Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
L’été dernier à Rennes, l’installation d’urinoirs uniquement masculins dans la ville avait indigné les victimes privées de pause-pipi à l’air libre. L’injustice est désormais réparée.
Un des principaux obstacles à l’égalité homme-femme reste la manière de faire pipi, notamment en milieu urbain. Les femmes ne peuvent même pas se consoler en pensant à Vespasien qui a laissé son nom à une invention que tout le monde connaît et en avait fait une source de revenus en imposant les mictions masculines comme nous le rappelle Suétone : « Son fils Titus lui reprochait d’avoir mis un impôt sur les urines. Il lui mit sous le nez le premier argent qu’il perçut de cet impôt, et lui demanda s’il sentait mauvais. Titus lui ayant répondu que non : “C’est pourtant de l’urine”, dit Vespasien. » Mais malgré tout, cela reste une maigre consolation quand l’envie se fait vraiment pressante. Soucieuse d’en finir avec cette injustice, la ville de Rennes, apprend-on par Ouest France et France 3 Bretagne, a décidé d’expérimenter des urinoirs féminins collectifs. Les dames pourront s’asseoir presque face à face et côte à côte à la fois dans un prototype en forme d’hélice, « récompensé d’une médaille d’or au concours Lépine de 2019 »
L’installation est hélas d’une couleur rose bonbon, ce qui est, on en conviendra, scandaleusement genré. L’inventeure (-trice ? ; -teuse ?) Gina Perier fait contre mauvaise fortune féministe bon cœur commercial : « On sait que c’est un cliché, c’est la couleur des femmes. Mais quand on met une innovation sur le marché et qu’il faut communiquer le fait que c’est destiné aux femmes, c’est utile de se servir des clichés. » Sans compter que le comble du sexisme est ailleurs sur cette question, si l’on y songe. Pourquoi, en effet, alors qu’elles ont tant de mal à faire leurs besoins dans l’espace public, ce sont elles qui forment le gros du contingent des dames pipi, comme l’indique le nom de cette profession qui n’a pas son pendant masculin ? Et on se souviendra, chez Proust, de la dame pipi des Champs-Élysées, ancienne marquise, qui a des bontés pour le narrateur enfant : « Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : “Vous ne voulez pas entrer ? En voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.” »
Au moins, grâce à la ville de Rennes, ces dames pourront parler ensemble pendant ce moment de soulagement, comme le font les hommes qui échangent souvent à cette occasion des informations capitales. Et bientôt, elles aussi pourront connaître la véritable émancipation entrevue par Bardamu, dans Voyage au bout de la nuit, quand il découvre New York et ses toilettes publiques : « Entre hommes, comme ça, sans façons, aux rires de tous ceux qui étaient autour, accompagnés des encouragements qu’ils se donnaient comme au football. […] Découverte du joyeux communisme du caca. » On a hâte…
Après un très long et pénible sommet européen, les vingt-sept pays partenaires sont parvenus à s’entendre. Une relance commune ambitieuse de 750 milliards d’euros va être mise en place. Mais en l’absence d’un fléchage précis et souverain des nouveaux investissements, et en délaissant la création monétaire aux banques commerciales, le succès de ce plan demeure incertain.
Quatre jours, il a fallu quatre jours pour que les 27 accouchent au forceps d’un accord sur les modalités d’un plan de relance dont chacun s’accorde à dire, du côté des euromaniaques comme des eurosceptiques, qu’il est le plan de la dernière chance pour sauver l’euro et l’Europe.
L’affaire prête à l’ironie. Comment se fait-il que l’euro et l’Europe qui devaient nous conduire sur les chemins de la prospérité et de la puissance doivent être une fois de plus sauvegardés ? Comment se fait-il que les entreprises qui « créent la richesse » doivent être soutenues à bout de bras par l’argent public ? Il y a là comme l’ombre d’une contradiction.Mais la consternation l’emporte sur l’ironie. Si l’on s’abstrait du tohu-bohu médiatique qui a entouré l’opération, c’est le sentiment de l’impuissance tragique de l’Europe qui l’emporte. Atteinte dans ses œuvres vives par la crise sanitaire qui ravage les comptes publics et l’emploi, elle pare au plus pressé, sans s’être donnée la peine d’un diagnostic préalable. Cela dit, que penser du nouveau bébé européen ?
Deux erreurs
Je l’ai dit dans ces colonnes et je le répète. Les sommes inouïes qui ont déjà été consenties pour éviter le naufrage des économies membres l’ont été sur fonds d’emprunt. Et c’est là encore une contradiction. Les « libéraux », qui font le procès constant de l’excès des dépenses, des déficits et des dettes publiques, ont embrassé sans états d’âme des programmes de dépenses qui font exploser les limites anciennes. Un personnage résume la contradiction : Pierre Moscovici. Sa tâche consistait, durant les cinq années où il officiait à Bruxelles, à morigéner les gouvernements qui transgressaient les règles de la rigueur budgétaire telle que définie par la doctrine européenne. Nommé récemment à la tête de la Cour des comptes, il juge en ces termes la dette publique française qui atteint 120% du PIB : « ce n’est pas une catastrophe en soi ». Or, son propos désinvolte évacue la question cruciale du financement par l’emprunt. La crise sanitaire offrait la chance providentielle de s’affranchir de cette contrainte. D’une part, parce que l’importance des sommes en jeu rend douteuse l’hypothèse de leur remboursement. D’autre part, parce que le risque d’inflation, argument constant mis en avant pour écarter l’hypothèse d’un financement par création monétaire à partir des guichets de la banque centrale, relève du fantasme quand les secteurs économiques travaillent à 30%, 50 ou 60% de leurs capacités…De surcroît, la chose reste dissimulée aux regards, le financement des États auprès des banques signifie que c’est une autre forme de création monétaire, issue des banques commerciales, qui assure la couverture des emprunts. Ce financement ne met à contribution, ni l’épargne des particuliers, évincée du financement de l’économie, ni les fonds propres des banques.
Mon lecteur se demandera pourquoi c’est la création monétaire par la BNP ou la Société Générale qui est privilégiée plutôt que celle de la banque centrale, institution présumée publique. La chose est la plus simple du monde. Ainsi, les banques ont pris en otages les États et les fantoches qui les gouvernent. La deuxième erreur n’est pas la moindre. Cela vaut pour les plans de soutien des États nationaux comme pour le plan de relance européen. L’argent public a été accordé sans contrepartie des bénéficiaires. C’était pourtant encore une occasion providentielle d’exiger des managers qu’ils relocalisent au moins certaines productions conçues sur le sol national et européen. Mais l’idée n’a pas effleuré ceux dont Emmanuel Todd a dit « qu’ils avaient été connifiés par l’expérience de l’euro et l’expérience de la mondialisation ».
L’écologie et le numérique, et ensuite?
Le contenu exact du plan recèle des inconnues de taille. Première inconnue : dans les sommes allouées aux États membres, quelle sera la part qui servira à couvrir les dépenses déjà budgétées et quelle sera la part qui financera les dépenses nouvelles ? La première part allégera le déficit acquis, sans effet de relance, la seconde pourrait, sous certaines conditions, exercer un effet stimulant. Si la première part l’emportait sur la seconde, le plan serait moins un plan de relance qu’un plan de colmatage.
Plaçons-nous dans le cas inverse d’un effort financier largement consacré à stimuler les économies en forte récession. Quels sont les investissements susceptibles de procurer le meilleur effet ? On avance l’écologie et le numérique. Mais où sont les opportunités d’investissement dans ces domaines qui n’ont pas déjà été exploitées ? On imagine mal une multiplication des éoliennes et des panneaux solaires, on ne voit pas quels seraient les investissements numériques nouveaux alors que les entreprises sont déjà lourdement engagées dans ce sens. Et les subventions, ruineuses pour les États, déjà accordées à la voiture électrique, ne font que déplacer la demande d’un type de véhicules à un autre.
Je ne vois guère que deux aspects cruciaux de la transition énergétique, la conversion des centrales à charbon, principalement situées en Allemagne et en Pologne, en centrales à gaz, et les dépenses de R&D sur la voiture, le camion et le train à hydrogène. Dans le meilleur des cas, rien qui permette de produire une vraie croissance créatrice d’emplois, de revenus et des recettes publiques qui sont le vrai gage économique des dettes nouvelles.
Je persiste et je signe : seule une relocalisation méthodique, portant sur l’ensemble des secteurs économiques concernés, aurait permis d’atteindre ou d’approcher l’objectif de relance. Mais on attend encore que la souveraineté économique soit plus qu’un slogan de circonstance.
Plus encore que la rage destructrice des manifestants identitaires, c’est notre incapacité à y répondre qui inquiète. Nous devons mobiliser notre héritage pour promouvoir le modèle universaliste français. Emmanuel Macron aura-t-il le courage de le faire?
Nous avions quitté un monde où les féministes assiégeaient les salles de cinéma qui avaient l’audace de programmer le J’accuse de Roman Polanski et battaient le pavé contre une France qui, en honorant le cinéaste d’un César, confirmait, selon eux, sa complaisance envers les violeurs et les assassins de femmes ; et à peine sortons-nous du confinement que nous assistons à une nouvelle salve d’offensives contre la France, sa police, ses statues, ses noms de rues et d’institutions. Parmi ces cibles, Colbert, véritable abcès de fixation des associations antiracistes et indigénistes, déjà visé en 2017 dans le sillage des événements de Charlottesville, dont les militants ne savent et ne veulent savoir qu’une chose : qu’il fut l’instigateur du Code noir, et d’un Code noir lui-même réduit à sa plus sommaire expression.
Procureurs et fossoyeurs
J’aurais pu consacrer cet article à l’ignorance crasse dont font montre ces activistes, déboulonneurs et taggeurs de statues, à leur anachronisme, leur pathos de la table rase, leur refus de compter avec l’essentielle ambivalence de l’Histoire. J’aurais pu développer leur impuissance à admettre la vérité énoncée par l’historienne d’art, Anne Pingeot, dans un texte consacré à Paul Gauguin (autre abcès de fixation des indigénistes) et au travail de sauvetage par un colon des mythes et légendes du peuple maori : « La civilisation occidentale qui détruit est aussi celle qui recueille, sauvegarde et recrée. » J’aurais pu évoquer leur rébellion contre ce donné de la condition humaine qui fait que, par la naissance, nous entrons dans un monde qui nous précède, et que, par conséquent, nous sommes « toujours, bon gré mal gré, les héritiers des actes d’autres hommes » (H. Arendt).
Je préfère m’attacher à la réplique que nous opposons, ou non, à ces procureurs et fossoyeurs de la France. Ce qui frappe en effet dans ce nouvel épisode, mais plus largement dans toutes les offensives identitaires, qu’elles viennent des rangs des féministes, des LGBT-istes, des Noirs ou des musulmans, c’est l’inconsistance de notre réponse. Jusqu’à quand, jusqu’où allons-nous consentir à ce réquisitoire perpétuel et toujours plus véhément contre notre histoire, notre singularité, notre identité ?
Les fièvres identitaires sont destructrices partout, mais en France, elles portent atteinte à un élément constitutif de l’identité française, du génie français
Sans doute, dans ce cas précis, lors de son allocution du 14 juin, le président a-t-il eu le verbe haut : « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire, a-t-il déclaré. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Cependant, quel crédit accorder à ces énergiques paroles ? Emmanuel Macron a donné trop de preuves de ce qu’il était acquis à l’idéologie identitaire et diversitaire pour que l’on puisse être véritablement rassuré. Et puis, quelle que soit la foi du président, que d’oreilles politiques et journalistiques compatissantes, que de génuflexions – au sens propre comme figuré –, que de gravité face à ces contempteurs de la France.
« Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts. » De toute évidence, nos élites ont fait leur la devise par laquelle le comte de Bréville, dans la nouvelle de Maupassant, escompte fléchir la farouche et patriotique Boule de suif. Or les forts aujourd’hui, ce sont les femmes, les Noirs, les musulmans, bref les minorités, la diversité. Et ils le savent.
Ils savent que le fruit est mûr et ne demande qu’à tomber, d’où ces assauts de plus en plus réguliers et violents. Or, si, collectivement, nous nous souvenions encore de qui nous sommes, la réponse ne manquerait pas de fuser : Colbert n’est peut-être pas le grand homme des Noirs, mais en France il n’y a ni noirs, ni musulmans, ni juifs, ni catholiques, ni protestants, ni hommes, ni femmes, il n’y a que des Français. Et Colbert est un grand homme pour la France. Il est de ceux qui l’ont faite, et qui l’ont faite éclatante et glorieuse. Et c’est la raison pour laquelle la patrie lui est infiniment reconnaissante et le célèbre au travers de ses statues. Ironie de l’Histoire d’ailleurs, c’est au moment où Colbert aurait pu redevenir une figure exemplaire pour la France post-Covid-19 redécouvrant les vertus de l’État stratège, du protectionnisme économique et promettant de s’engager sur la voie de la réindustrialisation, qu’il est de nouveau pris pour cible. Mais c’est précisément cette transcendance de la patrie que ces captifs volontaires de leur « race » récusent.
Notre reddition
Nous sommes mis à l’épreuve et ce ne sont pas quelques biens qui nous sont ravis, mais un modèle de civilisation. Les fièvres identitaires sont destructrices partout, mais en France, elles portent atteinte à un élément constitutif de l’identité française, du génie français. Ce qu’on pourrait appeler la passion du monde commun, notre répugnance à voir les parties qui composent la France coexister, vivre les unes à côté des autres, superposées comme l’huile et l’eau, selon l’image de Renan. Par notre histoire, nous étions mieux armés que tout autre pays pour faire rentrer dans leur lit ces fleuves identitaires, féministes, indigénistes, LGBT-istes qui sont en train d’engloutir sous leurs eaux notre civilisation. Sauf que nous ne mobilisons pas cet héritage.
Trois facteurs éclairent la reddition que nous ne cessons de signer avec nous-mêmes. 1. Nous ne connaissons plus notre histoire, et pour le peu que nous en connaissons, nous la tenons pour coupable ; 2. Nous ne la comprenons plus, nous ne la jugeons donc plus légitime ; et 3. Conséquence fatale, nous ne l’aimons plus suffisamment pour la défendre.
Ces activistes, féministes, antiracistes, LGBT-istes, mais on pourrait ajouter antispécistes, se nourrissent d’abord de notre ignorance et de notre amnésie. Les maîtres de l’heure avancent en terrain d’autant plus sûrement conquis qu’il leur a été préparé par cinquante années d’éducation dite progressiste qui, depuis les années 1970, a fait de la liberté de l’enfant, de son génie originellement créateur, un alibi pour se dispenser de la tâche de transmettre l’héritage. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, écrivait Montaigne, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. » Que savent de la France les moins de 50 ans – ce qui commence à faire du monde – sinon qu’elle a été et demeure raciste, patriarcale, sexiste, misogyne, islamophobe, homophobe, transphobe, cruelle aux bêtes ? À un Colbert réduit au Code noir, que seraient en mesure de riposter un écolier ou un adulte né dans les années 1970 ? On eût d’ailleurs aimé, dans ce contexte, entendre le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, car ce n’est pas sur des cartels escortant des statues que l’on apprend l’histoire de la France, mais sur les bancs de l’école.
Ces militants de toute espèce se fortifient également de notre mauvaise conscience. Là encore, des décennies de tyrannie de la repentance ont fini par produire leurs effets. Il nous arrive ce qui arriva à l’instituteur interprété par Bernard Fresson dans Les Feux de la Chandeleur du cinéaste Serge Korber. Revenant sur ses années de jeunesse militante et interrogé sur l’identité d’une jeune femme noire qui figure parmi ses archives, il a cette réponse extraordinaire : « C’était Monica, mon époque noire. Je faisais du racisme à l’envers. Je ne parlais que de négritude, de pouvoir noir. Résultat : Monica, tellement acquise à mes idées, les a appliquées au pied de la lettre : un jour elle n’a plus supporté la vue d’un Blanc, moi le premier !»
Tirer sans fin sur notre capital civilisationnel
Ils prospèrent enfin, et c’est à mon sens le point majeur, sur le sentiment d’illégitimité que nous inspire le modèle universaliste qui est le nôtre. Toute notre faiblesse vient de l’évidence que l’approche identitaire, diversitaire, communautaire a acquise au fil des années dans notre pays. Nous sommes en effet les héritiers d’une République qui, plus que toute autre, ne veut rien savoir des identités particulières, qui n’en demande pas le sacrifice, mais leur impose la discrétion dans l’espace public. Or, nous ne saisissons plus le magnifique pari sur la liberté que, au travers de cette exigence de neutralisation des appartenances privées, la République française fait sur l’homme. Elle postule l’existence en chacun d’une enclave de liberté, elle mise sur la capacité de tout individu, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, de faire un pas de côté par rapport aux déterminismes et aux appartenances. Non pas pour être jeté dans un vide identitaire, une abstraction prétendument libératrice, mais afin de prendre part à cette réalité supérieure, haute en couleur et en intrigues qu’est la nation.
Cessons donc d’être les dupes de toutes ces victimes autoproclamées de la civilisation française et recouvrons la fierté de nous-mêmes. Leur objet n’est ni la vérité ni la justice, mais une volonté opiniâtre de faire rendre gorge à la civilisation occidentale et singulièrement à la France. Leur « logique » est la suivante : nous aurions contracté, historiquement, une telle dette à leur endroit qu’ils seraient comme autorisés à tirer des traites sans fin sur notre capital civilisationnel. Et c’est là que la généalogie victimaire joue un rôle essentiel, se présenter comme des « fils et filles » d’esclaves ou de colonisés, du simple fait de leur couleur de peau, permet des demandes exorbitantes. Verra-t-on un jour sortir des rangs des indigénistes ou des décoloniaux un esprit digne du courage et de la lucidité d’un Finkielkraut et capable d’écrire « L’Esclave ou le Colonisé imaginaire » ?
Quand Macron nous colle la honte et renvoie notre chroniqueur Cyril Bennasar des années en arrière…
Une nuit, alors que je traversais la dalle du quartier de la Défense avec une « Juliette » qui se reconnaîtra, plutôt court vêtue, en sortant d’une méga fête techno de ouf comme on disait alors et comme on dit encore sur Radio Nova, j’ai été insulté de façon obscène, enfin plutôt la fille, mais en l’occurrence nous ne faisions qu’un, par une dizaine de petits Arabo-Français qui trônaient sur des marches avec l’audace et l’assurance d’une bande de hyènes. Au lieu de faire celui qui n’entendait pas, je les ai regardés fixement en continuant de marcher pour montrer que je n’étais pas effrayé, ou plutôt pour tenter de le faire croire, parce qu’en réalité je l’étais et parce que ces petites racailles menaçantes sont comme ces chiens qui mordent quand ils sentent que l’on a peur.
Il faisait nuit, nous étions seuls, et quand bien même nous aurions été dans une foule et en plein jour, j’aurais été à peine plus rassuré par la présence de Français blancs dans leur majorité désarmés moralement par des décennies d’excusisme et d’antiracisme et qui face à l’explosion d’une délinquance minoritaire et visible, semblent s’accommoder de défaites comme de déshonneurs.
Chuck Norris appelé à la rescousse aux Quatre Temps
Mon choix tactique du « même pas peur » n’a pas eu l’effet escompté puisque les stigmatisés se sont levés et se sont rapprochés de nous dangereusement. J’ai craint alors qu’une posture trop agressivement défensive ne leur donne le prétexte qui leur manquait pour une agression physique. J’ai craint que l’échange ne tourne à la bagarre et peut-être à un viol à cause de l’allure de la demoiselle et de la misère sexuelle dans laquelle végètent ces petits branleurs.
Moi qui exècre le pacifisme (qui n’est pas la recherche de la paix mais la recherche de la paix à tout prix), j’ai choisi de jouer l’apaisement, de faire profil bas, de me dégonfler, et pour tenter d’éviter le pire je leur ai dit : « C’est pas cool ce que vous faites les gars ». Comme disait François Truffaut, « La vie, ce n’est pas comme dans les films ». J’ajouterais que ce n’est pas comme dans les films de karaté quand Jason Statham ou Jean-Claude Van Damme rendent la justice à un contre dix à coups de pieds et à coups de poings. Et encore, je me souviens d’un film ou Chuck Norris se fait éclater la gueule dans un bar par une bonne vingtaine de types malgré son coup de coude légendaire et jubilatoire.
Macron, Bennasar: même combat
J’avais oublié cet épisode honteux qui s’est quand même bien terminé pour la fille mais pas pour mon amour-propre, jusqu’à ce qu’un autre épisode tout aussi honteux vienne me le rappeler. C’est à peu près dans les mêmes termes que le président s’est sorti d’affaire et d’un échange houleux avec des gilets jaunes tandis qu’il se promenait il y a quelques jours avec son épouse aux Tuileries. Ce n’est pas par choix que ce président est mon président mais il l’est, et à ce titre, j’aurais préféré qu’il appelle la Garde républicaine à cheval pour faire sabrer les gueux les plus vindicatifs et faire disperser les autres à coups de bâton comme il devrait le faire avec les « Traoré » ou comme son prédécesseur mollasson aurait dû agir avec la famille de « Léonarda ». Je n’ai voté pour lui ni au premier ni au deuxième tour en 2017, mais en bon démocrate je reste un bon perdant.
Il y a deux sortes de gilets jaunes : ceux qui ont voté Marine le Pen à la dernière élection présidentielle et qui ont perdu, et ceux qui n’ont pas voté Marine le Pen et qui ont perdu aussi. Voilà donc deux ans qu’une foule de mauvais perdants braille, bloque, défile, brûle, casse et pour finir enquiquine notre chef d’Etat quand il prend le frais avec sa Dame.
« Soyez cools », leur a-t-il dit, comme moi il y a trente ans à la Défense. Mais il y a une différence entre Emmanuel et moi : il est le chef de la Nation, des armées, et le détenteur de la violence légitime. Quand je me dégonfle, je n’engage que moi, je ne salis que mon honneur. Quand c’est lui, il nous engage tous et la honte descend en cascade du premier des premiers de cordée jusqu’au dernier des derniers.
Alternance
Manifestement, les « mutilations » n’ont pas servi de leçon aux gilets jaunes persistants ou « radicalisés ». Un président aurait dû en tirer la leçon, et, au lieu de réveiller ma honte, faire rougir le trottoir modérément mais fermement pour apprendre au peuple renégat à respecter le choix du peuple votant. Certains me diront qu’on ne peut pas parler de peuple votant quand le premier parti de France est celui des abstentionnistes. Je répondrai qu’un ramassis de Jean-Foutre, de paresseux et d’indécis ne fait pas un parti, et si l’on me demandait ce que l’on doit faire de tous ces gens qui s’abstiennent de donner leur voix dans la discrétion des isoloirs puis viennent donner de la voix dans les rues, je répondrais : « qu’ils crèvent ! ».
Mais comme personne ne me demande rien, en bon républicain je vote et j’attends un président que le recours à la répression n’intimiderait pas, quelqu’un qui aurait ce qu’il faut là où il faut. Dans l’offre politique actuelle, je ne vois qu’une présidente.
J’évoquais il y a peu le livre de Régis Debray, Du génie français, qui se demande quel est notre écrivain le plus « national » — Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou…
Chacun a son idée sur la question. J’ai peur qu’il s’agisse souvent d’une idée reçue. D’une répétition mécanique d’avis transmis par la tradition scolaire — la pire des traditions, quand elle se mêle de jugements esthétiques —, cette tradition qui nous impose de dire que « Demain, dès l’aube » est un chef d’œuvre, alors qu’il s’agit au mieux d’une bonne opération de communication, ou que « La Beauté » est un sonnet exemplaire : Marcel Aymé a réglé son compte à ce poème impossible dans le Confort intellectuel, et je pense personnellement que le fameux « rêve de pierre » mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degré, la condamnation par la dérision du néo-classicisme dont Ingres et ses élèves — tout ce que détestait le petit Charles — continuaient à se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l’histoire de l’art, et l’enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l’exact opposé d’Ingres.
Quant au « Dormeur du val », avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se pâmer non plus : il s’agit au mieux de la tentative sympathique d’un bon élève pour imiter, justement, le père Hugo, voir « Souvenir de la nuit du 4 », dans les Châtiments. Les deux trous sont déjà là. Le petit Rimbaud, qui n’était pas encore le génie absolu d’Une saison en enfer et des Illuminations, devait se trouver audacieux de plagier, sous l’Empire, un poète honni des autorités — mais peut-être pas de ses professeurs.
Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamné au bagne de Nouvelle-Calédonie, le seul à s’en être évadé, et qui, amnistié, reprit à Paris ses habitudes de polémiste) rapporte dans les Aventures de ma vie (1896) l’opinion du poète incontournable, devenu l’icône des instituteurs de la IIIe République, sur Stendhal et Balzac.
Admettons un instant que Hugo soit effectivement le génie des Lettres que l’on croit — même s’il n’est grand que dans l’hénaurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.
Rochefort raconte donc qu’il a tenté de faire lire le Rouge et le noir au barbu le plus célèbre de France — barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son maître, Hugo ayant impitoyablement massacré ses enfants, à part Léopoldine, morte trop tôt pour qu’il la détruise comme Adèle) lui fait part de la Vox Dei paternelle : « Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard. »
Rochefort, effaré, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. « J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ? » Et d’insister sur ce qu’il appelle les « fautes de français » de Stendhal : « Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent. »
1802-1885, l’homme-siècle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n’y a pas que Stendhal à en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi à sa salve :
« M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .» Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense. »
Pour la perspicacité, on repassera. Balzac, lui, ne s’est pas trompé sur Stendhal. « Une œuvre extraordinaire », dit-il de la Chartreuse de Parme en 1840 — les vrais génies savent se reconnaître entre eux. Tout en sachant que cette appréciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.
Des petits esprits, il y en a toujours eu. Après tout, aujourd’hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu’Edouard Louis est un écrivain. Il doit même se trouver des profs, lecteurs de Libé, qui l’étudient en classe.
Stendhal — et c’est ce que Hugo, engoncé dans des modèles héroïques inlassablement plagiés, ne peut comprendre — est le premier des grands écrivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l’estimait fort), qui ait fait de la dérision la clé de ses romans, tout en croyant au romanesque — et c’est bien là la difficulté, pour des lecteurs médiocres. Comparez donc le récit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans la Chartreuse de Parme :
« Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (…) Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. »
Et la même bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des…
Exit Claude Allègre et Didier Raoult, ces deux hommes hétérosexuels blancs qui racontent «rien que des bêtises et on voit le résultat»! Ces derniers jours, les médias mettent en avant des spécialistes d’une autre envergure.
Dans la catégorie climat, pour conseiller le président et encadrer les bienheureux tirés au sort de la convention citoyenne, nous avons Cyril Dion, réflexologue plantaire patenté. Pas un tripoteur de pieds à la Georges Tron, brillamment défendu par Maître Dupond-Moretti, mais qui apparemment se contentait bêtement de mettre la main à la patte. Non. Monsieur Dion est un vrai réflexologue, formé personnellement par la spécialiste Mireille Meunier dont le centre propose des formations préparant à la délivrance du titre de réflexologue, dûment enregistré au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles) et reconnu par l’État au niveau II, (licence). JO du 21 Avril 2017, code RNCP 28179.
Pour faire simple, le réflexologue plantaire « favorise le processus d’auto-régulation par un toucher spécifique des zones réflexes et des points de méridiens, en s’appuyant sur des mécanismes neuro-végétatifs et de circulation des fluides ». Rien que ça.
Vous aussi, devenez réflexologue!
La formation administrée par le centre en question est ouverte aux personnes ayant le niveau baccalauréat ou une expérience professionnelle d’au moins trois ans dans le secteur du bien-être, dure 9 x 4 jours, coûte 4 320€ si vous payez de votre poche et 6 705€ si vous êtres pris en charge par la formation continue. Donc, pas de la daube. Bravo Cyril.
Dans la catégorie docteur, pour bien nous informer à la télé sur le coronavirus, notre santé et tout ce qui va avec, nous avons le docteur Brigitte Milhau, auriculothérapeute spécialisée dans le sevrage tabagique.
Pour les ignares, l’auriculothérapie est une pratique de médecine non conventionnelle, à la fois diagnostique et thérapeutique, mise au point dans les années 1950, par le docteur Paul Nogier, médecin généraliste lyonnais. Elle repose sur l’hypothèse qu’il existe une correspondance entre l’oreille externe et les différents organes du corps. Le pavillon de l’oreille a la forme d’un petit fœtus et « peut donc être considéré comme une cartographie du corps humain répertoriant un réseau complexe de points reliés au système nerveux central ». L’oreille est un peu comme le « clavier thérapeutique du corps » et « l’auriculothérapie permet de moduler certains messages ». Tout un programme.
Tarifs en auriculothérapie
Bref, pour 300€ on vous pose un fil dans l’oreille et pendant une heure vous stimule comme il faut, là où il faut. Puis, quinze jours après, le médecin vous enlève le fil et vous retitille toujours aux bons endroits. Et, miracle, plus de fumée ni par la bouche, ni par le nez, ni par les oreilles.
Pour 50€, on vous propose enfin le traitement de l’événement unique : avant un examen, une épreuve, un entretien. Et, si plusieurs séances sont nécessaires pour réguler les conséquences d’un stress installé : ballonnements, migraines, insomnies, le tarif est de 40€. Petit bémol, ces actes, hors nomenclature, ne sont pas pris en charge par l’assurance maladie. Mais, quand on aime.
Ce qu’il y a de bien dans le nouveau monde, c’est qu’on est pris en charge de la tête aux pieds.
C’est ce qu’a affirmé la journaliste Bari Weiss, en claquant la porte du New York Times. La liste des victimes de la cancel culture – qui traque toute pensée pas assez radicale dans le combat féministe ou antiraciste – s’allonge.L’analyse de Jeremy Stubbs
La « cancel culture » contre-attaque. Après la publication le 7 juillet sur le site de Harper’s Magazine de la « Lettre sur la justice et le débat ouvert », signée par plus de 150 personnalités des arts et lettres, mettant en garde contre les dangers du conformisme actuel, la réponse des roquets du nouveau politiquement correct n’a pas tardé à venir.
Pour mémoire, la « cancel culture » désigne la création de campagnes en ligne pour contraindre des organisations – universités, journaux, maisons d’édition, entreprises – à virer un employé, à boycotter les œuvres d’un auteur ou à annuler la participation d’un tel à un événement, sous prétexte que des déclarations faites par l’individu en question auraient provoqué une détresse émotionnelle chez certaines personnes. On ne s’étonnera pas d’apprendre que la riposte à la lettre de Harper’s a consisté, en partie, à exiger… des annulations et des boycotts. Mais la charge principale a été que cette prétendue forme de censure contemporaine n’est qu’un fantasme produit par l’imagination paranoïaque des réactionnaires. Comme le résume un journaliste du New York Times, Charles M. Blow, dans un tweet tout en majuscules pour plus de finesse : « LA CANCEL CULTURE N’EXISTE PAS. »
Once more: THERE IS NO SUCH THING AS CANCEL CULTURE. There is free speech. You can say and do as you pls, and others can choose never to deal this you, your company or your products EVER again. The rich and powerful are just upset that the masses can now organize their dissent.
Il s’agit ici d’un retournement supérieurement hypocrite d’une pratique déloyale normalement attribuée aux réactionnaires et appelée « gaslighting ». Il faut comprendre le jargon pour entrer dans cet univers mental très particulier. Ce terme, dérivé d’un film américain de 1944, Gaslight, littéralement « éclairage au gaz », mais connu en France sous le titre Hantise, représente une forme de manipulation psychologique amenant quelqu’un à douter de sa propre raison et à nier ce qu’il voit devant lui. Nous sommes donc invités à nier l’existence de la cancel culture – sous peine, bien sûr, d’être annulés, virés ou boycottés à notre tour.
Gaz à tous les étages
Trois jours après la parution du texte de Harper’s, la contre-offensive arrive sous la forme d’« Une lettre plus spécifique sur la justice et le débat ouvert », publiée en ligne et accompagnée de 160 signatures. Aux yeux des signataires de la deuxième lettre, quoique tous des professionnels des médias ou de l’université, les signataires de la première lettre sont disqualifiés par le fait qu’ils sont majoritairement des blancs cis-genres (nés masculins ou féminins), riches et influents. C’est ignorer superbement le fait que ceux-ci prétendent parler non pour eux-mêmes mais pour ceux, plus vulnérables, qui n’osent pas s’exprimer du tout. Un deuxième reproche est que ce qui afflige ces personnes privilégiées, ce n’est pas que leur liberté d’expression soit menacée, mais que leurs idées rencontrent des critiques justifiées au lieu de la complaisance. Ce qui les froisse n’est que l’inconfort passager occasionné par le ton hostile de ceux qui expriment un désaccord légitime. Selon le texte : « Des gens noirs, de couleur et LGBTQ+ peuvent maintenant critiquer les élites publiquement et leur demander des comptes socialement. » Le dernier adverbe fait froid dans le dos, étant un euphémisme évident pour le boycott, le licenciement ou l’annulation. D’ailleurs, et toujours selon cette contre-lettre, réduire au silence ces membres de l’élite dominante est totalement justifié car ils ont muselé les minorités ethniques et autres pendant des siècles. Il est donc permis de guérir le mal par le mal. Tous ces reproches conduisent – de manière totalement contradictoire – à une dernière assertion : pratiquement personne n’a jamais été boycotté ou viré.
Pour preuve du contraire, prenons le cas de J. K. Rowling, accusée d’avoir prononcé des paroles « transmisogynes », désobligeantes pour les trans femmes. Son éditeur, Hachette, a tenu bon sous l’avalanche de messages lui ordonnant de se séparer de son auteure vedette (motivé peut-être par des considérations pécuniaires), mais l’adaptation cinématographique en cours du conte de fées de Rowling, The Ickabog, par la Warner Bros. risque fort de ne jamais voir le jour. Une autre Britannique, Gillian Philip, auteure de bestsellers pour pré-ados traduits en français et allemand, comme la série des Anges rebelles, a exprimé son soutien à Rowling sur Twitter. A part les menaces de mort qu’elle a reçues par la suite, elle a été virée par sa maison d’édition qui a succombé à une campagne d’insultes exigeant que Philip soit mise à la porte. La non-existence de la cancel culture saute aux yeux.
S’annuler soi-même
De ce point de vue, l’idéal de la cancel culture consiste à amener les gens à s’immoler tout seuls. À la suite de la publication de la lettre de Harper’s, deux journalistes de renom ont démissionné en prétextant l’atmosphère irrespirable dans laquelle ils travaillaient. La première, Bari Weiss, a claqué la porte du New York Times en publiant une lettre ouverte à la direction, stigmatisant l’environnement hostile créé autour d’elle par des collègues plus jeunes, idéologiquement intransigeants et incontrôlables par la hiérarchie. Le vrai rédacteur en chef, selon elle, est Twitter : le journal n’ose plus contredire les opinions qui y dominent. Bari Weiss avait été embauchée en 2017 précisément pour incarner une voix plus conservatrice dans un quotidien qui n’avait pas anticipé l’élection de Donald Trump. Auteure en 2019 d’un livre remarqué sur l’antisémitisme (How to fight antisemitism), elle connaît bien le sujet : enfant, elle a fréquenté la synagogue à Pittsburgh où a eu lieu en 2018 la terrible fusillade qui a fait onze morts. Dans sa lettre de démission, elle se dit harcelée par des collègues qui vont jusqu’à la taxer de nazisme et de racisme et qui ironisent sur le fait qu’elle soit « encore une fois en train d’écrire sur les juifs. » Sa présence même au New York Times les indispose : il faut qu’elle en soit exclue pour que le journal soit « inclusif. » Le paradoxe est flagrant et illustre un autre thème manié de façon hypocrite dans la cancel culture. Il faut que les partisans de celle-ci se sentent en sécurité – « feel safe » selon le jargon. Ils refusent donc toute forme de sécurité à ceux qui menacent la leur.
Le paradoxe est aussi aigu chez un autre journaliste, Andrew Sullivan, qui est gay, catholique, conservateur et anticonformiste. Le 17 juillet, il a écrit son dernier blog pour le New YorkMagazine où il explique qu’il met fin à sa collaboration à ce titre – purement virtuelle d’ailleurs – parce qu’il a été ostracisé par une majorité de ses collègues. Ceux-ci semblent croire que tout auteur qui ne suit pas à la lettre et visiblement l’orthodoxie actuelle en termes de race, d’orientation sexuelle et d’identité de genre « fait du mal à ses collègues de manière active et physique par le simple fait de partager le même espace virtuel. » La sensibilité des partisans de la cancel culture est telle que l’existence même de ceux qui expriment des opinions opposées aux leurs doit être écartée de leur champ de conscience.
Les glapisseurs au pouvoir
Si rendre la vie impossible à un collègue peut avoir l’effet désiré, il ne faut pas se priver du plaisir d’une bonne dénonciation publique. Deux des signataires de la lettre de Harper’s, aux côtés de Bari Weiss, en ont été les victimes. Le psychologue et linguiste de Harvard, Steven Pinker, auteur de bestsellers comme L’Instinct du langage ou Comment fonctionne l’esprit, a fait l’objet d’une lettre ouverte, signée par presque 600 personnes, envoyée à la Linguistic Society of America, exigeant qu’il soit expulsé de cette association professionnelle. Accusé d’avoir étouffé, par ses propres interventions publiques, les voix des victimes de violence raciste et sexiste, Pinker a reçu l’entier soutien de ses collègues. Les preuves derrière cette accusation étaient plus que ténues : ses déclarations au cours des années auraient contenu des messages codés, appelés en anglais « dog whistles », littéralement des « sifflets à chien. » Il s’agirait de déclarations apparemment anodines qui contiennent des messages cachés compris par les seuls initiés. Par exemple, quand J. K. Rowling dit qu’elle s’inquiète du sort des jeunes femmes qui subissent des interventions chirurgicales irréversibles pour se rendre moins féminines, avant de le regretter, elle laisserait entendre à ceux qui savent décoder ses paroles qu’elle veut mettre les trans au ban de la société. Comme l’explique Pinker, quoi que disent les gens, les partisans de la cancel culture y liront n’importe quel sens caché – et coupable – qui les arrange. Ce mécanisme est à l’œuvre dans la dénonciation la plus hypocrite de toutes. En signant la lettre de Harper’s, Matthew Yglesias, journaliste au média en ligne Vox, situé à gauche, a attiré l’ire d’une de ces collègues, la trans femme, Emily VanDerWerff. Elle s’en est plainte dans une lettre à sa rédaction qu’elle a – sans doute pour plus de discrétion – partagée sur Twitter. Quoique reconnaissante pour le soutien qu’elle a reçu d’Yglesias dans le passé, elle prétexte la présence de nombreux « sifflets à chien » dans la lettre de Harper’s pour affirmer qu’elle se sent « moins en sécurité » chez Vox depuis qu’il a signé ce texte. Le jargon est inévitable. Magnanime, elle déclare ne pas vouloir que son collègue soit viré, réprimandé ou forcé à s’excuser. Là, il y a bien un message à peine codé : elle demande toutes ces choses sans l’inconvénient d’assumer sa demande de manière explicite. Qui seront les prochaines victimes des glapisseurs de la cancel culture ? Sans doute, vous et moi.
La militante laïque Céline Pina n’est pas convaincue par l’appel lancé hier par Laurent Joffrin, et signé par 150 personnalités de gauche (Mazarine Pingeot, Laure Adler, Pierre Lescure, Benjamin Biolay etc.). Vraiment pas du tout.
Laurent Joffrin, futur ex-directeur de Libération, crée un mouvement “pour relancer la gauche”, titre le Point. C’est dire à quel point le pronostic vital de celle-ci est engagé, si Joffrin se croit crédible dans le rôle de l’homme providentiel. Depuis que Christophe Castaner a réussi à être ministre de l’Intérieur, n’importe qui peut être candidat à n’importe quoi. La moindre Rossinante se rêve en Bucéphale.
Rassembler la gauche n’est intéressant que si elle existe encore, a quelque chose à dire, et autre chose à défendre que les intérêts individuels d’une caste. Or, à lire le « manifeste » de ce mouvement, on est très loin de la clarification idéologique. Le faire-part de naissance de cette gauche souhaitée par Laurent Joffrin ressemble à une motion de synthèse d’un congrès du Parti socialiste. Une impression de déjà vu ou déjà lu qui fait de cette bouillie de chat sur la forme, une orgie de robinets d’eau tiède sur le fond.
Laurent Joffrin, le risque zéro
Alors qu’elle se sait mourante, cette gauche-là ne prend aucun risque. Elle est pour le bien et contre le mal, mais elle se garde toujours de se positionner sur les sujets qui déchirent notre pays ou secouent le monde. Elle use d’une langue de bois en chêne massif, uniquement pour masquer le vide de son discours.
Le manifeste n’est porteur d’aucun souffle et le capitaine est de plus un couard patenté
Cette gauche-là donne le sentiment de ne pas avoir la France ou les Français en ligne de mire. Elle ne s’est même pas rendu compte qu’il lui faut attendre les toutes dernières lignes de son appel avant qu’une esquisse de préoccupation pour le pays ne se dessine. Et carrément la dernière phrase de ce bien trop long texte pour que le mot “France” apparaisse. Un oubli révélateur.
Oublié aussi, le fait que la gauche s’est fracturée sur une rupture essentielle : elle a délaissé l’humanisme, l’universalisme et la quête de justice sociale. La majeure partie des écologistes et des gauchistes, dont la gauche Joffrin semble envier les apparents succès, a troqué ces valeurs contre la guerre des races et une fascination pour l’islam politique. Oublié aussi, le fait que la gauche a délaissé les classes populaires et le mouvement ouvrier. Oubliée enfin, la conversion d’une partie de la gauche à la mondialisation et à la main invisible du marché.
Des oublis impardonnables
Pour un appel qui ambitionne un nouveau chemin, tout cela fait beaucoup d’impasses.
Soyons clairs : pourquoi la gauche ne cesse de régresser dans ce pays ? Parce que la gauche républicaine a été éliminée au profit de la gauche multiculturaliste. Ce faisant, les différents partis qui la composent donnent l’image de partis politiques qui détestent leur pays et le caricaturent en parlant de « France rance » un jour, de « France moisie » le lendemain. Ils décrivent la France comme un pays où règnerait le racisme systémique, ils sèment les graines de la guerre civile.
Cette gauche se pique aussi de défendre les femmes, mais présente comme une liberté le port du voile, symbole islamiste sexiste qui refuse l’égalité. Cette gauche se prétend antiraciste, mais voit de plus en plus les individus en fonction de la couleur de la peau, réduisant la couleur noire à un profil de victime, et assignant à la blanche une identité de bourreau. Cette gauche-là est celle qui larmoie en permanence sur les « jeunes des quartiers » mais les envoie dans le mur en leur inculquant la détestation du pays où ils vivent. Cette gauche-là prétend évidemment combattre le fascisme, mais utilise les mêmes méthodes : déshumanisation, désignation de cibles, établissement de listes ou mort sociale. Cette gauche-là n’aime pas argumenter, elle donne aujourd’hui le ton et préfère excommunier. Et c’est à elle que Laurent Joffrin dit clairement vouloir s’unir.
Ce manifeste est sorti le 21 juillet 2020. Il aurait pu être écrit il y a 10 jours ou il y a 10 ans tant il est détaché de tout contexte et n’entretient aucun lien tangible avec le réel. Pour la forme, la laïcité ou la nation sont certes évoquées dans le texte. Mais Laurent Joffrin se garde bien de leur donner un contenu. Là où il fallait assumer ou défendre une conviction républicaine, la peur d’un procès en rééducation pour éloignement de la doxa progressiste semble avoir été la plus forte.
La descente aux enfers de Libération
Bref, Joffrin et ses soutiens n’ont pas armé un vaisseau pour affronter la crise politique, économique, sociale et sanitaire qui vient, mais ont construit le vaisseau amiral de leur propre promotion.
Le problème c’est qu’ils n’ont pas encore quitté le port, que la coque se révèle en carton. Le manifeste n’est porteur d’aucun souffle et le capitaine est de plus un couard patenté. En effet, s’il est injuste de lui reprocher d’avoir eu un père d’extrême-droite, ami de Le Pen, on peut en revanche lui demander des comptes sur son parcours de patron de presse. Que son adhésion à une forme de social-démocratie libérale soit sincère, je le crois volontiers. Mais, alors que le temps est à l’orage et qu’il nous faut des Churchill, c’est un homme qui n’a jamais eu le courage de ses responsabilités que cet énième mouvement de gauche entend porter à sa tête !
Une de Libération, février 2017
Libération est devenu le porte-voix de l’indigénisme, de l’obsession raciale et de tant d’autres fadaises, sans que jamais son directeur n’y trouve rien à redire. De véritable journal, il s’est transformé en fanzine militant où pour dix articles à la gloire du moindre groupuscule cherchant des poux esclavagistes et colonialistes dans la tête de la République, Laurent Joffrin signait de temps en temps un éditorial-digue. Le seul rôle de cet éditorial étant de constituer un parapluie permettant à celui-ci de se décharger de toute responsabilité dans la diffusion d’une idéologie sinistre loin des valeurs universalistes. La gauche a choisi un homme incapable de prendre ses responsabilités quand il sait que sa rédaction est à la dérive, qui sait que ce qu’elle diffuse est malsain, mais préfère continuer à le faire car cela lui permet d’occuper une position de pouvoir. Je ne suis pas sûre que les électeurs veuillent qu’au grand cadavre à la renverse qu’est la gauche le docteur Frankenstein de Libération insuffle la vie, si c’est pour créer un zombie de plus.
Odyssée à travers la culture humaine, L’Or du temps est aussi un roman des origines. L’avocat mystique et guerrier y déploie ses talents de conteur, d’érudit et de lecteur pour nous entraîner dans ses infinies digressions.
« Je connais toutes les raisons de ne rien aimer. » Cette phrase, nichée au début de L’Or du temps, annonce le programme, en même temps que l’état d’esprit de son auteur, saumon remontant vers sa source plein d’allégresse, ignorant les regrets, rancœurs et acidités qui rongent celui qui prend trop au sérieux la comédie sociale. Il n’est pas anodin que, dans le livre, cette quête des origines emprunte le trajet inverse, descendant la Seine, fleuve rêvé autant que raconté, de la source à la mer (et, dans ce premier tome, de Châtillon à Paris). Le passé mène à l’avenir et réciproquement. Pour François Sureau, les morts sont aussi présents que les vivants, bien plus même, les personnages qu’il invente aussi réels que ceux qu’il côtoie chaque jour. Et s’il n’a pas, loin s’en faut, renoncé à l’existence charnelle, ni à la vie mondaine, selon le mot de son cher Pascal, il aspire à ce que la vie des sens et celle de l’esprit fusionnent dans une harmonieuse continuité.
L’or du temps
Il cherchera donc – et nous à sa suite – L’Or du temps, conformément à l’épitaphe inscrite sur la tombe d’André Breton. C’est-à-dire les infinies raisons d’aimer infiniment.
Dans les plis de ce monument littéraire foisonnant de mille personnages, lieux, bâtiments, œuvres, fourmillant de recoins, passages secrets et chemins de traverse, se cache le secret d’une libération, dont l’instrument, en effet, est moins la littérature que l’amour. Qu’on ne se méprenne pas, Sureau ne nous chante pas la bluette de la petite gorgée de bière. Il connaît « l’épaisse tristesse des souvenirs » (Isaac Babel), il sait que le mal existe, il l’a rencontré. Parfois, rarement, sous les traits du bourreau sanguinaire, plus souvent sous ceux du bureaucrate ou de l’énarque, qui croient que le monde n’a pas d’âme, qu’il se réduit à des problèmes et à des solutions, ou encore chez ces si nombreux écrivains français qui, au XXe siècle, choisirent le totalitarisme parce qu’ils cherchaient « moins une espérance à inventer que des ennemis à abattre ». Le mal, en somme, vient de tous ceux qui, à l’inverse du général Diego Brosset, commandant de la 1re division française libre, emploient « leur intelligence à chercher des raisons d’accepter ».
Sureau le sait : « Il n’y a pas de raison d’admirer ceux qui ont conquis les premières places. Leurs mérites n’y étaient pour rien. Le pouvoir est une loterie et la seule énergie qui vaille est celle de miser, sans se lasser, jusqu’au bout. » Il affectionne le mot de Baudelaire selon lequel on a oublié deux droits dans la déclaration de 1789, celui de se contredire et celui de s’en aller. On comprend qu’à l’instar de l’auteur anonyme d’un texte intitulé J’ai payé (texte et auteur étant probablement chimériques), François Sureau a senti un jour son esprit se fendre en deux, une moitié vivant et l’autre regardant.
Une fibre anarchiste
Lui-même a quitté la table. Énarque sorti dans la botte, il a passé quelques années au Conseil d’État qui lui inspire des pages savoureuses, et enseigné à Sciences-Po, où j’ai eu le bonheur de l’avoir comme professeur[tooltips content= »Qu’il me soit permis, à moi aussi, de payer ma dette. Bien que quelques années seulement nous séparent, François Sureau fait partie des professeurs qui ont changé ma vie. Je me rappelle encore son premier cours sur Paix et Guerre entre les nations. »]1[/tooltips], avant de devenir avocat aux conseils (Cour de cassation et CE), profession où il peut laisser libre cours à sa fibre anarchiste prononcée. Sureau adore batailler contre l’État qu’il incarnait autrefois et qu’il soupçonne des pires menées liberticides, parfois à raison, même si cet État, aujourd’hui faible et fragile, réclame notre protection. S’il aime l’armée, ce n’est pas par goût de l’ordre, mais parce qu’il y a rencontré des gens qui, moins bien nés que lui, étaient meilleurs que lui, et qu’elle est le dernier lieu où chacun compte pour ce qu’il est. L’exact contraire de la politique.
De très nombreux articles sont parus sur L’Or du temps. Ce diable d’homme, qui se serait senti moins étranger à l’époque de Perceval ou de Port-Royal, que dans « la marée de merde du monde moderne », et se fait une gloire de ne pas avoir d’opinions, fait l’unanimité, de France Inter à Causeur, de Mediapart au Figaro. Peut-être parce que, nourri de ses contradictions, il est l’unique spécimen connu de réac-progressiste, si on me passe l’usage de la navrante taxinomie contemporaine.
Tous les journalistes ont souligné le caractère inclassable de ce livre. Curieusement, aucun ne s’est avisé qu’il avait affaire à un roman – peut-être, au moins dans l’ambition secrète ou inconsciente, un descendant de la Recherche du temps perdu, écrit à la manière des aventures de Tristram Shandy, sur le mode de la digression et de l’association d’idées qui donne au livre son rythme presque endiablé de jeu surréaliste où chacun des participants ajoute un mot au récit en construction. L’auteur brouille les pistes et, passant et repassant de l’autre côté du miroir, il fait intervenir à côté du narrateur, en note de bas de page, son propre personnage, « le petit-fils du professeur M. ». Et puis, il y a son double bienveillant, Agram Bagramko (un nom en forme d’anagramme – mais de quoi ?) Malicieux, Sureau n’avoue jamais s’il est sorti de son imagination. Chacun se fera son idée. Mais si Bagramko est sa créature, il l’a inventée avec la minutie d’un chef des services secrets fabriquant la légende de son agent.
Chaque personnage, chaque lieu, chaque œuvre, chaque édifice est prétexte à de vastes détours enchâssés les uns dans les autres, qui racontent avec minutie et un réjouissant sens du détail incongru l’enchaînement des causes qui ont conduit à ce personnage, à ce lieu ou à cette œuvre, aussi bien que les événements dont ils seront les agents inconscients. Époques, livres, êtres dialoguent et s’entrecroisent, se passant d’invisibles témoins. Tel un pianiste dont les doigts courent des touches les plus graves aux plus aiguës, Sureau monte et descend l’échelle du temps, orchestrant des rencontres qui n’ont jamais eu lieu.
Dans cette odyssée, il se choisit des compagnons, qui sont autant d’intercesseurs.
Des écrivains bien sûr, Pascal, Apollinaire, Simenon, Kessel, Koestler qui disait qu’« aucune mort n’est aussi triste que celle d’une illusion », bien d’autres encore ; des moines, des soldats, des voyous, des femmes du monde, des prostituées, des aventuriers, un maniaque du droit que l’on croirait sorti des Plaideurs, des aviateurs, des personnages de roman, des anarchistes, des surréalistes, « des veilles Bretonnes en coiffe qui défient les gendarmes mobiles en pissant debout, robes à la Bécassine relevées, sur leurs brodequins réglementaires [tooltips content= »C’était à la fin des années 1970 ; la Bretagne se révoltait contre le projet du pouvoir giscardien d’implanter une centrale nucléaire à Plogoff. L’État (et les technos) ont dû céder. (L’Or du temps, p. 89 et suivantes) »]2[/tooltips] », des célébrités oubliées et des anonymes, des Russes, beaucoup de Russes, et toutes sortes de métèques, qui sont autant de figures de la liberté. La liberté, c’est la grande affaire de Sureau, pas seulement celle qui se décline en articles de loi, mais l’élan vital, la flamme intérieure qui est l’aune à laquelle se mesure la grandeur d’une existence ordinaire. Bernanos s’est trompé : les médiocres n’ont pas raison de tout[tooltips content= »C’est ainsi que Bernanos refuse, en juin 1945, le poste que lui offre le Général dans le Gouvernement provisoire : « Les médiocres auront raison de vous. Les médiocres ont raison de tout. » (L’Or du temps, p. 778.) »]3[/tooltips].
Interruption des programmes de Causeur pour un flash spécial: la France regorge de sites exceptionnels à deux pas de chez vous!
Vous les avez sûrement vues. Dans les gares ou dans les stations de métro, des campagnes publicitaires massives fleurissent un peu partout, à l’initiative de départements ou de régions qui rivalisent d’imagination pour attirer le Français un peu paumé par la situation sanitaire mondiale et les restrictions de voyage qu’elle implique.
A en croire le Ministère des Affaires Étrangères, dont les informations sont, il faut le reconnaître, assez bien documentées et détaillées sur cette page[tooltips content= »https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays-destination »](1)[/tooltips], les destinations ouvertes aux touristes français (hors Union Européenne) ne sont pas légion cet été. Et pour cause : l’épidémie de Covid-19 fait des ravages dans certains pays ; et d’autres, plus prudents, se gardent bien d’accueillir à bras ouverts de potentiels contaminateurs. Voilà donc les Français « contraints » de rester chez eux cet été, à défaut de pouvoir s’envoler vers de lointaines destinations tropicales.
Quand certains découvrent la lune
Exit, donc, les tongs et le bermuda sur les plages bondées de Thaïlande, ou le séjour en « resort » all inclusive au Costa Rica – du moins pour cet été. Les médias et le secteur du tourisme se trouvent un nouveau créneau : le reportage en France, dans « les régions ». Chacun y va de sa formule, telle France 2 et sa rubrique « Destination France » au journal de 20h, ou encore la SNCF et sa campagne « Le grand tour des régions ». On ne saurait se plaindre d’un tel engouement soudain pour notre beau pays !
Il est d’ailleurs assez intéressant d’observer les témoignages de personnes interrogées dans les reportages télévisés ; avec une pointe de déception dans la voix, comme si cela relevait de la punition, beaucoup semblent se résigner à rester sur le territoire national. Et l’on s’aperçoit qu’un certain nombre de nos compatriotes connaissent en réalité bien mieux Djerba que le Limousin, la côte turque que le pays cathare, ou encore Phuket que le Mont Saint-Michel ! Mais comme à quelque chose malheur est bon, la situation actuelle est justement l’occasion de découvrir notre pays en long et en large. A moins que la fameuse « 2ème vague » ne vienne doucher les espoirs des plus motivés.
Effets indésirables
Il faut toutefois espérer que cette assignation à domicile ne se transforme pas en un engorgement incontrôlé des plages françaises, déplaçant ainsi le touriste en bermuda cher à Philippe Muray de sa plage thaïlandaise vers les plus beaux sites de notre littoral. Ni en une « obsession touristique » (version autochtone) si bien décrite par Élisabeth Lévy dans ces colonnes.
Gageons que nos compatriotes sauront apprécier leur pays davantage qu’à l’accoutumée. Avec respect et modération. On ne peut d’ailleurs que penser à la phrase de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». On lui donnera au moins raison sur ses paysages et son patrimoine…
Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.
L’été dernier à Rennes, l’installation d’urinoirs uniquement masculins dans la ville avait indigné les victimes privées de pause-pipi à l’air libre. L’injustice est désormais réparée.
Un des principaux obstacles à l’égalité homme-femme reste la manière de faire pipi, notamment en milieu urbain. Les femmes ne peuvent même pas se consoler en pensant à Vespasien qui a laissé son nom à une invention que tout le monde connaît et en avait fait une source de revenus en imposant les mictions masculines comme nous le rappelle Suétone : « Son fils Titus lui reprochait d’avoir mis un impôt sur les urines. Il lui mit sous le nez le premier argent qu’il perçut de cet impôt, et lui demanda s’il sentait mauvais. Titus lui ayant répondu que non : “C’est pourtant de l’urine”, dit Vespasien. » Mais malgré tout, cela reste une maigre consolation quand l’envie se fait vraiment pressante. Soucieuse d’en finir avec cette injustice, la ville de Rennes, apprend-on par Ouest France et France 3 Bretagne, a décidé d’expérimenter des urinoirs féminins collectifs. Les dames pourront s’asseoir presque face à face et côte à côte à la fois dans un prototype en forme d’hélice, « récompensé d’une médaille d’or au concours Lépine de 2019 »
L’installation est hélas d’une couleur rose bonbon, ce qui est, on en conviendra, scandaleusement genré. L’inventeure (-trice ? ; -teuse ?) Gina Perier fait contre mauvaise fortune féministe bon cœur commercial : « On sait que c’est un cliché, c’est la couleur des femmes. Mais quand on met une innovation sur le marché et qu’il faut communiquer le fait que c’est destiné aux femmes, c’est utile de se servir des clichés. » Sans compter que le comble du sexisme est ailleurs sur cette question, si l’on y songe. Pourquoi, en effet, alors qu’elles ont tant de mal à faire leurs besoins dans l’espace public, ce sont elles qui forment le gros du contingent des dames pipi, comme l’indique le nom de cette profession qui n’a pas son pendant masculin ? Et on se souviendra, chez Proust, de la dame pipi des Champs-Élysées, ancienne marquise, qui a des bontés pour le narrateur enfant : « Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : “Vous ne voulez pas entrer ? En voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.” »
Au moins, grâce à la ville de Rennes, ces dames pourront parler ensemble pendant ce moment de soulagement, comme le font les hommes qui échangent souvent à cette occasion des informations capitales. Et bientôt, elles aussi pourront connaître la véritable émancipation entrevue par Bardamu, dans Voyage au bout de la nuit, quand il découvre New York et ses toilettes publiques : « Entre hommes, comme ça, sans façons, aux rires de tous ceux qui étaient autour, accompagnés des encouragements qu’ils se donnaient comme au football. […] Découverte du joyeux communisme du caca. » On a hâte…
Après un très long et pénible sommet européen, les vingt-sept pays partenaires sont parvenus à s’entendre. Une relance commune ambitieuse de 750 milliards d’euros va être mise en place. Mais en l’absence d’un fléchage précis et souverain des nouveaux investissements, et en délaissant la création monétaire aux banques commerciales, le succès de ce plan demeure incertain.
Quatre jours, il a fallu quatre jours pour que les 27 accouchent au forceps d’un accord sur les modalités d’un plan de relance dont chacun s’accorde à dire, du côté des euromaniaques comme des eurosceptiques, qu’il est le plan de la dernière chance pour sauver l’euro et l’Europe.
L’affaire prête à l’ironie. Comment se fait-il que l’euro et l’Europe qui devaient nous conduire sur les chemins de la prospérité et de la puissance doivent être une fois de plus sauvegardés ? Comment se fait-il que les entreprises qui « créent la richesse » doivent être soutenues à bout de bras par l’argent public ? Il y a là comme l’ombre d’une contradiction.Mais la consternation l’emporte sur l’ironie. Si l’on s’abstrait du tohu-bohu médiatique qui a entouré l’opération, c’est le sentiment de l’impuissance tragique de l’Europe qui l’emporte. Atteinte dans ses œuvres vives par la crise sanitaire qui ravage les comptes publics et l’emploi, elle pare au plus pressé, sans s’être donnée la peine d’un diagnostic préalable. Cela dit, que penser du nouveau bébé européen ?
Deux erreurs
Je l’ai dit dans ces colonnes et je le répète. Les sommes inouïes qui ont déjà été consenties pour éviter le naufrage des économies membres l’ont été sur fonds d’emprunt. Et c’est là encore une contradiction. Les « libéraux », qui font le procès constant de l’excès des dépenses, des déficits et des dettes publiques, ont embrassé sans états d’âme des programmes de dépenses qui font exploser les limites anciennes. Un personnage résume la contradiction : Pierre Moscovici. Sa tâche consistait, durant les cinq années où il officiait à Bruxelles, à morigéner les gouvernements qui transgressaient les règles de la rigueur budgétaire telle que définie par la doctrine européenne. Nommé récemment à la tête de la Cour des comptes, il juge en ces termes la dette publique française qui atteint 120% du PIB : « ce n’est pas une catastrophe en soi ». Or, son propos désinvolte évacue la question cruciale du financement par l’emprunt. La crise sanitaire offrait la chance providentielle de s’affranchir de cette contrainte. D’une part, parce que l’importance des sommes en jeu rend douteuse l’hypothèse de leur remboursement. D’autre part, parce que le risque d’inflation, argument constant mis en avant pour écarter l’hypothèse d’un financement par création monétaire à partir des guichets de la banque centrale, relève du fantasme quand les secteurs économiques travaillent à 30%, 50 ou 60% de leurs capacités…De surcroît, la chose reste dissimulée aux regards, le financement des États auprès des banques signifie que c’est une autre forme de création monétaire, issue des banques commerciales, qui assure la couverture des emprunts. Ce financement ne met à contribution, ni l’épargne des particuliers, évincée du financement de l’économie, ni les fonds propres des banques.
Mon lecteur se demandera pourquoi c’est la création monétaire par la BNP ou la Société Générale qui est privilégiée plutôt que celle de la banque centrale, institution présumée publique. La chose est la plus simple du monde. Ainsi, les banques ont pris en otages les États et les fantoches qui les gouvernent. La deuxième erreur n’est pas la moindre. Cela vaut pour les plans de soutien des États nationaux comme pour le plan de relance européen. L’argent public a été accordé sans contrepartie des bénéficiaires. C’était pourtant encore une occasion providentielle d’exiger des managers qu’ils relocalisent au moins certaines productions conçues sur le sol national et européen. Mais l’idée n’a pas effleuré ceux dont Emmanuel Todd a dit « qu’ils avaient été connifiés par l’expérience de l’euro et l’expérience de la mondialisation ».
L’écologie et le numérique, et ensuite?
Le contenu exact du plan recèle des inconnues de taille. Première inconnue : dans les sommes allouées aux États membres, quelle sera la part qui servira à couvrir les dépenses déjà budgétées et quelle sera la part qui financera les dépenses nouvelles ? La première part allégera le déficit acquis, sans effet de relance, la seconde pourrait, sous certaines conditions, exercer un effet stimulant. Si la première part l’emportait sur la seconde, le plan serait moins un plan de relance qu’un plan de colmatage.
Plaçons-nous dans le cas inverse d’un effort financier largement consacré à stimuler les économies en forte récession. Quels sont les investissements susceptibles de procurer le meilleur effet ? On avance l’écologie et le numérique. Mais où sont les opportunités d’investissement dans ces domaines qui n’ont pas déjà été exploitées ? On imagine mal une multiplication des éoliennes et des panneaux solaires, on ne voit pas quels seraient les investissements numériques nouveaux alors que les entreprises sont déjà lourdement engagées dans ce sens. Et les subventions, ruineuses pour les États, déjà accordées à la voiture électrique, ne font que déplacer la demande d’un type de véhicules à un autre.
Je ne vois guère que deux aspects cruciaux de la transition énergétique, la conversion des centrales à charbon, principalement situées en Allemagne et en Pologne, en centrales à gaz, et les dépenses de R&D sur la voiture, le camion et le train à hydrogène. Dans le meilleur des cas, rien qui permette de produire une vraie croissance créatrice d’emplois, de revenus et des recettes publiques qui sont le vrai gage économique des dettes nouvelles.
Je persiste et je signe : seule une relocalisation méthodique, portant sur l’ensemble des secteurs économiques concernés, aurait permis d’atteindre ou d’approcher l’objectif de relance. Mais on attend encore que la souveraineté économique soit plus qu’un slogan de circonstance.
La philosophe Bérénice Levet Photo: Hannah Assouline
Plus encore que la rage destructrice des manifestants identitaires, c’est notre incapacité à y répondre qui inquiète. Nous devons mobiliser notre héritage pour promouvoir le modèle universaliste français. Emmanuel Macron aura-t-il le courage de le faire?
Nous avions quitté un monde où les féministes assiégeaient les salles de cinéma qui avaient l’audace de programmer le J’accuse de Roman Polanski et battaient le pavé contre une France qui, en honorant le cinéaste d’un César, confirmait, selon eux, sa complaisance envers les violeurs et les assassins de femmes ; et à peine sortons-nous du confinement que nous assistons à une nouvelle salve d’offensives contre la France, sa police, ses statues, ses noms de rues et d’institutions. Parmi ces cibles, Colbert, véritable abcès de fixation des associations antiracistes et indigénistes, déjà visé en 2017 dans le sillage des événements de Charlottesville, dont les militants ne savent et ne veulent savoir qu’une chose : qu’il fut l’instigateur du Code noir, et d’un Code noir lui-même réduit à sa plus sommaire expression.
Procureurs et fossoyeurs
J’aurais pu consacrer cet article à l’ignorance crasse dont font montre ces activistes, déboulonneurs et taggeurs de statues, à leur anachronisme, leur pathos de la table rase, leur refus de compter avec l’essentielle ambivalence de l’Histoire. J’aurais pu développer leur impuissance à admettre la vérité énoncée par l’historienne d’art, Anne Pingeot, dans un texte consacré à Paul Gauguin (autre abcès de fixation des indigénistes) et au travail de sauvetage par un colon des mythes et légendes du peuple maori : « La civilisation occidentale qui détruit est aussi celle qui recueille, sauvegarde et recrée. » J’aurais pu évoquer leur rébellion contre ce donné de la condition humaine qui fait que, par la naissance, nous entrons dans un monde qui nous précède, et que, par conséquent, nous sommes « toujours, bon gré mal gré, les héritiers des actes d’autres hommes » (H. Arendt).
Je préfère m’attacher à la réplique que nous opposons, ou non, à ces procureurs et fossoyeurs de la France. Ce qui frappe en effet dans ce nouvel épisode, mais plus largement dans toutes les offensives identitaires, qu’elles viennent des rangs des féministes, des LGBT-istes, des Noirs ou des musulmans, c’est l’inconsistance de notre réponse. Jusqu’à quand, jusqu’où allons-nous consentir à ce réquisitoire perpétuel et toujours plus véhément contre notre histoire, notre singularité, notre identité ?
Les fièvres identitaires sont destructrices partout, mais en France, elles portent atteinte à un élément constitutif de l’identité française, du génie français
Sans doute, dans ce cas précis, lors de son allocution du 14 juin, le président a-t-il eu le verbe haut : « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire, a-t-il déclaré. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Cependant, quel crédit accorder à ces énergiques paroles ? Emmanuel Macron a donné trop de preuves de ce qu’il était acquis à l’idéologie identitaire et diversitaire pour que l’on puisse être véritablement rassuré. Et puis, quelle que soit la foi du président, que d’oreilles politiques et journalistiques compatissantes, que de génuflexions – au sens propre comme figuré –, que de gravité face à ces contempteurs de la France.
« Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts. » De toute évidence, nos élites ont fait leur la devise par laquelle le comte de Bréville, dans la nouvelle de Maupassant, escompte fléchir la farouche et patriotique Boule de suif. Or les forts aujourd’hui, ce sont les femmes, les Noirs, les musulmans, bref les minorités, la diversité. Et ils le savent.
Ils savent que le fruit est mûr et ne demande qu’à tomber, d’où ces assauts de plus en plus réguliers et violents. Or, si, collectivement, nous nous souvenions encore de qui nous sommes, la réponse ne manquerait pas de fuser : Colbert n’est peut-être pas le grand homme des Noirs, mais en France il n’y a ni noirs, ni musulmans, ni juifs, ni catholiques, ni protestants, ni hommes, ni femmes, il n’y a que des Français. Et Colbert est un grand homme pour la France. Il est de ceux qui l’ont faite, et qui l’ont faite éclatante et glorieuse. Et c’est la raison pour laquelle la patrie lui est infiniment reconnaissante et le célèbre au travers de ses statues. Ironie de l’Histoire d’ailleurs, c’est au moment où Colbert aurait pu redevenir une figure exemplaire pour la France post-Covid-19 redécouvrant les vertus de l’État stratège, du protectionnisme économique et promettant de s’engager sur la voie de la réindustrialisation, qu’il est de nouveau pris pour cible. Mais c’est précisément cette transcendance de la patrie que ces captifs volontaires de leur « race » récusent.
Notre reddition
Nous sommes mis à l’épreuve et ce ne sont pas quelques biens qui nous sont ravis, mais un modèle de civilisation. Les fièvres identitaires sont destructrices partout, mais en France, elles portent atteinte à un élément constitutif de l’identité française, du génie français. Ce qu’on pourrait appeler la passion du monde commun, notre répugnance à voir les parties qui composent la France coexister, vivre les unes à côté des autres, superposées comme l’huile et l’eau, selon l’image de Renan. Par notre histoire, nous étions mieux armés que tout autre pays pour faire rentrer dans leur lit ces fleuves identitaires, féministes, indigénistes, LGBT-istes qui sont en train d’engloutir sous leurs eaux notre civilisation. Sauf que nous ne mobilisons pas cet héritage.
Trois facteurs éclairent la reddition que nous ne cessons de signer avec nous-mêmes. 1. Nous ne connaissons plus notre histoire, et pour le peu que nous en connaissons, nous la tenons pour coupable ; 2. Nous ne la comprenons plus, nous ne la jugeons donc plus légitime ; et 3. Conséquence fatale, nous ne l’aimons plus suffisamment pour la défendre.
Ces activistes, féministes, antiracistes, LGBT-istes, mais on pourrait ajouter antispécistes, se nourrissent d’abord de notre ignorance et de notre amnésie. Les maîtres de l’heure avancent en terrain d’autant plus sûrement conquis qu’il leur a été préparé par cinquante années d’éducation dite progressiste qui, depuis les années 1970, a fait de la liberté de l’enfant, de son génie originellement créateur, un alibi pour se dispenser de la tâche de transmettre l’héritage. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, écrivait Montaigne, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. » Que savent de la France les moins de 50 ans – ce qui commence à faire du monde – sinon qu’elle a été et demeure raciste, patriarcale, sexiste, misogyne, islamophobe, homophobe, transphobe, cruelle aux bêtes ? À un Colbert réduit au Code noir, que seraient en mesure de riposter un écolier ou un adulte né dans les années 1970 ? On eût d’ailleurs aimé, dans ce contexte, entendre le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, car ce n’est pas sur des cartels escortant des statues que l’on apprend l’histoire de la France, mais sur les bancs de l’école.
Ces militants de toute espèce se fortifient également de notre mauvaise conscience. Là encore, des décennies de tyrannie de la repentance ont fini par produire leurs effets. Il nous arrive ce qui arriva à l’instituteur interprété par Bernard Fresson dans Les Feux de la Chandeleur du cinéaste Serge Korber. Revenant sur ses années de jeunesse militante et interrogé sur l’identité d’une jeune femme noire qui figure parmi ses archives, il a cette réponse extraordinaire : « C’était Monica, mon époque noire. Je faisais du racisme à l’envers. Je ne parlais que de négritude, de pouvoir noir. Résultat : Monica, tellement acquise à mes idées, les a appliquées au pied de la lettre : un jour elle n’a plus supporté la vue d’un Blanc, moi le premier !»
Tirer sans fin sur notre capital civilisationnel
Ils prospèrent enfin, et c’est à mon sens le point majeur, sur le sentiment d’illégitimité que nous inspire le modèle universaliste qui est le nôtre. Toute notre faiblesse vient de l’évidence que l’approche identitaire, diversitaire, communautaire a acquise au fil des années dans notre pays. Nous sommes en effet les héritiers d’une République qui, plus que toute autre, ne veut rien savoir des identités particulières, qui n’en demande pas le sacrifice, mais leur impose la discrétion dans l’espace public. Or, nous ne saisissons plus le magnifique pari sur la liberté que, au travers de cette exigence de neutralisation des appartenances privées, la République française fait sur l’homme. Elle postule l’existence en chacun d’une enclave de liberté, elle mise sur la capacité de tout individu, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, de faire un pas de côté par rapport aux déterminismes et aux appartenances. Non pas pour être jeté dans un vide identitaire, une abstraction prétendument libératrice, mais afin de prendre part à cette réalité supérieure, haute en couleur et en intrigues qu’est la nation.
Cessons donc d’être les dupes de toutes ces victimes autoproclamées de la civilisation française et recouvrons la fierté de nous-mêmes. Leur objet n’est ni la vérité ni la justice, mais une volonté opiniâtre de faire rendre gorge à la civilisation occidentale et singulièrement à la France. Leur « logique » est la suivante : nous aurions contracté, historiquement, une telle dette à leur endroit qu’ils seraient comme autorisés à tirer des traites sans fin sur notre capital civilisationnel. Et c’est là que la généalogie victimaire joue un rôle essentiel, se présenter comme des « fils et filles » d’esclaves ou de colonisés, du simple fait de leur couleur de peau, permet des demandes exorbitantes. Verra-t-on un jour sortir des rangs des indigénistes ou des décoloniaux un esprit digne du courage et de la lucidité d’un Finkielkraut et capable d’écrire « L’Esclave ou le Colonisé imaginaire » ?
Quand Macron nous colle la honte et renvoie notre chroniqueur Cyril Bennasar des années en arrière…
Une nuit, alors que je traversais la dalle du quartier de la Défense avec une « Juliette » qui se reconnaîtra, plutôt court vêtue, en sortant d’une méga fête techno de ouf comme on disait alors et comme on dit encore sur Radio Nova, j’ai été insulté de façon obscène, enfin plutôt la fille, mais en l’occurrence nous ne faisions qu’un, par une dizaine de petits Arabo-Français qui trônaient sur des marches avec l’audace et l’assurance d’une bande de hyènes. Au lieu de faire celui qui n’entendait pas, je les ai regardés fixement en continuant de marcher pour montrer que je n’étais pas effrayé, ou plutôt pour tenter de le faire croire, parce qu’en réalité je l’étais et parce que ces petites racailles menaçantes sont comme ces chiens qui mordent quand ils sentent que l’on a peur.
Il faisait nuit, nous étions seuls, et quand bien même nous aurions été dans une foule et en plein jour, j’aurais été à peine plus rassuré par la présence de Français blancs dans leur majorité désarmés moralement par des décennies d’excusisme et d’antiracisme et qui face à l’explosion d’une délinquance minoritaire et visible, semblent s’accommoder de défaites comme de déshonneurs.
Chuck Norris appelé à la rescousse aux Quatre Temps
Mon choix tactique du « même pas peur » n’a pas eu l’effet escompté puisque les stigmatisés se sont levés et se sont rapprochés de nous dangereusement. J’ai craint alors qu’une posture trop agressivement défensive ne leur donne le prétexte qui leur manquait pour une agression physique. J’ai craint que l’échange ne tourne à la bagarre et peut-être à un viol à cause de l’allure de la demoiselle et de la misère sexuelle dans laquelle végètent ces petits branleurs.
Moi qui exècre le pacifisme (qui n’est pas la recherche de la paix mais la recherche de la paix à tout prix), j’ai choisi de jouer l’apaisement, de faire profil bas, de me dégonfler, et pour tenter d’éviter le pire je leur ai dit : « C’est pas cool ce que vous faites les gars ». Comme disait François Truffaut, « La vie, ce n’est pas comme dans les films ». J’ajouterais que ce n’est pas comme dans les films de karaté quand Jason Statham ou Jean-Claude Van Damme rendent la justice à un contre dix à coups de pieds et à coups de poings. Et encore, je me souviens d’un film ou Chuck Norris se fait éclater la gueule dans un bar par une bonne vingtaine de types malgré son coup de coude légendaire et jubilatoire.
Macron, Bennasar: même combat
J’avais oublié cet épisode honteux qui s’est quand même bien terminé pour la fille mais pas pour mon amour-propre, jusqu’à ce qu’un autre épisode tout aussi honteux vienne me le rappeler. C’est à peu près dans les mêmes termes que le président s’est sorti d’affaire et d’un échange houleux avec des gilets jaunes tandis qu’il se promenait il y a quelques jours avec son épouse aux Tuileries. Ce n’est pas par choix que ce président est mon président mais il l’est, et à ce titre, j’aurais préféré qu’il appelle la Garde républicaine à cheval pour faire sabrer les gueux les plus vindicatifs et faire disperser les autres à coups de bâton comme il devrait le faire avec les « Traoré » ou comme son prédécesseur mollasson aurait dû agir avec la famille de « Léonarda ». Je n’ai voté pour lui ni au premier ni au deuxième tour en 2017, mais en bon démocrate je reste un bon perdant.
Il y a deux sortes de gilets jaunes : ceux qui ont voté Marine le Pen à la dernière élection présidentielle et qui ont perdu, et ceux qui n’ont pas voté Marine le Pen et qui ont perdu aussi. Voilà donc deux ans qu’une foule de mauvais perdants braille, bloque, défile, brûle, casse et pour finir enquiquine notre chef d’Etat quand il prend le frais avec sa Dame.
« Soyez cools », leur a-t-il dit, comme moi il y a trente ans à la Défense. Mais il y a une différence entre Emmanuel et moi : il est le chef de la Nation, des armées, et le détenteur de la violence légitime. Quand je me dégonfle, je n’engage que moi, je ne salis que mon honneur. Quand c’est lui, il nous engage tous et la honte descend en cascade du premier des premiers de cordée jusqu’au dernier des derniers.
Alternance
Manifestement, les « mutilations » n’ont pas servi de leçon aux gilets jaunes persistants ou « radicalisés ». Un président aurait dû en tirer la leçon, et, au lieu de réveiller ma honte, faire rougir le trottoir modérément mais fermement pour apprendre au peuple renégat à respecter le choix du peuple votant. Certains me diront qu’on ne peut pas parler de peuple votant quand le premier parti de France est celui des abstentionnistes. Je répondrai qu’un ramassis de Jean-Foutre, de paresseux et d’indécis ne fait pas un parti, et si l’on me demandait ce que l’on doit faire de tous ces gens qui s’abstiennent de donner leur voix dans la discrétion des isoloirs puis viennent donner de la voix dans les rues, je répondrais : « qu’ils crèvent ! ».
Mais comme personne ne me demande rien, en bon républicain je vote et j’attends un président que le recours à la répression n’intimiderait pas, quelqu’un qui aurait ce qu’il faut là où il faut. Dans l’offre politique actuelle, je ne vois qu’une présidente.
Victor Hugo Crédit: REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: 00442714_000002
J’évoquais il y a peu le livre de Régis Debray, Du génie français, qui se demande quel est notre écrivain le plus « national » — Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou…
Chacun a son idée sur la question. J’ai peur qu’il s’agisse souvent d’une idée reçue. D’une répétition mécanique d’avis transmis par la tradition scolaire — la pire des traditions, quand elle se mêle de jugements esthétiques —, cette tradition qui nous impose de dire que « Demain, dès l’aube » est un chef d’œuvre, alors qu’il s’agit au mieux d’une bonne opération de communication, ou que « La Beauté » est un sonnet exemplaire : Marcel Aymé a réglé son compte à ce poème impossible dans le Confort intellectuel, et je pense personnellement que le fameux « rêve de pierre » mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degré, la condamnation par la dérision du néo-classicisme dont Ingres et ses élèves — tout ce que détestait le petit Charles — continuaient à se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l’histoire de l’art, et l’enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l’exact opposé d’Ingres.
Quant au « Dormeur du val », avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se pâmer non plus : il s’agit au mieux de la tentative sympathique d’un bon élève pour imiter, justement, le père Hugo, voir « Souvenir de la nuit du 4 », dans les Châtiments. Les deux trous sont déjà là. Le petit Rimbaud, qui n’était pas encore le génie absolu d’Une saison en enfer et des Illuminations, devait se trouver audacieux de plagier, sous l’Empire, un poète honni des autorités — mais peut-être pas de ses professeurs.
Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamné au bagne de Nouvelle-Calédonie, le seul à s’en être évadé, et qui, amnistié, reprit à Paris ses habitudes de polémiste) rapporte dans les Aventures de ma vie (1896) l’opinion du poète incontournable, devenu l’icône des instituteurs de la IIIe République, sur Stendhal et Balzac.
Admettons un instant que Hugo soit effectivement le génie des Lettres que l’on croit — même s’il n’est grand que dans l’hénaurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.
Rochefort raconte donc qu’il a tenté de faire lire le Rouge et le noir au barbu le plus célèbre de France — barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son maître, Hugo ayant impitoyablement massacré ses enfants, à part Léopoldine, morte trop tôt pour qu’il la détruise comme Adèle) lui fait part de la Vox Dei paternelle : « Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard. »
Rochefort, effaré, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. « J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ? » Et d’insister sur ce qu’il appelle les « fautes de français » de Stendhal : « Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent. »
1802-1885, l’homme-siècle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n’y a pas que Stendhal à en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi à sa salve :
« M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .» Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense. »
Pour la perspicacité, on repassera. Balzac, lui, ne s’est pas trompé sur Stendhal. « Une œuvre extraordinaire », dit-il de la Chartreuse de Parme en 1840 — les vrais génies savent se reconnaître entre eux. Tout en sachant que cette appréciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.
Des petits esprits, il y en a toujours eu. Après tout, aujourd’hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu’Edouard Louis est un écrivain. Il doit même se trouver des profs, lecteurs de Libé, qui l’étudient en classe.
Stendhal — et c’est ce que Hugo, engoncé dans des modèles héroïques inlassablement plagiés, ne peut comprendre — est le premier des grands écrivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l’estimait fort), qui ait fait de la dérision la clé de ses romans, tout en croyant au romanesque — et c’est bien là la difficulté, pour des lecteurs médiocres. Comparez donc le récit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans la Chartreuse de Parme :
« Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (…) Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. »
Et la même bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des…
Exit Claude Allègre et Didier Raoult, ces deux hommes hétérosexuels blancs qui racontent «rien que des bêtises et on voit le résultat»! Ces derniers jours, les médias mettent en avant des spécialistes d’une autre envergure.
Dans la catégorie climat, pour conseiller le président et encadrer les bienheureux tirés au sort de la convention citoyenne, nous avons Cyril Dion, réflexologue plantaire patenté. Pas un tripoteur de pieds à la Georges Tron, brillamment défendu par Maître Dupond-Moretti, mais qui apparemment se contentait bêtement de mettre la main à la patte. Non. Monsieur Dion est un vrai réflexologue, formé personnellement par la spécialiste Mireille Meunier dont le centre propose des formations préparant à la délivrance du titre de réflexologue, dûment enregistré au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles) et reconnu par l’État au niveau II, (licence). JO du 21 Avril 2017, code RNCP 28179.
Pour faire simple, le réflexologue plantaire « favorise le processus d’auto-régulation par un toucher spécifique des zones réflexes et des points de méridiens, en s’appuyant sur des mécanismes neuro-végétatifs et de circulation des fluides ». Rien que ça.
Vous aussi, devenez réflexologue!
La formation administrée par le centre en question est ouverte aux personnes ayant le niveau baccalauréat ou une expérience professionnelle d’au moins trois ans dans le secteur du bien-être, dure 9 x 4 jours, coûte 4 320€ si vous payez de votre poche et 6 705€ si vous êtres pris en charge par la formation continue. Donc, pas de la daube. Bravo Cyril.
Dans la catégorie docteur, pour bien nous informer à la télé sur le coronavirus, notre santé et tout ce qui va avec, nous avons le docteur Brigitte Milhau, auriculothérapeute spécialisée dans le sevrage tabagique.
Pour les ignares, l’auriculothérapie est une pratique de médecine non conventionnelle, à la fois diagnostique et thérapeutique, mise au point dans les années 1950, par le docteur Paul Nogier, médecin généraliste lyonnais. Elle repose sur l’hypothèse qu’il existe une correspondance entre l’oreille externe et les différents organes du corps. Le pavillon de l’oreille a la forme d’un petit fœtus et « peut donc être considéré comme une cartographie du corps humain répertoriant un réseau complexe de points reliés au système nerveux central ». L’oreille est un peu comme le « clavier thérapeutique du corps » et « l’auriculothérapie permet de moduler certains messages ». Tout un programme.
Tarifs en auriculothérapie
Bref, pour 300€ on vous pose un fil dans l’oreille et pendant une heure vous stimule comme il faut, là où il faut. Puis, quinze jours après, le médecin vous enlève le fil et vous retitille toujours aux bons endroits. Et, miracle, plus de fumée ni par la bouche, ni par le nez, ni par les oreilles.
Pour 50€, on vous propose enfin le traitement de l’événement unique : avant un examen, une épreuve, un entretien. Et, si plusieurs séances sont nécessaires pour réguler les conséquences d’un stress installé : ballonnements, migraines, insomnies, le tarif est de 40€. Petit bémol, ces actes, hors nomenclature, ne sont pas pris en charge par l’assurance maladie. Mais, quand on aime.
Ce qu’il y a de bien dans le nouveau monde, c’est qu’on est pris en charge de la tête aux pieds.
C’est ce qu’a affirmé la journaliste Bari Weiss, en claquant la porte du New York Times. La liste des victimes de la cancel culture – qui traque toute pensée pas assez radicale dans le combat féministe ou antiraciste – s’allonge.L’analyse de Jeremy Stubbs
La « cancel culture » contre-attaque. Après la publication le 7 juillet sur le site de Harper’s Magazine de la « Lettre sur la justice et le débat ouvert », signée par plus de 150 personnalités des arts et lettres, mettant en garde contre les dangers du conformisme actuel, la réponse des roquets du nouveau politiquement correct n’a pas tardé à venir.
Pour mémoire, la « cancel culture » désigne la création de campagnes en ligne pour contraindre des organisations – universités, journaux, maisons d’édition, entreprises – à virer un employé, à boycotter les œuvres d’un auteur ou à annuler la participation d’un tel à un événement, sous prétexte que des déclarations faites par l’individu en question auraient provoqué une détresse émotionnelle chez certaines personnes. On ne s’étonnera pas d’apprendre que la riposte à la lettre de Harper’s a consisté, en partie, à exiger… des annulations et des boycotts. Mais la charge principale a été que cette prétendue forme de censure contemporaine n’est qu’un fantasme produit par l’imagination paranoïaque des réactionnaires. Comme le résume un journaliste du New York Times, Charles M. Blow, dans un tweet tout en majuscules pour plus de finesse : « LA CANCEL CULTURE N’EXISTE PAS. »
Once more: THERE IS NO SUCH THING AS CANCEL CULTURE. There is free speech. You can say and do as you pls, and others can choose never to deal this you, your company or your products EVER again. The rich and powerful are just upset that the masses can now organize their dissent.
Il s’agit ici d’un retournement supérieurement hypocrite d’une pratique déloyale normalement attribuée aux réactionnaires et appelée « gaslighting ». Il faut comprendre le jargon pour entrer dans cet univers mental très particulier. Ce terme, dérivé d’un film américain de 1944, Gaslight, littéralement « éclairage au gaz », mais connu en France sous le titre Hantise, représente une forme de manipulation psychologique amenant quelqu’un à douter de sa propre raison et à nier ce qu’il voit devant lui. Nous sommes donc invités à nier l’existence de la cancel culture – sous peine, bien sûr, d’être annulés, virés ou boycottés à notre tour.
Gaz à tous les étages
Trois jours après la parution du texte de Harper’s, la contre-offensive arrive sous la forme d’« Une lettre plus spécifique sur la justice et le débat ouvert », publiée en ligne et accompagnée de 160 signatures. Aux yeux des signataires de la deuxième lettre, quoique tous des professionnels des médias ou de l’université, les signataires de la première lettre sont disqualifiés par le fait qu’ils sont majoritairement des blancs cis-genres (nés masculins ou féminins), riches et influents. C’est ignorer superbement le fait que ceux-ci prétendent parler non pour eux-mêmes mais pour ceux, plus vulnérables, qui n’osent pas s’exprimer du tout. Un deuxième reproche est que ce qui afflige ces personnes privilégiées, ce n’est pas que leur liberté d’expression soit menacée, mais que leurs idées rencontrent des critiques justifiées au lieu de la complaisance. Ce qui les froisse n’est que l’inconfort passager occasionné par le ton hostile de ceux qui expriment un désaccord légitime. Selon le texte : « Des gens noirs, de couleur et LGBTQ+ peuvent maintenant critiquer les élites publiquement et leur demander des comptes socialement. » Le dernier adverbe fait froid dans le dos, étant un euphémisme évident pour le boycott, le licenciement ou l’annulation. D’ailleurs, et toujours selon cette contre-lettre, réduire au silence ces membres de l’élite dominante est totalement justifié car ils ont muselé les minorités ethniques et autres pendant des siècles. Il est donc permis de guérir le mal par le mal. Tous ces reproches conduisent – de manière totalement contradictoire – à une dernière assertion : pratiquement personne n’a jamais été boycotté ou viré.
Pour preuve du contraire, prenons le cas de J. K. Rowling, accusée d’avoir prononcé des paroles « transmisogynes », désobligeantes pour les trans femmes. Son éditeur, Hachette, a tenu bon sous l’avalanche de messages lui ordonnant de se séparer de son auteure vedette (motivé peut-être par des considérations pécuniaires), mais l’adaptation cinématographique en cours du conte de fées de Rowling, The Ickabog, par la Warner Bros. risque fort de ne jamais voir le jour. Une autre Britannique, Gillian Philip, auteure de bestsellers pour pré-ados traduits en français et allemand, comme la série des Anges rebelles, a exprimé son soutien à Rowling sur Twitter. A part les menaces de mort qu’elle a reçues par la suite, elle a été virée par sa maison d’édition qui a succombé à une campagne d’insultes exigeant que Philip soit mise à la porte. La non-existence de la cancel culture saute aux yeux.
S’annuler soi-même
De ce point de vue, l’idéal de la cancel culture consiste à amener les gens à s’immoler tout seuls. À la suite de la publication de la lettre de Harper’s, deux journalistes de renom ont démissionné en prétextant l’atmosphère irrespirable dans laquelle ils travaillaient. La première, Bari Weiss, a claqué la porte du New York Times en publiant une lettre ouverte à la direction, stigmatisant l’environnement hostile créé autour d’elle par des collègues plus jeunes, idéologiquement intransigeants et incontrôlables par la hiérarchie. Le vrai rédacteur en chef, selon elle, est Twitter : le journal n’ose plus contredire les opinions qui y dominent. Bari Weiss avait été embauchée en 2017 précisément pour incarner une voix plus conservatrice dans un quotidien qui n’avait pas anticipé l’élection de Donald Trump. Auteure en 2019 d’un livre remarqué sur l’antisémitisme (How to fight antisemitism), elle connaît bien le sujet : enfant, elle a fréquenté la synagogue à Pittsburgh où a eu lieu en 2018 la terrible fusillade qui a fait onze morts. Dans sa lettre de démission, elle se dit harcelée par des collègues qui vont jusqu’à la taxer de nazisme et de racisme et qui ironisent sur le fait qu’elle soit « encore une fois en train d’écrire sur les juifs. » Sa présence même au New York Times les indispose : il faut qu’elle en soit exclue pour que le journal soit « inclusif. » Le paradoxe est flagrant et illustre un autre thème manié de façon hypocrite dans la cancel culture. Il faut que les partisans de celle-ci se sentent en sécurité – « feel safe » selon le jargon. Ils refusent donc toute forme de sécurité à ceux qui menacent la leur.
Le paradoxe est aussi aigu chez un autre journaliste, Andrew Sullivan, qui est gay, catholique, conservateur et anticonformiste. Le 17 juillet, il a écrit son dernier blog pour le New YorkMagazine où il explique qu’il met fin à sa collaboration à ce titre – purement virtuelle d’ailleurs – parce qu’il a été ostracisé par une majorité de ses collègues. Ceux-ci semblent croire que tout auteur qui ne suit pas à la lettre et visiblement l’orthodoxie actuelle en termes de race, d’orientation sexuelle et d’identité de genre « fait du mal à ses collègues de manière active et physique par le simple fait de partager le même espace virtuel. » La sensibilité des partisans de la cancel culture est telle que l’existence même de ceux qui expriment des opinions opposées aux leurs doit être écartée de leur champ de conscience.
Les glapisseurs au pouvoir
Si rendre la vie impossible à un collègue peut avoir l’effet désiré, il ne faut pas se priver du plaisir d’une bonne dénonciation publique. Deux des signataires de la lettre de Harper’s, aux côtés de Bari Weiss, en ont été les victimes. Le psychologue et linguiste de Harvard, Steven Pinker, auteur de bestsellers comme L’Instinct du langage ou Comment fonctionne l’esprit, a fait l’objet d’une lettre ouverte, signée par presque 600 personnes, envoyée à la Linguistic Society of America, exigeant qu’il soit expulsé de cette association professionnelle. Accusé d’avoir étouffé, par ses propres interventions publiques, les voix des victimes de violence raciste et sexiste, Pinker a reçu l’entier soutien de ses collègues. Les preuves derrière cette accusation étaient plus que ténues : ses déclarations au cours des années auraient contenu des messages codés, appelés en anglais « dog whistles », littéralement des « sifflets à chien. » Il s’agirait de déclarations apparemment anodines qui contiennent des messages cachés compris par les seuls initiés. Par exemple, quand J. K. Rowling dit qu’elle s’inquiète du sort des jeunes femmes qui subissent des interventions chirurgicales irréversibles pour se rendre moins féminines, avant de le regretter, elle laisserait entendre à ceux qui savent décoder ses paroles qu’elle veut mettre les trans au ban de la société. Comme l’explique Pinker, quoi que disent les gens, les partisans de la cancel culture y liront n’importe quel sens caché – et coupable – qui les arrange. Ce mécanisme est à l’œuvre dans la dénonciation la plus hypocrite de toutes. En signant la lettre de Harper’s, Matthew Yglesias, journaliste au média en ligne Vox, situé à gauche, a attiré l’ire d’une de ces collègues, la trans femme, Emily VanDerWerff. Elle s’en est plainte dans une lettre à sa rédaction qu’elle a – sans doute pour plus de discrétion – partagée sur Twitter. Quoique reconnaissante pour le soutien qu’elle a reçu d’Yglesias dans le passé, elle prétexte la présence de nombreux « sifflets à chien » dans la lettre de Harper’s pour affirmer qu’elle se sent « moins en sécurité » chez Vox depuis qu’il a signé ce texte. Le jargon est inévitable. Magnanime, elle déclare ne pas vouloir que son collègue soit viré, réprimandé ou forcé à s’excuser. Là, il y a bien un message à peine codé : elle demande toutes ces choses sans l’inconvénient d’assumer sa demande de manière explicite. Qui seront les prochaines victimes des glapisseurs de la cancel culture ? Sans doute, vous et moi.
La militante laïque Céline Pina n’est pas convaincue par l’appel lancé hier par Laurent Joffrin, et signé par 150 personnalités de gauche (Mazarine Pingeot, Laure Adler, Pierre Lescure, Benjamin Biolay etc.). Vraiment pas du tout.
Laurent Joffrin, futur ex-directeur de Libération, crée un mouvement “pour relancer la gauche”, titre le Point. C’est dire à quel point le pronostic vital de celle-ci est engagé, si Joffrin se croit crédible dans le rôle de l’homme providentiel. Depuis que Christophe Castaner a réussi à être ministre de l’Intérieur, n’importe qui peut être candidat à n’importe quoi. La moindre Rossinante se rêve en Bucéphale.
Rassembler la gauche n’est intéressant que si elle existe encore, a quelque chose à dire, et autre chose à défendre que les intérêts individuels d’une caste. Or, à lire le « manifeste » de ce mouvement, on est très loin de la clarification idéologique. Le faire-part de naissance de cette gauche souhaitée par Laurent Joffrin ressemble à une motion de synthèse d’un congrès du Parti socialiste. Une impression de déjà vu ou déjà lu qui fait de cette bouillie de chat sur la forme, une orgie de robinets d’eau tiède sur le fond.
Laurent Joffrin, le risque zéro
Alors qu’elle se sait mourante, cette gauche-là ne prend aucun risque. Elle est pour le bien et contre le mal, mais elle se garde toujours de se positionner sur les sujets qui déchirent notre pays ou secouent le monde. Elle use d’une langue de bois en chêne massif, uniquement pour masquer le vide de son discours.
Le manifeste n’est porteur d’aucun souffle et le capitaine est de plus un couard patenté
Cette gauche-là donne le sentiment de ne pas avoir la France ou les Français en ligne de mire. Elle ne s’est même pas rendu compte qu’il lui faut attendre les toutes dernières lignes de son appel avant qu’une esquisse de préoccupation pour le pays ne se dessine. Et carrément la dernière phrase de ce bien trop long texte pour que le mot “France” apparaisse. Un oubli révélateur.
Oublié aussi, le fait que la gauche s’est fracturée sur une rupture essentielle : elle a délaissé l’humanisme, l’universalisme et la quête de justice sociale. La majeure partie des écologistes et des gauchistes, dont la gauche Joffrin semble envier les apparents succès, a troqué ces valeurs contre la guerre des races et une fascination pour l’islam politique. Oublié aussi, le fait que la gauche a délaissé les classes populaires et le mouvement ouvrier. Oubliée enfin, la conversion d’une partie de la gauche à la mondialisation et à la main invisible du marché.
Des oublis impardonnables
Pour un appel qui ambitionne un nouveau chemin, tout cela fait beaucoup d’impasses.
Soyons clairs : pourquoi la gauche ne cesse de régresser dans ce pays ? Parce que la gauche républicaine a été éliminée au profit de la gauche multiculturaliste. Ce faisant, les différents partis qui la composent donnent l’image de partis politiques qui détestent leur pays et le caricaturent en parlant de « France rance » un jour, de « France moisie » le lendemain. Ils décrivent la France comme un pays où règnerait le racisme systémique, ils sèment les graines de la guerre civile.
Cette gauche se pique aussi de défendre les femmes, mais présente comme une liberté le port du voile, symbole islamiste sexiste qui refuse l’égalité. Cette gauche se prétend antiraciste, mais voit de plus en plus les individus en fonction de la couleur de la peau, réduisant la couleur noire à un profil de victime, et assignant à la blanche une identité de bourreau. Cette gauche-là est celle qui larmoie en permanence sur les « jeunes des quartiers » mais les envoie dans le mur en leur inculquant la détestation du pays où ils vivent. Cette gauche-là prétend évidemment combattre le fascisme, mais utilise les mêmes méthodes : déshumanisation, désignation de cibles, établissement de listes ou mort sociale. Cette gauche-là n’aime pas argumenter, elle donne aujourd’hui le ton et préfère excommunier. Et c’est à elle que Laurent Joffrin dit clairement vouloir s’unir.
Ce manifeste est sorti le 21 juillet 2020. Il aurait pu être écrit il y a 10 jours ou il y a 10 ans tant il est détaché de tout contexte et n’entretient aucun lien tangible avec le réel. Pour la forme, la laïcité ou la nation sont certes évoquées dans le texte. Mais Laurent Joffrin se garde bien de leur donner un contenu. Là où il fallait assumer ou défendre une conviction républicaine, la peur d’un procès en rééducation pour éloignement de la doxa progressiste semble avoir été la plus forte.
La descente aux enfers de Libération
Bref, Joffrin et ses soutiens n’ont pas armé un vaisseau pour affronter la crise politique, économique, sociale et sanitaire qui vient, mais ont construit le vaisseau amiral de leur propre promotion.
Le problème c’est qu’ils n’ont pas encore quitté le port, que la coque se révèle en carton. Le manifeste n’est porteur d’aucun souffle et le capitaine est de plus un couard patenté. En effet, s’il est injuste de lui reprocher d’avoir eu un père d’extrême-droite, ami de Le Pen, on peut en revanche lui demander des comptes sur son parcours de patron de presse. Que son adhésion à une forme de social-démocratie libérale soit sincère, je le crois volontiers. Mais, alors que le temps est à l’orage et qu’il nous faut des Churchill, c’est un homme qui n’a jamais eu le courage de ses responsabilités que cet énième mouvement de gauche entend porter à sa tête !
Une de Libération, février 2017
Libération est devenu le porte-voix de l’indigénisme, de l’obsession raciale et de tant d’autres fadaises, sans que jamais son directeur n’y trouve rien à redire. De véritable journal, il s’est transformé en fanzine militant où pour dix articles à la gloire du moindre groupuscule cherchant des poux esclavagistes et colonialistes dans la tête de la République, Laurent Joffrin signait de temps en temps un éditorial-digue. Le seul rôle de cet éditorial étant de constituer un parapluie permettant à celui-ci de se décharger de toute responsabilité dans la diffusion d’une idéologie sinistre loin des valeurs universalistes. La gauche a choisi un homme incapable de prendre ses responsabilités quand il sait que sa rédaction est à la dérive, qui sait que ce qu’elle diffuse est malsain, mais préfère continuer à le faire car cela lui permet d’occuper une position de pouvoir. Je ne suis pas sûre que les électeurs veuillent qu’au grand cadavre à la renverse qu’est la gauche le docteur Frankenstein de Libération insuffle la vie, si c’est pour créer un zombie de plus.
Odyssée à travers la culture humaine, L’Or du temps est aussi un roman des origines. L’avocat mystique et guerrier y déploie ses talents de conteur, d’érudit et de lecteur pour nous entraîner dans ses infinies digressions.
« Je connais toutes les raisons de ne rien aimer. » Cette phrase, nichée au début de L’Or du temps, annonce le programme, en même temps que l’état d’esprit de son auteur, saumon remontant vers sa source plein d’allégresse, ignorant les regrets, rancœurs et acidités qui rongent celui qui prend trop au sérieux la comédie sociale. Il n’est pas anodin que, dans le livre, cette quête des origines emprunte le trajet inverse, descendant la Seine, fleuve rêvé autant que raconté, de la source à la mer (et, dans ce premier tome, de Châtillon à Paris). Le passé mène à l’avenir et réciproquement. Pour François Sureau, les morts sont aussi présents que les vivants, bien plus même, les personnages qu’il invente aussi réels que ceux qu’il côtoie chaque jour. Et s’il n’a pas, loin s’en faut, renoncé à l’existence charnelle, ni à la vie mondaine, selon le mot de son cher Pascal, il aspire à ce que la vie des sens et celle de l’esprit fusionnent dans une harmonieuse continuité.
L’or du temps
Il cherchera donc – et nous à sa suite – L’Or du temps, conformément à l’épitaphe inscrite sur la tombe d’André Breton. C’est-à-dire les infinies raisons d’aimer infiniment.
Dans les plis de ce monument littéraire foisonnant de mille personnages, lieux, bâtiments, œuvres, fourmillant de recoins, passages secrets et chemins de traverse, se cache le secret d’une libération, dont l’instrument, en effet, est moins la littérature que l’amour. Qu’on ne se méprenne pas, Sureau ne nous chante pas la bluette de la petite gorgée de bière. Il connaît « l’épaisse tristesse des souvenirs » (Isaac Babel), il sait que le mal existe, il l’a rencontré. Parfois, rarement, sous les traits du bourreau sanguinaire, plus souvent sous ceux du bureaucrate ou de l’énarque, qui croient que le monde n’a pas d’âme, qu’il se réduit à des problèmes et à des solutions, ou encore chez ces si nombreux écrivains français qui, au XXe siècle, choisirent le totalitarisme parce qu’ils cherchaient « moins une espérance à inventer que des ennemis à abattre ». Le mal, en somme, vient de tous ceux qui, à l’inverse du général Diego Brosset, commandant de la 1re division française libre, emploient « leur intelligence à chercher des raisons d’accepter ».
Sureau le sait : « Il n’y a pas de raison d’admirer ceux qui ont conquis les premières places. Leurs mérites n’y étaient pour rien. Le pouvoir est une loterie et la seule énergie qui vaille est celle de miser, sans se lasser, jusqu’au bout. » Il affectionne le mot de Baudelaire selon lequel on a oublié deux droits dans la déclaration de 1789, celui de se contredire et celui de s’en aller. On comprend qu’à l’instar de l’auteur anonyme d’un texte intitulé J’ai payé (texte et auteur étant probablement chimériques), François Sureau a senti un jour son esprit se fendre en deux, une moitié vivant et l’autre regardant.
Une fibre anarchiste
Lui-même a quitté la table. Énarque sorti dans la botte, il a passé quelques années au Conseil d’État qui lui inspire des pages savoureuses, et enseigné à Sciences-Po, où j’ai eu le bonheur de l’avoir comme professeur[tooltips content= »Qu’il me soit permis, à moi aussi, de payer ma dette. Bien que quelques années seulement nous séparent, François Sureau fait partie des professeurs qui ont changé ma vie. Je me rappelle encore son premier cours sur Paix et Guerre entre les nations. »]1[/tooltips], avant de devenir avocat aux conseils (Cour de cassation et CE), profession où il peut laisser libre cours à sa fibre anarchiste prononcée. Sureau adore batailler contre l’État qu’il incarnait autrefois et qu’il soupçonne des pires menées liberticides, parfois à raison, même si cet État, aujourd’hui faible et fragile, réclame notre protection. S’il aime l’armée, ce n’est pas par goût de l’ordre, mais parce qu’il y a rencontré des gens qui, moins bien nés que lui, étaient meilleurs que lui, et qu’elle est le dernier lieu où chacun compte pour ce qu’il est. L’exact contraire de la politique.
De très nombreux articles sont parus sur L’Or du temps. Ce diable d’homme, qui se serait senti moins étranger à l’époque de Perceval ou de Port-Royal, que dans « la marée de merde du monde moderne », et se fait une gloire de ne pas avoir d’opinions, fait l’unanimité, de France Inter à Causeur, de Mediapart au Figaro. Peut-être parce que, nourri de ses contradictions, il est l’unique spécimen connu de réac-progressiste, si on me passe l’usage de la navrante taxinomie contemporaine.
Tous les journalistes ont souligné le caractère inclassable de ce livre. Curieusement, aucun ne s’est avisé qu’il avait affaire à un roman – peut-être, au moins dans l’ambition secrète ou inconsciente, un descendant de la Recherche du temps perdu, écrit à la manière des aventures de Tristram Shandy, sur le mode de la digression et de l’association d’idées qui donne au livre son rythme presque endiablé de jeu surréaliste où chacun des participants ajoute un mot au récit en construction. L’auteur brouille les pistes et, passant et repassant de l’autre côté du miroir, il fait intervenir à côté du narrateur, en note de bas de page, son propre personnage, « le petit-fils du professeur M. ». Et puis, il y a son double bienveillant, Agram Bagramko (un nom en forme d’anagramme – mais de quoi ?) Malicieux, Sureau n’avoue jamais s’il est sorti de son imagination. Chacun se fera son idée. Mais si Bagramko est sa créature, il l’a inventée avec la minutie d’un chef des services secrets fabriquant la légende de son agent.
Chaque personnage, chaque lieu, chaque œuvre, chaque édifice est prétexte à de vastes détours enchâssés les uns dans les autres, qui racontent avec minutie et un réjouissant sens du détail incongru l’enchaînement des causes qui ont conduit à ce personnage, à ce lieu ou à cette œuvre, aussi bien que les événements dont ils seront les agents inconscients. Époques, livres, êtres dialoguent et s’entrecroisent, se passant d’invisibles témoins. Tel un pianiste dont les doigts courent des touches les plus graves aux plus aiguës, Sureau monte et descend l’échelle du temps, orchestrant des rencontres qui n’ont jamais eu lieu.
Dans cette odyssée, il se choisit des compagnons, qui sont autant d’intercesseurs.
Des écrivains bien sûr, Pascal, Apollinaire, Simenon, Kessel, Koestler qui disait qu’« aucune mort n’est aussi triste que celle d’une illusion », bien d’autres encore ; des moines, des soldats, des voyous, des femmes du monde, des prostituées, des aventuriers, un maniaque du droit que l’on croirait sorti des Plaideurs, des aviateurs, des personnages de roman, des anarchistes, des surréalistes, « des veilles Bretonnes en coiffe qui défient les gendarmes mobiles en pissant debout, robes à la Bécassine relevées, sur leurs brodequins réglementaires [tooltips content= »C’était à la fin des années 1970 ; la Bretagne se révoltait contre le projet du pouvoir giscardien d’implanter une centrale nucléaire à Plogoff. L’État (et les technos) ont dû céder. (L’Or du temps, p. 89 et suivantes) »]2[/tooltips] », des célébrités oubliées et des anonymes, des Russes, beaucoup de Russes, et toutes sortes de métèques, qui sont autant de figures de la liberté. La liberté, c’est la grande affaire de Sureau, pas seulement celle qui se décline en articles de loi, mais l’élan vital, la flamme intérieure qui est l’aune à laquelle se mesure la grandeur d’une existence ordinaire. Bernanos s’est trompé : les médiocres n’ont pas raison de tout[tooltips content= »C’est ainsi que Bernanos refuse, en juin 1945, le poste que lui offre le Général dans le Gouvernement provisoire : « Les médiocres auront raison de vous. Les médiocres ont raison de tout. » (L’Or du temps, p. 778.) »]3[/tooltips].
Interruption des programmes de Causeur pour un flash spécial: la France regorge de sites exceptionnels à deux pas de chez vous!
Vous les avez sûrement vues. Dans les gares ou dans les stations de métro, des campagnes publicitaires massives fleurissent un peu partout, à l’initiative de départements ou de régions qui rivalisent d’imagination pour attirer le Français un peu paumé par la situation sanitaire mondiale et les restrictions de voyage qu’elle implique.
A en croire le Ministère des Affaires Étrangères, dont les informations sont, il faut le reconnaître, assez bien documentées et détaillées sur cette page[tooltips content= »https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays-destination »](1)[/tooltips], les destinations ouvertes aux touristes français (hors Union Européenne) ne sont pas légion cet été. Et pour cause : l’épidémie de Covid-19 fait des ravages dans certains pays ; et d’autres, plus prudents, se gardent bien d’accueillir à bras ouverts de potentiels contaminateurs. Voilà donc les Français « contraints » de rester chez eux cet été, à défaut de pouvoir s’envoler vers de lointaines destinations tropicales.
Quand certains découvrent la lune
Exit, donc, les tongs et le bermuda sur les plages bondées de Thaïlande, ou le séjour en « resort » all inclusive au Costa Rica – du moins pour cet été. Les médias et le secteur du tourisme se trouvent un nouveau créneau : le reportage en France, dans « les régions ». Chacun y va de sa formule, telle France 2 et sa rubrique « Destination France » au journal de 20h, ou encore la SNCF et sa campagne « Le grand tour des régions ». On ne saurait se plaindre d’un tel engouement soudain pour notre beau pays !
Il est d’ailleurs assez intéressant d’observer les témoignages de personnes interrogées dans les reportages télévisés ; avec une pointe de déception dans la voix, comme si cela relevait de la punition, beaucoup semblent se résigner à rester sur le territoire national. Et l’on s’aperçoit qu’un certain nombre de nos compatriotes connaissent en réalité bien mieux Djerba que le Limousin, la côte turque que le pays cathare, ou encore Phuket que le Mont Saint-Michel ! Mais comme à quelque chose malheur est bon, la situation actuelle est justement l’occasion de découvrir notre pays en long et en large. A moins que la fameuse « 2ème vague » ne vienne doucher les espoirs des plus motivés.
Effets indésirables
Il faut toutefois espérer que cette assignation à domicile ne se transforme pas en un engorgement incontrôlé des plages françaises, déplaçant ainsi le touriste en bermuda cher à Philippe Muray de sa plage thaïlandaise vers les plus beaux sites de notre littoral. Ni en une « obsession touristique » (version autochtone) si bien décrite par Élisabeth Lévy dans ces colonnes.
Gageons que nos compatriotes sauront apprécier leur pays davantage qu’à l’accoutumée. Avec respect et modération. On ne peut d’ailleurs que penser à la phrase de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». On lui donnera au moins raison sur ses paysages et son patrimoine…