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Election de Biden: c’est casher mais ça pue!


Si Joe Biden a été élu président, ce n’est pas grâce à la fraude. Les démocrates, échaudés par la défaite d’Al Gore en 2000, sont tout simplement devenus maîtres dans l’art d’exploiter légalement les règles électorales des différents états. Reprendre la main sur le processus électoral est donc la condition sine qua non d’une future reconquête républicaine du pouvoir.


Aux États-Unis, l’année 2020 s’est mal terminée pour les républicains et 2021 n’a guère commencé mieux. Au cours des trois derniers mois, ils ont perdu la Maison-Blanche et le Sénat ; leur champion, Donald Trump, a été mis en accusation, une seconde fois, en vue de sa destitution. Pourtant, ce n’est pas la déconfiture totale annoncée : les républicains ont perdu moins de sièges que prévu au Sénat ; ils ont empêché les démocrates de consolider leur majorité à la Chambre des représentants ; et ils ont préservé leur contrôle sur nombre de législatures d’États. Bref, le chef est tombé, mais pas ses lieutenants et sous-lieutenants. Cela a fortifié la conviction de beaucoup de supporteurs républicains que la victoire de Joe Biden avait été usurpée et que l’élection présidentielle avait été truquée. Si les recours en justice des républicains contre les résultats dans différents États ont été rejetés par les tribunaux, le plus souvent pour des raisons de procédure, la défaite de Donald Trump tient essentiellement aux différences de stratégie électorale entre les deux partis.

81 millions de suffrages comptabilisés pour Biden, 74 pour Trump…

Le secret de l’élection présidentielle 2020 se niche dans cette différence : les démocrates ont insisté pour compter « tous les suffrages », alors que les républicains voulaient compter « tous les suffrages vérifiés ». En principe, une voix envoyée par la poste doit être vérifiée soit en comparant la signature sur l’enveloppe avec celle du votant sur un registre officiel, soit par un témoin qui affirme avoir vu la personne mettre son bulletin de vote dans ladite enveloppe. Or, dans certains États (le Wisconsin par exemple), les autorités compétentes (cour suprême, secrétaire d’État) ont autorisé, bien avant les élections et en anticipant une forte affluence de votes par la poste, la prise en compte des enveloppes impossibles à vérifier par l’un ou l’autre de ces deux moyens. Cette différence est majeure, car elle porte potentiellement sur 6 % des votes par correspondance, soit près de 5 millions de bulletins au niveau national. Certes, Biden ayant recueilli 81 millions de suffrages et gagné avec 7 millions de voix d’avance, cela n’aurait pas suffi à inverser le résultat. Sauf que, comme en 2016, seuls comptent les résultats au niveau des États et leur impact sur les rapports de force au sein du collège des grands électeurs. La prise en compte des seuls bulletins vérifiés aurait pu faire la différence dans l’Arizona, le Nevada, la Géorgie, la Pennsylvanie et le Wisconsin, et ainsi changer la donne.

Plus de bulletins en circulation, moins de vérifications: il ne s’agit pas de fraude, mais d’optimisation électorale…

Dans un État comme la Géorgie, le taux de rejet des votes par correspondance, qui était de 6 % en 2016, est tombé à 0,3 % en 2020 ! Et comme dans le même temps le nombre de ces votes a été multiplié par quatre, le candidat le plus susceptible d’en profiter a bénéficié d’un renfort de voix non négligeable et parfaitement légal. Résultat : en Géorgie, Trump a perdu de 0,23 %, soit moins de 12 000 voix sur 5 millions de suffrages. Si les règles du jeu avaient été les mêmes qu’en 2016, il l’aurait emporté d’au moins 50 000 voix. 

Manifestation en soutien à Al Gore, candidat démocrate à la présidentielle américaine, pour demander un recomptage des votes, West Palm Beach, Floride, 13 novembre 2000. © ROBERTO SCHMIDT
Manifestation en soutien à Al Gore, candidat démocrate à la présidentielle américaine, pour demander un recomptage des votes, West Palm Beach, Floride, 13 novembre 2000. © ROBERTO SCHMIDT

Le scrutin par correspondance a reçu le soutien inattendu du Covid-19, que les démocrates ont parfaitement exploité. Prétextant que la peur du virus dissuaderait de nombreux électeurs d’aller voter, ils ont obtenu dans plusieurs États le droit d’envoyer les bulletins à l’avance, même aux électeurs qui n’en faisaient pas la demande, et mieux encore de garantir que tous les bulletins reçus en retour seraient comptabilisés – après la date de l’élection dans certains États. Plus de bulletins en circulation, moins de vérifications : c’est ainsi que l’on arrive à 81 millions de suffrages pour Joe Biden et 74 millions pour Trump. Il ne s’agit pas de fraude, mais d’optimisation électorale…

Reprendre la main sur le processus électoral est l’objectif des Républicains

Les républicains sont tombés dans un piège préparé de longue date. En 2000, lors de la défaite d’Al Gore face à George W. Bush, les démocrates ont perdu la Floride, et donc la Maison-Blanche, parce que les républicains étaient parvenus à invalider un grand nombre de bulletins. Si tous les votes exprimés en Floride avaient été validés et comptés, Al Gore aurait gagné. Les démocrates l’ont compris. Ils se sont donc employés à ce que, désormais, le plus grand nombre de bulletins soit compté.

Suivant cette logique, à la présidentielle de 2004, ils ont tenté, sans succès, d’inverser le résultat dans l’Ohio. Quatre ans plus tard, Barack Obama emportant aisément la Maison-Blanche, les contestations n’ont pas été nécessaires. En revanche, dans le Minnesota, un siège de sénateur était disputé par le démocrate Al Franken et le républicain sortant Norman Coleman. Les démocrates étaient largement majoritaires au Sénat (59 sièges contre 41), mais ce siège supplémentaire leur aurait donné une « super-majorité » de 60 sièges, leur permettant de faire passer toutes les législations souhaitées sans la moindre opposition des républicains. Au soir du 4 novembre 2008, c’est le républicain qui était donné gagnant avec une avance de quelques centaines de voix. Avec une marge aussi faible, un recompte s’imposait et le parti démocrate a dépêché sur place un jeune avocat, Marc Elias, pour superviser les opérations. La mission d’Elias était de faire comptabiliser tous les bulletins possibles. Il a introduit recours après recours, visité toutes les circonscriptions. Au bout de neuf mois de ce titanesque combat procédural, il a réussi en juillet 2009 à inverser le résultat et à faire élire le démocrate Franken au Sénat. Elias est devenu l’avocat star du parti et a travaillé par la suite pour Hillary Clinton, Kamala Harris et même Joe Biden. Son mot d’ordre « faire compter tous les bulletins », devenu la règle d’or des démocrates, a été appliqué en 2020 dans tous les États décisifs, avec le succès qu’on sait.

À l’avenir, si les républicains veulent remporter une élection présidentielle, ils doivent reprendre la main sur le processus électoral en commençant par imposer une uniformisation des règles. À l’heure actuelle, chaque État dicte ses lois, conformément à l’article 2 de la Constitution. Toutefois, pour les élections fédérales, il serait logique que les règles soient les mêmes pour tous. Ensuite, il leur faut limiter le vote par correspondance aux seuls électeurs qui en feraient la demande, et comptabiliser uniquement les votes reçus avant la date du scrutin. Accepter les bulletins délivrés par la poste au-delà de la date de l’élection ouvre en effet la porte à de multiples abus, comme cela a été constaté en Pennsylvanie où, deux mois après le scrutin, le nombre de votants n’est toujours pas connu… Il faudrait également imposer à tous les États l’obligation de procéder au dépouillement des bulletins sans interruption jusqu’à la proclamation des résultats, sous le contrôle d’observateurs des deux camps, voire du public. Finalement, il faudrait interdire les machines à voter pour éviter toute controverse, fondée ou pas. Sans de telles réformes, le seul espoir pour des républicains d’entrer à la Maison-Blanche sera d’être invités par un président démocrate.

Le populisme de Trump est une opportunité pour le Parti républicain

Quant à Donald Trump, à supposer qu’il ne soit pas frappé d’inéligibilité et souhaite se représenter en 2024, il a dix-huit mois pour mettre la main sur le Parti républicain. Pour l’heure, il en est le chef constitutionnel, mais cela pourrait ne pas durer. Même s’il ne l’a pas directement ordonné, l’assaut contre le Capitole de Washington est exploité par ses détracteurs, y compris au sein du camp républicain, pour l’éliminer définitivement de la vie politique. À l’heure actuelle, 57 % des électeurs du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) souhaitent qu’il soit candidat en 2024, mais qu’en sera-t-il dans trois ans ? Si Trump est adulé par ses supporteurs, il est haï par ses adversaires et la campagne 2020 a démontré que sa seule présence constitue une force mobilisatrice considérable pour… le camp adverse. Dès lors, certains ténors du parti seraient heureux de tourner la page.

De surcroît, Trump n’est pas un républicain pure souche, aussi les principes du « trumpisme » n’épousent-ils pas forcément ceux du républicanisme. Donald Trump a tenté sa chance en politique sous trois étiquettes successives : réformiste, démocrate et républicain. En tant que républicain, il a introduit dans la doctrine une dose de nationalisme, de protectionnisme, d’unilatéralisme et de populisme. Il a aussi renoncé à la rigueur fiscale, toléré les déficits et ne s’est pas opposé à une politique sociale généreuse. En politique internationale, s’il a soutenu un appareil militaire fort, il a réduit la présence américaine à l’étranger et souhaité un rapprochement avec la Russie. En cela, il a défié certains préceptes républicains et en a payé le prix. Aussi peut-il précipiter le parti vers sa scission.

Mais le « trumpisme » est aussi une opportunité. Le populisme de Trump peut permettre au parti républicain d’élargir sa base. Il est plus que jamais évident que le Parti démocrate est celui des fonctionnaires (notamment dans l’éducation), des élites urbaines, de l’intelligentsia culturelle et des minorités ethniques et sexuelles, et qu’il n’est plus le parti des travailleurs. Il y a là un électorat en déshérence dont Trump a déjà commencé la conquête. Il a aussi réussi, d’ailleurs, à faire progresser le vote républicain dans les minorités noires et hispaniques, obtenant des scores sans précédent dans leur électorat masculin.

Enfin, au-delà de ces débats internes, pour exister politiquement, les républicains devront reconquérir les médias. L’alliance objective nouée lors de l’élection entre les grands médias – papier et TV – et les mastodontes de la « Big Tech » (les fameux Gafam) augure mal de l’équité du débat intellectuel aux États-Unis. La censure qui s’est abattue sur les comptes Twitter du président Trump ainsi que sur ceux de ses collaborateurs et sur les sites favorables aux thèses conservatrices laisse entrevoir un monde orwellien : désormais « Big Tech » et « Big Média » font advenir le règne de Big Brother ! L’affaire dépasse largement la personne de Donald Trump. Elle met en jeu la place de la liberté d’expression, donc l’identité des États-Unis.

Cold Case: le mépris des ploucs, un racisme autorisé

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La série Cold Case coche toutes les cases de l’idéologie anti-préjugés, que ce soit dans son casting ou dans ses intrigues. Mais les stéréotypes méprisants visant les « gens du Sud » échappent à tout scrupule moral, semble-t-il.


La semaine dernière, TMC diffusait deux épisodes de la quatrième saison de la série Cold Case: le dixième, « Forever Blue » (titre français : « Partenaires ») et le onzième, « The Red and the Blue » (« Cowboys solitaires »).

Cold Case est une série bien conçue: du suspense, un concept original (résoudre des affaires classées, ce qui donne lieu à des effets d’avant-après, des reconstitutions du passé où l’on voit les personnages plus jeunes et même des moments où, dans une scène du présent, le personnage d’autrefois se substitue à celui qu’il est devenu). Une série vraiment parfaite, idéologiquement irréprochable : l’héroïne est une femme, inspectrice de police, entourée de collaborateurs représentant tous les types humains nécessaires pour composer un casting idéalement anti-discriminatoire, à savoir un gros Noir, un très gros Blanc, un beau gosse hispanique, une jolie métisse, un vieux mâle blanc et, occasionnellement, une asiatique. Il manquait la touche LGBT etc., défaut regrettawe're the lucky ones”, Forever Blue , Cold Case | tell it like it isble que l’épisode 10 de la saison 4, diffusé l’autre jour, est venu combler par son scénario: l’équipe de Lilly Rush découvre que le meurtre d’un policier, commis dans les années soixante, était en réalité un crime homophobe. Cet épisode a reçu, peut-on lire sur internet, un accueil enthousiaste aux États-Unis lors de sa première diffusion en décembre 2006. Le site gay Good As You le qualifie de « Brokeback Mountainesque » (pour rappel, le Secret de Brokeback Moutain est, pour reprendre l’expression de Libé, un « western pédé », ce qui correspond à « l’un des plus tenaces fantasmes homo »). Ce serait, en effet, la première fois que l’on voyait à la télévision, sur une chaîne tout public, un baiser homosexuel torride.Cold Case to Re-Air Episode About Gay Cop Point commun notable avec le Secret de Brokeback Mountain, sorti l’année d’avant, la femme du policier n’a droit qu’à une compassion très limitée. On accorde à ce personnage féminin l’autorisation de dire qu’elle a eu « le cœur brisé » mais l’accent sera mis sur le fait que son mari a « découvert ce qu’il est vraiment ». Reléguée à l’arrière-plan au titre d’erreur de parcours, l’épouse et mère de famille disparaît presque de l’histoire, tandis que le téléspectateur est appelé à souhaiter le bonheur, tragiquement impossible, du nouveau couple. En somme, le premier épisode de la soirée cochait toutes les cases de la morale actuelle. Mais comme par une triste ironie, le second faisait apparaître l’autre face de cette morale: derrière la tolérance qu’elle prône, le mépris qu’elle autorise; derrière les stéréotypes qu’elle combat, ceux qu’elle promeut.

Dans ce second épisode, l’équipe de Lilly Rush veut résoudre le mystère entourant le meurtre d’un chanteur de musique country. Le crime ayant été commis à Knoxville dans l’État du Tennessee, l’inspectrice doit s’y rendre avec un coéquipier mais aucun d’eux ne semble désireux de se joindre à elle pour ce déplacement. La jolie métisse, Kat Miller, manifeste d’emblée un dégoût politique : « le Tennessee, c’est républicain, non? » L’ensemble de l’équipe communie dans un mépris pour les Southerners assumé comme parfaitement consensuel. Il faudra tirer au sort et c’est le beau gosse hispanique, Scotty Valens, qui s’y colle. À leur arrivée sur place, ils sont accueillis par une bimbo à l’air terriblement nunuche et un commissaire de police pittoresque qui indique d’emblée: « on m’appelle Big Daddy ». Lilly Rush et Scotty Valens se lancent des regards de connivence, amusés et mal à l’aise.

Quand on cherche sur la toile, pas un article pour s’intéresser à la réception de cet épisode. Tout le monde voulait savoir comment les gays avaient réagi à un épisode sur les gays (« Forever blue » a sa notice Wikipédia avec une section « réception de l’épisode »), mais personne ne se demande comment les habitants de Knoxville ont vécu cet épisode qui les tourne en dérision avec un aplomb désarmant. Pourtant la matière est là. On la trouve sur l’Internet Movie Database, dans la section « commentaires ». Alors que « Forever Blue » était considéré comme le meilleur épisode de la série et comme un jalon majeur (« milestone ») dans l’histoire de la télévision, « The Red and the Blue » ne retient l’attention que des principaux concernés, lesquels y voient « le pire épisode de la série ».

Le premier de ces deux commentaires (voir capture plus bas) est intéressant parce qu’il dénonce cette représentation comme « incorrect », ce qui peut vouloir dire soit qu’elle est inexacte, soit qu’elle est incorrecte, dans le sens où le camp PC (politically correct) emploie ce mot. Il pointe les « faux accents du sud » et les « noms et surnoms ridicules ». Le second commentaire est plus développé, plus énervé aussi (au point qu’il en devient grossier…) et traduit bien, je pense, la colère des Southerners méprisés, sûrement « républicains », pour reprendre le mot de l’inspecteur Miller sus-cité… et probablement trumpistes. Ce téléspectateur dénonce ici une vision « faussée » et « arrogante » du sud, typique des « élites des deux côtes » pleines de « snobisme »; pour qui les gens de Knoxville ne peuvent être que des « culs-terreux bêtes et incultes qui maltraitent la grammaire et parlent avec un accent traînant » (pour le « southern drawl », voir ici, c’est éclairant).

À quand un « South Lives Matter » ? Dans un environnement idéologique où l’on sacralise la souffrance des gens qui, à tort ou à raison, se sentent blessés par la manière dont on les représente, il demeure admissible de tourner en dérision certaines catégories de personnes. On n’en reste pas moins un héros de la grande cause progressiste, pourvu que l’on valorise les « bonnes » catégories.

lily rush

À propos de « La familia grande »… et de son époque


La liberté sexuelle conquise après Mai 68 a légitimé abus, dérives et transgressions. Mais le climat actuel est tout aussi déplaisant. Le lynchage des présumés coupables et le désir de jeter la pierre témoignent d’un mal aussi profond que celui qui est dénoncé.


Je n’ai jamais aimé cette gauche donneuse de leçons, reluisante de morgue intellectuelle, dont Olivier Duhamel faisait partie, en compagnie de quelques autres. Je n’ai jamais aimé ce petit monde, méprisant pour le peuple qui votait mal. Je n’ai jamais aimé Mitterrand, ses ministres et sa cour. Je n’ai jamais aimé tous ces échappés de Mai 68 qui portaient bien haut le drapeau de la liberté et du jouir sans entraves, et se sont gavés des prébendes accordées par les puissants dont ils se gaussaient autrefois.

J’ai lu le récit de Camille Kouchner. Il est glaçant, certes, mais il décrit un milieu, une époque où toutes les valeurs qui fondaient la société du passé devaient être renversées. Malgré les dénégations de certains qui voudraient qu’on ne généralisât pas les pulsions perverses d’une minorité, je m’inscris en faux. Tous ne passèrent pas à l’acte, mais le climat de permissivité qui régnait a autorisé de nombreuses dérives illégales. Je me souviens très bien de ces années-là. J’ai été responsable de la commission culturelle de l’Union des grandes écoles en 1967. J’ai été professeur de français à Paris et ensuite dans la campagne nivernaise, et un peu plus tard à l’université en Allemagne. Tous mes élèves baignaient dans cette ambiance de libération où il était interdit d’interdire. Sans parler des journaux « de référence » de l’époque, le magazine Actuel faisait la promotion de la révolution sexuelle en cours. On y affirmait que les adultes amérindiens initiaient très tôt les enfants à la sexualité. Le mariage et la fidélité étaient ringards. Les marginaux et les anticonformistes provocateurs étaient à la mode. Cet état d’esprit rencontrait peu de résistance, sauf chez ceux qui étaient alors considérés comme des « fachos », suspectés de s’opposer au progrès des mœurs, ou chez des personnes qui n’étaient pas du tout, pour des raisons diverses, en révolte contre leur milieu ou leur famille.

Révolution sexuelle: pour et contre

Pourtant, ceux que l’on a appelés les soixante-huitards n’ont pas tous foulé les palais de la République et peuplé les cabinets ministériels. Certains d’entre eux sont devenus des « éclopés de l’âme », détruits en poursuivant jusqu’au bout les illusions de l’époque. D’autres ont profité avec allégresse du vent de liberté qui soufflait alors.

Ceux qui ne l’ont pas vécu ne peuvent savoir ce qu’a été la « révolution sexuelle » d’avant le sida. L’avortement enfin autorisé. Le combat des femmes pour leur « libération ». L’exaltation et le plaisir de sortir d’une société corsetée. Les aventures d’une jeunesse qui voyait dans la sexualité libérée des tabous, les voyages lointains et la drogue des expériences ultimes et la découverte de paysages nouveaux et fascinants.

La politique elle-même prenait la couleur de la révolte contre le monde ancien : le Vietnam, Cuba, la décolonisation, Prague, le Chili, Lip…

A lire aussi: Notre appel contre la tyrannie de l’émotion

Que nous le voulions ou non, nous sommes les héritiers de Mai 68. Pour le pire et pour le meilleur. Pour le pire, les illusions multiculturalistes et tiersmondistes, le rêve devenu cauchemar d’un monde sans frontières nationales, l’idolâtrie de régimes prétendument révolutionnaires, la liberté sexuelle devenue le prétexte d’abus et de violences sur les femmes et les enfants.

Pour le meilleur, le goût du plaisir et de la beauté, le chatoiement des couleurs, la liberté du corps, l’affranchissement de règles patriarcales souvent absurdes, la recherche d’une nouvelle définition de l’autorité, la désacralisation de croyances établies et le refus de la censure, toutes ces acquisitions dont certains voudraient à nouveau nous priver, dans un retour à un ordre moral rigide et régressif.

Les deux minutes de la haine

Car aujourd’hui semble revenu le temps des deux minutes de la haine imaginées par Orwell dans 1984.

« L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant. Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un autre comme la flamme d’un photophore. »

A lire aussi: Affaire Finkielkraut: la télé commande, la pensée s’éteint… et la morale revient!

Rendus impuissants par des technocraties et des bureaucraties souvent aveugles et indifférentes au développement humain, nous voulons garder une bonne image de nous-mêmes et faisons semblant d’être propres sur nous, indemnes de tous les vices que nous attribuons à d’autres, choisis pour être les victimes expiatoires de nos nombreux péchés. La société est malade et nous en faisons tous partie, avec nos dépressions et nos violences ordinaires. Les saints véritables sont rares, contrairement aux donneurs de leçons. La perversion, le mensonge, l’abus de pouvoir sont certes condamnables, mais le lynchage de celui qui est supposé parler mal ou penser mal ne l’est pas moins. Alain Finkielkraut, entre autres, a été victime de ce délit d’expression non orthodoxe. Mais qui sommes-nous pour empêcher des opinions, à moins qu’elles soient diffamatoires, négationnistes de la réalité et clairement mensongères ? Comme le dit à peu près Camille Kouchner qui dépeint la réalité d’un milieu avec ses joies, ses tares et ses souffrances, c’est au pécheur qu’il appartient de reconnaître sa faute et à tous ceux qui l’ont accompagné dans ses errements, amis complices ou aveuglés, parents absents ou inconscients, brûlés à la fois par l’orgueil de la réussite et le désespoir qui invite au suicide. Qui sommes-nous pour nous croire totalement indemnes des maladies d’une époque ?

Après « Sauvez Willy », sauvez Maurice !

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Et Dieu… créa le sanglier


L’orque Willy avait ému toutes les chaumières d’Europe et d’Amérique. « Sauvez Maurice » prend le relais.

C’est l’histoire d’un jeune marcassin blessé, guéri, recueilli et élevé par Sylvia Bachellerie, aide-soignante en Corrèze. Lorsqu’elle a voulu le relâcher, l’animal sauvage a refusé de quitter sa nouvelle maîtresse. Alors, elle l’a gardé et lui a construit un enclos.

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Une plainte anonyme…

Problème : suite à une plainte anonyme, le tribunal de Tulle a rappelé l’interdiction de posséder un animal sauvage à Sylvia. Les services de la préfecture menacent depuis d’abattre Maurice. Madame Bachellerie aurait dû remplir des papiers et demander une « autorisation de détention d’animal sauvage » – laquelle est rarement accordée. Face à l’aide-soignante corrézienne et aux soutiens de Maurice, la justice avait tenté l’humiliation symbolique : tracasseries, procédures, menaces de représailles, alors que la mort pendait déjà au museau de la malheureuse bête.

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Si cette histoire – touchante – n’a pas beaucoup ému le droit et la procédure, un appel en la faveur du sanglier domestique a recueilli 170 000 signatures sur Change.org. Une cagnotte a aussi permis de récolter 7 000 euros pour payer les frais de justice. La préfecture et le tribunal y voient surtout un défi lancé à leur pouvoir. Laisser Maurice en paix, c’est craindre que s’installe une jurisprudence. « Les animaux sauvages sont dangereux pour l’homme et peuvent transmettre des maladies à l’homme », fait valoir le directeur de cabinet du préfet de la Corrèze.

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Le sort de Maurice doit être réglé par un procès en correctionnelle début avril. Il risque l’euthanasie, malgré un plaidoyer vibrant en sa faveur de la part de Brigitte Bardot.

Affaire Finkielkraut: la télé commande, la pensée s’éteint… et la morale revient!


Après l’épisode LCI, on verra moins Alain Finkielkraut à la télévision et il s’y autocensurera. Par égard pour ses proches. Son exil est une débâcle de la pensée, en tout cas de ce que notre pensée risque de devenir sans l’aide de la sienne. Le plaisir de ne plus subir le prétentieux Duhamel n’est qu’une maigre consolation.


Dans les dommages collatéraux autour de l’affaire Olivier Duhamel, je vois une petite bonne nouvelle et deux grosses mauvaises.

Je commence par la bonne : ceux qui ne veulent plus voir l’homme public ne le verront plus. Le politologue péremptoire qui engluait les débats d’une couche épaisse de bien-pensance, le constitutionnaliste suffisant qui méprisait ses adversaires de son dernier mot sentencieux, le professeur de Science-Po à qui nous devons, avec d’autres, quelques promotions d’élèves censeurs, de petites torquemadames bien remontées et de petits bourricots bien woke, ne paraîtra plus dans les médias. Mais ce n’est pas pour ces crimes contre l’honnêteté intellectuelle ou les générations futures que le gauchiste cultivé tombe, loin de toute justice. C’est pour une affaire de mœurs obscure et prescrite, et qui ne nous regarde pas. On pense à Al Capone le mafieux ou à O. J. Simpson l’assassin qui ont fini à l’ombre pour fraude fiscale ou intimidation.

Ça fait peur comme toujours quand la politique donne dans la vertu et quand la morale des uns vient se mêler de la conduite des autres

Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq, juillet 2015. © Philippe MATSAS/Opale via Leemage.
Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq, juillet 2015. © Philippe MATSAS/Opale via Leemage.

Finkielkraut gardera pour lui sa pensée complexe

C’est une mince consolation quand on compare cette nouvelle aux autres, qui sont mauvaises : La première, plus triste que l’arrivée du corona nouveau ou le départ de Trump, se trouve dans cette phrase d’Alain Finkielkraut lue dans Le Point : « Si je reparais à la télévision, je me censurerai, non pas pour complaire à la nouvelle mode morale, mais pour ne jamais rien dire qui puisse mettre en difficulté les miens. »

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L’autocensure d’Alain Finkielkraut promise à la télévision est une débâcle, une défaite de la pensée, en tout cas de ce que notre pensée risque de devenir sans l’aide de la sienne. Le philosophe ne renonce pas à la vérité, il renonce à nous la dire. C’est un désastre, mais c’est devenu trop dangereux. Les vagues de boue qui le visent éclaboussent son entourage alors le jeu n’en vaut plus la chandelle. Qui pourrait l’en blâmer ? Pas moi. Si j’étais connu et si mes enfants étaient encore scolarisés en territoires occupés, défendrais-je encore dans des termes aussi clairs l’idée que l’islamophobie n’est pas un racisme mais un humanisme ? Sûrement pas. Nous ne le verrons donc plus en vrai et en paroles, dans un raisonnement toujours stylé, nous offrir jusqu’à la pointe la plus fine, la plus piquante de sa réflexion. Sur certains sujets, il annonce que dorénavant, il pèsera ses mots, non plus sur la balance de la justesse mais sur celle de la prudence. C’est une catastrophe, surtout pour nous. Désormais, il gardera pour lui, pour les siens et pour les chanceux qui ont son téléphone (fixe), les prodiges de cette pensée complexe qui rend les choses plus limpides. Bien sûr, il continuera de nous rappeler sans relâche ce que peut la littérature, mais dorénavant, il nous laissera seuls, privés de ses lanternes pour percer le brouillard vaseux de l’époque. Seuls, entre Luc Ferry et Daniel Cohn-Bendit, pour déjouer les faux-semblants, les mensonges, les postures, les identités imaginaires, les plis de la pensée, les émotions trompeuses, les enfers pavés de bonnes intentions, les contresens dramatiques, les inexactitudes tragiques, les fascismes de retard des temps présent et à venir.

Les cathos reviennent et ils ne sont pas contents

Il m’arrive de ne pas être d’accord avec Finkielkraut mais alors, je commence par me demander ce qui cloche chez moi et, le temps de trouver, je suis désemparé. Désormais, sans le savoir, je clocherai seul, et j’ai bien peur de finir par errer avec les autres cons entre les mirages et les veaux d’or, dans l’espérance que mon maître à penser par moi-même redescende de son Sinaï privé pour jeter en place publique, à la face d’un peuple inculte et ingrat qui fait peur et honte, de ce troupeau hystérique, de tout ce que le café du commerce fermé pour pandémie vomit aujourd’hui sur la toile de minables anonymes, les tables de la loi de la raison, de la décence et du bon goût, trésors précieux et fragiles de notre civilisation.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: L’Ecole du soupçon infondé

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, tandis qu’Alain Finkielkraut opère un repli stratégique, les défenseurs de la décence catholique reviennent en force.  Les journalistes de Valeurs Actuelles que la dernière hystérie antiraciste déclenchée par un dessin de Danièle Obono en esclave avait mis au piquet (on repense à Geoffroy Lejeune également viré de LCI) reviennent au tableau pour remettre en ordre la morale. Comme des vichystes en 40 qui attribuaient la défaite à la Sociale avec ses abus, ses vacances, ses guinguettes,ses débauches, au bon temps et aux salopes qui nous en donnent, nos gardiens de la contre-révolution tirent aujourd’hui sans sommation sur les soixante-huitards, la libération sexuelle et les mœurs de la gauche caviar, avec ses divorces, ses familles recomposées, ses mâles lubriques, ses mères laxistes et ses jeunes qui se soucient de leur vertu comme de leur première chemise Armani. C’est flippant comme du « Onfray » quand il fait son Robespierre malgré lui, quand l’athée prend ses airs de dame patronnesse de gauche et dénonce « l’alcoolisme mondain des parisiens sur l’ile de Ré » ou quand il reproche à Freud d’avoir caché qu’il couchait avec sa belle-sœur, comme si ces choses pouvaient se pratiquer en toute transparence. Ça fait peur comme toujours quand la politique donne dans la vertu et quand la morale des uns vient se mêler de la conduite des autres. Ainsi, portés par les vagues de l’actualité dans un monde sans repères, les cathos reviennent et ils ne sont pas contents, ils nous l’avaient bien dit. Et alors que notre souci commun pour la civilisation française et notre goût partagé pour la civilité nous avaient fait oublier nos divergences, leur petit côté brigade des mœurs (pas les romans, les flics) nous les rappellent. On repense à la vie de Jésus racontée par Coluche : « Mangez, c’est mon corps, buvez, c’est mon sang, touchez pas, c’est mon cul ! »

Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du magazine "Valeurs actuelles" © Lionel BONAVENTURE / AFP
Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du magazine « Valeurs actuelles » © Lionel BONAVENTURE / AFP

Temps troublés

Mais en ces temps troublés par une obscure bêtise doublée d’une épaisse lâcheté dans la France d’en haut comme dans celle d’en bas, on se demande où sont planqués ces humoristes qui pourraient, qui devraient venir détendre l’atmosphère. Où sont-ils donc tous ces bouffons patentés qui « dénoncent le politiquement correct » comme le promettent leurs promos ? Où sont-ils passés dans un monde où il faut de toute urgence jouer des coudes pour le maintenir libre et respirable, cernés comme nous le sommes par les censeurs ? On les cherche. Enfin moi J’en cherche un, un humoriste pour adultes, un Timsit ou un Walter parce que j’ai une idée de sketch interdit aux enfants et aux mal-comprenants qui pourrait commencer ainsi : « Pas facile la famille recomposée. C’est dur de supporter les enfants des autres, alors si on ne peut pas en baiser un de temps en temps, franchement, est-ce que ça vaut le coup ? »

« L’assimilation est par nature antiraciste »


Le « patriotisme constitutionnel » ne suffit pas, il faut aussi un peu de pression sociale 


Un communautarisme galopant qui gangrène nos quartiers ghettoïsés, une radicalisation des jeunes musulmans qui mettent les valeurs de l’islam devant celles de la République, ou encore une charia suspendue au-dessus de la tête de profs de banlieues qui osent défendre la liberté d’expression: on ne compte plus les criantes manifestations du séparatisme qui fracture notre pays. Pour Raphaël Doan, auteur d’un essai passionnant[tooltips content= »Le rêve de l’assimilation: De la Grèce antique à nos jours, Passés Composés, 2021″](1)[/tooltips] sur l’histoire de l’assimilation, tout n’est pas encore perdu. Mais à condition d’assumer la volonté d’assimiler et de renouer avec cette tradition typiquement française. Entretien.

Isabelle Marchandier. « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus. L’auteur de l’Étranger semble avoir guidé votre démarche. Vous entamez votre essai comme un philosophe en distinguant ce qu’est l’assimilation de ce qu’elle n’est pas. Ce faisant, vous faites tomber un certain nombre de préjugés et démontrez que l’assimilation n’est ni raciste ni nationaliste! 

Raphaël Doan. Absolument, et ce que vous dites saute aux yeux lorsqu’on remonte le cours de l’histoire : en France, l’assimilation a connu son apogée à la fin du XIXe siècle. À l’époque, ce sont les républicains de gauche, aux idéaux de la Révolution française chevillés au corps, qui l’ont défendue contre des intellectuels qui soutenaient la théorie des races et la supériorité de la race blanche. L’assimilation est incompatible avec le racisme. Sur le plan conceptuel, c’est logique puisque l’assimilation est la pratique qui consiste à exiger de l’étranger qu’il devienne un semblable. Alors si vous croyez qu’il y a des races différentes et que la vôtre est supérieure, vous ne pouvez pas accepter l’idée qu’un étranger puisse devenir comme vous. Vous pensez même que cette démarche est contre-nature. Pour assimiler, il faut être persuadé que l’étranger partage la même nature humaine que soi, et que la différence qui nous sépare n’est que superficielle et culturelle. Bref, il faut être universaliste et humaniste pour vouloir assimiler.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et « A Rome, fais comme les Romains » : ces deux maximes romaines sont les deux piliers de l’assimilation.

Dans votre essai, vous comparez les modèles d’assimilation déclinées dans six civilisations différentes : la Grèce, Rome, le monde arabe, la France, le Japon et les États-Unis. Qu’est ce qui a fait la spécificité de l’assimilation à la française? 

Si l’assimilation française a connu son heure de gloire sous la IIIe République, elle plonge ses racines bien plus loin. D’abord, il faut rappeler que la première assimilation française est celle de la France à elle-même : la réunion de toutes les provinces et de tous les peuples de France en un seul pays et un seul peuple. Sous la IIIe République, cela passait par le travail des maîtres d’école, qui punissaient sévèrement l’usage du patois, par exemple. Ce que nous demandons aux immigrés, les Français eux-mêmes l’ont subi ! D’ailleurs, l’Ancien régime avait déjà préparé le terrain à cette grande homogénéisation de la culture française. Quand Louis XIV annexe le Roussillon à la France, il ordonne aux habitants de Perpignan d’abandonner l’habit à l’espagnole et d’adopter le costume français. Même chose dans les premières colonies : au Canada, Colbert a dépensé beaucoup d’efforts à essayer de « franciser » les Indiens d’Amérique. Cette francisation, même si elle s’est soldée par un échec, révélait cette tendance à considérer que l’étranger est toujours un Français potentiel.

A relire, notre numéro de janvier: Causeur #86: Assimilez-vous!

Cette conception a été possible grâce aux caractères de la civilisation française : l’universalisme, qui a été enraciné par la Révolution française et la Déclaration des Droits de l’Homme, mais aussi une propension à l’abstraction, celles des tragédies classiques ou du cartésianisme. Or, pour assimiler, il faut pratiquer l’abstraction des origines et de l’apparence physique de l’étranger, pour voir en lui un Français par l’esprit et les mœurs.

Pourtant vous expliquez que l’une des conditions pour réussir l’assimilation repose sur l’attractivité du modèle culturel du pays d’accueil et donc sur du concret. La force assimilatrice ne devrait-elle pas être plus liée à ce qu’est la France dans sa culture, son histoire, son art de vivre qu’à un système politique et à des valeurs bien trop universelles pour créer l’envie de s’identifier? 

Bien sûr, pour assimiler, il faut être séduisant, il faut donner envie de s’assimiler. La France a une tendance naturelle à l’abstraction. Le problème de la situation actuelle c’est que nous sommes passés à un excès d’abstraction. On n’ose plus parler de mœurs et de façons concrètes de vivre, alors on se réfugie dans le ciel des idées républicaines : l’égalité, la fraternité, la laïcité… Le problème, c’est que les « valeurs de la République » sont bien trop larges pour constituer un modèle culturel : qui n’est pas favorable à la fraternité ? Nous sommes prisonniers d’une façon de concevoir la politique et la société qui rappelle la philosophie de Jürgen Habermas : le patriotisme constitutionnel. Selon cette logique, nous devrions être unis que par notre respect de la constitution démocratique, et non par des similitudes culturelles. C’est le pire des terrains pour l’assimilation, car on ne s’assimile pas à une constitution ni à un régime politique (la République, par exemple). On s’assimile à une culture et à un mode de vie, à des habitudes vestimentaires, culinaires, festives, à une façon de voir les relations entre générations ou entre hommes et femmes. C’est avec ces questions-là que la politique doit oser renouer.

A lire aussi: Le «grand remplacement»: fantasme et réalités démographiques

Assimiler ceux qui ne veulent pas l’être, ce n’est donc qu’une question de volontarisme politique?

Il faut déjà et avant tout assumer de vouloir assimiler, oui. Finalement, l’assimilation est un marché : si l’étranger accepte de se comporter comme la population d’accueil, celle-ci acceptera de le considérer comme un égal et de lui offrir des opportunités, sans discriminations. Sauf qu’aujourd’hui, ce marché n’est pas clairement exprimé : comme notre société fait l’éloge de la différence, de la singularité ou de la diversité, on incite l’étranger à se comporter en étranger, au lieu de chercher à nous ressembler. Résultat, un véritable malentendu : aux immigrés et à leurs enfants, on dit à la fois « Restez vous-mêmes » et « Soyez comme nous. » Beaucoup de jeunes issus de l’immigration n’ont même pas conscience que la France leur demande de s’assimiler, avant même de savoir s’ils en auraient envie !

Mais n’est-ce pas trop tard ? Au regard de ce mondialisme dans lequel nous baignons, du sans frontiérisme… du “droit-de-l’hommisme”…  de ce progressisme culturel qui voue un culte aux identités de race, de genre ou de sexe… bref de toutes ces idéologies actuelles qui constituent le bain dissolvant de toute unité nationale, peut-on encore sauver l’assimilation?

Je suis persuadé que la société française, dans sa très large majorité, tend toujours à vouloir assimiler comme le prouvent les lois de 2004 et de 2010 sur le voile à l’école et le voile intégral. Ce sont des lois d’assimilation, même si l’on n’a pas prononcé le mot à l’époque : elles visent à ce que les musulmans se comportent autant que possible comme des Français.

Notre mentalité collective reste très propice à l’assimilation, en témoignent les polémiques sur le port du burkini ou même l’idée d’un projet de loi contre le séparatisme. Au Canada, il est tout à fait normal qu’une policière puisse porter le voile ; en France, ce serait un scandale absolu, encore aujourd’hui. Bien sûr, l’identitarisme racial qui nous vient des États-Unis commence à infuser dans certains cercles, et s’oppose frontalement à la logique assimilatrice. Mais il n’est pas trop tard pour refaire de l’assimilation une réalité assumée.

A lire aussi, Bérénice Levet: L’assimilation, une ambition française

La réussite de l’assimilation ne passe-t-elle pas aussi par la maitrise de nos flux migratoires ? Même si les conditions pour assimiler étaient de nouveau réunies, comment pourrait-on le faire si nous avons outrepassé notre capacité d’accueil ? 

En réalité, c’est la principale question opérationnelle pour réussir l’assimilation : personne ne s’assimile s’il n’est pas réellement plongé dans la société d’accueil. Or, aujourd’hui, des populations entières issues de l’immigration vivent en France sans vrais contacts avec le reste de la population française. À l’école, des classes entières sont constituées d’enfants d’immigrés. Comment pourraient-ils s’assimiler dans ces conditions, puisqu’ils ne sont jamais confrontés à la culture française dans leur entourage ? Si la France n’a pas réussi à franciser les Indiens d’Amérique au XVIIe siècle, c’est d’abord parce qu’il n’y avait pas assez de Français sur place pour leur montrer l’exemple et instaurer une forme de pression sociale. À la fois par la maîtrise de nos flux migratoires et en jouant sur les politiques scolaires et du logement, il faudrait faire en sorte qu’il n’y ait jamais de concentration trop importante de populations d’origine immigrée dans un même milieu. Car c’est la fréquentation avec la société française qui sera le principal facteur d’assimilation.

Le projet de loi confortant les principes républicains, débattu actuellement à l’Assemblée, aurait dû comporter le mot « séparatisme », mais il est passé à la trappe pour éviter toute stigmatisation. La censure ne se serait-elle pas également appliquée dans le cas d’un projet de loi sur l’assimilation ? Est-il encore possible de remettre ce mot dans un débat législatif? 

C’est un débat culturel à avoir, et je ne vois vraiment pas pourquoi l’assimilation serait rejetée à la droite de l’échiquier politique, ni pourquoi elle devrait être jugée sulfureuse. Comme je vous l’ai dit, l’assimilation est le propre des sociétés ouvertes, qui ne sont pas repliées sur une conception ethnique de leur identité, qui ont quelque chose à apporter au monde et à l’étranger, et qui sont sûres de leur valeur. Elle permet la coexistence de personnes d’origines différentes, mais en échappant aux conflits qui surgissent inévitablement en présence de cultures trop dissemblables. L’assimilation est tellement adaptée aux idéaux français qu’elle devrait faire consensus. Il faut simplement la défendre sans excès et sans en faire un étendard de la droite dure !

Louis Aliot/musées à Perpignan: « Nous devons apprendre à vivre avec ce virus »

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En rouvrant hier quatre musées de sa ville, Louis Aliot se défend de prendre le moindre risque. Il indique vouloir adresser à ses administrés un signe d’espoir. Il estime urgent de maintenir un semblant de vie sociale et culturelle dans le pays. La Ministre de la Culture Roselyne Bachelot ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’est réjouit de la décision de la préfecture des Pyrénées-Orientales de saisir la justice, pour casser les arrêtés pris par le maire RN. Causeur reproduit la lettre qu’il adresse ce jour au chef du gouvernement Jean Castex.


 

Perpignan, le 10 février 2021

Louis ALIOT, Maire de Perpignan

 

A M. Jean CASTEX
Premier Ministre
Hôtel Matignon
57 rue Varenne
75700 Paris SP 07

 

Monsieur le Premier Ministre,

Lundi dernier, la Ministre de la Culture annonçait étudier la prochaine ouverture des musées, précisant que « celle-ci pourrait avoir lieu rapidement » et ceci après une année de fermeture en raison de la crise sanitaire que notre pays traverse. 

Comme tous les Français mais aussi comme tous les élus locaux, j’ai accueilli ces propos comme un signe particulièrement positif alors que voici une dizaine de jours à peine votre gouvernement préparait nos compatriotes à un troisième confinement ou, du moins, à un durcissement très net des mesures sanitaires.

En tant que Maire de Perpignan, comme tous mes collègues Maires des Pyrénées-Orientales mais aussi de toute la France, j’ai toujours agi avec l’esprit de responsabilité que nous devons à nos concitoyens. Dans cet état d’esprit, j’ai par exemple mis en place, en partenariat avec des laboratoires, un centre de dépistage massif, doté nos écoliers de masques adaptés, demandé à notre Police municipale de veiller au respect du port du masque et des règles sanitaires en vigueur dans l’espace public ou encore mis en place un certain nombre d’actions de solidarité comme le portage de repas à domicile pour les plus isolés d’entre nous. 

Mais parce que j’ai toujours considéré que nous devions apprendre à vivre avec ce virus et adapter nos modes de vie de façon responsable, j’ai aussi, en lien étroit avec Monsieur le Préfet des Pyrénées-Orientales dont je tiens à saluer la qualité du travail et de nos relations, mis en place un marché de Noël qui, encadré de façon rigoureuse, s’est parfaitement déroulé.

Cette semaine, dans un même esprit de responsabilité, et m’inscrivant dans les pas de Madame la Ministre de la Culture, j’ai décidé d’ouvrir à nouveau les musées de la ville de Perpignan et ceci pour plusieurs raisons. 

Tout d’abord, Perpignan est sanitairement prête à ouvrir en toute sécurité ses musées qui sont à taille humaine et dans lesquels il n’est donc pas difficile de mettre en place un protocole sanitaire tout à fait efficace. De plus, comme vous le savez, notre médiathèque et nos bibliothèques, sont déjà ouvertes comme vous l’avez d’ailleurs vous-même autorisé.

J’ai aussi pris cette décision car, en tant que Maire, j’observe chaque jour, Monsieur le Premier Ministre, que nos concitoyens souffrent de plus en plus des privations de liberté et autres restrictions qu’ils subissent depuis maintenant une année entière. Si nous devons évidemment poursuivre ce combat contre le virus au moyen d’une campagne de vaccination que nous espérons tous la plus efficace possible, par le maintien de gestes barrières nécessaires, nous devons également savoir nous adapter et apprendre à vivre avec cette menace sanitaire nouvelle qui risque de perdurer sous des formes diverses dans les années qui viennent. 

Enfin, Monsieur le Premier Ministre, j’ai pris cette décision car, oui, je considère notre vie culturelle comme étant essentielle à la vie de la cité dont j’ai la responsabilité comme à la vie de la France en général. Nous ne pouvons sans cesse nous prévaloir dans les mots de la richesse de notre tradition culturelle et l’empêcher de s’exprimer, comme c’est le cas depuis un an. Nous ne pouvons pas sans cesse en appeler à l’exception culturelle française et en même temps l’empêcher de vivre, de s’exprimer, comme c’est aujourd’hui le cas, comme dans aucun autre pays d’Europe. 

Ainsi, l’Italie, pays pourtant ô combien durement touché par la crise sanitaire, vient d’ouvrir ses musées. En Catalogne, juste de l’autre côté de nos Pyrénées, les théâtres et les musées accueillent également chaque jour le public, ceci ne posant pas de difficulté majeure. 

Comment expliquer, Monsieur le Premier Ministre, que ce qui est possible ailleurs soit impossible en France ? Comment l’État, si prompt à mettre en avant notre richesse culturelle, peut-il aujourd’hui continuer à empêcher toute vie artistique ?

À ma décision de réouverture des musées de Perpignan, le représentant de l’État dans notre département -il est dans son rôle- a immédiatement répondu par un référé suspension qui sera jugé ce lundi 15 février par le Tribunal administratif de Montpellier. La Ministre de la Culture s’est félicitée de cette décision. C’est la raison aussi pour laquelle je m’adresse à vous aujourd’hui.

Lors de votre prise de fonction, vous vous êtes présenté aux Français comme désirant être le « Premier Ministre des Territoires ». À cette occasion, vous avez d’ailleurs mis en avant votre expérience de Maire de Prades ainsi que votre attachement à notre territoire des Pyrénées-Orientales. Vous avez alors créé chez les élus locaux mais aussi chez nos concitoyens un certain espoir d’être enfin écoutés, d’être enfin entendus par le gouvernement.

C’est donc à vous, Monsieur le Premier Ministre issu des territoires, que je m’adresse aujourd’hui. Je vous demande de faire confiance à l’esprit de responsabilité du Maire que je suis. Je vous demande donc de bien vouloir accorder au Maire de Perpignan le droit à l’expérimentation et ainsi de voir qu’il est possible de vivre en s’adaptant à cette situation sanitaire qui nous contraint.

À l’ouverture de nos musées dont je viens de vous évoquer les raisons et envisagée par la Ministre de la Culture elle-même, le Premier Ministre des territoires que vous êtes ne peut répondre par la réponse sèche du recours en justice. 

À l’esprit de responsabilité d’un Maire en contact quotidien avec la réalité du terrain, vous ne pouvez pas répondre par un acte de défiance.

Comptant, Monsieur le Premier Ministre, sur votre esprit d’ouverture, je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations respectueuses.

Non à cette société qui confine pour protéger d’une mort hypothétique et promeut le suicide assisté par injection létale


Une tribune libre de Jean-Frédéric Poisson, candidat à la présidentielle


Le 26 janvier, Jean-Louis Touraine, député de La République en Marche (LREM), a déposé une nouvelle proposition de loi visant à « garantir et renforcer les droits des personnes en fin de vie ». Le 3 février suivant, la sénatrice socialiste Marie-Pierre de La Gontrie dépose une autre proposition de loi visant à « établir le droit à mourir dans la dignité ». Deux initiatives législatives soutenues par l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) qui se fend d’une lettre ouverte à Emmanuel Macron relayée par le quotidien Le Monde ce même 3 février. Qui peut croire que cette rafale de coups de boutoir contre la Vie est un hasard ?

Il s’agit ni plus ni moins que de revenir à la charge sur l’une des principales promesses de campagne d’Emmanuel Macron en matière de bioéthique: l’euthanasie. Paradoxalement, la proposition de loi est déposée au moment même où le coronavirus fait sa loi en France, à l’heure où nos gouvernants n’hésitent plus à confiner totalement ou partiellement toute une population pour pouvoir « sauvegarder des vies » comme ils disent, et à fermer les commerces dits « non essentiels » ou maintenir les étudiants claquemurés, allant jusqu’à pousser des désespérés au suicide… C’est pourtant sans ironie que Monsieur Touraine prétend vouloir « apprendre à mieux respecter nos libertés », alors même que nos libertés n’ont jamais été autant bafouées.

Il nous parle ainsi de « droit universel », de « responsabilité » ou de « respect des libertés ». Ces mots-clés font mouche comme autant d’éléments de novlangue imaginés par Aldous Huxley dans son Meilleur des Mondes. Nous ne sommes pas dupes ! Ainsi, Monsieur Touraine nous explique que l’euthanasie ne doit pouvoir être appliquée qu’à une personne « capable », éprouvant une « douleur physique » ou une « souffrance psychique insupportable », afin d’effectuer un choix « libre et éclairé ». C’est oublier que rien ne rend aussi incapable d’effectuer un choix libre et éclairé que la souffrance qui étouffe la flamme vitale et annihile la volonté des individus. Autant demander à un suicidaire s’il souhaite se suicider en lui tendant une corde au lieu de l’en dissuader. Il s’agit donc de se rendre complice de la mort de milliers de personnes. Mais cette proposition de loi ne s’adresse pas seulement aux personnes capables de choisir comme il le prétend, puisqu’en l’absence de directives anticipées ou de personnes de confiance ayant reçu des instructions, il préconise la mise en place d’une « hiérarchie des proches de l’intéressé » à commencer par les époux, les partenaires liés par un PACS, les concubins… Cette disposition ouvre la porte à tous les abus possibles et imaginables, des meurtres intéressés aux règlements de comptes. Remarquons, soit dit en passant, que les parents, les frères et les sœurs sont, dans l’ordre hiérarchique imaginé par Monsieur Touraine, les derniers autorisés à décider du sort de l’individu, comme pour s’assurer que les liens du sang constitueront le moins possible un obstacle à l’euthanasie.

Viviane Lambert (Mère de Vincent Lambert), au centre, dans une manifestation en 2015 © NICOLAS MESSYASZ / SIPA Numéro de reportage : 00702778_000004
Viviane Lambert, mère de Vincent, au centre, dans une manifestation en 2015 © NICOLAS MESSYASZ / SIPA Numéro de reportage : 00702778_000004

L’auteur de cette proposition pense tout de même à nous expliquer que le choix peut être révoqué à tout moment. Seulement, il ne précise pas comment une personne en incapacité de parler peut révoquer son « choix » de manière explicite. L’affaire de Vincent Lambert nous a en effet montré la réalité de nombreuses personnes vivant en état pauci-relationnel, et que la logique d’un consentement de la personne ne serait pas automatiquement respectée dans le processus d’euthanasie. Il oublie qu’un patient peut d’ailleurs changer d’avis, même après avoir signé le fameux papier de consentement. Quant à la clause de conscience proposée par les députés de LREM, le même tour de passe-passe utilisé pour l’avortement nous est présenté sous le masque de la conscience libre. En effet, elle impose au médecin qui refuse l’euthanasie, de trouver un autre médecin dans les deux jours pour le pratiquer à sa place, ce qui le rend moralement complice de la mort du patient. Enfin, comment pouvoir justifier qu’une personne euthanasiée soit ensuite considérée comme décédée de mort naturelle, comme le stipule cette proposition de loi, ce qui est factuellement faux ? Au même titre qu’il est injustifiable que des personnes décédées pendant cette épidémie se voient ajouté une mention « mort de la Covid-19 » pour augmenter la terreur et servir la dictature sanitaire.

Ainsi donc, nous voici dans une société qui refuse le risque, qui interdit, qui confine et enferme les populations pour les protéger d’une mort hypothétique. Et lorsque les individus parviennent à un âge défiant toute statistique, qu’ils en arrivent à ne plus être en possession de leurs moyens à cause du poids du temps ou de la maladie, cette même société souhaite leur donner le sinistre choix de la vie impotente ou de la mort par injection létale. Ce que la vie régulait naturellement autrefois, la société souhaite se l’arroger pour en être l’unique artisan, prétendant agir pour la Liberté, alors qu’elle n’agit que par nihilisme, quand ce n’est pas par pur intérêt économique. En 1840, Alexis de Tocqueville décrivait déjà ce despotisme doux dans lequel l’État règle chaque aspect de la vie des citoyens de sa naissance jusqu’à sa mort[tooltips content= »Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Édition 1848, Tome 4, Quatrième partie, Chapitre 6. »](1)[/tooltips] : « il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? ». Ce sera bientôt chose faite si nous laissons faire, sans indignation, sans dénonciation, sans résistance, des parlementaires comme Monsieur Touraine ou Madame de La Gontrie poursuivre leurs funestes propositions visant à promouvoir la culture de mort.

Les crimes et délits sexuels sur mineurs sont loin de faire l’objet d’un déni massif


Un an après Le Consentement de Vanessa Springora, trois ans après le lancement de #Metoo, Camille Kouchner révèle l’inceste dont fut victime son frère jumeau de la part de leur beau-père. Avec #MetooInceste, on célèbre la libération de la parole. Mais vingt ans de débats parlementaires et de changements législatifs montrent que les crimes et délits sexuels sur mineurs sont loin d’avoir fait l’objet d’un déni massif.


C’est peu de dire que la sortie de l’ouvrage de Camille Kouchner a provoqué un séisme. Quelques jours avant, Olivier Duhamel annonçait via Twitter sa démission de ses fonctions de président de la FNSP (Fondation nationale des sciences politiques) et de président du Siècle, association « élitiste » regroupant des dirigeants de tous bords. Faisant l’économie des habituelles dénégations dans ce type de dossier, il s’enfermait au contraire dans un silence en forme d’aveu. Dans le même temps, Le Monde révélait, dans son édition du 11 janvier 2021, que le directeur de Sciences-Po, dont l’UNEF demande la démission, aurait été avisé du soupçon d’inceste dès 2018 par Aurélie Filippetti : ce qu’il réfutait initialement, avant de l’admettre quelques jours plus tard. Cependant qu’Élisabeth Guigou, proche d’Olivier Duhamel, renonçait, tout en affirmant n’avoir jamais rien su, à présider la commission sur l’inceste et les violences sexuelles sur les enfants, et que Marc Guillaume, préfet d’Île-de-France et ex-secrétaire général du gouvernement, annonçait sa démission de tous les conseils d’administration dans lesquels il avait siégé avec Olivier Duhamel… Ajoutons que le samedi 16 janvier, soit quelques jours après la sortie de l’ouvrage, émergeait sur Twitter un nouveau hashtag, #MeTooinceste, recueillant plus de 50.000 tweets en 24 heures.

Ce dévoilement par médias interposés et ces démissions en cascade posaient à nouveau la question de la durée de la prescription en matière de crimes sexuels, puisque les faits dénoncés, s’ils étaient avérés, seraient prescrits en 2021. Interviewé par Yann Barthès dans l’émission « Quotidien », François Hollande, après avoir courageusement rappelé que « la liberté, ce n’est pas de s’en prendre à des enfants », appelait de ses vœux l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs.

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Rappelons que le délai de prescription de l’action publique pour les crimes et délits sexuels sur mineurs a été allongé plusieurs fois ces dernières années, bien souvent sous la pression des associations de victimes. Dès 1998, le législateur prévoyait que dans le souci d’une meilleure protection des victimes, ce délai ne devait commencer à courir qu’à compter de leur majorité (et non de la commission des faits), du moins lorsque le crime ou le délit avait été commis par un ascendant ou par une personne ayant autorité (ce qui est le cas d’un beau-père). La durée de prescription était alors portée à dix ans pour les délits (agression sexuelle par exemple), puis, en 2004, à vingt ans pour les crimes (le viol est un crime). Vingt ans à compter de la majorité, soit 38 ans au maximum lorsque la présumée victime porte plainte. C’est en 2018 qu’une dernière évolution législative, après avoir écarté la demande d’imprescriptibilité[tooltips content= »L’inénarrable Muriel Salmona, psychiatre, avait remis à Marlène Schiappa, qui préparait la loi du 3 août 2018 sur les « violences sexistes et sexuelles », un rapport favorable à l’imprescriptibilité : « Manifeste contre l’impunité des crimes sexuels », 20 octobre 2017, consultable sur le site Memoiretraumatique.org »](1)[/tooltips], portait le délai de prescription à trente ans à compter de la majorité[tooltips content= »Loi du 3 août 2018, modifiant l’article 7 du Code de procédure pénale. »](2)[/tooltips] (soit 48 ans lors du dépôt de plainte). Il faut comprendre concrètement ce que cela signifie : si un mineur, aujourd’hui en petite section de maternelle, donc âgé de 3 ans, était victime d’un instituteur pédophile, il serait majeur en 2036 et pourrait dénoncer les faits jusqu’en 2066 : né en 2018, il aurait alors 48 ans. Les faits dénoncés pourraient être jugés après clôture du dossier d’instruction (vers 2068 ? 2069 ?), à supposer que l’auteur, s’il est encore en vie, ne soit pas trop détérioré pour s’expliquer devant un magistrat instructeur. Cet allongement du délai de prescription, unanimement salué, pose néanmoins le problème cardinal de l’administration de la preuve, a fortiori dans des procédures où le temps écoulé appauvrit les témoignages, fait disparaître les preuves matérielles…L’allongement à l’infini du délai de prescription montre que, lorsque les faits dénoncés remontent à plusieurs décennies, le but premier du procès, avant la recherche de la vérité, est la réparation psychologique de la victime, dont le préalable indispensable serait la condamnation de l’auteur. L’avocat Claude Katz s’indignait en ces termes de la suppression du délit de harcèlement sexuel (réintroduit depuis sa nouvelle définition) : « Cela est frustrant pour la victime, pour qui la déclaration de culpabilité est très importante, cela lui permet en effet de se reconstruire[tooltips content= »Laurence Neuer, « Suppression du délit de harcèlement sexuel : quels recours pour les victimes ? », Lepoint.fr, 4 mai 2012. »](3)[/tooltips]. »

Camille Kouchner. © Mathieu BOURGOIS/Opale via Leemage
Camille Kouchner. © Mathieu BOURGOIS/Opale via Leemage

Cette « psychologisation du droit » propre à la délinquance sexuelle n’inquiète que quelques juristes. Marie-Pierre Porchy, ancien juge des enfants, reconnaissait ainsi sur le plateau de « La grande librairie », consacrée à cette affaire le 13 janvier, avoir évolué depuis la publication en 2003 de son essai Les Silences de la loi. Aujourd’hui juge d’instruction, elle se montre plus réservée sur l’imprescriptibilité, évoquant les difficultés, souvent proches de l’impossibilité, d’instruire un dossier lorsque les faits sont trop anciens, que les témoins sont morts ou que la mémoire fait défaut… le classement sans suite ou l’acquittement devenant inévitable. Que dire alors du désarroi des plaignants qu’on aura envoyés dans le mur, alors que certains thérapeutes, d’abord militants, leur avaient affirmé que sans reconnaissance du statut de victime (il faut entendre : sans condamnation de l’auteur), aucune réparation psychologique, aucune « reconstruction » ne serait possible ? Deux ans après promulgation de la loi du 3 août 2018, la même Muriel Salmona revenait à la charge dans cette émission, assurant que « tout est organisé pour faire taire, pour bâillonner les victimes » et même « pour les empêcher d’accéder à des soins[tooltips content= »Propos retranscrits littéralement, audibles à 1 h 24 d’émission. »](4)[/tooltips] ». Emportée par son élan, elle ajoutait que « la société empêche les victimes de pouvoir être secourues, protégées, soignées et de pouvoir porter plainte ». Sans que personne, sur le plateau, ne s’en émeuve : la noblesse de la cause fait office de bouclier et la démesure, sur ce terrain, demeure impunie. Comment les magistrats français peuvent-ils ainsi laisser dire et écrire, tous médias confondus, que la justice est aussi désarmée, quand on ne la dit pas complaisante ? Tout simplement parce que la cause ou plutôt les slogans qui la résument sont trop consensuels pour que l’on puisse s’y opposer, pas même par la nuance. Slogan : formule courte, destinée à propager une idée, soutenir une action. Critiquer un propos outrancier, pour ne pas dire délirant, affirmant l’impunité des criminels sexuels implique-t-il qu’on soit favorable à cette impunité, dont nous affirmons qu’elle n’est que fantasmée, la législation française étant l’une des plus répressives en matière d’infractions sexuelles ? Peut-on s’indigner des excès ou des sophismes militants sans être suspecté de faire partie des partisans de la « loi du silence » ?

Mais l’exception sexuelle du droit, pour reprendre la belle expression de Marcela Iacub, ne se limite pas à cela. Ici, l’accusation vaut preuve et le renversement de la charge de la preuve, dans ces affaires « parole contre parole », met en demeure le mis en cause de prouver son innocence. C’est ainsi que Darius Rochebin, présentateur suisse recruté par LCI, a dû se « mettre en retrait » après que le journal Le Temps eut dévoilé des accusations de harcèlement, portées par d’anciens collaborateurs, évoquant « comportements déplacés et propos salaces ». Avec cette particularité qu’au moment de son ostracisation, les accusateurs anonymes n’avaient pas déposé plainte et qu’aucune enquête n’avait donc été diligentée.

Dans ce même registre, il ne fait pas bon essayer de nuancer le propos. C’est encore cette exception sexuelle qui valut à Alain Finkielkraut, interviewé le 11 janvier 2021 sur LCI (décidément !) par David Pujadas, d’être immédiatement écarté par la direction de l’antenne. Le philosophe avait pourtant pris toutes les précautions oratoires, estimant que les faits dénoncés étaient « très graves » et que leur auteur était « inexcusable ». Faisant référence au film M le Maudit, Alain Finkielkraut évoquait dans les premières minutes de l’interview les lynchages médiatiques propres à notre époque, s’inquiétant que la justice « sorte des prétoires ». Il rappelait aussi la particularité de ce livre : ni l’accusé ni la victime n’avaient encore pris la parole. Mais avec une imprudence dont il a sans doute pris conscience trop tard, le philosophe s’est interrogé, à l’antenne, sur le « consentement » d’une victime adolescente, ou encore sur « une forme de réciprocité ». Bourde, pour le dire simplement, qui lui a été fatale, de même que d’avoir osé rappeler qu’un enfant et un adolescent de 14 ans, ce n’est « pas tout à fait la même chose ». A fortiori si l’inceste a duré des années. L’association féministe Les Effronté.es en profite pour rappeler qu’il avait, en 2009, commis la même erreur en rappelant que la victime de Roman Polanski, au moment des faits, avait 13 ans et n’était donc plus une enfant. Refusant de « hurler avec les loups » (expression qui, ici, aurait mérité l’écriture inclusive), Alain Finkielkraut semblait ici évoquer le possible consentement d’une victime, ce qui a paru aux yeux de beaucoup comme une deuxième profanation. Rappelons toutefois que le législateur a refusé d’introduire, dans la loi du 3 août 2018, la notion de « présomption irréfragable de non-consentement » en deçà de l’âge de 15 ans. En dépit des très fortes pressions d’associations, il a estimé préférable que le juge puisse, au cas par cas, qualifier les faits au plus près de la réalité, refusant ainsi « d’écraser la complexité du réel sous une fiction juridique[tooltips content= »Voir l’article de Régine Barthélémy, « N’instaurons pas un âge légal pour découvrir la sexualité », Libération, 26 février 2018. »](5)[/tooltips] ».

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Vivons-nous donc dans un monde où toute interrogation, toute nuance apportée à une vérité consensuelle serait vécue comme une banalisation des crimes et délits sexuels sur mineurs, voire, comme le disait Alain Finkielkraut, comme leur absolution ? Prenait-il la défense d’Olivier Duhamel, comme certains l’ont pensé, en rappelant la complexité des interactions entre auteur et victime en matière d’inceste ? Nous ne le croyons pas, et tous les psychiatres ont au contraire été confrontés à des dossiers dans lesquels les conséquences les plus dévastatrices d’un inceste n’étaient pas nécessairement sexuelles, mais psychologiques. Le lien affectif avec son abuseur vient en effet, dans certains cas, aggraver les conséquences de l’abus, alors vécu au pire sens de ce terme, c’est-à-dire comme une supercherie psychologique, un abus de confiance. Au contraire des agressions sexuelles extrafamiliales, la progressivité des actes incestueux est fréquente et les pères (plus souvent encore, les beaux-pères) abuseurs usent de stratagèmes affectifs dans les attouchements et les gestes prodigués, induisant dans l’esprit de l’enfant victime une véritable confusion. De sorte que la victime, confondant les gestes affectueux et abusifs, n’est parfois plus en mesure de dire quand la violence a commencé : ce que la littérature spécialisée qualifie de « relation d’emprise », par laquelle « l’abuseur fait douter jusqu’à la victime que la violence ait eu lieu[tooltips content= »Reynaldo Perrone et Martine Nannini, Violence et abus sexuels dans la famille, ESF, 1995. »](6)[/tooltips] ».

C’est essentiellement cette emprise, pouvant durer jusqu’à l’âge adulte, que dénonce dans son ouvrage Camille Kouchner lorsqu’elle décrit le charisme de son beau-père, qu’elle dit même avoir « beaucoup aimé ». Et c’est à l’évidence de cette « illusion de consentement » dont voulait parler Alain Finkielkraut : il appartient à l’adulte, qui dispose (en théorie !) de la maturité requise, de ne pas en être dupe. Et d’honorer ainsi les mots de Camus, cités par Finkielkraut : « Un homme, ça s’empêche… »

Mais un plateau de télévision se prête bien mal à une telle réflexion, ce d’autant que la sortie de cet ouvrage a provoqué une véritable onde de choc, l’auteur se disant aujourd’hui troublée par le battage médiatique qui l’entoure. Camille Kouchner pensait-elle réellement que l’éditeur organiserait une sortie en catimini d’un ouvrage « destiné à briser la loi du silence », visant des personnalités au plus haut niveau et dont le premier tirage, « dans le plus grand secret », était de 70 000 exemplaires (porté à 225 000 en quatre jours) ? S’attendait-elle à protéger longtemps l’anonymat de son frère jumeau en l’appelant « Victor », lui qui n’avait pas souhaité dévoiler ni porter plainte ?

Alors que nous écrivons ces lignes, la flambée du hashtag #MeTooinceste se confirme, environ 10% de la population française semblant avoir été abusée selon les militants les plus fervents. Lancés comme autant de bouteilles à la mer, les tweets au contenu poignant trouveront-ils quelque écho judiciaire ? Rien n’est moins sûr, ce qui n’empêche pas que soit unanimement saluée cette « libération de la parole », cette catharsis collective aux allures de thérapie de groupe. Comme si, jusqu’ici, l’inceste (désormais incriminé par le code pénal) ou les abus sexuels sur mineurs avaient réellement fait l’objet d’un déni massif. Affirmation jamais démentie et d’autant plus choquante qu’elle survient deux ans à peine après la promulgation de la loi du 03 août 2018 et les longs débats parlementaires qui l’ont précédée.

Ce sont bien ce terrorisme intellectuel et cette pression victimologique qu’avec Florence Rault nous dénoncions dans notre Dictature de l’émotion[tooltips content= »Belfond, 2002. »](7)[/tooltips]. Il faut croire que près de vingt ans plus tard, un peu de chemin reste encore à faire…

Le Vendée Globe, une odyssée nationale

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En cette période de crise sanitaire et de crise mentale, les marins français sont allés chercher à l’autre bout du monde un grand bol d’air frais et de liberté 


À observer les regards du public venu attendre les marins du Vendée Globe, il ne fait aucun doute que les émotions suscitées par cette course vont bien au-delà de l’exploit sportif. Après parfois des heures d’attente, voici les skippers qui nous reviennent, le visage émacié mais illuminé d’un intense bonheur, la silhouette dressée à la proue de leur esquif et brandissant des feux de Bengale tels des gladiateurs victorieux des assauts de Neptune. En remontant le chenal des Sables d’Olonne, ils ramènent dans leur sillage davantage encore qu’un parfum d’aventure aux relents chauds d’alizés : c’est le monde entier qu’ils nous offrent.

De l’odyssée spatiale à l’odyssée vendéenne…

Pour s’en convaincre, rapprochons donc la ferveur qui, depuis une semaine, s’empare de la foule au passage de chaque flottille croisant la ligne d’arrivée, des scènes de liesse qui accompagnèrent le retour d’un autre héros et voyageur extraordinaire : le cosmonaute soviétique Youri Gagarine, premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace en avril 1961. Comme nos navigateurs, Gagarine était à bord d’une petite capsule lorsqu’il a effectué une orbite complète autour de la Terre. Symbole du vertige pascalien, cet habitacle lui permettant à peine de se mouvoir était en même temps l’instrument grâce auquel il s’emparait du monde, le dominait en en faisant le tour. Ainsi, chaque Soviétique s’identifiait à Gagarine, seul et vulnérable comme un enfant dans un petit vaisseau qui n’est pas sans rappeler le sein maternel, et à la fois tout-puissant, maître de l’espace, premier homme de l’histoire de l’humanité à contempler la terre d’en haut. Les vidéos de son arrivée triomphale à Moscou montrent des gens venant par dizaines de milliers l’acclamer, massés sur des kilomètres le long des boulevards empruntés par son cortège. De même qu’aujourd’hui aux Sables d’Olonne soixante ans plus tard, on lit sur leur visage une émotion de l’ordre de la béatitude, mêlée à la fois de fierté et de reconnaissance pour cet être mi-homme et mi-dieu, pour ce double souriant et mythique d’eux-mêmes qui leur a conquis le monde. C’est comme s’ils avaient croisé la route d’un saint venu souffrir et, quelque part dans la stratosphère ou la solitude du point Nemo, intercéder auprès du Très-Haut pour leur salut, pour la gloire de tout un peuple.

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Il faut dire que chez nous les flots de champagne sabré par les marins qui posent le pied à terre coulent sur un sol rendu aride par deux siècles de défaites : de Waterloo à la débâcle de mai 1940, en passant par Sedan et Verdun, les Français ont à tel point oublié le goût de la victoire qu’un dérisoire match de football prit en 1998 des allures de libération nationale. Oui, les Français ont soif de victoire car on les en a privés depuis bien plus loin que se souviennent les mémoires. Or le Vendée Globe, c’est la victoire par excellence : celle de l’homme sur l’océan et les éléments, sur leur puissance et leur immensité, c’est la victoire de l’homme sur lui-même, bref, c’est la victoire de l’abnégation qui peut tout et redonne l’espérance.

La vérité du roi Jean

Mais à la différence de la victoire spatiale des Soviétiques, la victoire nautique des Français est bien moins une victoire technique qu’une victoire humaine, incarnée lors de cette édition par la personnalité hors-norme et attachante de Jean Le Cam. Celui que l’on surnomme le roi Jean a dominé la course avec majesté, donnant au jour le jour non des leçons mais des exemples de ses quartiers de noblesse morale : solidarité lors du sauvetage miraculeux de Kevin Escoffier, transmission de sa passion aux jeunes générations, courage, simplicité.

Mais comme dans le carnaval qui aime à allier les contraires – et Jean Le Cam lui-même revendique ce mélange en parlant d’une course des extrêmes –, la sagesse du roi coexiste chez lui avec la malice du bouffon ; ainsi, lors de sa conférence de presse d’arrivée, le marin connu pour son franc-parler a employé une langue vraie, populaire mais aussi redoutable de justesse, qui a littéralement fait voler en éclats les maux qui nous accablent, ici sur Terre. Parmi ceux-ci, la « conjecturologie », science aléatoire des bataillons d’experts estampillés, qui consiste à vouloir tout prévoir et à bannir le risque de nos vies. Jean Le Cam a balayé cette lubie contemporaine en répondant abruptement à une journaliste qui lui demandait quels étaient ses projets pour les prochaines semaines : « Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est bien de ne pas savoir ! » Il a également dénoncé la surenchère technologique de bateaux aux coûts faramineux qui ont finalement été supplantés par des équipages plus modestes mais plus robustes sur la longue distance et guidés, eux, par des valeurs humaines. L’œil rieur, il a raillé ses collègues skippers aux allures martiales, donnant sa préférence à des personnages certes moins avenants, imparfaits, humains trop humains dirait-on, mais dont la ténacité primaire a eu raison de l’adversité en mer : « Au final, ceux qui ont gagné c’est le vieux con [parlant de lui], le handicapé et le branleur » (sic) N’est-ce pas là un formidable pied de nez à la tyrannie des chargés de RH, en quête de profils lisses aux CV de robots réactifs et serviles à souhait ? À l’heure de l’impératif sanitaire du sans-contact, des communiqués aseptisés et des distances sociales, il s’est dit ému par la présence et la profondeur d’âme des courageux venus l’accueillir en pleine nuit sur la jetée. Pratiquant zélé de l’irrévérence, c’est hilare qu’il évoque l’appel téléphonique de l’Élysée après le sauvetage de Kevin Escoffier, au cours duquel il ne se serait pas gêné pour tancer « Manu » en lui rappelant un adage populaire.

Au-delà des brocards salutaires du roi Jean, la force du Vendée Globe est de faire souffler un vent nouveau sur notre pays et sur les esprits. Il y a un avant et un après la course. Et en cette période de confinement et d’asphyxie politique et mentale, les vérités que les marins sont allés chercher à l’autre bout du monde sont un grand bol d’air frais et de liberté : ils nous rappellent, tout d’abord, qu’il n’y a point de salut sans courage et sans l’affirmation farouche de ce que nous sommes. Enfin, ils nous montrent que c’est à l’aune du globe que se mesurent la grandeur de la France et la saveur de ses victoires.

Election de Biden: c’est casher mais ça pue!

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Transport de machines de vote dans le comté de Fulton à Atlanta (Géorgie), lors des dernières élections présidentielles américaines, 4 novembre 2020 © Jessica McGowan/Getty Images/AFP.

Si Joe Biden a été élu président, ce n’est pas grâce à la fraude. Les démocrates, échaudés par la défaite d’Al Gore en 2000, sont tout simplement devenus maîtres dans l’art d’exploiter légalement les règles électorales des différents états. Reprendre la main sur le processus électoral est donc la condition sine qua non d’une future reconquête républicaine du pouvoir.


Aux États-Unis, l’année 2020 s’est mal terminée pour les républicains et 2021 n’a guère commencé mieux. Au cours des trois derniers mois, ils ont perdu la Maison-Blanche et le Sénat ; leur champion, Donald Trump, a été mis en accusation, une seconde fois, en vue de sa destitution. Pourtant, ce n’est pas la déconfiture totale annoncée : les républicains ont perdu moins de sièges que prévu au Sénat ; ils ont empêché les démocrates de consolider leur majorité à la Chambre des représentants ; et ils ont préservé leur contrôle sur nombre de législatures d’États. Bref, le chef est tombé, mais pas ses lieutenants et sous-lieutenants. Cela a fortifié la conviction de beaucoup de supporteurs républicains que la victoire de Joe Biden avait été usurpée et que l’élection présidentielle avait été truquée. Si les recours en justice des républicains contre les résultats dans différents États ont été rejetés par les tribunaux, le plus souvent pour des raisons de procédure, la défaite de Donald Trump tient essentiellement aux différences de stratégie électorale entre les deux partis.

81 millions de suffrages comptabilisés pour Biden, 74 pour Trump…

Le secret de l’élection présidentielle 2020 se niche dans cette différence : les démocrates ont insisté pour compter « tous les suffrages », alors que les républicains voulaient compter « tous les suffrages vérifiés ». En principe, une voix envoyée par la poste doit être vérifiée soit en comparant la signature sur l’enveloppe avec celle du votant sur un registre officiel, soit par un témoin qui affirme avoir vu la personne mettre son bulletin de vote dans ladite enveloppe. Or, dans certains États (le Wisconsin par exemple), les autorités compétentes (cour suprême, secrétaire d’État) ont autorisé, bien avant les élections et en anticipant une forte affluence de votes par la poste, la prise en compte des enveloppes impossibles à vérifier par l’un ou l’autre de ces deux moyens. Cette différence est majeure, car elle porte potentiellement sur 6 % des votes par correspondance, soit près de 5 millions de bulletins au niveau national. Certes, Biden ayant recueilli 81 millions de suffrages et gagné avec 7 millions de voix d’avance, cela n’aurait pas suffi à inverser le résultat. Sauf que, comme en 2016, seuls comptent les résultats au niveau des États et leur impact sur les rapports de force au sein du collège des grands électeurs. La prise en compte des seuls bulletins vérifiés aurait pu faire la différence dans l’Arizona, le Nevada, la Géorgie, la Pennsylvanie et le Wisconsin, et ainsi changer la donne.

Plus de bulletins en circulation, moins de vérifications: il ne s’agit pas de fraude, mais d’optimisation électorale…

Dans un État comme la Géorgie, le taux de rejet des votes par correspondance, qui était de 6 % en 2016, est tombé à 0,3 % en 2020 ! Et comme dans le même temps le nombre de ces votes a été multiplié par quatre, le candidat le plus susceptible d’en profiter a bénéficié d’un renfort de voix non négligeable et parfaitement légal. Résultat : en Géorgie, Trump a perdu de 0,23 %, soit moins de 12 000 voix sur 5 millions de suffrages. Si les règles du jeu avaient été les mêmes qu’en 2016, il l’aurait emporté d’au moins 50 000 voix. 

Manifestation en soutien à Al Gore, candidat démocrate à la présidentielle américaine, pour demander un recomptage des votes, West Palm Beach, Floride, 13 novembre 2000. © ROBERTO SCHMIDT
Manifestation en soutien à Al Gore, candidat démocrate à la présidentielle américaine, pour demander un recomptage des votes, West Palm Beach, Floride, 13 novembre 2000. © ROBERTO SCHMIDT

Le scrutin par correspondance a reçu le soutien inattendu du Covid-19, que les démocrates ont parfaitement exploité. Prétextant que la peur du virus dissuaderait de nombreux électeurs d’aller voter, ils ont obtenu dans plusieurs États le droit d’envoyer les bulletins à l’avance, même aux électeurs qui n’en faisaient pas la demande, et mieux encore de garantir que tous les bulletins reçus en retour seraient comptabilisés – après la date de l’élection dans certains États. Plus de bulletins en circulation, moins de vérifications : c’est ainsi que l’on arrive à 81 millions de suffrages pour Joe Biden et 74 millions pour Trump. Il ne s’agit pas de fraude, mais d’optimisation électorale…

Reprendre la main sur le processus électoral est l’objectif des Républicains

Les républicains sont tombés dans un piège préparé de longue date. En 2000, lors de la défaite d’Al Gore face à George W. Bush, les démocrates ont perdu la Floride, et donc la Maison-Blanche, parce que les républicains étaient parvenus à invalider un grand nombre de bulletins. Si tous les votes exprimés en Floride avaient été validés et comptés, Al Gore aurait gagné. Les démocrates l’ont compris. Ils se sont donc employés à ce que, désormais, le plus grand nombre de bulletins soit compté.

Suivant cette logique, à la présidentielle de 2004, ils ont tenté, sans succès, d’inverser le résultat dans l’Ohio. Quatre ans plus tard, Barack Obama emportant aisément la Maison-Blanche, les contestations n’ont pas été nécessaires. En revanche, dans le Minnesota, un siège de sénateur était disputé par le démocrate Al Franken et le républicain sortant Norman Coleman. Les démocrates étaient largement majoritaires au Sénat (59 sièges contre 41), mais ce siège supplémentaire leur aurait donné une « super-majorité » de 60 sièges, leur permettant de faire passer toutes les législations souhaitées sans la moindre opposition des républicains. Au soir du 4 novembre 2008, c’est le républicain qui était donné gagnant avec une avance de quelques centaines de voix. Avec une marge aussi faible, un recompte s’imposait et le parti démocrate a dépêché sur place un jeune avocat, Marc Elias, pour superviser les opérations. La mission d’Elias était de faire comptabiliser tous les bulletins possibles. Il a introduit recours après recours, visité toutes les circonscriptions. Au bout de neuf mois de ce titanesque combat procédural, il a réussi en juillet 2009 à inverser le résultat et à faire élire le démocrate Franken au Sénat. Elias est devenu l’avocat star du parti et a travaillé par la suite pour Hillary Clinton, Kamala Harris et même Joe Biden. Son mot d’ordre « faire compter tous les bulletins », devenu la règle d’or des démocrates, a été appliqué en 2020 dans tous les États décisifs, avec le succès qu’on sait.

À l’avenir, si les républicains veulent remporter une élection présidentielle, ils doivent reprendre la main sur le processus électoral en commençant par imposer une uniformisation des règles. À l’heure actuelle, chaque État dicte ses lois, conformément à l’article 2 de la Constitution. Toutefois, pour les élections fédérales, il serait logique que les règles soient les mêmes pour tous. Ensuite, il leur faut limiter le vote par correspondance aux seuls électeurs qui en feraient la demande, et comptabiliser uniquement les votes reçus avant la date du scrutin. Accepter les bulletins délivrés par la poste au-delà de la date de l’élection ouvre en effet la porte à de multiples abus, comme cela a été constaté en Pennsylvanie où, deux mois après le scrutin, le nombre de votants n’est toujours pas connu… Il faudrait également imposer à tous les États l’obligation de procéder au dépouillement des bulletins sans interruption jusqu’à la proclamation des résultats, sous le contrôle d’observateurs des deux camps, voire du public. Finalement, il faudrait interdire les machines à voter pour éviter toute controverse, fondée ou pas. Sans de telles réformes, le seul espoir pour des républicains d’entrer à la Maison-Blanche sera d’être invités par un président démocrate.

Le populisme de Trump est une opportunité pour le Parti républicain

Quant à Donald Trump, à supposer qu’il ne soit pas frappé d’inéligibilité et souhaite se représenter en 2024, il a dix-huit mois pour mettre la main sur le Parti républicain. Pour l’heure, il en est le chef constitutionnel, mais cela pourrait ne pas durer. Même s’il ne l’a pas directement ordonné, l’assaut contre le Capitole de Washington est exploité par ses détracteurs, y compris au sein du camp républicain, pour l’éliminer définitivement de la vie politique. À l’heure actuelle, 57 % des électeurs du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) souhaitent qu’il soit candidat en 2024, mais qu’en sera-t-il dans trois ans ? Si Trump est adulé par ses supporteurs, il est haï par ses adversaires et la campagne 2020 a démontré que sa seule présence constitue une force mobilisatrice considérable pour… le camp adverse. Dès lors, certains ténors du parti seraient heureux de tourner la page.

De surcroît, Trump n’est pas un républicain pure souche, aussi les principes du « trumpisme » n’épousent-ils pas forcément ceux du républicanisme. Donald Trump a tenté sa chance en politique sous trois étiquettes successives : réformiste, démocrate et républicain. En tant que républicain, il a introduit dans la doctrine une dose de nationalisme, de protectionnisme, d’unilatéralisme et de populisme. Il a aussi renoncé à la rigueur fiscale, toléré les déficits et ne s’est pas opposé à une politique sociale généreuse. En politique internationale, s’il a soutenu un appareil militaire fort, il a réduit la présence américaine à l’étranger et souhaité un rapprochement avec la Russie. En cela, il a défié certains préceptes républicains et en a payé le prix. Aussi peut-il précipiter le parti vers sa scission.

Mais le « trumpisme » est aussi une opportunité. Le populisme de Trump peut permettre au parti républicain d’élargir sa base. Il est plus que jamais évident que le Parti démocrate est celui des fonctionnaires (notamment dans l’éducation), des élites urbaines, de l’intelligentsia culturelle et des minorités ethniques et sexuelles, et qu’il n’est plus le parti des travailleurs. Il y a là un électorat en déshérence dont Trump a déjà commencé la conquête. Il a aussi réussi, d’ailleurs, à faire progresser le vote républicain dans les minorités noires et hispaniques, obtenant des scores sans précédent dans leur électorat masculin.

Enfin, au-delà de ces débats internes, pour exister politiquement, les républicains devront reconquérir les médias. L’alliance objective nouée lors de l’élection entre les grands médias – papier et TV – et les mastodontes de la « Big Tech » (les fameux Gafam) augure mal de l’équité du débat intellectuel aux États-Unis. La censure qui s’est abattue sur les comptes Twitter du président Trump ainsi que sur ceux de ses collaborateurs et sur les sites favorables aux thèses conservatrices laisse entrevoir un monde orwellien : désormais « Big Tech » et « Big Média » font advenir le règne de Big Brother ! L’affaire dépasse largement la personne de Donald Trump. Elle met en jeu la place de la liberté d’expression, donc l’identité des États-Unis.

Cold Case: le mépris des ploucs, un racisme autorisé

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Kathryn Morris, Jeremy Ratchford, "Cold Case" (1998) © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43004902_000001

La série Cold Case coche toutes les cases de l’idéologie anti-préjugés, que ce soit dans son casting ou dans ses intrigues. Mais les stéréotypes méprisants visant les « gens du Sud » échappent à tout scrupule moral, semble-t-il.


La semaine dernière, TMC diffusait deux épisodes de la quatrième saison de la série Cold Case: le dixième, « Forever Blue » (titre français : « Partenaires ») et le onzième, « The Red and the Blue » (« Cowboys solitaires »).

Cold Case est une série bien conçue: du suspense, un concept original (résoudre des affaires classées, ce qui donne lieu à des effets d’avant-après, des reconstitutions du passé où l’on voit les personnages plus jeunes et même des moments où, dans une scène du présent, le personnage d’autrefois se substitue à celui qu’il est devenu). Une série vraiment parfaite, idéologiquement irréprochable : l’héroïne est une femme, inspectrice de police, entourée de collaborateurs représentant tous les types humains nécessaires pour composer un casting idéalement anti-discriminatoire, à savoir un gros Noir, un très gros Blanc, un beau gosse hispanique, une jolie métisse, un vieux mâle blanc et, occasionnellement, une asiatique. Il manquait la touche LGBT etc., défaut regrettawe're the lucky ones”, Forever Blue , Cold Case | tell it like it isble que l’épisode 10 de la saison 4, diffusé l’autre jour, est venu combler par son scénario: l’équipe de Lilly Rush découvre que le meurtre d’un policier, commis dans les années soixante, était en réalité un crime homophobe. Cet épisode a reçu, peut-on lire sur internet, un accueil enthousiaste aux États-Unis lors de sa première diffusion en décembre 2006. Le site gay Good As You le qualifie de « Brokeback Mountainesque » (pour rappel, le Secret de Brokeback Moutain est, pour reprendre l’expression de Libé, un « western pédé », ce qui correspond à « l’un des plus tenaces fantasmes homo »). Ce serait, en effet, la première fois que l’on voyait à la télévision, sur une chaîne tout public, un baiser homosexuel torride.Cold Case to Re-Air Episode About Gay Cop Point commun notable avec le Secret de Brokeback Mountain, sorti l’année d’avant, la femme du policier n’a droit qu’à une compassion très limitée. On accorde à ce personnage féminin l’autorisation de dire qu’elle a eu « le cœur brisé » mais l’accent sera mis sur le fait que son mari a « découvert ce qu’il est vraiment ». Reléguée à l’arrière-plan au titre d’erreur de parcours, l’épouse et mère de famille disparaît presque de l’histoire, tandis que le téléspectateur est appelé à souhaiter le bonheur, tragiquement impossible, du nouveau couple. En somme, le premier épisode de la soirée cochait toutes les cases de la morale actuelle. Mais comme par une triste ironie, le second faisait apparaître l’autre face de cette morale: derrière la tolérance qu’elle prône, le mépris qu’elle autorise; derrière les stéréotypes qu’elle combat, ceux qu’elle promeut.

Dans ce second épisode, l’équipe de Lilly Rush veut résoudre le mystère entourant le meurtre d’un chanteur de musique country. Le crime ayant été commis à Knoxville dans l’État du Tennessee, l’inspectrice doit s’y rendre avec un coéquipier mais aucun d’eux ne semble désireux de se joindre à elle pour ce déplacement. La jolie métisse, Kat Miller, manifeste d’emblée un dégoût politique : « le Tennessee, c’est républicain, non? » L’ensemble de l’équipe communie dans un mépris pour les Southerners assumé comme parfaitement consensuel. Il faudra tirer au sort et c’est le beau gosse hispanique, Scotty Valens, qui s’y colle. À leur arrivée sur place, ils sont accueillis par une bimbo à l’air terriblement nunuche et un commissaire de police pittoresque qui indique d’emblée: « on m’appelle Big Daddy ». Lilly Rush et Scotty Valens se lancent des regards de connivence, amusés et mal à l’aise.

Quand on cherche sur la toile, pas un article pour s’intéresser à la réception de cet épisode. Tout le monde voulait savoir comment les gays avaient réagi à un épisode sur les gays (« Forever blue » a sa notice Wikipédia avec une section « réception de l’épisode »), mais personne ne se demande comment les habitants de Knoxville ont vécu cet épisode qui les tourne en dérision avec un aplomb désarmant. Pourtant la matière est là. On la trouve sur l’Internet Movie Database, dans la section « commentaires ». Alors que « Forever Blue » était considéré comme le meilleur épisode de la série et comme un jalon majeur (« milestone ») dans l’histoire de la télévision, « The Red and the Blue » ne retient l’attention que des principaux concernés, lesquels y voient « le pire épisode de la série ».

Le premier de ces deux commentaires (voir capture plus bas) est intéressant parce qu’il dénonce cette représentation comme « incorrect », ce qui peut vouloir dire soit qu’elle est inexacte, soit qu’elle est incorrecte, dans le sens où le camp PC (politically correct) emploie ce mot. Il pointe les « faux accents du sud » et les « noms et surnoms ridicules ». Le second commentaire est plus développé, plus énervé aussi (au point qu’il en devient grossier…) et traduit bien, je pense, la colère des Southerners méprisés, sûrement « républicains », pour reprendre le mot de l’inspecteur Miller sus-cité… et probablement trumpistes. Ce téléspectateur dénonce ici une vision « faussée » et « arrogante » du sud, typique des « élites des deux côtes » pleines de « snobisme »; pour qui les gens de Knoxville ne peuvent être que des « culs-terreux bêtes et incultes qui maltraitent la grammaire et parlent avec un accent traînant » (pour le « southern drawl », voir ici, c’est éclairant).

À quand un « South Lives Matter » ? Dans un environnement idéologique où l’on sacralise la souffrance des gens qui, à tort ou à raison, se sentent blessés par la manière dont on les représente, il demeure admissible de tourner en dérision certaines catégories de personnes. On n’en reste pas moins un héros de la grande cause progressiste, pourvu que l’on valorise les « bonnes » catégories.

lily rush

À propos de « La familia grande »… et de son époque

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Olivier Duhamel, 1985 © Louis Monier/Bridgeman images.

La liberté sexuelle conquise après Mai 68 a légitimé abus, dérives et transgressions. Mais le climat actuel est tout aussi déplaisant. Le lynchage des présumés coupables et le désir de jeter la pierre témoignent d’un mal aussi profond que celui qui est dénoncé.


Je n’ai jamais aimé cette gauche donneuse de leçons, reluisante de morgue intellectuelle, dont Olivier Duhamel faisait partie, en compagnie de quelques autres. Je n’ai jamais aimé ce petit monde, méprisant pour le peuple qui votait mal. Je n’ai jamais aimé Mitterrand, ses ministres et sa cour. Je n’ai jamais aimé tous ces échappés de Mai 68 qui portaient bien haut le drapeau de la liberté et du jouir sans entraves, et se sont gavés des prébendes accordées par les puissants dont ils se gaussaient autrefois.

J’ai lu le récit de Camille Kouchner. Il est glaçant, certes, mais il décrit un milieu, une époque où toutes les valeurs qui fondaient la société du passé devaient être renversées. Malgré les dénégations de certains qui voudraient qu’on ne généralisât pas les pulsions perverses d’une minorité, je m’inscris en faux. Tous ne passèrent pas à l’acte, mais le climat de permissivité qui régnait a autorisé de nombreuses dérives illégales. Je me souviens très bien de ces années-là. J’ai été responsable de la commission culturelle de l’Union des grandes écoles en 1967. J’ai été professeur de français à Paris et ensuite dans la campagne nivernaise, et un peu plus tard à l’université en Allemagne. Tous mes élèves baignaient dans cette ambiance de libération où il était interdit d’interdire. Sans parler des journaux « de référence » de l’époque, le magazine Actuel faisait la promotion de la révolution sexuelle en cours. On y affirmait que les adultes amérindiens initiaient très tôt les enfants à la sexualité. Le mariage et la fidélité étaient ringards. Les marginaux et les anticonformistes provocateurs étaient à la mode. Cet état d’esprit rencontrait peu de résistance, sauf chez ceux qui étaient alors considérés comme des « fachos », suspectés de s’opposer au progrès des mœurs, ou chez des personnes qui n’étaient pas du tout, pour des raisons diverses, en révolte contre leur milieu ou leur famille.

Révolution sexuelle: pour et contre

Pourtant, ceux que l’on a appelés les soixante-huitards n’ont pas tous foulé les palais de la République et peuplé les cabinets ministériels. Certains d’entre eux sont devenus des « éclopés de l’âme », détruits en poursuivant jusqu’au bout les illusions de l’époque. D’autres ont profité avec allégresse du vent de liberté qui soufflait alors.

Ceux qui ne l’ont pas vécu ne peuvent savoir ce qu’a été la « révolution sexuelle » d’avant le sida. L’avortement enfin autorisé. Le combat des femmes pour leur « libération ». L’exaltation et le plaisir de sortir d’une société corsetée. Les aventures d’une jeunesse qui voyait dans la sexualité libérée des tabous, les voyages lointains et la drogue des expériences ultimes et la découverte de paysages nouveaux et fascinants.

La politique elle-même prenait la couleur de la révolte contre le monde ancien : le Vietnam, Cuba, la décolonisation, Prague, le Chili, Lip…

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Que nous le voulions ou non, nous sommes les héritiers de Mai 68. Pour le pire et pour le meilleur. Pour le pire, les illusions multiculturalistes et tiersmondistes, le rêve devenu cauchemar d’un monde sans frontières nationales, l’idolâtrie de régimes prétendument révolutionnaires, la liberté sexuelle devenue le prétexte d’abus et de violences sur les femmes et les enfants.

Pour le meilleur, le goût du plaisir et de la beauté, le chatoiement des couleurs, la liberté du corps, l’affranchissement de règles patriarcales souvent absurdes, la recherche d’une nouvelle définition de l’autorité, la désacralisation de croyances établies et le refus de la censure, toutes ces acquisitions dont certains voudraient à nouveau nous priver, dans un retour à un ordre moral rigide et régressif.

Les deux minutes de la haine

Car aujourd’hui semble revenu le temps des deux minutes de la haine imaginées par Orwell dans 1984.

« L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant. Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un autre comme la flamme d’un photophore. »

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Rendus impuissants par des technocraties et des bureaucraties souvent aveugles et indifférentes au développement humain, nous voulons garder une bonne image de nous-mêmes et faisons semblant d’être propres sur nous, indemnes de tous les vices que nous attribuons à d’autres, choisis pour être les victimes expiatoires de nos nombreux péchés. La société est malade et nous en faisons tous partie, avec nos dépressions et nos violences ordinaires. Les saints véritables sont rares, contrairement aux donneurs de leçons. La perversion, le mensonge, l’abus de pouvoir sont certes condamnables, mais le lynchage de celui qui est supposé parler mal ou penser mal ne l’est pas moins. Alain Finkielkraut, entre autres, a été victime de ce délit d’expression non orthodoxe. Mais qui sommes-nous pour empêcher des opinions, à moins qu’elles soient diffamatoires, négationnistes de la réalité et clairement mensongères ? Comme le dit à peu près Camille Kouchner qui dépeint la réalité d’un milieu avec ses joies, ses tares et ses souffrances, c’est au pécheur qu’il appartient de reconnaître sa faute et à tous ceux qui l’ont accompagné dans ses errements, amis complices ou aveuglés, parents absents ou inconscients, brûlés à la fois par l’orgueil de la réussite et le désespoir qui invite au suicide. Qui sommes-nous pour nous croire totalement indemnes des maladies d’une époque ?

Après « Sauvez Willy », sauvez Maurice !

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Le sanglier Maurice. Image : D.R.

Et Dieu… créa le sanglier


L’orque Willy avait ému toutes les chaumières d’Europe et d’Amérique. « Sauvez Maurice » prend le relais.

C’est l’histoire d’un jeune marcassin blessé, guéri, recueilli et élevé par Sylvia Bachellerie, aide-soignante en Corrèze. Lorsqu’elle a voulu le relâcher, l’animal sauvage a refusé de quitter sa nouvelle maîtresse. Alors, elle l’a gardé et lui a construit un enclos.

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Une plainte anonyme…

Problème : suite à une plainte anonyme, le tribunal de Tulle a rappelé l’interdiction de posséder un animal sauvage à Sylvia. Les services de la préfecture menacent depuis d’abattre Maurice. Madame Bachellerie aurait dû remplir des papiers et demander une « autorisation de détention d’animal sauvage » – laquelle est rarement accordée. Face à l’aide-soignante corrézienne et aux soutiens de Maurice, la justice avait tenté l’humiliation symbolique : tracasseries, procédures, menaces de représailles, alors que la mort pendait déjà au museau de la malheureuse bête.

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Si cette histoire – touchante – n’a pas beaucoup ému le droit et la procédure, un appel en la faveur du sanglier domestique a recueilli 170 000 signatures sur Change.org. Une cagnotte a aussi permis de récolter 7 000 euros pour payer les frais de justice. La préfecture et le tribunal y voient surtout un défi lancé à leur pouvoir. Laisser Maurice en paix, c’est craindre que s’installe une jurisprudence. « Les animaux sauvages sont dangereux pour l’homme et peuvent transmettre des maladies à l’homme », fait valoir le directeur de cabinet du préfet de la Corrèze.

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Le sort de Maurice doit être réglé par un procès en correctionnelle début avril. Il risque l’euthanasie, malgré un plaidoyer vibrant en sa faveur de la part de Brigitte Bardot.

Affaire Finkielkraut: la télé commande, la pensée s’éteint… et la morale revient!

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La dernière intervention d'Alain Finkielkraut sur LCI a été retirée du site de TF1 Photo D.R.

Après l’épisode LCI, on verra moins Alain Finkielkraut à la télévision et il s’y autocensurera. Par égard pour ses proches. Son exil est une débâcle de la pensée, en tout cas de ce que notre pensée risque de devenir sans l’aide de la sienne. Le plaisir de ne plus subir le prétentieux Duhamel n’est qu’une maigre consolation.


Dans les dommages collatéraux autour de l’affaire Olivier Duhamel, je vois une petite bonne nouvelle et deux grosses mauvaises.

Je commence par la bonne : ceux qui ne veulent plus voir l’homme public ne le verront plus. Le politologue péremptoire qui engluait les débats d’une couche épaisse de bien-pensance, le constitutionnaliste suffisant qui méprisait ses adversaires de son dernier mot sentencieux, le professeur de Science-Po à qui nous devons, avec d’autres, quelques promotions d’élèves censeurs, de petites torquemadames bien remontées et de petits bourricots bien woke, ne paraîtra plus dans les médias. Mais ce n’est pas pour ces crimes contre l’honnêteté intellectuelle ou les générations futures que le gauchiste cultivé tombe, loin de toute justice. C’est pour une affaire de mœurs obscure et prescrite, et qui ne nous regarde pas. On pense à Al Capone le mafieux ou à O. J. Simpson l’assassin qui ont fini à l’ombre pour fraude fiscale ou intimidation.

Ça fait peur comme toujours quand la politique donne dans la vertu et quand la morale des uns vient se mêler de la conduite des autres

Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq, juillet 2015. © Philippe MATSAS/Opale via Leemage.
Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq, juillet 2015. © Philippe MATSAS/Opale via Leemage.

Finkielkraut gardera pour lui sa pensée complexe

C’est une mince consolation quand on compare cette nouvelle aux autres, qui sont mauvaises : La première, plus triste que l’arrivée du corona nouveau ou le départ de Trump, se trouve dans cette phrase d’Alain Finkielkraut lue dans Le Point : « Si je reparais à la télévision, je me censurerai, non pas pour complaire à la nouvelle mode morale, mais pour ne jamais rien dire qui puisse mettre en difficulté les miens. »

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L’autocensure d’Alain Finkielkraut promise à la télévision est une débâcle, une défaite de la pensée, en tout cas de ce que notre pensée risque de devenir sans l’aide de la sienne. Le philosophe ne renonce pas à la vérité, il renonce à nous la dire. C’est un désastre, mais c’est devenu trop dangereux. Les vagues de boue qui le visent éclaboussent son entourage alors le jeu n’en vaut plus la chandelle. Qui pourrait l’en blâmer ? Pas moi. Si j’étais connu et si mes enfants étaient encore scolarisés en territoires occupés, défendrais-je encore dans des termes aussi clairs l’idée que l’islamophobie n’est pas un racisme mais un humanisme ? Sûrement pas. Nous ne le verrons donc plus en vrai et en paroles, dans un raisonnement toujours stylé, nous offrir jusqu’à la pointe la plus fine, la plus piquante de sa réflexion. Sur certains sujets, il annonce que dorénavant, il pèsera ses mots, non plus sur la balance de la justesse mais sur celle de la prudence. C’est une catastrophe, surtout pour nous. Désormais, il gardera pour lui, pour les siens et pour les chanceux qui ont son téléphone (fixe), les prodiges de cette pensée complexe qui rend les choses plus limpides. Bien sûr, il continuera de nous rappeler sans relâche ce que peut la littérature, mais dorénavant, il nous laissera seuls, privés de ses lanternes pour percer le brouillard vaseux de l’époque. Seuls, entre Luc Ferry et Daniel Cohn-Bendit, pour déjouer les faux-semblants, les mensonges, les postures, les identités imaginaires, les plis de la pensée, les émotions trompeuses, les enfers pavés de bonnes intentions, les contresens dramatiques, les inexactitudes tragiques, les fascismes de retard des temps présent et à venir.

Les cathos reviennent et ils ne sont pas contents

Il m’arrive de ne pas être d’accord avec Finkielkraut mais alors, je commence par me demander ce qui cloche chez moi et, le temps de trouver, je suis désemparé. Désormais, sans le savoir, je clocherai seul, et j’ai bien peur de finir par errer avec les autres cons entre les mirages et les veaux d’or, dans l’espérance que mon maître à penser par moi-même redescende de son Sinaï privé pour jeter en place publique, à la face d’un peuple inculte et ingrat qui fait peur et honte, de ce troupeau hystérique, de tout ce que le café du commerce fermé pour pandémie vomit aujourd’hui sur la toile de minables anonymes, les tables de la loi de la raison, de la décence et du bon goût, trésors précieux et fragiles de notre civilisation.

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Et comme un malheur n’arrive jamais seul, tandis qu’Alain Finkielkraut opère un repli stratégique, les défenseurs de la décence catholique reviennent en force.  Les journalistes de Valeurs Actuelles que la dernière hystérie antiraciste déclenchée par un dessin de Danièle Obono en esclave avait mis au piquet (on repense à Geoffroy Lejeune également viré de LCI) reviennent au tableau pour remettre en ordre la morale. Comme des vichystes en 40 qui attribuaient la défaite à la Sociale avec ses abus, ses vacances, ses guinguettes,ses débauches, au bon temps et aux salopes qui nous en donnent, nos gardiens de la contre-révolution tirent aujourd’hui sans sommation sur les soixante-huitards, la libération sexuelle et les mœurs de la gauche caviar, avec ses divorces, ses familles recomposées, ses mâles lubriques, ses mères laxistes et ses jeunes qui se soucient de leur vertu comme de leur première chemise Armani. C’est flippant comme du « Onfray » quand il fait son Robespierre malgré lui, quand l’athée prend ses airs de dame patronnesse de gauche et dénonce « l’alcoolisme mondain des parisiens sur l’ile de Ré » ou quand il reproche à Freud d’avoir caché qu’il couchait avec sa belle-sœur, comme si ces choses pouvaient se pratiquer en toute transparence. Ça fait peur comme toujours quand la politique donne dans la vertu et quand la morale des uns vient se mêler de la conduite des autres. Ainsi, portés par les vagues de l’actualité dans un monde sans repères, les cathos reviennent et ils ne sont pas contents, ils nous l’avaient bien dit. Et alors que notre souci commun pour la civilisation française et notre goût partagé pour la civilité nous avaient fait oublier nos divergences, leur petit côté brigade des mœurs (pas les romans, les flics) nous les rappellent. On repense à la vie de Jésus racontée par Coluche : « Mangez, c’est mon corps, buvez, c’est mon sang, touchez pas, c’est mon cul ! »

Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du magazine "Valeurs actuelles" © Lionel BONAVENTURE / AFP
Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du magazine « Valeurs actuelles » © Lionel BONAVENTURE / AFP

Temps troublés

Mais en ces temps troublés par une obscure bêtise doublée d’une épaisse lâcheté dans la France d’en haut comme dans celle d’en bas, on se demande où sont planqués ces humoristes qui pourraient, qui devraient venir détendre l’atmosphère. Où sont-ils donc tous ces bouffons patentés qui « dénoncent le politiquement correct » comme le promettent leurs promos ? Où sont-ils passés dans un monde où il faut de toute urgence jouer des coudes pour le maintenir libre et respirable, cernés comme nous le sommes par les censeurs ? On les cherche. Enfin moi J’en cherche un, un humoriste pour adultes, un Timsit ou un Walter parce que j’ai une idée de sketch interdit aux enfants et aux mal-comprenants qui pourrait commencer ainsi : « Pas facile la famille recomposée. C’est dur de supporter les enfants des autres, alors si on ne peut pas en baiser un de temps en temps, franchement, est-ce que ça vaut le coup ? »

« L’assimilation est par nature antiraciste »

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Raphaël Doan Photo: Hannah Assouline

Le « patriotisme constitutionnel » ne suffit pas, il faut aussi un peu de pression sociale 


Un communautarisme galopant qui gangrène nos quartiers ghettoïsés, une radicalisation des jeunes musulmans qui mettent les valeurs de l’islam devant celles de la République, ou encore une charia suspendue au-dessus de la tête de profs de banlieues qui osent défendre la liberté d’expression: on ne compte plus les criantes manifestations du séparatisme qui fracture notre pays. Pour Raphaël Doan, auteur d’un essai passionnant[tooltips content= »Le rêve de l’assimilation: De la Grèce antique à nos jours, Passés Composés, 2021″](1)[/tooltips] sur l’histoire de l’assimilation, tout n’est pas encore perdu. Mais à condition d’assumer la volonté d’assimiler et de renouer avec cette tradition typiquement française. Entretien.

Isabelle Marchandier. « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus. L’auteur de l’Étranger semble avoir guidé votre démarche. Vous entamez votre essai comme un philosophe en distinguant ce qu’est l’assimilation de ce qu’elle n’est pas. Ce faisant, vous faites tomber un certain nombre de préjugés et démontrez que l’assimilation n’est ni raciste ni nationaliste! 

Raphaël Doan. Absolument, et ce que vous dites saute aux yeux lorsqu’on remonte le cours de l’histoire : en France, l’assimilation a connu son apogée à la fin du XIXe siècle. À l’époque, ce sont les républicains de gauche, aux idéaux de la Révolution française chevillés au corps, qui l’ont défendue contre des intellectuels qui soutenaient la théorie des races et la supériorité de la race blanche. L’assimilation est incompatible avec le racisme. Sur le plan conceptuel, c’est logique puisque l’assimilation est la pratique qui consiste à exiger de l’étranger qu’il devienne un semblable. Alors si vous croyez qu’il y a des races différentes et que la vôtre est supérieure, vous ne pouvez pas accepter l’idée qu’un étranger puisse devenir comme vous. Vous pensez même que cette démarche est contre-nature. Pour assimiler, il faut être persuadé que l’étranger partage la même nature humaine que soi, et que la différence qui nous sépare n’est que superficielle et culturelle. Bref, il faut être universaliste et humaniste pour vouloir assimiler.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » et « A Rome, fais comme les Romains » : ces deux maximes romaines sont les deux piliers de l’assimilation.

Dans votre essai, vous comparez les modèles d’assimilation déclinées dans six civilisations différentes : la Grèce, Rome, le monde arabe, la France, le Japon et les États-Unis. Qu’est ce qui a fait la spécificité de l’assimilation à la française? 

Si l’assimilation française a connu son heure de gloire sous la IIIe République, elle plonge ses racines bien plus loin. D’abord, il faut rappeler que la première assimilation française est celle de la France à elle-même : la réunion de toutes les provinces et de tous les peuples de France en un seul pays et un seul peuple. Sous la IIIe République, cela passait par le travail des maîtres d’école, qui punissaient sévèrement l’usage du patois, par exemple. Ce que nous demandons aux immigrés, les Français eux-mêmes l’ont subi ! D’ailleurs, l’Ancien régime avait déjà préparé le terrain à cette grande homogénéisation de la culture française. Quand Louis XIV annexe le Roussillon à la France, il ordonne aux habitants de Perpignan d’abandonner l’habit à l’espagnole et d’adopter le costume français. Même chose dans les premières colonies : au Canada, Colbert a dépensé beaucoup d’efforts à essayer de « franciser » les Indiens d’Amérique. Cette francisation, même si elle s’est soldée par un échec, révélait cette tendance à considérer que l’étranger est toujours un Français potentiel.

A relire, notre numéro de janvier: Causeur #86: Assimilez-vous!

Cette conception a été possible grâce aux caractères de la civilisation française : l’universalisme, qui a été enraciné par la Révolution française et la Déclaration des Droits de l’Homme, mais aussi une propension à l’abstraction, celles des tragédies classiques ou du cartésianisme. Or, pour assimiler, il faut pratiquer l’abstraction des origines et de l’apparence physique de l’étranger, pour voir en lui un Français par l’esprit et les mœurs.

Pourtant vous expliquez que l’une des conditions pour réussir l’assimilation repose sur l’attractivité du modèle culturel du pays d’accueil et donc sur du concret. La force assimilatrice ne devrait-elle pas être plus liée à ce qu’est la France dans sa culture, son histoire, son art de vivre qu’à un système politique et à des valeurs bien trop universelles pour créer l’envie de s’identifier? 

Bien sûr, pour assimiler, il faut être séduisant, il faut donner envie de s’assimiler. La France a une tendance naturelle à l’abstraction. Le problème de la situation actuelle c’est que nous sommes passés à un excès d’abstraction. On n’ose plus parler de mœurs et de façons concrètes de vivre, alors on se réfugie dans le ciel des idées républicaines : l’égalité, la fraternité, la laïcité… Le problème, c’est que les « valeurs de la République » sont bien trop larges pour constituer un modèle culturel : qui n’est pas favorable à la fraternité ? Nous sommes prisonniers d’une façon de concevoir la politique et la société qui rappelle la philosophie de Jürgen Habermas : le patriotisme constitutionnel. Selon cette logique, nous devrions être unis que par notre respect de la constitution démocratique, et non par des similitudes culturelles. C’est le pire des terrains pour l’assimilation, car on ne s’assimile pas à une constitution ni à un régime politique (la République, par exemple). On s’assimile à une culture et à un mode de vie, à des habitudes vestimentaires, culinaires, festives, à une façon de voir les relations entre générations ou entre hommes et femmes. C’est avec ces questions-là que la politique doit oser renouer.

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Assimiler ceux qui ne veulent pas l’être, ce n’est donc qu’une question de volontarisme politique?

Il faut déjà et avant tout assumer de vouloir assimiler, oui. Finalement, l’assimilation est un marché : si l’étranger accepte de se comporter comme la population d’accueil, celle-ci acceptera de le considérer comme un égal et de lui offrir des opportunités, sans discriminations. Sauf qu’aujourd’hui, ce marché n’est pas clairement exprimé : comme notre société fait l’éloge de la différence, de la singularité ou de la diversité, on incite l’étranger à se comporter en étranger, au lieu de chercher à nous ressembler. Résultat, un véritable malentendu : aux immigrés et à leurs enfants, on dit à la fois « Restez vous-mêmes » et « Soyez comme nous. » Beaucoup de jeunes issus de l’immigration n’ont même pas conscience que la France leur demande de s’assimiler, avant même de savoir s’ils en auraient envie !

Mais n’est-ce pas trop tard ? Au regard de ce mondialisme dans lequel nous baignons, du sans frontiérisme… du “droit-de-l’hommisme”…  de ce progressisme culturel qui voue un culte aux identités de race, de genre ou de sexe… bref de toutes ces idéologies actuelles qui constituent le bain dissolvant de toute unité nationale, peut-on encore sauver l’assimilation?

Je suis persuadé que la société française, dans sa très large majorité, tend toujours à vouloir assimiler comme le prouvent les lois de 2004 et de 2010 sur le voile à l’école et le voile intégral. Ce sont des lois d’assimilation, même si l’on n’a pas prononcé le mot à l’époque : elles visent à ce que les musulmans se comportent autant que possible comme des Français.

Notre mentalité collective reste très propice à l’assimilation, en témoignent les polémiques sur le port du burkini ou même l’idée d’un projet de loi contre le séparatisme. Au Canada, il est tout à fait normal qu’une policière puisse porter le voile ; en France, ce serait un scandale absolu, encore aujourd’hui. Bien sûr, l’identitarisme racial qui nous vient des États-Unis commence à infuser dans certains cercles, et s’oppose frontalement à la logique assimilatrice. Mais il n’est pas trop tard pour refaire de l’assimilation une réalité assumée.

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La réussite de l’assimilation ne passe-t-elle pas aussi par la maitrise de nos flux migratoires ? Même si les conditions pour assimiler étaient de nouveau réunies, comment pourrait-on le faire si nous avons outrepassé notre capacité d’accueil ? 

En réalité, c’est la principale question opérationnelle pour réussir l’assimilation : personne ne s’assimile s’il n’est pas réellement plongé dans la société d’accueil. Or, aujourd’hui, des populations entières issues de l’immigration vivent en France sans vrais contacts avec le reste de la population française. À l’école, des classes entières sont constituées d’enfants d’immigrés. Comment pourraient-ils s’assimiler dans ces conditions, puisqu’ils ne sont jamais confrontés à la culture française dans leur entourage ? Si la France n’a pas réussi à franciser les Indiens d’Amérique au XVIIe siècle, c’est d’abord parce qu’il n’y avait pas assez de Français sur place pour leur montrer l’exemple et instaurer une forme de pression sociale. À la fois par la maîtrise de nos flux migratoires et en jouant sur les politiques scolaires et du logement, il faudrait faire en sorte qu’il n’y ait jamais de concentration trop importante de populations d’origine immigrée dans un même milieu. Car c’est la fréquentation avec la société française qui sera le principal facteur d’assimilation.

Le projet de loi confortant les principes républicains, débattu actuellement à l’Assemblée, aurait dû comporter le mot « séparatisme », mais il est passé à la trappe pour éviter toute stigmatisation. La censure ne se serait-elle pas également appliquée dans le cas d’un projet de loi sur l’assimilation ? Est-il encore possible de remettre ce mot dans un débat législatif? 

C’est un débat culturel à avoir, et je ne vois vraiment pas pourquoi l’assimilation serait rejetée à la droite de l’échiquier politique, ni pourquoi elle devrait être jugée sulfureuse. Comme je vous l’ai dit, l’assimilation est le propre des sociétés ouvertes, qui ne sont pas repliées sur une conception ethnique de leur identité, qui ont quelque chose à apporter au monde et à l’étranger, et qui sont sûres de leur valeur. Elle permet la coexistence de personnes d’origines différentes, mais en échappant aux conflits qui surgissent inévitablement en présence de cultures trop dissemblables. L’assimilation est tellement adaptée aux idéaux français qu’elle devrait faire consensus. Il faut simplement la défendre sans excès et sans en faire un étendard de la droite dure !

Louis Aliot/musées à Perpignan: « Nous devons apprendre à vivre avec ce virus »

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Louis Aliot et Jean Castex © Montage Causeur

En rouvrant hier quatre musées de sa ville, Louis Aliot se défend de prendre le moindre risque. Il indique vouloir adresser à ses administrés un signe d’espoir. Il estime urgent de maintenir un semblant de vie sociale et culturelle dans le pays. La Ministre de la Culture Roselyne Bachelot ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’est réjouit de la décision de la préfecture des Pyrénées-Orientales de saisir la justice, pour casser les arrêtés pris par le maire RN. Causeur reproduit la lettre qu’il adresse ce jour au chef du gouvernement Jean Castex.


 

Perpignan, le 10 février 2021

Louis ALIOT, Maire de Perpignan

 

A M. Jean CASTEX
Premier Ministre
Hôtel Matignon
57 rue Varenne
75700 Paris SP 07

 

Monsieur le Premier Ministre,

Lundi dernier, la Ministre de la Culture annonçait étudier la prochaine ouverture des musées, précisant que « celle-ci pourrait avoir lieu rapidement » et ceci après une année de fermeture en raison de la crise sanitaire que notre pays traverse. 

Comme tous les Français mais aussi comme tous les élus locaux, j’ai accueilli ces propos comme un signe particulièrement positif alors que voici une dizaine de jours à peine votre gouvernement préparait nos compatriotes à un troisième confinement ou, du moins, à un durcissement très net des mesures sanitaires.

En tant que Maire de Perpignan, comme tous mes collègues Maires des Pyrénées-Orientales mais aussi de toute la France, j’ai toujours agi avec l’esprit de responsabilité que nous devons à nos concitoyens. Dans cet état d’esprit, j’ai par exemple mis en place, en partenariat avec des laboratoires, un centre de dépistage massif, doté nos écoliers de masques adaptés, demandé à notre Police municipale de veiller au respect du port du masque et des règles sanitaires en vigueur dans l’espace public ou encore mis en place un certain nombre d’actions de solidarité comme le portage de repas à domicile pour les plus isolés d’entre nous. 

Mais parce que j’ai toujours considéré que nous devions apprendre à vivre avec ce virus et adapter nos modes de vie de façon responsable, j’ai aussi, en lien étroit avec Monsieur le Préfet des Pyrénées-Orientales dont je tiens à saluer la qualité du travail et de nos relations, mis en place un marché de Noël qui, encadré de façon rigoureuse, s’est parfaitement déroulé.

Cette semaine, dans un même esprit de responsabilité, et m’inscrivant dans les pas de Madame la Ministre de la Culture, j’ai décidé d’ouvrir à nouveau les musées de la ville de Perpignan et ceci pour plusieurs raisons. 

Tout d’abord, Perpignan est sanitairement prête à ouvrir en toute sécurité ses musées qui sont à taille humaine et dans lesquels il n’est donc pas difficile de mettre en place un protocole sanitaire tout à fait efficace. De plus, comme vous le savez, notre médiathèque et nos bibliothèques, sont déjà ouvertes comme vous l’avez d’ailleurs vous-même autorisé.

J’ai aussi pris cette décision car, en tant que Maire, j’observe chaque jour, Monsieur le Premier Ministre, que nos concitoyens souffrent de plus en plus des privations de liberté et autres restrictions qu’ils subissent depuis maintenant une année entière. Si nous devons évidemment poursuivre ce combat contre le virus au moyen d’une campagne de vaccination que nous espérons tous la plus efficace possible, par le maintien de gestes barrières nécessaires, nous devons également savoir nous adapter et apprendre à vivre avec cette menace sanitaire nouvelle qui risque de perdurer sous des formes diverses dans les années qui viennent. 

Enfin, Monsieur le Premier Ministre, j’ai pris cette décision car, oui, je considère notre vie culturelle comme étant essentielle à la vie de la cité dont j’ai la responsabilité comme à la vie de la France en général. Nous ne pouvons sans cesse nous prévaloir dans les mots de la richesse de notre tradition culturelle et l’empêcher de s’exprimer, comme c’est le cas depuis un an. Nous ne pouvons pas sans cesse en appeler à l’exception culturelle française et en même temps l’empêcher de vivre, de s’exprimer, comme c’est aujourd’hui le cas, comme dans aucun autre pays d’Europe. 

Ainsi, l’Italie, pays pourtant ô combien durement touché par la crise sanitaire, vient d’ouvrir ses musées. En Catalogne, juste de l’autre côté de nos Pyrénées, les théâtres et les musées accueillent également chaque jour le public, ceci ne posant pas de difficulté majeure. 

Comment expliquer, Monsieur le Premier Ministre, que ce qui est possible ailleurs soit impossible en France ? Comment l’État, si prompt à mettre en avant notre richesse culturelle, peut-il aujourd’hui continuer à empêcher toute vie artistique ?

À ma décision de réouverture des musées de Perpignan, le représentant de l’État dans notre département -il est dans son rôle- a immédiatement répondu par un référé suspension qui sera jugé ce lundi 15 février par le Tribunal administratif de Montpellier. La Ministre de la Culture s’est félicitée de cette décision. C’est la raison aussi pour laquelle je m’adresse à vous aujourd’hui.

Lors de votre prise de fonction, vous vous êtes présenté aux Français comme désirant être le « Premier Ministre des Territoires ». À cette occasion, vous avez d’ailleurs mis en avant votre expérience de Maire de Prades ainsi que votre attachement à notre territoire des Pyrénées-Orientales. Vous avez alors créé chez les élus locaux mais aussi chez nos concitoyens un certain espoir d’être enfin écoutés, d’être enfin entendus par le gouvernement.

C’est donc à vous, Monsieur le Premier Ministre issu des territoires, que je m’adresse aujourd’hui. Je vous demande de faire confiance à l’esprit de responsabilité du Maire que je suis. Je vous demande donc de bien vouloir accorder au Maire de Perpignan le droit à l’expérimentation et ainsi de voir qu’il est possible de vivre en s’adaptant à cette situation sanitaire qui nous contraint.

À l’ouverture de nos musées dont je viens de vous évoquer les raisons et envisagée par la Ministre de la Culture elle-même, le Premier Ministre des territoires que vous êtes ne peut répondre par la réponse sèche du recours en justice. 

À l’esprit de responsabilité d’un Maire en contact quotidien avec la réalité du terrain, vous ne pouvez pas répondre par un acte de défiance.

Comptant, Monsieur le Premier Ministre, sur votre esprit d’ouverture, je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations respectueuses.

Non à cette société qui confine pour protéger d’une mort hypothétique et promeut le suicide assisté par injection létale

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Image d'illustration / Unsplash

Une tribune libre de Jean-Frédéric Poisson, candidat à la présidentielle


Le 26 janvier, Jean-Louis Touraine, député de La République en Marche (LREM), a déposé une nouvelle proposition de loi visant à « garantir et renforcer les droits des personnes en fin de vie ». Le 3 février suivant, la sénatrice socialiste Marie-Pierre de La Gontrie dépose une autre proposition de loi visant à « établir le droit à mourir dans la dignité ». Deux initiatives législatives soutenues par l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) qui se fend d’une lettre ouverte à Emmanuel Macron relayée par le quotidien Le Monde ce même 3 février. Qui peut croire que cette rafale de coups de boutoir contre la Vie est un hasard ?

Il s’agit ni plus ni moins que de revenir à la charge sur l’une des principales promesses de campagne d’Emmanuel Macron en matière de bioéthique: l’euthanasie. Paradoxalement, la proposition de loi est déposée au moment même où le coronavirus fait sa loi en France, à l’heure où nos gouvernants n’hésitent plus à confiner totalement ou partiellement toute une population pour pouvoir « sauvegarder des vies » comme ils disent, et à fermer les commerces dits « non essentiels » ou maintenir les étudiants claquemurés, allant jusqu’à pousser des désespérés au suicide… C’est pourtant sans ironie que Monsieur Touraine prétend vouloir « apprendre à mieux respecter nos libertés », alors même que nos libertés n’ont jamais été autant bafouées.

Il nous parle ainsi de « droit universel », de « responsabilité » ou de « respect des libertés ». Ces mots-clés font mouche comme autant d’éléments de novlangue imaginés par Aldous Huxley dans son Meilleur des Mondes. Nous ne sommes pas dupes ! Ainsi, Monsieur Touraine nous explique que l’euthanasie ne doit pouvoir être appliquée qu’à une personne « capable », éprouvant une « douleur physique » ou une « souffrance psychique insupportable », afin d’effectuer un choix « libre et éclairé ». C’est oublier que rien ne rend aussi incapable d’effectuer un choix libre et éclairé que la souffrance qui étouffe la flamme vitale et annihile la volonté des individus. Autant demander à un suicidaire s’il souhaite se suicider en lui tendant une corde au lieu de l’en dissuader. Il s’agit donc de se rendre complice de la mort de milliers de personnes. Mais cette proposition de loi ne s’adresse pas seulement aux personnes capables de choisir comme il le prétend, puisqu’en l’absence de directives anticipées ou de personnes de confiance ayant reçu des instructions, il préconise la mise en place d’une « hiérarchie des proches de l’intéressé » à commencer par les époux, les partenaires liés par un PACS, les concubins… Cette disposition ouvre la porte à tous les abus possibles et imaginables, des meurtres intéressés aux règlements de comptes. Remarquons, soit dit en passant, que les parents, les frères et les sœurs sont, dans l’ordre hiérarchique imaginé par Monsieur Touraine, les derniers autorisés à décider du sort de l’individu, comme pour s’assurer que les liens du sang constitueront le moins possible un obstacle à l’euthanasie.

Viviane Lambert (Mère de Vincent Lambert), au centre, dans une manifestation en 2015 © NICOLAS MESSYASZ / SIPA Numéro de reportage : 00702778_000004
Viviane Lambert, mère de Vincent, au centre, dans une manifestation en 2015 © NICOLAS MESSYASZ / SIPA Numéro de reportage : 00702778_000004

L’auteur de cette proposition pense tout de même à nous expliquer que le choix peut être révoqué à tout moment. Seulement, il ne précise pas comment une personne en incapacité de parler peut révoquer son « choix » de manière explicite. L’affaire de Vincent Lambert nous a en effet montré la réalité de nombreuses personnes vivant en état pauci-relationnel, et que la logique d’un consentement de la personne ne serait pas automatiquement respectée dans le processus d’euthanasie. Il oublie qu’un patient peut d’ailleurs changer d’avis, même après avoir signé le fameux papier de consentement. Quant à la clause de conscience proposée par les députés de LREM, le même tour de passe-passe utilisé pour l’avortement nous est présenté sous le masque de la conscience libre. En effet, elle impose au médecin qui refuse l’euthanasie, de trouver un autre médecin dans les deux jours pour le pratiquer à sa place, ce qui le rend moralement complice de la mort du patient. Enfin, comment pouvoir justifier qu’une personne euthanasiée soit ensuite considérée comme décédée de mort naturelle, comme le stipule cette proposition de loi, ce qui est factuellement faux ? Au même titre qu’il est injustifiable que des personnes décédées pendant cette épidémie se voient ajouté une mention « mort de la Covid-19 » pour augmenter la terreur et servir la dictature sanitaire.

Ainsi donc, nous voici dans une société qui refuse le risque, qui interdit, qui confine et enferme les populations pour les protéger d’une mort hypothétique. Et lorsque les individus parviennent à un âge défiant toute statistique, qu’ils en arrivent à ne plus être en possession de leurs moyens à cause du poids du temps ou de la maladie, cette même société souhaite leur donner le sinistre choix de la vie impotente ou de la mort par injection létale. Ce que la vie régulait naturellement autrefois, la société souhaite se l’arroger pour en être l’unique artisan, prétendant agir pour la Liberté, alors qu’elle n’agit que par nihilisme, quand ce n’est pas par pur intérêt économique. En 1840, Alexis de Tocqueville décrivait déjà ce despotisme doux dans lequel l’État règle chaque aspect de la vie des citoyens de sa naissance jusqu’à sa mort[tooltips content= »Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Édition 1848, Tome 4, Quatrième partie, Chapitre 6. »](1)[/tooltips] : « il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? ». Ce sera bientôt chose faite si nous laissons faire, sans indignation, sans dénonciation, sans résistance, des parlementaires comme Monsieur Touraine ou Madame de La Gontrie poursuivre leurs funestes propositions visant à promouvoir la culture de mort.

Les crimes et délits sexuels sur mineurs sont loin de faire l’objet d’un déni massif

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Olivier Duhamel © Astrid di CROLLALANZA/Opale via Leemage

Un an après Le Consentement de Vanessa Springora, trois ans après le lancement de #Metoo, Camille Kouchner révèle l’inceste dont fut victime son frère jumeau de la part de leur beau-père. Avec #MetooInceste, on célèbre la libération de la parole. Mais vingt ans de débats parlementaires et de changements législatifs montrent que les crimes et délits sexuels sur mineurs sont loin d’avoir fait l’objet d’un déni massif.


C’est peu de dire que la sortie de l’ouvrage de Camille Kouchner a provoqué un séisme. Quelques jours avant, Olivier Duhamel annonçait via Twitter sa démission de ses fonctions de président de la FNSP (Fondation nationale des sciences politiques) et de président du Siècle, association « élitiste » regroupant des dirigeants de tous bords. Faisant l’économie des habituelles dénégations dans ce type de dossier, il s’enfermait au contraire dans un silence en forme d’aveu. Dans le même temps, Le Monde révélait, dans son édition du 11 janvier 2021, que le directeur de Sciences-Po, dont l’UNEF demande la démission, aurait été avisé du soupçon d’inceste dès 2018 par Aurélie Filippetti : ce qu’il réfutait initialement, avant de l’admettre quelques jours plus tard. Cependant qu’Élisabeth Guigou, proche d’Olivier Duhamel, renonçait, tout en affirmant n’avoir jamais rien su, à présider la commission sur l’inceste et les violences sexuelles sur les enfants, et que Marc Guillaume, préfet d’Île-de-France et ex-secrétaire général du gouvernement, annonçait sa démission de tous les conseils d’administration dans lesquels il avait siégé avec Olivier Duhamel… Ajoutons que le samedi 16 janvier, soit quelques jours après la sortie de l’ouvrage, émergeait sur Twitter un nouveau hashtag, #MeTooinceste, recueillant plus de 50.000 tweets en 24 heures.

Ce dévoilement par médias interposés et ces démissions en cascade posaient à nouveau la question de la durée de la prescription en matière de crimes sexuels, puisque les faits dénoncés, s’ils étaient avérés, seraient prescrits en 2021. Interviewé par Yann Barthès dans l’émission « Quotidien », François Hollande, après avoir courageusement rappelé que « la liberté, ce n’est pas de s’en prendre à des enfants », appelait de ses vœux l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs.

A lire aussi: Finkielkraut coupable de substitution idéal

Rappelons que le délai de prescription de l’action publique pour les crimes et délits sexuels sur mineurs a été allongé plusieurs fois ces dernières années, bien souvent sous la pression des associations de victimes. Dès 1998, le législateur prévoyait que dans le souci d’une meilleure protection des victimes, ce délai ne devait commencer à courir qu’à compter de leur majorité (et non de la commission des faits), du moins lorsque le crime ou le délit avait été commis par un ascendant ou par une personne ayant autorité (ce qui est le cas d’un beau-père). La durée de prescription était alors portée à dix ans pour les délits (agression sexuelle par exemple), puis, en 2004, à vingt ans pour les crimes (le viol est un crime). Vingt ans à compter de la majorité, soit 38 ans au maximum lorsque la présumée victime porte plainte. C’est en 2018 qu’une dernière évolution législative, après avoir écarté la demande d’imprescriptibilité[tooltips content= »L’inénarrable Muriel Salmona, psychiatre, avait remis à Marlène Schiappa, qui préparait la loi du 3 août 2018 sur les « violences sexistes et sexuelles », un rapport favorable à l’imprescriptibilité : « Manifeste contre l’impunité des crimes sexuels », 20 octobre 2017, consultable sur le site Memoiretraumatique.org »](1)[/tooltips], portait le délai de prescription à trente ans à compter de la majorité[tooltips content= »Loi du 3 août 2018, modifiant l’article 7 du Code de procédure pénale. »](2)[/tooltips] (soit 48 ans lors du dépôt de plainte). Il faut comprendre concrètement ce que cela signifie : si un mineur, aujourd’hui en petite section de maternelle, donc âgé de 3 ans, était victime d’un instituteur pédophile, il serait majeur en 2036 et pourrait dénoncer les faits jusqu’en 2066 : né en 2018, il aurait alors 48 ans. Les faits dénoncés pourraient être jugés après clôture du dossier d’instruction (vers 2068 ? 2069 ?), à supposer que l’auteur, s’il est encore en vie, ne soit pas trop détérioré pour s’expliquer devant un magistrat instructeur. Cet allongement du délai de prescription, unanimement salué, pose néanmoins le problème cardinal de l’administration de la preuve, a fortiori dans des procédures où le temps écoulé appauvrit les témoignages, fait disparaître les preuves matérielles…L’allongement à l’infini du délai de prescription montre que, lorsque les faits dénoncés remontent à plusieurs décennies, le but premier du procès, avant la recherche de la vérité, est la réparation psychologique de la victime, dont le préalable indispensable serait la condamnation de l’auteur. L’avocat Claude Katz s’indignait en ces termes de la suppression du délit de harcèlement sexuel (réintroduit depuis sa nouvelle définition) : « Cela est frustrant pour la victime, pour qui la déclaration de culpabilité est très importante, cela lui permet en effet de se reconstruire[tooltips content= »Laurence Neuer, « Suppression du délit de harcèlement sexuel : quels recours pour les victimes ? », Lepoint.fr, 4 mai 2012. »](3)[/tooltips]. »

Camille Kouchner. © Mathieu BOURGOIS/Opale via Leemage
Camille Kouchner. © Mathieu BOURGOIS/Opale via Leemage

Cette « psychologisation du droit » propre à la délinquance sexuelle n’inquiète que quelques juristes. Marie-Pierre Porchy, ancien juge des enfants, reconnaissait ainsi sur le plateau de « La grande librairie », consacrée à cette affaire le 13 janvier, avoir évolué depuis la publication en 2003 de son essai Les Silences de la loi. Aujourd’hui juge d’instruction, elle se montre plus réservée sur l’imprescriptibilité, évoquant les difficultés, souvent proches de l’impossibilité, d’instruire un dossier lorsque les faits sont trop anciens, que les témoins sont morts ou que la mémoire fait défaut… le classement sans suite ou l’acquittement devenant inévitable. Que dire alors du désarroi des plaignants qu’on aura envoyés dans le mur, alors que certains thérapeutes, d’abord militants, leur avaient affirmé que sans reconnaissance du statut de victime (il faut entendre : sans condamnation de l’auteur), aucune réparation psychologique, aucune « reconstruction » ne serait possible ? Deux ans après promulgation de la loi du 3 août 2018, la même Muriel Salmona revenait à la charge dans cette émission, assurant que « tout est organisé pour faire taire, pour bâillonner les victimes » et même « pour les empêcher d’accéder à des soins[tooltips content= »Propos retranscrits littéralement, audibles à 1 h 24 d’émission. »](4)[/tooltips] ». Emportée par son élan, elle ajoutait que « la société empêche les victimes de pouvoir être secourues, protégées, soignées et de pouvoir porter plainte ». Sans que personne, sur le plateau, ne s’en émeuve : la noblesse de la cause fait office de bouclier et la démesure, sur ce terrain, demeure impunie. Comment les magistrats français peuvent-ils ainsi laisser dire et écrire, tous médias confondus, que la justice est aussi désarmée, quand on ne la dit pas complaisante ? Tout simplement parce que la cause ou plutôt les slogans qui la résument sont trop consensuels pour que l’on puisse s’y opposer, pas même par la nuance. Slogan : formule courte, destinée à propager une idée, soutenir une action. Critiquer un propos outrancier, pour ne pas dire délirant, affirmant l’impunité des criminels sexuels implique-t-il qu’on soit favorable à cette impunité, dont nous affirmons qu’elle n’est que fantasmée, la législation française étant l’une des plus répressives en matière d’infractions sexuelles ? Peut-on s’indigner des excès ou des sophismes militants sans être suspecté de faire partie des partisans de la « loi du silence » ?

Mais l’exception sexuelle du droit, pour reprendre la belle expression de Marcela Iacub, ne se limite pas à cela. Ici, l’accusation vaut preuve et le renversement de la charge de la preuve, dans ces affaires « parole contre parole », met en demeure le mis en cause de prouver son innocence. C’est ainsi que Darius Rochebin, présentateur suisse recruté par LCI, a dû se « mettre en retrait » après que le journal Le Temps eut dévoilé des accusations de harcèlement, portées par d’anciens collaborateurs, évoquant « comportements déplacés et propos salaces ». Avec cette particularité qu’au moment de son ostracisation, les accusateurs anonymes n’avaient pas déposé plainte et qu’aucune enquête n’avait donc été diligentée.

Dans ce même registre, il ne fait pas bon essayer de nuancer le propos. C’est encore cette exception sexuelle qui valut à Alain Finkielkraut, interviewé le 11 janvier 2021 sur LCI (décidément !) par David Pujadas, d’être immédiatement écarté par la direction de l’antenne. Le philosophe avait pourtant pris toutes les précautions oratoires, estimant que les faits dénoncés étaient « très graves » et que leur auteur était « inexcusable ». Faisant référence au film M le Maudit, Alain Finkielkraut évoquait dans les premières minutes de l’interview les lynchages médiatiques propres à notre époque, s’inquiétant que la justice « sorte des prétoires ». Il rappelait aussi la particularité de ce livre : ni l’accusé ni la victime n’avaient encore pris la parole. Mais avec une imprudence dont il a sans doute pris conscience trop tard, le philosophe s’est interrogé, à l’antenne, sur le « consentement » d’une victime adolescente, ou encore sur « une forme de réciprocité ». Bourde, pour le dire simplement, qui lui a été fatale, de même que d’avoir osé rappeler qu’un enfant et un adolescent de 14 ans, ce n’est « pas tout à fait la même chose ». A fortiori si l’inceste a duré des années. L’association féministe Les Effronté.es en profite pour rappeler qu’il avait, en 2009, commis la même erreur en rappelant que la victime de Roman Polanski, au moment des faits, avait 13 ans et n’était donc plus une enfant. Refusant de « hurler avec les loups » (expression qui, ici, aurait mérité l’écriture inclusive), Alain Finkielkraut semblait ici évoquer le possible consentement d’une victime, ce qui a paru aux yeux de beaucoup comme une deuxième profanation. Rappelons toutefois que le législateur a refusé d’introduire, dans la loi du 3 août 2018, la notion de « présomption irréfragable de non-consentement » en deçà de l’âge de 15 ans. En dépit des très fortes pressions d’associations, il a estimé préférable que le juge puisse, au cas par cas, qualifier les faits au plus près de la réalité, refusant ainsi « d’écraser la complexité du réel sous une fiction juridique[tooltips content= »Voir l’article de Régine Barthélémy, « N’instaurons pas un âge légal pour découvrir la sexualité », Libération, 26 février 2018. »](5)[/tooltips] ».

A lire aussi: Notre appel contre la tyrannie de l’émotion

Vivons-nous donc dans un monde où toute interrogation, toute nuance apportée à une vérité consensuelle serait vécue comme une banalisation des crimes et délits sexuels sur mineurs, voire, comme le disait Alain Finkielkraut, comme leur absolution ? Prenait-il la défense d’Olivier Duhamel, comme certains l’ont pensé, en rappelant la complexité des interactions entre auteur et victime en matière d’inceste ? Nous ne le croyons pas, et tous les psychiatres ont au contraire été confrontés à des dossiers dans lesquels les conséquences les plus dévastatrices d’un inceste n’étaient pas nécessairement sexuelles, mais psychologiques. Le lien affectif avec son abuseur vient en effet, dans certains cas, aggraver les conséquences de l’abus, alors vécu au pire sens de ce terme, c’est-à-dire comme une supercherie psychologique, un abus de confiance. Au contraire des agressions sexuelles extrafamiliales, la progressivité des actes incestueux est fréquente et les pères (plus souvent encore, les beaux-pères) abuseurs usent de stratagèmes affectifs dans les attouchements et les gestes prodigués, induisant dans l’esprit de l’enfant victime une véritable confusion. De sorte que la victime, confondant les gestes affectueux et abusifs, n’est parfois plus en mesure de dire quand la violence a commencé : ce que la littérature spécialisée qualifie de « relation d’emprise », par laquelle « l’abuseur fait douter jusqu’à la victime que la violence ait eu lieu[tooltips content= »Reynaldo Perrone et Martine Nannini, Violence et abus sexuels dans la famille, ESF, 1995. »](6)[/tooltips] ».

C’est essentiellement cette emprise, pouvant durer jusqu’à l’âge adulte, que dénonce dans son ouvrage Camille Kouchner lorsqu’elle décrit le charisme de son beau-père, qu’elle dit même avoir « beaucoup aimé ». Et c’est à l’évidence de cette « illusion de consentement » dont voulait parler Alain Finkielkraut : il appartient à l’adulte, qui dispose (en théorie !) de la maturité requise, de ne pas en être dupe. Et d’honorer ainsi les mots de Camus, cités par Finkielkraut : « Un homme, ça s’empêche… »

Mais un plateau de télévision se prête bien mal à une telle réflexion, ce d’autant que la sortie de cet ouvrage a provoqué une véritable onde de choc, l’auteur se disant aujourd’hui troublée par le battage médiatique qui l’entoure. Camille Kouchner pensait-elle réellement que l’éditeur organiserait une sortie en catimini d’un ouvrage « destiné à briser la loi du silence », visant des personnalités au plus haut niveau et dont le premier tirage, « dans le plus grand secret », était de 70 000 exemplaires (porté à 225 000 en quatre jours) ? S’attendait-elle à protéger longtemps l’anonymat de son frère jumeau en l’appelant « Victor », lui qui n’avait pas souhaité dévoiler ni porter plainte ?

Alors que nous écrivons ces lignes, la flambée du hashtag #MeTooinceste se confirme, environ 10% de la population française semblant avoir été abusée selon les militants les plus fervents. Lancés comme autant de bouteilles à la mer, les tweets au contenu poignant trouveront-ils quelque écho judiciaire ? Rien n’est moins sûr, ce qui n’empêche pas que soit unanimement saluée cette « libération de la parole », cette catharsis collective aux allures de thérapie de groupe. Comme si, jusqu’ici, l’inceste (désormais incriminé par le code pénal) ou les abus sexuels sur mineurs avaient réellement fait l’objet d’un déni massif. Affirmation jamais démentie et d’autant plus choquante qu’elle survient deux ans à peine après la promulgation de la loi du 03 août 2018 et les longs débats parlementaires qui l’ont précédée.

Ce sont bien ce terrorisme intellectuel et cette pression victimologique qu’avec Florence Rault nous dénoncions dans notre Dictature de l’émotion[tooltips content= »Belfond, 2002. »](7)[/tooltips]. Il faut croire que près de vingt ans plus tard, un peu de chemin reste encore à faire…

Le Vendée Globe, une odyssée nationale

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En cette période de crise sanitaire et de crise mentale, les marins français sont allés chercher à l’autre bout du monde un grand bol d’air frais et de liberté 


À observer les regards du public venu attendre les marins du Vendée Globe, il ne fait aucun doute que les émotions suscitées par cette course vont bien au-delà de l’exploit sportif. Après parfois des heures d’attente, voici les skippers qui nous reviennent, le visage émacié mais illuminé d’un intense bonheur, la silhouette dressée à la proue de leur esquif et brandissant des feux de Bengale tels des gladiateurs victorieux des assauts de Neptune. En remontant le chenal des Sables d’Olonne, ils ramènent dans leur sillage davantage encore qu’un parfum d’aventure aux relents chauds d’alizés : c’est le monde entier qu’ils nous offrent.

De l’odyssée spatiale à l’odyssée vendéenne…

Pour s’en convaincre, rapprochons donc la ferveur qui, depuis une semaine, s’empare de la foule au passage de chaque flottille croisant la ligne d’arrivée, des scènes de liesse qui accompagnèrent le retour d’un autre héros et voyageur extraordinaire : le cosmonaute soviétique Youri Gagarine, premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace en avril 1961. Comme nos navigateurs, Gagarine était à bord d’une petite capsule lorsqu’il a effectué une orbite complète autour de la Terre. Symbole du vertige pascalien, cet habitacle lui permettant à peine de se mouvoir était en même temps l’instrument grâce auquel il s’emparait du monde, le dominait en en faisant le tour. Ainsi, chaque Soviétique s’identifiait à Gagarine, seul et vulnérable comme un enfant dans un petit vaisseau qui n’est pas sans rappeler le sein maternel, et à la fois tout-puissant, maître de l’espace, premier homme de l’histoire de l’humanité à contempler la terre d’en haut. Les vidéos de son arrivée triomphale à Moscou montrent des gens venant par dizaines de milliers l’acclamer, massés sur des kilomètres le long des boulevards empruntés par son cortège. De même qu’aujourd’hui aux Sables d’Olonne soixante ans plus tard, on lit sur leur visage une émotion de l’ordre de la béatitude, mêlée à la fois de fierté et de reconnaissance pour cet être mi-homme et mi-dieu, pour ce double souriant et mythique d’eux-mêmes qui leur a conquis le monde. C’est comme s’ils avaient croisé la route d’un saint venu souffrir et, quelque part dans la stratosphère ou la solitude du point Nemo, intercéder auprès du Très-Haut pour leur salut, pour la gloire de tout un peuple.

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Il faut dire que chez nous les flots de champagne sabré par les marins qui posent le pied à terre coulent sur un sol rendu aride par deux siècles de défaites : de Waterloo à la débâcle de mai 1940, en passant par Sedan et Verdun, les Français ont à tel point oublié le goût de la victoire qu’un dérisoire match de football prit en 1998 des allures de libération nationale. Oui, les Français ont soif de victoire car on les en a privés depuis bien plus loin que se souviennent les mémoires. Or le Vendée Globe, c’est la victoire par excellence : celle de l’homme sur l’océan et les éléments, sur leur puissance et leur immensité, c’est la victoire de l’homme sur lui-même, bref, c’est la victoire de l’abnégation qui peut tout et redonne l’espérance.

La vérité du roi Jean

Mais à la différence de la victoire spatiale des Soviétiques, la victoire nautique des Français est bien moins une victoire technique qu’une victoire humaine, incarnée lors de cette édition par la personnalité hors-norme et attachante de Jean Le Cam. Celui que l’on surnomme le roi Jean a dominé la course avec majesté, donnant au jour le jour non des leçons mais des exemples de ses quartiers de noblesse morale : solidarité lors du sauvetage miraculeux de Kevin Escoffier, transmission de sa passion aux jeunes générations, courage, simplicité.

Mais comme dans le carnaval qui aime à allier les contraires – et Jean Le Cam lui-même revendique ce mélange en parlant d’une course des extrêmes –, la sagesse du roi coexiste chez lui avec la malice du bouffon ; ainsi, lors de sa conférence de presse d’arrivée, le marin connu pour son franc-parler a employé une langue vraie, populaire mais aussi redoutable de justesse, qui a littéralement fait voler en éclats les maux qui nous accablent, ici sur Terre. Parmi ceux-ci, la « conjecturologie », science aléatoire des bataillons d’experts estampillés, qui consiste à vouloir tout prévoir et à bannir le risque de nos vies. Jean Le Cam a balayé cette lubie contemporaine en répondant abruptement à une journaliste qui lui demandait quels étaient ses projets pour les prochaines semaines : « Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est bien de ne pas savoir ! » Il a également dénoncé la surenchère technologique de bateaux aux coûts faramineux qui ont finalement été supplantés par des équipages plus modestes mais plus robustes sur la longue distance et guidés, eux, par des valeurs humaines. L’œil rieur, il a raillé ses collègues skippers aux allures martiales, donnant sa préférence à des personnages certes moins avenants, imparfaits, humains trop humains dirait-on, mais dont la ténacité primaire a eu raison de l’adversité en mer : « Au final, ceux qui ont gagné c’est le vieux con [parlant de lui], le handicapé et le branleur » (sic) N’est-ce pas là un formidable pied de nez à la tyrannie des chargés de RH, en quête de profils lisses aux CV de robots réactifs et serviles à souhait ? À l’heure de l’impératif sanitaire du sans-contact, des communiqués aseptisés et des distances sociales, il s’est dit ému par la présence et la profondeur d’âme des courageux venus l’accueillir en pleine nuit sur la jetée. Pratiquant zélé de l’irrévérence, c’est hilare qu’il évoque l’appel téléphonique de l’Élysée après le sauvetage de Kevin Escoffier, au cours duquel il ne se serait pas gêné pour tancer « Manu » en lui rappelant un adage populaire.

Au-delà des brocards salutaires du roi Jean, la force du Vendée Globe est de faire souffler un vent nouveau sur notre pays et sur les esprits. Il y a un avant et un après la course. Et en cette période de confinement et d’asphyxie politique et mentale, les vérités que les marins sont allés chercher à l’autre bout du monde sont un grand bol d’air frais et de liberté : ils nous rappellent, tout d’abord, qu’il n’y a point de salut sans courage et sans l’affirmation farouche de ce que nous sommes. Enfin, ils nous montrent que c’est à l’aune du globe que se mesurent la grandeur de la France et la saveur de ses victoires.