Après un très long et pénible sommet européen, les vingt-sept pays partenaires sont parvenus à s’entendre. Une relance commune ambitieuse de 750 milliards d’euros va être mise en place. Mais en l’absence d’un fléchage précis et souverain des nouveaux investissements, et en délaissant la création monétaire aux banques commerciales, le succès de ce plan demeure incertain.


Quatre jours, il a fallu quatre jours pour que les 27 accouchent au forceps d’un accord sur les modalités d’un plan de relance dont chacun s’accorde à dire, du côté des euromaniaques comme des eurosceptiques, qu’il est le plan de la dernière chance pour sauver l’euro et l’Europe.

L’affaire prête à l’ironie. Comment se fait-il que l’euro et l’Europe qui devaient nous conduire sur les chemins de la prospérité et de la puissance doivent être une fois de plus sauvegardés ? Comment se fait-il que les entreprises qui « créent la richesse » doivent être soutenues à bout de bras par l’argent public ? Il y a là comme l’ombre d’une contradiction.Mais la consternation l’emporte sur l’ironie. Si l’on s’abstrait du tohu-bohu médiatique qui a entouré l’opération, c’est le sentiment de l’impuissance tragique de l’Europe qui l’emporte. Atteinte dans ses œuvres vives par la crise sanitaire qui ravage les comptes publics et l’emploi, elle pare au plus pressé, sans s’être donnée la peine d’un diagnostic préalable. Cela dit, que penser du nouveau bébé européen ?

Deux erreurs

Je l’ai dit dans ces colonnes et je le répète. Les sommes inouïes qui ont déjà été consenties pour éviter le naufrage des économies membres l’ont été sur fonds d’emprunt. Et c’est là encore une contradiction. Les « libéraux », qui font le procès constant de l’excès des dépenses, des déficits et des dettes publiques, ont embrassé sans états d’âme des programmes de dépenses qui font exploser les limites anciennes. Un personnage résume la contradiction : Pierre Moscovici. Sa tâche consistait, durant les cinq années où il officiait à Bruxelles, à morigéner les gouvernements qui transgressaient les règles de la rigueur budgétaire telle que définie par la doctrine européenne. Nommé récemment à la tête de la Cour des comptes, il juge en ces termes la dette publique française qui atteint 120% du PIB : « ce n’est pas une catastrophe en soi ». Or, son propos désinvolte évacue la question cruciale du financement par l’emprunt. La crise sanitaire offrait la chance providentielle de s’affranchir de cette contrainte. D’une part, parce que l’importance des sommes en jeu rend douteuse l’hypothèse de leur remboursement. D’autre part, parce que le risque d’inflation, argument constant mis en avant pour écarter l’hypothèse d’un financement par création monétaire à partir des guichets de la banque centrale, relève du fantasme quand les secteurs économiques travaillent à 30%, 50 ou 60% de leurs capacités…De surcroît, la chose reste dissimulée aux regards, le financement des États auprès des banques signifie que c’est une autre forme de création monétaire, issue des banques commerciales, qui assure la couverture des emprunts. Ce financement ne met à contribution, ni l’épargne des particuliers, évincée du financement de l’économie, ni les fonds propres des banques. 

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Mon lecteur se demandera pourquoi c’est la création monétaire par la BNP ou la Société Générale qui est privilégiée plutôt que celle de la banque centrale, institution présumée publique. La chose est la plus simple du monde. Ainsi, les banques ont pris en otages les États et les fantoches qui les gouvernent. La deuxième erreur n’est pas la moindre. Cela vaut pour les plans de soutien des États nationaux comme pour le plan de relance européen. L’argent public a été accordé sans contrepartie des bénéficiaires. C’était pourtant encore une occasion providentielle d’exiger des managers qu’ils relocalisent au moins certaines productions conçues sur le sol national et européen. Mais l’idée n’a pas effleuré ceux dont Emmanuel Todd a dit « qu’ils avaient été connifiés par l’expérience de l’euro et l’expérience de la mondialisation ».

L’écologie et le numérique, et ensuite?

Le contenu exact du plan recèle des inconnues de taille. Première inconnue : dans les sommes allouées aux États membres, quelle sera la part qui servira à couvrir les dépenses déjà budgétées et quelle sera la part qui financera les dépenses nouvelles ? La première part allégera le déficit acquis, sans effet de relance, la seconde pourrait, sous certaines conditions, exercer un effet stimulant. Si la première part l’emportait sur la seconde, le plan serait moins un plan de relance qu’un plan de colmatage.

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Plaçons-nous dans le cas inverse d’un effort financier largement consacré à stimuler les économies en forte récession. Quels sont les investissements susceptibles de procurer le meilleur effet ? On avance l’écologie et le numérique. Mais où sont les opportunités d’investissement dans ces domaines qui n’ont pas déjà été exploitées ? On imagine mal une multiplication des éoliennes et des panneaux solaires, on ne voit pas quels seraient les investissements numériques nouveaux alors que les entreprises sont déjà lourdement engagées dans ce sens. Et les subventions, ruineuses pour les États, déjà accordées à la voiture électrique, ne font que déplacer la demande d’un type de véhicules à un autre.

Je ne vois guère que deux aspects cruciaux de la transition énergétique, la conversion des centrales à charbon, principalement situées en Allemagne et en Pologne, en centrales à gaz, et les dépenses de R&D sur la voiture, le camion et le train à hydrogène. Dans le meilleur des cas, rien qui permette de produire une vraie croissance créatrice d’emplois, de revenus et des recettes publiques qui sont le vrai gage économique des dettes nouvelles.

Je persiste et je signe : seule une relocalisation méthodique, portant sur l’ensemble des secteurs économiques concernés, aurait permis d’atteindre ou d’approcher l’objectif de relance. Mais on attend encore que la souveraineté économique soit plus qu’un slogan de circonstance.

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