C’est ce qu’a affirmé la journaliste Bari Weiss, en claquant la porte du New York Times. La liste des victimes de la cancel culture – qui traque toute pensée pas assez radicale dans le combat féministe ou antiraciste – s’allonge. L’analyse de Jeremy Stubbs


La « cancel culture » contre-attaque. Après la publication le 7 juillet sur le site de Harper’s Magazine de la « Lettre sur la justice et le débat ouvert », signée par plus de 150 personnalités des arts et lettres, mettant en garde contre les dangers du conformisme actuel, la réponse des roquets du nouveau politiquement correct n’a pas tardé à venir.

Pour mémoire, la « cancel culture » désigne la création de campagnes en ligne pour contraindre des organisations – universités, journaux, maisons d’édition, entreprises – à virer un employé, à boycotter les œuvres d’un auteur ou à annuler la participation d’un tel à un événement, sous prétexte que des déclarations faites par l’individu en question auraient provoqué une détresse émotionnelle chez certaines personnes. On ne s’étonnera pas d’apprendre que la riposte à la lettre de Harper’s a consisté, en partie, à exiger… des annulations et des boycotts. Mais la charge principale a été que cette prétendue forme de censure contemporaine n’est qu’un fantasme produit par l’imagination paranoïaque des réactionnaires. Comme le résume un journaliste du New York Times, Charles M. Blow, dans un tweet tout en majuscules pour plus de finesse : « LA CANCEL CULTURE N’EXISTE PAS. »


Il s’agit ici d’un retournement supérieurement hypocrite d’une pratique déloyale normalement attribuée aux réactionnaires et appelée « gaslighting ». Il faut comprendre le jargon pour entrer dans cet univers mental très particulier. Ce terme, dérivé d’un film américain de 1944, Gaslight, littéralement « éclairage au gaz », mais connu en France sous le titre Hantise, représente une forme de manipulation psychologique amenant quelqu’un à douter de sa propre raison et à nier ce qu’il voit devant lui. Nous sommes donc invités à nier l’existence de la cancel culture – sous peine, bien sûr, d’être annulés, virés ou boycottés à notre tour.

Gaz à tous les étages

Trois jours après la parution du texte de Harper’s, la contre-offensive arrive sous la forme d’« Une lettre plus spécifique sur la justice et le débat ouvert », publiée en ligne et accompagnée de 160 signatures. Aux yeux des signataires de la deuxième lettre, quoique tous des professionnels des médias ou de l’université, les signataires de la première lettre sont disqualifiés par le fait qu’ils sont majoritairement des blancs cis-genres (nés masculins ou féminins), riches et influents. C’est ignorer superbement le fait que ceux-ci prétendent parler non pour eux-mêmes mais pour ceux, plus vulnérables, qui n’osent pas s’exprimer du tout. Un deuxième reproche est que ce qui afflige ces personnes privilégiées, ce n’est pas que leur liberté d’expression soit menacée, mais que leurs idées rencontrent des critiques justifiées au lieu de la complaisance. Ce qui les froisse n’est que l’inconfort passager occasionné par le ton hostile de ceux qui expriment un désaccord légitime. Selon le texte : « Des gens noirs, de couleur et LGBTQ+ peuvent maintenant critiquer les élites publiquement et leur demander des comptes socialement. » Le dernier adverbe fait froid dans le dos, étant un euphémisme évident pour le boycott, le licenciement ou l’annulation. D’ailleurs, et toujours selon cette contre-lettre, réduire au silence ces membres de l’élite dominante est totalement justifié car ils ont muselé les minorités ethniques et autres pendant des siècles. Il est donc permis de guérir le mal par le mal. Tous ces reproches conduisent – de manière totalement contradictoire – à une dernière assertion : pratiquement personne n’a jamais été boycotté ou viré.

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Pour preuve du contraire, prenons le cas de J. K. Rowling, accusée d’avoir prononcé des paroles « transmisogynes », désobligeantes pour les trans femmes. Son éditeur, Hachette, a tenu bon sous l’avalanche de messages lui ordonnant de se séparer de son auteure vedette (motivé peut-être par des considérations pécuniaires), mais l’adaptation cinématographique en cours du conte de fées de Rowling, The Ickabog, par la Warner Bros. risque fort de ne jamais voir le jour. Une autre Britannique, Gillian Philip, auteure de bestsellers pour pré-ados traduits en français et allemand, comme la série des Anges rebelles, a exprimé son soutien à Rowling sur Twitter. A part les menaces de mort qu’elle a reçues par la suite, elle a été virée par sa maison d’édition qui a succombé à une campagne d’insultes exigeant que Philip soit mise à la porte. La non-existence de la cancel culture saute aux yeux.

S’annuler soi-même

De ce point de vue, l’idéal de la cancel culture consiste à amener les gens à s’immoler tout seuls. À la suite de la publication de la lettre de Harper’s, deux journalistes de renom ont démissionné en prétextant l’atmosphère irrespirable dans laquelle ils travaillaient. La première, Bari Weiss, a claqué la porte du New York Times en publiant une lettre ouverte à la direction, stigmatisant l’environnement hostile créé autour d’elle par des collègues plus jeunes, idéologiquement intransigeants et incontrôlables par la hiérarchie. Le vrai rédacteur en chef, selon elle, est Twitter : le journal n’ose plus contredire les opinions qui y dominent. Bari Weiss avait été embauchée en 2017 précisément pour incarner une voix plus conservatrice dans un quotidien qui n’avait pas anticipé l’élection de Donald Trump. Auteure en 2019 d’un livre remarqué sur l’antisémitisme (How to fight antisemitism), elle connaît bien le sujet : enfant, elle a fréquenté la synagogue à Pittsburgh où a eu lieu en 2018 la terrible fusillade qui a fait onze morts. Dans sa lettre de démission, elle se dit harcelée par des collègues qui vont jusqu’à la taxer de nazisme et de racisme et qui ironisent sur le fait qu’elle soit « encore une fois en train d’écrire sur les juifs. » Sa présence même au New York Times les indispose : il faut qu’elle en soit exclue pour que le journal soit « inclusif. » Le paradoxe est flagrant et illustre un autre thème manié de façon hypocrite dans la cancel culture. Il faut que les partisans de celle-ci se sentent en sécurité – « feel safe » selon le jargon. Ils refusent donc toute forme de sécurité à ceux qui menacent la leur.

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Le paradoxe est aussi aigu chez un autre journaliste, Andrew Sullivan, qui est gay, catholique, conservateur et anticonformiste. Le 17 juillet, il a écrit son dernier blog pour le New York Magazine où il explique qu’il met fin à sa collaboration à ce titre – purement virtuelle d’ailleurs – parce qu’il a été ostracisé par une majorité de ses collègues. Ceux-ci semblent croire que tout auteur qui ne suit pas à la lettre et visiblement l’orthodoxie actuelle en termes de race, d’orientation sexuelle et d’identité de genre « fait du mal à ses collègues de manière active et physique par le simple fait de partager le même espace virtuel. » La sensibilité des partisans de la cancel culture est telle que l’existence même de ceux qui expriment des opinions opposées aux leurs doit être écartée de leur champ de conscience.

Les glapisseurs au pouvoir

Si rendre la vie impossible à un collègue peut avoir l’effet désiré, il ne faut pas se priver du plaisir d’une bonne dénonciation publique. Deux des signataires de la lettre de Harper’s, aux côtés de Bari Weiss, en ont été les victimes. Le psychologue et linguiste de Harvard, Steven Pinker, auteur de bestsellers comme L’Instinct du langage ou Comment fonctionne l’esprit, a fait l’objet d’une lettre ouverte, signée par presque 600 personnes, envoyée à la Linguistic Society of America, exigeant qu’il soit expulsé de cette association professionnelle. Accusé d’avoir étouffé, par ses propres interventions publiques, les voix des victimes de violence raciste et sexiste, Pinker a reçu l’entier soutien de ses collègues. Les preuves derrière cette accusation étaient plus que ténues : ses déclarations au cours des années auraient contenu des messages codés, appelés en anglais « dog whistles », littéralement des « sifflets à chien. » Il s’agirait de déclarations apparemment anodines qui contiennent des messages cachés compris par les seuls initiés. Par exemple, quand J. K. Rowling dit qu’elle s’inquiète du sort des jeunes femmes qui subissent des interventions chirurgicales irréversibles pour se rendre moins féminines, avant de le regretter, elle laisserait entendre à ceux qui savent décoder ses paroles qu’elle veut mettre les trans au ban de la société. Comme l’explique Pinker, quoi que disent les gens, les partisans de la cancel culture y liront n’importe quel sens caché – et coupable – qui les arrange. Ce mécanisme est à l’œuvre dans la dénonciation la plus hypocrite de toutes. En signant la lettre de Harper’s, Matthew Yglesias, journaliste au média en ligne Vox, situé à gauche, a attiré l’ire d’une de ces collègues, la trans femme, Emily VanDerWerff. Elle s’en est plainte dans une lettre à sa rédaction qu’elle a – sans doute pour plus de discrétion – partagée sur Twitter. Quoique reconnaissante pour le soutien qu’elle a reçu d’Yglesias dans le passé, elle prétexte la présence de nombreux « sifflets à chien » dans la lettre de Harper’s pour affirmer qu’elle se sent « moins en sécurité » chez Vox depuis qu’il a signé ce texte. Le jargon est inévitable. Magnanime, elle déclare ne pas vouloir que son collègue soit viré, réprimandé ou forcé à s’excuser. Là, il y a bien un message à peine codé : elle demande toutes ces choses sans l’inconvénient d’assumer sa demande de manière explicite. Qui seront les prochaines victimes des glapisseurs de la cancel culture ? Sans doute, vous et moi.

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