les traces de leur forfait, leur retour à la ville, tous revêtus de leur éternel costume de malfrat (pardessus sombre, complet-veston, cravate et Borsalino). Cette scène qui atteint une minutie d’une précision documentaire et temporelle rare enrichit la fiction. Le déroulement du temps, l’occupation de l’espace, le déplacement et les propos des protagonistes sont essentiels dans ce film pour comprendre le destin tragique de Gu, homme solitaire et incompris, gangster implacable qui tue des hommes avec froideur, sans jamais sourciller et place l’honneur, la fidélité et l’amour comme règles de vie.


Ces deux superbes moments d’anthologie nous indiquent la force et l’intelligence de la maîtrise technique et narrative du cinéaste. Jean-Pierre Melville s’identifie à ces hommes qui vivent hors du monde et de toute contingence sociale comme lui – il  a révélé sa misanthropie dans des entretiens [tooltips content= »1) Jean-Pierre Melville tourne Le Deuxième souffle par François Chalais( ORTF 1966 doc INA). »][1][/tooltips] –, comme les résistants dont il fera un portrait saisissant et terrible dans son chef-d’œuvre L’Armée des ombres. Filmé dans des décors sobres et austères dans un style très épuré, magnifié par la force de son scénario et de ses dialogues souvent elliptiques, la rigueur des cadres et le somptueux noir et blanc de son chef opérateur Marcel Combes, Le Deuxième souffle s’avère une œuvre de toute beauté, une tragédie fatale. Du très grand art! 

À regarder dès demain à 13h35 sur Arte.

Chloroquine: Sacré Raoult!

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Le professeur Didier Raoult dans son bureau de l’IHU de Marseille, 26 février 2020. © Gérard Julien/ AFP

Le professeur Didier Raoult prétend avoir trouvé un remède miracle au Covid-19 : l’hydroxychloroquine. Trop précoces, les résultats de ses expériences n’autorisent aucune conclusion hâtive. Mais le grand infectiologue marseillais pourrait avoir raison contre ses pairs trop prudents.


Un Provençal, des provinciaux

C’est un fait bien romanesque pour la France que de découvrir inopinément, à la faveur du maléfice, qu’un savant d’envergure se cachait en son sein, déjà largement connu à l’étranger. Didier Raoult n’en est pas moins un homme habitué aux railleries. Critiqué tantôt pour son arrogance et ses allures de druide phocéen, tantôt pour le nombre de ses publications, critiqué surtout parce qu’il ne rentre pas dans le rang.

La primauté marseillaise en matière d’infectiologie n’est pourtant pas nouvelle. Antique nœud commercial et grand port colonial, Marseille a reçu dans ses hôpitaux des générations d’aventuriers et de voyageurs y déposant par leurs cloaques et leurs souliers les germes les plus exotiques – sanies import-export. Qui ne sait que Rimbaud, de retour d’Afrique la jambe noircie par les bacilles de Harar, y est mort – recouvrant la foi à défaut de la santé – à l’hôpital de la Conception ? Marseille a connu les miasmes avant même que Paris n’existe. Elle a connu la dernière épidémie française de peste en 1720. Elle a survécu au crépuscule de deux civilisations, la grecque et la romaine.

Hydroxychloroquine : gin pour tous, tous toniques

Dès le mois de janvier, et avant même la tournure dramatique qu’elle a prise depuis, Raoult propose une solution ancienne à cette peste nouvelle : l’hydroxychloroquine. Ce dérivé synthétique de la quinine, que tous ont sur les lèvres à défaut de l’avaler encore, aurait fait la preuve de son efficacité en Chine. Nous étions, pour ainsi dire, assis dessus : « Le coronavirus ne fera pas plus de morts que la trottinette », affirme le Marseillais.

A lire aussi: De quoi Raoult est-il le nom?

La quinine, issue de l’écorce d’un arbuste américain du genre Cinchona, est utilisée depuis le xviie siècle pour traiter le paludisme. Avalée quotidiennement par les coloniaux sous forme d’eau tonique (le tonic du gin), elle était responsable d’une intoxication, le cinchonisme. Son substitut synthétique l’a supplantée depuis : la chloroquine (Nivaquine). Structure différente, même noyau actif. Une hydroxylation de ce noyau engendre l’hydroxychloroquine (Plaquenil). Effet semblable, meilleure tolérance, indications élargies. C’est le traitement de référence du lupus et de certaines infections, grâce aux recherches déjà menées par Raoult.

Primum non nocere

L’hydroxychloroquine n’échappe cependant pas à l’adage galénique : « Il n’est point de médicament efficace sans effet secondaire. » Son accumulation tissulaire – sa « dose cumulée » – n’est pas sans danger. C’est pourquoi les institutions médicales ne partagent pas sans réserve l’enthousiasme général. Primum non nocere ! est la devise des médecins depuis Hippocrate – et chaque manquement à ce principe érode la confiance dont ils jouissent. La toxicité la plus redoutée dans ce contexte est cardiaque, rare mais susceptible de tuer par « torsade de pointe ». Cette complication peut être prévenue par la surveillance des variations électriques du cœur (l’électrocardiogramme). Raoult recommande l’association d’hydroxychloroquine à de l’azithro- mycine (elle aussi bien connue, autre anti-infectieux, même toxicité cardiaque) dès les premiers symptômes et la confirmation du Covid-19. Mais en traitant avec un potentiel poison un grand nombre de patients, dont beaucoup évolueraient spontanément vers la guérison, ne risque-t-on pas de faire plus de mal que de bien ?

Le débat sur le repositioning des dérivés de la quinine n’est pas nouveau. Dans son premier ouvrage, La Quinine en thérapeutique, paru en 1925, Céline écrit : « Rien peut-être ne retarde autant les progrès de l’art de guérir que la floraison incessante de drogues nouvelles, qui prétendent à faire oublier les remèdes d’autrefois. » Il existe donc des arguments convaincants sur l’efficacité du Plaquenil : il perturbe les réactions chimiques néces- saires au virus et il est d’ores et déjà démontré in vitro qu’il inhibe la croissance du SRAS-CoV-2. Sa synthèse est aisée, son coût, quelques dizaines de centimes le comprimé, une misère. Mais d’autres molécules plus récentes sont à l’étude et soutenues avec la même vrai-semblance. Voici les principales : remdésivir, lopinavir, camostat…

Un putsch scientifique

La mise en exergue du Plaquenil par Raoult tient davantage du putsch que de l’évidence scientifique. Les résultats précoces de son équipe, publiés le 17 mars dans un article ayant eu l’effet d’un coup de tonnerre, apparaissent comme positifs, mais manquent à la rigueur statistique. La critique de sa publication circule d’ailleurs beaucoup entre les étudiants qui bûchent pour l’internat l’épreuve dite de « lecture critique d’article ». Mais « lire » correctement un article scientifique est une discipline technique, difficilement accessible au profane. Dans cet article, on trouve en conclusion « nos résultats sont encourageants », et c’est ce que tout le monde en a retenu, mais distinguer les failles de l’échafaudage statistique qui y conduit exige un savoir-faire. En effet, ce n’est pas qu’en l’espèce, les résultats de cette étude soient proprement décourageants, mais ils sont bien trop précoces et trop bancals pour que l’on puisse conclure franchement : l’hydroxychloroquine est efficace contre le Covid. Ces résultats en appellent d’autres.

Il faut cependant être naïf pour croire qu’un scientifique de l’envergure de Raoult n’a pas agi en connaissance de cause ! En vérité, le passage en force que constituait la publication rapide, voire prématurée, de son étude, en dépit de ses faiblesses méthodologiques, visait à introduire l’hydroxychloroquine dans la vaste étude thérapeutique européenne Discovery qui, elle, est en revanche d’une ampleur et d’une rigueur à toute épreuve, mais dont les résultats tarderont à tomber. Ne reculant devant aucun geste théâtral, notre Merlin est allé jusqu’à suggérer à Trump l’emploi de sa thérapeutique aux États-Unis ! On nous avait trop caché jusqu’alors l’influence marseillaise sur la Maison- Blanche… Fait étonnant, c’est la si fermée communauté hassidique de New York qui témoigne des premiers effets bénéfiques de cette influence transatlantique. Puisque le docteur Zev Zelenko annonce y avoir traité avec succès plus de 500 personnes grâce au protocole Raoult (avant même l’approbation de la FDA).

Semmelweis, le promoteur du lavage de main chirurgical, est mort à l’asile dédaigné par ses pairs. Raoult sera-t-il bientôt mis à l’asile médiatique par le télétravail ardent des inquisiteurs du décodage ?

« C’est pour les faire chier »

Raoult est un nom qui tient aussi bien de la blague de comptoir que de la légende gothique – songeons par exemple aux mémoires de Raoul de Cambrai au xiie siècle, qui racontent déjà la vendetta sanglante d’un seigneur privé de son fief par un roi pusillanime. Il eût pu tout aussi bien s’appeler Robert ou Roland, Renaud de Montauban, ou Tancredi d’Altavilla, tous ces beaufs de provinciaux ont fait l’Europe d’avant l’UE, où il fallait bien « vivre ensemble » sans le secours du nivellement bureaucratique.

Le sieur Raoult de Marseille donc, s’amusait dans une récente entrevue : « J’ai fait médecine avec un bac littéraire, aujourd’hui ce ne serait même plus possible. » J’ai moi-même commencé des études de médecine à Marseille avec un bac littéraire sans avoir eu à rougir de la tournure qu’elles ont prise depuis, et y ai connu le docteur Raoult. L’amphithéâtre était invariablement plein, et son enseignement a marqué nombre de ses étudiants.

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En plus d’être un médecin au service de ses patients, Didier Raoult a signé dans les meilleures revues scientifiques plus de 2 000 articles. Premier expert mondial en infectiologie pour l’algorithme Expertscape et Google Scholar, 150 000 citations et un indice h de 175. C’est ainsi qu’on parle de recherche depuis que la statistique gouverne aussi la renommée. Pour comparaison, Buzyn a un indice h de 49, son mari de 47, Véran de 3. Du reste, on lui a même reproché sa prolixité en oubliant que, selon l’usage, un article ne mentionne pas seulement le nom de son auteur principal, mais également de ceux qui y ont contribué par leur expertise spécifique ou par leur direction. En conséquence, ce grand nombre de publications ne tend pas seulement à montrer que Raoult est un chercheur infatigable, mais qu’il s’est aussi rendu nécessaire au travail de nombreux autres scientifiques. Il a reçu d’ailleurs en 2010 le grand prix de l’Inserm pour l’ensemble de ses travaux. À vouloir forcer la critique, les petites âmes iront jusqu’à vous reprocher de trop bien faire.

Mais la séduction qu’exerce le provocant Marseillais tient peut-être et avant tout du personnage littéraire. Rappelons le projet de Céline dans une lettre à Henri Mondor, son préfacier : « “Faire tourner la table”, je veux dire sortir du style jésuite gominé qui tient la plume française […] rompre, casser ce salon de coiffure… ces pommaderies, du Figaro au Goncourt… ce bla-bla visqueux… » Interrogé sur ses frasques et ses cheveux longs, Raoult a fait la même réponse, en plus laconique : « C’est pour les faire chier ! »

Cinchonisme d’État

La fièvre s’est emparée de tous les esprits. Le gouvernement tente d’apaiser les craintes économiques en distribuant de larges pains de glace, il prescrit à ses citoyens retors l’ombre et le repos, hésite sur le jogging. D’autres infectiologues et d’autres « experts », toujours légion, invitent à la prudence et suggèrent de « garder raison », tandis que les foules s’amassent aux portes de l’institut Raoult comme si elles couraient au-devant du messie. Ce n’est pas sans rappeler le témoignage de Carlo Levi, dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, condamné en 1935 au confino dans le Sud italien par le régime fasciste auquel il s’oppose. La malaria a dévoré tout espoir. Sa sœur venue lui rendre visite y est frappée par l’attitude des enfants : « Une foule toujours croissante me suivait. Ils criaient quelque chose mais je ne parvenais pas à saisir ce qu’ils disaient. Je crus qu’ils demandaient la charité, je m’arrêtai. Ils criaient, maintenant tous en chœur : “Signorina, dammi ’u chinì ! Dammi il chinino !” Je distribuai le peu de monnaie que j’avais sur moi, pour qu’ils s’achètent des bonbons ; mais ce n’était pas cela qu’ils voulaient, et ils continuaient tristes et obstinés, à réclamer la quinine. »

Devant l'IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020. © Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP
Devant l’IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020.
© Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP

Génie de la propagande ou génie scientifique, l’avenir en décidera. En attendant, le maître de la chloroquine a atteint son but : elle a été incluse à toute vitesse dans une étude d’envergure et les médecins hospitaliers ont obtenu une dérogation pour sa prescription « hors AMM».

« Signorina, dammi ’u chinì ! »

Est-ce perdre raison que de faire preuve d’espérance, même déraisonnable, dans la situation qui est la nôtre ?

N’est-ce pas mépriser encore les millions de gens qui ne peuvent télétravailler faute d’avoir télévécu, comme ces petits patrons, artisans ou artistes dont on connaît le mystérieux cri, « Raoul ! », à l’ouverture du festival cannois (serait-ce prémonitoire ?).

Les premiers à souffrir sont ceux dont les professions requièrent la paix, qui sont autrement plus fondamentales, dans l’ordre anthropologique, que les disciplines de guerre qui tiennent leur dignité du fait d’être au service des premières. C’est pour qu’ils vivent et qu’ils aiment, c’est pour qu’ils travaillent que l’on soigne ces hommes. Véritable poumon du pays, leurs projets sont brisés, leurs horizons obscurcis. Plus de 3 milliards d’individus appelés au confinement, les hôpitaux débordés, « l’humanité entière menacée », selon l’OMS, est-ce une invite à « raison garder » ? Le seul héroïsme qui nous soit permis serait-il de rejoindre les rangs en silence, d’attendre avec docilité notre délivrance d’un collège d’experts ? N’y a-t-il plus de place aujourd’hui pour l’héroïsme du « cavalier seul », de David contre Covid ?

On peut tenir ensemble la réserve scientifique et l’espoir populaire. Mais si l’avenir donnait raison à Didier Raoult, ce serait bien davantage qu’une victoire sur l’épidémie. Ce serait la victoire de l’audace sur la soumission, du provincial sur le bon goût parisien – bref, la victoire du grain de sable dans la machine, un renversement de l’ordre établi.

Déconcentré devant ma télé

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BERTRAND GUAY/POOL/SIPA Numéro de reportage: 00952712_000005

Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Depuis le début du confinement, ne peux plus regarder le président ou le premier ministre à la télé. Je n’arrive plus à me concentrer sur leurs discours. 

Pour le président, c’est à cause du traducteur en langage des sourds. Il est beaucoup trop près de l’orateur et beaucoup trop gros à l’écran. Pourquoi une telle place ? Déjà quand il n’était qu’une petite vignette en haut à droite, ses gesticulations troublaient un peu le message, mais là, en taille réelle à côté du chef suprême, la pantomime détourne carrément l’attention. Si Macron nous dit « qu’il faut produire français pour retrouver notre indépendance, et ce, avec force et courage » je ne saisis même pas l’innovation du propos et la révolution dans la doctrine. Je suis trop occupé à essayer de faire le lien entre le Français des entendants et la langue des autres mais je n’arrive jamais à rien. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut avec dix doigts et une palette de grimaces, restituer des messages riches en vocabulaire. Je ne retrouve rien de ce que j’entends dans ce que je vois, pas le moindre mot, pas le moindre signe, même dans les formules rabâchées et toutes faites, les « bien connus des services de police » ou encore « les motivations du forcené restent encore inconnus » quand un réfugié soudanais poignarde des passants au hasard. Je regarde parfois le journal télévisé uniquement pour essayer de suivre la traduction, surtout quand l’actualité est croustillante mais je n’apprends rien. Malgré mes efforts, je ne sais toujours pas dire « Polanski » ou « Adèle Haenel » avec les zygomatiques, pas plus que « mineure sodomisée » avec les mains. En langue des signes je ne connais que : Bonjour, argent, boire un coup, baiser, t’as pas un truc à fumer ?, va te faire foutre et tu l’as vu celui-là, et encore, avec le même geste pour les deux dernières expressions. Alors hypnotisé par le spectacle, je ne retiens rien de la parole présidentielle. Ce n’est pas si grave. Trois bandeaux lus sur Cnews suffisent à restituer l’essentiel du propos, et un sa nouveauté.

Pour le premier ministre, c’est pareil. Dès la deuxième phrase, je n’entends plus rien, j’ai décroché, je suis ailleurs. C’est à cause du trou dans sa barbe et du poil qui repousse blanc autour. J’ai eu ça moi aussi, il y a une quinzaine d’années. Je suis allé voir un spécialiste de la peau. Pas un peaudologue, un autre nom que j’ai oublié. C’était une femme qui m’a appris que c’était une pelade de la barbe, pas une maladie mais une réaction du corps à une souffrance de l’esprit. Elle avait parlé de stress intense ou de choc psycho-affectif et m’avait proposé un traitement en précisant que ce truc pouvait aussi se réparer tout seul. Le stress, ce n’est pas mon genre alors je fis le lien avec mon divorce tout neuf à l’époque et quittai le docteur en crânant : « ça repoussera. » Je ne m’en suis pas trop vanté, ni à l’époque, ni depuis. Un choc psycho-affectif ! Chochotte ! Deux mots qui évoquent plutôt des trucs de gonzesse au milieu du visage, merci. J’aurais préféré une balafre ou un bandeau sur l’œil après une bagarre, comme le Pen ou Moshé Dayan mais on fait avec ce qu’on a alors j’ai pris le parti d’en rire. Je n’ai commencé à en parler que pour placer une blague : « Là où les femmes passent, la barbe ne repousse pas. » Et ça a repoussé. Ça repoussera sûrement aussi sur le premier ministre mais un choc psycho-affectif, ça la fout mal pour le chef de l’exécutif d’un pays en guerre. Surcouf, notre grand corsaire, portait une chemise rouge pour qu’on ne le vît pas saigner pendant les abordages. Dommage qu’on n’ait pas assez de masques pour en donner un à Edouard Philippe.

Marcel Gauchet : Les mondialisateurs n’ont pas rendu les armes

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Marcel Gauchet © Hannah Assouline

On nous répète que plus rien ne sera comme avant. Le philosophe Marcel Gauchet en doute. L’exécutif ne sachant plus à quels saints se vouer, dès que le virus aura le dos tourné, le règne des économistes risque de succéder au gouvernement des médecins. Et le conformisme libre-échangiste de reprendre de plus belle.


Causeur. Depuis le début de l’épidémie, qu’avez-vous appris sur notre société ? Les hyperindividus que nous sommes peuvent-ils se muer en peuple discipliné et en quelque sorte kantien ?

Marcel Gauchet. Jusqu’à présent, je n’ai rien appris sur le fond que je ne savais déjà – cela peut évidement changer dans la suite. J’ai eu plutôt la confirmation de choses que je croyais discerner, mais dont je reconnais qu’elles n’étaient pas évidentes. Cela dit, c’est une chose que d’entrevoir la fragilité du fonctionnement de nos sociétés dans l’abstrait et c’en est une autre que de la voir étalée sous nos yeux ! La perception aiguillonne la réflexion.

Je n’ai jamais pensé que l’« hyperindividualisme » épuisait la description de la situation. L’individualisation ne se sépare pas d’une contradiction très profonde dans les attentes des individus. Ils sont portés, certes, à donner une priorité absolue à leurs libertés personnelles, mais ils veulent aussi être traités comme des égaux qui comptent autant les uns que les autres dans leur communauté politique, avec la même règle pour tous. En temps calme, la première dimension prend naturellement le dessus, mais elle met simplement l’autre en sommeil, sans la faire disparaître. Arrive la crise, et la seconde dimension se réveille devant la menace collective. Au stade où nous en sommes, la coexistence des deux est tendue, elle n’ira pas sans accrocs, mais elle ne penche pas dans un seul sens. Vos « hyperindividus » savent très bien, au fond d’eux-mêmes, que c’est à leur société qu’ils doivent leur existence protégée, tellement qu’ils en redemandent ! La vision touristique d’un monde sans frontières, où le vadrouillisme généralisé est de droit, n’empêche pas de compter fermement sur l’affreux État-prison pour rapatrier séance tenante les hurluberlus égarés aux quatre coins de la planète en cas de coup dur.

En somme, seule la peur fait de nous un peuple ? Sauf que visiblement nous n’avons pas assez peur pour devenir chinois…

Il n’y a pas que la peur pour nous le rappeler. Souvenez- vous du 11 janvier 2015. La colère et le refus de plier devant la menace ont révélé alors la même capacité intacte de faire peuple. Mais notre mode de vie est un anesthésiant majeur à cet égard, à tel point qu’on peut se demander s’il serait possible d’incorporer un peu de cette puissance dans la marche habituelle de nos sociétés. Cet équilibre me semblerait préférable au modèle chinois, où c’est une autre peur qui sert de rappel : celle du Parti. Elle n’est pas toute l’explication, c’est d’accord. Mais nous n’avons à notre disposition ni l’héritage de la discipline confucéenne ni l’aspiration nationalitaire à une grandeur retrouvée. Il nous reste juste à espérer qu’il existe une troisième voie entre l’anarcho-consumérisme irresponsable et la mobilisation policière.

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D’une façon générale, il est vrai que les pays, même démocratiques, où la discipline sociale est plus forte s’en sortent mieux…
Nous ne nous distinguons pas sur ce chapitre, c’est connu. Mais dans l’ensemble, les démocraties occidentales, avec des nuances, n’ont pas fait montre de beaucoup plus de réflexion stratégique et de faculté d’anticipation que nous. Le mal est plus large et plus profond que la vieille indiscipline gauloise.

Du reste, à côté de ces marques extérieures d’indiscipline, on sent surtout monter une envie de s’en remettre au contrôle étatique. Nul ou presque ne conteste le pouvoir des experts ni les suspensions des libertés adoptées pour notre bien. Sommes-nous mûrs pour la soumission volontaire ?

L’expression de « soumission volontaire » est équivoque. Soumission, c’est acceptation d’un commandement dont on n’a pas à discuter ou à comprendre les raisons. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. La situation épidémique rend les motifs de l’action publique très compréhensibles, et nous gardons le droit d’en discuter les modalités. Je parlerais plutôt d’obéissance volontaire et il faut se réjouir que cette dimension reste bien présente dans la tête des citoyens : c’est la base du fonctionnement démocratique. Il est heureux que l’outrecuidance anarchique des droits de chacun à laquelle nous nous étions habitués puisse céder devant le sentiment de la vulnérabilité générale et de ce que nous nous devons les uns aux autres.

Pour Alain Finkielkraut, que nous ayons arrêté l’économie pour sauver des vies montre que nous demeurons une civilisation. Est-ce votre avis ?

Non seulement nous restons une civilisation, mais nous sommes la première civilisation qui, d’abord, a les moyens, et ensuite la volonté de faire passer l’impératif de pouvoir soigner tout le monde avant celui d’assurer la marche normale de l’économie et de la vie sociale. L’épisode montre que la dimension humaniste revendiquée par la modernité n’est pas tout à fait un vain mot, quels que soient par ailleurs ses travers et ses mensonges. C’est une donnée que toute critique sensée se doit de prendre en compte.

Comme après Charlie et le Bataclan, nous sommes dans l’effusion permanente. On applaudit à 20 heures les soignants et pas un discours ministériel n’oublie de mentionner les héros du quotidien qui prennent des risques pour nous. Que vous inspire cette sentimentalisation du débat public ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui, les bons sentiments sont un moyen de ne pas penser et de se dispenser d’agir. Puisque nous compatissons, puisque nous marquons notre reconnaissance, tout va bien, ne nous demandez pas en plus de réfléchir aux raisons de votre dénuement et à la manière de les corriger. A-t-on mieux payé les policiers après Charlie ? Paiera-t-on mieux demain les héros du quotidien dont vous parlez ? Remettra-t-on l’utilité sociale et la qualité du travail au centre des valeurs collectives et de la façon de les traduire concrètement ? J’aimerais bien, c’est même mon rêve le plus cher, mais j’ai des doutes, tellement ce serait une rupture complète avec la logique qui nous mène depuis quarante ans.

La question du civisme est devenue un enjeu moral (et un alibi pour emmerder son prochain). Il ne suffit pas que nous respections les consignes, il faut aussi que nous souffrions. Ce ne sont pas des vacances, répète-t-on. Au-delà des nécessités réelles, n’y a-t-il pas une dimension punitive, une jouissance de la surveillance légitime ?

Le moralisme punitif que nous infligent les canaux officiels est pénible, en effet, et en plus, il est contre-productif, puisqu’il ne manque pas de susciter des réactions de rejet pas forcément bien inspirées. Les circonstances sont une aubaine inespérée pour des gens qui aspirent au magistère moral et spirituel. Nous sommes dans un pays d’héritage catholique, où le modèle clérical imprègne profondément l’attitude de nos élites. C’est une composante de notre tradition dont on ne parle pas assez. Le contexte lui donne l’occasion de ressortir au grand jour. Enfin la possibilité de reprendre les choses en main et en grand ! « Nous allons faire votre salut malgré vous, bande de mécréants écervelés ! Fini de rigoler et de n’en faire qu’à votre tête. Cette fois-ci, vous allez obéir ou il va vous en cuire ! » Et les dévots d’applaudir, pendant que les mal-pensants ricanent. Comme il se doit, le cléricalisme sécrète l’anticléricalisme et provoque une résistance à la fois compréhensible et dommageable. Les gens qui aspirent à nous diriger ne savent pas parler au peuple comme on doit le faire en démocratie et le peuple en est toujours à apprendre les règles d’une liberté responsable.

En somme, on nous parle comme à des enfants et, dans une certaine mesure, nous nous comportons comme des enfants ? Une partie des Français ont le sentiment qu’on leur raconte des bobards, notamment parce qu’on présente comme des choix les décisions dictées par nos pénuries. Ont-ils raison ?

À l’évidence, nos gouvernants ont choisi, dans le meilleur style de l’infaillibilité pontificale à préserver, d’habiller leur dénuement en calcul de haute volée. « Nous avons une autre stratégie », répondait gravement le directeur de la santé à des journalistes qui s’inquiétaient du manque de masques et de tests. Faute de ces outils et faute d’anti- cipation bien plus générale sur le risque de pandémie, il n’y avait en effet que le confinement comme solution. L’avouer et l’expliquer était une belle occasion d’en appeler à la responsabilité collective. Elle coûtait d’autant moins que le gouvernement actuel n’était pas pour grand-chose dans la situation actuelle. Elle renvoyait beaucoup plus à celle de ses prédécesseurs et à une vision largement partagée du problème. C’était en même temps l’occasion de marquer la rupture à opérer. Mais la volonté de ne pas avoir l’air d’être pris en défaut, jointe au mépris de l’intelligence du commun peuple, a été la plus forte. C’est un mensonge qui pèsera lourd dans la suite.

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Venons-en à la politique de cette crise. La rhétorique de la guerre est-elle adaptée à la situation ?
Le pauvre Macron avait peu de cartouches rhétoriques à sa disposition. Il ne disposait guère que de cette référence à l’état de guerre pour faire comprendre et rendre sensible la priorité absolue donnée à l’intérêt collectif. Sinon, à la lettre, la comparaison ne tient pas et contribue plutôt à la confusion et à la panique. Il n’est que de penser au nombre de victimes. On est très loin des boucheries de la Grande Guerre ! Ici, l’objectif est de sauver des vies, il ne s’agit pas d’en sacrifier. Et puis, en guerre, on ne reste pas tranquillement chez soi, on se mobilise pour le salut de la patrie. Ce que nous avons reçu, c’est un ordre de démobilisation générale. Je crois qu’il eût été préférable d’assumer la différence.

Le « pas de polémique » a remplacé le « pas d’amalgame ». L’urgence et l’humilité consistant à savoir que nous ne ferions pas mieux devraient-elles faire taire toute critique ?
Dans ce genre de situation, on agit – ou plutôt on réagit – d’abord et on réfléchit après, avec la grande tentation, du côté des gens qui commandent, de décréter cette réflexion inutile, puisque, de toute façon « ce qui est fait est fait, et il n’y avait pas le choix ». Ce sera encore plus vrai, selon toute vraisemblance, pour la sortie de crise : nous n’allons échapper à la pandémie que pour nous retrouver devant une récession économique majeure qui appellera action, ou plutôt réaction, à chaud, sans plus de réflexion. Elle nous fera tomber sans doute, d’ailleurs, du règne des médecins dans celui des économistes. Ils ne nous ont pas habitués davantage à l’ouverture d’esprit. Le retour d’expérience et la reddition de comptes ne seront pas à l’ordre du jour. À ceux qui s’efforcent de maintenir une réflexion indépendante dans ce contexte hostile de poursuivre leur travail de long terme, sans illusion sur leur audience immédiate.

Comment jugez-vous globalement l’action de nos dirigeants ?
La situation est inédite et compliquée, on peut l’accorder au gouvernement. Cela vaut circonstances atténuantes. Entre en faire trop et ne pas en faire assez, la voie est étroite pour un gouvernement qui ne jouit pas d’une grande confiance dans la population, c’est le moins que l’on puisse dire. Nous avons déjà parlé du choix du confinement qui aurait beaucoup gagné, à mon sens, à être présenté en faisant appel à la raison commune devant les réalités de la situation au lieu de jouer sur les ressorts de la dramatisation guerrière et de la peur. Il y avait d’autres démarches possibles, comme le montrent divers exemples d’autres pays. Peut-être n’en avions-nous pas les moyens. Mais il fallait s’en expliquer. Macron a eu raison, cela dit, de prendre la responsabilité sur lui. Mais il a eu tort de se retrancher derrière l’autorité médicale. Si respectable et indispensable que soit l’avis des médecins, leur rôle est de soigner les gens, pas de faire fonctionner une société. Or, c’est cet impératif politique qui doit avoir le dernier mot. La frontière entre l’expertise et la décision politique est restée en permanence confuse, le magistère médiatique et sa prétention au rôle d’arbitre n’arrangeant pas les choses.

En effet, alors que 67 millions de Français ont un avis sur les masques, la chloroquine et la stratégie du gouvernement, est-il encore possible de gouverner dans un monde médiatisé ?
Je me félicite personnellement de vivre dans un pays ultra politisé où les citoyens ont des avis sur tout, même s’ils ne sont pas toujours lumineux et inspirés. Après, il faut apprendre à gérer ce brouhaha général pour en faire une conversation civilisée et utile politiquement. Cela ne me semble pas du tout infaisable, même si ce n’est pas simple. D’abord, ne faisons pas comme si toutes ces voix étaient égales. La réalité est que nous avons affaire à une confrontation plus ou moins virulente entre deux pôles : le pôle des voix officielles – le personnel politique et les journalistes, pour faire simple – et le pôle de la vox populi, dont la nouveauté est qu’elle a aujourd’hui des moyens inédits de se faire entendre. Le problème est qu’il y a une forte contradiction entre ces pôles, alors que l’idéal voudrait qu’il y ait une bonne circulation entre eux. Je ne vois pas d’ailleurs que cela empêche en pratique de gouverner, sauf que cela oblige à le faire dans un climat de contestation permanente frustrant pour tout le monde. Nous pouvons faire mieux. C’est une situation d’apprentissage, où la parole politique d’un côté et la parole médiatique de l’autre ont à repenser leur place et leur rôle, de manière à ce que les citoyens s’y retrouvent. Nos politiciens ne sont pas nos guides, mais nos représentants, et nos journalistes ne sont pas nos maîtres à penser, mais nos correspondants avec les réalités que nous n’avons pas les moyens de connaître (des correspondants qui ne doivent pas oublier qu’il y a pour chacun de nous des réalités que nous connaissons mieux qu’eux). Ils vont apprendre.

Vous voilà bien optimiste… Depuis le début de cette crise, on assiste au retour des frontières et des décisions nationales. Comment expliquer que la France ait été le dernier pays sans-frontiériste ?

La patrie des droits de l’homme ne pouvait pas faire moins ! Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes le pays idéologique par excellence. Cela donne une place éminente à la discussion publique, pour le meilleur, mais aussi à l’idéologisation abusive de questions qui gagneraient à être traitées pragmatiquement, pour le pire. Nous en avons eu la démonstration en plein. Le sans-frontiérisme est le dogme clé de la synthèse libérale-libertaire – libre-échange et libre circulation des personnes. Il était prévisible que le principe ferait de la résistance.

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L’UE est-elle la première victime du Covid-19 ?

Ne rêvons pas ! Victime intellectuelle, sans doute, victime réelle, ce sera une autre affaire. Entre la démonstration de l’irréalité de la machine européenne et la déconstruction concrète du système de règles qu’elle a mis en place, il y aura un long chemin. Dès que le virus aura le dos tourné, les affaires repartiront comme par devant. En tout cas, on essaiera de le faire repartir comme par devant. Ce système arrange trop de monde, il a agrégé une telle coalition d’intérêts de toutes sortes qu’il peut subsister en l’absence de toute légitimité théorique ou politique. Il a d’ailleurs été construit pour ça : vous pouvez le détester, mais vous ne pouvez pas vous en dépêtrer. N’oubliez pas qu’il lui reste une carte maîtresse : la peur du saut dans l’inconnu que représente la perspective d’en sortir.

Journée nationale de manifestation des personnels de santé, lors de la grève des urgences, Paris, 2 juillet 2019. © Emma PROSDOCIMI/SIPA/1907021808
Journée nationale de manifestation des personnels de santé, lors de la grève des urgences, Paris, 2 juillet 2019.
© Emma PROSDOCIMI/SIPA/1907021808

Ne pensez-vous pas cependant que les résistances nationales seront plus fortes ? L’idée qu’il y aura un avant et un après corona est-elle une sornette ?

J’ai trop vu et entendu de « plus rien ne sera comme avant » pour y croire une seconde. Certes, le choc économique qui s’annonce risque d’être d’une ampleur exceptionnelle, de nature à ébranler les dogmes les mieux établis. Certes aussi, il va concerner directement l’économie réelle, à la différence de la crise financière de 2008, aux mécanismes lointains et obscurs pour l’immense majorité des gens, ce qui a permis de régler l’affaire dans le dos des peuples, entre initiés et à leur avantage. Mais l’urgence est par nature mauvaise conseillère. Elle pousse à se raccrocher aux solutions toutes faites. Il y aura certainement prise en compte de quelques exigences minimales mises en évidence par la crise sanitaire, comme la relocalisation stratégique de production de médicaments ou de matériel médical, encore que ces choses ne se font pas en un jour. Mais la priorité sera à l’efficacité économique à récupérer au plus vite et à tout prix. Un contexte éminemment favorable aux mondialisateurs et libre-échangistes de tout poil qui dominent la profession économique, même si l’intervention massive des États sera au premier plan. Ce fut déjà le cas lors de la crise financière de 2008-2009, souvenez-vous. Est-ce que cela a fait reculer la mondialisation néolibérale d’un seul pas ? Non, et même le contraire. Je doute que l’hétérodoxie ait davantage de chances de se faire entendre cette fois-ci.

Après, l’effet en profondeur sur le moral et les perspectives des populations, c’est autre chose. De ce côté là, en revanche, je n’ai pas de doute sur la réhabilitation en bonne et due forme de l’État-nation comme la structure politique pertinentedans la mondialisation, justement. De ce point de vue, nous sommes probablement en train de vivre l’épreuve de vérité. Non pas l’État-nation contre la mondialisation, mais la mondialisation par et avec l’État-nation. Il n’y a pas opposition, mais articulation entre les deux. Ce sont les États-nations qui rendent possible la mondialisation et celle-ci en renforce la nécessité en retour, en même temps qu’elle les met en péril si leurs dirigeants en font une lecture inconsidérée. C’est la nouvelle équation de l’État stratège que de régler cette articulation. La démocratie s’est bâtie jusqu’à présent autour du traitement des tensions internes de chaque communauté politique. Elle va devoir intégrer un paramètre supplémentaire : le traitement des tensions entre dedans et dehors. À l’heure de l’urgence écologique, si nous sommes capables d’y faire face, ce pourrait même devenir bientôt le paramètre principal : la tension entre nos besoins propres et nos obligations envers le monde. Mais le temps que l’idée fasse son chemin et trouve son expression efficace dans le champ politique, de l’eau aura coulé sous les ponts !

Cependant, à court terme, le premier effet de cette crise sera sans doute d’accroître considérablement la défiance envers la parole publique. On sent monter l’envie du pénal chère à Muray, et les ministres sont, paraît-il, terrifiés à l’idée d’être traduits en justice.

Je ne crois pas trop à cette confusion entre responsabilité politique et responsabilité pénale en la circonstance. Les errements stratégiques ont été trop partagés entre gouvernements de droite et gouvernements de gauche, ils ont été trop consensuels au sein de l’expertocratie pour que des imputations individuelles aient du sens. En revanche, la disqualification de la parole politique et de la parole experte va franchir un cran supplémentaire, c’est acquis. Le fameux « examen de conscience » que tout ce beau monde nous a déjà dix fois promis va s’imposer cette fois pour de bon s’il veut retrouver un semblant de crédibilité.

Christine Lagarde, présidente de la BCE, et Luis de Guindos, son viceprésident, lors d’une conférence de presse à Francfort, 12 mars 2020 : « Le choc économique sera majeur. » © Thomas Lohnes/Getty Images
Christine Lagarde, présidente de la BCE, et Luis de Guindos, son viceprésident, lors d’une conférence de presse à Francfort, 12 mars 2020 : « Le choc économique sera majeur. »
© Thomas Lohnes/Getty Images

Les populistes, qui risquent de prendre un revers de volée en Italie, peuvent-ils bénéficier de la crise en France ?

Comment le savoir ? Ce sera fonction du déroulement de la crise du retour à la normale, si j’ose dire. Mais l’observation préalable à garder à l’esprit est que les populistes ne sont pas plus crédibles que leurs adversaires mainstream en tant que porteurs de solutions. Les spécialistes de la protestation ne sont pas désignés pour devenir par miracle des professionnels de la réparation.

Une autre victime de la crise, c’est la politique de rigueur. L’État paiera, a dit Emmanuel Macron. Cela augure-t-il d’une « autre politique » ou d’une inflation à deux chiffres ?

D’où sortirait-elle, cette autre politique ? Seule chose certaine : les États vont se trouver devant un énorme problème économique. Comment cela se passera, ce qui en découlera, personne ne le sait. Cela ne signifie pas pour autant que l’originalité dans l’approche sera au rendez-vous. Oui, en pratique, il va y avoir improvisation financière pour tenter de colmater les brèches et empêcher que le bateau coule. Faut-il compter sur l’enchaînement chaotique qui pourrait en résulter, sous forme en particulier d’inflation galopante, pour imposer d’autres manières de faire ? Je n’en suis pas sûr. D’abord, nous sommes pris dans le carcan de l’euro qui limite sévèrement les choix de départ. Et croyez bien que du côté de la BCE, on se prépare d’arrache-pied pour sauver les meubles et conjurer notamment le spectre inflationniste. Les économies du retraité allemand sont en jeu, et ce n’est pas une chose avec laquelle on plaisante à Francfort. La situation pourrait même fournir l’occasion du tour de vis fédéral en matière budgétaire que les eurocrates appellent de leurs vœux depuis longtemps. Une fois passée la grosse secousse, nous pourrions donc nous retrouver avec une orthodoxie renforcée. L’inconnue est de savoir si les outils disponibles vont permettre de maîtriser les données du problème.

Dans tous les cas, pour sortir de là, il faudrait une ligne directrice claire et solide sur le fond. Or, nous ne voyons poindre à l’horizon aucun Keynes redivivus qui saurait définir et installer dans les esprits des remèdes de raison à notre désordre établi. Et le pire, quand on y réfléchit, est que son surgissement est très improbable, étant donné ce que sont les « élites » d’aujourd’hui et ce qu’est l’université actuelle. La triste vérité de la « société de la connaissance » est que les conformismes savants y sont rois.

Rome, ville fermée

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rome italie covid confinement
Via del Corso during Coronavirus (Covid-19) emergency in Rome. (Photo by Davide Fracassi/Pacific Press) - 1.1911.JPG//PACIFICPRESS_xyz00002830_000001/2004131752/Credit:Davide Fracassi/PACIFIC P/SIPA/2004131754. Feature Reference: 00955736_000001

Les tribulations d’un Français à Rome pendant les dernières heures avant le confinement. Reportage.


La dernière défaite, je l’ai cernée Via dell’Umilta, rue de l’humilité. Un comble. Un samedi de transition avant clôture des rapports sociaux. Cette matinée-là, abondance de pensées sur la semaine de boulot, à tournoyer autour de micro-regrets sans importance. L’Italie ça sert à stagner, pas à avancer, affirme le préjugé habituel, celui qui réconforte. Et puis c’est le concile de Trente qui l’a décrété de toute façon : « si quelqu’un dit que le Canon de l’Église contient des erreurs et que pour cela il faut en supprimer l’usage, qu’il soit anathème ». Rude cette session de septembre 1562. Rude.

Ciao les librairies

Plus douce l’absence de file chez le chocolatier Venchi, vers midi, à s’abattre sur ce vide sans se douter encore de rien. Un couple de touristes australiens isolé au comptoir à mes cotés. Des idiots à peine sortis d’un vol de seize heures à fond de kérosène mais très inquiets du réchauffement climatique, des feux de brousse de janvier. « On va remonter la pente, on va aider les kangourous », osent-ils envers Adriana, jeune caissière-étudiante qui les contemple derrière un masque de recluse, avec ces gros yeux qu’on fait en zappant sur un docu animalier avant que le guépard saute sur la biche.

« Et vous, vous croyez qu’on va pouvoir rentrer à Melbourne ? » C’est toujours vers moi qu’on se tourne quand le climat se fait prosaïque. Ce doit être une histoire d’ondes séfarades, ou alors c’est ce pull au bleu chatoyant sorti un jour sur deux, ce fameux bleu de sagesse vendu par Disney. Pensez aux triples cernes du vieux singe Rafiki. Pensez au Génie d’Aladin. Bleu sincère, bleu élyséen. Une glace à la pistache nous fait oublier l’embêtante maladie dont je tais la préoccupation, les jugeant, eux, trop loin du compte. Bienveillant quand même, j’indique Saint Pierre sans pouvoir plus pour leur salut. Une perpendiculaire me lance de petits yeux flatteurs à l’angle. La rue de l’humilité, celle déjà annoncée. Pourquoi pas me dis-je. Pourquoi pas. C’était bien un samedi d’avant.

D’abord, ce bonheur de retrouver une librairie que j’avais cru battue par la décennie précédente comme d’autres. Ex Libris. Mais voilà une pancarte de fermeture : « Gentile clientela… » Le virus. Décidément. Aux Australiens, je n’avais rien dit mais là la frustration grimpe d’un cran. Un grondement derrière prolonge le mien, comme un bruit de tonnerre qu’on fait mine de provoquer soi-même par le poing une fois l’éclair passé, les soirs d’orage. Quatre gardes du corps m’entourent, se positionnent en triangle ; d’un blindé militaire à peine aménagé pour la planitude européenne, deux individus s’extraient avec difficulté. Une femme, une belle femme émerge, la cinquantaine poudrée, un tailleur ni rouge, ni rose non plus – écarlate, astral. L’autre, son mari, tout en fatigues, tout en volume, en abandon de régiment, s’excusant d’avance d’une faute encore à commettre. Sauf que je le reconnais soudainement ce misérable ; je me rappelle l’homme de pouvoir, sa canine espiègle, et cette prise de conscience violemment répercutée sur mes traits empêche, chez lui, le prolongement d’une nonchalance automatisant sa gestuelle jusque-là.

« Hello, Mister Gingrich », fais-je sur un mode proche du barman dans Shining mais que j’espérais moins sournois, moins bête aussi.

« Juin 40 sans les Allemands »

La conjointe phosphorescente m’ignore, entre avec un tableau dans une librairie subitement ouverte, comme la mer morte cédant le passage à une duchesse proustienne en tenue vénitienne. Devant moi ralentit l’époux, Newt Gingrich, un des présidents du Congrès américain les plus influents de l’histoire, celui bien près d’avoir la tête de Clinton au moment du scandale Lewinsky.

Une figure de mon adolescence dont certaines décisions prises à la volée, entre deux séances autrement plus historiques, devinrent des plans de carrière pour moi plus tard. « C’est mon épouse, Callista, elle veut changer le cadre… je crois qu’elle n’aime pas ce tableau de Venise mais bon… ». J’essaye d’en placer une sur Hemingway à trois mètres et demi de distance, presque par-dessus un garde, mais sans parvenir à surprendre l’homme d’Etat, sans l’intéresser en fait. Il détourne son humeur semi-éteinte sur la vitrine tandis que je nous trouve de nouvelles banalités dans une perspective aussi silencieuse qu’ensoleillée. Son port de tête se redresse alors un peu, sans que je puisse m’octroyer le mérite de ce menton relevé fièrement comme sur la Fox :

– Oh, vous êtes Français ?! (fichu accent, grrr). Vous êtes Français… doesn’t this feel like June 40 but without the Germans ?!! Vous avez pas l’impression que c’est comme Juin 40 mais sans les Allemands ?!!

Pas le temps de réagir à ses tocs Républicains. Callista se précipite hors de la boutique, me jette un regard dont voici mon interprétation sur le coup : « Toi, tu t’approches pas du vieux pour lui refiler tes germes, on est sur le dernier bateau pour l’Amérique dans trois heures. Merci bien et bonne chance pour la chute de Constantinople, hein… » Les gardes s’activent, Newt me fait un signe de la main comme en campagne dans le Wisconsin et je me retrouve seul sur un continent modernisé mais reculant d’un siècle à chaque heure passante, comme à la recherche de sa démographie médiévale. Une biche 2.0, pimpée, au bord de l’étang minitelisé qu’elle ne reconnait plus sans son protecteur.

Chefs d’oeuvre sans gardien

Je continue songeur mais sublime vite cet état d’une pirouette : dans les enfilades de enfilades marbrées de la galerie Doria-Pamphilj, j’entends mes sabots pour la première fois ! Un détail suffit à tromper toute humeur cartésienne chez moi. Me voici désormais glissant, trottant de salles en salles sur le parquet Louis XV de cette noble lignée pontificalo-capitaliste. Pas de gardes en vue, pas d’Australiens non plus. J’aurais pu rouler avec un Caravage dans une patte et une harpe Renaissance tardive dans l’autre sans que personne ne m’en redise. Quelques bondissements plus tard, une toile de Bruegel me freine, un Naples tout sombre, tout verdâtre, comme si le Hollandais avait trempé son pinceau dans les égouts de la ville. La notice italienne s’en plaint : « il faut douter que le peintre y ait jamais mis les pieds comme il le prétend, vers 1550… ». Plus tard, je repenserai au Modèle italien de Braudel, à cette marine marchande du nord, d’Amsterdam, d’Anvers, de Londres qui cassa les prix de Venise et de Gênes à la même époque et se lança à cette conquête de l’Amérique à laquelle les Italiens croiront trop tard. Cinq siècles de remorque qui n’en finissent pas depuis et dont on entend les échos à la Rai, le TF1 local :

« On veut nous affaiblir davantage avec le virus, on nous fait encore une guerre commerciale ; où sont les Européens, eh !? Chinois et Cubains aident plus ! »

Dernières lueurs avant confinement

Attention aux fake news, répondent certains commentateurs, prévenant contre le vice de colère. Dès décembre 2019, quand on demandait aux Italiens s’ils identifiaient un pays hostile au leur, 33% pointaient l’Allemagne et 39% mettaient la France en haut de classement (ISPI). Des chiffres pré-covidiens dont on peut prédire une suite semblable au tailleur de la duchesse : écarlate. Authenticité et force d’une réaction se mesurent en jours entre nations là où ces instants de vérité se jaugent en secondes entre êtres humains. La suite n’est plus que calcul et psychanalyse.

Mais revenons à ces dernières lueurs avant confinement. Le soleil est tombé froid, vers les 17 heures. Dans le contre-jour, un policier compact se met à barricader à lui tout seul une partie de la Via del Corso, les Champs-Elysées d’ici. Les commerçants sortent comme pour assister à une éclipse, avec les tabliers. Rien d’autre à faire qu’à constater l’audace en murmurant le mot commençant par un « c » et qui démarrerait en « p » à Paris. Le carabinier reste stoïque, calvitie et mâchoire d’un Mussolini au balcon Chigi, les bras croisés, bien dans sa droite blanche au sol, mais ce large sourire à la Ben Kingsley en option pour les âmes plus dociles, avec dents nacrées sur peau sicilienne. L’unification italienne est ainsi faite.

Les métros ayant fermé sans prévenir, je rentre à pied le museau dans mon téléphone, exactement comme on nous dit qu’il ne faut pas faire. Les stores des magasins claquent tout autour à un horaire hostile à la Méditerranée, d’un hérétisme protestant. Sur Facebook, des amis italiens s’emportent. Une copine milanaise de droite se déclare « outrée par Bruxelles qui ne fait rien – même symboliquement, bordel ! » Je réponds avec cette hauteur qu’on croit utile que son cri révèle la différence entre Italiens et Français : les premiers ont cru que les institutions européennes allaient compenser les faiblesses de leur jeune bureaucratie tandis que les Français, eux, ont toujours su qu’ils pouvaient compter sur sept siècles de construction étatique pour gérer leurs pépins. Elle me donne raison avec un smiley « cœur » alors que les semaines suivantes me donneraient plusieurs milliers de fois tort sous forme de tableau mortuaire, comme il est souvent arrivé dans cette dialectique transalpine.

Balade sans masque

Un autre camarade, professeur d’histoire dans le Molise, compare la Seconde Guerre mondiale avec le Corona : « una guerra per tutti noi, une mobilisation proche de 1943 ». 1943, année du débarquement anglo-américain en Sicile, année de la mobilisation italienne contre les nazis, année de famine. Je repense à cette aristocrate peinte par Malaparte dans La peau rencontrant un général américain fraîchement arrivé à Rome en vainqueur fin juin 44 : « vous savez cher Général, d’habitude les barbares arrivent par le nord ici, pas par le sud comme vous… ». Je lève alors la tête en arrivant chez moi, le pas pressé sans raison. Les vieux du quartier ont repris leurs boussoles eux aussi; à la place de cette belle gestuelle, des regards inertes maintenant, paupières figées sur cible. « Ça doit être mon bleu certainement » , ai-je reconsidéré d’un coup, le bleu safrané du malheur marocain, des soldats emportant chèvres et femmes à chaque perçée des lignes hitlériennes. Bleu sali par d’autres.

De retour à l’appartement, j’ouvre ce bouquin acheté à Naples, des lettres d’Elena Canino ; une vision féminine, rare, des combats de 43 justement. Télé allumée en bruit de fond. Un Chinois de la Croix Rouge débarqué de son avion avec masques et équipements, filmé comme s’il s’agissait de pièces d’artilleries, engueule (je ne vois pas d’autres mots), en Chinois, la population italienne dans son ensemble : « Mais qu’est ce que vous croyez, vous balader sans protection comme ça ? Vous croyez que c’est le printemps ?? » Je fronce les sourcils à ce reproche avant de détendre cette contraction d’un rappel à mes origines capétiennes, ou plutôt à ce passeport d’une nation évidemment plus responsable, plus organisée, qui sait ce qu’elle doit à Fouché et Michel Cymes. Je me remets à Canino strictement européen. Dix-huitième page : un sergent anglais organise le défilé d’une unité écossaise s’apprêtant à prendre le contrôle du village où l’auteure survécut à la dernière guerre. Cette future grande journaliste écrit : « le sergent dominait ses soldats géants avec sa petite taille, ses hanches étroites, ses épaules dressées, toujours le sentiment d’une clairvoyance. Je ne comprenais rien à ses mots crépités dans la rue comme une mitraillette mais de toute façon, ce qui compte, c’est le ton ».
« Le ton », lâche-t-elle en miroir… Chinois hurleur, sergent écossais, ascension, chute, Benito Lewinsky, Monica Mussolini… tous ces atomes entrent en collision sans me laisser le temps d’une nouvelle parade, comme une prise en étau, un mistral glacial avant coup de fu.. – Pan ! À terre la biche européenne.

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Laurent Obertone: « Le confinement rend visible la sécession »

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Laurent Obertone Photo: Hannah Assouline

On ne présente plus Laurent Obertone. Romancier et essayiste populaire, ses livres polémiques rencontrent un succès retentissant malgré une omerta de la majeure partie des médias. Avec la crise sanitaire actuelle, sa saga dystopique Guérilla trouve un écho dans le quotidien confiné des Français. Entre économie, forces de l’ordre et Etat « Big Brother », Causeur s’est entretenu avec l’auteur.


Dans votre saga romanesque, il fallait une Guérilla pour que notre société s’ébranle puis renaisse de ses cendres. Pensez-vous que ce virus pourrait être l’occasion pour la société occidentale de repenser sa façon de vivre ?

J’ai imaginé que l’incident menant à la chute du pays partait d’une confrontation entre policiers et trafiquants dans une cité « sensible ». En réalité, les éléments déclencheurs engendrant le chaos et révélant la profonde décohésion de notre société peuvent être multiples. Le virus en tant que tel, je ne le pense pas, mais une crise économique, c’est très plausible. Quant à la critique de notre façon de vivre, elle sera comme toujours confisquée par la bien-pensance abonnée aux médias.

Que médias soient sous le feu des critiques, on le comprend. Mais comment expliquez-vous la colère envers les forces de l’ordre qui, dans une situation de crise comme celle que nous vivons actuellement, sont en première ligne ?

Dans l’imaginaire, les forces de l’ordre représentent le dernier rempart d’un régime très impopulaire, détesté parce qu’il piétine allègrement la souveraineté nationale, ment de manière de plus en plus éhontée pour sauver sa peau, échoue dans l’ensemble de ses missions régaliennes malgré un matraquage fiscal record, et par-dessus le marché traite de manière différenciée les Français, en se montrant aussi rigide avec l’honnête citoyen que souple avec le délinquant des « quartiers sensibles ».

L’irrespect flagrant des mesures de confinement, notamment dans certaines banlieues, pourrait-il entraîner des mutineries policières ?

Les policiers, en dépit de leurs journées extrêmement compliquées, sont très légalistes. Pour l’heure, leur colère ne débouche que sur des jours d’arrêt maladie. Le gouvernement le sait et en joue parfaitement. Mais les consignes préconisant de tout faire pour éviter l’étincelle menant à une guerre des cités ne datent pas du confinement. Disons que le confinement rend visible une sécession qui existait déjà.

Vous avez écrit La France Big Brother . Croyez-vous que la situation sanitaire actuelle, par les renseignements que l’on fournit à l’Etat pour notre sécurité et notre santé, aura une incidence sur le respect de nos données personnelles et plus largement de notre vie privée ?

Par Big Brother, j’entends davantage l’État tout-puissant et ses satellites, que la surveillance et la collecte de données en tant que telle, cette dernière n’étant qu’une des tentacules du Léviathan. Il y a belle lurette que l’État cherche par tous les moyens à s’ingérer dans nos existences. À partir du moment où on lui concède ce droit, il ne faut pas s’étonner de le voir s’engouffrer dans la brèche. Chaque crise en devient d’ailleurs le prétexte. C’est aussi ce que je veux montrer dans mon prochain livre : au prix d’une vague illusion de sécurité, les individus renoncent peu à peu à toute forme d’autonomie, d’intelligence et de liberté. Confier sa vie à une administration, ce n’est jamais une bonne idée.

Plus largement, comment imaginez-vous l’aprèsconfinement ?

Ça dépend de ses conséquences. Si l’économie tient, tout sera vite oublié, les Français feront la fête, consommeront de plus belle, et oublieront bien vite cet épisode, jusqu’à une prochaine crise sociale ou économique. Si l’économie ne tient pas, ce sera autre chose… Dans tous les cas, il est probable que les gouvernements fabriquent des masses énormes d’argent public, qui se traduiront par une forte inflation, du chômage et une paupérisation générale. La crise sera repoussée de quelques mois, et reviendra de plus belle.

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Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer”

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Allocution télévisée d'Emmanuel Macron, le 13 avril 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00955772_000009

Hier soir, le président de la République a indiqué que le confinement durerait jusqu’au 11 mai, dans une allocution assez unanimement reconnue comme réussie. Lors de sa demi-heure dans la petite lucarne, avec une humilité qu’on ne lui connaissait pas, Emmanuel Macron a notamment indiqué qu’il fallait tous “sortir des sentiers battus, des idéologies, [se] réinventer.” En ajoutant “et moi le premier!”
Oh, mais la période difficile que nous traversons est déjà riche d’enseignements flagrants! Quelques pistes de réflexions.


Alors que l’information en continu peine à détacher son regard de la comptabilité morbide du Covid-19, le virus dévaste la porcelaine de nos certitudes. Certains dégâts se révéleront sans doute temporaires — on peut ainsi souhaiter rapidement ne plus avoir à remplir une attestation pour acheter une baguette. Mais la démocratie, les transports en commun comme le voilement du visage sont appelés à subir des conséquences encore difficilement mesurables, mais majeures.

Quel que soit leur régime politique, face au péril infectieux, la plupart des Nations ont opté pour un confinement plus ou moins strict en acceptant de sacrifier leur économie sur l’autel de la santé publique. Même la Chine, héritière de la Révolution culturelle ou du Grand Bond en avant et de leurs dizaines de millions de morts, n’a pas accepté que le sars-cov-2 emporte des centaines de milliers de Chinois. Xi-Jing-Ping est sans doute cynique, mais son souci d’éviter des drames individuels dans le cadre du « doux commerce » international cher à Tocqueville fera date. Cette crise sanitaire mondiale, souvent présentée comme le retour des nations ou du collectif, semble mondialement gérée sous l’angle du droit des individus à devenir centenaire — un droit que l’Occident va payer au prix d’un « tracking » à la chinoise. Les Droits de l’Homme, au nom de la sécurité, ont eu la peau des libertés individuelles en une semaine. Et si le Covid-19 démontrait plutôt l’écroulement du collectif sous les coups de boutoir de l’hyperindividualisme sanitaire ?

Mondialisation et abandon de la souveraineté nationale: confirmation de fortes intuitions!

La mondialisation, fidèle elle aussi au Ying et Yang chinois, a dévoilé deux facettes dont les conclusions restent à analyser avec plus de recul. Côté pile, la numérisation de nos vies montre ses incroyables vertus dans trois domaines majeurs au moins : le télétravail, l’enseignement à distance et la mise en commun des capacités de recherche d’un traitement ou d’un vaccin. Ceux qui n’aimaient pas internet et vivaient sans connexion savent ce que le vrai confinement veut dire. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Madame von der Leyen, taisez-vous!

Côté face, celui des flux bien réels de population et de marchandises, la globalisation révèle ses aspects les plus désastreux. La carte de la pandémie suit fidèlement celle des mégapoles diverses et denses, principaux foyers de l’infection. Sur les tarmacs, les vols à main armée de dollars des cargaisons de masques chinois à destination de l’Europe par les États-Unis prouvent les fols abandons de souveraineté commis au nom de l’optimisation libérale. Le calme qui règne dans les temples d’Angkor ou à Versailles souligne, lui, l’hérésie du tourisme de masse. Les compagnies aériennes se meurent, mais le ciel est bleu à Pékin. Il semble probable que l’on voit moins de Chinois au Mont Saint-Michel dans les années à venir.

L’argent ne fait pas le bonheur

Le regretté Jean-François Revel avait démontré dans La connaissance inutile la capacité d’une partie de l’échiquier politique français à faire fi de toutes les données factuelles prouvant l’inanité de leurs théories. L’exemple contemporain du Venezuela illustre à merveille son raisonnement : il existe toujours des défenseurs du Maduro-Chavisme, aveugles à la situation objectivement dramatique de ce pays dévasté. Le Covid-19 nous apporte ainsi la démonstration incontestable que l’argent ne fait pas le bonheur. Avec 7% du PIB alloué à son système sanitaire, la Corée donne une leçon aux États-Unis qui y consacrent 16,7% et vont laisser mourir des gens que les Coréens auraient sauvés. Révoltés à l’idée que l’efficacité d’un service public puisse être mesuré, les dévots de la dépense publique française tendront — comme d’habitude — la sébile pour que « les soignants » puissent tirer des chèques à l’infini.

Ces jobastres devraient plutôt profiter du confinement pour se flageller sans modération. La France avec 11,3 % du PIB affectée à la santé aura un bilan probablement effroyable en comparaison de l’Allemagne où l’on trouve des masques, des tests et quatre fois plus de lits de réanimation. Pour exactement 11,3 % du PIB ! Un scandale d’État pour le meilleur système sanitaire du monde, à qui on promet déjà des milliards, mais pas la fin des 35 heures qui l’ont laminé. Où l’on s’aperçoit que pour la CGT, F.O. et les autres, un bon système doit être le plus onéreux possible avant d’être efficace. Leur survie à eux en dépend, alors si c’est au prix de quelques milliers de morts…

A lire aussi, Anne-Laure Boch: Confinez-vous, déconfinez-vous qu’ils disaient !

La connaissance inutile

Malgré toute l’admiration que l’on peut porter à Revel, la pandémie actuelle aurait justifié un chapitre complémentaire à son livre, intitulé « le virus de l’exception ». La connaissance ne s’est pas révélée cette fois inutile, mais vraisemblablement catastrophique. Les diverses épidémies de grippes des années 50 ou 60 ont pu provoquer chaque année de 15 à 100 000 décès en France — et des millions dans le monde — dans une indifférence complète. L’ignorance n’a pas permis d’épargner ces vies-là, mais elle a permis aux autres de continuer à vivre sans euthanasier ni l’économie ni les libertés individuelles. Cette méconnaissance n’a pas non plus rempli les hôpitaux psychiatriques de nouveaux cas de paranoïa, ni confiné des femmes et des enfants avec des maris violents ou poussé au suicide des salariés licenciés et des artisans ruinés. 

Ainsi, le bilan du confinement gagnerait à intégrer ses dégâts collatéraux sur cinq à dix années. Il n’est pas certain qu’il soit flatteur pour ce « lockdown » humaniste.

Tous voilé(e)s et vacciné(e)s, inch Allah!

Plus anecdotique — quoique — la prochaine obligation de circuler masqué à la fin du déconfinement pourrait marquer la victoire éclatante du salafisme et de l’extension à l’ensemble de la population du voile dans sa version prophylactique. 

La cuisine maison sortira également victorieuse de deux mois de confinement — on réapprend à mitonner, les restaurants ont peut-être quelques soucis à se faire dans les temps à venir. 

A lire aussi, Caroline Valentin et Gil Mihaely: Covid-19: et si c’était le sucre ?

Des défaites, on en devine aussi bien sûr, et des surprenantes. Outre les restrictions imposées à la pratique du vélo — cet accessoire de la mobilité douce tant vantée — la disqualification sans appel des transports en commun, dont l’image de boîte de Petri paraît solidement établie, porte un coup terrible à la guerre sans merci lancée contre l’automobile. Les Renault Zoe et consorts, voire les diesels hors d’âge, reprennent des couleurs, autant comme bulle stérile que comme moyen de déplacement, sale temps pour les bouchons et Hidalgo. On signalera enfin, la brutale disparition des anti-vaccins – on attend en vain leurs protestations indignées contre la recherche d’un vaccin contre le Covid-19…

Le déconfinement nous prépare d’autres déconfitures, attachez vos ceintures !

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Montebourg, le retour?

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Arnaud Montebourg, le 8 novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00931494_000001

Ces derniers jours, l’ancien ministre du redressement productif semble revenu en grâce dans les médias.


Jugez plutôt : matinale de RTL le 27/02, puis trois interviews dans la presse écrite avec le Figaro le 03/04, Ouest-France le 07/04, Libération (en une) le 08/04, sans oublier un passage dans le journal régional de France 3 Bourgogne le même jour. À ce rythme, on ne voit guère que Jérôme Salomon de plus médiatique. Que nous dit d’ailleurs l’ancien homme politique devenu entrepreneur ? Et surtout, pourquoi, alors qu’il ne cesse de répéter depuis trois ans qu’il est rangé des voitures, donner toutes ces interviews ? Voyons cela.

Comme au Vénézuela

Montebourg a beau jeu de surfer sur le made in France, la souveraineté, l’indépendance de notre pays, précisément parce que toutes ces thématiques, il les a faites siennes depuis des années et lui avaient valu un très bon score aux premières primaires de la gauche de 2011, à contre-courant de la doxa solférinienne.
Alors, d’entendre son successeur à Bercy, Emmanuel Macron, marcher dans ses pas à l’occasion de la crise actuelle ne peut que le faire rire jaune, comme il le relève perfidement (« À Bercy, lorsque j’ai proposé des nationalisations, Emmanuel Macron expliquait que l’on n’était ‘pas au Venezuela’ et aujourd’hui lui-même propose donc de ‘faire le Venezuela’…»). Ces thèmes souverainistes qui le voyaient moqué par ses anciens camarades socialistes, dorénavant défendus par l’ancien secrétaire général de Hollande, cela ne manque en effet pas de sel !

Outsider socialiste

Les socialistes, justement, Montebourg évacue la question : « J’ai trente ans de socialisme dans les jambes. Mais aujourd’hui, je ne suis plus rattachable à un quelconque parti politique». Dont acte.
Montebourg, et c’est plus intéressant, voit même plus loin puisqu’il semble ne plus se confiner à l’intérieur du clivage droite/gauche en ajoutant «Je ne sais plus ce qu’est la gauche, même avec une couche de peinture écologique dessus. En revanche, je sais ce que sont la France et les aspirations des Français». Voilà bien une distanciation social…iste.
Ce qui nous amène à réfléchir sur le pourquoi de ce retour médiatique du bourguignon. Est-ce qu’il souhaite replonger dans le grand bain politique, et dans quel rôle ? Pour le moment, il donne plutôt l’impression de tâter l’eau avec son orteil pour voir si elle est bonne. Visiblement, elle l’est, à entendre les échos de ce retour. De là à y entrer jusqu’aux épaules ?
Si la réponse devait être positive, trois options semblent sur la table.
Les deux premières dépendent de Macron.
Le fameux « jour d’après » tant et tant rabâché par les journalistes et les politiques pourrait-il déboucher sur un big-bang amenant un gouvernement d’union nationale, comme appelé d’ailleurs de ses vœux par Jean-Pierre Chevènement, lui-même proche de Montebourg ?
Si oui, ce serait un tournant majeur du quinquennat, pour ne pas dire plus.
Option 1: Macron cède à la facilité et appelle Montebourg dans son gouvernement, comme super-ministre. En somme, Bercy mais sans personne dans les pattes, Économie, Budget, Industrie sous sa coupe.
Option 2: le nommer à Matignon, tout simplement. Le signal serait encore plus fort et vu  comme un sérieux gage de ré-orientation européenne de la France en faveur des pays du Sud, assumant enfin de s’opposer au Nord, c’est-à-dire Berlin.
Évidemment, ces deux options seraient certes logiques si Macron voulait accompagner ses paroles d’actes politiques concrets, mais extrêmement risquées en cela qu’elles remettraient en selle un sérieux candidat élyséen. En outre, elles supposent un énorme préalable, que Montebourg accepte de devenir le collaborateur de Macron.
Reste la troisième option, la plus difficile à mettre en place mais la plus simple à envisager : que Montebourg se lance dans la course à L’Élysée. C’est exactement ce que laisse à penser sa conclusion sybiline auprès de Libération.

La route est longue

Montebourg ne se préoccupe pas, ou plus, des clivages, ne donne pas de brevets de gauche ou de droite, mais pense à la France et aux Français. C’est exactement le sens de l’élection présidentielle sous la Vème république, ce qui est amusant pour le défenseur obstiné de la VIème république qu’il est.
Il aime son pays, connaît les difficultés des petits patrons, vit dans un département symbolique de la France périphérique, voit ses pires prédictions se réaliser, a l’expérience et le panache et est encore jeune.
La route est longue, et même pas droite pour Montebourg, qui devra en plus s’affirmer en dehors de sa zone de confort européo-économique sur les sujets régaliens qui sont certes mis sous le boisseau médiatique actuellement mais reviendront très vite dans le débat public demain. Il devra nécessairement s’ouvrir concrètement aux républicains des deux rives et parachever ce que son père spirituel Chevènement lui-même n’aura pas pu accomplir.
Les difficultés sont nombreuses, mais sont indispensables à résoudre pour espérer remporter les suffrages et éviter que le pays ne tombe dans le populisme. Alors, en 2022, Macron verra-t-il après Marine hier la marinière se dresser face à lui ?