Didier Maïsto publie Passager clandestin. Causeur l’a lu et a obtenu quelques précisions du patron de Sud Radio.


Didier Maïsto a racheté Sud Radio en 2013, une station de radio qui périclitait. Avec son actionnaire Christian Latouche, il restructure, ferme le site de Labège et met en place une vraie grille de programmes depuis Paris. Depuis, le patron de radio s’est fait connaître en donnant une large place aux gilets jaunes dans ses programmes, et en se joignant à eux les samedis. Dans les portraits de lui, on le présente volontiers comme un personnage sulfureux. Au mieux un intrigant. Mais peut-être aussi un complotiste, voire un séditieux… Passager clandestin, son autobiographie publiée au Diable vauvert, permet de rétablir quelques vérités et de mieux cerner le personnage.

Sud Radio, la radio des gilets jaunes?

Les gilets jaunes Maxime Nicolle et Jérôme Rodrigues, ce sont effectivement des amis. Juan Branco ou Yvan Le Bolloc’h, aussi. Forcément dans la médiasphère, cela fait mauvais genre, mais il en est conscient : “Je dissone. Un patron de média ne se comporte pas ainsi. Il doit être lisse et ne surtout pas s’engager”. Il s’en fiche, il confesse “ne pas être particulièrement sympathique” et estime qu’il ferait “un piètre politique”

Dès le début de leur mouvement, il se passionne pour les gilets jaunes. Il se sent en fraternité avec eux, et il dénonce les manipulations dont ils sont victimes. Par exemple, il affirme avoir vu des policiers en civil jouer le rôle de casseurs lors des manifestations, les fameux “appariteurs”.

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Comme les gilets jaunes, il dénonce la corruption qui, selon lui, serait la règle dans les médias français. Mais lui l’observe aux avants-postes. Il écrit : “L’État tient les médias, laisse courte, par la distribution d’aides publiques à la presse, par sa maîtrise totale des canaux audiovisuels, par l’influence qu’il exerce sur l’autorité judiciaire à tous les niveaux et selon le timing qui l’arrange, et enfin par l’autocensure des journalistes qui ne peuvent plus exercer leur métier en dehors des clous, sous peine de licenciement immédiat.” 

Maïsto boxe ses concurrents

Didier Maïsto est catégorique : il existerait en France un État profond, comme les trumpistes le disent de l’Amérique (voir notre entretien ci-dessous). Forcément, il en est convaincu, cet État profond jouerait contre lui ! Maïsto se voit comme un malheureux Don Quichotte. Il bataille depuis des années pour rétablir la vérité sur les audiences radio, ou pour démontrer que la revente de la chaîne Numéro 23 par Pascal Houzelot serait une escroquerie réalisée sur le dos du contribuable.

Quelques pages sympathiques évoquent une enfance passée à Toulon, à regarder les trains depuis la fenêtre d’un modeste logement de la rue Sainte-Andréa. Après des études en dents de scie et quelques tours de moto, Maïsto raconte son arrivée à Paris, son stage au Figaro et ses années en tant qu’assistant parlementaire de Patrick Ollier (Monsieur Alliot-Marie) ou de Marc Fraysse. Pas que des bons souvenirs. Il aurait pu rejoindre les services de communication de l’Élysée, mais, si “pour certains seul compte le trophée, pour d’autres le chemin prime”. Et Maïsto appartient à la seconde catégorie.

Riche en révélations sur le marigot des affaires parisien, la biographie de Didier Maïsto ne le rendra pas plus sympathique aux yeux de ses contempteurs, mais apportera de l’eau au moulin à une critique des médias déjà très répandue chez beaucoup de Français.

Entretien avec Didier Maïsto

6 questions au patron de Sud Radio

Causeur. Pour lutter contre l’entre-soi qui peut exister dans les médias français – et qui explique pour une bonne part la défiance qu’ont les citoyens à leur égard – quelles réformes d’urgence proposeriez-vous ?

Didier Maïsto. Je proposerais qu’un patron, arrivé à un certain niveau d’affaires avec l’État, ne puisse pas posséder un média. Il faudrait établir un seuil, peut-être à 50% du chiffre d’affaires. Si vous êtes dans le BTP ou dans la téléphonie par exemple et donc dépendant de l’État, c’est très difficile d’être ensuite critique de la main qui vous nourrit. 

Ensuite, j’arrêterais toutes les aides publiques à la presse. Au sortir de la guerre, elles étaient destinées à étendre le spectre des opinions, mais aujourd’hui, on peut déplorer une uniformité des médias. Le système politico-médiatique est un serpent qui se mord la queue, il n’y a plus vraiment de pluralisme. 

Enfin j’annulerais la toute récente loi Avia, votée dans l’indifférence. Les réseaux sociaux, le dernier espace de liberté pour l’expression publique, sont repris en main par le pouvoir avec la complicité des GAFA. Finalement, très peu d’intellectuels ou d’hommes politiques ont réagi.

– Votre autobiographie « Passager Clandestin » dénonce la corruption du système politique et médiatique français. À vous lire, une oligarchie se partagerait les places. Existe-t-il en France une sorte de “deep state » qui joue contre le peuple, comme les trumpistes peuvent le dire en Amérique?

C’est l’État profond, absolument ! Je suis convaincu que cela existe. Ce n’est pas un fantasme, il s’agit de personnes qui ont fait les mêmes écoles et qui fréquentent le même réseau. Pour citer un exemple, quelqu’un comme Jean-Pierre Jouyet en est l’archétype. Emmanuel Macron lui-même est aussi l’émanation de cet État profond. Il n’y a pas de complot international, mais il y a une petite communauté d’intérêts, peut-être une centaine de personnes en France, qui gravitent autour des banques d’affaires, du pouvoir et des médias. 

Pour en faire partie, il faut impérativement avoir dans son curriculum vitae quelques écoles bien connues, être un européiste béat, critiquer sans cesse l’idée de peuple et de nation, et défendre mordicus les entreprises du CAC 40, ces monstres financiers qui n’ont plus grand-chose de français. On l’a vu récemment avec Sanofi qui a affirmé vouloir réserver un éventuel vaccin aux Américains, ou en découvrant les positions d’un fonds comme BlackRock dans tous ces groupes. Il n’y a pas tellement d’idéologie, ce sont des gens qui s’occupent de leurs propres intérêts. 

– Vous n’hésitez pas à balancer des noms. Mais n’est-ce pas pour régler des comptes personnels ? Craignez-vous des poursuites judiciaires en retour ?

J’ai déjà un procès en cours avec Monsieur Houzelot. Mais c’est mon groupe Fiducial qui a déposé une plainte, car nous estimons être victimes de l’escroquerie incroyable du canal 23 de la TNT dont je parle longuement dans le livre. Certes, Houzelot allume des contre-feux en se déclarant diffamé… Du côté de Médiamétrie, nous sommes en cassation ! J’ai toutes les pièces pour prouver ce que j’affirme dans mon livre.

– Votre livre est convaincant s’agissant du caractère douteux des mesures d’audiences radio. Selon vous, combien d’auditeurs écouteraient réellement Sud Radio ?

Médiamétrie est une bonne illustration de l’État profond dont nous parlions. Dans l’actionnariat de l’entreprise Médiamétrie, il y a les grands médias privés, les gros publicitaires, les agences d’achat d’espaces et pour partie le service public. C’est un conglomérat de droit privé, grâce auquel tout ce petit monde se mesure lui-même, et non une institution indépendante comme peut le croire le grand public. 

Alors que les auditeurs revenaient et que le standard de Sud Radio commençait de nouveau à sonner, vague après vague, on s’est étonné que notre audience Médiamétrie ne bouge pas. À deux reprises, je suis allé demander des explications au siège. On nous a dit que l’on ne comprenait rien, que tout était scientifique. En vérité, ils se contentent d’appeler des gens pour leur demander quelle radio ils écoutent dans une liste fermée, où Sud Radio n’est jamais dans les réponses proposées. Ce sont nos auditeurs qui nous ont fait ces retours. Les panels de Médiamétrie ne sont pas du tout représentatifs, c’est de la mesure au doigt mouillé, sans méthodologie sérieuse. 

Ces mesures d’audience radio irréalistes servent de base au calcul des tarifs de la publicité. Alors c’est très difficile à dire, mais j’estime qu’entre 1,2 et 1,3 million d’auditeurs se branchent sur Sud Radio. En privé, les grands patrons de médias me disent “tu as raison”, mais dès qu’ils sont tous ensemble, tout le monde ment. Ils savent que Médiamétrie n’est pas la panacée, mais rien ne change. 

– Vous vous êtes fait connaître par votre soutien indéfectible aux gilets jaunes. Aujourd’hui Jacline Mouraud rejoint le projet de revue de Michel Onfray. Que vous inspire ce projet ?

J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Onfray. On se connait et on partage des points de vue sur l’Europe maastrichtienne. Je rappelle dans le livre qu’en politique, plus jeune, j’étais avec Séguin. Il avait tout annoncé dès 1992. Michel Onfray ne fera pas de politique au premier degré, mais on a besoin d’intellectuels comme lui pour penser la société et les institutions. Notez qu’après trois mois de Covid, tout le monde devient souverainiste : il est donc dans le bon tempo ! Les gilets jaunes et un intellectuel comme Michel Onfray portent les aspirations profondes du peuple, même s’il faut faire attention avec ce mot. En tout cas, la parole de tous ces gens qui ont été en première ligne lors de la crise sanitaire, qui ne demandent pas de la considération mais une rétribution correcte de leur travail, et qui souhaitent participer plus activement à la démocratie. Notre démocratie représentative s’est trop éloignée des aspirations profondes des citoyens.

– Les médias « mainstream » que vous critiquez ont effectivement utilisé le supposé antisémitisme ou la violence de quelques tristes drilles en gilet jaune, pour dénigrer tout un mouvement populaire. Vous regrettez dans votre livre que votre invité vedette Etienne Chouard, qui draine derrière lui des soutiens antisémites, ne les ait jamais rejeté clairement. Aujourd’hui, votre ami Jérôme Rodrigues soutient la chanteuse Camélia Jordana et ses propos outranciers sur la police. Vous ne critiquez jamais les gilets jaunes : est-ce parce que les autres médias s’en chargent trop bien, ou parce que vous estimez que ce mouvement était exemplaire ?

Le mouvement des gilets jaunes n’est certainement pas exemplaire. Mais je dis simplement qu’il n’y a pas plus de racisme et d’antisémitisme dans le mouvement des gilets jaunes que dans la société française. Pas plus, pas moins. 

Tout le sel des gilets jaunes, c’est que c’était un mouvement complètement transversal, pas apolitique mais transpolitique. Des gens de tous bords se sont retrouvés sur des ronds-points, ils ont réalisé qu’ils avaient plus ou moins la même vie, un peu pourrie, et que même en redoublant d’efforts au travail, c’était chaque année toujours un peu plus dur. On a commencé par ne plus se rendre au restaurant, puis à ne plus pouvoir partir pour les vacances, et enfin à ne plus pouvoir payer les fleurs le dimanche pour notre femme ! Inscrite au fronton de nos mairies, l’égalité est l’objectif absolu. Aujourd’hui l’État profond propose des lois d’affichage au nom de l’égalité, il s’adresse à des clientèles au nom de la lutte contre telle ou telle discrimination. On veut par la loi sanctionner ce qui ne serait pas égalitaire. Je ne suis pas pour l’égalitarisme, mais les gilets jaunes ont raison de se battre au moins pour l’égalité des chances. 

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