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“Notre système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique”

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Pendant la crise sanitaire, tous les établissements ont été mobilisés pour pouvoir absorber l’afflux de malades. Stéphane Pardoux, le directeur général adjoint du premier centre de cancérologie d’Europe répond aux questions de Causeur sur sa gestion du coronavirus.


Causeur. Votre établissement, situé à Villejuif, s’est récemment retrouvé mobilisé par le Covid-19, une activité inédite! Commençons par une courte présentation de l’hôpital Gustave Roussy. 

Stéphane Pardoux Gustave Roussy est un établissement dont la mission est la lutte contre le cancer. L’ensemble comprend un hôpital, et un centre de recherche et d’enseignement. Nous sommes spécialisés en cancérologie et hématologie et prenons en charge tous types de cancers, y compris les plus rares, chez les adultes et les enfants. Du point de vue administratif et juridique, c’est un ESPIC (établissement de santé privé d’intérêt collectif), ce qu’on appelait avant « établissement privé participant au service public hospitalier ». Concrètement, c’est un établissement régi par le Code du travail, par un certain nombre de règles de droit privé, et non pas par les statuts de la fonction publique et les règles régissant le fonctionnement des établissements publics. La principale différence entre Gustave Roussy et Bichat, par exemple, c’est le statut du personnel. Il y a en France une petite vingtaine de centres de lutte contre le cancer dont par exemple l’institut Curie. 

Mais vous êtes nommé par un décret du ministre de la Santé…

Oui, c’est le sens du « privé participant au service public ». Tous les centres de lutte contre le cancer en France ont des gouvernances particulières, et un conseil d’administration présidé par le préfet de région qui représente l’État. Ensuite pour Gustave Roussy, les dirigeants – le directeur général et son adjoint – sont effectivement nommés par le ministre. Nos recettes hospitalières proviennent majoritairement de l’Assurance maladie avec la tarification à l’activité. Avec, dans le cas des centres de lutte contre le cancer, une particularité : nous ne pratiquons pas de dépassements d’honoraires, contrairement aux hôpitaux privés dont les honoraires sont libres. Pour les centres de lutte contre le cancer il est tout simplement interdit de pratiquer des dépassements d’honoraires auprès des patients. 

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon

Maintenant, autre chose comme propos préliminaire : le corps des fonctionnaires d’hôpitaux qui ne sont pas médecins, auquel vous appartenez. Est-ce que c’est spécifique à la France ? 

Pour qu’on soit bien au clair : les centres de lutte contre le cancer ont des gouvernances un peu spécifiques en France, parce que leur directeur général est un médecin. Il y a un directeur général adjoint à ses côtés qui est un professionnel administratif gestionnaire. À Gustave Roussy, c’est donc ma fonction. Pour ce qui concerne les établissements publics en France, leurs directions générales sont assurées par des professionnels administratifs gestionnaires issus presque sans exception de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y pas de gouvernance médicale dans les hôpitaux publics. Celle-ci est assurée par le président de la commission médicale qui définit la politique médicale et ordonne la politique qualité, ainsi que les directeurs médicaux de pôles. 

Ce n’est d’ailleurs pas une particularité française. Dans certains pays les directions hospitalières sont assurées par des médecins, soit des médecins de santé publique, soit des médecins ayant suivi des formations complémentaires et dans d’autres par des gestionnaires professionnels. Par ailleurs, dans les cliniques et établissements de santé privés on trouve également des directeurs généraux qui ne sont pas médecins à leur tête.

Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de ce qui allait devenir le Coronavirus et la maladie du Covid-19 ?

Nous avons entendu parler depuis la fin de l’année 2019 que quelque chose se passait à Wuhan. 

Si tôt que ça ?

Oui. L’information se diffuse par les réseaux médicaux entre professionnels très rapidement et comme presque tous les Français travaillant dans le domaine de la santé on entend parler très tôt de Wuhan. Mais on entend également dire que l’épidémie est sous contrôle. Ensuite, comme toute la communauté santé, on entend parler des premiers cas de contamination en Europe et ailleurs dans le monde. Dans un deuxième temps arrivent les premières études et publications scientifiques et on comprend que manifestement ce phénomène est un peu plus compliqué que ce que disent les autorités chinoises. 

À partir de quel moment, vous à Gustave Roussy, vous considérez que la situation exige des actions de votre part ?

Nous commençons à nous mettre en ordre de marche et à donner des consignes institutionnelles sur des mesures de précaution fin février.  

Fin février ?

Oui et très vite, tout début mars, suivent les premiers échanges avec les autorités de régulation du secteur de la santé, donc l’ARS (Agence régionale de santé). C’est à ce moment-là que l’Agence commence à émettre des recommandations, des consignes. Et les premières actions concernent l’organisation de nos différentes structures, notamment l’accueil de patients et les déplacements des personnels dans les zones infectées. Nous avons également examiné nos stocks notamment les équipements de protection, et lancé des mesures pour les adapter aux besoins anticipés. 

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À ce moment-là, quel est votre niveau de préparation ? du matériel de protection (gants, masques, charlottes, surblouses) ? 

À Gustave Roussy, jamais depuis le début de la crise nous ne nous sommes retrouvés en situation de tension et encore moins de pénurie sur les masques et les équipements de protection. Pour plusieurs raisons : la première, c’est que, comme beaucoup d’autres établissements, nous avons tout à la fois anticipé et assuré une bonne gestion. Dès le début, dès qu’on a senti la crise, on a mis en place des mesures de gestion des stocks consistant à rationaliser notre propre consommation de façon à disposer d’un stock de sécurité plus important.

Vous avez vos propres canaux d’approvisionnement ?

Comme tous les hôpitaux, on a des centrales d’achat et différents fournisseurs que nous avons activés.  

Et est-ce que ce que vous venez de décrire est le déclenchement du plan blanc ? 

Oui. Très rapidement l’Agence régionale de santé Île-de-France, chargée de coordonner les établissements sanitaires, met en place des dispositifs mettant en réseau l’ensemble des établissements de la région dont Gustave Roussy.

Ce n’est que tout début mars que l’État vous contacte officiellement concernant le Covid-19 ?  

Oui mais les établissements de première et de deuxième ligne ont été mobilisés plus précocement. Tout début mars on commence à recevoir des informations, des consignes, des mises en alerte. C’est le moment où, en parallèle, nous activons au sein de Gustave Roussy une cellule de crise ou de veille, et nous prenons un certain nombre de mesures renforcées de précaution, de prévention, d’hygiène et de port de masques renforcé. L’amplification de la mobilisation à l’échelle régionale par l’État est concomitante et commence pendant les premiers jours de mars, c’est-à-dire une quinzaine des jours avant le confinement général.

Quel rôle l’ARS vous a attribué dans le dispositif national Covid-19 ?

Puisque nous sommes un établissement spécialisé, la première mission qui nous était assignée était de continuer à assurer la prise en charge cancérologique, en accueillant éventuellement des patients atteints de cancer en provenance d’autres établissements. Il fallait rassurer nos patients – plus fragiles face au Covid-19 – et assurer des conditions de sécurité sanitaire et d’accueil appropriées pour qu’ils puissent venir à Gustave Roussy sans crainte pendant la pandémie. Enfin, toujours dans le cadre du dispositif, nous avons organisé des unités pour patients avec le Covid-19 destinés à des personnes malades de cancer. Ces unités avaient une capacité d’un peu moins de 70 lits au plus haut de la crise. Ces unités dédiées qui étaient dans une partie de l’hôpital séparées des autres, étaient organisées pour traiter des personnes atteintes du Covid-19, malades du cancer mais pas forcément. 

Est-ce que vous avez mis des lits Covid-19 à disposition d’un centre, QG national ? Comment la charge régionale et nationale et les taux d’occupation dans différents hôpitaux ont-ils été gérés ?

Depuis le début du confinement, trois fois et depuis peu deux fois par jour, l’ARS Île-de-France demande aux hôpitaux combien de malades atteints de Covid-19 ils peuvent accueillir. Et c’est maintenant qu’on peut évoquer la deuxième mission qui nous a été attribuée. Au moment où le pic de l’épidémie est arrivé en Île-de-France, quand les capacités en lits de réanimation (3000 contre 1200 avant la crise) ont failli être saturées, Gustave Roussy, qui a triplé sa capacité de réanimation, a accueilli des patients Covid-19 graves sans cancer venant d’autres hôpitaux. C’est la première fois que cela se produit dans l’histoire de l’Institut. Pour quelques semaines nous sommes devenus, pour la partie réanimation, un hôpital comme les autres. 

Ça s’est passé comment ? Vous avez reçu une demande de préparation ?

Nous avions reçu des consignes pour préparer l’augmentation de notre capacité en lits de réanimation. Ensuite, grâce à la régulation régionale, tout le monde peut suivre l’évolution des capacités en lits de réanimation. C’est ainsi que pendant deux épisodes particulièrement compliqués, nous avons reçu une vingtaine de patients en besoin de réanimation.  

Et comment le savoir-faire passe ? Comment on a mis au niveau les équipes de Gustave Roussy pour qu’elles soient aussi bonnes que celles qui traitent des Covid-19 graves depuis plusieurs semaines ?

D’abord, nos réanimateurs maîtrisent le traitement du syndrome respiratoire aigu. C’est quelque chose qui arrive, malheureusement, assez fréquemment chez les malades du cancer. Il y a eu aussi toute une série de recommandations des sociétés savantes, des échanges médicaux réguliers, des conférences téléphoniques. Un grand nombre de communautés professionnelles se sont mises en contact, de façon que les meilleures pratiques se diffusent rapidement. 

Quid de l’effort national de recherche de traitement pour le Covid-19 ? quel rôle avez-vous joué ?

Nous avons mis en branle nos équipes scientifiques sur des sujets de recherche cancer et Covid, nous avons initié nos propres essais cliniques mais nous participons aussi à des essais cliniques initiés par d’autres institutions qui ont plus de malades que nous sur la partie Covid. Et comme Gustave Roussy, qui est un centre d’excellence dans son domaine, dispose d’excellentes capacités de recherche médicale et d’une expertise forte dans la gestion des effets secondaires de certains traitements qui peuvent s’apparenter à ceux du Covid, nous avons très tôt initié de nouveaux traitements pour nos patients. Certains de ces traitements sont maintenant évalués dans les grandes études cliniques en cours. 

Avez-vous un exemple ?

Bien sûr. Les premiers patients à bénéficier du Tocilizumab, un médicament qui semble donner des résultats assez positifs, ont été traités à Gustave Roussy début mars pour l’un de nos premiers malades Covid-19 ; il était dans une situation compliquée et atteint de cancer aussi. Nous avons initié ce traitement et vu les effets positifs nous avons rapporté ce cas auprès de la communauté scientifique dans le cadre d’une publication. Nous sommes ensuite devenus centre investigateur d’une de ces études cliniques, coordonnées au niveau national par l’AP-HP.

Comment avez-vous eu si rapidement les autorisations des autorités régulatrices ? 

Dans ce cas précis, pour ce médicament qui n’avait pas d’indication pour la détresse respiratoire aiguë, nous l’avons utilisé chez les premiers patients dans un cadre dit « compassionnel ». Ce dispositif réglementaire particulier permet à un médecin qui estime que son patient n’a pas d’autre traitement possible d’utiliser un traitement dont il pense pouvoir avoir un effet bénéfique. Ensuite, il faut monter ou intégrer une étude clinique.  

Est-ce que vous avez pris part à d’autres essais cliniques, comme par exemple sur la chloroquine ?

Oui, mais pas pour la chloroquine. On a monté notre propre essai clinique, ONCOVID, étude spécifique aux malades de cancer atteint de Covid, qui étudie notamment les effets combinés de l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine. 

Est-ce que vous avez été sollicités pour aider d’autres hôpitaux en Île-de-France ou ailleurs, pour leur donner du matériel ou des médicaments ?

Oui. Grâce au système de régulation de stocks mis en place par l’ARS Île-de-France, nous étions mis en relation avec certains hôpitaux pour des demandes spécifiques. Nous avons aussi aidé des collectivités locales à se fournir en masques. Ce système permet de connaître et suivre les stocks de l’ensemble des établissements et une application spécifique permet aux établissements de se solliciter lorsqu’ils ont des manques.  

Est-ce que vous avez été sollicités pour mettre à disposition des personnels pour aider dans les hôpitaux ?

Oui, de la même façon. Une autre application, Renfort Covid, mise en place avec une autre startup qui travaille déjà dans les hôpitaux permet de connaitre les besoins et se mettre en contact pour répondre. Par ailleurs, des professionnels, avec notre accord préalable, avaient la possibilité de s’inscrire pour aller prêter renfort à d’autres établissements.

Concernant les tests, est-ce que techniquement vous avez la capacité d’en produire ou réaliser ? 

Nous n’avons pas les moyens techniques de fabriquer des tests. En revanche, Gustave Roussy est organisé – nous avons la capacité, nous ne l’avions pas au début de la crise – pour réaliser les tests pour nos patients et pour nos personnels. 

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La crise n’est pas derrière nous mais certaines leçons peuvent et doivent être tirées. Comment, de votre point vu en tant qu’acteur mais aussi observateur, la mobilisation générale du système de santé français a-t-elle été gérée ? 

En Île-de-France, pour ce qui concerne le secteur hospitalier, pas un malade qui nécessitait un lit de réanimation n’a été laissé en train de s’étouffer dans un camion ou sur un parking. Pas une fois il y a eu en réanimation la nécessité de se dire « on n’a plus de lit de réanimation, tant pis, des gens vont mourir ». C’était le premier objectif, le plus important et il a été atteint. Pourquoi avons-nous réussi ? Parce que dès le début, les autorités de régulation de l’Île-de-France ont mobilisé tous les établissements du service de santé, tous : les militaires, le public, le privé… et les consignes ont été très claires : armez-vous de lits de réanimation supplémentaires, préparez-vous, réduisez votre activité programmée. Même les cliniques privées qui ne font que de l’orthopédie ou que de l’esthétique se sont retrouvées à armer des lits de réanimation pour prendre en charge des malades du Covid-19. 

Pourquoi y avait-il donc besoin de transférer des malades dans d’autres régions ?

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon en lits, jamais être à 100% d’occupation des lits de réanimation. Et on y est arrivé parce qu’on est passé de 1200 à presque 3000 lits. Cela a été possible d’abord parce que les consignes régionales ont été claires mais aussi parce que les structures hospitalières étaient toutes coordonnées. L’information circulait rapidement et efficacement : consignes, problèmes, expériences, questions. Et puis, ce que nous a montré la crise c’est que le système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique. Si vous me demandez ce qui doit perdurer après la crise, sans hésiter je vous répondrai cette formidable capacité de plasticité. 

Et quel est le secret de la plasticité ?

L’engagement des professionnels d’abord, la régulation et la mobilisation de tous les acteurs de soins, publics et privés ensuite. Et cela a été fait grâce à l’ordonnancement méné par l’ARS Île-de-France. 

Alors pourquoi par exemple dans le Grand Est, ça s’est passé moins bien ?

Je ne sais pas. Peut-être – mais c’est une hypothèse – parce que c’était la première région touchée, que la violence du virus, son caractère protéiforme et puissant, n’avait pas pu être anticipé, alors qu’en Île-de-France on a eu des retours d’expérience du Grand Est. La deuxième raison, c’est que peut-être on est sur une région moins urbaine, donc finalement moins interconnectée où il est plus difficile de faire bouger des personnes et du matériel. Peut-être que l’Île-de-France, en tant que région capitale, est mieux équipée et encadrée. Peut-être aussi que ça tient aux acteurs, aux personnes. Et puis peut-être aussi parce qu’en Île-de-France, on a la chance d’avoir l’APHP, une très grosse structure qui a pu absorber une partie de la crise. C’est un avantage certain que d’avoir dans ces situations de crise, une structure très forte comme l’APHP, avec en complément de très grands hôpitaux publics et privés disposant d’une grande capacité d’action qui a pu être mobilisée pour cette crise.

Vous évoquez le rôle joué par l’AP-HP en Île-de-France. Pourtant, cette énorme structure est souvent critiquée justement pour sa taille et le poids important du personnel administratif par rapport aux soignants. Est-ce que la taille des établissements ESPIC comme Gustave Roussy n’est pas plus pertinente pour introduire plus de souplesse dans le système de santé ?

Chaque structure a ses forces et ses faiblesses mais partout ce qui a joué c’est le formidable esprit d’équipe qui caractérise les équipes hospitalières et leur mentalité de guerrier face à la maladie et à la mort. Par ailleurs, dans cette période particulière, chaque structure a su faire preuve de souplesse et toutes les qualités intrinsèques de chaque institution se sont retrouvées démultipliées par la crise. La souplesse de Gustave Roussy a été évidemment un facteur favorisant, tout comme son expertise de la prise en charge des situations médicales les plus graves.      

Comment peut-on s’organiser pour améliorer notre capacité d’agir face à des crises sanitaires de grande envergure ?  

Il faut commencer par rappeler que le système hospitalier français n’avait pas été pensé pour absorber une crise d’une telle ampleur, et donc jamais nous ne nous étions fixé comme objectif de disposer de capacités de réanimation d’appoint. Jamais il n’avait été dit aux établissements français, quels qu’ils soient, « vous devez avoir une réserve de 20 lits qui ne sert à rien, si ce n’est une fois tous les dix ans en cas de crise ». Depuis que j’exerce ce métier, c’est-à-dire depuis 25 ans, le modèle retenu n’a jamais été d’envisager que le système de santé devait être capable d’augmenter de 25% ses capacités en raison d’une crise sanitaire, jamais. Notre système de santé n’est pas conçu avec un volant de sécurité, ou d’extension, permettant d’absorber avec un préavis minimal une vague de milliers de morts et de blessés graves qui s’inscrit dans la durée.

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Même pas après Fukushima dans un pays où il y a plus d’une cinquantaine de centrales nucléaires ? 

Non. Maintenant, si cette crise sanitaire devient un scenario de référence, il n’est pas très compliqué ni très coûteux d’ordonner dans chaque hôpital une disponibilité de lits supplémentaires (même de lits spéciaux qu’on appelle « aigus ») qui serviront une fois par dizaines d’années. Ce n’est pas une question de moyens ; c’est une question de dispositif général.  

Ce ne sont pas uniquement les lits, c’est aussi le matériel, l’équipement, les personnes.

Évidemment ! Vous savez, si on nous disait demain, à Gustave Roussy « il faut que vous ayez une aile ou dix lits dans un coin qui ne servent presque jamais, mais qu’il faut que vous soyez capables de les libérer en 24 heures et les rendre opérationnel avec le personnel nécessaire », eh bien on ordonnancerait cela. Les structures hospitalières, quelles qu’elles soient, savent le faire. On vient d’ailleurs de démontrer qu’en trois semaines on peut collectivement absorber trois fois plus de malades en réanimation que la capacité normale. Contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas installé de lits dans des salles de sport. On peut décider de se tenir prêts à le faire encore mieux et plus vite sans que cela nous coûte très cher. 

À quel niveau étiez-vous capables de maintenir votre activité principale pendant la crise, c’est-à-dire d’accueillir et traiter les malades avec un cancer ? 

En moyenne, à Gustave Roussy, nous avons pu maintenir l’activité d’oncologie médicale et de radiothérapie à 70-75%, un peu moins sur l’activité chirurgicale car celle-ci nécessite des moyens humains et matériels qui ont été mobilisés pour l’activité de réanimation. Nous avons ainsi durant cette crise assuré une double mission, celle traditionnelle de prise en charge des patients atteints de cancer et une tout autant historique car unique dans notre histoire de prise en charge de patients non atteint de cancer. Ceux-ci ont bénéficié de la même façon de l’excellence de Gustave Roussy, le premier centre de cancérologie d’Europe.

#LeTempsEstVenu Nico (de sortir ton blé)!


Nicolas Hulot est déconfiné ! #LeTempsRetrouvé de la propagande écologiste aussi… Notre chroniqueuse note que l’ex-ministre, millionnaire, ne suit pas l’exemple de Bill Gates.


Le robinet d’eau tiède du catéchisme écolo coule à flot et sans modération depuis l’appel surmédiatisé de Nicolas Hulot, visiblement lassé d’être en vacances forcées. Pour son grand retour politique, l’ex-ministre démissionnaire de l’écologie est en pleine forme. C’est depuis sa résidence bretonne, située près de la Cité corsaire, qu’il lance le 6 mai sa campagne de mobilisation, baptisée « #LeTempsEstVenu ».

Danse avec les stars

On en était resté aux 66 propositions du Pacte du Pouvoir Vivre co-signé, en mars 2019, avec le patron de la CFDT, Laurent Berger.  Ce manifeste présenté, en toute modestie, comme un green new deal à la française visait à réconcilier justice écologique et justice sociale. Puis silence radio. Enfin, si on veut car notons tout de même que pendant les deux mois de confinement, la Fondation Hulot était bien sur le front sanitaire, non pas, comme on aurait pu l’imaginer, pour subventionner la fabrication de masques, de respirateurs ou encore de tests, mais pour promulguer une armada de conseils « bien-être » et pratiques pour survivre au confinement comme : créer « un bullet journal » des tâches ménagères ou encore danser ou cuisiner avec ses enfants !

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Mais à quelques jours du déconfinement et à la reprise de l’activité, Nicolas Hulot reprend donc la parole, non pas pour exprimer une quelconque compassion face au bilan macabre du virus, mais pour présenter ses 100 principes et cinq propositions destinés à façonner le monde d’après qui sera, selon son utopie messianique, forcément meilleur que le monde d’avant.  

France inter, Brut et Le Monde en renfort

Dans une formidable blitzkrieg médiatique qui a l’air d’annoncer les prémisses d’une marche climatique sur l’Élysée, Nicolas Hulot instrumentalise la pandémie pour recycler ses vieilles lunes écologistes. 

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En à peine 48 heures, ont été mis à contribution les principaux canaux d’essoreuse à idées, de France Inter au quotidien de référence du soir. Mais c’est sur Brut, le site de vidéos virales à succès que Nicolas Hulot a choisi de démarrer sa campagne de com. 

Faire de ce média 100% digital, l’organe de diffusion névralgique de son slogan messianique « #LeTempsEstVenu  » n’est évidemment pas anodin. 

Comme tout bon communiquant, Hulot a privilégié un canal de diffusion fréquenté par la cible qu’il veut toucher : les millennials, cette génération qui ne peut pas survivre 24h sans faire un tour sur Insta, Tik tok et autres mouchards gafamesques, parés des atours sympathiques du ludisme virtuel, et qui s’imagine sauver le monde en jetant son yaourt dans la poubelle bleue. Brut tire son succès de ses vidéos formatées, aux messages simples à digérer, qui martèlent à coup de design pop art le « penser bien » d’intellectuels et d’activistes du changement. Il est pour le moins désopilant de voir ces militants du Grand Soir écologique et planétaire prêcher leur rhétorique collapsologiste et anticapitaliste, à la manière de la gourou à nattes, sur un média dopé financièrement par des fonds provenant de Artémis, la holding d’investissement de la famille Pinault. 

Les évangiles de Greta Thunberg

Quant au contenu de la campagne #LeTempsEstVenu, il suffit d’aller jeter un œil sur le site de la Fondation Hulot pour découvrir que tout est conçu comme un kit pratique de propagande, une sorte de « petit livre vert » qui liste les commandements rédempteurs capables de sauver les consciences qui seraient encore endormies dans le confort de la mondialisation libre échangiste. 

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« #LeTempsEstVenu de la lucidité…. #LeTempsEstVenu de transcender la peur en espoir… #LeTempsEstVenu de ne plus sacrifier le futur au présent … », toutes ces injonctions moralisatrices, aussi creuses que niaises, sont déclinées  avec le même concept créatif, très certainement pondu par des pubards, confinés chez eux, adeptes de Warhol et de Greta Thumberg. Chaque principe est ainsi illustré de la même façon : un aplat de couleur pop sur lequel sont inscrits, en haut le slogan messianique #LeTempsEstVenu, dans une typo street art, et en bas en guise de punchline, le commandement écologiste à évangéliser. « Agissez avec nous, diffusez ces messages pour mieux construire demain, dès aujourd’hui. » Cet impératif aurait pu se terminer aussi avec « … pour mieux construire l’après, dès maintenant » cela n’aurait pas changé grand chose. 

Depuis ce coup de com, toute la brochette des artistes à la conscience écologique marquetée et portée en bandoulière comme un sac Gucci, publie sur les réseaux sociaux leur photo montrant leur visage, bien sûr, au naturel accompagné de leur mantra personnalisé. 

Il apparaît donc que #LeTempsNeSoitToujoursPasVenu pour Nicolas Hulot de reléguer ce préchi-précha écolo dans les oubliettes du monde d’hier et d’endosser pour le monde de demain l’habit du véritable progressiste et humaniste qu’il désire être sans toutefois y parvenir. En effet, on aurait aimé que la Fondation Hulot prenne exemple, notamment, sur la philanthropie exemplaire de Bill Gates qui a engagé à travers sa Fondation 250 millions de dollars pour développer des tests, des traitements et financer la recherche de vaccin contre le Covid-19. #LeTempsEstVenu Nico de sortir ton blé !

Youpi, la France n’a pas changé

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Le monde d’Après a une belle gueule de passé


Quel soulagement ! Sincèrement, j’ai eu peur de ne plus retrouver mon pays, ma capitale, mes habitudes, mes enlisements. Ne plus être bercé par ce lent effondrement, ça aurait manqué à mon équilibre mental. J’y aurais perdu mes repères, une partie de mon enfance, mon cadre naturel. Je me suis construit sur des décombres, c’est que j’y suis habitué à mon champ de ruines. Alors, par pitié, surtout, n’y touchez pas ! Ouf, on l’a échappé belle. Durant deux mois de confinement, que n’ai-je pas entendu de théories flasques sur le renouveau, ce sentiment désagréable et malsain de vouloir tout réinventer, imaginer un autre monde plus juste, plus harmonieux, plus humain, plus « je ne sais pas quoi d’autres encore ». Le temps n’est pas venu de liquider notre manière de vivre. Nos fondations ont tenu bon. Soyez tous rassurés, mes chers lecteurs, la salle des machines a subi une avarie, un gros grain, notre bateau a tangué certes, notre commandant de bord a navigué à vue, nos élites ont été sévèrement secouées, désavouées même, mais, hier lundi 11 mai, notre embarcation a repris sa route, indifférente et résiliente. 

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Notre maison France ne s’est pas laissée intimider par les catastrophistes et les rêveurs, cette coalition des aigris. On reconnait l’invulnérabilité d’un système à sa capacité d’oublier instantanément les événements les plus dramatiques, une mémoire de poisson rouge est gage de longévité. Demain sera aussi ennuyeux et délétère qu’hier, c’est plutôt rassurant. Je respire mieux. L’incertitude me paralyse. Comme le chantait Julio Iglesias, cet admirable penseur madrilène : « Non, toi non plus tu n’as pas changé ; J’avais envie de te protéger ; De te garder, de t’appartenir ; J’avais envie de te revenir ». Je suis fier de mes compatriotes. Ils ne m’ont pas déçu. Ils ont répondu : « Non au changement ! ». Je n’en attendais pas moins d’une nation phare, exemplaire, réglée comme un pendule, étrangère aux examens de conscience et aux génuflexions. Hier, tous ensemble, nous avons, tété ce sein nourricier qu’on appelle mondialisation. Goulûment, chacun a repris à la virgule près, son discours, ses errances marchandes, ses transports bondés, ses bouchons épileptiques et ses haines rances. C’était splendide à voir, presque magique, le « Grand Tout » de l’incohérence se remettait en branle, nous venions d’effacer cinquante-cinq jours en apesanteur. 

La Gare du Nord et ses RER charriaient le flot quotidien de travailleurs manuels, soutiers anonymes. Aux aurores, ils étaient tous là, serrés et masqués, Mohamed, Igor et João, ouvriers du bâtiment des terres chaudes ou des Carpates, nettoyeurs de bureaux, banlieusards hagards venus chercher leur pitance quotidienne. Un jour comme un autre, d’une semaine atrocement banale, dans la promiscuité et la gêne. Tandis qu’une jeunesse reprenait, peu à peu, possession de sa ville en consommant, splendide de rectitude et de discipline, portant haut les couleurs d’une mode vestimentaire imaginée en Catalogne et fabriquée à l’autre bout de la planète. Les queues ne mentent pas. Le besoin de s’habiller est un signe de guérison. Le virus n’aura pas eu leur liberté d’acheter. 

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Chacun a donc repris exactement son poste d’observation, les improductifs ont continué à télétravailler redoutant une deuxième vague ; leurs patrons ayant surtout des inquiétudes d’ordre judiciaire et ergonomique, comment faire rentrer tous ces collaborateurs dans d’aussi « petites » tours sans risquer un procès, un jeu de formes géométriques qui tourne au casse-tête; les artisans ont sorti leurs camionnettes comme d’habitude; la Grande Distribution s’est félicitée des chiffres d’avril ; les libraires ont réclamé des « best-sellers » à leurs représentants ; l’Université est toujours au bord de la grève générale ; les gouvernements sont contents d’eux ; seuls les cafetiers ne décolèrent pas. Le monde d’avant se remettait en place avec ses dominés et dominants, ses insoumis et ses réformateurs. À la télé, les médecins stars consultaient à nouveau en public, les célébrités ont pétitionné en demandant des aides sans abandonner leur jet privé ; les automobilistes ont klaxonné sur le périph’; les cyclistes ont gagné des pistes balisées et des fractures ; la Police a joué du mégaphone au bord du Canal Saint-Martin face à d’immuables squatteurs du printemps, ils n’ont pas résisté à un bain de foule, dans un esprit de franche camaraderie et un élan de solidarité, ils ont décapsulé des bières à l’air libre, tous ont chaudement applaudi les soignants. Ma France ne me décevait pas. Je la retrouvais, intacte. Hier soir, France 5 avait même eu l’idée caustique de rediffuser « Le Sucre », film de Jacques Rouffio sorti en 1978. Y-aura-t-il un nouveau Georges Conchon (1925-1990), aussi habile et inspiré, pour nous expliquer et éclaircir cette pandémie? L’écrivain avait admirablement décrypté l’Affaire du Sucre où 66 milliards sont partis en fumée sur le carnavalesque marché à terme des marchandises au milieu des années 1970. « Vous n’avez pas su faire payer les gros, eh bien Maître Pergamon fera payer les petits » nous disait l’un de ses personnages. Vous ne me croirez pas mais, à la fin du film, j’ai eu comme une envie passagère, fugace oserais-je vous l’avouer, de me reconfiner.

Le Sucre

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Un ministre trop pressé


Bien qu’il prétende le contraire, c’est un raté pour Olivier Véran ! Son nouveau texte sur l’état d’urgence sanitaire n’avait pas été promulgué à temps. Le Conseil constitutionnel, saisi trop tard, n’a pu rendre son avis que ce lundi soir, alors que le déconfinement était déjà en vigueur. Au delà de ce contre-temps malheureux pour l’exécutif, le dispositif du “contact tracking” (et les brigades angéliques afférentes) doit nous inquiéter. Que deviennent le secret médical et nos données personnelles avec un tel dispositif?


On s’est inquiété de l’atteinte à nos libertés que représentait la loi d’exception sanitaire : avec raison. 

Car le vote au Sénat et à la Chambre de la prolongation de cette loi, ainsi que celui de l’article 6 qui prévoit la dérogation temporaire à l’article L1110-4 du code de santé publique, fait voler en éclat deux droits fondamentaux bien au-delà du problème de la pandémie.

La nouvelle loi sur l’état d’urgence sanitaire instaure un «contact tracking» mettant à mal le secret médical

L’opération « Contact covid » met en place, en effet, un maillage informatique pour casser la chaîne de transmission du virus. Vous parlez un quart d’heure avec un client d’affaires contaminé ou avec votre ami testé positif au Covid ? Vous êtes contacté dans les sept jours par une brigade (« brigade angélique » tel est son nom de baptême) qui prend sous ses ailes le cas contact que vous êtes devenu. Deux fichiers sanitaires sont donc créés : le SI-DEP et le Contact-Covid. Ces fichiers, accessibles à des personnes qui ne sont pas des professionnels de santé, et donc non astreintes au secret médical, « partagent » leurs données sans le consentement des personnes concernées. Impossible d’entrer ici dans le labyrinthe de cette traque informatique baptisée, pour l’occasion, « contact tracking » : nous renvoyons au site Slate. Qu’il suffise de savoir que ce « contact tracking » touche des personnes « potentiellement malades » et qu’une bureaucratie digne du Château de Kafka est mise en place.

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Comme l’avait dit très tôt Laurent Lantier, chef de service à l’hôpital Georges Pompidou, cette loi fait donc voler en éclats le secret médical : une première dans notre droit. Elle contrevient également au principe du consentement de l’intéressé, même si le fichier nominatif du SIDEP sera « anonymisé » ou plutôt « pseudonymisé », selon le néologisme d’Olivier Véran, quand les données seront utilisées, au-delà du délai d’application de la loi, en vue d’une surveillance épidémiologique [tooltips content= »Ces données informatisées sur quelqu’un qui n’est pas malade peuvent donc être gardées au-delà de trois mois jusqu’à 9 mois. Quand il y aura des fichiers mis en relation les uns avec les autres, qui pourra maîtriser l’ensemble ? Il ne s’agit pas de cocher une case en écrivant, à la main, positif au virus. Le problème est celui du fichage informatique de quelqu’un qui ne serait pas malade sans le lui faire savoir NDLA »](1)[/tooltips]. De quoi se poser des questions, qu’il ne suffit pas d’écarter d’un revers de micro, au prétexte que le site informatique d’Amélipro existe depuis des années. Quant à la faisabilité de ce processus et à son coût (la rémunération du médecin, par exemple, pour une consultation covidienne), bienvenue au royaume d’Absurdie !

Évidemment, c’est le fichier informatisé qui suscite interrogations et inquiétudes. Qui dit que cette loi, pur produit de l’informatique, ne sera pas employée à d’autres fins que la pandémie ? Le député républicain du Haut-Rhin, Raphaël Schellenberger, avait interpellé, à la Chambre, vendredi 8 mai, le ministre: « Vous prenez les Français pour des gens qui ne connaissent rien à l’informatique ! Que faites-vous des métadonnées ? » Bien sûr que les outils de surveillance du Covid survivront à la pandémie ! Interrogé sur la sécurisation des données, leur hébergement, leur traitement, le ministre, comptant sur la séduction de son verbe, s’était lancé dans la lecture accélérée d’une listes de mesures et de dispositions ubuesques. Le député Coquerel eut ce mot : « Plus vous donnez de données, plus je suis inquiet sur ce fichier ».

Objectif lundi

Tout devait être bouclé pour lundi. Le ministre y était allé tambour battant. Sûr de son fait et de lui-même, il avait un parler cash  et décontracté : « la réa, la consult’, le boulot, le truc qui marche du tonnerre, le live, on est dans le off pas dans le in, » etc. Pas de temps à perdre ! Il n’était pas homme à avoir le baby blues si on raccourcissait le temps d’urgence sanitaire ![tooltips content= »Les données informatisées du dispositif sur quelqu’un qui n’est pas malade pourraient être gardées au-delà de trois mois jusqu’à 9 mois, ce qui avait fait dire à Véran qu’il n’aurait pas « le baby blues » si on les détruisait avant NDLA »](2)[/tooltips] Il tordait le cou aux arguments avec son micro. Il violait la loi Toubon avec plaisir. Il avait un fou rire. Bref, il était en marche. N’empêche, il avait mis l’auditoire sous pression voire sous menace. Ou bien les Français choisissaient le tracking ou bien ce serait le confinement généralisé. Pendant que je parle, avait-il dit en substance, il meurt quatre Français. Vous dites, Monsieur le député, que je regarde mon portable pendant que vous parlez ? Il ne vous a pas échappé que je suis au four et au moulin ? Je venais de recevoir un message d’un directeur d’hôpital. Une centaine d’amendements étaient ainsi passés au tourniquet. Le timing était respecté. Le vote acquis avec les félicitations de députés dociles LREM ou écolos. Avec Olivier Véran, le monde d’avant était revenu : le bonheur !

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Le ministre s’exprime bien. Il « connaît ses dossiers ». Mais à sa place, je serais moins pressé. On a tous en mémoire la communication floutée de la suite bergamasque, pour ne pas dire ses pieux mensonges. On se souvient des trains fantômes « Les Pangolin Express » jamais arrivés à destination avec leurs cargaisons. La France « est prête pour tester massivement » a assuré le ministre. Vraiment ? Qui peut croire à cette traque nationale dans la chasse au virus « pour le bien commun » ? N’est-ce pas plutôt une nasse informatique que l’on jette sur notre pays avec un projet de loi liberticide ?

La loi votée le 10 mai, à la Chambre, en accord avec le Sénat, portant atteinte à notre vie privée qui devait entrer en vigueur le jour du déconfinement, n’a pas été promulguée à temps. Retard providentiel dû au président Macron qui a saisi le Conseil constitutionnel. Sagesse ! comme on dit à la Chambre.

Le Conseil constitutionnel vient de rendre, le 11 mai, dans la nuit, un avis express validant la prolongation de l’état d’exception. Concernant l’article 6, qu’Olivier Véran voulait faire passer dans la foulée, le Conseil censure les dispositions relatives au secret médical et au respect de la vie privée tout en émettant sur certains points des corrections ou des  réserves d’interprétation. Notre impétueux ministre ne s’est pas avoué vaincu : « Ce n’est pas un raté. » assure-t-il. Quelle « énorme aventure parlementaire c’était de faire passer pareille loi en sept jours ! » En effet. Quoi qu’il en soit, l’article 6 du projet de loi est en partie rétoqué. Il faut que le ministre revoie sa copie. Quant à nous, la seule chose à souhaiter, c’est de ne pas faire partie des « cas contacts » d’un covidé. De nous en remettre à notre Ange Gardien. Et d’être plus que jamais vigilant vis-à-vis d’un Parlement désordonné.

Silvia Romano, otage italienne en Somalie “librement” convertie à l’islam

 


Une ténébreuse affaire où une humanitaire italienne rencontre bandits kenyans et islamistes somaliens pour finir convertie à l’islam et libérée grâce à la diplomatie d’Erdogan.


Après dix-sept mois de captivité au Kenya puis en Somalie, la jeune otage italienne Silvia Romano est rentrée à Rome dimanche après-midi. Cette humanitaire de 24 ans, auteur d’une thèse sur la traite d’êtres humains en Afrique, avait été enlevée au Kenya par un groupe armé le 20 novembre 2018 puis « revendue » aux islamistes shebabs somaliens. Son rapt ne doit rien au hasard : les huit hommes armés qui l’ont kidnappée il y a un an et demi avaient effectué un raid dans le village kenyan de Chakama dans le but expresse de l’enlever. Ses ravisseurs, armés de fusils et de machettes, ont fait irruption dans les locaux de l’ONG Africa Milele, spécialiste dans le soutien à l’enfance, en cherchant explicitement Silvia. L’ayant trouvée, ils l’ont giflée jusqu’à la faire tomber et l’ont emmenée avec eux… pour finalement la céder aux shebabs somaliens quelques mois plus tard.

« Nous avons libéré une islamiste ! »

Dimanche, c’est vêtue d’une longue tunique traditionnelle somali et d’un voile qu’elle a d’ailleurs été libérée aux abords de Mogadiscio puis confiée à l’ambassade italienne. Et là, ô surprise, la jeune femme a refusé d’enlever son voile alors que les diplomates l’y invitaient. Démentant la rumeur qui lui prêtait un mariage avec un de ses geôliers, Silvia Romano a néanmoins expliqué s’être convertie à l’islam sans contrainte. « Un choix libre », dixit l’intéressée, qui laisse pantoise une partie de l’opinion transalpine. Ainsi, le quotidien de droite décomplexée Il Libero titre sans ambages : « Nous avons libéré une islamiste ! », qualifiant Romano d’« ingrate » au parcours de rénégate.

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La parole est à la défense : « C’est vrai, je me suis convertie à l’islam. Mais cela a été mon libre choix, sans aucune contrainte de la part de mes ravisseurs qui m’ont toujours traité avec humanité. En revanche, je n’ai jamais été poussée au mariage, et je n’ai subi aucune violence. » D’aucuns auront l’impression de relire Pas d’orchidées pour Miss Blandish, roman de James Hadley Chase où une riche et belle héritière prend fait et cause pour son kidnappeur. Que nenni, explique Silvia, son initiation à l’islam s’est certes déroulée en détention mais dans le plus strict respect de son libre-arbitre. « C’est arrivé à la moitié de ma captivité, quand j’ai demandé à pouvoir lire le Coran », raconte la convertie. Le récit de ses conditions de détention aux mains des shebabs, de cachette en cachette, semble accréditer la thèse d’un syndrome de Mogadiscio, d’où elle a été libérée il y a deux jours, aussi puissant que celui de Stockholm.

Erdogan sultan d’Afrique

Au-delà de l’anecdote, revenons sur les circonstances de son enlèvement et des négociations en vue de sa libération qui révèlent la nouvelle carte géopolitique de l’Afrique.

Comme le résume le quotidien Il Giornale, dans des pays comme la Somalie ou la Libye l’ancienne puissance coloniale qu’est l’Italie est en train de s’effacer au profit d’un nouvel acteur qui aime jouer les médiateurs pour asseoir sa stratégie d’influence mondiale : la Turquie. Moyennant une rançon d’1.5 million d’euro – d’après le chiffre qu’ont fait fuiter les services somaliens -, l’Italie a pu récupérer l’une de ses ressortissantes avec l’appui actif du renseignement turc (MIT).

Les premières images de Silvia libre la montrent d’ailleurs habillée d’un gilet pare-balles aux armes du MIT. Dans cet État failli, voire décomposé, qu’est la Somalie, la diplomatie d’Erdogan joue une partition très subtile. Le dessein néo-ottoman d’Erdogan dispose d’un terrain de jeu idéal dans cette corne de l’Afrique autrefois chasse gardée de l’Italie et désormais livrée aux seigneurs de la guerre, shebabs et autres Frères musulmans sympathisants de l’AKP. Alors que les Émirats arabes unis, ennemis jurés de la confrérie, exercent une grande influence sur le nord du territoire somalien bordant le Golfe d’Aden, la Turquie est devenue un acteur incontournable à Mogadiscio et dans le sud. Ce qui reste de gouvernement somalien ne contrôle qu’une fraction étroite du territoire national, laissant Ankara déployer une stratégie « lybienne ». Erdogan a en effet opéré en plusieurs temps. D’abord, rester les bras croisés devant le pourrissement de la guerre civile. Puis pénétrer progressivement dans le pays à travers la coopération, l’exploitation des ressources énergétiques et la politique culturelle. Les shebabs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en prenant plusieurs fois pour cible des travailleurs turcs expatriés pour envoyer un message ferme à Ankara et Mogadiscio. En combinant alliances stratégiques, présence militaire et diplomatie, Erdogan a lentement mais sûrement pris pied en Afrique. Son service rendu à l’Italie se paiera probablement en Libye, où Rome tente vainement de jouer les médiateurs depuis des années tandis qu’Ankara soutient ouvertement, voire militairement, le gouvernement frère musulman Sarraj. Le président turc peut jubiler. D’autant qu’il compte une nouvelle coreligionnaire.

Oui, la France a bien trié les patients sur des critères d’âge pour entrer en réanimation 

 


… et elle a eu raison de le faire!


Fidèle à sa réputation de révélateur de scandales, le Canard enchaîné a récemment mis au jour ce qui paraît la barbarie absolue dans une société avancée comme la nôtre : le tri des patients sur des critères d’âge. 

Contexte d’exception et démarche réflexive de limitations des traitements

Son édition du 29 avril dénonce : « Dans un hôpital public d’Île-de-France – des documents en possession du “Canard” en attestent –, aucun patient de plus de 70 ans n’a été admis en réa durant les six jours les plus critiques de la crise. Un “tri” que personne ne semble prêt à assumer aujourd’hui. » Chiffres de l’APHP à l’appui, l’auteur de l’article souligne qu’entre fin mars et mi-avril la part des patients de plus de 75 ans et de plus de 80 ans dans les services de réanimation a fondu, passant respectivement de 19% à 7% et de 9% à 2%, alors qu’au même moment, « l’épidémie a explosé dans ces tranches d’âges élevées ». Ce défaut de prise en charge des personnes âgées aurait fait suite à une « circulaire » de l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Île-de-France qui « suggérait de limiter fortement l’admission en réanimation des personnes les plus fragiles ». Ce document daté du 19 mars 2020, disponible en ligne, a été élaboré par des experts de la Société Française d’Anesthésie et de Réanimation (SFAR). En introduction, il précise : « Dans un contexte d’exception où les ressources humaines, thérapeutiques et matérielles pourraient être ou devenir immédiatement limitées, il est possible que les praticiens sur-sollicités dans la durée soient amenés à faire des choix difficiles et des priorisations dans l’urgence concernant l’accès à la réanimation […] Ce document vise à apporter un soutien conceptuel à toutes les équipes soignantes actuellement engagées dans la gestion de première ligne de la pandémie COVID-19. Il s’adresse particulièrement aux médecins qui, en termes de culture, de formation ou d’expérience, ne sont pas nécessairement habitués à la démarche réflexive des limitations des traitements. »

Comorbidités

Six points détaillent les « principes d’une décision d’admission en unité de soins critiques » : la collégialité de la procédure ; le respect des volontés et valeurs du patient ; la prise en compte de l’état antérieur ; la prise en compte de sa gravité clinique actuelle ; l’évaluation de son confort ; la garantie d’un accompagnement et de soins pour tous.

Une soignante dans un service de réanimation à Grasse, le 29 mars 2020 © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage : 00952889_000001
Une soignante dans un service de réanimation à Grasse, le 29 mars 2020 © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage : 00952889_000001

C’est bien sûr l’évaluation de l’état antérieur qui fait l’objet du débat. Afin d’éclairer les médecins sur l’évaluation de ce point particulier, le document de l’ARS suggère « au minimum » la prise en compte des comorbidités, de l’état des fonctions cognitives du patient, mais surtout « de son âge (à prendre particulièrement en compte pour les patients COVID) » et de sa « fragilité ». À cette fin, il reprend l’échelle de fragilité clinique établie au terme de l’étude canadienne sur la santé et le vieillissement de l’université Dalhousie, parue en 2005 et révisée en 2008[tooltips content= »Rockwood et coll., « A global clinical mesure of fitness and frailty in elderly people », CMAJ, 2005, 173, 489-495. »](1)[/tooltips].

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Passée l’émotion primaire provoquée par des termes « choquants », sur le sujet délicat du « tri » ou de la « sélection » des patients, il faut réfléchir avec une tête froide. 

Le tri ou la sélection médicale renvoie au choix par les médecins du bon traitement pour le bon patient. Bien sûr qu’il y a un choix à effectuer pour décider du bon traitement chez le bon patient ! Poser un diagnostic (quelle maladie ?), évaluer le pronostic (quelle évolution ?), pour proposer un traitement (que faire ?), tel est l’art médical. Le pronostic est central dans le choix de la thérapeutique. La thérapeutique doit améliorer le pronostic de la maladie. Non seulement le pronostic vital, mais aussi le pronostic fonctionnel, c’est-à-dire l’état dans lequel le malade va survivre. Surtout quand cette thérapeutique est extrêmement lourde, pénible, et même atroce pour le patient – en plus d’être dispendieuse pour la société. C’est le cas de la réanimation, en vérité. Les autorités sanitaires et les sociétés savantes sont dans leur rôle quand elles rappellent les critères de bon choix, y compris avec des protocoles – en l’occurrence, il n’y a pas eu de « protocole » mais des recommandations de prendre en compte tel ou tel critère, dont l’âge, mais pas exclusivement. Par exemple, au début de la crise du covid on croyait que l’âge était déterminant dans le pronostic de la maladie, or il s’avère que le poids est aussi et surtout un facteur clé. De même, contrairement à ce qu’on pensait de façon intuitive, les fumeurs ne sont pas particulièrement exposés aux formes graves (sauf en cas d’insuffisance respiratoire préexistante), mais même plutôt protégés – la nicotine jouerait ici un rôle favorable auquel on ne s’attendait pas.

La réa est un traitement extrêmement lourd

Mais si l’âge n’est pas forcément déterminant pour savoir quels malades feront une forme grave de covid, en revanche l’âge est déterminant pour savoir comment ceux qui font une forme grave supporteront les traitements extrêmes en cas de défaillance respiratoire. Il ne suffit pas d’entrer en réanimation, il faut surtout en sortir ! Et surtout, en sortir dans un état « décent ». Indépendamment du covid, les statistiques de survie post-réa pour syndrome de détresse respiratoire aigu (SDRA) sont accablantes chez les patients âgés. Beaucoup meurent. Et la minorité qui survit à la réanimation garde de lourdes séquelles. Ces personnes ne rentrent en général pas chez elles mais sont orientées vers des SSR gériatriques où les assistantes sociales s’activent pour trouver une voie de sortie, c’est-à-dire un EHPAD. Leur vie post-réa est à la fois courte et misérable, toute la littérature médicale sérieuse le rapporte. En bref, entre 50 et 60% des patients âgés entrés en réa pour un SDRA y décèdent, et parmi les survivants près de 50% décèdent dans les 6 mois suivant leur sortie. Les autres sont relégués dans des EHPAD – alors même qu’ils étaient « autonomes à domicile », selon l’expression consacrée, avant leur maladie.

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Attention, je ne parle pas ici d’un petit séjour en soins intensifs avec un peu d’oxygène dans le nez mais de la « vraie » réa, celle où on est ventilé pendant trois semaines, puis trachéotomisé, et qui se conclut par ce qu’on appelle la neuropathie de réanimation, les escarres, les ostéomes bloquant les articulations, les phlébites et autres joyeusetés, et enfin un affaiblissement intellectuel quasiment constant. Ces troubles affectent tous les patients qui ont fait un long séjour en réanimation. Les jeunes récupèrent en quelques semaines (selon la règle effrayante : un jour de réa = une semaine de rééducation !). Les vieux ne se relèvent jamais de cette épreuve, au propre comme au figuré. La plupart restent grabataires et dépendants.

Le rôle de la médecine questionné

Et être grabataire et dépendant, c’est exactement ce que l’immense majorité de nos concitoyens ne veulent pas. On peut juger déplorable ce rejet de la dépendance qui témoigne peut-être d’un affaiblissement des solidarités dans une société enivrée de performance et de jeunisme. Mais c’est une réalité indubitable qui est le fait des citoyens eux-mêmes. La médecine doit-elle soigner les gens pour les prolonger dans un état majoritairement jugé monstrueux ? C’est-à-dire, si on voit plus loin que la survie à court terme, les soigner contre leur gré ? Ces pratiques ne sont-elles pas des dérives d’un « biopouvoir » de plus en plus contesté ? Si elles alimentent les revendications en faveur de la législation de l’euthanasie, qui peut s’en étonner ? La technoscience médicale en général, et la réanimation en particulier, n’est pas un but en soi. Elle suppose un but plus élevé : la restauration d’une vie « normale », ou au moins « digne » (pour reprendre un qualificatif certes très contestable mais qui, avec l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, s’est largement diffusé). Si ce but ne peut être atteint, il est clair qu’entreprendre une réanimation s’apparente à ce que le public redoute sous le nom « d’acharnement thérapeutique » et que les médecins appellent « obstination déraisonnable ».

Il y a quelques années, je m’inquiétais déjà de la tendance de la médecine moderne à outrepasser l’attente du public pour « fabriquer du handicap ». Dans un article qui avait eu un certain retentissement à l’époque[tooltips content= » Quand la médecine engendre des handicapés. Une nouvelle Némésis médicale. Le Débat, mars 2013, 174(2), 146-158. »](2)[/tooltips], je pointais notamment la transformation des maladies aiguës en maladies chroniques, avec des personnes  survivant au prix d’une assistance médicale lourde et de limitations d’autonomie jugées inacceptables. J’écrivais : « La prolongation de la fin de vie pendant des mois et des années est pour beaucoup dans les difficultés des proches à aider. L’usure des aidants dans les maladies chroniques […] s’explique avant tout par la durée pendant laquelle ils sont sollicités. » Effrayée « par le décalage croissant entre ce que la médecine réalise et ce que la société, son “commanditaire”, lui demande », je craignais l’installation d’une défiance entre soignés et soignants, et peut-être même la rupture de la confiance. J’interprétais la demande de légalisation de l’euthanasie dans le sens de cette rupture, ou au minimum d’une insatisfaction grandissante. La crise du covid semble avoir renforcé les liens entre la population et les médecins. Après les avoir accusés de s’abandonner trop souvent à l’obstination déraisonnable, leur reprocherait-on maintenant de ne pas assez persévérer dans l’effort ?

Y croire à tout prix?

En vérité, ce que les gens veulent, c’est une médecine « personnalisée ». Ils veulent que l’on tienne compte des particularités de chacun, voire des exceptions. Car effectivement, chacun se voit comme particulier et peut-être même exceptionnel. Le vieillissement est très variable d’une personne à l’autre. Il y a des gens plus solides que d’autres, ou dont l’état physiologique est très préservé pour leur âge. Pas facile de prendre en compte ces variations individuelles. En fait, on les prend en compte du mieux qu’on peut. Le critère « vieux » varie entre 70 et 85 ans selon la présence ou l’absence de comorbidités. C’est exactement l’intérêt de l’échelle de fragilité proposée par l’étude canadienne sur laquelle s’appuient les recommandations du groupe de travail de la SFAR. D’autre part, à partir de quelle marge d’erreur faut-il accepter de « donner sa chance » à un patient ? 10%, 1%, 1‰ ? Et faut-il faire payer cette chance aux autres patients, qui sont victimes d’une terrible obstination déraisonnable ? À la question : « Est-il légitime d’imposer les immenses souffrances de la réanimation et l’état misérable qui lui fait suite à 99 patients pour en sauver 1 ? », qui pourrait répondre sans hésiter ?

Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Illustration du Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash

Le problème est donc bien l’obstination déraisonnable dans l’usage sans limite de la médecine technoscientifique. Il ne faut pas se voiler la face : en temps ordinaire nous sommes massivement déraisonnables. D’abord parce que nous croyons sincèrement dans la puissance de la technoscience. Nous sommes éduqués dans, par et pour la technoscience. La technoscience est devenue notre principal réconfort, notre seul dieu, notre dernière idole. Nous voulons des « solutions » à nos problèmes. Et nous sommes persuadés que c’est la technoscience qui est la clé universelle, la solution suprême (on n’ose pas dire solution finale, quand même !). Quand je dis « nous », je veux dire les soignants, médecins et paramédicaux, mais aussi les patients et leurs familles, qui nous demandent toujours plus de techniques de pointe, d’interventions chirurgicales et de réanimations audacieuses. Tous les professionnels qui envisagent une limitation ou arrêt de soins actifs (LATA) le savent : ce sont les familles qui sont les principaux freins à ces décisions qui semblent pleinement justifiées par l’absence de pronostic de récupération en l’état actuel de la technique biomédicale. Nous y « croyons », les patients et leurs familles y « croient » : dans le monde moderne, tout le monde « croit » à la technoscience, bien au-delà de la raison et du raisonnable.

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D’autre part et de façon plus pernicieuse, parce que le système qui nous rémunère à l’activité (la T2A) est inflationniste. Il nous pousse à gonfler nos actes, pour justifier de toujours plus de besoins, et éviter ainsi l’atrophie sans cesse suspendue au-dessus de nos têtes comme une véritable épée de Damoclès. Pour continuer à avoir les moyens de soigner il faut soigner toujours plus, voilà la logique de la T2A, ce système qui a été peu à peu imposé partout, dans le public comme dans le privé, au prétexte de « rationaliser » les soins en transformant l’hôpital en entreprise rentable. À noter que le dogme des flux tendus appliqué à l’hôpital entraîne des conséquences catastrophiques : alors que l’urgence ne peut à l’évidence pas être « lissée » d’un jour à l’autre, on nous oblige à avoir en permanence tous nos lits occupés. Les lits vides sont supprimés et jamais récupérés, même au moment des « rushs » qui surviennent du fait de la variation dans l’incidence des maladies (par exemple les variations saisonnières : indépendamment du covid la grippe apporte chaque hiver son lot de défaillances respiratoires nécessitant de la réanimation). La « solution » qu’ont trouvé les médecins pour garder leurs lits (et le matériel, et le personnel qui va avec) et pouvoir faire face à un afflux en temps de crise, c’est de jouer sur les patients « limites ». Ce sont ces patients limites qui donnent un peu de souplesse au système. Ils sont trop réanimés en période calme et trop peu en période agitée. Je ne sais pas laquelle de ces deux situations est la plus choquante. Dans les deux cas, notre « raison » paraît « déraison » à ceux qui croient que le pronostic est connu avec certitude quand on commence un traitement – alors qu’il est connu de façon statistique, donc  impersonnelle ; et aussi à ceux qui ont la naïveté de penser que les indications médicales reposent sur des critères uniquement médicaux – alors que les critères « stratégiques » entrent aussi en ligne de compte.

Toutes choses égales par ailleurs, cette stratégie ressemble à celle qu’on prête aux autorités militaires contraintes de brûler le carburant résiduel en fin d’année pour éviter la baisse des dotations l’année suivante. Stratégie pitoyable qui répond à un système impitoyable.

La réanimation est en temps ordinaire déraisonnable

Tout le monde le sait désormais, nous avons débuté la crise du covid avec environ 5 000 lits de réanimation dans les hôpitaux publics, ce qui s’est avéré largement insuffisant pour soigner tous les patients, même jeunes, qui avaient besoin de soutien respiratoire. Mais si les médecins, dans les années précédant la crise, n’avaient pas « surréanimé » des patients trop âgés pour s’en sortir, donc s’ils n’avaient pas pratiqué largement l’obstination déraisonnable, c’est seulement 4 500 lits qui auraient été disponibles fin février 2020 ! Au plus fort de la crise, il n’était plus question de pousser les indications de réanimation, parce que les capacités hospitalières ne le permettaient plus. La crise nous a obligés à être plus raisonnables – au moins, à tenir compte de la justice distributive, qui est un élément important de la raison, n’est-ce pas ?

Ainsi, au risque de choquer, j’affirme que les vieux n’ont pas été « trop peu » réanimés au pire moment de la crise du covid. Ils sont plutôt « trop » réanimés en temps ordinaire. Oui, au plus fort de la crise les réanimations ont davantage sélectionné les patients qu’avant. Mais, je suis désolée de le dire, c’est autant et même plus parce que la médecine « d’avant » ne faisait pas son travail de sélection… ou plutôt le faisait en tenant compte du désir de gonfler des activités en plein développement, comme la réanimation médicale, qui ne connaît plus aucune limite, notamment d’âge !

Le vrai scandale vis-à-vis des patients âgés n’a pas été de les « priver » d’une réanimation qui aurait pu les sauver. Pour l’immense majorité d’entre eux, cette réanimation ne pouvait pas les sauver. Le scandale a été de les laisser mourir sans accompagnement décent. Particulièrement dans les EHPAD et les services de gériatrie, l’interdiction des visites des proches et du soutien spirituel apporté par les ministres des cultes a été une mesure funeste, qu’il ne faut pas cesser de dénoncer. La vraie barbarie est là, pas dans l’absence de réanimation chez des patients sans espoir raisonnable de récupération.

Giscard à la barre


On apprend que l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing est visé par une enquête du Parquet de Paris, lequel examine la plainte d’une Allemande qui l’accuse de lui avoir touché les fesses! L’ancien président sera-t-il la prochaine proie des néo féministes?


Je n’ai jamais vécu sous la présidence de Giscard. Je suis né quelques mois après le début de l’ère Mitterrand, je suis un pur produit de la génération Mitterrand. Je n’ai jamais rencontré d’esprits vraiment nostalgiques de la présidence de Giscard. Mon père se plaît parfois à rappeler que le droit à l’IVG et le droit de vote abaissé à 18 ans datent de sa présidence. Il n’est pourtant pas un Giscardien convaincu, je crois qu’il dit cela surtout pour agacer ma mère. Je ne sais pas ce qu’a valu Giscard en tant que président de la République, les seules fois où je l’ai vu à la télé, il m’a toujours paru très prétentieux, peut-être a-t-il ses raisons, peut-être que non, il me semble que son nom reste surtout associé au regroupement familial. 

À ce sujet, il a confié au journaliste Éric Roussel, qui a eu l’honneur de l’écouter vingt heures d’affilées, que cette « idée en soi juste est généreuse […] a été mal appliquée », il semble le regretter, il ne s’en vante pas, en tous cas. 

Valéry l’amoureux de ces dames

En revanche, il semble se vanter d’avoir été un insatiable coureur de jupons. La revue Gala m’a appris qu’il s’en vante dans ses mémoires Le Pouvoir et la vie, que je n’ai pas encore entamées. 

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Or, depuis une semaine, une journaliste allemande de 37 ans accuse donc notre ancien président de lui avoir, tenez-vous bien, touché les fesses à plusieurs reprises fin 2018, après une interview pour la chaîne allemande WDR. Précisons qu’au moment des faits supposés, Giscard était âgé de 92 ans. « Après l’interview, j’ai demandé à pouvoir faire une photo avec M. Giscard d’Estaing et mes collègues […] Pendant la photo, il a mis sa main sur ma taille gauche, qui a ensuite glissé plus loin vers ma fesse et est restée là », a déclaré Ann-Kathrin Stracke. Elle dénonce aussi des « baisers appuyés ». Visiblement traumatisée par la main baladeuse de celui surnommé par le Canard Enchaîné « Valéry Follamour » – celle qui est journaliste aurait pu se renseigner avant pour savoir où elle mettait les pieds – elle vient de porter plainte. 

Contacté par le journal Le Monde, le cabinet du prédateur supposé nonagénaire, un certain Olivier Revol, a répondu que notre ancien président « n’a aucun souvenir de la rencontre ». Voilà qui manque d’élégance à l’égard de la journaliste allemande. 

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Nous avons besoin de ce grand homme pour l’après-Covid!

Giscard a assuré avoir eu une liaison avec la regrettée princesse Lady Di, ce vantard, il pourrait au moins assumer avoir été attiré par Madame Stracke. Et pourquoi même ne pas faire, à la façon d’un Trump, « oui, c’est vrai et alors ? » Après DSK, Woody Allen, Dustin Hoffman, Lars Von Trier et tous les autres, Valery Giscard d’Estaing va-t-il être la prochaine proie du mouvement #MeToo? La journaliste a confié que « ce mouvement lui a montrée à quel point il est important de débattre de ces sujets dans la société ». Qui peut sérieusement penser que l’Académicien, alors âgé de 92 ans, ait pu être un violeur potentiel pour Madame Stracke? Cette histoire est assez ridicule, et la journaliste le sait surement tout autant que nous. Alors retirez votre plainte, faites-vous inviter par Giscard dans son château à Authon, et prenez le thé avec Anne-Anymone. À l’heure des masques chirurgicaux et du mètre de distance physique, je vous donne ma parole d’honneur qu’il ne vous arrivera rien, ni main baladeuse, ni baisers appuyés. Puis retournez en Allemagne, et laissez notre Giscard tranquille! Pour construire le « monde d’après », nous allons avoir bien besoin d’un tel colosse de l’ « ancien monde ».

Le pouvoir et la vie - tome 3 Choisir (3)

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Le point de non-retour?


Il y a ceux qui doivent revenir impérativement au travail… et les autres. Certains ont pris l’habitude de travailler à distance et aimeraient qu’on n’en fasse pas trop avec le déconfinement. Chronique d’humeur sur ce déconfinement très progressif


« Et toi tu rentres quand ?» On n’entend plus que ça dans les conversations ! 

Il n’y a plus que le retour à la mode sur toutes les bouches. Et les masques sont sur toutes les lèvres. « Et toi t’en as ?» Du boulot ou des filtres à particules? « Tu n’es pas PDG au moins ? Mais naaann, je ne suis pas porteur de germes, t’inquiète !» Au début de la crise c’était « je t’embrasse… mais de loin.» Maintenant, c’est l’éternel retour qu’on nous joue tous les jours. 

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Il paraît qu’on est des millions à avoir pris la fuite en déferlant par raz-de-marée de fuyards, façon tsunami emportant tout sur son passage, jusque dans nos belles provinces. Et pas qu’à Paris! À Bordeaux, à Lyon, même à Marseille. Les Scénic en pression sur le ruban au péage, avec maman, les enfants et les matelas sur le toit. Du jamais vu depuis la débâcle de 40. Ça n’est pas moi qui le dit, c’est Orange. L’opérateur téléphonique qui s’est fait un devoir de confier gentiment toutes ses données de géolocalisation à son actionnaire principal, l’État. Les citadins ont « essaimé le virus », qu’ils disent. Ils se sont fait insulter dans les campagnes. Résultat, il y en a même qui se sont fait crever les pneus. Jusque dans les îles. Oui monsieur. Bon, même si sous le manteau les commerçants n’étaient pas totalement mécontents de les voir

En province, les plaques minéralogiques scrutées plus que d’ordinaire

Quant aux édiles locaux, à part faire la police sur les plages, ils ont freiné rapidement les sanctions. Histoire de ne pas dégoûter les « migrants», qui ont la réputation de payer une partie des impôts locaux. Cochons de confinés mobiles. 

Et maintenant voilà qu’il faut rentrer ? Sans blague ? Mais revenir pour quoi faire ? Pour bosser à ce qui paraît. La France nous attend. Comme si on s’était mis tous en rideau depuis soixante jours… Comme les éoliennes les jours de tempête. En vol plané avec les deux moteurs en drapeau. Rentrer pour se retrouver dans les trains bondés en pratiquant le GBA (geste barrière agressif). À grands coups de coude? Rentrer pour recroiser (enfin) madame Merluchon, masquée pour l’occasion, sa gardienne chérie, qu’on dérange tous les matins avec son tablier à larges poches, quand elle fait les carreaux dans l’ascenseur. Là où ça fleure bon l’Ajax vitre. Le triple action senteur lavande. 

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Oh lala. Se retrouver tanké dans les embouteillages. Pare-chocs contre patinettes, phares au xénon contre piétons suicidaires. Encore pire qu’avant. Car côté bouchons on va bien rigoler. La folle Ibère n’a rien trouvé de plus malin que de fermer encore plus d’axes routiers principaux. Si ça peut emmerder deux millions de banlieusards, ça ne peut pas faire de mal. Rentrer pour faire du vélo alors? Ben tiens. J’en rêve. Pour se mettre en danseuse dans le raidillon de Malesherbes. En roue libre dans la descente du tunnel des Tuileries. À quoi bon? Pour se pointer au bureau après 3/4 d’heure de pédalage intensif, la liquette en eau, trempée comme une soupe, avec deux 45 tours sous les bras et la cravate ensuquée ? Pour commenter à la machine à café : «T’as vu les travaux dans la montée Raynouard.» Je vois déjà d’ici les conversations à la cafète au bureau. Pareil que dans les chiottes des avions. Pas plus d’une personne en cuisine. Sans ça c’est la lumière de surcharge qui s’allume. Comme dans les ascenseurs. « Oui mais au moins l’air sera plus sain avec des bâillons sur toutes les bouches », pense-t-on. Tu parles ! Même pas ! Il paraît que la pollution n’a pas tellement baissé pendant le Covid.

Raoult dit que ce serait fini, j’attends de voir

Il y a même eu un pic quand il n’y avait plus aucune voiture dans les rues. C’est Airparif qui le dit. Quelle blague. Va comprendre. Alors me retrouver à pédaler 15 bornes par jour pour raconter à trois clampins masqués ses deux mois de confinement dans le Loiret en marmonnant, non merci. Je ne vois vraiment pas l’intérêt. À moins d’être employé dans une boutique qui rouvre, après deux mois de chômage. Alors là je m’incline. 

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Et puis d’ailleurs, il est où le virus ? Je ne comprends rien aux cartes. Il paraît que c’est normal car c’est Sybeth qui les a coloriées. D’après Raoult, le Covid va rentrer paisiblement à pied par la Chine. Cet été, il ne sera plus là. Il aura disparu. Aussi vite qu’il s’était pointé. Pas bête la théorie. C’est vrai qu’on n’a rarement vu des grippes en été ma foi. Ce qui n’est pas l’avis Mélenchon, le spécialiste épidémiologique, qui a été rebaptisé « Professeur émérite de la Faculté de Médecine de la Havane », tellement il a raconté de sornettes. 

Mais si le virus se repointait quand même ? Que la maladie revenait sur les poules ? En nous prenant à revers? Comme quand Mahatma Gandhi a repassé les Anglais? Hein? Dans ces conditions, le retour, ça ne va pas être pour tout de suite. En tout cas pas pour moi. Ça sera même le plus tard possible. Il paraît qu’on va donner le bac aux étudiants qui ont eu la moyenne toute l’année. Ils feront l’économie de repasser au bahut contrairement aux maternelles… Alors, je serais d’avis qu’on nous foute un peu la paix, vu l’intensité de nos récents efforts pour faire tourner le bouzin, bon an mal an, en télétravail pendant la crise. On dit que les emmerdes volent toujours par escadrilles de trois. Après les grèves de Noël, la révolte des gilets jaunes, je crois qu’en matière d’adversité on a fait le plein.

Mangeclous contre Bartleby


Deux personnages célèbres de la littérature peuvent nous éclairer sur la crise du Covid-19


Moins utilisé dans notre sombre actualité que ce bon Dr Rieu dans La Peste ou le colonel des Hussards dans l’œuvre de Giono, il est deux personnages de la littérature dont le dialogue eût certainement enrichi nos débats sur la crise du Covid-19.

Mangeclous invente le confinement anti léonin 

Le premier est le héros du roman éponyme d’Albert Cohen, Mangeclous, grand manipulateur respecté au sein de la communauté juive de Céphalonie. Il répond à la terreur provoquée par une lionne avec la création de la Compagnie des Transports Anti Léonins et fait circuler tous les habitants du Ghetto dans des cages individuelles quand  l’animal circule, lui, librement. 

Sans doute Mangeclous eût-il apprécié à leur juste valeur nos mesures de confinement individuel et, au-delà, le florilège de mesures barrière énoncées par nos autorités sur les conseils avisés des experts du comité scientifique, bannissant ou renvoyant aux calendes la libre circulation des individus et ses fumeuses perspectives d’immunité de groupe.

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Exception fut faite aux soignants, autorisés à se jeter dans la fosse aux lions et qui, fort heureusement, en sortirent victorieux malgré une certaine économie des ressources savamment orchestrée depuis de nombreuses années. On retiendra également que certains d’entre eux, comme les membres du personnel de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, combattants largement sollicités avec près de 5000 contaminés et trois décès hautement déplorables, auront démontré que l’on pouvait mener une existence hors cage en compagnie du monstre, que l’on pouvait même regagner le soir son domicile, sans s’exposer ni exposer les siens au risque d’une hécatombe.

Qu’importe, Mangeclous aurait sans doute une fois la crise dissipée, appelé de ses vœux la généralisation de l’entreprise par l’extension des cages à tous les autres fléaux naturels menaçant nos concitoyens. Partant du principe qu’un bon quart des quelques six cent mille décès enregistrés chaque année sont évitables et que les principes de surveillance sont aujourd’hui plus simples d’usage qu’une cage métallique, Mangeclous se serait réjoui de l’utilisation d’outils de tracking autorisant une stricte surveillance des consommations d’addictifs, le repérage précoce des idées suicidaires qui, ajouté au  contrôle du contenu des caddys et à l’interdiction formelle des chutes et autres accidents domestiques, nous assurerait enfin d’une existence sécurisée. 

Bartleby ou la résistance passive

Face à Mangeclous, le grand visionnaire troublant de modernité, la figure de Bartleby surgit d’une nouvelle d’Herman Melville. C’est un copiste ringard dans une étude notariale qui, après des années d’exécution docile, informe son employeur lorsque celui-ci le sollicite pour une nouvelle tâche ingrate qu’il « préférerait ne pas » la faire. Et d’ailleurs, il ne la fait pas. Il informe son interlocuteur en exprimant son refus de travailler et, plus tard, de sortir de l’étude où il dort avant d’être finalement renvoyé, son existence s’étant progressivement réduite à ce refus.

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I would prefer not to : c’est ce que Bartleby aurait répondu à cette injonction à la « bocalisation » sans fin ou à son extraction minutée par l’entremise d’une attestation comme un mot d’excuse faisant ressembler nos concitoyens à de pâles copies d’Antoine Doinel dans Les 400 coups. 

Bartleby n’est pas un révolutionnaire ni même un anarchiste. Il ne théorise rien, ne psychologise rien comme l’indique justement Deleuze. Son refus ne viendrait  même pas d’un savant calcul  visant à comparer son risque existentiel à celui encouru par une nation figée, aux millions d’enfants déscolarisés, aux patients qui succomberont peut-être par centaines ou par milliers d’autre chose que du Covid par peur du Covid et de l’hôpital, aux nouveaux précaires sociaux de demain qui seront les précaires médicaux du lendemain. Il songerait encore moins encore aux 100 millions de morts supplémentaires des effets de la famine annoncés par un rapport de l’ONU, aux femmes battues, aux vieillards abandonnés. Non, Bartleby se serait sans doute limité à offrir son corps et son esprit à la résistance, la résistance comme une simple propriété physique, une loi naturelle dont il semble que nous ayons perdu l’usage.

Mangeclous

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Bartleby le scribe

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L’Anglo-Saxonie face au Covid-19


Après avoir tenté de préserver libertés et activités économiques, Boris Johnson et Donald Trump ont dû finalement suivre le modèle du confinement obligatoire et des aides publiques colossales. Face à la catastrophe, l’Etat-providence vire à l’Etat orwellien


À Londres en 1563, lors d’une grande épidémie de la peste qui a ôté la vie à un quart de la population, le gouvernement a ordonné l’extermination de tous les chiens, tenus pour responsables de la propagation du fléau. Ridicule, n’est-ce pas ? On suppose que nos sociétés modernes, où la superstition a cédé la place à la science, la barbarie primitive à la sensibilité humanitaire, l’autoritarisme capricieux à la gestion étatique rationnelle, savent faire mieux. Pourtant, les événements actuels nous rappellent que la science est incertaine, la nature humaine volage et les voies de l’État souvent aussi impénétrables que brouillonnes. Ce sont justement nos illusions quant aux progrès modernes qui fragilisent le château de cartes de notre civilisation. Cette leçon amère n’a été nulle part apprise avec autant de répugnance que dans les grands pays du pragmatisme anglo-saxon, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Paradoxalement, la faiblesse de l’État a conduit à une extension inédite du pouvoir de l’État

Ceux-ci, sous des gouvernements conservateurs rétifs à l’étatisme ou big government, ont dû finalement, à leur corps défendant, suivre le modèle du confinement obligatoire et des aides publiques colossales. À la différence de la France, ces deux nations ont résisté jusqu’au bout à la mainmise de l’État sur l’économie libérale et sur la vie intime des citoyens avant de capituler à leur tour. Les causes et les suites de ce revirement sont révélatrices de l’avenir que le sort nous réserve probablement à tous.

De l’État providentiel à l’État orwellien  

« Je devine au picotement de mes pouces, que quelque chose de sinistre s’avance vers nous. » Shakespeare, Macbeth 

Déjà, en janvier, il était clair que la menace virale s’avançait dans notre direction. Mais en Europe comme aux États-Unis, c’est seulement au mois de mars, quand l’Italie sombre dans le chaos, qu’on prend conscience de l’imminence du désastre. Ainsi, nos États, dont la vocation consiste à être providentiels, ont manqué à leur fonction de prévoir, d’anticiper, de préparer. Au-delà de la question de la responsabilité individuelle des politiciens, il s’agit d’un manquement systémique de tout l’appareil étatique. Tant que la menace était loin géographiquement, on ne la prenait pas au sérieux, selon ce que les neuroscientifiques appellent le biais de disponibilité ; on assistait incrédules à sa progression vers nous. Nous constatons maintenant que tous les pays qui ont réagi efficacement au Covid-19 sont de proches voisins de la Chine. Plus on se trouvait loin de la Chine, à l’ouest, plus on disposait de temps pour se préparer, plus on a tardé à profiter pleinement de cet avantage – le Royaume-Uni et les États-Unis les derniers, après la France. Cette défaillance originelle de la part de tous nos États occidentaux les a rendus prisonniers des événements et sera lourde de conséquences. Paradoxalement, la faiblesse de l’État a conduit à une extension inédite du pouvoir de l’État même dans les pays les plus réfractaires à l’étatisme.

Le baroud d’honneur de l’individualisme 

« Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous. » Shakespeare, Hamlet

Johnson et Trump ont donc conservé jusqu’au dernier moment l’espoir de préserver à la fois les libertés civiles et l’activité économique au nom d’un pragmatisme calculateur et – selon eux – plus humain. À la télévision, le 5 mars, BoJo évoque la possibilité d’« encaisser le coup » (take it on the chin), de laisser filer la maladie afin de créer une immunité généralisée dans la population britannique (herd immunity), avant de conclure qu’il vaudrait mieux tenter de protéger le service de santé national qui risque d’être submergé. Les mauvaises langues partagent l’intervention en la tronquant de sa conclusion et l’accompagnant du hashtag #torygenocide. C’est plus qu’injuste, mais il est clair que Johnson a discuté de cette possibilité avec ses conseillers scientifiques.

A relire aussi, du même auteur: La Grande-Bretagne parie sur l’optimisme de « BoJo »

Quand M. Trump suggère sur Twitter le 23 mars qu’il ne faudrait pas que la solution – mettre à l’arrêt l’économie sine die – fasse plus de dégâts que le problème, son interrogation lucide est immédiatement interprétée comme une volonté de sacrifier des vies humaines à l’Argent-roi avec le hashtag #TrumpVirus. Côté intellectuel, de nombreux résistants à la doxa étatiste préconisent une attitude qui rappelle cet « individualisme robuste » (rugged individualism) promu par le président américain, Herbert Hoover, au moment de la Grande Dépression. Selon l’Américain John Podhoretz, rédacteur de Commentary, le conservatisme conçoit l’être humain comme capable d’agir avec un calme « viril » au milieu d’une crise au lieu de céder à la peur. Le sociologue émérite britannique, Frank Furedi, rappelant qu’en 1918 le président Woodrow Wilson n’a pas mentionné la pandémie de grippe espagnole une seule fois dans ses discours publics, pointe la manière dont la société actuelle met l’accent, non sur la résilience de la personne, mais sur sa vulnérabilité [tooltips content= »John Podhoretz, « Manliness and the Coronavirus », Commentary, 15 mars 2020 ; Frank Furedi, « A Disaster without Precedent », Spiked Online, 20 mars 2020. »](1)[/tooltips]. D’autres stigmatisent l’orgie de rhétorique apocalyptique qui trouble le jugement des décideurs… Jusqu’à ce que la science incertaine, à travers la voix des experts médicaux officiels, insiste sur la quasi-certitude de la catastrophe humanitaire. Comme aucun politicien ne peut risquer d’être associé à une crise sanitaire, pas plus que migratoire, la résistance libérale et libertaire s’effondre. Quand Steve Baker, député conservateur et Brexiteur émérite, ancien militaire et ennemi de l’État dystopique, prononce aux Communes un discours approuvant l’attribution à son propre gouvernement de pouvoirs extraordinaires, il a des larmes aux yeux.

Chacun pour soi et Dieu contre tous

« Je sais bien que [César] ne serait pas loup, s’il ne voyait que les Romains sont des brebis. » Shakespeare, Jules César

Afin de masquer (sans jeu de mots) sa défaillance providentielle, l’État braque l’attention générale sur sa campagne pour responsabiliser les citoyens. Le fait que la pression du confinement exacerbe les tensions entre eux permet aux autorités, relayées par des thuriféraires médiatiques, de diviser pour mieux régner. Chez les Anglais, bien avant les Français, la rareté du rouleau de PQ devient le symbole de la thésaurisation peu solidaire, de l’humanité réduite à l’état d’égoïsme sauvage. Ensuite, les gens dans les parcs sont désignés à la vindicte générale par nos thuriféraires atteints désormais du virus de la Logorrhée-19. Très vite, la prétendue responsabilisation se transforme en infantilisation. Les dénonciateurs et autres délateurs, à coups de hashtag #Covidiot, rivalisent dans le masochisme et le pharisaïsme envers le paternalisme central. Soudain, le monde est à l’envers : des partisans de Jeremy Corbyn frétillent d’aise à l’idée d’être confinés par un gouvernement conservateur. Il y a une autre cerise comique sur ce gâteau pourri. Sur les réseaux sociaux, notre Cloaca Maxima moderne, le ridicule du nombrilisme victimaire tue pas mal de vedettes. Madonna poste une vidéo où, accroupie dans une baignoire remplie de pétales de rose, elle radote doctement sur le fait que nous sommes tous égaux devant le virus. Le chanteur anglais « non binaire », Sam Smith, se montre en train de chialer sur son sort de confiné. Mais le fait même que certains de leurs propres fans en sont écœurés est un signe d’espoir. Car si l’image de l’Anglais flegmatique et fair-play ou de l’Américain autonome (self-reliant) semble temporairement prendre un coup, le ralliement citoyen et entrepreneurial ne tarde pas. En 24 heures, une campagne du gouvernement britannique pour recruter des quidams prêts à travailler pour le service de santé sur des questions logistiques enregistre 405 000 volontaires. Des entreprises privées font équipe avec le Département de l’agriculture américain pour livrer un million de repas à des écoliers pauvres confinés chez eux. L’alchimie commence. La docilité craintive devant l’État se transforme en volontariat massif. Sera-ce suffisant ?

Donner des leçons ou en tirer ? 

« L’enfer est vide et tous les diables sont ici ! » Shakespeare, La Tempête

Un des grands risques est que nos États sortent de cette crise endettés au maximum, gonflés et alourdis par leur propre poids, sans aucune capacité pour investir stratégiquement, sans aucun matelas financier pour parer à d’autres crises. Mais avant d’en arriver là, il y a un autre risque. Si l’État prétend appliquer actuellement le principe de précaution, en réalité il fait un pari immense sur l’arrivée en quantité suffisante de nouveaux traitements, tests et autres vaccins avant l’effondrement total de l’économie. Notre avenir dépend de cette gageure. Un troisième risque est que la cacophonie idéologique sur l’après-crise, où l’on verra ressurgir avec force une opposition souvent simpliste entre la nation et la mondialisation, nous empêche de répondre à une question plus spécifique et plus immédiate, celle de la reconfiguration des relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. À leur manière, la guerre commerciale initiée par Trump et le débat à Londres sur Huawei en sont les premiers jalons.

Entre-temps, soyons sans illusion sur notre degré de contrôle sur les événements. Résignons-nous à rester superstitieux comme les Londoniens de 1563. J’entends aboyer dehors – passez-moi mon fusil.

Confiner ou ne pas confiner ? That is the question

En Chine, pays d’origine de la pandémie, l’État impose une quarantaine stricte de deux mois dans la majeure partie de la province de Hubei et sa capitale, Wuhan, du 23 janvier au 27 mars.

Au Japon et en Corée du Sud, qui ont choisi d’autres approches, notamment à travers une utilisation importante de tests, il n’y a pas eu de confinement général en février ou mars.

En Italie, le premier pays à dépasser la Chine quant au nombre de décès dus au coronavirus, des quarantaines sont imposées à la population dans le Nord à partir du 23 février. Le gouvernement ordonne un confinement de tout le pays à partir du 9 mars.

En France, Emmanuel Macron, après avoir annoncé le 12 mars la fermeture imminente des crèches, établissements scolaires et universitaires, ordonne le 16 mars un confinement général.

Au Royaume-Uni, Boris Johnson, après avoir résisté à la pression de l’opinion, y cède le 20 mars et fait fermer les pubs et les restaurants. Ce n’est que le 23 mars qu’il copie la France, avec un retard d’une semaine, et annonce le confinement général.

Aux États-Unis, le président Trump déclare l’état d’urgence le 13 mars, afin de dégager des ressources pour combattre le virus. Il n’incite pas les États à adopter une quarantaine. À commencer par la Californie le 19 mars, chaque état décide de son propre chef d’imposer un confinement ou non. Au 27 mars, seuls 23 des 50 états sont confinés. Le 24 mars, Trump déclare qu’il veut que les États-Unis soient ouverts et prêts à faire des affaires (« open for business ») à temps pour Pâques, le 12 avril.

“Notre système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique”

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Stéphane Pardoux. Crédit photo : Gustave Roussy.

Pendant la crise sanitaire, tous les établissements ont été mobilisés pour pouvoir absorber l’afflux de malades. Stéphane Pardoux, le directeur général adjoint du premier centre de cancérologie d’Europe répond aux questions de Causeur sur sa gestion du coronavirus.


Causeur. Votre établissement, situé à Villejuif, s’est récemment retrouvé mobilisé par le Covid-19, une activité inédite! Commençons par une courte présentation de l’hôpital Gustave Roussy. 

Stéphane Pardoux Gustave Roussy est un établissement dont la mission est la lutte contre le cancer. L’ensemble comprend un hôpital, et un centre de recherche et d’enseignement. Nous sommes spécialisés en cancérologie et hématologie et prenons en charge tous types de cancers, y compris les plus rares, chez les adultes et les enfants. Du point de vue administratif et juridique, c’est un ESPIC (établissement de santé privé d’intérêt collectif), ce qu’on appelait avant « établissement privé participant au service public hospitalier ». Concrètement, c’est un établissement régi par le Code du travail, par un certain nombre de règles de droit privé, et non pas par les statuts de la fonction publique et les règles régissant le fonctionnement des établissements publics. La principale différence entre Gustave Roussy et Bichat, par exemple, c’est le statut du personnel. Il y a en France une petite vingtaine de centres de lutte contre le cancer dont par exemple l’institut Curie. 

Mais vous êtes nommé par un décret du ministre de la Santé…

Oui, c’est le sens du « privé participant au service public ». Tous les centres de lutte contre le cancer en France ont des gouvernances particulières, et un conseil d’administration présidé par le préfet de région qui représente l’État. Ensuite pour Gustave Roussy, les dirigeants – le directeur général et son adjoint – sont effectivement nommés par le ministre. Nos recettes hospitalières proviennent majoritairement de l’Assurance maladie avec la tarification à l’activité. Avec, dans le cas des centres de lutte contre le cancer, une particularité : nous ne pratiquons pas de dépassements d’honoraires, contrairement aux hôpitaux privés dont les honoraires sont libres. Pour les centres de lutte contre le cancer il est tout simplement interdit de pratiquer des dépassements d’honoraires auprès des patients. 

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon

Maintenant, autre chose comme propos préliminaire : le corps des fonctionnaires d’hôpitaux qui ne sont pas médecins, auquel vous appartenez. Est-ce que c’est spécifique à la France ? 

Pour qu’on soit bien au clair : les centres de lutte contre le cancer ont des gouvernances un peu spécifiques en France, parce que leur directeur général est un médecin. Il y a un directeur général adjoint à ses côtés qui est un professionnel administratif gestionnaire. À Gustave Roussy, c’est donc ma fonction. Pour ce qui concerne les établissements publics en France, leurs directions générales sont assurées par des professionnels administratifs gestionnaires issus presque sans exception de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y pas de gouvernance médicale dans les hôpitaux publics. Celle-ci est assurée par le président de la commission médicale qui définit la politique médicale et ordonne la politique qualité, ainsi que les directeurs médicaux de pôles. 

Ce n’est d’ailleurs pas une particularité française. Dans certains pays les directions hospitalières sont assurées par des médecins, soit des médecins de santé publique, soit des médecins ayant suivi des formations complémentaires et dans d’autres par des gestionnaires professionnels. Par ailleurs, dans les cliniques et établissements de santé privés on trouve également des directeurs généraux qui ne sont pas médecins à leur tête.

Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de ce qui allait devenir le Coronavirus et la maladie du Covid-19 ?

Nous avons entendu parler depuis la fin de l’année 2019 que quelque chose se passait à Wuhan. 

Si tôt que ça ?

Oui. L’information se diffuse par les réseaux médicaux entre professionnels très rapidement et comme presque tous les Français travaillant dans le domaine de la santé on entend parler très tôt de Wuhan. Mais on entend également dire que l’épidémie est sous contrôle. Ensuite, comme toute la communauté santé, on entend parler des premiers cas de contamination en Europe et ailleurs dans le monde. Dans un deuxième temps arrivent les premières études et publications scientifiques et on comprend que manifestement ce phénomène est un peu plus compliqué que ce que disent les autorités chinoises. 

À partir de quel moment, vous à Gustave Roussy, vous considérez que la situation exige des actions de votre part ?

Nous commençons à nous mettre en ordre de marche et à donner des consignes institutionnelles sur des mesures de précaution fin février.  

Fin février ?

Oui et très vite, tout début mars, suivent les premiers échanges avec les autorités de régulation du secteur de la santé, donc l’ARS (Agence régionale de santé). C’est à ce moment-là que l’Agence commence à émettre des recommandations, des consignes. Et les premières actions concernent l’organisation de nos différentes structures, notamment l’accueil de patients et les déplacements des personnels dans les zones infectées. Nous avons également examiné nos stocks notamment les équipements de protection, et lancé des mesures pour les adapter aux besoins anticipés. 

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À ce moment-là, quel est votre niveau de préparation ? du matériel de protection (gants, masques, charlottes, surblouses) ? 

À Gustave Roussy, jamais depuis le début de la crise nous ne nous sommes retrouvés en situation de tension et encore moins de pénurie sur les masques et les équipements de protection. Pour plusieurs raisons : la première, c’est que, comme beaucoup d’autres établissements, nous avons tout à la fois anticipé et assuré une bonne gestion. Dès le début, dès qu’on a senti la crise, on a mis en place des mesures de gestion des stocks consistant à rationaliser notre propre consommation de façon à disposer d’un stock de sécurité plus important.

Vous avez vos propres canaux d’approvisionnement ?

Comme tous les hôpitaux, on a des centrales d’achat et différents fournisseurs que nous avons activés.  

Et est-ce que ce que vous venez de décrire est le déclenchement du plan blanc ? 

Oui. Très rapidement l’Agence régionale de santé Île-de-France, chargée de coordonner les établissements sanitaires, met en place des dispositifs mettant en réseau l’ensemble des établissements de la région dont Gustave Roussy.

Ce n’est que tout début mars que l’État vous contacte officiellement concernant le Covid-19 ?  

Oui mais les établissements de première et de deuxième ligne ont été mobilisés plus précocement. Tout début mars on commence à recevoir des informations, des consignes, des mises en alerte. C’est le moment où, en parallèle, nous activons au sein de Gustave Roussy une cellule de crise ou de veille, et nous prenons un certain nombre de mesures renforcées de précaution, de prévention, d’hygiène et de port de masques renforcé. L’amplification de la mobilisation à l’échelle régionale par l’État est concomitante et commence pendant les premiers jours de mars, c’est-à-dire une quinzaine des jours avant le confinement général.

Quel rôle l’ARS vous a attribué dans le dispositif national Covid-19 ?

Puisque nous sommes un établissement spécialisé, la première mission qui nous était assignée était de continuer à assurer la prise en charge cancérologique, en accueillant éventuellement des patients atteints de cancer en provenance d’autres établissements. Il fallait rassurer nos patients – plus fragiles face au Covid-19 – et assurer des conditions de sécurité sanitaire et d’accueil appropriées pour qu’ils puissent venir à Gustave Roussy sans crainte pendant la pandémie. Enfin, toujours dans le cadre du dispositif, nous avons organisé des unités pour patients avec le Covid-19 destinés à des personnes malades de cancer. Ces unités avaient une capacité d’un peu moins de 70 lits au plus haut de la crise. Ces unités dédiées qui étaient dans une partie de l’hôpital séparées des autres, étaient organisées pour traiter des personnes atteintes du Covid-19, malades du cancer mais pas forcément. 

Est-ce que vous avez mis des lits Covid-19 à disposition d’un centre, QG national ? Comment la charge régionale et nationale et les taux d’occupation dans différents hôpitaux ont-ils été gérés ?

Depuis le début du confinement, trois fois et depuis peu deux fois par jour, l’ARS Île-de-France demande aux hôpitaux combien de malades atteints de Covid-19 ils peuvent accueillir. Et c’est maintenant qu’on peut évoquer la deuxième mission qui nous a été attribuée. Au moment où le pic de l’épidémie est arrivé en Île-de-France, quand les capacités en lits de réanimation (3000 contre 1200 avant la crise) ont failli être saturées, Gustave Roussy, qui a triplé sa capacité de réanimation, a accueilli des patients Covid-19 graves sans cancer venant d’autres hôpitaux. C’est la première fois que cela se produit dans l’histoire de l’Institut. Pour quelques semaines nous sommes devenus, pour la partie réanimation, un hôpital comme les autres. 

Ça s’est passé comment ? Vous avez reçu une demande de préparation ?

Nous avions reçu des consignes pour préparer l’augmentation de notre capacité en lits de réanimation. Ensuite, grâce à la régulation régionale, tout le monde peut suivre l’évolution des capacités en lits de réanimation. C’est ainsi que pendant deux épisodes particulièrement compliqués, nous avons reçu une vingtaine de patients en besoin de réanimation.  

Et comment le savoir-faire passe ? Comment on a mis au niveau les équipes de Gustave Roussy pour qu’elles soient aussi bonnes que celles qui traitent des Covid-19 graves depuis plusieurs semaines ?

D’abord, nos réanimateurs maîtrisent le traitement du syndrome respiratoire aigu. C’est quelque chose qui arrive, malheureusement, assez fréquemment chez les malades du cancer. Il y a eu aussi toute une série de recommandations des sociétés savantes, des échanges médicaux réguliers, des conférences téléphoniques. Un grand nombre de communautés professionnelles se sont mises en contact, de façon que les meilleures pratiques se diffusent rapidement. 

Quid de l’effort national de recherche de traitement pour le Covid-19 ? quel rôle avez-vous joué ?

Nous avons mis en branle nos équipes scientifiques sur des sujets de recherche cancer et Covid, nous avons initié nos propres essais cliniques mais nous participons aussi à des essais cliniques initiés par d’autres institutions qui ont plus de malades que nous sur la partie Covid. Et comme Gustave Roussy, qui est un centre d’excellence dans son domaine, dispose d’excellentes capacités de recherche médicale et d’une expertise forte dans la gestion des effets secondaires de certains traitements qui peuvent s’apparenter à ceux du Covid, nous avons très tôt initié de nouveaux traitements pour nos patients. Certains de ces traitements sont maintenant évalués dans les grandes études cliniques en cours. 

Avez-vous un exemple ?

Bien sûr. Les premiers patients à bénéficier du Tocilizumab, un médicament qui semble donner des résultats assez positifs, ont été traités à Gustave Roussy début mars pour l’un de nos premiers malades Covid-19 ; il était dans une situation compliquée et atteint de cancer aussi. Nous avons initié ce traitement et vu les effets positifs nous avons rapporté ce cas auprès de la communauté scientifique dans le cadre d’une publication. Nous sommes ensuite devenus centre investigateur d’une de ces études cliniques, coordonnées au niveau national par l’AP-HP.

Comment avez-vous eu si rapidement les autorisations des autorités régulatrices ? 

Dans ce cas précis, pour ce médicament qui n’avait pas d’indication pour la détresse respiratoire aiguë, nous l’avons utilisé chez les premiers patients dans un cadre dit « compassionnel ». Ce dispositif réglementaire particulier permet à un médecin qui estime que son patient n’a pas d’autre traitement possible d’utiliser un traitement dont il pense pouvoir avoir un effet bénéfique. Ensuite, il faut monter ou intégrer une étude clinique.  

Est-ce que vous avez pris part à d’autres essais cliniques, comme par exemple sur la chloroquine ?

Oui, mais pas pour la chloroquine. On a monté notre propre essai clinique, ONCOVID, étude spécifique aux malades de cancer atteint de Covid, qui étudie notamment les effets combinés de l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine. 

Est-ce que vous avez été sollicités pour aider d’autres hôpitaux en Île-de-France ou ailleurs, pour leur donner du matériel ou des médicaments ?

Oui. Grâce au système de régulation de stocks mis en place par l’ARS Île-de-France, nous étions mis en relation avec certains hôpitaux pour des demandes spécifiques. Nous avons aussi aidé des collectivités locales à se fournir en masques. Ce système permet de connaître et suivre les stocks de l’ensemble des établissements et une application spécifique permet aux établissements de se solliciter lorsqu’ils ont des manques.  

Est-ce que vous avez été sollicités pour mettre à disposition des personnels pour aider dans les hôpitaux ?

Oui, de la même façon. Une autre application, Renfort Covid, mise en place avec une autre startup qui travaille déjà dans les hôpitaux permet de connaitre les besoins et se mettre en contact pour répondre. Par ailleurs, des professionnels, avec notre accord préalable, avaient la possibilité de s’inscrire pour aller prêter renfort à d’autres établissements.

Concernant les tests, est-ce que techniquement vous avez la capacité d’en produire ou réaliser ? 

Nous n’avons pas les moyens techniques de fabriquer des tests. En revanche, Gustave Roussy est organisé – nous avons la capacité, nous ne l’avions pas au début de la crise – pour réaliser les tests pour nos patients et pour nos personnels. 

A lire aussi, Ariel Beresniak: Hydroxychloroquine contre le Covid-19: faut-il attendre une preuve?

La crise n’est pas derrière nous mais certaines leçons peuvent et doivent être tirées. Comment, de votre point vu en tant qu’acteur mais aussi observateur, la mobilisation générale du système de santé français a-t-elle été gérée ? 

En Île-de-France, pour ce qui concerne le secteur hospitalier, pas un malade qui nécessitait un lit de réanimation n’a été laissé en train de s’étouffer dans un camion ou sur un parking. Pas une fois il y a eu en réanimation la nécessité de se dire « on n’a plus de lit de réanimation, tant pis, des gens vont mourir ». C’était le premier objectif, le plus important et il a été atteint. Pourquoi avons-nous réussi ? Parce que dès le début, les autorités de régulation de l’Île-de-France ont mobilisé tous les établissements du service de santé, tous : les militaires, le public, le privé… et les consignes ont été très claires : armez-vous de lits de réanimation supplémentaires, préparez-vous, réduisez votre activité programmée. Même les cliniques privées qui ne font que de l’orthopédie ou que de l’esthétique se sont retrouvées à armer des lits de réanimation pour prendre en charge des malades du Covid-19. 

Pourquoi y avait-il donc besoin de transférer des malades dans d’autres régions ?

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon en lits, jamais être à 100% d’occupation des lits de réanimation. Et on y est arrivé parce qu’on est passé de 1200 à presque 3000 lits. Cela a été possible d’abord parce que les consignes régionales ont été claires mais aussi parce que les structures hospitalières étaient toutes coordonnées. L’information circulait rapidement et efficacement : consignes, problèmes, expériences, questions. Et puis, ce que nous a montré la crise c’est que le système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique. Si vous me demandez ce qui doit perdurer après la crise, sans hésiter je vous répondrai cette formidable capacité de plasticité. 

Et quel est le secret de la plasticité ?

L’engagement des professionnels d’abord, la régulation et la mobilisation de tous les acteurs de soins, publics et privés ensuite. Et cela a été fait grâce à l’ordonnancement méné par l’ARS Île-de-France. 

Alors pourquoi par exemple dans le Grand Est, ça s’est passé moins bien ?

Je ne sais pas. Peut-être – mais c’est une hypothèse – parce que c’était la première région touchée, que la violence du virus, son caractère protéiforme et puissant, n’avait pas pu être anticipé, alors qu’en Île-de-France on a eu des retours d’expérience du Grand Est. La deuxième raison, c’est que peut-être on est sur une région moins urbaine, donc finalement moins interconnectée où il est plus difficile de faire bouger des personnes et du matériel. Peut-être que l’Île-de-France, en tant que région capitale, est mieux équipée et encadrée. Peut-être aussi que ça tient aux acteurs, aux personnes. Et puis peut-être aussi parce qu’en Île-de-France, on a la chance d’avoir l’APHP, une très grosse structure qui a pu absorber une partie de la crise. C’est un avantage certain que d’avoir dans ces situations de crise, une structure très forte comme l’APHP, avec en complément de très grands hôpitaux publics et privés disposant d’une grande capacité d’action qui a pu être mobilisée pour cette crise.

Vous évoquez le rôle joué par l’AP-HP en Île-de-France. Pourtant, cette énorme structure est souvent critiquée justement pour sa taille et le poids important du personnel administratif par rapport aux soignants. Est-ce que la taille des établissements ESPIC comme Gustave Roussy n’est pas plus pertinente pour introduire plus de souplesse dans le système de santé ?

Chaque structure a ses forces et ses faiblesses mais partout ce qui a joué c’est le formidable esprit d’équipe qui caractérise les équipes hospitalières et leur mentalité de guerrier face à la maladie et à la mort. Par ailleurs, dans cette période particulière, chaque structure a su faire preuve de souplesse et toutes les qualités intrinsèques de chaque institution se sont retrouvées démultipliées par la crise. La souplesse de Gustave Roussy a été évidemment un facteur favorisant, tout comme son expertise de la prise en charge des situations médicales les plus graves.      

Comment peut-on s’organiser pour améliorer notre capacité d’agir face à des crises sanitaires de grande envergure ?  

Il faut commencer par rappeler que le système hospitalier français n’avait pas été pensé pour absorber une crise d’une telle ampleur, et donc jamais nous ne nous étions fixé comme objectif de disposer de capacités de réanimation d’appoint. Jamais il n’avait été dit aux établissements français, quels qu’ils soient, « vous devez avoir une réserve de 20 lits qui ne sert à rien, si ce n’est une fois tous les dix ans en cas de crise ». Depuis que j’exerce ce métier, c’est-à-dire depuis 25 ans, le modèle retenu n’a jamais été d’envisager que le système de santé devait être capable d’augmenter de 25% ses capacités en raison d’une crise sanitaire, jamais. Notre système de santé n’est pas conçu avec un volant de sécurité, ou d’extension, permettant d’absorber avec un préavis minimal une vague de milliers de morts et de blessés graves qui s’inscrit dans la durée.

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Même pas après Fukushima dans un pays où il y a plus d’une cinquantaine de centrales nucléaires ? 

Non. Maintenant, si cette crise sanitaire devient un scenario de référence, il n’est pas très compliqué ni très coûteux d’ordonner dans chaque hôpital une disponibilité de lits supplémentaires (même de lits spéciaux qu’on appelle « aigus ») qui serviront une fois par dizaines d’années. Ce n’est pas une question de moyens ; c’est une question de dispositif général.  

Ce ne sont pas uniquement les lits, c’est aussi le matériel, l’équipement, les personnes.

Évidemment ! Vous savez, si on nous disait demain, à Gustave Roussy « il faut que vous ayez une aile ou dix lits dans un coin qui ne servent presque jamais, mais qu’il faut que vous soyez capables de les libérer en 24 heures et les rendre opérationnel avec le personnel nécessaire », eh bien on ordonnancerait cela. Les structures hospitalières, quelles qu’elles soient, savent le faire. On vient d’ailleurs de démontrer qu’en trois semaines on peut collectivement absorber trois fois plus de malades en réanimation que la capacité normale. Contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas installé de lits dans des salles de sport. On peut décider de se tenir prêts à le faire encore mieux et plus vite sans que cela nous coûte très cher. 

À quel niveau étiez-vous capables de maintenir votre activité principale pendant la crise, c’est-à-dire d’accueillir et traiter les malades avec un cancer ? 

En moyenne, à Gustave Roussy, nous avons pu maintenir l’activité d’oncologie médicale et de radiothérapie à 70-75%, un peu moins sur l’activité chirurgicale car celle-ci nécessite des moyens humains et matériels qui ont été mobilisés pour l’activité de réanimation. Nous avons ainsi durant cette crise assuré une double mission, celle traditionnelle de prise en charge des patients atteints de cancer et une tout autant historique car unique dans notre histoire de prise en charge de patients non atteint de cancer. Ceux-ci ont bénéficié de la même façon de l’excellence de Gustave Roussy, le premier centre de cancérologie d’Europe.

#LeTempsEstVenu Nico (de sortir ton blé)!

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Nicolas Hulot à Marseille en 2018 © Parrot Pascal-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00859722_000008

Nicolas Hulot est déconfiné ! #LeTempsRetrouvé de la propagande écologiste aussi… Notre chroniqueuse note que l’ex-ministre, millionnaire, ne suit pas l’exemple de Bill Gates.


Le robinet d’eau tiède du catéchisme écolo coule à flot et sans modération depuis l’appel surmédiatisé de Nicolas Hulot, visiblement lassé d’être en vacances forcées. Pour son grand retour politique, l’ex-ministre démissionnaire de l’écologie est en pleine forme. C’est depuis sa résidence bretonne, située près de la Cité corsaire, qu’il lance le 6 mai sa campagne de mobilisation, baptisée « #LeTempsEstVenu ».

Danse avec les stars

On en était resté aux 66 propositions du Pacte du Pouvoir Vivre co-signé, en mars 2019, avec le patron de la CFDT, Laurent Berger.  Ce manifeste présenté, en toute modestie, comme un green new deal à la française visait à réconcilier justice écologique et justice sociale. Puis silence radio. Enfin, si on veut car notons tout de même que pendant les deux mois de confinement, la Fondation Hulot était bien sur le front sanitaire, non pas, comme on aurait pu l’imaginer, pour subventionner la fabrication de masques, de respirateurs ou encore de tests, mais pour promulguer une armada de conseils « bien-être » et pratiques pour survivre au confinement comme : créer « un bullet journal » des tâches ménagères ou encore danser ou cuisiner avec ses enfants !

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Mais à quelques jours du déconfinement et à la reprise de l’activité, Nicolas Hulot reprend donc la parole, non pas pour exprimer une quelconque compassion face au bilan macabre du virus, mais pour présenter ses 100 principes et cinq propositions destinés à façonner le monde d’après qui sera, selon son utopie messianique, forcément meilleur que le monde d’avant.  

France inter, Brut et Le Monde en renfort

Dans une formidable blitzkrieg médiatique qui a l’air d’annoncer les prémisses d’une marche climatique sur l’Élysée, Nicolas Hulot instrumentalise la pandémie pour recycler ses vieilles lunes écologistes. 

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En à peine 48 heures, ont été mis à contribution les principaux canaux d’essoreuse à idées, de France Inter au quotidien de référence du soir. Mais c’est sur Brut, le site de vidéos virales à succès que Nicolas Hulot a choisi de démarrer sa campagne de com. 

Faire de ce média 100% digital, l’organe de diffusion névralgique de son slogan messianique « #LeTempsEstVenu  » n’est évidemment pas anodin. 

Comme tout bon communiquant, Hulot a privilégié un canal de diffusion fréquenté par la cible qu’il veut toucher : les millennials, cette génération qui ne peut pas survivre 24h sans faire un tour sur Insta, Tik tok et autres mouchards gafamesques, parés des atours sympathiques du ludisme virtuel, et qui s’imagine sauver le monde en jetant son yaourt dans la poubelle bleue. Brut tire son succès de ses vidéos formatées, aux messages simples à digérer, qui martèlent à coup de design pop art le « penser bien » d’intellectuels et d’activistes du changement. Il est pour le moins désopilant de voir ces militants du Grand Soir écologique et planétaire prêcher leur rhétorique collapsologiste et anticapitaliste, à la manière de la gourou à nattes, sur un média dopé financièrement par des fonds provenant de Artémis, la holding d’investissement de la famille Pinault. 

Les évangiles de Greta Thunberg

Quant au contenu de la campagne #LeTempsEstVenu, il suffit d’aller jeter un œil sur le site de la Fondation Hulot pour découvrir que tout est conçu comme un kit pratique de propagande, une sorte de « petit livre vert » qui liste les commandements rédempteurs capables de sauver les consciences qui seraient encore endormies dans le confort de la mondialisation libre échangiste. 

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« #LeTempsEstVenu de la lucidité…. #LeTempsEstVenu de transcender la peur en espoir… #LeTempsEstVenu de ne plus sacrifier le futur au présent … », toutes ces injonctions moralisatrices, aussi creuses que niaises, sont déclinées  avec le même concept créatif, très certainement pondu par des pubards, confinés chez eux, adeptes de Warhol et de Greta Thumberg. Chaque principe est ainsi illustré de la même façon : un aplat de couleur pop sur lequel sont inscrits, en haut le slogan messianique #LeTempsEstVenu, dans une typo street art, et en bas en guise de punchline, le commandement écologiste à évangéliser. « Agissez avec nous, diffusez ces messages pour mieux construire demain, dès aujourd’hui. » Cet impératif aurait pu se terminer aussi avec « … pour mieux construire l’après, dès maintenant » cela n’aurait pas changé grand chose. 

Depuis ce coup de com, toute la brochette des artistes à la conscience écologique marquetée et portée en bandoulière comme un sac Gucci, publie sur les réseaux sociaux leur photo montrant leur visage, bien sûr, au naturel accompagné de leur mantra personnalisé. 

Il apparaît donc que #LeTempsNeSoitToujoursPasVenu pour Nicolas Hulot de reléguer ce préchi-précha écolo dans les oubliettes du monde d’hier et d’endosser pour le monde de demain l’habit du véritable progressiste et humaniste qu’il désire être sans toutefois y parvenir. En effet, on aurait aimé que la Fondation Hulot prenne exemple, notamment, sur la philanthropie exemplaire de Bill Gates qui a engagé à travers sa Fondation 250 millions de dollars pour développer des tests, des traitements et financer la recherche de vaccin contre le Covid-19. #LeTempsEstVenu Nico de sortir ton blé !

Youpi, la France n’a pas changé

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Le 11 mai, les Lyonnais retrouvent les joies du shopping après 55 jours de fermeture, ici devant un magasin Zara © KONRAD K./SIPA Numéro de reportage: 00961438_000010

Le monde d’Après a une belle gueule de passé


Quel soulagement ! Sincèrement, j’ai eu peur de ne plus retrouver mon pays, ma capitale, mes habitudes, mes enlisements. Ne plus être bercé par ce lent effondrement, ça aurait manqué à mon équilibre mental. J’y aurais perdu mes repères, une partie de mon enfance, mon cadre naturel. Je me suis construit sur des décombres, c’est que j’y suis habitué à mon champ de ruines. Alors, par pitié, surtout, n’y touchez pas ! Ouf, on l’a échappé belle. Durant deux mois de confinement, que n’ai-je pas entendu de théories flasques sur le renouveau, ce sentiment désagréable et malsain de vouloir tout réinventer, imaginer un autre monde plus juste, plus harmonieux, plus humain, plus « je ne sais pas quoi d’autres encore ». Le temps n’est pas venu de liquider notre manière de vivre. Nos fondations ont tenu bon. Soyez tous rassurés, mes chers lecteurs, la salle des machines a subi une avarie, un gros grain, notre bateau a tangué certes, notre commandant de bord a navigué à vue, nos élites ont été sévèrement secouées, désavouées même, mais, hier lundi 11 mai, notre embarcation a repris sa route, indifférente et résiliente. 

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Notre maison France ne s’est pas laissée intimider par les catastrophistes et les rêveurs, cette coalition des aigris. On reconnait l’invulnérabilité d’un système à sa capacité d’oublier instantanément les événements les plus dramatiques, une mémoire de poisson rouge est gage de longévité. Demain sera aussi ennuyeux et délétère qu’hier, c’est plutôt rassurant. Je respire mieux. L’incertitude me paralyse. Comme le chantait Julio Iglesias, cet admirable penseur madrilène : « Non, toi non plus tu n’as pas changé ; J’avais envie de te protéger ; De te garder, de t’appartenir ; J’avais envie de te revenir ». Je suis fier de mes compatriotes. Ils ne m’ont pas déçu. Ils ont répondu : « Non au changement ! ». Je n’en attendais pas moins d’une nation phare, exemplaire, réglée comme un pendule, étrangère aux examens de conscience et aux génuflexions. Hier, tous ensemble, nous avons, tété ce sein nourricier qu’on appelle mondialisation. Goulûment, chacun a repris à la virgule près, son discours, ses errances marchandes, ses transports bondés, ses bouchons épileptiques et ses haines rances. C’était splendide à voir, presque magique, le « Grand Tout » de l’incohérence se remettait en branle, nous venions d’effacer cinquante-cinq jours en apesanteur. 

La Gare du Nord et ses RER charriaient le flot quotidien de travailleurs manuels, soutiers anonymes. Aux aurores, ils étaient tous là, serrés et masqués, Mohamed, Igor et João, ouvriers du bâtiment des terres chaudes ou des Carpates, nettoyeurs de bureaux, banlieusards hagards venus chercher leur pitance quotidienne. Un jour comme un autre, d’une semaine atrocement banale, dans la promiscuité et la gêne. Tandis qu’une jeunesse reprenait, peu à peu, possession de sa ville en consommant, splendide de rectitude et de discipline, portant haut les couleurs d’une mode vestimentaire imaginée en Catalogne et fabriquée à l’autre bout de la planète. Les queues ne mentent pas. Le besoin de s’habiller est un signe de guérison. Le virus n’aura pas eu leur liberté d’acheter. 

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Chacun a donc repris exactement son poste d’observation, les improductifs ont continué à télétravailler redoutant une deuxième vague ; leurs patrons ayant surtout des inquiétudes d’ordre judiciaire et ergonomique, comment faire rentrer tous ces collaborateurs dans d’aussi « petites » tours sans risquer un procès, un jeu de formes géométriques qui tourne au casse-tête; les artisans ont sorti leurs camionnettes comme d’habitude; la Grande Distribution s’est félicitée des chiffres d’avril ; les libraires ont réclamé des « best-sellers » à leurs représentants ; l’Université est toujours au bord de la grève générale ; les gouvernements sont contents d’eux ; seuls les cafetiers ne décolèrent pas. Le monde d’avant se remettait en place avec ses dominés et dominants, ses insoumis et ses réformateurs. À la télé, les médecins stars consultaient à nouveau en public, les célébrités ont pétitionné en demandant des aides sans abandonner leur jet privé ; les automobilistes ont klaxonné sur le périph’; les cyclistes ont gagné des pistes balisées et des fractures ; la Police a joué du mégaphone au bord du Canal Saint-Martin face à d’immuables squatteurs du printemps, ils n’ont pas résisté à un bain de foule, dans un esprit de franche camaraderie et un élan de solidarité, ils ont décapsulé des bières à l’air libre, tous ont chaudement applaudi les soignants. Ma France ne me décevait pas. Je la retrouvais, intacte. Hier soir, France 5 avait même eu l’idée caustique de rediffuser « Le Sucre », film de Jacques Rouffio sorti en 1978. Y-aura-t-il un nouveau Georges Conchon (1925-1990), aussi habile et inspiré, pour nous expliquer et éclaircir cette pandémie? L’écrivain avait admirablement décrypté l’Affaire du Sucre où 66 milliards sont partis en fumée sur le carnavalesque marché à terme des marchandises au milieu des années 1970. « Vous n’avez pas su faire payer les gros, eh bien Maître Pergamon fera payer les petits » nous disait l’un de ses personnages. Vous ne me croirez pas mais, à la fin du film, j’ai eu comme une envie passagère, fugace oserais-je vous l’avouer, de me reconfiner.

Le Sucre

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Un ministre trop pressé

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Les fichiers informatiques des brigades anti-Covid 19 d'Olivier Véran inquiètent quant au secret médical Thibault Camus-pool/SIPA Numéro de reportage : 00956970_000003

Bien qu’il prétende le contraire, c’est un raté pour Olivier Véran ! Son nouveau texte sur l’état d’urgence sanitaire n’avait pas été promulgué à temps. Le Conseil constitutionnel, saisi trop tard, n’a pu rendre son avis que ce lundi soir, alors que le déconfinement était déjà en vigueur. Au delà de ce contre-temps malheureux pour l’exécutif, le dispositif du “contact tracking” (et les brigades angéliques afférentes) doit nous inquiéter. Que deviennent le secret médical et nos données personnelles avec un tel dispositif?


On s’est inquiété de l’atteinte à nos libertés que représentait la loi d’exception sanitaire : avec raison. 

Car le vote au Sénat et à la Chambre de la prolongation de cette loi, ainsi que celui de l’article 6 qui prévoit la dérogation temporaire à l’article L1110-4 du code de santé publique, fait voler en éclat deux droits fondamentaux bien au-delà du problème de la pandémie.

La nouvelle loi sur l’état d’urgence sanitaire instaure un «contact tracking» mettant à mal le secret médical

L’opération « Contact covid » met en place, en effet, un maillage informatique pour casser la chaîne de transmission du virus. Vous parlez un quart d’heure avec un client d’affaires contaminé ou avec votre ami testé positif au Covid ? Vous êtes contacté dans les sept jours par une brigade (« brigade angélique » tel est son nom de baptême) qui prend sous ses ailes le cas contact que vous êtes devenu. Deux fichiers sanitaires sont donc créés : le SI-DEP et le Contact-Covid. Ces fichiers, accessibles à des personnes qui ne sont pas des professionnels de santé, et donc non astreintes au secret médical, « partagent » leurs données sans le consentement des personnes concernées. Impossible d’entrer ici dans le labyrinthe de cette traque informatique baptisée, pour l’occasion, « contact tracking » : nous renvoyons au site Slate. Qu’il suffise de savoir que ce « contact tracking » touche des personnes « potentiellement malades » et qu’une bureaucratie digne du Château de Kafka est mise en place.

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Comme l’avait dit très tôt Laurent Lantier, chef de service à l’hôpital Georges Pompidou, cette loi fait donc voler en éclats le secret médical : une première dans notre droit. Elle contrevient également au principe du consentement de l’intéressé, même si le fichier nominatif du SIDEP sera « anonymisé » ou plutôt « pseudonymisé », selon le néologisme d’Olivier Véran, quand les données seront utilisées, au-delà du délai d’application de la loi, en vue d’une surveillance épidémiologique [tooltips content= »Ces données informatisées sur quelqu’un qui n’est pas malade peuvent donc être gardées au-delà de trois mois jusqu’à 9 mois. Quand il y aura des fichiers mis en relation les uns avec les autres, qui pourra maîtriser l’ensemble ? Il ne s’agit pas de cocher une case en écrivant, à la main, positif au virus. Le problème est celui du fichage informatique de quelqu’un qui ne serait pas malade sans le lui faire savoir NDLA »](1)[/tooltips]. De quoi se poser des questions, qu’il ne suffit pas d’écarter d’un revers de micro, au prétexte que le site informatique d’Amélipro existe depuis des années. Quant à la faisabilité de ce processus et à son coût (la rémunération du médecin, par exemple, pour une consultation covidienne), bienvenue au royaume d’Absurdie !

Évidemment, c’est le fichier informatisé qui suscite interrogations et inquiétudes. Qui dit que cette loi, pur produit de l’informatique, ne sera pas employée à d’autres fins que la pandémie ? Le député républicain du Haut-Rhin, Raphaël Schellenberger, avait interpellé, à la Chambre, vendredi 8 mai, le ministre: « Vous prenez les Français pour des gens qui ne connaissent rien à l’informatique ! Que faites-vous des métadonnées ? » Bien sûr que les outils de surveillance du Covid survivront à la pandémie ! Interrogé sur la sécurisation des données, leur hébergement, leur traitement, le ministre, comptant sur la séduction de son verbe, s’était lancé dans la lecture accélérée d’une listes de mesures et de dispositions ubuesques. Le député Coquerel eut ce mot : « Plus vous donnez de données, plus je suis inquiet sur ce fichier ».

Objectif lundi

Tout devait être bouclé pour lundi. Le ministre y était allé tambour battant. Sûr de son fait et de lui-même, il avait un parler cash  et décontracté : « la réa, la consult’, le boulot, le truc qui marche du tonnerre, le live, on est dans le off pas dans le in, » etc. Pas de temps à perdre ! Il n’était pas homme à avoir le baby blues si on raccourcissait le temps d’urgence sanitaire ![tooltips content= »Les données informatisées du dispositif sur quelqu’un qui n’est pas malade pourraient être gardées au-delà de trois mois jusqu’à 9 mois, ce qui avait fait dire à Véran qu’il n’aurait pas « le baby blues » si on les détruisait avant NDLA »](2)[/tooltips] Il tordait le cou aux arguments avec son micro. Il violait la loi Toubon avec plaisir. Il avait un fou rire. Bref, il était en marche. N’empêche, il avait mis l’auditoire sous pression voire sous menace. Ou bien les Français choisissaient le tracking ou bien ce serait le confinement généralisé. Pendant que je parle, avait-il dit en substance, il meurt quatre Français. Vous dites, Monsieur le député, que je regarde mon portable pendant que vous parlez ? Il ne vous a pas échappé que je suis au four et au moulin ? Je venais de recevoir un message d’un directeur d’hôpital. Une centaine d’amendements étaient ainsi passés au tourniquet. Le timing était respecté. Le vote acquis avec les félicitations de députés dociles LREM ou écolos. Avec Olivier Véran, le monde d’avant était revenu : le bonheur !

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Le ministre s’exprime bien. Il « connaît ses dossiers ». Mais à sa place, je serais moins pressé. On a tous en mémoire la communication floutée de la suite bergamasque, pour ne pas dire ses pieux mensonges. On se souvient des trains fantômes « Les Pangolin Express » jamais arrivés à destination avec leurs cargaisons. La France « est prête pour tester massivement » a assuré le ministre. Vraiment ? Qui peut croire à cette traque nationale dans la chasse au virus « pour le bien commun » ? N’est-ce pas plutôt une nasse informatique que l’on jette sur notre pays avec un projet de loi liberticide ?

La loi votée le 10 mai, à la Chambre, en accord avec le Sénat, portant atteinte à notre vie privée qui devait entrer en vigueur le jour du déconfinement, n’a pas été promulguée à temps. Retard providentiel dû au président Macron qui a saisi le Conseil constitutionnel. Sagesse ! comme on dit à la Chambre.

Le Conseil constitutionnel vient de rendre, le 11 mai, dans la nuit, un avis express validant la prolongation de l’état d’exception. Concernant l’article 6, qu’Olivier Véran voulait faire passer dans la foulée, le Conseil censure les dispositions relatives au secret médical et au respect de la vie privée tout en émettant sur certains points des corrections ou des  réserves d’interprétation. Notre impétueux ministre ne s’est pas avoué vaincu : « Ce n’est pas un raté. » assure-t-il. Quelle « énorme aventure parlementaire c’était de faire passer pareille loi en sept jours ! » En effet. Quoi qu’il en soit, l’article 6 du projet de loi est en partie rétoqué. Il faut que le ministre revoie sa copie. Quant à nous, la seule chose à souhaiter, c’est de ne pas faire partie des « cas contacts » d’un covidé. De nous en remettre à notre Ange Gardien. Et d’être plus que jamais vigilant vis-à-vis d’un Parlement désordonné.

Silvia Romano, otage italienne en Somalie “librement” convertie à l’islam

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silvia romano italie somalie
Silvia Romano, Rome, 10 mai 2020. FABIO FRUSTACI / ANSA / AFP

 


Une ténébreuse affaire où une humanitaire italienne rencontre bandits kenyans et islamistes somaliens pour finir convertie à l’islam et libérée grâce à la diplomatie d’Erdogan.


Après dix-sept mois de captivité au Kenya puis en Somalie, la jeune otage italienne Silvia Romano est rentrée à Rome dimanche après-midi. Cette humanitaire de 24 ans, auteur d’une thèse sur la traite d’êtres humains en Afrique, avait été enlevée au Kenya par un groupe armé le 20 novembre 2018 puis « revendue » aux islamistes shebabs somaliens. Son rapt ne doit rien au hasard : les huit hommes armés qui l’ont kidnappée il y a un an et demi avaient effectué un raid dans le village kenyan de Chakama dans le but expresse de l’enlever. Ses ravisseurs, armés de fusils et de machettes, ont fait irruption dans les locaux de l’ONG Africa Milele, spécialiste dans le soutien à l’enfance, en cherchant explicitement Silvia. L’ayant trouvée, ils l’ont giflée jusqu’à la faire tomber et l’ont emmenée avec eux… pour finalement la céder aux shebabs somaliens quelques mois plus tard.

« Nous avons libéré une islamiste ! »

Dimanche, c’est vêtue d’une longue tunique traditionnelle somali et d’un voile qu’elle a d’ailleurs été libérée aux abords de Mogadiscio puis confiée à l’ambassade italienne. Et là, ô surprise, la jeune femme a refusé d’enlever son voile alors que les diplomates l’y invitaient. Démentant la rumeur qui lui prêtait un mariage avec un de ses geôliers, Silvia Romano a néanmoins expliqué s’être convertie à l’islam sans contrainte. « Un choix libre », dixit l’intéressée, qui laisse pantoise une partie de l’opinion transalpine. Ainsi, le quotidien de droite décomplexée Il Libero titre sans ambages : « Nous avons libéré une islamiste ! », qualifiant Romano d’« ingrate » au parcours de rénégate.

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La parole est à la défense : « C’est vrai, je me suis convertie à l’islam. Mais cela a été mon libre choix, sans aucune contrainte de la part de mes ravisseurs qui m’ont toujours traité avec humanité. En revanche, je n’ai jamais été poussée au mariage, et je n’ai subi aucune violence. » D’aucuns auront l’impression de relire Pas d’orchidées pour Miss Blandish, roman de James Hadley Chase où une riche et belle héritière prend fait et cause pour son kidnappeur. Que nenni, explique Silvia, son initiation à l’islam s’est certes déroulée en détention mais dans le plus strict respect de son libre-arbitre. « C’est arrivé à la moitié de ma captivité, quand j’ai demandé à pouvoir lire le Coran », raconte la convertie. Le récit de ses conditions de détention aux mains des shebabs, de cachette en cachette, semble accréditer la thèse d’un syndrome de Mogadiscio, d’où elle a été libérée il y a deux jours, aussi puissant que celui de Stockholm.

Erdogan sultan d’Afrique

Au-delà de l’anecdote, revenons sur les circonstances de son enlèvement et des négociations en vue de sa libération qui révèlent la nouvelle carte géopolitique de l’Afrique.

Comme le résume le quotidien Il Giornale, dans des pays comme la Somalie ou la Libye l’ancienne puissance coloniale qu’est l’Italie est en train de s’effacer au profit d’un nouvel acteur qui aime jouer les médiateurs pour asseoir sa stratégie d’influence mondiale : la Turquie. Moyennant une rançon d’1.5 million d’euro – d’après le chiffre qu’ont fait fuiter les services somaliens -, l’Italie a pu récupérer l’une de ses ressortissantes avec l’appui actif du renseignement turc (MIT).

Les premières images de Silvia libre la montrent d’ailleurs habillée d’un gilet pare-balles aux armes du MIT. Dans cet État failli, voire décomposé, qu’est la Somalie, la diplomatie d’Erdogan joue une partition très subtile. Le dessein néo-ottoman d’Erdogan dispose d’un terrain de jeu idéal dans cette corne de l’Afrique autrefois chasse gardée de l’Italie et désormais livrée aux seigneurs de la guerre, shebabs et autres Frères musulmans sympathisants de l’AKP. Alors que les Émirats arabes unis, ennemis jurés de la confrérie, exercent une grande influence sur le nord du territoire somalien bordant le Golfe d’Aden, la Turquie est devenue un acteur incontournable à Mogadiscio et dans le sud. Ce qui reste de gouvernement somalien ne contrôle qu’une fraction étroite du territoire national, laissant Ankara déployer une stratégie « lybienne ». Erdogan a en effet opéré en plusieurs temps. D’abord, rester les bras croisés devant le pourrissement de la guerre civile. Puis pénétrer progressivement dans le pays à travers la coopération, l’exploitation des ressources énergétiques et la politique culturelle. Les shebabs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en prenant plusieurs fois pour cible des travailleurs turcs expatriés pour envoyer un message ferme à Ankara et Mogadiscio. En combinant alliances stratégiques, présence militaire et diplomatie, Erdogan a lentement mais sûrement pris pied en Afrique. Son service rendu à l’Italie se paiera probablement en Libye, où Rome tente vainement de jouer les médiateurs depuis des années tandis qu’Ankara soutient ouvertement, voire militairement, le gouvernement frère musulman Sarraj. Le président turc peut jubiler. D’autant qu’il compte une nouvelle coreligionnaire.

Oui, la France a bien trié les patients sur des critères d’âge pour entrer en réanimation 

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Hôpital de Libourne, le 14 avril 2020 © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage: 00955974_000081

 


… et elle a eu raison de le faire!


Fidèle à sa réputation de révélateur de scandales, le Canard enchaîné a récemment mis au jour ce qui paraît la barbarie absolue dans une société avancée comme la nôtre : le tri des patients sur des critères d’âge. 

Contexte d’exception et démarche réflexive de limitations des traitements

Son édition du 29 avril dénonce : « Dans un hôpital public d’Île-de-France – des documents en possession du “Canard” en attestent –, aucun patient de plus de 70 ans n’a été admis en réa durant les six jours les plus critiques de la crise. Un “tri” que personne ne semble prêt à assumer aujourd’hui. » Chiffres de l’APHP à l’appui, l’auteur de l’article souligne qu’entre fin mars et mi-avril la part des patients de plus de 75 ans et de plus de 80 ans dans les services de réanimation a fondu, passant respectivement de 19% à 7% et de 9% à 2%, alors qu’au même moment, « l’épidémie a explosé dans ces tranches d’âges élevées ». Ce défaut de prise en charge des personnes âgées aurait fait suite à une « circulaire » de l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Île-de-France qui « suggérait de limiter fortement l’admission en réanimation des personnes les plus fragiles ». Ce document daté du 19 mars 2020, disponible en ligne, a été élaboré par des experts de la Société Française d’Anesthésie et de Réanimation (SFAR). En introduction, il précise : « Dans un contexte d’exception où les ressources humaines, thérapeutiques et matérielles pourraient être ou devenir immédiatement limitées, il est possible que les praticiens sur-sollicités dans la durée soient amenés à faire des choix difficiles et des priorisations dans l’urgence concernant l’accès à la réanimation […] Ce document vise à apporter un soutien conceptuel à toutes les équipes soignantes actuellement engagées dans la gestion de première ligne de la pandémie COVID-19. Il s’adresse particulièrement aux médecins qui, en termes de culture, de formation ou d’expérience, ne sont pas nécessairement habitués à la démarche réflexive des limitations des traitements. »

Comorbidités

Six points détaillent les « principes d’une décision d’admission en unité de soins critiques » : la collégialité de la procédure ; le respect des volontés et valeurs du patient ; la prise en compte de l’état antérieur ; la prise en compte de sa gravité clinique actuelle ; l’évaluation de son confort ; la garantie d’un accompagnement et de soins pour tous.

Une soignante dans un service de réanimation à Grasse, le 29 mars 2020 © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage : 00952889_000001
Une soignante dans un service de réanimation à Grasse, le 29 mars 2020 © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage : 00952889_000001

C’est bien sûr l’évaluation de l’état antérieur qui fait l’objet du débat. Afin d’éclairer les médecins sur l’évaluation de ce point particulier, le document de l’ARS suggère « au minimum » la prise en compte des comorbidités, de l’état des fonctions cognitives du patient, mais surtout « de son âge (à prendre particulièrement en compte pour les patients COVID) » et de sa « fragilité ». À cette fin, il reprend l’échelle de fragilité clinique établie au terme de l’étude canadienne sur la santé et le vieillissement de l’université Dalhousie, parue en 2005 et révisée en 2008[tooltips content= »Rockwood et coll., « A global clinical mesure of fitness and frailty in elderly people », CMAJ, 2005, 173, 489-495. »](1)[/tooltips].

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Passée l’émotion primaire provoquée par des termes « choquants », sur le sujet délicat du « tri » ou de la « sélection » des patients, il faut réfléchir avec une tête froide. 

Le tri ou la sélection médicale renvoie au choix par les médecins du bon traitement pour le bon patient. Bien sûr qu’il y a un choix à effectuer pour décider du bon traitement chez le bon patient ! Poser un diagnostic (quelle maladie ?), évaluer le pronostic (quelle évolution ?), pour proposer un traitement (que faire ?), tel est l’art médical. Le pronostic est central dans le choix de la thérapeutique. La thérapeutique doit améliorer le pronostic de la maladie. Non seulement le pronostic vital, mais aussi le pronostic fonctionnel, c’est-à-dire l’état dans lequel le malade va survivre. Surtout quand cette thérapeutique est extrêmement lourde, pénible, et même atroce pour le patient – en plus d’être dispendieuse pour la société. C’est le cas de la réanimation, en vérité. Les autorités sanitaires et les sociétés savantes sont dans leur rôle quand elles rappellent les critères de bon choix, y compris avec des protocoles – en l’occurrence, il n’y a pas eu de « protocole » mais des recommandations de prendre en compte tel ou tel critère, dont l’âge, mais pas exclusivement. Par exemple, au début de la crise du covid on croyait que l’âge était déterminant dans le pronostic de la maladie, or il s’avère que le poids est aussi et surtout un facteur clé. De même, contrairement à ce qu’on pensait de façon intuitive, les fumeurs ne sont pas particulièrement exposés aux formes graves (sauf en cas d’insuffisance respiratoire préexistante), mais même plutôt protégés – la nicotine jouerait ici un rôle favorable auquel on ne s’attendait pas.

La réa est un traitement extrêmement lourd

Mais si l’âge n’est pas forcément déterminant pour savoir quels malades feront une forme grave de covid, en revanche l’âge est déterminant pour savoir comment ceux qui font une forme grave supporteront les traitements extrêmes en cas de défaillance respiratoire. Il ne suffit pas d’entrer en réanimation, il faut surtout en sortir ! Et surtout, en sortir dans un état « décent ». Indépendamment du covid, les statistiques de survie post-réa pour syndrome de détresse respiratoire aigu (SDRA) sont accablantes chez les patients âgés. Beaucoup meurent. Et la minorité qui survit à la réanimation garde de lourdes séquelles. Ces personnes ne rentrent en général pas chez elles mais sont orientées vers des SSR gériatriques où les assistantes sociales s’activent pour trouver une voie de sortie, c’est-à-dire un EHPAD. Leur vie post-réa est à la fois courte et misérable, toute la littérature médicale sérieuse le rapporte. En bref, entre 50 et 60% des patients âgés entrés en réa pour un SDRA y décèdent, et parmi les survivants près de 50% décèdent dans les 6 mois suivant leur sortie. Les autres sont relégués dans des EHPAD – alors même qu’ils étaient « autonomes à domicile », selon l’expression consacrée, avant leur maladie.

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Attention, je ne parle pas ici d’un petit séjour en soins intensifs avec un peu d’oxygène dans le nez mais de la « vraie » réa, celle où on est ventilé pendant trois semaines, puis trachéotomisé, et qui se conclut par ce qu’on appelle la neuropathie de réanimation, les escarres, les ostéomes bloquant les articulations, les phlébites et autres joyeusetés, et enfin un affaiblissement intellectuel quasiment constant. Ces troubles affectent tous les patients qui ont fait un long séjour en réanimation. Les jeunes récupèrent en quelques semaines (selon la règle effrayante : un jour de réa = une semaine de rééducation !). Les vieux ne se relèvent jamais de cette épreuve, au propre comme au figuré. La plupart restent grabataires et dépendants.

Le rôle de la médecine questionné

Et être grabataire et dépendant, c’est exactement ce que l’immense majorité de nos concitoyens ne veulent pas. On peut juger déplorable ce rejet de la dépendance qui témoigne peut-être d’un affaiblissement des solidarités dans une société enivrée de performance et de jeunisme. Mais c’est une réalité indubitable qui est le fait des citoyens eux-mêmes. La médecine doit-elle soigner les gens pour les prolonger dans un état majoritairement jugé monstrueux ? C’est-à-dire, si on voit plus loin que la survie à court terme, les soigner contre leur gré ? Ces pratiques ne sont-elles pas des dérives d’un « biopouvoir » de plus en plus contesté ? Si elles alimentent les revendications en faveur de la législation de l’euthanasie, qui peut s’en étonner ? La technoscience médicale en général, et la réanimation en particulier, n’est pas un but en soi. Elle suppose un but plus élevé : la restauration d’une vie « normale », ou au moins « digne » (pour reprendre un qualificatif certes très contestable mais qui, avec l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, s’est largement diffusé). Si ce but ne peut être atteint, il est clair qu’entreprendre une réanimation s’apparente à ce que le public redoute sous le nom « d’acharnement thérapeutique » et que les médecins appellent « obstination déraisonnable ».

Il y a quelques années, je m’inquiétais déjà de la tendance de la médecine moderne à outrepasser l’attente du public pour « fabriquer du handicap ». Dans un article qui avait eu un certain retentissement à l’époque[tooltips content= » Quand la médecine engendre des handicapés. Une nouvelle Némésis médicale. Le Débat, mars 2013, 174(2), 146-158. »](2)[/tooltips], je pointais notamment la transformation des maladies aiguës en maladies chroniques, avec des personnes  survivant au prix d’une assistance médicale lourde et de limitations d’autonomie jugées inacceptables. J’écrivais : « La prolongation de la fin de vie pendant des mois et des années est pour beaucoup dans les difficultés des proches à aider. L’usure des aidants dans les maladies chroniques […] s’explique avant tout par la durée pendant laquelle ils sont sollicités. » Effrayée « par le décalage croissant entre ce que la médecine réalise et ce que la société, son “commanditaire”, lui demande », je craignais l’installation d’une défiance entre soignés et soignants, et peut-être même la rupture de la confiance. J’interprétais la demande de légalisation de l’euthanasie dans le sens de cette rupture, ou au minimum d’une insatisfaction grandissante. La crise du covid semble avoir renforcé les liens entre la population et les médecins. Après les avoir accusés de s’abandonner trop souvent à l’obstination déraisonnable, leur reprocherait-on maintenant de ne pas assez persévérer dans l’effort ?

Y croire à tout prix?

En vérité, ce que les gens veulent, c’est une médecine « personnalisée ». Ils veulent que l’on tienne compte des particularités de chacun, voire des exceptions. Car effectivement, chacun se voit comme particulier et peut-être même exceptionnel. Le vieillissement est très variable d’une personne à l’autre. Il y a des gens plus solides que d’autres, ou dont l’état physiologique est très préservé pour leur âge. Pas facile de prendre en compte ces variations individuelles. En fait, on les prend en compte du mieux qu’on peut. Le critère « vieux » varie entre 70 et 85 ans selon la présence ou l’absence de comorbidités. C’est exactement l’intérêt de l’échelle de fragilité proposée par l’étude canadienne sur laquelle s’appuient les recommandations du groupe de travail de la SFAR. D’autre part, à partir de quelle marge d’erreur faut-il accepter de « donner sa chance » à un patient ? 10%, 1%, 1‰ ? Et faut-il faire payer cette chance aux autres patients, qui sont victimes d’une terrible obstination déraisonnable ? À la question : « Est-il légitime d’imposer les immenses souffrances de la réanimation et l’état misérable qui lui fait suite à 99 patients pour en sauver 1 ? », qui pourrait répondre sans hésiter ?

Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash
Illustration du Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash

Le problème est donc bien l’obstination déraisonnable dans l’usage sans limite de la médecine technoscientifique. Il ne faut pas se voiler la face : en temps ordinaire nous sommes massivement déraisonnables. D’abord parce que nous croyons sincèrement dans la puissance de la technoscience. Nous sommes éduqués dans, par et pour la technoscience. La technoscience est devenue notre principal réconfort, notre seul dieu, notre dernière idole. Nous voulons des « solutions » à nos problèmes. Et nous sommes persuadés que c’est la technoscience qui est la clé universelle, la solution suprême (on n’ose pas dire solution finale, quand même !). Quand je dis « nous », je veux dire les soignants, médecins et paramédicaux, mais aussi les patients et leurs familles, qui nous demandent toujours plus de techniques de pointe, d’interventions chirurgicales et de réanimations audacieuses. Tous les professionnels qui envisagent une limitation ou arrêt de soins actifs (LATA) le savent : ce sont les familles qui sont les principaux freins à ces décisions qui semblent pleinement justifiées par l’absence de pronostic de récupération en l’état actuel de la technique biomédicale. Nous y « croyons », les patients et leurs familles y « croient » : dans le monde moderne, tout le monde « croit » à la technoscience, bien au-delà de la raison et du raisonnable.

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D’autre part et de façon plus pernicieuse, parce que le système qui nous rémunère à l’activité (la T2A) est inflationniste. Il nous pousse à gonfler nos actes, pour justifier de toujours plus de besoins, et éviter ainsi l’atrophie sans cesse suspendue au-dessus de nos têtes comme une véritable épée de Damoclès. Pour continuer à avoir les moyens de soigner il faut soigner toujours plus, voilà la logique de la T2A, ce système qui a été peu à peu imposé partout, dans le public comme dans le privé, au prétexte de « rationaliser » les soins en transformant l’hôpital en entreprise rentable. À noter que le dogme des flux tendus appliqué à l’hôpital entraîne des conséquences catastrophiques : alors que l’urgence ne peut à l’évidence pas être « lissée » d’un jour à l’autre, on nous oblige à avoir en permanence tous nos lits occupés. Les lits vides sont supprimés et jamais récupérés, même au moment des « rushs » qui surviennent du fait de la variation dans l’incidence des maladies (par exemple les variations saisonnières : indépendamment du covid la grippe apporte chaque hiver son lot de défaillances respiratoires nécessitant de la réanimation). La « solution » qu’ont trouvé les médecins pour garder leurs lits (et le matériel, et le personnel qui va avec) et pouvoir faire face à un afflux en temps de crise, c’est de jouer sur les patients « limites ». Ce sont ces patients limites qui donnent un peu de souplesse au système. Ils sont trop réanimés en période calme et trop peu en période agitée. Je ne sais pas laquelle de ces deux situations est la plus choquante. Dans les deux cas, notre « raison » paraît « déraison » à ceux qui croient que le pronostic est connu avec certitude quand on commence un traitement – alors qu’il est connu de façon statistique, donc  impersonnelle ; et aussi à ceux qui ont la naïveté de penser que les indications médicales reposent sur des critères uniquement médicaux – alors que les critères « stratégiques » entrent aussi en ligne de compte.

Toutes choses égales par ailleurs, cette stratégie ressemble à celle qu’on prête aux autorités militaires contraintes de brûler le carburant résiduel en fin d’année pour éviter la baisse des dotations l’année suivante. Stratégie pitoyable qui répond à un système impitoyable.

La réanimation est en temps ordinaire déraisonnable

Tout le monde le sait désormais, nous avons débuté la crise du covid avec environ 5 000 lits de réanimation dans les hôpitaux publics, ce qui s’est avéré largement insuffisant pour soigner tous les patients, même jeunes, qui avaient besoin de soutien respiratoire. Mais si les médecins, dans les années précédant la crise, n’avaient pas « surréanimé » des patients trop âgés pour s’en sortir, donc s’ils n’avaient pas pratiqué largement l’obstination déraisonnable, c’est seulement 4 500 lits qui auraient été disponibles fin février 2020 ! Au plus fort de la crise, il n’était plus question de pousser les indications de réanimation, parce que les capacités hospitalières ne le permettaient plus. La crise nous a obligés à être plus raisonnables – au moins, à tenir compte de la justice distributive, qui est un élément important de la raison, n’est-ce pas ?

Ainsi, au risque de choquer, j’affirme que les vieux n’ont pas été « trop peu » réanimés au pire moment de la crise du covid. Ils sont plutôt « trop » réanimés en temps ordinaire. Oui, au plus fort de la crise les réanimations ont davantage sélectionné les patients qu’avant. Mais, je suis désolée de le dire, c’est autant et même plus parce que la médecine « d’avant » ne faisait pas son travail de sélection… ou plutôt le faisait en tenant compte du désir de gonfler des activités en plein développement, comme la réanimation médicale, qui ne connaît plus aucune limite, notamment d’âge !

Le vrai scandale vis-à-vis des patients âgés n’a pas été de les « priver » d’une réanimation qui aurait pu les sauver. Pour l’immense majorité d’entre eux, cette réanimation ne pouvait pas les sauver. Le scandale a été de les laisser mourir sans accompagnement décent. Particulièrement dans les EHPAD et les services de gériatrie, l’interdiction des visites des proches et du soutien spirituel apporté par les ministres des cultes a été une mesure funeste, qu’il ne faut pas cesser de dénoncer. La vraie barbarie est là, pas dans l’absence de réanimation chez des patients sans espoir raisonnable de récupération.

Giscard à la barre

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Valery Giscard d'Estaing photographié en 2014 à Loches © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00872239_000003

On apprend que l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing est visé par une enquête du Parquet de Paris, lequel examine la plainte d’une Allemande qui l’accuse de lui avoir touché les fesses! L’ancien président sera-t-il la prochaine proie des néo féministes?


Je n’ai jamais vécu sous la présidence de Giscard. Je suis né quelques mois après le début de l’ère Mitterrand, je suis un pur produit de la génération Mitterrand. Je n’ai jamais rencontré d’esprits vraiment nostalgiques de la présidence de Giscard. Mon père se plaît parfois à rappeler que le droit à l’IVG et le droit de vote abaissé à 18 ans datent de sa présidence. Il n’est pourtant pas un Giscardien convaincu, je crois qu’il dit cela surtout pour agacer ma mère. Je ne sais pas ce qu’a valu Giscard en tant que président de la République, les seules fois où je l’ai vu à la télé, il m’a toujours paru très prétentieux, peut-être a-t-il ses raisons, peut-être que non, il me semble que son nom reste surtout associé au regroupement familial. 

À ce sujet, il a confié au journaliste Éric Roussel, qui a eu l’honneur de l’écouter vingt heures d’affilées, que cette « idée en soi juste est généreuse […] a été mal appliquée », il semble le regretter, il ne s’en vante pas, en tous cas. 

Valéry l’amoureux de ces dames

En revanche, il semble se vanter d’avoir été un insatiable coureur de jupons. La revue Gala m’a appris qu’il s’en vante dans ses mémoires Le Pouvoir et la vie, que je n’ai pas encore entamées. 

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Or, depuis une semaine, une journaliste allemande de 37 ans accuse donc notre ancien président de lui avoir, tenez-vous bien, touché les fesses à plusieurs reprises fin 2018, après une interview pour la chaîne allemande WDR. Précisons qu’au moment des faits supposés, Giscard était âgé de 92 ans. « Après l’interview, j’ai demandé à pouvoir faire une photo avec M. Giscard d’Estaing et mes collègues […] Pendant la photo, il a mis sa main sur ma taille gauche, qui a ensuite glissé plus loin vers ma fesse et est restée là », a déclaré Ann-Kathrin Stracke. Elle dénonce aussi des « baisers appuyés ». Visiblement traumatisée par la main baladeuse de celui surnommé par le Canard Enchaîné « Valéry Follamour » – celle qui est journaliste aurait pu se renseigner avant pour savoir où elle mettait les pieds – elle vient de porter plainte. 

Contacté par le journal Le Monde, le cabinet du prédateur supposé nonagénaire, un certain Olivier Revol, a répondu que notre ancien président « n’a aucun souvenir de la rencontre ». Voilà qui manque d’élégance à l’égard de la journaliste allemande. 

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Nous avons besoin de ce grand homme pour l’après-Covid!

Giscard a assuré avoir eu une liaison avec la regrettée princesse Lady Di, ce vantard, il pourrait au moins assumer avoir été attiré par Madame Stracke. Et pourquoi même ne pas faire, à la façon d’un Trump, « oui, c’est vrai et alors ? » Après DSK, Woody Allen, Dustin Hoffman, Lars Von Trier et tous les autres, Valery Giscard d’Estaing va-t-il être la prochaine proie du mouvement #MeToo? La journaliste a confié que « ce mouvement lui a montrée à quel point il est important de débattre de ces sujets dans la société ». Qui peut sérieusement penser que l’Académicien, alors âgé de 92 ans, ait pu être un violeur potentiel pour Madame Stracke? Cette histoire est assez ridicule, et la journaliste le sait surement tout autant que nous. Alors retirez votre plainte, faites-vous inviter par Giscard dans son château à Authon, et prenez le thé avec Anne-Anymone. À l’heure des masques chirurgicaux et du mètre de distance physique, je vous donne ma parole d’honneur qu’il ne vous arrivera rien, ni main baladeuse, ni baisers appuyés. Puis retournez en Allemagne, et laissez notre Giscard tranquille! Pour construire le « monde d’après », nous allons avoir bien besoin d’un tel colosse de l’ « ancien monde ».

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Le point de non-retour?

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Elisabeth Borne dans le métro, ce matin © THOMAS SAMSON-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00961253_000018

Il y a ceux qui doivent revenir impérativement au travail… et les autres. Certains ont pris l’habitude de travailler à distance et aimeraient qu’on n’en fasse pas trop avec le déconfinement. Chronique d’humeur sur ce déconfinement très progressif


« Et toi tu rentres quand ?» On n’entend plus que ça dans les conversations ! 

Il n’y a plus que le retour à la mode sur toutes les bouches. Et les masques sont sur toutes les lèvres. « Et toi t’en as ?» Du boulot ou des filtres à particules? « Tu n’es pas PDG au moins ? Mais naaann, je ne suis pas porteur de germes, t’inquiète !» Au début de la crise c’était « je t’embrasse… mais de loin.» Maintenant, c’est l’éternel retour qu’on nous joue tous les jours. 

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Il paraît qu’on est des millions à avoir pris la fuite en déferlant par raz-de-marée de fuyards, façon tsunami emportant tout sur son passage, jusque dans nos belles provinces. Et pas qu’à Paris! À Bordeaux, à Lyon, même à Marseille. Les Scénic en pression sur le ruban au péage, avec maman, les enfants et les matelas sur le toit. Du jamais vu depuis la débâcle de 40. Ça n’est pas moi qui le dit, c’est Orange. L’opérateur téléphonique qui s’est fait un devoir de confier gentiment toutes ses données de géolocalisation à son actionnaire principal, l’État. Les citadins ont « essaimé le virus », qu’ils disent. Ils se sont fait insulter dans les campagnes. Résultat, il y en a même qui se sont fait crever les pneus. Jusque dans les îles. Oui monsieur. Bon, même si sous le manteau les commerçants n’étaient pas totalement mécontents de les voir

En province, les plaques minéralogiques scrutées plus que d’ordinaire

Quant aux édiles locaux, à part faire la police sur les plages, ils ont freiné rapidement les sanctions. Histoire de ne pas dégoûter les « migrants», qui ont la réputation de payer une partie des impôts locaux. Cochons de confinés mobiles. 

Et maintenant voilà qu’il faut rentrer ? Sans blague ? Mais revenir pour quoi faire ? Pour bosser à ce qui paraît. La France nous attend. Comme si on s’était mis tous en rideau depuis soixante jours… Comme les éoliennes les jours de tempête. En vol plané avec les deux moteurs en drapeau. Rentrer pour se retrouver dans les trains bondés en pratiquant le GBA (geste barrière agressif). À grands coups de coude? Rentrer pour recroiser (enfin) madame Merluchon, masquée pour l’occasion, sa gardienne chérie, qu’on dérange tous les matins avec son tablier à larges poches, quand elle fait les carreaux dans l’ascenseur. Là où ça fleure bon l’Ajax vitre. Le triple action senteur lavande. 

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Oh lala. Se retrouver tanké dans les embouteillages. Pare-chocs contre patinettes, phares au xénon contre piétons suicidaires. Encore pire qu’avant. Car côté bouchons on va bien rigoler. La folle Ibère n’a rien trouvé de plus malin que de fermer encore plus d’axes routiers principaux. Si ça peut emmerder deux millions de banlieusards, ça ne peut pas faire de mal. Rentrer pour faire du vélo alors? Ben tiens. J’en rêve. Pour se mettre en danseuse dans le raidillon de Malesherbes. En roue libre dans la descente du tunnel des Tuileries. À quoi bon? Pour se pointer au bureau après 3/4 d’heure de pédalage intensif, la liquette en eau, trempée comme une soupe, avec deux 45 tours sous les bras et la cravate ensuquée ? Pour commenter à la machine à café : «T’as vu les travaux dans la montée Raynouard.» Je vois déjà d’ici les conversations à la cafète au bureau. Pareil que dans les chiottes des avions. Pas plus d’une personne en cuisine. Sans ça c’est la lumière de surcharge qui s’allume. Comme dans les ascenseurs. « Oui mais au moins l’air sera plus sain avec des bâillons sur toutes les bouches », pense-t-on. Tu parles ! Même pas ! Il paraît que la pollution n’a pas tellement baissé pendant le Covid.

Raoult dit que ce serait fini, j’attends de voir

Il y a même eu un pic quand il n’y avait plus aucune voiture dans les rues. C’est Airparif qui le dit. Quelle blague. Va comprendre. Alors me retrouver à pédaler 15 bornes par jour pour raconter à trois clampins masqués ses deux mois de confinement dans le Loiret en marmonnant, non merci. Je ne vois vraiment pas l’intérêt. À moins d’être employé dans une boutique qui rouvre, après deux mois de chômage. Alors là je m’incline. 

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Et puis d’ailleurs, il est où le virus ? Je ne comprends rien aux cartes. Il paraît que c’est normal car c’est Sybeth qui les a coloriées. D’après Raoult, le Covid va rentrer paisiblement à pied par la Chine. Cet été, il ne sera plus là. Il aura disparu. Aussi vite qu’il s’était pointé. Pas bête la théorie. C’est vrai qu’on n’a rarement vu des grippes en été ma foi. Ce qui n’est pas l’avis Mélenchon, le spécialiste épidémiologique, qui a été rebaptisé « Professeur émérite de la Faculté de Médecine de la Havane », tellement il a raconté de sornettes. 

Mais si le virus se repointait quand même ? Que la maladie revenait sur les poules ? En nous prenant à revers? Comme quand Mahatma Gandhi a repassé les Anglais? Hein? Dans ces conditions, le retour, ça ne va pas être pour tout de suite. En tout cas pas pour moi. Ça sera même le plus tard possible. Il paraît qu’on va donner le bac aux étudiants qui ont eu la moyenne toute l’année. Ils feront l’économie de repasser au bahut contrairement aux maternelles… Alors, je serais d’avis qu’on nous foute un peu la paix, vu l’intensité de nos récents efforts pour faire tourner le bouzin, bon an mal an, en télétravail pendant la crise. On dit que les emmerdes volent toujours par escadrilles de trois. Après les grèves de Noël, la révolte des gilets jaunes, je crois qu’en matière d’adversité on a fait le plein.

Mangeclous contre Bartleby

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Pierre Richard. EXTRAIT DU FILM "MANGECLOUS" NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage : 00445860_000003

Deux personnages célèbres de la littérature peuvent nous éclairer sur la crise du Covid-19


Moins utilisé dans notre sombre actualité que ce bon Dr Rieu dans La Peste ou le colonel des Hussards dans l’œuvre de Giono, il est deux personnages de la littérature dont le dialogue eût certainement enrichi nos débats sur la crise du Covid-19.

Mangeclous invente le confinement anti léonin 

Le premier est le héros du roman éponyme d’Albert Cohen, Mangeclous, grand manipulateur respecté au sein de la communauté juive de Céphalonie. Il répond à la terreur provoquée par une lionne avec la création de la Compagnie des Transports Anti Léonins et fait circuler tous les habitants du Ghetto dans des cages individuelles quand  l’animal circule, lui, librement. 

Sans doute Mangeclous eût-il apprécié à leur juste valeur nos mesures de confinement individuel et, au-delà, le florilège de mesures barrière énoncées par nos autorités sur les conseils avisés des experts du comité scientifique, bannissant ou renvoyant aux calendes la libre circulation des individus et ses fumeuses perspectives d’immunité de groupe.

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Exception fut faite aux soignants, autorisés à se jeter dans la fosse aux lions et qui, fort heureusement, en sortirent victorieux malgré une certaine économie des ressources savamment orchestrée depuis de nombreuses années. On retiendra également que certains d’entre eux, comme les membres du personnel de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, combattants largement sollicités avec près de 5000 contaminés et trois décès hautement déplorables, auront démontré que l’on pouvait mener une existence hors cage en compagnie du monstre, que l’on pouvait même regagner le soir son domicile, sans s’exposer ni exposer les siens au risque d’une hécatombe.

Qu’importe, Mangeclous aurait sans doute une fois la crise dissipée, appelé de ses vœux la généralisation de l’entreprise par l’extension des cages à tous les autres fléaux naturels menaçant nos concitoyens. Partant du principe qu’un bon quart des quelques six cent mille décès enregistrés chaque année sont évitables et que les principes de surveillance sont aujourd’hui plus simples d’usage qu’une cage métallique, Mangeclous se serait réjoui de l’utilisation d’outils de tracking autorisant une stricte surveillance des consommations d’addictifs, le repérage précoce des idées suicidaires qui, ajouté au  contrôle du contenu des caddys et à l’interdiction formelle des chutes et autres accidents domestiques, nous assurerait enfin d’une existence sécurisée. 

Bartleby ou la résistance passive

Face à Mangeclous, le grand visionnaire troublant de modernité, la figure de Bartleby surgit d’une nouvelle d’Herman Melville. C’est un copiste ringard dans une étude notariale qui, après des années d’exécution docile, informe son employeur lorsque celui-ci le sollicite pour une nouvelle tâche ingrate qu’il « préférerait ne pas » la faire. Et d’ailleurs, il ne la fait pas. Il informe son interlocuteur en exprimant son refus de travailler et, plus tard, de sortir de l’étude où il dort avant d’être finalement renvoyé, son existence s’étant progressivement réduite à ce refus.

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I would prefer not to : c’est ce que Bartleby aurait répondu à cette injonction à la « bocalisation » sans fin ou à son extraction minutée par l’entremise d’une attestation comme un mot d’excuse faisant ressembler nos concitoyens à de pâles copies d’Antoine Doinel dans Les 400 coups. 

Bartleby n’est pas un révolutionnaire ni même un anarchiste. Il ne théorise rien, ne psychologise rien comme l’indique justement Deleuze. Son refus ne viendrait  même pas d’un savant calcul  visant à comparer son risque existentiel à celui encouru par une nation figée, aux millions d’enfants déscolarisés, aux patients qui succomberont peut-être par centaines ou par milliers d’autre chose que du Covid par peur du Covid et de l’hôpital, aux nouveaux précaires sociaux de demain qui seront les précaires médicaux du lendemain. Il songerait encore moins encore aux 100 millions de morts supplémentaires des effets de la famine annoncés par un rapport de l’ONU, aux femmes battues, aux vieillards abandonnés. Non, Bartleby se serait sans doute limité à offrir son corps et son esprit à la résistance, la résistance comme une simple propriété physique, une loi naturelle dont il semble que nous ayons perdu l’usage.

Mangeclous

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Bartleby le scribe

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L’Anglo-Saxonie face au Covid-19

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Confiné dans sa résidence de Downing Street, Boris Johnson dirige, par visioconférence, la réunion matinale sur la gestion de l'épidémie de Covid-19, 29 mars 2020 Photo: Andrew Parsons / 10 Downing Street, AFP

Après avoir tenté de préserver libertés et activités économiques, Boris Johnson et Donald Trump ont dû finalement suivre le modèle du confinement obligatoire et des aides publiques colossales. Face à la catastrophe, l’Etat-providence vire à l’Etat orwellien


À Londres en 1563, lors d’une grande épidémie de la peste qui a ôté la vie à un quart de la population, le gouvernement a ordonné l’extermination de tous les chiens, tenus pour responsables de la propagation du fléau. Ridicule, n’est-ce pas ? On suppose que nos sociétés modernes, où la superstition a cédé la place à la science, la barbarie primitive à la sensibilité humanitaire, l’autoritarisme capricieux à la gestion étatique rationnelle, savent faire mieux. Pourtant, les événements actuels nous rappellent que la science est incertaine, la nature humaine volage et les voies de l’État souvent aussi impénétrables que brouillonnes. Ce sont justement nos illusions quant aux progrès modernes qui fragilisent le château de cartes de notre civilisation. Cette leçon amère n’a été nulle part apprise avec autant de répugnance que dans les grands pays du pragmatisme anglo-saxon, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Paradoxalement, la faiblesse de l’État a conduit à une extension inédite du pouvoir de l’État

Ceux-ci, sous des gouvernements conservateurs rétifs à l’étatisme ou big government, ont dû finalement, à leur corps défendant, suivre le modèle du confinement obligatoire et des aides publiques colossales. À la différence de la France, ces deux nations ont résisté jusqu’au bout à la mainmise de l’État sur l’économie libérale et sur la vie intime des citoyens avant de capituler à leur tour. Les causes et les suites de ce revirement sont révélatrices de l’avenir que le sort nous réserve probablement à tous.

De l’État providentiel à l’État orwellien  

« Je devine au picotement de mes pouces, que quelque chose de sinistre s’avance vers nous. » Shakespeare, Macbeth 

Déjà, en janvier, il était clair que la menace virale s’avançait dans notre direction. Mais en Europe comme aux États-Unis, c’est seulement au mois de mars, quand l’Italie sombre dans le chaos, qu’on prend conscience de l’imminence du désastre. Ainsi, nos États, dont la vocation consiste à être providentiels, ont manqué à leur fonction de prévoir, d’anticiper, de préparer. Au-delà de la question de la responsabilité individuelle des politiciens, il s’agit d’un manquement systémique de tout l’appareil étatique. Tant que la menace était loin géographiquement, on ne la prenait pas au sérieux, selon ce que les neuroscientifiques appellent le biais de disponibilité ; on assistait incrédules à sa progression vers nous. Nous constatons maintenant que tous les pays qui ont réagi efficacement au Covid-19 sont de proches voisins de la Chine. Plus on se trouvait loin de la Chine, à l’ouest, plus on disposait de temps pour se préparer, plus on a tardé à profiter pleinement de cet avantage – le Royaume-Uni et les États-Unis les derniers, après la France. Cette défaillance originelle de la part de tous nos États occidentaux les a rendus prisonniers des événements et sera lourde de conséquences. Paradoxalement, la faiblesse de l’État a conduit à une extension inédite du pouvoir de l’État même dans les pays les plus réfractaires à l’étatisme.

Le baroud d’honneur de l’individualisme 

« Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous. » Shakespeare, Hamlet

Johnson et Trump ont donc conservé jusqu’au dernier moment l’espoir de préserver à la fois les libertés civiles et l’activité économique au nom d’un pragmatisme calculateur et – selon eux – plus humain. À la télévision, le 5 mars, BoJo évoque la possibilité d’« encaisser le coup » (take it on the chin), de laisser filer la maladie afin de créer une immunité généralisée dans la population britannique (herd immunity), avant de conclure qu’il vaudrait mieux tenter de protéger le service de santé national qui risque d’être submergé. Les mauvaises langues partagent l’intervention en la tronquant de sa conclusion et l’accompagnant du hashtag #torygenocide. C’est plus qu’injuste, mais il est clair que Johnson a discuté de cette possibilité avec ses conseillers scientifiques.

A relire aussi, du même auteur: La Grande-Bretagne parie sur l’optimisme de « BoJo »

Quand M. Trump suggère sur Twitter le 23 mars qu’il ne faudrait pas que la solution – mettre à l’arrêt l’économie sine die – fasse plus de dégâts que le problème, son interrogation lucide est immédiatement interprétée comme une volonté de sacrifier des vies humaines à l’Argent-roi avec le hashtag #TrumpVirus. Côté intellectuel, de nombreux résistants à la doxa étatiste préconisent une attitude qui rappelle cet « individualisme robuste » (rugged individualism) promu par le président américain, Herbert Hoover, au moment de la Grande Dépression. Selon l’Américain John Podhoretz, rédacteur de Commentary, le conservatisme conçoit l’être humain comme capable d’agir avec un calme « viril » au milieu d’une crise au lieu de céder à la peur. Le sociologue émérite britannique, Frank Furedi, rappelant qu’en 1918 le président Woodrow Wilson n’a pas mentionné la pandémie de grippe espagnole une seule fois dans ses discours publics, pointe la manière dont la société actuelle met l’accent, non sur la résilience de la personne, mais sur sa vulnérabilité [tooltips content= »John Podhoretz, « Manliness and the Coronavirus », Commentary, 15 mars 2020 ; Frank Furedi, « A Disaster without Precedent », Spiked Online, 20 mars 2020. »](1)[/tooltips]. D’autres stigmatisent l’orgie de rhétorique apocalyptique qui trouble le jugement des décideurs… Jusqu’à ce que la science incertaine, à travers la voix des experts médicaux officiels, insiste sur la quasi-certitude de la catastrophe humanitaire. Comme aucun politicien ne peut risquer d’être associé à une crise sanitaire, pas plus que migratoire, la résistance libérale et libertaire s’effondre. Quand Steve Baker, député conservateur et Brexiteur émérite, ancien militaire et ennemi de l’État dystopique, prononce aux Communes un discours approuvant l’attribution à son propre gouvernement de pouvoirs extraordinaires, il a des larmes aux yeux.

Chacun pour soi et Dieu contre tous

« Je sais bien que [César] ne serait pas loup, s’il ne voyait que les Romains sont des brebis. » Shakespeare, Jules César

Afin de masquer (sans jeu de mots) sa défaillance providentielle, l’État braque l’attention générale sur sa campagne pour responsabiliser les citoyens. Le fait que la pression du confinement exacerbe les tensions entre eux permet aux autorités, relayées par des thuriféraires médiatiques, de diviser pour mieux régner. Chez les Anglais, bien avant les Français, la rareté du rouleau de PQ devient le symbole de la thésaurisation peu solidaire, de l’humanité réduite à l’état d’égoïsme sauvage. Ensuite, les gens dans les parcs sont désignés à la vindicte générale par nos thuriféraires atteints désormais du virus de la Logorrhée-19. Très vite, la prétendue responsabilisation se transforme en infantilisation. Les dénonciateurs et autres délateurs, à coups de hashtag #Covidiot, rivalisent dans le masochisme et le pharisaïsme envers le paternalisme central. Soudain, le monde est à l’envers : des partisans de Jeremy Corbyn frétillent d’aise à l’idée d’être confinés par un gouvernement conservateur. Il y a une autre cerise comique sur ce gâteau pourri. Sur les réseaux sociaux, notre Cloaca Maxima moderne, le ridicule du nombrilisme victimaire tue pas mal de vedettes. Madonna poste une vidéo où, accroupie dans une baignoire remplie de pétales de rose, elle radote doctement sur le fait que nous sommes tous égaux devant le virus. Le chanteur anglais « non binaire », Sam Smith, se montre en train de chialer sur son sort de confiné. Mais le fait même que certains de leurs propres fans en sont écœurés est un signe d’espoir. Car si l’image de l’Anglais flegmatique et fair-play ou de l’Américain autonome (self-reliant) semble temporairement prendre un coup, le ralliement citoyen et entrepreneurial ne tarde pas. En 24 heures, une campagne du gouvernement britannique pour recruter des quidams prêts à travailler pour le service de santé sur des questions logistiques enregistre 405 000 volontaires. Des entreprises privées font équipe avec le Département de l’agriculture américain pour livrer un million de repas à des écoliers pauvres confinés chez eux. L’alchimie commence. La docilité craintive devant l’État se transforme en volontariat massif. Sera-ce suffisant ?

Donner des leçons ou en tirer ? 

« L’enfer est vide et tous les diables sont ici ! » Shakespeare, La Tempête

Un des grands risques est que nos États sortent de cette crise endettés au maximum, gonflés et alourdis par leur propre poids, sans aucune capacité pour investir stratégiquement, sans aucun matelas financier pour parer à d’autres crises. Mais avant d’en arriver là, il y a un autre risque. Si l’État prétend appliquer actuellement le principe de précaution, en réalité il fait un pari immense sur l’arrivée en quantité suffisante de nouveaux traitements, tests et autres vaccins avant l’effondrement total de l’économie. Notre avenir dépend de cette gageure. Un troisième risque est que la cacophonie idéologique sur l’après-crise, où l’on verra ressurgir avec force une opposition souvent simpliste entre la nation et la mondialisation, nous empêche de répondre à une question plus spécifique et plus immédiate, celle de la reconfiguration des relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. À leur manière, la guerre commerciale initiée par Trump et le débat à Londres sur Huawei en sont les premiers jalons.

Entre-temps, soyons sans illusion sur notre degré de contrôle sur les événements. Résignons-nous à rester superstitieux comme les Londoniens de 1563. J’entends aboyer dehors – passez-moi mon fusil.

Confiner ou ne pas confiner ? That is the question

En Chine, pays d’origine de la pandémie, l’État impose une quarantaine stricte de deux mois dans la majeure partie de la province de Hubei et sa capitale, Wuhan, du 23 janvier au 27 mars.

Au Japon et en Corée du Sud, qui ont choisi d’autres approches, notamment à travers une utilisation importante de tests, il n’y a pas eu de confinement général en février ou mars.

En Italie, le premier pays à dépasser la Chine quant au nombre de décès dus au coronavirus, des quarantaines sont imposées à la population dans le Nord à partir du 23 février. Le gouvernement ordonne un confinement de tout le pays à partir du 9 mars.

En France, Emmanuel Macron, après avoir annoncé le 12 mars la fermeture imminente des crèches, établissements scolaires et universitaires, ordonne le 16 mars un confinement général.

Au Royaume-Uni, Boris Johnson, après avoir résisté à la pression de l’opinion, y cède le 20 mars et fait fermer les pubs et les restaurants. Ce n’est que le 23 mars qu’il copie la France, avec un retard d’une semaine, et annonce le confinement général.

Aux États-Unis, le président Trump déclare l’état d’urgence le 13 mars, afin de dégager des ressources pour combattre le virus. Il n’incite pas les États à adopter une quarantaine. À commencer par la Californie le 19 mars, chaque état décide de son propre chef d’imposer un confinement ou non. Au 27 mars, seuls 23 des 50 états sont confinés. Le 24 mars, Trump déclare qu’il veut que les États-Unis soient ouverts et prêts à faire des affaires (« open for business ») à temps pour Pâques, le 12 avril.