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« Pour la Serbie, le Kosovo ne sera jamais un État indépendant »

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Se sentant délaissée par l’Union européenne au moment de la crise du coronavirus, la Serbie n’en est pas à sa première déconvenue avec Bruxelles. Au-delà de son adhésion, c’est surtout la question du Kosovo qui nourrit les rancœurs des Serbes. A la veille des élections législatives, le député Jovan Palalić, du Parti Populaire Serbe, livre pour Causeur une analyse de la situation.  


Causeur. Le 21 juin prochain ont lieu des échéances importantes pour la Serbie, avec des élections législatives décisives. Après plus de huit années au pouvoir, pensez-vous que la coalition nationale SNS-SPS- SNP dont vous faites partie va être réélue ?

Jovan Palalić. Je suis convaincu que notre coalition, et j’entends surtout par-là la coalition de mon parti « Parti Populaire Serbe » et celui du président de la Serbie, l’emportera avec une large majorité aux législatives. Les résultats de notre gouvernement étant plus que visibles, nous sentons le soutien des citoyens au niveau quotidien. La Serbie est devenue un grand chantier, le chômage a radicalement diminué, des autoroutes modernes ont été construites, les salaires ont augmenté, la stabilité monétaire a été assurée, il y a une grande croissance des nouvelles technologies et il y a une claire politique externe et nationale. Après une décennie de pouvoir de gauche et libéral, qui a mené l’État au bord de la banqueroute, maintenant il y a un sentiment d’ordre et de stabilité. La dignité nationale et la foi en l’avenir de la nation sont de nouveau présentes.

La crise du COVID-19 semble avoir été bien gérée par le gouvernement serbe, grâce notamment à des mesures drastiques dès le 20 mars : état durgence, fermeture des frontières et masques obligatoires. La Serbie a reçu pendant cette crise une aide humanitaire importante de la Russie et de la Chine. Comment voyez-vous lavenir de votre pays : plutôt arrimé au bloc euro-atlantique ou bien rejoignant la sphère eurasiatique?

Dans une situation difficile et complexe, comme était la crise pandémique du Covid-19, notre gouvernement a pris des décisions difficiles, et parfois impopulaires, afin de réduire la menace à la santé des citoyens au minimum. Et la meilleure preuve de notre réussite est le soutien que nous recevons des citoyens. Malheureusement, au début de la crise nous n’avions ni l’appui, ni la compréhension de la part de l’Union européenne, et nous n’étions pratiquement abandonnés qu’à nous-mêmes. Une énorme déception pour les citoyens et le gouvernement. Toute personne ayant eu des illusions sur le fonctionnement et la solidarité de l’Union européenne (moi, je n’en ai jamais eu), n’en a plus, et ces illusions sont désormais perdues dans une grande mesure.

Pour les Serbes, il n’y a pas de plus grandes valeurs que celles de la liberté et de la patrie souveraine

La Serbie est un pays sérieux et, pendant des années, elle a aussi construit de bonnes relations et partenariats avec d’autres puissances, ce qui avait comme résultat que la Russie et la Chine lui sont venues au secours toutes les deux. Pourtant, cela ne signifie pas que nous voulons un alignement quelconque car la politique serbe a depuis toujours été fondée sur la défense ferme de l’indépendance de l’État et de sa pleine souveraineté, ainsi que de la liberté de créer sa politique nationale. Dans la paix, nous gardions cette position en développant de sincères partenariats et respects mutuels avec tous les pays où nos intérêts coïncidaient, et, dans la guerre, nos moyens étaient le courage et les armes. Ainsi, notre avenir est dans l’indépendance, la liberté et la coopération avec tous. Pour les Serbes, il n’y a pas de plus grandes valeurs que celles de la liberté et de la patrie souveraine.

Votre gouvernement négocie depuis 2009 l’intégration à lUnion européenne. D’un autre côté lUnion européenne est en train de se décomposer, avec la sortie du Royaume-Uni et peut-être de l’Italie. Comment voyez-vous lavenir de la Serbie vis-à-vis de lUnion européenne ? Quelles relations entretient la Serbie avec lOTAN?

Je suis d’avis que, depuis le début, Bruxelles a eu une attitude insincère envers la Serbie au sujet de l’affiliation à l’Union européenne. Parmi les pays membres de l’Union européenne, nous avons remarqué une montée du scepticisme vis-à-vis de l’élargissement après le début de la crise économique mondiale en 2008, et depuis cette période le scepticisme ne s’est qu’agrandi. Ensuite, il a aussi progressivement débordé en Serbie, si bien que maintenant le sentiment prédominant auprès des citoyens est que nous ne serons jamais membre de l’Union européenne. En même temps, la bureaucratie bruxelloise a posé comme condition pour l’adhésion que la Serbie reconnaisse pratiquement l’indépendance du Kosovo. D’un autre côté, cette même Union ne peut pas promettre ni définir un délai approximatif quant à la date d’une adhésion. Nous le comprenons clairement comme du chantage et une demande de donner tout pour rien. Ces négociations se sont maintenant transformées en une pure fiction car l’Union européenne ne les mène pas pour notre adhésion, mais pour tenir les Balkans sous contrôle et empêcher l’impact des autres puissances. La Serbie, quant à elle, le sait très bien et n’acceptera jamais d’être partie d’une organisation en divergence que, petit à petit, abandonnent les anciens membres, si la condition d’y adhérer est de renoncer au Kosovo en tant que partie de son territoire, là où ont été créés l’État, la culture, la foi et la nation même.

Pour les bureaucrates à Bruxelles, le Kosovo n’est qu’un problème non résolu et un mal de tête, alors que pour nous le Kosovo est le cœur de la nation. En raison de cela, nous ne pouvons pas nous comprendre. En ce qui concerne l’alliance de l’OTAN, c’est une alliance militaire qui a brutalement bombardé la Serbie en 1999 pendant 73 jours afin que le Kosovo lui soit ôté, et cette alliance nous a faits beaucoup de dommages, tant humains que matériels. Le peuple serbe ne l’oubliera jamais et c’est pour cela que nous tenons une position de neutralité militaire. Nous coopérerons avec tous mais sans affiliation. Nous renforçons notre armée afin de conserver la liberté et l’indépendance.

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Les pays balkaniques traversent une crise importante, entre crise migratoire, crise économique et autorités corrompues. Quelle sont les solutions pour que les Balkans sortent du marasme ?

À part des peuples balkaniques eux-mêmes, qui ont souvent montré un comportement immature et irresponsable face à cette situation complexe, l’Union européenne est la plus grande coupable de la description précise de la situation dans les Balkans que vous avez donnée dans votre question. L’absence d’une vision quelconque pour ce territoire instable depuis toujours – dès le moment où la décision de décomposer l’ancien État yougoslave en plusieurs petits États, sans solution de leurs questions nationales et sans solution de la question des frontières des nouveaux États – a ouvert un espace convenable pour l’influence des autres puissances, en initiant ainsi un jeu dont on ne voit pas la fin. Les Balkans sont surtout une question européenne car les Balkans sont partie intégrante de l’Europe. En perdant de plus en plus son soft power en raison de ses promesses non tenues, l’Union européenne perdait avec le temps l’impact auprès des élites balkaniques. Les autres puissances ont pénétré dans cet espace géopolitiquement important en profitant des faiblesses de l’Union européenne ainsi que des États balkaniques eux-mêmes.

Sur cette route stratégique reliant l’Europe et l’Asie, elles ont accompli ses objectifs particuliers à l’aide de différentes méthodes telles que les bombardements – une des plus brutales, l’impact dans les domaines de l’énergie et sécurité, l’achat des entreprises stratégiques et le prêt de crédits à bas prix, la provocation de la crise migratoire, et même du terrorisme. On soutient même des régimes autoritaires comme celui du Monténégro qui, dans l’Europe du XXIe siècle, veut détruire une Église, l’Église orthodoxe serbe qui existe depuis mille ans, afin de créer son « Église » étatique, en spoliant les monastères et églises construits il y a plus de 500 ans. Ce qui n’a toujours pas été permis aux États balkaniques est d’essayer de trouver leur propre solution malgré le jeu des intérêts des grandes puissances dans la région.

Les peuples balkaniques devraient arriver seuls à un nouvel accord de stabilité dans la région. Un accord qui créerait un espace stable pour environ 25 millions d’habitants, potentiellement avec le marché commun, avec les frontières définies et les États remis en ordre. Ce serait le chemin vers un nouvel avenir des Balkans. Au lieu d’encourager des rivalités et conflits pendant des siècles, les grandes puissances devraient soutenir cette stratégie si elles veulent sincèrement la paix dans cette partie de l’Europe. Je pense qu’il est temps pour un grand accord parmi l’Europe, la Russie et les États-Unis au sujet des Balkans, justement sur ces bases, sinon, dans le cas contraire, les autres puissances « non-européennes » profiteront de cette situation dans les Balkans pour des objectifs complètement opposés.

Les Balkans représentent une instabilité au sud-est de l’Europe, entre route des migrants, terrorisme islamiste et comportements mafieux. Quels sont les facteurs de cette situation ? Quels acteurs selon vous agitent ces menaces ?

Comme j’ai souligné dans les réponses précédentes, la position des Balkans stratégiquement importante au carrefour de routes, civilisations et religions, était depuis toujours attirante pour l’influence des grandes puissances. Aujourd’hui, à côté de l’Union européenne et de façon différente, à travers leur impact politique, culturel, religieux, militaire, économique et énergétique, sont aussi présents les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, mais aussi certains pays arabes, tels que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et même l’Iran.

De toute façon, c’est l’Europe qui perd le plus car la conscience sur l’héritage historique de l’époque de la présence de la Turquie ottomane dans cette banlieue de l’Europe est convenable pour créer une atmosphère où il est normal d’entasser des migrants aux frontières avec la Bosnie-Herzégovine et la Grèce, ainsi que de créer des centres de l’islam radical et des cellules terroristes. D’un autre côté, les économies faibles permettent la percée économique de la Chine, et même de la Turquie. On doit trouver quelque part une résultante, conditionnellement dit, des « puissances de l’ouest » – parmi lesquelles je compte aussi la Russie – afin que les Balkans, tellement faibles, ne deviennent pas le polygone d’un affaiblissement ultérieur de l’Europe et de la civilisation européenne.

La Serbie a toujours été une alliée fidèle de la France depuis plus de deux siècles. En France cette mémoire s’est estompée et le président Macron avait fait une erreur le 11 novembre 2018 en plaçant le président Vučić au 3° rang derrière lui. De quelle façon pensez-vous ranimer l’entente traditionnelle entre Français et Serbes ?

La France est le plus grand ami et allié de la Serbie en Europe. Cette amitié a été forgée dans l’héroïsme de nos ancêtres qui luttaient ensemble pour l’indépendance et les idéaux d’une Europe des nations libres et démocratiques. À Belgrade, même aujourd’hui, la langue française a une place spéciale dans les écoles. Même si les Serbes étaient déçus par plusieurs gouvernements français dans les années 1990, ceux-ci ayant soutenu même les terroristes islamiques contre un peuple chrétien et fraternel, nous savions dans la profondeur de nos âmes que le peuple français était notre peuple fraternel et amical. Je voudrais souligner ici, en tant qu’ami de la France, que pendant toute la période de la crise dans les Balkans et dans un sens politique, ce n’était que le parti « Rassemblement national » qui conservait et soignait cette amitié et alliance de nos peuples, de manière constante et conséquente et sans hésitation. Tout Serbe a été blessé par le faux drapeau du Kosovo que nous avons vu dans la cathédrale de Notre-Dame. Nous étions aussi blessés quand nous avons vu que ce n’était pas le président de notre État, État vainqueur, qui était aux côtés des leaders des pays vainqueurs, mais que c’était les représentants de ceux qui avaient lutté comme nos adversaires, et même de ceux qui n’existaient pas en tant qu’États.

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Mais maintenant il est temps pour une nouvelle alliance de la Serbie et France, dans cette Europe qui change. Nous devons non seulement renforcer nos relations culturelles et nous soutenir politiquement à chaque occasion, mais nous devons aussi renforcer notre coopération économique et les échanges de nos nouvelles générations qui sont le fondement de tout notre espoir. Les générations qui construisent les sociétés fondées sur le savoir, les nouvelles technologies, un nouveau patriotisme tant national qu’européen, et qui, enracinées dans la tradition mais tournées vers un avenir moderne, construiront de nouveau une Europe forte et puissante, une Europe des nations libres, sur les fondements forts que nos ancêtres ont consolidés.

La question du Kosovo est capitale pour lavenir de la Serbie. Au moment où reprennent les négociations entre Belgrade et Priština, quelle solution proposez-vous ?

Selon la Constitution de la Serbie, le Kosovo est sa partie inaliénable et sa province. D’après la Résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui a mis fin aux bombardements de la Serbie, le Kosovo est défini comme notre territoire. C’est seulement dans ce cadre que nous pouvons chercher une solution à son statut. Nous sommes prêts au compromis, nous sommes prêts à l’autonomie le plus possiblement imaginable, mais seulement dans les cadres desdits documents. Nous sommes prêts à négocier aussi longtemps qu’il sera nécessaire. Nous attendons la suite des négociations, pourtant nous voyons des positions concurrentes et non harmonisées de l’Europe, représentée par M. Miroslav Lajčak, et des Etats-Unis, dont le représentant est M. Richard Grenell, envoyé du président Trump. Sur la table, il n’y a rien, sauf les obligations provenant des accords précédents, que les autorités du Kosovo n’ont pas réalisées. On ne peut pas faire du chantage avec les Serbes, nous n’allons pas prendre de décisions sous pression. Celui qui essaie de procéder ainsi, ne connait pas du tout les Serbes et est entré non préparé dans ces négociations. Pour la Serbie, le Kosovo ne sera jamais un État indépendant. Tout Serbe sait que, si le Kosovo nous était ôté à jamais ou si nous y consentions sous pression, nous finirions par ne pas exister en tant que nation. Le Kosovo est le cœur de la nation pour les Serbes.

Balkans, la fracture: Après les illusions, le Djihad

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Géopolitique de la Serbie

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L’étrange arrêt-maladie d’Assa Traoré

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La porte-parole du comité Vérité pour Adama était salariée de l’Oeuvre de protection des enfants juifs-Baron Edmond de Rothschild jusqu’en décembre 2019. Elle a milité pendant un an alors qu’elle était officiellement en arrêt-maladie.


L’histoire est désormais connue de la France entière. Le 19 juillet 2016, un jeune homme nommé Adama Traoré décède à la gendarmerie de Persan, Val d’Oise, à la suite d’un contrôle d’identité mouvementé, le jour de son vingt-quatrième anniversaire. Figure de proue du comité Vérité pour Adama, sa demi-sœur Assa Traoré se bat depuis bientôt quatre ans pour que les gendarmes ayant procédé à son interpellation soient mis en examen, ce que les juges d’instruction n’ont pas considéré comme justifié.

Notre Angela Davis tricolore, accablée par la maladie?

Assa Traoré répète souvent qu’elle a appris le décès d’Adama alors qu’elle se trouvait en Croatie pour « déplacement professionnel ». C’est exact, mais à préciser. En tant qu’éducatrice spécialisée, elle encadrait avec une collègue un groupe de sept adolescents en voyage à Rabac, une station balnéaire de la côte Adriatique. Une semaine de vacances offerte à des jeunes défavorisés, ce qui cadre mal, bien sûr, avec le discours martelé par le comité Adama sur les populations racisées-abandonnées-persécutées des cités.

Le nom de l’employeur d’Assa Traoré cadre encore plus mal avec ce discours. Il s’agit d’une fondation issue d’un réseau qui venait en aide sous l’occupation à des jeunes ayant de réelles raisons de courir pour échapper aux contrôles d’identité : l’Oeuvre de protection des enfants juifs (Opej). Créée en 1945, l’Opej est désormais un acteur du social avec délégation de service public. Elle s’occupe de tous les enfants en difficulté, sans distinction de confession. Son nom complet est Opej-Baron Edmond de Rothschild, car il bénéficie du soutien généreux de la fondation Rothschild.

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Assa Traoré a publié au Seuil en mars 2017 un livre-témoignage écrit avec Elsa Vigoureux, du Nouvel Observateur. À aucun moment elle n’évoque ces détails. Elle « remercie la fondation Opej pour sa compréhension et son soutien », en dernière page, sans développer le sigle. Selon nos informations, ce soutien n’était pas seulement moral. Assa Traoré n’est pas retournée travailler après le décès de son demi-frère. Elle s’est mise en arrêt maladie. Un arrêt qui s’est prolongé, nous a-t-elle précisé, jusqu’en août 2017 (et non jusqu’en décembre 2019, comme nous l’avions écrit précédemment, suite à un malentendu avec Assa Traoré). Elle est restée salariée de l’Opej, sans solde assure-t-elle, jusqu’en décembre 2019.

La nature exacte de sa maladie ne regarde qu’elle, mais n’importe qui peut facilement vérifier qu’elle a fait preuve durant ces douze mois d’un allant formidable, enchaînant les meetings, les déplacements et les interviews. Elle reçoit Libération pour un portrait publié en septembre 2016. Le 13 octobre suivant, elle répond à Jeune Afrique. Le 5 novembre, porte-voix en main, elle anime un petit cortège place de la République, à Paris. Le 17 novembre, elle se manifeste au conseil municipal de Beaumont-sur-Oise, pour réclamer la vérité. Le 31 décembre, elle met en ligne ses vœux en vidéo sur Médiapart, à l’invitation du site. En janvier 2017, elle tient la vedette dans l’émission La Clique, de Mouloud Achour. En 2018, même énergie : elle parle à Bastamag et Reporterre, elle se déplace en banlieue. Elle fait un entretien croisé avec Angela Davis, publié par la revue Ballast, en janvier 2019. Elle est en Une des Inrocks en avril 2019 et annonce qu’elle relance sa ligne de vêtements, dans la rubrique « Où est le cool ? ». En avril 2019, elle publie un second livre chez Stock, avec l’universitaire Geoffroy de Lagasnerie. Elle termine l’année 2019 comme vedette d’une soirée de soutien réunissant l’écrivain Edouard Louis, l’économiste Thomas Porcher, l’ex-footballeur Vikash Dhorasoo, la chanteuse Camélia Jordana, la militante Rokhaya Diallo, etc.

Complaisance

Tout ceci est-il bien conforme avec le repos que suppose un arrêt-maladie ? La question semble embarrasser au plus haut point l’Opej. « Oui, elle travaillait chez nous, mais nous avons reçu des directives du siège et nous ne devons pas en parler », nous a répondu l’Opej de Sarcelles. Au siège, le directeur général Johan Zittoun, répond que « les salariés sont soumis au secret professionnel le plus strict, ce qui les empêche de divulguer la moindre information concernant [le] personnel ». Il invoque « l’impérieuse nécessité de préserver les travailleurs sociaux afin qu’ils restent concentrés sur leur mission quotidienne ».

Mission ? Assa Traoré n’aurait-elle pas plutôt bénéficié d’un arrêt de travail complaisamment prolongé ? Les sommes en jeu ne sont pas de celles qui bouleversent les grands équilibres de l’assurance-maladie. Un salarié arrêté n’est pas indemnisé à 100% très longtemps, et une éducatrice spécialisée ne gagne pas des fortunes. Sur le plan juridique, néanmoins, il y a un hiatus. Un salarié arrêté est censé rester chez lui et se reposer. En septembre 2016, la cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation d’un salarié de la RATP qui avait fait campagne pour les municipales à la Courneuve pendant un arrêt maladie.

Sur le plan symbolique, enfin, ce passage de la biographie d’Assa Traoré détonne. Le comité Vérité pour Adama regorge de militants antisionistes dénonçant le racisme structurel de l’État français. Ils affectionnent les raccourcis-chocs, en voici un: leur égérie a bénéficié de la générosité de l’État en question pendant des années, avec le concours des Rothschild. Ils sont partout.

Sélectionner les étudiants au mérite? Quel scandale!


Le petit monde de la recherche en chimie a connu un séisme au début du mois. Tomas Hudlický, enseignant-chercheur à l’université de Brock (Canada), a publié un article dans la revue allemande Angewandte Chemie. Il y argumente en faveur de la compétence comme critère principal de recrutement. Au temps de la discrimination positive, cette défense de la méritocratie a soulevé l’indignation.


Le 4 juin, Thomas Hudlický, enseignant-chercheur en chimie, publie un article dans le journal allemand Angewandte Chemie intitulé « Organic synthesis where now ? is thirty years old. A reflection on the current state of affairs » (« Où en est la synthèse organique ? 30 ans après. Une réflexion sur l’état actuel des choses »). Vendredi 5 juin, la revue décide de retirer l’article de Tomas Hudlický, sans même produire de note pour justifier sa décision, procédure scientifique de base et courtoisie élémentaire. Dans l’article censuré, Hudlický affirmait que les mesures en faveur de la diversité (ethnique et sexuelle) nuisaient à sa discipline scientifique si elles conduisaient à privilégier un candidat moins compétent qu’un autre. Mais apparemment, le recrutement au mérite n’a plus droit de cité jusque dans les revues scientifiques!

Des idées préhistoriques

À en croire le portrait qu’en font ses détracteurs, Tomas Hudlický tient moins de l’honnête chercheur en chimie que d’un dinosaure aux idées préhistoriques. Quelques bons samaritains ont republié l’article incriminé sur internet pour ceux qui voudraient se faire un avis eux-mêmes. Petit florilège de pensées « nauséabondes » :

« Dans une situation d’équilibre social, avantager un groupe conduit à en désavantager un autre »
« Chaque candidat devrait avoir la même opportunité de prétendre à un poste, peu importe le groupe auquel il s’identifie ou est catégorisé »

Et enfin – âmes sensibles s’abstenir –
« L’augmentation et l’accent mis sur des pratiques de recrutement qui suggèrent ou exigent l’égalité en termes numériques absolus sont contre-productifs s’ils donnent lieu à une discrimination des candidats les plus méritants ».

Le premier graphique accompagnant l’article – lequel figurait une flèche « diversité » comme un facteur négatif – a cristallisé l’indignation. Beaucoup n’ont évidemment pas pris la peine de le restituer dans le contexte global de l’article.

A lire aussi: Viré de son poste au Conseil régional parce que ses idées déplaisent aux écolos!

Parmi les « leaders » affichés de la fronde contre Hudlický, se trouve un certain L- C. Campeau. Il a été dans les premiers à faire publiquement état de la déception que lui a causé M. Hudlický. Puisant dans son expérience personnelle pour invalider les thèses de Tomas Hudlický, il affirme : « en tant que recruteur expérimenté et leader […] je peux vous dire que ses conclusions sont non seulement factuellement fausses mais qu’elles représentent de surcroît tout à fait le genre de biais dont notre secteur cherche à se débarrasser. J’encourage les autres leaders à les dénoncer. »

Le hic, c’est que M. Campeau n’est ni chercheur ni universitaire : il travaille pour le laboratoire Merck[tooltips content= »Ironie de l’histoire, Merck était une filiale américaine du grand groupe allemand du même nom, filière cédée aux américains après la guerre en guise de dédommagement. Cent ans plus tard, c’est au tour du journal allemand Angewandte Chemie de sacrifier son autonomie idéologique aux Etats-Unis. »]1[/tooltips]… Rien de répréhensible dans ce simple fait, mais ainsi juger un travail universitaire serait cocasse si L- C. Campeau ne débordait pas autant de certitudes. La science de M. Campeau semble écartelée entre des positions épistémiques passéistes et postmodernes : d’un côté un positivisme dix-neuvièmiste (ses certitudes sur les bénéfices de la « diversité ») et de l’autre un relativisme extrême à la Feyerabend[tooltips content= »Paul Feyerabend, dans Adieu la raison ou Contre la méthode défend ce qu’il appelle un « anarchisme épistémologique », c’est-à-dire la possibilité de proposer des hypothèses en contradiction avec les paradigmes et les interprétations en vigueur. Dans cette optique relativiste, une hypothèse ne doit pas être jugée à l’aune de sa bonne intégration avec les idées et les systèmes déjà existants mais en fonction de sa propre cohérence. »]2[/tooltips] dévoyé qui abolirait complètement la vieille distinction sujet-objet au profit exclusif du premier[tooltips content= »Où le simple fait d’appartenir à une communauté minoritaire est une richesse et une avancée pour la science »]3[/tooltips].

Une cellule psychologique dépêchée sur place

Outre le journal Angewandte Chemie – qui a renvoyé deux des scientifiques ayant laissé passer l’article – tout ce que la recherche en chimie compte d’institutions[tooltips content= »Jusqu’à la Société de chimie chinoise (Chinese Chemistry Society) en passant par la Société de chimie allemande (GDCh) »]4[/tooltips] a attaqué Tomas Hudlický ces derniers jours. Sa propre université (Brock au Canada) s’est désolidarisée dans un communiqué. Le vice-président est allé jusqu’à envoyer une lettre aux étudiants en master dans laquelle il assurait qu’ils pouvaient bénéficier de « soutiens » (psychologiques). C’est que dans son fameux article, M. Hudlický allait jusqu’à estimer que les élèves ne s’investissaient pas assez dans la relation « maître-apprenti ». Face à un esprit si rétrograde, vite, un psy !

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Cette idéologie, bien identifiée dans les sciences humaines, s’étend donc maintenant, et c’est sans doute le fond de l’affaire, aux sciences plus « dures » et descriptives comme la chimie. De jeunes étudiants, chercheurs et professeurs se sont ligués sur les réseaux sociaux sous le hashtag « #ChemTwitter » pour mener leur combat. Il n’y a pas encore de hashtag « #Math Twitter » ou « QuantumPhysics Twitter » cependant. Le 10 juin, quelque 5000 scientifiques du monde anglo-saxon ont organisé une journée de grève en s’appuyant sur ces hashtags, suite à la mort de George Floyd et à ses conséquences. Parmi eux, la prestigieuse revue Nature a par exemple profité de cette journée pour « s’éduquer sur le racisme systémique ». Il n’y a aucune raison pour que cette idéologie ne s’invite pas en France où l’université d’Aix-Marseille entreprend déjà d’installer des « baby-foot inclusifs », une « initiative unique » (pour l’instant) « qui consiste à proposer aux étudiantes et étudiants un équipement ludique qui déconstruit les représentations et les stéréotypes et suscite des échanges sur la mixité et la diversité »

Pierre Ménard, prodige aux vies multiples

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Le jeune écrivain Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Humour, dérision et érudition sont sa marque de fabrique.


En tapant le nom Pierre Ménard sur Google, on tombe d’abord sur un Pierre Ménard, écrivain reconnu, qui, lit-on, a choisi ce pseudonyme en hommage à l’autre Pierre Ménard, ce célèbre écrivain imaginaire qui aurait recopié des chapitres entiers du Don Quichotte, écrivain crée et raconté par Borges avec un humour digne de Cervantes dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte.

Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition

C’est à se demander si ce nom destine à devenir écrivain. Car voilà qu’un nouveau Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Cela commence en 2013, le nouveau venu publie aux éditions du Cherche-Midi Pour vivre heureux vivons couchés, la véritable histoire du sexe. Tour d’horizon à l’horizontale, de Proust à Dali ou Cocteau en passant par Tibère, Napoléon, Pierre Desproges et Franck Ribéry.

Pierre Ménard n’a alors que 23 ans, il manie l’humour, la culture, il est étudiant à HEC. Désinvolte, il dépose l’ouvrage sous l’oreiller parental, car dans son entourage personne ne sait qu’il écrit.

En 2014, il réitère avec 20 raisons d’arrêter de lire, un recueil où il affirme que la lecture est bien plus un vice qu’une vertu, qu’elle rend fou, myope, fainéant ou pauvre. Ses exemples vont de Nerval et son homard promené en laisse, à Harry Potter et les 4 millions d’arbres abattus pour faire des livres. Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition. En 2015 le jeune auteur publie Comment paraître intelligent, un petit bréviaire « destiné à ceux qui ne le sont  pas, écrit par quelqu’un qui aurait besoin de le lire ». Humour, dérision et érudition encore s’affirment comme la marque de fabrique de Pierre Ménard.

Un certain Antoine Crozat

Le XVIIe siècle le passionne. Swift, le pamphlétaire, qui conseillait aux pauvres de manger leurs enfants pour être moins pauvres, mais aussi Bossuet, La Rochefoucauld, Saint-Simon et Pascal. Ce goût des lettres et de la belle langue remonte sans doute à son enfance où il lit beaucoup et à un grand-père qui lui racontait des fables, souvent inventées. Mais si la graine littéraire a été semée en lui, ce n’est pourtant pas la voie que Pierre choisira, mais la sérieuse HEC avec un détour à Harvard en « visiting fellow », (auditeur libre) faisant de lui aujourd’hui un analyste financier pointu au sein d’une entreprise du CAC 40.

C’est à Harvard qu’il va travailler sur un personnage inouï et pourtant inconnu, Antoine Crozat, un milliardaire sous Louis XIV, banquier du roi. Pierre l’a découvert par hasard, son portrait ornait sa chambre d’hôtel à Palerme. Qui est cet homme ? Aucun livre sur lui, ses archives ont brûlé, Pierre mène l’enquête au sein de son XVIIe siècle chéri. Un travail de fourmi servi par une écriture légère et précise. Pour le style, il se réfère à Stendhal, celui qui l’aide le plus, qui pourrait être son modèle, jamais un mot de trop, toujours le mot juste confie-t-il.

Son livre sur Crozat sort en 2017, préfacé par l’historien Emmanuel de Waresquiel. C’est passionnant et on ne lâche pas l’histoire du milliardaire qu’un jeune biographe a déterré.

Des Goncourt antisémites et misanthropes

Surdoué, Pierre Ménard ? La question se pose quand arrive en librairie il y a quelques mois son nouveau livre, Les infréquentables frères Goncourt.

Pourquoi les Goncourt ? Le jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, donne plusieurs raisons. « Ils m’ont permis de découvrir le XIXe siècle que je connaissais mal. Leur Journal est digne de Saint Simon. Leurs portraits acides sont un régal. Et ils sont doubles, pas seulement parce Jules et Edmond sont deux frères inséparables qui vivent et écrivent ensemble, mais parce qu’ils sont conservateurs et réformateurs à la fois, et qu’ils veulent changer la littérature. Notons qu’Edmond crée son Prix comme une anti-Académie. J’ai essayé aussi de raconter au mieux leur antisémitisme et leur misanthropie. »

La qualité du livre est reconnue par tous, à tel point qu’il est nommé sur la liste… des Goncourt de la biographie ! (Il n’a pas gagné mais a reçu une mention spéciale.)

Comment Pierre Ménard envisage-t-il l’avenir ? Va-t-il devenir écrivain à temps complet ? « Pas du tout ! L’écriture doit rester un plaisir, je n’ai pas envie de faire carrière. »

Craint-il cette affirmation d’Edmond de Goncourt selon laquelle « l’homme qui s’enfonce et s’abîme dans la création littéraire n’a pas besoin d’affection de femme, d’enfants. Son cœur n’existe plus, il n’est plus que cervelle » ?

Il doit encore lire tout Balzac et Flaubert 

S’il ne dévoile rien sur sa vie privée, on apprend que Pierre Ménard est marié, sa femme  fait le même boulot que lui. Point.

Dans son « entreprise du CAC 40 » dont il tait le nom, ses collègues ne sont toujours pas au courant de sa double vie. Le confinement l’a d’ailleurs aidé à dissimuler plus que jamais cette vie secrète : il a travaillé en télétravail et a pu passer un temps inespéré sur son prochain livre, dont il ne dira rien.

D’un ton tranquille et détaché, volontairement -ou pas- monocorde, pour mieux surprendre ça et là par une pointe d’humour noir, il cite des passages crus du Journal des Goncourt comme celui de « l’odeur de la femme pareille à celle de la crevette onze jours après sa mort ». Il emploie des adjectifs enfantins comme « méchant », ou désuets comme « plaisant ».

Ce grand jeune homme élégant et bien élevé regrette d’être en retard dans sa formation littéraire, il doit encore lire tout Balzac et Flaubert et la poésie aussi, sans parler de la littérature étrangère, là il doit s’y mettre sérieusement.

Mais pour l’heure ses collègues financiers l’attendent pour une réunion en zoom. On le quitte à regrets, avec une impression étrange, celle d’abandonner un confinement délicieux pour un dehors trop ordinaire.




Loi Avia: la pelle du 18 juin


En censurant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a rappelé deux évidences. Si un juge est guidé par l’intérêt général, une plateforme comme Facebook est animée par la recherche du profit et préfèrera toujours son porte-monnaie au respect du droit. Dans un État de droit, la fin ne justifie pas les moyens.


La loi Avia, c’est l’histoire d’un législateur qui dès le départ a décidé de foncer droit dans le mur, par arrogance et suffisance, drapé dans ses certitudes de lutter pour le bien, pensant que la fin justifiait les moyens.

Martelant que « le racisme n’est pas une opinion c’est un délit » et qu’à ce titre, tous les moyens sont bons, les défenseurs du texte ont parfaitement rempli ce rôle et se sont mis à faire n’importe quoi, se fourvoyant dans une lutte contre le racisme qui devient complètement délirante, celle qui pousse aux pires excès, qui place l’émotion au-dessus des lois, revisite l’histoire en déboulonnant des statues, censure « Autant en emporte le vent » et torpille nos principes constitutionnels.

Nos félicitations au Conseil constitutionnel

Par un incroyable manque d’humilité, le législateur a fait fi de tous les signaux qui lui ont été adressés, par la Commission européenne, par le Sénat, par la Ligue des droits de l’homme, par le Conseil national des barreaux, par la Quadrature du Net, par le conseil national du numérique, etc… N’écoutant qu’elle-même, invectivant les têtes d’œufs anonymes et les haters, Laetitia Avia choisissait de maintenir son texte et poussait l’Assemblée, le 13 mai dernier, à adopter la loi scélérate qui portait son nom. Et quand on fonce si vite dans le mur, la fin est extrêmement violente. De la loi Avia, il ne reste donc plus que des miettes. On s’en félicitera.

Gardien de la Constitution (qui, à la différence de l’émotion, est au sommet de la pyramide des normes), le Conseil constitutionnel peut être saisi une fois qu’une loi est adoptée, afin qu’il vérifie sa conformité à la Constitution. S’il l’estime non conforme à la Constitution, il la censure et sa promulgation ne peut avoir lieu. La loi Avia qui devait être promulguée pour entrer en vigueur le 1er juillet prochain ne verra donc pas le jour. Le Conseil constitutionnel l’a censurée. Cette décision du 18 juin n’est pas surprenante (on l’espérait déjà l’an passé), car le Conseil constitutionnel n’a fait qu’appliquer sa jurisprudence traditionnelle en matière de liberté d’expression. La liberté d’expression, prévue à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a valeur constitutionnelle. Traditionnellement, le conseil constitutionnel définit l’exercice de la liberté d’expression comme étant « une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ».

La censure est l’exception

La prééminence de l’Etat de droit est donc assurée par la garantie de la liberté de l’expression sous toutes ses formes.

Le législateur peut toutefois porter atteinte à l’exercice total de cette liberté. C’est ce qu’il fait notamment en réprimant l’injure, la diffamation ou la négation des crimes contre l’humanité définis par le Tribunal de Nuremberg,… Mais ces atteintes ne peuvent intervenir que dans des conditions très précises. L’exercice de la liberté d’expression ne peut être affecté que par des mesures nécessaires (qui ne doivent pas excéder ce qu’exige la réalisation de l’objectif), adaptées (elles doivent permettre de réaliser l’objectif légitime poursuivi) et proportionnées (elles ne doivent pas, par les charges qu’elles créent, être hors de proportion avec le résultat recherché). En matière de liberté d’expression, la censure est l’exception.

La loi Avia proposait une alternative aux plateformes comme Facebook ou Twitter : soit elles procédaient au retrait d’un contenu signalé comme étant manifestement illicite dans un délai de 24 heures, soit elles le maintenaient, au risque d’encourir une sanction de 250 000 euros d’amende en cas de non-respect de l’obligation de retrait !

Ce dispositif a été censuré par le Conseil constitutionnel, non au regard de l’objectif poursuivi, parfaitement louable, mais parce que les méthodes employées pour y parvenir n’étaient pas « nécessaires, adaptées et proportionnées » à cet objectif ; elles généralisaient la censure, censée être exceptionnelle. Cinq éléments ont motivé cette décision :

  • l’existence d’une obligation de retrait d’un contenu signalé comme manifestement illicite, non soumise à l’intervention préalable du juge et impliquant l’examen de tous les contenus signalés, aussi nombreux soient-ils ;
  • le soin de confier à des opérateurs privés l’appréciation de ces « contenus manifestement illicites » signalés, alors même qu’une telle appréciation requiert soit une technicité juridique soit une remise en contexte nécessaire ;
  • le bref délai pour procéder à cette appréciation qui incite nécessairement au retrait massif, l’obligation n’existant qu’en cas de non-retrait ;
  • l’absence de cause spécifique de responsabilité ;
  • le caractère excessif de la peine encourue pour chaque défaut de retrait (en cas de doute, l’opérateur n’aurait pas hésité à choisir la réduction de ses risques financiers au détriment de la garantie des libertés publiques. Si un juge est guidé par l’intérêt général, une plateforme est animée par la recherche du profit, elle préfèrera toujours son porte-monnaie au respect du droit).

S’il fallait résumer la décision du Conseil constitutionnel, il conviendrait de dire qu’il a rappelé que, dans un État de droit, la fin ne justifie pas les moyens.

Elisabeth Lévy: »la censure néo-soviétique enfin censurée ! »

Tourisme: le monde est à moi

 


L’épidémie a fermé les frontières et vidé les hôtels. Soudain, l’individu souverain se retrouve privé de son droit démocratique au tourisme. Charge au monde d’après de repenser le tourisme de masse qui dévaste notre patrimoine et transforme la planète en parc d’attractions.


En ce temps de confinement, l’un des soucis majeurs des Français, au-delà de leur santé et celle de leurs proches, est leurs vacances. Pour certains, ce n’est pas une question de loisirs : en 2017, 10 % des salariés français (2,8 millions) occupaient des postes liés au secteur du voyage et du tourisme. Sur cette même année, ces activités ont contribué à l’économie nationale à hauteur de 204,3 milliards, soit presque 9 % du PIB français. Et le coût de la pandémie est rude : ce sont 40 milliards d’euros de recettes par trimestre qui risquent de disparaître. Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), à l’échelle de la planète le secteur subirait une baisse d’activité de l’ordre de 300 à 500 milliards d’euros en 2020, soit près du tiers des recettes réalisées en 2019. Les inquiétudes sont donc légitimes. Il est également justifié que les responsables politiques se penchent sur le secteur : ainsi Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, réclame-t-il un plan Marshall pour le tourisme et les voyages.

Cependant, à l’image d’architectes placés dans les ruines d’une grande ville détruite par une catastrophe naturelle, on aurait tort de se lancer dans la reconstruction sans se demander si le retour à la situation ante-corona est souhaitable, autrement dit si le modèle du tourisme de masse mérite d’être ressuscité de ses cendres. La catastrophe nous donne l’occasion de réfléchir à ce phénomène total, quoique récent.

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En quelques décennies, se prendre en photo sous la tour Eiffel ou sur la place Saint-Marc a été érigé en droit de l’homme. Sur les réseaux sociaux, les touristes du monde entier publient des selfies dans ces célèbres décors. Inventé dans le monde de l’après-1945, le tourisme de masse est l’un des principaux attributs de la civilisation occidentale du xxe siècle. Autrefois réservé à une élite, le voyage pour le plaisir et le loisir fait désormais partie intégrante de la vie de centaines de millions sinon de milliards d’humains. Aussi est-il devenu un secteur économique gigantesque qui va des vendeurs de souvenirs à la sauvette aux groupes hôteliers, en passant par Airbus, Boeing et les chantiers navals. Le tourisme façonne nos villes, nos campagnes et les espaces dits sauvages. Airbnb, croisières, safaris, selfies… qu’il s’agisse des îles grecques, des Maldives, de Barcelone, de Paris ou des pyramides : en quelques décennies le tourisme de masse a métamorphosé des sociétés et des cultures.

Affiche publicitaire pour l'Orient-Express, 1895 © Granger collection / Bridgeman images
Affiche publicitaire pour l’Orient-Express, 1895 © Granger collection / Bridgeman images

La démocratisation du tourisme a été rendue possible par la convergence des évolutions culturelles et technologiques. L’amélioration constante de la productivité, grâce à la technologie et à la science, ainsi qu’à meilleur niveau général d’éducation, a entraîné d’une part la réduction du temps de travail et l’augmentation des revenus, d’autre part la baisse continue du prix des transports.

Si la baisse du temps de travail a été importante, avec un quart du temps de travail en moins entre 1964 et 2000, celle des prix des transports a été fulgurante. En 1960, un employé devait travailler 570 heures pour s’acheter un aller simple Paris-New York ; en 2019, 15 heures auraient suffi. De plus, tous les éléments de l’activité touristique se sont également démocratisés : hôtels, divertissements (visites, activités) et équipements – tels que matériel de ski, de camping ou de randonnée. Des objets chers et peu commodes il y a quarante ans sont aujourd’hui à la portée de presque tous.

À partir des années 1960, c’est l’explosion. Le ski transforme la montagne, des villages se muent en villes saisonnières, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur et à la Normandie aristocratiques succède le Languedoc populaire

Les conditions étaient réunies pour qu’une autre pandémie – que les Allemands appellent Reizfever, la « fièvre du voyage » – s’empare des sociétés occidentales. Ce n’est donc pas par des lois sanctionnant des « acquis sociaux » ni par des manifestations ou des révoltes que le droit de partir en voyage loin de chez soi a été arraché, mais par la convergence de tendances de fond qui ont donné naissance à une gigantesque classe moyenne planétaire. Et cette nouvelle classe moyenne voulait consommer comme les anciennes élites privilégiées qu’elle connaissait par le roman, la presse et le cinéma. Un géant s’est ébranlé : selon l’OMT, en 1950, on enregistrait 25 millions de traversées de frontières pour des raisons touristiques. Elles étaient 280 millions en 1980 et un milliard en 2010.

Le tourisme, une affaire d’espace

Le tourisme est une activité éminemment géographique puisqu’il consiste à se déplacer pour occuper provisoirement des lieux et des espaces. Or, cette activité n’est pas sans effet sur ces espaces. Les expositions internationales en sont un exemple frappant. Le palais de cristal construit pour abriter la première, à Londres, en 1851, est devenu une attraction touristique en même temps qu’un symbole. Et les expositions parisiennes (1855, 1867, 1878, 1889, 1900 et 1937) ont doté la capitale française de la tour Eiffel, du Trocadéro et de la première ligne de métro, sans oublier les hôtels, les restaurants et les services créés pour répondre à cette nouvelle demande. Toujours au xixe siècle, avec le développement des stations balnéaires et thermales, c’est tout un ensemble de villes nouvelles qui sont apparues, en Normandie, sur la côte basque, dans les villes d’eau de l’Auvergne, des Pyrénées ou des Vosges. Au tournant du xxe siècle, les premiers sports d’hiver ont apporté une activité économique nouvelle à des villages de montagne isolés et pauvres : Megève, Courchevel, Chamonix. Des activités qui se poursuivaient l’été sur la côte méditerranéenne, donnant naissance à la Riviera italienne et à la french Riviera, dont la promenade des Anglais niçoise est l’archétype. Dans ces villes, villages et sites naturels, la démocratisation du tourisme a changé la donne.

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À partir des années 1960, c’est l’explosion. Le ski transforme la montagne, des villages se muent en villes saisonnières, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur et à la Normandie aristocratiques succède le Languedoc populaire, dont le Cap d’Agde est l’un des exemples typiques avec les campings, les plages et les hôtels de tourisme. Les marécages, emplis de moustiques et de paludisme, sont asséchés et cèdent la place à des champs parsemés d’immeubles et de villages de vacances. La Camargue, zone pauvre et insalubre encore dans les années 1930, devient ainsi un espace attirant, pour sa nature sauvage (en réalité complètement aménagée par l’homme), ses élevages de chevaux et ses gardians intemporels, quoique nés dans les années 1870. Notre habitat même est devenu un gigantesque lieu d’accueil touristique, quand il n’est pas obligé de correspondre à la carte postale, cette image d’Épinal du XXe siècle.

La fixation du typique

Le tourisme a créé un décor qui a mystifié ses propres créateurs. Il a fait croire à l’existence de la nature, sauvage et immaculée, alors que tous les paysages, en France et en Europe, sont anthropisés. Il a sauvé des cultures et des traditions locales qui auraient disparu sans lui, mais qui, pour attirer et maintenir les touristes, se sont adaptées à leurs attentes. Beaucoup de fêtes de villages ou de traditions régionales « éternelles et de toujours » doivent tout au tourisme de masse, comme le carnaval de Venise relancé en 1979 après une « pause » de presque deux siècles. Bravades provençales, commémorations villageoises traditionnelles, fêtes bretonnes, percée du vin jaune, Saint-Vincent tournante sont remises au goût du jour pour créer de la couleur locale.

Embellissement des villages

Grâce au tourisme, de nombreux villages délabrés et à l’abandon connaissent une nouvelle vie. L’exemple de Cordes-sur-Ciel (Tarn) en est emblématique. Dans les années 1980, c’était un village médiéval perché sur son rocher aux façades délabrées, aux maisons abandonnées. Une bonne municipalité, des artisans passionnés, notamment le chocolatier et meilleur ouvrier de France Yves Thuriès, ont rénové et redonné vie à ce village sacré « Village préféré des Français » dans l’émission de Stéphane Bern. Les exemples se multiplient dans le Périgord, le Bourbonnais, le Perche. Façades rénovées, lavoir restauré, châteaux et églises mis en valeur, enseignes des boutiques en fer forgé décoratif, comme à Hautvillers (Champagne), etc. De nombreux éléments historiques ont été redécouverts et restaurés par des passionnés, gens du village ou non. Grâce aux Anglais et aux Hollandais, de nombreuses fermes abandonnées et en ruine ont été réaménagées. En trente ans, les fonds privés, européens ou nationaux investis par le tourisme ont permis de sauver de l’oubli de nombreux lieux anonymes. Cependant, le prix à payer s’est révélé très élevé. Le tourisme n’a pas seulement modifié notre présent et notre habitat, mais aussi notre passé et notre identité. Le touriste ne cherche pas à découvrir, mais à se rassurer, à trouver ce qu’il connaissait déjà. Faute de le lui offrir, on risque de le voir filer dépenser son argent dans le village où les habitants jouent le jeu de la disneylandisation.

Le village de Cordes-sur-Ciel (Tarn), autrefois délabré et à l'abandon, a été ressucité grâce au tourisme © PATRICE THEBAULT / Only France via AFP
Le village de Cordes-sur-Ciel (Tarn), autrefois délabré et à l’abandon, a été ressucité grâce au tourisme © PATRICE THEBAULT / Only France via AFP

La lecture de la carte Michelin des restaurants étoilés est à cet égard instructive : elle indique exactement la présence des touristes parisiens et franciliens. Hormis les régions parisienne et lyonnaise, les tables étoilées sont toutes situées dans les régions fortement touristiques : Bretagne côtière, Côte d’Azur, côte basque, bassin d’Arcachon, Alsace, montagnes à ski, etc. C’est là où vont les gastronomes prêts à payer le prix que les « toques » peuvent développer une cuisine de haut niveau… et donc travailler avec les producteurs locaux et les aider à améliorer leur qualité. Cette cuisine locale, régionale, de « terroir » n’existerait pas sans le tourisme des Franciliens et des étrangers cultivés et fortunés, qui accomplissent kilomètres et détours pour s’asseoir aux bonnes tables.

Le snobisme et la masse

Le tourisme de masse est mû par deux forces contradictoires.

On ne visite pas des lieux, mais des représentations du passé

D’un côté, nous aimerions tous être Paul Morand, descendant le Rhône en aéroglisseur, voyageant dans la Caraïbe, visitant les grandes capitales d’Europe. Ou bien Marcel Proust et avoir Venise pour nous tout seuls. On se rêve tous en touriste des années 1930, flânant seul dans des villes à l’authenticité préservée, musardant seul au Louvre où ne s’affairent que quelques étudiants des beaux-arts, seul à découvrir un monastère, guidé par un moine, ou seul à parcourir les steppes d’Asie centrale à la Nicolas Bouvier.

C’est bien entendu incompatible avec notre désir de le faire pendant les vacances et, de préférence, à bon marché – et avec nos moyens limités. C’est également incompatible avec la nature même du tourisme, devenu une industrie aux enjeux économiques et financiers tels qu’elle doit vendre du rêve à des millions d’êtres humains. Pour un certain nombre de pays – l’Égypte, le Cambodge, la Grèce – ou pour des villes et des villages de France – Carcassonne, Rocamadour, Deauville – l’activité touristique est vitale. Son moteur, c’est cette machine à croire et faire croire qui transforme le voyage en gigantesque spectacle. On ne visite pas des lieux, mais des représentations du passé. Autour de Notre-Dame de Paris, comme au Mont-Saint-Michel bondé, malgré les évidences, c’est un peu le Moyen Âge ; sur la côte espagnole, bétonnée à mort, c’est toujours les années 1950. Les restaurants, les objets, les lieux mêmes – Carcassonne, Saint-Malo – sont fabriqués comme des décors. De même que le luxe à la chaîne produit de la marque pour tous, le tourisme de masse fabrique de l’authenticité pour tous, de l’exclusif à bas prix pour chacun. Nous voulons tellement croire et nos hôtes – dont les intérêts économiques en dépendent – veulent tellement nous faire croire que souvent le miracle a lieu.  On pratique, on participe au privilège des happy few, que demander de plus ?

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L’industrie touristique est en évolution constante : Thomas Cook a fait faillite ; les voyages organisés à la mode Fram ont vécu ; le Club Med n’est plus la prolongation des colonies de vacances : ses prestations sont aujourd’hui « premium ». Si Airbnb se développe, c’est parce que les hôtels ont été incapables de se renouveler et de s’adapter aux nouveaux besoins, quoi qu’on pense de leur légitimité.

Eh bien oui, il faut casser ce tabou et commencer, par exemple, par augmenter les prix pour les étrangers

Aujourd’hui, les frontières sont fermées, les hôtels et les allées de villes touristiques se retrouvent vides, les dromadaires des pyramides du Caire chôment, les paquebots ne quittent plus leurs ports d’attache et les avions de ligne dorment sur les tarmacs des aéroports. Brusquement, nous sommes privés de quelque chose que nous avons à la fois méprisé et pratiqué. Si le tourisme est intrinsèque à notre civilisation, c’est probablement parce qu’il est l’une des manifestations les plus accessibles de notre condition d’individu souverain doté d’une infinité de droits démocratiques, dans un monde vécu comme un parc d’attractions. Je bouge donc je suis. Alors, posons-nous la question. Voulons-nous vraiment un plan Marshall qui ramène les paquebots à Saint-Marc, des quartiers aseptisés et concédés aux locations touristiques ? Serons-nous toujours ces pèlerins sans fin, se ruant vers des endroits toujours plus lointains et toujours plus semblables ? Un autre tourisme est-il possible ?

Cela revient, en réalité, à se demander si un tourisme qui ne serait pas de masse est possible. Est-il encore temps de dire que le spectacle doit s’arrêter ? Autrement dit, peut-on aujourd’hui dé-démocratiser le tourisme ? Eh bien oui, il faut casser ce tabou et commencer, par exemple, par augmenter les prix pour les étrangers. Il est absurde que le ticket d’entrée au Louvre coûte moins cher qu’un plat dans une brasserie.

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Mais il s’agit aussi d’en finir avec la muflerie qui a cours dans des lieux devenus des zones de non-civilité. Exigeons des tenues correctes, comme en Italie, pour éliminer la déambulation des shorts et des claquettes dans les salles de Versailles. Dans certains lieux, les selfies et leurs branches télescopiques sont interdits. L’accès à certains sites, artistiques ou naturels, devrait être contingenté. En Italie, il est nécessaire de réserver son billet à l’avance pour visiter la Villa Borghèse et le musée des Offices.

Les sites les plus célèbres ne peuvent pas, ne peuvent plus, accueillir tous les touristes du monde. Mais les chefs-d’œuvre voyagent, eux, avec les grandes expositions. Peut-être devrions-nous, à l’issue de cette crise, méditer sur le mot d’ordre « Restez chez vous ! ». Ce n’est pas si bête…

Hommage à De Gaulle: au secours, la voilà…


La classe politico-médiatique est vent debout contre Marine Le Pen: pas touche à De Gaulle, il est à nous !


Marine Le Pen rend hommage à De Gaulle : émoi et offuscation dans le Landerneau. De Gaulle est à nous, pas touche ! « C’est sans doute l’entreprise de récupération la plus impudente de ces dernières années », décrète Laurent Joffrin. Cette représentante de la lèpre populiste, pour rester polie, a commis un crime de lèse-statue. En réalité, ces beaux esprits aimeraient que Marine Le Pen, dans les traces de son père, rende hommage à Pétain : le monde serait propre en ordre comme disent les Suisses dans une délicieuse redondance. On pourrait défiler contre le fascisme et jouer à la Résistance, as usual. Au lieu de quoi ils en sont réduits à intenter à la patronne du RN un minable procès en captation d’héritage. 

Ah oui, mais De Gaulle a signé le traité de Rome!

Il est assez marrant de voir les partisans de l’Europe fédérale d’un côté et ceux du multiculti débridé de l’autre (qui sont souvent les mêmes au demeurant) célébrer avec des trémolos dans la voix l’homme de l’indépendance nationale et de l’identité française. Ah oui, mais De Gaulle a signé le traité de Rome, ça prouve bien que ce n’était pas un nationaliste étroit, assène triomphalement Joffrin, feignant de ne pas voir que cette l’Europe de la coopération entre nations née en 1957 n’a pas grand-chose à voir avec celle de Maastricht, Amsterdam et Lisbonne. 

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Il est cependant un peu agaçant de voir les innombrables notaires qui se pensent autorisés à répartir l’héritage gaulliste se draper dans les habits du Général pour prononcer des exclusives et décider qui a le droit de se réclamer de lui. Peu importe que l’homme du 18 juin ait rassemblé des royalistes et des communistes, des juifs et des antisémites, parce que, pour lui, l’unité nationale n’était pas un colifichet pour plateau-télé. L’unité nationale, d’accord, mais pas avec n’importe qui. 

Notre passé tout entier arraisonné 

De plus, à part son nom, on ne voit pas ce qui, dans les propos de Marine Le Pen, lui interdirait de se dire gaulliste. Dans les termes d’aujourd’hui, on n’en est pas à un anachronisme près, on dirait qu’elle est beaucoup moins identitaire et réac que le Général. Ses adversaires ne lui en contestent pas moins la qualité de républicaine, sans jamais préciser ce qui lui vaut cette accusation : eux peuvent oublier leur passé mao ou stalinien sans que quiconque aie le mauvais goût de le leur rappeler, elle ne se désolidarisera jamais assez du sien. Ce qui permet d’ignorer avec constance le fait que les électeurs du RN n’expriment pas, depuis belle lurette, leur haine de la République mais leur demande frustrée de République. 

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D’un côté, nos belles âmes antifascistes entendent donc faire le tri entre les héritiers et choisir ceux qui ont le droit d’admirer nos grands hommes. Et de l’autre les grandes consciences antiracistes prétendent soumettre le contenu de cet héritage à un droit d’inventaire et décider de ceux que nous avons le droit d’admirer. Autant dire que notre malheureux passé est tout entier arraisonné aux lubies idéologiques du temps présent. 

On s’étonne d’ailleurs que les racistes antiracistes n’aient pas encore exigé que l’on débaptise tout ce qui porte le nom de Charles de Gaulle, à commencer par l’aéroport de Paris. L’homme qui craignait de voir Colombey-les-deux-Eglises se transformer en Colombey-les-deux-mosquées est-il digne d’accueillir les visiteurs qui viennent découvrir la France du vivre-ensemble – et ne chipotons pas parce que celui-ci se manifeste parfois à coups de kalach comme à Dijon ? Témoin et artisan de notre grandeur passée, De Gaulle ne rappelle-t-il pas à tous combien cette grandeur fut mal acquise ? Comme me le souffle finement Daoud Boughezala, il est urgent de déboulonner la statue de Jeanne d’Arc. Comme ça on fera – littéralement – d’une pierre deux coups : on effacera une image embarrassante de la femme et on empêchera Marine Le Pen de la célébrer. 

États-Unis: comment la gauche radicale social-étatiste exacerbe en fait le racisme


Les récentes violences urbaines qui ont eu lieu aux États-Unis à la suite du décès tragique de George Floyd révèlent l’existence d’un nouveau courant socialiste aux États-Unis, que l’essayiste Dinesh D’Souza analyse remarquablement dans son dernier ouvrage tout récemment paru, United States of Socialism. Le vrai libéralisme, dans la tradition d’Ayn Rand, constitue probablement le meilleur remède au racisme, là où le collectivisme social-étatiste n’a que trop tendance à l’attiser.


L’émergence d’un nouveau socialisme « identitaire » aux États-Unis

Dans l’ouvrage précité, Dinesh D’Souza soutient qu’il existe aujourd’hui outre-Atlantique une nouvelle forme de socialisme, qu’il appelle le « socialisme identitaire ». Ce nouvel avatar du socialisme constitue à la fois une actualisation et un élargissement du marxisme : là où Marx avait divisé les sociétés capitalistes en deux classes antinomiques (les travailleurs opprimés et les capitalistes oppresseurs), les tenants du nouveau « socialisme identitaire », nous dit Dinesh D’Souza, ont introduit d’autres critères de segmentation sociale tels que la couleur de peau, le genre ou encore l’orientation sexuelle. Aujourd’hui, la gauche radicale américaine – ceux que l’on appelle indûment aux Etats-Unis les Liberals, au prix d’un détournement de sens qui a été formidablement analysé par Alain Laurent dans son ouvrage Le Libéralisme américain (2006) – tendrait ainsi à diviser la population en davantage de catégories, mais toujours sur le même mode binaire : blancs/noirs, hommes/femmes, hétérosexuels/LGBT, etc. À travers cette lecture réductrice et purement catégorielle de la société – d’où l’individu a complètement disparu – la gauche radicale américaine chercherait en réalité, poursuit Dinesh D’Souza, à créer une véritable « coalition de victimes opprimées ».

La mort tragique de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020 a donné lieu ces derniers jours à nombre d’émeutes qui ont éclaté à travers les États-Unis. Or loin de ne viser que les violences policières, les émeutiers s’en sont également pris à des cibles dont on peine à comprendre le lien avec le décès de George Floyd lui-même. Ainsi a-t-on vu des commerces être pillés et des magasins être incendiés. À Los Angeles, des synagogues ont également été vandalisées lors du samedi 6 et du dimanche 7 juin. Pour faire face à cette explosion de violences urbaines, plusieurs dizaines de villes américaines ont dû décréter un couvre-feu et les soldats de la Garde nationale ont dû être déployés dans plusieurs États ainsi que dans la ville de Washington.

En segmentant la société en groupes identitaires, tout en affichant par ailleurs la détestation de l’individu consubstantielle à tous les collectivismes, le nouveau socialisme « identitaire » dont parle Dinesh D’Souza alimente en réalité le racisme

Ainsi que le souligne avec justesse Dinesh D’Souza, la contestation que l’on a vue poindre aux États-Unis a donc dépassé de beaucoup le seul champ des violences policières pour se muer en une véritable déferlante d’émeutes urbaines, guidée par un certain nombre de groupes d’extrême gauche, dont les Antifa. Remarquons d’ailleurs que l’émergence de cette nouvelle gauche identitaire aux États-Unis passe d’ordinaire complètement sous le nez de nos commentateurs français, tant ils sont obnubilés par le seul Donald Trump, dont l’action politique se résumerait, selon ces brillants analystes, à conforter en permanence sa base électorale. (Par contraste, les dirigeants politiques français seraient miraculeusement épargnés par cette fâcheuse dérive.) Ainsi Dominique Moïsi – un exemple parmi bien d’autres – écrit-il dans Les Echos du 8 juin 2020 : « Donald Trump joue délibérément avec le feu, persuadé que plus les “indignés” basculeront dans la violence, plus ses chances de réélection seront grandes ». En gros, si l’on comprend bien, Dominique Moïsi nous explique ici que les violences urbaines seraient voulues par Donald Trump lui-même à des fins électorales.

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L’idée selon laquelle ces violences urbaines pourraient avoir un fond idéologique propre ne semble manifestement pas l’effleurer un seul instant. Il faut dire qu’en France, l’information concernant les États-Unis a toujours été traitée d’une manière qui révélât notre ignorance sur ce pays ou qui flattât notre vanité nationale de donneur de leçons permanent. Quoi qu’il en soit, il semble que nous n’ayons pas encore compris en France que la gauche américaine d’il y a encore 20 ou 25 ans, c’est-à-dire une gauche qui correspondait à peu près à notre centre droit, a aujourd’hui fait place à une gauche radicalisée, ainsi que le reflète notamment le fort soutien accordé à Bernie Sanders, même si celui-ci a jeté l’éponge dans la course à l’investiture démocrate au profit de Joe Biden.

La Maison Blanche sous étroite surveillance alors que des émeutes raciales secouent l'Amérique, le 1 juin 2020 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460216_000001
La Maison Blanche sous étroite surveillance alors que des émeutes raciales secouent l’Amérique, le 1 juin 2020 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460216_000001

Le vrai libéralisme comme antidote au racisme et à la xénophobie

En segmentant la société en groupes identitaires, tout en affichant par ailleurs la détestation de l’individu consubstantielle à tous les collectivismes, le nouveau socialisme « identitaire » dont parle Dinesh D’Souza alimente en réalité le racisme. En effet, dans une société réellement libérale, c’est l’individu qui constitue l’unité fondamentale et irréductible des rapports sociaux, et non tel ou tel groupe auquel il appartiendrait. Les sociétés libérales sont des sociétés dans lesquelles les individus agissent souverainement et décident librement d’interagir entre eux. Dans une société véritablement libérale, l’individu n’est rien d’autre que ce qu’il fait de lui, et il n’est pas déterminé par le groupe dont il serait issu ou dans lequel on voudrait l’enfermer. À l’heure où l’on ne cesse d’en appeler à l’apaisement social, il serait bon de constater que le socialisme politiquement correct à l’américaine – qui hélas ! déteint de plus en plus sur les autres pays -, en ramenant tous les problèmes à un même petit nombre de dichotomies sociales, ne fait en réalité qu’accentuer des clivages qui n’ont pas ou plus lieu d’être au XXIe siècle.

"Propriété d'un noir", tag à West Hollywood (Los Angeles). © Grégory Blanc
« Propriété d’un noir », tag à West Hollywood (Los Angeles).
© Grégory Blanc

À cet égard, il conviendrait de méditer, entre autres textes écrits par les penseurs libéraux sur le même sujet, celui qu’Ayn Rand a fait paraître dans The Objectivist Newsletter (septembre 1963) à propos du racisme. Ainsi ce texte s’ouvre-t-il sur la phrase suivante : « Le racisme est la forme la plus abjecte et la plus brutalement primitive du collectivisme »[tooltips content= »Ayn Rand, La Vertu d’égoïsme, Paris, Les Belles Lettres, « Classiques de la liberté », 2011, p. 145. »](1)[/tooltips]. Le racisme équivaut pour Ayn Rand à penser « qu’un homme doit être jugé, non en fonction de son propre caractère et de ses propres actions, mais en fonction de ceux de ses ancêtres » [tooltips content= »Ibid. »](2)[/tooltips]. Loin du préjugé sempiternellement ressassé selon lequel les États-Unis seraient « structurellement racistes », Ayn Rand soutient au contraire les propos suivants : « C’est le capitalisme qui brisa les barrières nationales et raciales au moyen du libre-échange. C’est le capitalisme qui abolit le servage et l’esclavage dans tous les pays civilisés du monde. C’est le Nord capitaliste qui détruisit l’esclavage du Sud agrarien-féodal aux États-Unis » [tooltips content= »Ibid., p. 152. »](3)[/tooltips]. Ainsi donc, en ces temps d’apparition de nouvelles idéologies collectivistes, fondées sur une vision purement identitaire de la société, sachons revenir à certaines des leçons du libéralisme classique afin de mieux vivre tout à la fois pour soi et avec les autres.

Les droits du sol


La trêve touristique imposée par la crise sanitaire est inespérée. Voici enfin l’occasion de réfléchir à l’avenir d’un secteur mettant en péril les sites et monuments qui font la France


 

La Sainte-Chapelle, ou l’« alternative économique… »

Au lendemain de l’incendie qui a gravement endommagé la cathédrale Notre-Dame de Paris, on a vu se former à quelques encablures, en face du palais de justice, des grappes de touristes, le regard, ou plutôt le smartphone, prothèse et substitut de l’œil touristique, tourné vers les hauteurs. Qu’observaient-ils ? La flèche de la Sainte-Chapelle. Celle de Notre-Dame venait de s’ébouler et le circuit balisé par les tour-opérateurs promettait une flèche ? Qu’à cela ne tienne, on leur en a dégoté une autre !

Soupçonnant que ce pas de côté ne relevait nullement de quelque initiative personnelle de guides instruits des beautés parisiennes – car s’il est bien une chose d’inconcevable dans l’univers touristique, c’est l’idée même de pas de côté, d’initiative individuelle –, j’ai mené l’enquête. Et j’ai découvert qu’en vertu de sa proximité avec la cathédrale mutilée, la Sainte-Chapelle avait été élue par l’industrie touristique et la presse spécialisée comme « alternative économique » à Notre-Dame, monument de « remplacement logique » – logique selon la rationalité calculante des officines de tourisme : sise dans l’île de la Cité, la Sainte-Chapelle permet de ne pas trop dévier de l’itinéraire habituel.

S’enorgueillir du tourisme de masse?

Cette anecdote condense à elle seule l’esprit du tourisme, activité à l’arrêt dont on souhaite vivement qu’elle ne reprenne pas, du moins dans les modalités dévastatrices qu’on lui connaît.

Nous ne haïssons pas les voyages, ni les touristes d’ailleurs. Nous haïssons ce que les voyages et les touristes sont devenus. Le tourisme de masse nous a été imposé. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’heure est à la reconstruction matérielle du pays, pas à la reconstruction morale et civilisationnelle espérée par Simone Weil. L’économie triomphe de toute autre considération. Modernisation, rentabilité, efficacité… sont les maîtres mots de cette logique dans laquelle s’inscrit le tourisme de masse. Celui-ci va bouleverser le visage de la France, sans que jamais on ne se demande ce qu’on est en train de faire.

Alors que le tourisme de masse n’a pas encore repris, nous sommes dans un entre-deux propice à la réflexion, loin des mièvreries de Nicolas Hulot. Aspirons-nous à demeurer la première destination touristique mondiale, statut économique bénéfique et ruineux sous tous les autres aspects ? Y a-t-il là véritablement matière à nous enorgueillir ?

La Sainte-Chapelle du Palais de Justice, élue par l'industrie touristique et la presse spécialisée comme "alternative économique" à Notre-Dame-de-paris, juin 2020. Photo: Hannah Assouline
La Sainte-Chapelle du Palais de Justice, élue par l’industrie touristique et la presse spécialisée comme « alternative économique » à Notre-Dame-de-paris, juin 2020. Photo: Hannah Assouline

 

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Demeurer une civilisation

La démonstration a été faite que l’économie pouvait n’avoir pas le dernier mot, autrement dit, que nous demeurions une civilisation, comme l’a observé Alain Finkielkraut. Or, une civilisation ne saurait ignorer la question de la beauté, non plus que celle du sort réservé à ces témoins de pierre de son passé que sont les monuments, toutes deux mises en péril par le tourisme tel qu’il se pratique aujourd’hui. Ne nous berçons pas d’illusions, si nos responsables politiques ont pu se montrer hardis face à la logique économique, c’est qu’ils lui opposaient la vie biologique, mais la chose est bien plus incertaine lorsqu’il s’agit de prendre fait et cause pour la préservation de la physionomie d’un pays et de faire valoir la beauté des lieux. Cette beauté dont on fait volontiers un argument de vente, mais nullement un principe civilisationnel non négociable.

La bataille, si elle a lieu, promet d’être rude. Le visage de la France aujourd’hui, et singulièrement son enlaidissement, est en grande partie imputable à l’impératif économique. Notre patrimoine naturel et architectural a besoin de paix, de silence, de solitude… il ne s’agit pas de souhaiter qu’un incendie ou une pandémie nous délivre des touristes, mais de prendre la question au sérieux.

Réinstallons l’Eglise au milieu du village…

Dans les semaines qui ont suivi l’incendie de Notre-Dame, j’ai savouré pour elle la tranquillité retrouvée, le halo de silence qui l’enveloppait, je lui prêtais volontiers la réplique, empruntée à Sacha Guitry, par laquelle André Dussollier ouvrait son spectacle Monstres sacrés, sacrés monstres : « Enfin seule ! » Délivrée de ces hordes de touristes, Notre-Dame était comme rendue à elle-même. Cet anthropomorphisme est assurément naïf, mais paradoxalement il remet l’homme à sa place… L’empathie nous rappelle que nous sommes les obligés du monde et non les propriétaires.

Nous ne souhaitons pas choisir entre ces deux extrêmes, le repos intégral et le tourisme de masse. C’est pourquoi la question doit être mise à l’ordre du jour.

Réinstallons l’église au milieu du village, la beauté et la physionomie de la France avant l’économie. L’enjeu est impérieux : nos monuments, nos villages, nos villes, nos musées survivront-ils à une version divertissante et touristique de ce qu’ils sont ? Et nous en sortirons tous gagnants, les hommes et les lieux.

Le tourisme des xxe et xxie siècles s’inscrit dans une longue histoire, une histoire somme toute commencée avec l’homme : l’aspiration à voyager semble bien constituer un invariant anthropologique. On peut, pour brosser les choses à grands traits, distinguer trois moments. Au temps de Montaigne, le ressort du voyage est personnel, aiguillonné par la curiosité, le désir ardent de « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », autrement dit se dépayser dans un sens autre. Il le demeure pour le touriste-marchand de fer de Stendhal, cultivant l’art de voir, d’observer et de consigner les mœurs, les caractères des êtres et des lieux visités. Le motif est encore tout personnel chez Proust dont les voyages ont très souvent pour chiquenaude des lectures ou la rencontre avec l’œuvre d’un peintre dont le génie consiste précisément à révéler la beauté du lieu représenté, à le charger de sens, de telle sorte que, face au tableau, on « ne pense plus qu’à courir le monde » afin de « goûter l’enchantement qu’il avait su rapporter, fixer sur sa toile, l’imperceptible reflux de l’eau, la pulsation d’une minute heureuse ».

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Le touriste est le laboureur d’une civilisation

Au xixe siècle, avec l’avènement de la bourgeoisie, la révolution industrielle et l’essor du chemin de fer, le voyage devient phénomène social. La passivité et le conformisme marquent déjà de leur sceau le voyageur. L’heure est à M. Perrichon. Il faut lire l’extraordinaire et impitoyable portrait que Taine peint des « touristes » qu’il qualifie précisément de « dociles » : « On les voit aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient d’éprouver […] ont-ils un goût ? On n’en sait rien : le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux » [tooltips content= »Cité par Daniel Nordman dans son article « Les Guides-Joanne, ancêtre des Guides bleus », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire, I, « Quarto », Gallimard, 1997, p. 1043. Je recommande très vivement la lecture de cette contribution d’une grande richesse et fécondité.« ]This triggers the tooltip[/tooltips].

Vient enfin, dans la seconde moitié du xxe siècle, le tourisme de masse. Cette nouvelle figure d’humanité importe dans le domaine du voyage, du consommateur, de l’homme qui réclame, des produits toujours frais, toujours neufs, ne requérant de surcroît nul effort. Sa logique est purement consumériste et quantitative. Le touriste, c’est le lapin blanc d’Alice, hanté à l’idée de prendre du retard sur son programme, il ne s’attarde nulle part, reste partout à la surface des choses et de lui-même. Afin de s’imprégner d’un lieu, si l’on veut qu’il vienne enrichir le vocabulaire de notre sensibilité – et n’est-ce pas là la raison d’être même du voyage –, il n’y a pas d’autres voies que de l’arpenter, de le labourer, de s’y aventurer – « Les villes dont on se souvient, disait Hannah Arendt, sont celles que les pieds connaissent par cœur. »

La grande industrialisation du tourisme

Or, le touriste ne visite pas un lieu, il « fait » des lieux, et c’est à celui qui dévidera le chapelet le plus long. Or, « faire », l’un des verbes les plus indigents de la langue française, est accordé à la sécheresse, l’aridité, la stérilité de l’expérience touristique contemporaine. De la même façon, le beau mot de « villégiature », chargé d’une temporalité douce et lente, et empli d’échos à Goldoni et Tchekhov, ne mord plus sur aucune réalité.

Le tourisme, c’est le contraire même de l’expérience. Pour devenir véritablement nôtres, être approchés dans leur singularité et leur beauté, un monument ou un village, une œuvre ou une ville réclament une longue et lente fréquentation, ils demandent de l’attention, de la disponibilité, de la liberté. Ce que Hannah Arendt disait de la culture vaut pour le tourisme : de la même manière que la culture n’est pas simplement une question d’objet, mais de dispositions, la visite d’un lieu suppose qu’on se libère de soi afin d’être libre pour une réalité autre et plus grande que soi. Or, le touriste est comme enkysté en lui-même, il ne se laisse pas inquiéter par ce qu’il rencontre, il demande au contraire aux lieux de se conformer à l’idée qu’il s’en fait, à son propre découpage du réel, il réclame du pittoresque.

C’est, du moins, l’idée que les industriels du tourisme se font du touriste, si bien qu’ils reconfigurent les lieux, et c’est par là qu’ils les détruisent, afin de répondre à cette prétendue attente. C’est peut-être à ce niveau-là qu’il faudrait agir. Car à force de postuler un homme réductible à son être consumériste, il l’est devenu. « L’homme, cet être flexible […] est également capable de connaître sa propre nature, lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment, lorsqu’on la lui dérobe », écrivait Montesquieu.

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Reprendre racines, un impératif

Et si, fort de cette conviction, on essayait une autre idée de l’homme, si l’on faisait le pari de dispositions et de facultés plus hautes et plus nobles ? Tout nous enjoint à inaugurer une nouvelle phase, ou plutôt à renouer avec la première : faire de la rencontre avec un lieu une expérience en première personne.

nivenn-lanos-2VhdWv1bey0-unsplashCette année, les Français resteront en grande majorité en France, trompette-t-on. La nouvelle n’est pas en soi et nécessairement une bonne nouvelle pour la France, le Français est un touriste comme les autres. Est-il besoin de le préciser, ce n’est pas qu’il vienne de l’étranger qui rend le touriste nuisible, mais bien la manière dont il se rapporte aux lieux qu’il visite, et cette manière est de tous les pays, y compris du nôtre. Heureuse nouvelle en revanche s’il s’agit de tirer les leçons de quarante années de mondialisation et de fuite en avant, et de reprendre racines dans un sol et une histoire, autrement dit de signer les retrouvailles avec une patrie délaissée et inlassablement conspuée. L’identité est affaire de géographie. Mais en sommes-nous vraiment là ?

« Nation française, tu n’es pas faite pour recevoir l’exemple mais pour le donner », proclamait magnifiquement Rabaut Saint-Étienne en 1789. La France est confiée à nos soins : montrons-nous à la hauteur ! Cessons de nous comporter comme des éléphants dans un magasin de porcelaine ! La France est belle, fragile et périssable.

L’esprit du 18 juin à l’heure du Covid-19


Entre la débâcle de 1940 et la triste situation française au lendemain du confinement, la comparaison est vite faite. On peut s’en agacer, ou effectivement y voir une analogie pertinente. 


Les cadres supérieurs se confinent dans leurs résidences secondaires ? C’est l’exode. Celui-ci dénonce un voisin réfractaire au confinement ? C’est un collabo. Celui-là dénonce la main d’un laboratoire derrière telle étude ? C’est un résistant. 

Toutes ces comparaisons sont fantaisistes, mais il est frappant de voir à quel point la sémantique de la Seconde Guerre Mondiale a imprégné la crise que nous venons de vivre.  Pour qualifier l’abîme, 1940 reste notre imaginaire de référence. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que la cicatrice est encore vive, et qu’il reste du chemin à parcourir pour dépasser cette épreuve, dans une France qui semble avoir renoncé à s’aimer.

Nous ne sommes pas en guerre. Mais puisqu’on commémore aujourd’hui les 80 ans de l’appel du 18 Juin, il peut être utile de revenir sur la geste du Général de Gaulle, qui porte en elle des valeurs-clés pour guider nos élites en ces temps troublés.

De l’audace, d’abord

Quand le Général arrive à Londres, il se retrouve dans une position atypique : parmi les pays défaits par le Reich, la France est la seule puissance de premier rang. Mais c’est aussi la seule qui ait choisi de négocier avec lui: les gouvernements des autres pays occupés sont à Londres, en exil.

Il ne se limite pas pour autant à organiser la participation, qu’on aurait imaginé honorifique, de quelques rescapés français à la suite du combat. Général depuis trois semaines, sous-secrétaire d’État pendant dix jours, son appel revient à préempter la continuité de l’État, face à « l’autorité de fait » restée sur le territoire français. Sont ainsi posés en quelques heures, les actes qui permettront à la France de s’asseoir à la table des vainqueurs.

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Dans les premières semaines, ces efforts ne récoltent qu’un succès relatif, comme en témoigne l’ambivalence du Royaume-Uni, qui soutient de Gaulle mais maintient le contact avec Pétain. De son côté, Vichy ne laisse pas traîner le dossier: au cours de l’été, de Gaulle sera dégradé, puis mis à la retraite d’office et déchu de la nationalité française, avant d’être condamné à mort et de voir ses biens confisqués. C’est peu dire qu’en prononçant son appel, de Gaulle ne se sera pas soucié de son « risque pénal » !

Du pragmatisme, ensuite

L’appel du 18 juin ouvre une séquence politique de trente ans, qui par-delà le conflit, aura bouleversé la France. Un demi-siècle après son départ, de Gaulle continue d’inspirer ceux qui s’engagent, et sur un spectre politique de plus en plus large avec le temps. Étonnant consensus, pour un monarchiste de cœur, dénoncé par la gauche comme trop proche de l’Action Française, y compris pendant la guerre.

On place souvent le Général dans les pas de Colbert, pour sa politique industrielle, et de Napoléon, pour sa politique d’indépendance. Il incarnerait ainsi les traits d’un État centralisé et tout-puissant. Mais c’est aussi sous sa présidence que se structure la construction européenne et se lance le mouvement de déconcentration.

Ce qui frappe, c’est sa capacité constante à diriger la France à la boussole de sa continuité historique, sans pour autant se laisser enfermer dans les recettes venues d’avant-hier, pas plus que dans celles venues d’ailleurs: tout est imaginable pour la France, tant que sont garantis ses intérêts vitaux et son indépendance.

De la résilience, enfin

On a parfois laissé entendre que si Pétain, nommé Président du Conseil en remplacement de Paul Reynaud, avait envisagé de maintenir de Gaulle au gouvernement, les ondes de la BBC seraient restées silencieuses.

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Quoiqu’il en soit, quand il arrive à Londres, de Gaulle croise bon nombre d’officiels français, échoués là par la débâcle, et qui décident de rentrer en France sitôt l’armistice signé. À 49 ans, il fait le choix de tourner le dos à une carrière militaire brillante, méticuleusement construite depuis Saint-Cyr, pour « entrer dans l’aventure, comme un homme que le destin [jette] hors de toutes les séries »

La pandémie consacre le retour du tragique, comme une réponse qui claque à l’arrogance de notre époque. Nous ne sommes qu’au début de la crise: au cortège des victimes sanitaires va suivre celui, bien plus fourni encore, des victimes économiques. A nous de ne pas la laisser nous submerger. « Dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance », nous dirait le Général.

« Pour la Serbie, le Kosovo ne sera jamais un État indépendant »

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Le président serbe Aleksandar Vucic (à gauche), Emmanuel Macron et le président du Kosovo Hashim Thaci © Ludovic Marin/AP/SIPA AP22398175_000038

Se sentant délaissée par l’Union européenne au moment de la crise du coronavirus, la Serbie n’en est pas à sa première déconvenue avec Bruxelles. Au-delà de son adhésion, c’est surtout la question du Kosovo qui nourrit les rancœurs des Serbes. A la veille des élections législatives, le député Jovan Palalić, du Parti Populaire Serbe, livre pour Causeur une analyse de la situation.  


Causeur. Le 21 juin prochain ont lieu des échéances importantes pour la Serbie, avec des élections législatives décisives. Après plus de huit années au pouvoir, pensez-vous que la coalition nationale SNS-SPS- SNP dont vous faites partie va être réélue ?

Jovan Palalić. Je suis convaincu que notre coalition, et j’entends surtout par-là la coalition de mon parti « Parti Populaire Serbe » et celui du président de la Serbie, l’emportera avec une large majorité aux législatives. Les résultats de notre gouvernement étant plus que visibles, nous sentons le soutien des citoyens au niveau quotidien. La Serbie est devenue un grand chantier, le chômage a radicalement diminué, des autoroutes modernes ont été construites, les salaires ont augmenté, la stabilité monétaire a été assurée, il y a une grande croissance des nouvelles technologies et il y a une claire politique externe et nationale. Après une décennie de pouvoir de gauche et libéral, qui a mené l’État au bord de la banqueroute, maintenant il y a un sentiment d’ordre et de stabilité. La dignité nationale et la foi en l’avenir de la nation sont de nouveau présentes.

La crise du COVID-19 semble avoir été bien gérée par le gouvernement serbe, grâce notamment à des mesures drastiques dès le 20 mars : état durgence, fermeture des frontières et masques obligatoires. La Serbie a reçu pendant cette crise une aide humanitaire importante de la Russie et de la Chine. Comment voyez-vous lavenir de votre pays : plutôt arrimé au bloc euro-atlantique ou bien rejoignant la sphère eurasiatique?

Dans une situation difficile et complexe, comme était la crise pandémique du Covid-19, notre gouvernement a pris des décisions difficiles, et parfois impopulaires, afin de réduire la menace à la santé des citoyens au minimum. Et la meilleure preuve de notre réussite est le soutien que nous recevons des citoyens. Malheureusement, au début de la crise nous n’avions ni l’appui, ni la compréhension de la part de l’Union européenne, et nous n’étions pratiquement abandonnés qu’à nous-mêmes. Une énorme déception pour les citoyens et le gouvernement. Toute personne ayant eu des illusions sur le fonctionnement et la solidarité de l’Union européenne (moi, je n’en ai jamais eu), n’en a plus, et ces illusions sont désormais perdues dans une grande mesure.

Pour les Serbes, il n’y a pas de plus grandes valeurs que celles de la liberté et de la patrie souveraine

La Serbie est un pays sérieux et, pendant des années, elle a aussi construit de bonnes relations et partenariats avec d’autres puissances, ce qui avait comme résultat que la Russie et la Chine lui sont venues au secours toutes les deux. Pourtant, cela ne signifie pas que nous voulons un alignement quelconque car la politique serbe a depuis toujours été fondée sur la défense ferme de l’indépendance de l’État et de sa pleine souveraineté, ainsi que de la liberté de créer sa politique nationale. Dans la paix, nous gardions cette position en développant de sincères partenariats et respects mutuels avec tous les pays où nos intérêts coïncidaient, et, dans la guerre, nos moyens étaient le courage et les armes. Ainsi, notre avenir est dans l’indépendance, la liberté et la coopération avec tous. Pour les Serbes, il n’y a pas de plus grandes valeurs que celles de la liberté et de la patrie souveraine.

Votre gouvernement négocie depuis 2009 l’intégration à lUnion européenne. D’un autre côté lUnion européenne est en train de se décomposer, avec la sortie du Royaume-Uni et peut-être de l’Italie. Comment voyez-vous lavenir de la Serbie vis-à-vis de lUnion européenne ? Quelles relations entretient la Serbie avec lOTAN?

Je suis d’avis que, depuis le début, Bruxelles a eu une attitude insincère envers la Serbie au sujet de l’affiliation à l’Union européenne. Parmi les pays membres de l’Union européenne, nous avons remarqué une montée du scepticisme vis-à-vis de l’élargissement après le début de la crise économique mondiale en 2008, et depuis cette période le scepticisme ne s’est qu’agrandi. Ensuite, il a aussi progressivement débordé en Serbie, si bien que maintenant le sentiment prédominant auprès des citoyens est que nous ne serons jamais membre de l’Union européenne. En même temps, la bureaucratie bruxelloise a posé comme condition pour l’adhésion que la Serbie reconnaisse pratiquement l’indépendance du Kosovo. D’un autre côté, cette même Union ne peut pas promettre ni définir un délai approximatif quant à la date d’une adhésion. Nous le comprenons clairement comme du chantage et une demande de donner tout pour rien. Ces négociations se sont maintenant transformées en une pure fiction car l’Union européenne ne les mène pas pour notre adhésion, mais pour tenir les Balkans sous contrôle et empêcher l’impact des autres puissances. La Serbie, quant à elle, le sait très bien et n’acceptera jamais d’être partie d’une organisation en divergence que, petit à petit, abandonnent les anciens membres, si la condition d’y adhérer est de renoncer au Kosovo en tant que partie de son territoire, là où ont été créés l’État, la culture, la foi et la nation même.

Pour les bureaucrates à Bruxelles, le Kosovo n’est qu’un problème non résolu et un mal de tête, alors que pour nous le Kosovo est le cœur de la nation. En raison de cela, nous ne pouvons pas nous comprendre. En ce qui concerne l’alliance de l’OTAN, c’est une alliance militaire qui a brutalement bombardé la Serbie en 1999 pendant 73 jours afin que le Kosovo lui soit ôté, et cette alliance nous a faits beaucoup de dommages, tant humains que matériels. Le peuple serbe ne l’oubliera jamais et c’est pour cela que nous tenons une position de neutralité militaire. Nous coopérerons avec tous mais sans affiliation. Nous renforçons notre armée afin de conserver la liberté et l’indépendance.

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Les pays balkaniques traversent une crise importante, entre crise migratoire, crise économique et autorités corrompues. Quelle sont les solutions pour que les Balkans sortent du marasme ?

À part des peuples balkaniques eux-mêmes, qui ont souvent montré un comportement immature et irresponsable face à cette situation complexe, l’Union européenne est la plus grande coupable de la description précise de la situation dans les Balkans que vous avez donnée dans votre question. L’absence d’une vision quelconque pour ce territoire instable depuis toujours – dès le moment où la décision de décomposer l’ancien État yougoslave en plusieurs petits États, sans solution de leurs questions nationales et sans solution de la question des frontières des nouveaux États – a ouvert un espace convenable pour l’influence des autres puissances, en initiant ainsi un jeu dont on ne voit pas la fin. Les Balkans sont surtout une question européenne car les Balkans sont partie intégrante de l’Europe. En perdant de plus en plus son soft power en raison de ses promesses non tenues, l’Union européenne perdait avec le temps l’impact auprès des élites balkaniques. Les autres puissances ont pénétré dans cet espace géopolitiquement important en profitant des faiblesses de l’Union européenne ainsi que des États balkaniques eux-mêmes.

Sur cette route stratégique reliant l’Europe et l’Asie, elles ont accompli ses objectifs particuliers à l’aide de différentes méthodes telles que les bombardements – une des plus brutales, l’impact dans les domaines de l’énergie et sécurité, l’achat des entreprises stratégiques et le prêt de crédits à bas prix, la provocation de la crise migratoire, et même du terrorisme. On soutient même des régimes autoritaires comme celui du Monténégro qui, dans l’Europe du XXIe siècle, veut détruire une Église, l’Église orthodoxe serbe qui existe depuis mille ans, afin de créer son « Église » étatique, en spoliant les monastères et églises construits il y a plus de 500 ans. Ce qui n’a toujours pas été permis aux États balkaniques est d’essayer de trouver leur propre solution malgré le jeu des intérêts des grandes puissances dans la région.

Les peuples balkaniques devraient arriver seuls à un nouvel accord de stabilité dans la région. Un accord qui créerait un espace stable pour environ 25 millions d’habitants, potentiellement avec le marché commun, avec les frontières définies et les États remis en ordre. Ce serait le chemin vers un nouvel avenir des Balkans. Au lieu d’encourager des rivalités et conflits pendant des siècles, les grandes puissances devraient soutenir cette stratégie si elles veulent sincèrement la paix dans cette partie de l’Europe. Je pense qu’il est temps pour un grand accord parmi l’Europe, la Russie et les États-Unis au sujet des Balkans, justement sur ces bases, sinon, dans le cas contraire, les autres puissances « non-européennes » profiteront de cette situation dans les Balkans pour des objectifs complètement opposés.

Les Balkans représentent une instabilité au sud-est de l’Europe, entre route des migrants, terrorisme islamiste et comportements mafieux. Quels sont les facteurs de cette situation ? Quels acteurs selon vous agitent ces menaces ?

Comme j’ai souligné dans les réponses précédentes, la position des Balkans stratégiquement importante au carrefour de routes, civilisations et religions, était depuis toujours attirante pour l’influence des grandes puissances. Aujourd’hui, à côté de l’Union européenne et de façon différente, à travers leur impact politique, culturel, religieux, militaire, économique et énergétique, sont aussi présents les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, mais aussi certains pays arabes, tels que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et même l’Iran.

De toute façon, c’est l’Europe qui perd le plus car la conscience sur l’héritage historique de l’époque de la présence de la Turquie ottomane dans cette banlieue de l’Europe est convenable pour créer une atmosphère où il est normal d’entasser des migrants aux frontières avec la Bosnie-Herzégovine et la Grèce, ainsi que de créer des centres de l’islam radical et des cellules terroristes. D’un autre côté, les économies faibles permettent la percée économique de la Chine, et même de la Turquie. On doit trouver quelque part une résultante, conditionnellement dit, des « puissances de l’ouest » – parmi lesquelles je compte aussi la Russie – afin que les Balkans, tellement faibles, ne deviennent pas le polygone d’un affaiblissement ultérieur de l’Europe et de la civilisation européenne.

La Serbie a toujours été une alliée fidèle de la France depuis plus de deux siècles. En France cette mémoire s’est estompée et le président Macron avait fait une erreur le 11 novembre 2018 en plaçant le président Vučić au 3° rang derrière lui. De quelle façon pensez-vous ranimer l’entente traditionnelle entre Français et Serbes ?

La France est le plus grand ami et allié de la Serbie en Europe. Cette amitié a été forgée dans l’héroïsme de nos ancêtres qui luttaient ensemble pour l’indépendance et les idéaux d’une Europe des nations libres et démocratiques. À Belgrade, même aujourd’hui, la langue française a une place spéciale dans les écoles. Même si les Serbes étaient déçus par plusieurs gouvernements français dans les années 1990, ceux-ci ayant soutenu même les terroristes islamiques contre un peuple chrétien et fraternel, nous savions dans la profondeur de nos âmes que le peuple français était notre peuple fraternel et amical. Je voudrais souligner ici, en tant qu’ami de la France, que pendant toute la période de la crise dans les Balkans et dans un sens politique, ce n’était que le parti « Rassemblement national » qui conservait et soignait cette amitié et alliance de nos peuples, de manière constante et conséquente et sans hésitation. Tout Serbe a été blessé par le faux drapeau du Kosovo que nous avons vu dans la cathédrale de Notre-Dame. Nous étions aussi blessés quand nous avons vu que ce n’était pas le président de notre État, État vainqueur, qui était aux côtés des leaders des pays vainqueurs, mais que c’était les représentants de ceux qui avaient lutté comme nos adversaires, et même de ceux qui n’existaient pas en tant qu’États.

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Mais maintenant il est temps pour une nouvelle alliance de la Serbie et France, dans cette Europe qui change. Nous devons non seulement renforcer nos relations culturelles et nous soutenir politiquement à chaque occasion, mais nous devons aussi renforcer notre coopération économique et les échanges de nos nouvelles générations qui sont le fondement de tout notre espoir. Les générations qui construisent les sociétés fondées sur le savoir, les nouvelles technologies, un nouveau patriotisme tant national qu’européen, et qui, enracinées dans la tradition mais tournées vers un avenir moderne, construiront de nouveau une Europe forte et puissante, une Europe des nations libres, sur les fondements forts que nos ancêtres ont consolidés.

La question du Kosovo est capitale pour lavenir de la Serbie. Au moment où reprennent les négociations entre Belgrade et Priština, quelle solution proposez-vous ?

Selon la Constitution de la Serbie, le Kosovo est sa partie inaliénable et sa province. D’après la Résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui a mis fin aux bombardements de la Serbie, le Kosovo est défini comme notre territoire. C’est seulement dans ce cadre que nous pouvons chercher une solution à son statut. Nous sommes prêts au compromis, nous sommes prêts à l’autonomie le plus possiblement imaginable, mais seulement dans les cadres desdits documents. Nous sommes prêts à négocier aussi longtemps qu’il sera nécessaire. Nous attendons la suite des négociations, pourtant nous voyons des positions concurrentes et non harmonisées de l’Europe, représentée par M. Miroslav Lajčak, et des Etats-Unis, dont le représentant est M. Richard Grenell, envoyé du président Trump. Sur la table, il n’y a rien, sauf les obligations provenant des accords précédents, que les autorités du Kosovo n’ont pas réalisées. On ne peut pas faire du chantage avec les Serbes, nous n’allons pas prendre de décisions sous pression. Celui qui essaie de procéder ainsi, ne connait pas du tout les Serbes et est entré non préparé dans ces négociations. Pour la Serbie, le Kosovo ne sera jamais un État indépendant. Tout Serbe sait que, si le Kosovo nous était ôté à jamais ou si nous y consentions sous pression, nous finirions par ne pas exister en tant que nation. Le Kosovo est le cœur de la nation pour les Serbes.

Balkans, la fracture: Après les illusions, le Djihad

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L’étrange arrêt-maladie d’Assa Traoré

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Assa Traore, en grande forme place de la République à Paris, le 13 juin 2020 © Alfonso Jimenez/REX/SIPA Shutterstock40771652_000044

La porte-parole du comité Vérité pour Adama était salariée de l’Oeuvre de protection des enfants juifs-Baron Edmond de Rothschild jusqu’en décembre 2019. Elle a milité pendant un an alors qu’elle était officiellement en arrêt-maladie.


L’histoire est désormais connue de la France entière. Le 19 juillet 2016, un jeune homme nommé Adama Traoré décède à la gendarmerie de Persan, Val d’Oise, à la suite d’un contrôle d’identité mouvementé, le jour de son vingt-quatrième anniversaire. Figure de proue du comité Vérité pour Adama, sa demi-sœur Assa Traoré se bat depuis bientôt quatre ans pour que les gendarmes ayant procédé à son interpellation soient mis en examen, ce que les juges d’instruction n’ont pas considéré comme justifié.

Notre Angela Davis tricolore, accablée par la maladie?

Assa Traoré répète souvent qu’elle a appris le décès d’Adama alors qu’elle se trouvait en Croatie pour « déplacement professionnel ». C’est exact, mais à préciser. En tant qu’éducatrice spécialisée, elle encadrait avec une collègue un groupe de sept adolescents en voyage à Rabac, une station balnéaire de la côte Adriatique. Une semaine de vacances offerte à des jeunes défavorisés, ce qui cadre mal, bien sûr, avec le discours martelé par le comité Adama sur les populations racisées-abandonnées-persécutées des cités.

Le nom de l’employeur d’Assa Traoré cadre encore plus mal avec ce discours. Il s’agit d’une fondation issue d’un réseau qui venait en aide sous l’occupation à des jeunes ayant de réelles raisons de courir pour échapper aux contrôles d’identité : l’Oeuvre de protection des enfants juifs (Opej). Créée en 1945, l’Opej est désormais un acteur du social avec délégation de service public. Elle s’occupe de tous les enfants en difficulté, sans distinction de confession. Son nom complet est Opej-Baron Edmond de Rothschild, car il bénéficie du soutien généreux de la fondation Rothschild.

A lire aussi: Adama Traoré: l’avocat de la famille sous-entend à présent que les gendarmes l’ont tué par vengeance

Assa Traoré a publié au Seuil en mars 2017 un livre-témoignage écrit avec Elsa Vigoureux, du Nouvel Observateur. À aucun moment elle n’évoque ces détails. Elle « remercie la fondation Opej pour sa compréhension et son soutien », en dernière page, sans développer le sigle. Selon nos informations, ce soutien n’était pas seulement moral. Assa Traoré n’est pas retournée travailler après le décès de son demi-frère. Elle s’est mise en arrêt maladie. Un arrêt qui s’est prolongé, nous a-t-elle précisé, jusqu’en août 2017 (et non jusqu’en décembre 2019, comme nous l’avions écrit précédemment, suite à un malentendu avec Assa Traoré). Elle est restée salariée de l’Opej, sans solde assure-t-elle, jusqu’en décembre 2019.

La nature exacte de sa maladie ne regarde qu’elle, mais n’importe qui peut facilement vérifier qu’elle a fait preuve durant ces douze mois d’un allant formidable, enchaînant les meetings, les déplacements et les interviews. Elle reçoit Libération pour un portrait publié en septembre 2016. Le 13 octobre suivant, elle répond à Jeune Afrique. Le 5 novembre, porte-voix en main, elle anime un petit cortège place de la République, à Paris. Le 17 novembre, elle se manifeste au conseil municipal de Beaumont-sur-Oise, pour réclamer la vérité. Le 31 décembre, elle met en ligne ses vœux en vidéo sur Médiapart, à l’invitation du site. En janvier 2017, elle tient la vedette dans l’émission La Clique, de Mouloud Achour. En 2018, même énergie : elle parle à Bastamag et Reporterre, elle se déplace en banlieue. Elle fait un entretien croisé avec Angela Davis, publié par la revue Ballast, en janvier 2019. Elle est en Une des Inrocks en avril 2019 et annonce qu’elle relance sa ligne de vêtements, dans la rubrique « Où est le cool ? ». En avril 2019, elle publie un second livre chez Stock, avec l’universitaire Geoffroy de Lagasnerie. Elle termine l’année 2019 comme vedette d’une soirée de soutien réunissant l’écrivain Edouard Louis, l’économiste Thomas Porcher, l’ex-footballeur Vikash Dhorasoo, la chanteuse Camélia Jordana, la militante Rokhaya Diallo, etc.

Complaisance

Tout ceci est-il bien conforme avec le repos que suppose un arrêt-maladie ? La question semble embarrasser au plus haut point l’Opej. « Oui, elle travaillait chez nous, mais nous avons reçu des directives du siège et nous ne devons pas en parler », nous a répondu l’Opej de Sarcelles. Au siège, le directeur général Johan Zittoun, répond que « les salariés sont soumis au secret professionnel le plus strict, ce qui les empêche de divulguer la moindre information concernant [le] personnel ». Il invoque « l’impérieuse nécessité de préserver les travailleurs sociaux afin qu’ils restent concentrés sur leur mission quotidienne ».

Mission ? Assa Traoré n’aurait-elle pas plutôt bénéficié d’un arrêt de travail complaisamment prolongé ? Les sommes en jeu ne sont pas de celles qui bouleversent les grands équilibres de l’assurance-maladie. Un salarié arrêté n’est pas indemnisé à 100% très longtemps, et une éducatrice spécialisée ne gagne pas des fortunes. Sur le plan juridique, néanmoins, il y a un hiatus. Un salarié arrêté est censé rester chez lui et se reposer. En septembre 2016, la cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation d’un salarié de la RATP qui avait fait campagne pour les municipales à la Courneuve pendant un arrêt maladie.

Sur le plan symbolique, enfin, ce passage de la biographie d’Assa Traoré détonne. Le comité Vérité pour Adama regorge de militants antisionistes dénonçant le racisme structurel de l’État français. Ils affectionnent les raccourcis-chocs, en voici un: leur égérie a bénéficié de la générosité de l’État en question pendant des années, avec le concours des Rothschild. Ils sont partout.

Sélectionner les étudiants au mérite? Quel scandale!

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Manifestations suivant la mort de George Floyd devant l'académie de l'art cinématographique et des sciences, à Beverly Hills, le 5 juin 2020. © AP Photo/Chris Pizzello/CACP103/20158000149385//2006060205

Le petit monde de la recherche en chimie a connu un séisme au début du mois. Tomas Hudlický, enseignant-chercheur à l’université de Brock (Canada), a publié un article dans la revue allemande Angewandte Chemie. Il y argumente en faveur de la compétence comme critère principal de recrutement. Au temps de la discrimination positive, cette défense de la méritocratie a soulevé l’indignation.


Le 4 juin, Thomas Hudlický, enseignant-chercheur en chimie, publie un article dans le journal allemand Angewandte Chemie intitulé « Organic synthesis where now ? is thirty years old. A reflection on the current state of affairs » (« Où en est la synthèse organique ? 30 ans après. Une réflexion sur l’état actuel des choses »). Vendredi 5 juin, la revue décide de retirer l’article de Tomas Hudlický, sans même produire de note pour justifier sa décision, procédure scientifique de base et courtoisie élémentaire. Dans l’article censuré, Hudlický affirmait que les mesures en faveur de la diversité (ethnique et sexuelle) nuisaient à sa discipline scientifique si elles conduisaient à privilégier un candidat moins compétent qu’un autre. Mais apparemment, le recrutement au mérite n’a plus droit de cité jusque dans les revues scientifiques!

Des idées préhistoriques

À en croire le portrait qu’en font ses détracteurs, Tomas Hudlický tient moins de l’honnête chercheur en chimie que d’un dinosaure aux idées préhistoriques. Quelques bons samaritains ont republié l’article incriminé sur internet pour ceux qui voudraient se faire un avis eux-mêmes. Petit florilège de pensées « nauséabondes » :

« Dans une situation d’équilibre social, avantager un groupe conduit à en désavantager un autre »
« Chaque candidat devrait avoir la même opportunité de prétendre à un poste, peu importe le groupe auquel il s’identifie ou est catégorisé »

Et enfin – âmes sensibles s’abstenir –
« L’augmentation et l’accent mis sur des pratiques de recrutement qui suggèrent ou exigent l’égalité en termes numériques absolus sont contre-productifs s’ils donnent lieu à une discrimination des candidats les plus méritants ».

Le premier graphique accompagnant l’article – lequel figurait une flèche « diversité » comme un facteur négatif – a cristallisé l’indignation. Beaucoup n’ont évidemment pas pris la peine de le restituer dans le contexte global de l’article.

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Parmi les « leaders » affichés de la fronde contre Hudlický, se trouve un certain L- C. Campeau. Il a été dans les premiers à faire publiquement état de la déception que lui a causé M. Hudlický. Puisant dans son expérience personnelle pour invalider les thèses de Tomas Hudlický, il affirme : « en tant que recruteur expérimenté et leader […] je peux vous dire que ses conclusions sont non seulement factuellement fausses mais qu’elles représentent de surcroît tout à fait le genre de biais dont notre secteur cherche à se débarrasser. J’encourage les autres leaders à les dénoncer. »

Le hic, c’est que M. Campeau n’est ni chercheur ni universitaire : il travaille pour le laboratoire Merck[tooltips content= »Ironie de l’histoire, Merck était une filiale américaine du grand groupe allemand du même nom, filière cédée aux américains après la guerre en guise de dédommagement. Cent ans plus tard, c’est au tour du journal allemand Angewandte Chemie de sacrifier son autonomie idéologique aux Etats-Unis. »]1[/tooltips]… Rien de répréhensible dans ce simple fait, mais ainsi juger un travail universitaire serait cocasse si L- C. Campeau ne débordait pas autant de certitudes. La science de M. Campeau semble écartelée entre des positions épistémiques passéistes et postmodernes : d’un côté un positivisme dix-neuvièmiste (ses certitudes sur les bénéfices de la « diversité ») et de l’autre un relativisme extrême à la Feyerabend[tooltips content= »Paul Feyerabend, dans Adieu la raison ou Contre la méthode défend ce qu’il appelle un « anarchisme épistémologique », c’est-à-dire la possibilité de proposer des hypothèses en contradiction avec les paradigmes et les interprétations en vigueur. Dans cette optique relativiste, une hypothèse ne doit pas être jugée à l’aune de sa bonne intégration avec les idées et les systèmes déjà existants mais en fonction de sa propre cohérence. »]2[/tooltips] dévoyé qui abolirait complètement la vieille distinction sujet-objet au profit exclusif du premier[tooltips content= »Où le simple fait d’appartenir à une communauté minoritaire est une richesse et une avancée pour la science »]3[/tooltips].

Une cellule psychologique dépêchée sur place

Outre le journal Angewandte Chemie – qui a renvoyé deux des scientifiques ayant laissé passer l’article – tout ce que la recherche en chimie compte d’institutions[tooltips content= »Jusqu’à la Société de chimie chinoise (Chinese Chemistry Society) en passant par la Société de chimie allemande (GDCh) »]4[/tooltips] a attaqué Tomas Hudlický ces derniers jours. Sa propre université (Brock au Canada) s’est désolidarisée dans un communiqué. Le vice-président est allé jusqu’à envoyer une lettre aux étudiants en master dans laquelle il assurait qu’ils pouvaient bénéficier de « soutiens » (psychologiques). C’est que dans son fameux article, M. Hudlický allait jusqu’à estimer que les élèves ne s’investissaient pas assez dans la relation « maître-apprenti ». Face à un esprit si rétrograde, vite, un psy !

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Cette idéologie, bien identifiée dans les sciences humaines, s’étend donc maintenant, et c’est sans doute le fond de l’affaire, aux sciences plus « dures » et descriptives comme la chimie. De jeunes étudiants, chercheurs et professeurs se sont ligués sur les réseaux sociaux sous le hashtag « #ChemTwitter » pour mener leur combat. Il n’y a pas encore de hashtag « #Math Twitter » ou « QuantumPhysics Twitter » cependant. Le 10 juin, quelque 5000 scientifiques du monde anglo-saxon ont organisé une journée de grève en s’appuyant sur ces hashtags, suite à la mort de George Floyd et à ses conséquences. Parmi eux, la prestigieuse revue Nature a par exemple profité de cette journée pour « s’éduquer sur le racisme systémique ». Il n’y a aucune raison pour que cette idéologie ne s’invite pas en France où l’université d’Aix-Marseille entreprend déjà d’installer des « baby-foot inclusifs », une « initiative unique » (pour l’instant) « qui consiste à proposer aux étudiantes et étudiants un équipement ludique qui déconstruit les représentations et les stéréotypes et suscite des échanges sur la mixité et la diversité »

Pierre Ménard, prodige aux vies multiples

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pierre menard goncourt
Pierre Ménard. DR.

Le jeune écrivain Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Humour, dérision et érudition sont sa marque de fabrique.


En tapant le nom Pierre Ménard sur Google, on tombe d’abord sur un Pierre Ménard, écrivain reconnu, qui, lit-on, a choisi ce pseudonyme en hommage à l’autre Pierre Ménard, ce célèbre écrivain imaginaire qui aurait recopié des chapitres entiers du Don Quichotte, écrivain crée et raconté par Borges avec un humour digne de Cervantes dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte.

Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition

C’est à se demander si ce nom destine à devenir écrivain. Car voilà qu’un nouveau Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Cela commence en 2013, le nouveau venu publie aux éditions du Cherche-Midi Pour vivre heureux vivons couchés, la véritable histoire du sexe. Tour d’horizon à l’horizontale, de Proust à Dali ou Cocteau en passant par Tibère, Napoléon, Pierre Desproges et Franck Ribéry.

Pierre Ménard n’a alors que 23 ans, il manie l’humour, la culture, il est étudiant à HEC. Désinvolte, il dépose l’ouvrage sous l’oreiller parental, car dans son entourage personne ne sait qu’il écrit.

En 2014, il réitère avec 20 raisons d’arrêter de lire, un recueil où il affirme que la lecture est bien plus un vice qu’une vertu, qu’elle rend fou, myope, fainéant ou pauvre. Ses exemples vont de Nerval et son homard promené en laisse, à Harry Potter et les 4 millions d’arbres abattus pour faire des livres. Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition. En 2015 le jeune auteur publie Comment paraître intelligent, un petit bréviaire « destiné à ceux qui ne le sont  pas, écrit par quelqu’un qui aurait besoin de le lire ». Humour, dérision et érudition encore s’affirment comme la marque de fabrique de Pierre Ménard.

Un certain Antoine Crozat

Le XVIIe siècle le passionne. Swift, le pamphlétaire, qui conseillait aux pauvres de manger leurs enfants pour être moins pauvres, mais aussi Bossuet, La Rochefoucauld, Saint-Simon et Pascal. Ce goût des lettres et de la belle langue remonte sans doute à son enfance où il lit beaucoup et à un grand-père qui lui racontait des fables, souvent inventées. Mais si la graine littéraire a été semée en lui, ce n’est pourtant pas la voie que Pierre choisira, mais la sérieuse HEC avec un détour à Harvard en « visiting fellow », (auditeur libre) faisant de lui aujourd’hui un analyste financier pointu au sein d’une entreprise du CAC 40.

C’est à Harvard qu’il va travailler sur un personnage inouï et pourtant inconnu, Antoine Crozat, un milliardaire sous Louis XIV, banquier du roi. Pierre l’a découvert par hasard, son portrait ornait sa chambre d’hôtel à Palerme. Qui est cet homme ? Aucun livre sur lui, ses archives ont brûlé, Pierre mène l’enquête au sein de son XVIIe siècle chéri. Un travail de fourmi servi par une écriture légère et précise. Pour le style, il se réfère à Stendhal, celui qui l’aide le plus, qui pourrait être son modèle, jamais un mot de trop, toujours le mot juste confie-t-il.

Son livre sur Crozat sort en 2017, préfacé par l’historien Emmanuel de Waresquiel. C’est passionnant et on ne lâche pas l’histoire du milliardaire qu’un jeune biographe a déterré.

Des Goncourt antisémites et misanthropes

Surdoué, Pierre Ménard ? La question se pose quand arrive en librairie il y a quelques mois son nouveau livre, Les infréquentables frères Goncourt.

Pourquoi les Goncourt ? Le jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, donne plusieurs raisons. « Ils m’ont permis de découvrir le XIXe siècle que je connaissais mal. Leur Journal est digne de Saint Simon. Leurs portraits acides sont un régal. Et ils sont doubles, pas seulement parce Jules et Edmond sont deux frères inséparables qui vivent et écrivent ensemble, mais parce qu’ils sont conservateurs et réformateurs à la fois, et qu’ils veulent changer la littérature. Notons qu’Edmond crée son Prix comme une anti-Académie. J’ai essayé aussi de raconter au mieux leur antisémitisme et leur misanthropie. »

La qualité du livre est reconnue par tous, à tel point qu’il est nommé sur la liste… des Goncourt de la biographie ! (Il n’a pas gagné mais a reçu une mention spéciale.)

Comment Pierre Ménard envisage-t-il l’avenir ? Va-t-il devenir écrivain à temps complet ? « Pas du tout ! L’écriture doit rester un plaisir, je n’ai pas envie de faire carrière. »

Craint-il cette affirmation d’Edmond de Goncourt selon laquelle « l’homme qui s’enfonce et s’abîme dans la création littéraire n’a pas besoin d’affection de femme, d’enfants. Son cœur n’existe plus, il n’est plus que cervelle » ?

Il doit encore lire tout Balzac et Flaubert 

S’il ne dévoile rien sur sa vie privée, on apprend que Pierre Ménard est marié, sa femme  fait le même boulot que lui. Point.

Dans son « entreprise du CAC 40 » dont il tait le nom, ses collègues ne sont toujours pas au courant de sa double vie. Le confinement l’a d’ailleurs aidé à dissimuler plus que jamais cette vie secrète : il a travaillé en télétravail et a pu passer un temps inespéré sur son prochain livre, dont il ne dira rien.

D’un ton tranquille et détaché, volontairement -ou pas- monocorde, pour mieux surprendre ça et là par une pointe d’humour noir, il cite des passages crus du Journal des Goncourt comme celui de « l’odeur de la femme pareille à celle de la crevette onze jours après sa mort ». Il emploie des adjectifs enfantins comme « méchant », ou désuets comme « plaisant ».

Ce grand jeune homme élégant et bien élevé regrette d’être en retard dans sa formation littéraire, il doit encore lire tout Balzac et Flaubert et la poésie aussi, sans parler de la littérature étrangère, là il doit s’y mettre sérieusement.

Mais pour l’heure ses collègues financiers l’attendent pour une réunion en zoom. On le quitte à regrets, avec une impression étrange, celle d’abandonner un confinement délicieux pour un dehors trop ordinaire.




Loi Avia: la pelle du 18 juin

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En censurant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a rappelé deux évidences. Si un juge est guidé par l’intérêt général, une plateforme comme Facebook est animée par la recherche du profit et préfèrera toujours son porte-monnaie au respect du droit. Dans un État de droit, la fin ne justifie pas les moyens.


La loi Avia, c’est l’histoire d’un législateur qui dès le départ a décidé de foncer droit dans le mur, par arrogance et suffisance, drapé dans ses certitudes de lutter pour le bien, pensant que la fin justifiait les moyens.

Martelant que « le racisme n’est pas une opinion c’est un délit » et qu’à ce titre, tous les moyens sont bons, les défenseurs du texte ont parfaitement rempli ce rôle et se sont mis à faire n’importe quoi, se fourvoyant dans une lutte contre le racisme qui devient complètement délirante, celle qui pousse aux pires excès, qui place l’émotion au-dessus des lois, revisite l’histoire en déboulonnant des statues, censure « Autant en emporte le vent » et torpille nos principes constitutionnels.

Nos félicitations au Conseil constitutionnel

Par un incroyable manque d’humilité, le législateur a fait fi de tous les signaux qui lui ont été adressés, par la Commission européenne, par le Sénat, par la Ligue des droits de l’homme, par le Conseil national des barreaux, par la Quadrature du Net, par le conseil national du numérique, etc… N’écoutant qu’elle-même, invectivant les têtes d’œufs anonymes et les haters, Laetitia Avia choisissait de maintenir son texte et poussait l’Assemblée, le 13 mai dernier, à adopter la loi scélérate qui portait son nom. Et quand on fonce si vite dans le mur, la fin est extrêmement violente. De la loi Avia, il ne reste donc plus que des miettes. On s’en félicitera.

Gardien de la Constitution (qui, à la différence de l’émotion, est au sommet de la pyramide des normes), le Conseil constitutionnel peut être saisi une fois qu’une loi est adoptée, afin qu’il vérifie sa conformité à la Constitution. S’il l’estime non conforme à la Constitution, il la censure et sa promulgation ne peut avoir lieu. La loi Avia qui devait être promulguée pour entrer en vigueur le 1er juillet prochain ne verra donc pas le jour. Le Conseil constitutionnel l’a censurée. Cette décision du 18 juin n’est pas surprenante (on l’espérait déjà l’an passé), car le Conseil constitutionnel n’a fait qu’appliquer sa jurisprudence traditionnelle en matière de liberté d’expression. La liberté d’expression, prévue à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a valeur constitutionnelle. Traditionnellement, le conseil constitutionnel définit l’exercice de la liberté d’expression comme étant « une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ».

La censure est l’exception

La prééminence de l’Etat de droit est donc assurée par la garantie de la liberté de l’expression sous toutes ses formes.

Le législateur peut toutefois porter atteinte à l’exercice total de cette liberté. C’est ce qu’il fait notamment en réprimant l’injure, la diffamation ou la négation des crimes contre l’humanité définis par le Tribunal de Nuremberg,… Mais ces atteintes ne peuvent intervenir que dans des conditions très précises. L’exercice de la liberté d’expression ne peut être affecté que par des mesures nécessaires (qui ne doivent pas excéder ce qu’exige la réalisation de l’objectif), adaptées (elles doivent permettre de réaliser l’objectif légitime poursuivi) et proportionnées (elles ne doivent pas, par les charges qu’elles créent, être hors de proportion avec le résultat recherché). En matière de liberté d’expression, la censure est l’exception.

La loi Avia proposait une alternative aux plateformes comme Facebook ou Twitter : soit elles procédaient au retrait d’un contenu signalé comme étant manifestement illicite dans un délai de 24 heures, soit elles le maintenaient, au risque d’encourir une sanction de 250 000 euros d’amende en cas de non-respect de l’obligation de retrait !

Ce dispositif a été censuré par le Conseil constitutionnel, non au regard de l’objectif poursuivi, parfaitement louable, mais parce que les méthodes employées pour y parvenir n’étaient pas « nécessaires, adaptées et proportionnées » à cet objectif ; elles généralisaient la censure, censée être exceptionnelle. Cinq éléments ont motivé cette décision :

  • l’existence d’une obligation de retrait d’un contenu signalé comme manifestement illicite, non soumise à l’intervention préalable du juge et impliquant l’examen de tous les contenus signalés, aussi nombreux soient-ils ;
  • le soin de confier à des opérateurs privés l’appréciation de ces « contenus manifestement illicites » signalés, alors même qu’une telle appréciation requiert soit une technicité juridique soit une remise en contexte nécessaire ;
  • le bref délai pour procéder à cette appréciation qui incite nécessairement au retrait massif, l’obligation n’existant qu’en cas de non-retrait ;
  • l’absence de cause spécifique de responsabilité ;
  • le caractère excessif de la peine encourue pour chaque défaut de retrait (en cas de doute, l’opérateur n’aurait pas hésité à choisir la réduction de ses risques financiers au détriment de la garantie des libertés publiques. Si un juge est guidé par l’intérêt général, une plateforme est animée par la recherche du profit, elle préfèrera toujours son porte-monnaie au respect du droit).

S’il fallait résumer la décision du Conseil constitutionnel, il conviendrait de dire qu’il a rappelé que, dans un État de droit, la fin ne justifie pas les moyens.

Elisabeth Lévy: »la censure néo-soviétique enfin censurée ! »

Tourisme: le monde est à moi

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L'aéroport de Narita, préfecture de Chiba, Japon, 29 avril 2020 © Kazuki wakasugi / Yomiuri / AFP

 


L’épidémie a fermé les frontières et vidé les hôtels. Soudain, l’individu souverain se retrouve privé de son droit démocratique au tourisme. Charge au monde d’après de repenser le tourisme de masse qui dévaste notre patrimoine et transforme la planète en parc d’attractions.


En ce temps de confinement, l’un des soucis majeurs des Français, au-delà de leur santé et celle de leurs proches, est leurs vacances. Pour certains, ce n’est pas une question de loisirs : en 2017, 10 % des salariés français (2,8 millions) occupaient des postes liés au secteur du voyage et du tourisme. Sur cette même année, ces activités ont contribué à l’économie nationale à hauteur de 204,3 milliards, soit presque 9 % du PIB français. Et le coût de la pandémie est rude : ce sont 40 milliards d’euros de recettes par trimestre qui risquent de disparaître. Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), à l’échelle de la planète le secteur subirait une baisse d’activité de l’ordre de 300 à 500 milliards d’euros en 2020, soit près du tiers des recettes réalisées en 2019. Les inquiétudes sont donc légitimes. Il est également justifié que les responsables politiques se penchent sur le secteur : ainsi Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, réclame-t-il un plan Marshall pour le tourisme et les voyages.

Cependant, à l’image d’architectes placés dans les ruines d’une grande ville détruite par une catastrophe naturelle, on aurait tort de se lancer dans la reconstruction sans se demander si le retour à la situation ante-corona est souhaitable, autrement dit si le modèle du tourisme de masse mérite d’être ressuscité de ses cendres. La catastrophe nous donne l’occasion de réfléchir à ce phénomène total, quoique récent.

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En quelques décennies, se prendre en photo sous la tour Eiffel ou sur la place Saint-Marc a été érigé en droit de l’homme. Sur les réseaux sociaux, les touristes du monde entier publient des selfies dans ces célèbres décors. Inventé dans le monde de l’après-1945, le tourisme de masse est l’un des principaux attributs de la civilisation occidentale du xxe siècle. Autrefois réservé à une élite, le voyage pour le plaisir et le loisir fait désormais partie intégrante de la vie de centaines de millions sinon de milliards d’humains. Aussi est-il devenu un secteur économique gigantesque qui va des vendeurs de souvenirs à la sauvette aux groupes hôteliers, en passant par Airbus, Boeing et les chantiers navals. Le tourisme façonne nos villes, nos campagnes et les espaces dits sauvages. Airbnb, croisières, safaris, selfies… qu’il s’agisse des îles grecques, des Maldives, de Barcelone, de Paris ou des pyramides : en quelques décennies le tourisme de masse a métamorphosé des sociétés et des cultures.

Affiche publicitaire pour l'Orient-Express, 1895 © Granger collection / Bridgeman images
Affiche publicitaire pour l’Orient-Express, 1895 © Granger collection / Bridgeman images

La démocratisation du tourisme a été rendue possible par la convergence des évolutions culturelles et technologiques. L’amélioration constante de la productivité, grâce à la technologie et à la science, ainsi qu’à meilleur niveau général d’éducation, a entraîné d’une part la réduction du temps de travail et l’augmentation des revenus, d’autre part la baisse continue du prix des transports.

Si la baisse du temps de travail a été importante, avec un quart du temps de travail en moins entre 1964 et 2000, celle des prix des transports a été fulgurante. En 1960, un employé devait travailler 570 heures pour s’acheter un aller simple Paris-New York ; en 2019, 15 heures auraient suffi. De plus, tous les éléments de l’activité touristique se sont également démocratisés : hôtels, divertissements (visites, activités) et équipements – tels que matériel de ski, de camping ou de randonnée. Des objets chers et peu commodes il y a quarante ans sont aujourd’hui à la portée de presque tous.

À partir des années 1960, c’est l’explosion. Le ski transforme la montagne, des villages se muent en villes saisonnières, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur et à la Normandie aristocratiques succède le Languedoc populaire

Les conditions étaient réunies pour qu’une autre pandémie – que les Allemands appellent Reizfever, la « fièvre du voyage » – s’empare des sociétés occidentales. Ce n’est donc pas par des lois sanctionnant des « acquis sociaux » ni par des manifestations ou des révoltes que le droit de partir en voyage loin de chez soi a été arraché, mais par la convergence de tendances de fond qui ont donné naissance à une gigantesque classe moyenne planétaire. Et cette nouvelle classe moyenne voulait consommer comme les anciennes élites privilégiées qu’elle connaissait par le roman, la presse et le cinéma. Un géant s’est ébranlé : selon l’OMT, en 1950, on enregistrait 25 millions de traversées de frontières pour des raisons touristiques. Elles étaient 280 millions en 1980 et un milliard en 2010.

Le tourisme, une affaire d’espace

Le tourisme est une activité éminemment géographique puisqu’il consiste à se déplacer pour occuper provisoirement des lieux et des espaces. Or, cette activité n’est pas sans effet sur ces espaces. Les expositions internationales en sont un exemple frappant. Le palais de cristal construit pour abriter la première, à Londres, en 1851, est devenu une attraction touristique en même temps qu’un symbole. Et les expositions parisiennes (1855, 1867, 1878, 1889, 1900 et 1937) ont doté la capitale française de la tour Eiffel, du Trocadéro et de la première ligne de métro, sans oublier les hôtels, les restaurants et les services créés pour répondre à cette nouvelle demande. Toujours au xixe siècle, avec le développement des stations balnéaires et thermales, c’est tout un ensemble de villes nouvelles qui sont apparues, en Normandie, sur la côte basque, dans les villes d’eau de l’Auvergne, des Pyrénées ou des Vosges. Au tournant du xxe siècle, les premiers sports d’hiver ont apporté une activité économique nouvelle à des villages de montagne isolés et pauvres : Megève, Courchevel, Chamonix. Des activités qui se poursuivaient l’été sur la côte méditerranéenne, donnant naissance à la Riviera italienne et à la french Riviera, dont la promenade des Anglais niçoise est l’archétype. Dans ces villes, villages et sites naturels, la démocratisation du tourisme a changé la donne.

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À partir des années 1960, c’est l’explosion. Le ski transforme la montagne, des villages se muent en villes saisonnières, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur et à la Normandie aristocratiques succède le Languedoc populaire, dont le Cap d’Agde est l’un des exemples typiques avec les campings, les plages et les hôtels de tourisme. Les marécages, emplis de moustiques et de paludisme, sont asséchés et cèdent la place à des champs parsemés d’immeubles et de villages de vacances. La Camargue, zone pauvre et insalubre encore dans les années 1930, devient ainsi un espace attirant, pour sa nature sauvage (en réalité complètement aménagée par l’homme), ses élevages de chevaux et ses gardians intemporels, quoique nés dans les années 1870. Notre habitat même est devenu un gigantesque lieu d’accueil touristique, quand il n’est pas obligé de correspondre à la carte postale, cette image d’Épinal du XXe siècle.

La fixation du typique

Le tourisme a créé un décor qui a mystifié ses propres créateurs. Il a fait croire à l’existence de la nature, sauvage et immaculée, alors que tous les paysages, en France et en Europe, sont anthropisés. Il a sauvé des cultures et des traditions locales qui auraient disparu sans lui, mais qui, pour attirer et maintenir les touristes, se sont adaptées à leurs attentes. Beaucoup de fêtes de villages ou de traditions régionales « éternelles et de toujours » doivent tout au tourisme de masse, comme le carnaval de Venise relancé en 1979 après une « pause » de presque deux siècles. Bravades provençales, commémorations villageoises traditionnelles, fêtes bretonnes, percée du vin jaune, Saint-Vincent tournante sont remises au goût du jour pour créer de la couleur locale.

Embellissement des villages

Grâce au tourisme, de nombreux villages délabrés et à l’abandon connaissent une nouvelle vie. L’exemple de Cordes-sur-Ciel (Tarn) en est emblématique. Dans les années 1980, c’était un village médiéval perché sur son rocher aux façades délabrées, aux maisons abandonnées. Une bonne municipalité, des artisans passionnés, notamment le chocolatier et meilleur ouvrier de France Yves Thuriès, ont rénové et redonné vie à ce village sacré « Village préféré des Français » dans l’émission de Stéphane Bern. Les exemples se multiplient dans le Périgord, le Bourbonnais, le Perche. Façades rénovées, lavoir restauré, châteaux et églises mis en valeur, enseignes des boutiques en fer forgé décoratif, comme à Hautvillers (Champagne), etc. De nombreux éléments historiques ont été redécouverts et restaurés par des passionnés, gens du village ou non. Grâce aux Anglais et aux Hollandais, de nombreuses fermes abandonnées et en ruine ont été réaménagées. En trente ans, les fonds privés, européens ou nationaux investis par le tourisme ont permis de sauver de l’oubli de nombreux lieux anonymes. Cependant, le prix à payer s’est révélé très élevé. Le tourisme n’a pas seulement modifié notre présent et notre habitat, mais aussi notre passé et notre identité. Le touriste ne cherche pas à découvrir, mais à se rassurer, à trouver ce qu’il connaissait déjà. Faute de le lui offrir, on risque de le voir filer dépenser son argent dans le village où les habitants jouent le jeu de la disneylandisation.

Le village de Cordes-sur-Ciel (Tarn), autrefois délabré et à l'abandon, a été ressucité grâce au tourisme © PATRICE THEBAULT / Only France via AFP
Le village de Cordes-sur-Ciel (Tarn), autrefois délabré et à l’abandon, a été ressucité grâce au tourisme © PATRICE THEBAULT / Only France via AFP

La lecture de la carte Michelin des restaurants étoilés est à cet égard instructive : elle indique exactement la présence des touristes parisiens et franciliens. Hormis les régions parisienne et lyonnaise, les tables étoilées sont toutes situées dans les régions fortement touristiques : Bretagne côtière, Côte d’Azur, côte basque, bassin d’Arcachon, Alsace, montagnes à ski, etc. C’est là où vont les gastronomes prêts à payer le prix que les « toques » peuvent développer une cuisine de haut niveau… et donc travailler avec les producteurs locaux et les aider à améliorer leur qualité. Cette cuisine locale, régionale, de « terroir » n’existerait pas sans le tourisme des Franciliens et des étrangers cultivés et fortunés, qui accomplissent kilomètres et détours pour s’asseoir aux bonnes tables.

Le snobisme et la masse

Le tourisme de masse est mû par deux forces contradictoires.

On ne visite pas des lieux, mais des représentations du passé

D’un côté, nous aimerions tous être Paul Morand, descendant le Rhône en aéroglisseur, voyageant dans la Caraïbe, visitant les grandes capitales d’Europe. Ou bien Marcel Proust et avoir Venise pour nous tout seuls. On se rêve tous en touriste des années 1930, flânant seul dans des villes à l’authenticité préservée, musardant seul au Louvre où ne s’affairent que quelques étudiants des beaux-arts, seul à découvrir un monastère, guidé par un moine, ou seul à parcourir les steppes d’Asie centrale à la Nicolas Bouvier.

C’est bien entendu incompatible avec notre désir de le faire pendant les vacances et, de préférence, à bon marché – et avec nos moyens limités. C’est également incompatible avec la nature même du tourisme, devenu une industrie aux enjeux économiques et financiers tels qu’elle doit vendre du rêve à des millions d’êtres humains. Pour un certain nombre de pays – l’Égypte, le Cambodge, la Grèce – ou pour des villes et des villages de France – Carcassonne, Rocamadour, Deauville – l’activité touristique est vitale. Son moteur, c’est cette machine à croire et faire croire qui transforme le voyage en gigantesque spectacle. On ne visite pas des lieux, mais des représentations du passé. Autour de Notre-Dame de Paris, comme au Mont-Saint-Michel bondé, malgré les évidences, c’est un peu le Moyen Âge ; sur la côte espagnole, bétonnée à mort, c’est toujours les années 1950. Les restaurants, les objets, les lieux mêmes – Carcassonne, Saint-Malo – sont fabriqués comme des décors. De même que le luxe à la chaîne produit de la marque pour tous, le tourisme de masse fabrique de l’authenticité pour tous, de l’exclusif à bas prix pour chacun. Nous voulons tellement croire et nos hôtes – dont les intérêts économiques en dépendent – veulent tellement nous faire croire que souvent le miracle a lieu.  On pratique, on participe au privilège des happy few, que demander de plus ?

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L’industrie touristique est en évolution constante : Thomas Cook a fait faillite ; les voyages organisés à la mode Fram ont vécu ; le Club Med n’est plus la prolongation des colonies de vacances : ses prestations sont aujourd’hui « premium ». Si Airbnb se développe, c’est parce que les hôtels ont été incapables de se renouveler et de s’adapter aux nouveaux besoins, quoi qu’on pense de leur légitimité.

Eh bien oui, il faut casser ce tabou et commencer, par exemple, par augmenter les prix pour les étrangers

Aujourd’hui, les frontières sont fermées, les hôtels et les allées de villes touristiques se retrouvent vides, les dromadaires des pyramides du Caire chôment, les paquebots ne quittent plus leurs ports d’attache et les avions de ligne dorment sur les tarmacs des aéroports. Brusquement, nous sommes privés de quelque chose que nous avons à la fois méprisé et pratiqué. Si le tourisme est intrinsèque à notre civilisation, c’est probablement parce qu’il est l’une des manifestations les plus accessibles de notre condition d’individu souverain doté d’une infinité de droits démocratiques, dans un monde vécu comme un parc d’attractions. Je bouge donc je suis. Alors, posons-nous la question. Voulons-nous vraiment un plan Marshall qui ramène les paquebots à Saint-Marc, des quartiers aseptisés et concédés aux locations touristiques ? Serons-nous toujours ces pèlerins sans fin, se ruant vers des endroits toujours plus lointains et toujours plus semblables ? Un autre tourisme est-il possible ?

Cela revient, en réalité, à se demander si un tourisme qui ne serait pas de masse est possible. Est-il encore temps de dire que le spectacle doit s’arrêter ? Autrement dit, peut-on aujourd’hui dé-démocratiser le tourisme ? Eh bien oui, il faut casser ce tabou et commencer, par exemple, par augmenter les prix pour les étrangers. Il est absurde que le ticket d’entrée au Louvre coûte moins cher qu’un plat dans une brasserie.

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Mais il s’agit aussi d’en finir avec la muflerie qui a cours dans des lieux devenus des zones de non-civilité. Exigeons des tenues correctes, comme en Italie, pour éliminer la déambulation des shorts et des claquettes dans les salles de Versailles. Dans certains lieux, les selfies et leurs branches télescopiques sont interdits. L’accès à certains sites, artistiques ou naturels, devrait être contingenté. En Italie, il est nécessaire de réserver son billet à l’avance pour visiter la Villa Borghèse et le musée des Offices.

Les sites les plus célèbres ne peuvent pas, ne peuvent plus, accueillir tous les touristes du monde. Mais les chefs-d’œuvre voyagent, eux, avec les grandes expositions. Peut-être devrions-nous, à l’issue de cette crise, méditer sur le mot d’ordre « Restez chez vous ! ». Ce n’est pas si bête…

Hommage à De Gaulle: au secours, la voilà…

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Marine Le Pen en déplacement sur l'Ile de Sein, le 17 juin 2020 © DAMIEN MEYER / AFP

La classe politico-médiatique est vent debout contre Marine Le Pen: pas touche à De Gaulle, il est à nous !


Marine Le Pen rend hommage à De Gaulle : émoi et offuscation dans le Landerneau. De Gaulle est à nous, pas touche ! « C’est sans doute l’entreprise de récupération la plus impudente de ces dernières années », décrète Laurent Joffrin. Cette représentante de la lèpre populiste, pour rester polie, a commis un crime de lèse-statue. En réalité, ces beaux esprits aimeraient que Marine Le Pen, dans les traces de son père, rende hommage à Pétain : le monde serait propre en ordre comme disent les Suisses dans une délicieuse redondance. On pourrait défiler contre le fascisme et jouer à la Résistance, as usual. Au lieu de quoi ils en sont réduits à intenter à la patronne du RN un minable procès en captation d’héritage. 

Ah oui, mais De Gaulle a signé le traité de Rome!

Il est assez marrant de voir les partisans de l’Europe fédérale d’un côté et ceux du multiculti débridé de l’autre (qui sont souvent les mêmes au demeurant) célébrer avec des trémolos dans la voix l’homme de l’indépendance nationale et de l’identité française. Ah oui, mais De Gaulle a signé le traité de Rome, ça prouve bien que ce n’était pas un nationaliste étroit, assène triomphalement Joffrin, feignant de ne pas voir que cette l’Europe de la coopération entre nations née en 1957 n’a pas grand-chose à voir avec celle de Maastricht, Amsterdam et Lisbonne. 

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Il est cependant un peu agaçant de voir les innombrables notaires qui se pensent autorisés à répartir l’héritage gaulliste se draper dans les habits du Général pour prononcer des exclusives et décider qui a le droit de se réclamer de lui. Peu importe que l’homme du 18 juin ait rassemblé des royalistes et des communistes, des juifs et des antisémites, parce que, pour lui, l’unité nationale n’était pas un colifichet pour plateau-télé. L’unité nationale, d’accord, mais pas avec n’importe qui. 

Notre passé tout entier arraisonné 

De plus, à part son nom, on ne voit pas ce qui, dans les propos de Marine Le Pen, lui interdirait de se dire gaulliste. Dans les termes d’aujourd’hui, on n’en est pas à un anachronisme près, on dirait qu’elle est beaucoup moins identitaire et réac que le Général. Ses adversaires ne lui en contestent pas moins la qualité de républicaine, sans jamais préciser ce qui lui vaut cette accusation : eux peuvent oublier leur passé mao ou stalinien sans que quiconque aie le mauvais goût de le leur rappeler, elle ne se désolidarisera jamais assez du sien. Ce qui permet d’ignorer avec constance le fait que les électeurs du RN n’expriment pas, depuis belle lurette, leur haine de la République mais leur demande frustrée de République. 

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D’un côté, nos belles âmes antifascistes entendent donc faire le tri entre les héritiers et choisir ceux qui ont le droit d’admirer nos grands hommes. Et de l’autre les grandes consciences antiracistes prétendent soumettre le contenu de cet héritage à un droit d’inventaire et décider de ceux que nous avons le droit d’admirer. Autant dire que notre malheureux passé est tout entier arraisonné aux lubies idéologiques du temps présent. 

On s’étonne d’ailleurs que les racistes antiracistes n’aient pas encore exigé que l’on débaptise tout ce qui porte le nom de Charles de Gaulle, à commencer par l’aéroport de Paris. L’homme qui craignait de voir Colombey-les-deux-Eglises se transformer en Colombey-les-deux-mosquées est-il digne d’accueillir les visiteurs qui viennent découvrir la France du vivre-ensemble – et ne chipotons pas parce que celui-ci se manifeste parfois à coups de kalach comme à Dijon ? Témoin et artisan de notre grandeur passée, De Gaulle ne rappelle-t-il pas à tous combien cette grandeur fut mal acquise ? Comme me le souffle finement Daoud Boughezala, il est urgent de déboulonner la statue de Jeanne d’Arc. Comme ça on fera – littéralement – d’une pierre deux coups : on effacera une image embarrassante de la femme et on empêchera Marine Le Pen de la célébrer. 

États-Unis: comment la gauche radicale social-étatiste exacerbe en fait le racisme

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Des manifestants se regroupent devant un fast-food calciné à Minneapolis, le 29 mai 2020. © AP Photo/John Minchillo/CER965/20150198584110//2005290737

Les récentes violences urbaines qui ont eu lieu aux États-Unis à la suite du décès tragique de George Floyd révèlent l’existence d’un nouveau courant socialiste aux États-Unis, que l’essayiste Dinesh D’Souza analyse remarquablement dans son dernier ouvrage tout récemment paru, United States of Socialism. Le vrai libéralisme, dans la tradition d’Ayn Rand, constitue probablement le meilleur remède au racisme, là où le collectivisme social-étatiste n’a que trop tendance à l’attiser.


L’émergence d’un nouveau socialisme « identitaire » aux États-Unis

Dans l’ouvrage précité, Dinesh D’Souza soutient qu’il existe aujourd’hui outre-Atlantique une nouvelle forme de socialisme, qu’il appelle le « socialisme identitaire ». Ce nouvel avatar du socialisme constitue à la fois une actualisation et un élargissement du marxisme : là où Marx avait divisé les sociétés capitalistes en deux classes antinomiques (les travailleurs opprimés et les capitalistes oppresseurs), les tenants du nouveau « socialisme identitaire », nous dit Dinesh D’Souza, ont introduit d’autres critères de segmentation sociale tels que la couleur de peau, le genre ou encore l’orientation sexuelle. Aujourd’hui, la gauche radicale américaine – ceux que l’on appelle indûment aux Etats-Unis les Liberals, au prix d’un détournement de sens qui a été formidablement analysé par Alain Laurent dans son ouvrage Le Libéralisme américain (2006) – tendrait ainsi à diviser la population en davantage de catégories, mais toujours sur le même mode binaire : blancs/noirs, hommes/femmes, hétérosexuels/LGBT, etc. À travers cette lecture réductrice et purement catégorielle de la société – d’où l’individu a complètement disparu – la gauche radicale américaine chercherait en réalité, poursuit Dinesh D’Souza, à créer une véritable « coalition de victimes opprimées ».

La mort tragique de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020 a donné lieu ces derniers jours à nombre d’émeutes qui ont éclaté à travers les États-Unis. Or loin de ne viser que les violences policières, les émeutiers s’en sont également pris à des cibles dont on peine à comprendre le lien avec le décès de George Floyd lui-même. Ainsi a-t-on vu des commerces être pillés et des magasins être incendiés. À Los Angeles, des synagogues ont également été vandalisées lors du samedi 6 et du dimanche 7 juin. Pour faire face à cette explosion de violences urbaines, plusieurs dizaines de villes américaines ont dû décréter un couvre-feu et les soldats de la Garde nationale ont dû être déployés dans plusieurs États ainsi que dans la ville de Washington.

En segmentant la société en groupes identitaires, tout en affichant par ailleurs la détestation de l’individu consubstantielle à tous les collectivismes, le nouveau socialisme « identitaire » dont parle Dinesh D’Souza alimente en réalité le racisme

Ainsi que le souligne avec justesse Dinesh D’Souza, la contestation que l’on a vue poindre aux États-Unis a donc dépassé de beaucoup le seul champ des violences policières pour se muer en une véritable déferlante d’émeutes urbaines, guidée par un certain nombre de groupes d’extrême gauche, dont les Antifa. Remarquons d’ailleurs que l’émergence de cette nouvelle gauche identitaire aux États-Unis passe d’ordinaire complètement sous le nez de nos commentateurs français, tant ils sont obnubilés par le seul Donald Trump, dont l’action politique se résumerait, selon ces brillants analystes, à conforter en permanence sa base électorale. (Par contraste, les dirigeants politiques français seraient miraculeusement épargnés par cette fâcheuse dérive.) Ainsi Dominique Moïsi – un exemple parmi bien d’autres – écrit-il dans Les Echos du 8 juin 2020 : « Donald Trump joue délibérément avec le feu, persuadé que plus les “indignés” basculeront dans la violence, plus ses chances de réélection seront grandes ». En gros, si l’on comprend bien, Dominique Moïsi nous explique ici que les violences urbaines seraient voulues par Donald Trump lui-même à des fins électorales.

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L’idée selon laquelle ces violences urbaines pourraient avoir un fond idéologique propre ne semble manifestement pas l’effleurer un seul instant. Il faut dire qu’en France, l’information concernant les États-Unis a toujours été traitée d’une manière qui révélât notre ignorance sur ce pays ou qui flattât notre vanité nationale de donneur de leçons permanent. Quoi qu’il en soit, il semble que nous n’ayons pas encore compris en France que la gauche américaine d’il y a encore 20 ou 25 ans, c’est-à-dire une gauche qui correspondait à peu près à notre centre droit, a aujourd’hui fait place à une gauche radicalisée, ainsi que le reflète notamment le fort soutien accordé à Bernie Sanders, même si celui-ci a jeté l’éponge dans la course à l’investiture démocrate au profit de Joe Biden.

La Maison Blanche sous étroite surveillance alors que des émeutes raciales secouent l'Amérique, le 1 juin 2020 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460216_000001
La Maison Blanche sous étroite surveillance alors que des émeutes raciales secouent l’Amérique, le 1 juin 2020 © Alex Brandon/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460216_000001

Le vrai libéralisme comme antidote au racisme et à la xénophobie

En segmentant la société en groupes identitaires, tout en affichant par ailleurs la détestation de l’individu consubstantielle à tous les collectivismes, le nouveau socialisme « identitaire » dont parle Dinesh D’Souza alimente en réalité le racisme. En effet, dans une société réellement libérale, c’est l’individu qui constitue l’unité fondamentale et irréductible des rapports sociaux, et non tel ou tel groupe auquel il appartiendrait. Les sociétés libérales sont des sociétés dans lesquelles les individus agissent souverainement et décident librement d’interagir entre eux. Dans une société véritablement libérale, l’individu n’est rien d’autre que ce qu’il fait de lui, et il n’est pas déterminé par le groupe dont il serait issu ou dans lequel on voudrait l’enfermer. À l’heure où l’on ne cesse d’en appeler à l’apaisement social, il serait bon de constater que le socialisme politiquement correct à l’américaine – qui hélas ! déteint de plus en plus sur les autres pays -, en ramenant tous les problèmes à un même petit nombre de dichotomies sociales, ne fait en réalité qu’accentuer des clivages qui n’ont pas ou plus lieu d’être au XXIe siècle.

"Propriété d'un noir", tag à West Hollywood (Los Angeles). © Grégory Blanc
« Propriété d’un noir », tag à West Hollywood (Los Angeles).
© Grégory Blanc

À cet égard, il conviendrait de méditer, entre autres textes écrits par les penseurs libéraux sur le même sujet, celui qu’Ayn Rand a fait paraître dans The Objectivist Newsletter (septembre 1963) à propos du racisme. Ainsi ce texte s’ouvre-t-il sur la phrase suivante : « Le racisme est la forme la plus abjecte et la plus brutalement primitive du collectivisme »[tooltips content= »Ayn Rand, La Vertu d’égoïsme, Paris, Les Belles Lettres, « Classiques de la liberté », 2011, p. 145. »](1)[/tooltips]. Le racisme équivaut pour Ayn Rand à penser « qu’un homme doit être jugé, non en fonction de son propre caractère et de ses propres actions, mais en fonction de ceux de ses ancêtres » [tooltips content= »Ibid. »](2)[/tooltips]. Loin du préjugé sempiternellement ressassé selon lequel les États-Unis seraient « structurellement racistes », Ayn Rand soutient au contraire les propos suivants : « C’est le capitalisme qui brisa les barrières nationales et raciales au moyen du libre-échange. C’est le capitalisme qui abolit le servage et l’esclavage dans tous les pays civilisés du monde. C’est le Nord capitaliste qui détruisit l’esclavage du Sud agrarien-féodal aux États-Unis » [tooltips content= »Ibid., p. 152. »](3)[/tooltips]. Ainsi donc, en ces temps d’apparition de nouvelles idéologies collectivistes, fondées sur une vision purement identitaire de la société, sachons revenir à certaines des leçons du libéralisme classique afin de mieux vivre tout à la fois pour soi et avec les autres.

Les droits du sol

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Bérénice Levet. Photo : Hannah Assouline.

La trêve touristique imposée par la crise sanitaire est inespérée. Voici enfin l’occasion de réfléchir à l’avenir d’un secteur mettant en péril les sites et monuments qui font la France


 

La Sainte-Chapelle, ou l’« alternative économique… »

Au lendemain de l’incendie qui a gravement endommagé la cathédrale Notre-Dame de Paris, on a vu se former à quelques encablures, en face du palais de justice, des grappes de touristes, le regard, ou plutôt le smartphone, prothèse et substitut de l’œil touristique, tourné vers les hauteurs. Qu’observaient-ils ? La flèche de la Sainte-Chapelle. Celle de Notre-Dame venait de s’ébouler et le circuit balisé par les tour-opérateurs promettait une flèche ? Qu’à cela ne tienne, on leur en a dégoté une autre !

Soupçonnant que ce pas de côté ne relevait nullement de quelque initiative personnelle de guides instruits des beautés parisiennes – car s’il est bien une chose d’inconcevable dans l’univers touristique, c’est l’idée même de pas de côté, d’initiative individuelle –, j’ai mené l’enquête. Et j’ai découvert qu’en vertu de sa proximité avec la cathédrale mutilée, la Sainte-Chapelle avait été élue par l’industrie touristique et la presse spécialisée comme « alternative économique » à Notre-Dame, monument de « remplacement logique » – logique selon la rationalité calculante des officines de tourisme : sise dans l’île de la Cité, la Sainte-Chapelle permet de ne pas trop dévier de l’itinéraire habituel.

S’enorgueillir du tourisme de masse?

Cette anecdote condense à elle seule l’esprit du tourisme, activité à l’arrêt dont on souhaite vivement qu’elle ne reprenne pas, du moins dans les modalités dévastatrices qu’on lui connaît.

Nous ne haïssons pas les voyages, ni les touristes d’ailleurs. Nous haïssons ce que les voyages et les touristes sont devenus. Le tourisme de masse nous a été imposé. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’heure est à la reconstruction matérielle du pays, pas à la reconstruction morale et civilisationnelle espérée par Simone Weil. L’économie triomphe de toute autre considération. Modernisation, rentabilité, efficacité… sont les maîtres mots de cette logique dans laquelle s’inscrit le tourisme de masse. Celui-ci va bouleverser le visage de la France, sans que jamais on ne se demande ce qu’on est en train de faire.

Alors que le tourisme de masse n’a pas encore repris, nous sommes dans un entre-deux propice à la réflexion, loin des mièvreries de Nicolas Hulot. Aspirons-nous à demeurer la première destination touristique mondiale, statut économique bénéfique et ruineux sous tous les autres aspects ? Y a-t-il là véritablement matière à nous enorgueillir ?

La Sainte-Chapelle du Palais de Justice, élue par l'industrie touristique et la presse spécialisée comme "alternative économique" à Notre-Dame-de-paris, juin 2020. Photo: Hannah Assouline
La Sainte-Chapelle du Palais de Justice, élue par l’industrie touristique et la presse spécialisée comme « alternative économique » à Notre-Dame-de-paris, juin 2020. Photo: Hannah Assouline

 

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Demeurer une civilisation

La démonstration a été faite que l’économie pouvait n’avoir pas le dernier mot, autrement dit, que nous demeurions une civilisation, comme l’a observé Alain Finkielkraut. Or, une civilisation ne saurait ignorer la question de la beauté, non plus que celle du sort réservé à ces témoins de pierre de son passé que sont les monuments, toutes deux mises en péril par le tourisme tel qu’il se pratique aujourd’hui. Ne nous berçons pas d’illusions, si nos responsables politiques ont pu se montrer hardis face à la logique économique, c’est qu’ils lui opposaient la vie biologique, mais la chose est bien plus incertaine lorsqu’il s’agit de prendre fait et cause pour la préservation de la physionomie d’un pays et de faire valoir la beauté des lieux. Cette beauté dont on fait volontiers un argument de vente, mais nullement un principe civilisationnel non négociable.

La bataille, si elle a lieu, promet d’être rude. Le visage de la France aujourd’hui, et singulièrement son enlaidissement, est en grande partie imputable à l’impératif économique. Notre patrimoine naturel et architectural a besoin de paix, de silence, de solitude… il ne s’agit pas de souhaiter qu’un incendie ou une pandémie nous délivre des touristes, mais de prendre la question au sérieux.

Réinstallons l’Eglise au milieu du village…

Dans les semaines qui ont suivi l’incendie de Notre-Dame, j’ai savouré pour elle la tranquillité retrouvée, le halo de silence qui l’enveloppait, je lui prêtais volontiers la réplique, empruntée à Sacha Guitry, par laquelle André Dussollier ouvrait son spectacle Monstres sacrés, sacrés monstres : « Enfin seule ! » Délivrée de ces hordes de touristes, Notre-Dame était comme rendue à elle-même. Cet anthropomorphisme est assurément naïf, mais paradoxalement il remet l’homme à sa place… L’empathie nous rappelle que nous sommes les obligés du monde et non les propriétaires.

Nous ne souhaitons pas choisir entre ces deux extrêmes, le repos intégral et le tourisme de masse. C’est pourquoi la question doit être mise à l’ordre du jour.

Réinstallons l’église au milieu du village, la beauté et la physionomie de la France avant l’économie. L’enjeu est impérieux : nos monuments, nos villages, nos villes, nos musées survivront-ils à une version divertissante et touristique de ce qu’ils sont ? Et nous en sortirons tous gagnants, les hommes et les lieux.

Le tourisme des xxe et xxie siècles s’inscrit dans une longue histoire, une histoire somme toute commencée avec l’homme : l’aspiration à voyager semble bien constituer un invariant anthropologique. On peut, pour brosser les choses à grands traits, distinguer trois moments. Au temps de Montaigne, le ressort du voyage est personnel, aiguillonné par la curiosité, le désir ardent de « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », autrement dit se dépayser dans un sens autre. Il le demeure pour le touriste-marchand de fer de Stendhal, cultivant l’art de voir, d’observer et de consigner les mœurs, les caractères des êtres et des lieux visités. Le motif est encore tout personnel chez Proust dont les voyages ont très souvent pour chiquenaude des lectures ou la rencontre avec l’œuvre d’un peintre dont le génie consiste précisément à révéler la beauté du lieu représenté, à le charger de sens, de telle sorte que, face au tableau, on « ne pense plus qu’à courir le monde » afin de « goûter l’enchantement qu’il avait su rapporter, fixer sur sa toile, l’imperceptible reflux de l’eau, la pulsation d’une minute heureuse ».

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Le touriste est le laboureur d’une civilisation

Au xixe siècle, avec l’avènement de la bourgeoisie, la révolution industrielle et l’essor du chemin de fer, le voyage devient phénomène social. La passivité et le conformisme marquent déjà de leur sceau le voyageur. L’heure est à M. Perrichon. Il faut lire l’extraordinaire et impitoyable portrait que Taine peint des « touristes » qu’il qualifie précisément de « dociles » : « On les voit aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient d’éprouver […] ont-ils un goût ? On n’en sait rien : le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux » [tooltips content= »Cité par Daniel Nordman dans son article « Les Guides-Joanne, ancêtre des Guides bleus », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire, I, « Quarto », Gallimard, 1997, p. 1043. Je recommande très vivement la lecture de cette contribution d’une grande richesse et fécondité.« ]This triggers the tooltip[/tooltips].

Vient enfin, dans la seconde moitié du xxe siècle, le tourisme de masse. Cette nouvelle figure d’humanité importe dans le domaine du voyage, du consommateur, de l’homme qui réclame, des produits toujours frais, toujours neufs, ne requérant de surcroît nul effort. Sa logique est purement consumériste et quantitative. Le touriste, c’est le lapin blanc d’Alice, hanté à l’idée de prendre du retard sur son programme, il ne s’attarde nulle part, reste partout à la surface des choses et de lui-même. Afin de s’imprégner d’un lieu, si l’on veut qu’il vienne enrichir le vocabulaire de notre sensibilité – et n’est-ce pas là la raison d’être même du voyage –, il n’y a pas d’autres voies que de l’arpenter, de le labourer, de s’y aventurer – « Les villes dont on se souvient, disait Hannah Arendt, sont celles que les pieds connaissent par cœur. »

La grande industrialisation du tourisme

Or, le touriste ne visite pas un lieu, il « fait » des lieux, et c’est à celui qui dévidera le chapelet le plus long. Or, « faire », l’un des verbes les plus indigents de la langue française, est accordé à la sécheresse, l’aridité, la stérilité de l’expérience touristique contemporaine. De la même façon, le beau mot de « villégiature », chargé d’une temporalité douce et lente, et empli d’échos à Goldoni et Tchekhov, ne mord plus sur aucune réalité.

Le tourisme, c’est le contraire même de l’expérience. Pour devenir véritablement nôtres, être approchés dans leur singularité et leur beauté, un monument ou un village, une œuvre ou une ville réclament une longue et lente fréquentation, ils demandent de l’attention, de la disponibilité, de la liberté. Ce que Hannah Arendt disait de la culture vaut pour le tourisme : de la même manière que la culture n’est pas simplement une question d’objet, mais de dispositions, la visite d’un lieu suppose qu’on se libère de soi afin d’être libre pour une réalité autre et plus grande que soi. Or, le touriste est comme enkysté en lui-même, il ne se laisse pas inquiéter par ce qu’il rencontre, il demande au contraire aux lieux de se conformer à l’idée qu’il s’en fait, à son propre découpage du réel, il réclame du pittoresque.

C’est, du moins, l’idée que les industriels du tourisme se font du touriste, si bien qu’ils reconfigurent les lieux, et c’est par là qu’ils les détruisent, afin de répondre à cette prétendue attente. C’est peut-être à ce niveau-là qu’il faudrait agir. Car à force de postuler un homme réductible à son être consumériste, il l’est devenu. « L’homme, cet être flexible […] est également capable de connaître sa propre nature, lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment, lorsqu’on la lui dérobe », écrivait Montesquieu.

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Reprendre racines, un impératif

Et si, fort de cette conviction, on essayait une autre idée de l’homme, si l’on faisait le pari de dispositions et de facultés plus hautes et plus nobles ? Tout nous enjoint à inaugurer une nouvelle phase, ou plutôt à renouer avec la première : faire de la rencontre avec un lieu une expérience en première personne.

nivenn-lanos-2VhdWv1bey0-unsplashCette année, les Français resteront en grande majorité en France, trompette-t-on. La nouvelle n’est pas en soi et nécessairement une bonne nouvelle pour la France, le Français est un touriste comme les autres. Est-il besoin de le préciser, ce n’est pas qu’il vienne de l’étranger qui rend le touriste nuisible, mais bien la manière dont il se rapporte aux lieux qu’il visite, et cette manière est de tous les pays, y compris du nôtre. Heureuse nouvelle en revanche s’il s’agit de tirer les leçons de quarante années de mondialisation et de fuite en avant, et de reprendre racines dans un sol et une histoire, autrement dit de signer les retrouvailles avec une patrie délaissée et inlassablement conspuée. L’identité est affaire de géographie. Mais en sommes-nous vraiment là ?

« Nation française, tu n’es pas faite pour recevoir l’exemple mais pour le donner », proclamait magnifiquement Rabaut Saint-Étienne en 1789. La France est confiée à nos soins : montrons-nous à la hauteur ! Cessons de nous comporter comme des éléphants dans un magasin de porcelaine ! La France est belle, fragile et périssable.

L’esprit du 18 juin à l’heure du Covid-19

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Emmanuel Macron au Mont-Valerien à Suresnes, ce matin © Ludovic Marin / POOL / AFP

Entre la débâcle de 1940 et la triste situation française au lendemain du confinement, la comparaison est vite faite. On peut s’en agacer, ou effectivement y voir une analogie pertinente. 


Les cadres supérieurs se confinent dans leurs résidences secondaires ? C’est l’exode. Celui-ci dénonce un voisin réfractaire au confinement ? C’est un collabo. Celui-là dénonce la main d’un laboratoire derrière telle étude ? C’est un résistant. 

Toutes ces comparaisons sont fantaisistes, mais il est frappant de voir à quel point la sémantique de la Seconde Guerre Mondiale a imprégné la crise que nous venons de vivre.  Pour qualifier l’abîme, 1940 reste notre imaginaire de référence. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que la cicatrice est encore vive, et qu’il reste du chemin à parcourir pour dépasser cette épreuve, dans une France qui semble avoir renoncé à s’aimer.

Nous ne sommes pas en guerre. Mais puisqu’on commémore aujourd’hui les 80 ans de l’appel du 18 Juin, il peut être utile de revenir sur la geste du Général de Gaulle, qui porte en elle des valeurs-clés pour guider nos élites en ces temps troublés.

De l’audace, d’abord

Quand le Général arrive à Londres, il se retrouve dans une position atypique : parmi les pays défaits par le Reich, la France est la seule puissance de premier rang. Mais c’est aussi la seule qui ait choisi de négocier avec lui: les gouvernements des autres pays occupés sont à Londres, en exil.

Il ne se limite pas pour autant à organiser la participation, qu’on aurait imaginé honorifique, de quelques rescapés français à la suite du combat. Général depuis trois semaines, sous-secrétaire d’État pendant dix jours, son appel revient à préempter la continuité de l’État, face à « l’autorité de fait » restée sur le territoire français. Sont ainsi posés en quelques heures, les actes qui permettront à la France de s’asseoir à la table des vainqueurs.

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Dans les premières semaines, ces efforts ne récoltent qu’un succès relatif, comme en témoigne l’ambivalence du Royaume-Uni, qui soutient de Gaulle mais maintient le contact avec Pétain. De son côté, Vichy ne laisse pas traîner le dossier: au cours de l’été, de Gaulle sera dégradé, puis mis à la retraite d’office et déchu de la nationalité française, avant d’être condamné à mort et de voir ses biens confisqués. C’est peu dire qu’en prononçant son appel, de Gaulle ne se sera pas soucié de son « risque pénal » !

Du pragmatisme, ensuite

L’appel du 18 juin ouvre une séquence politique de trente ans, qui par-delà le conflit, aura bouleversé la France. Un demi-siècle après son départ, de Gaulle continue d’inspirer ceux qui s’engagent, et sur un spectre politique de plus en plus large avec le temps. Étonnant consensus, pour un monarchiste de cœur, dénoncé par la gauche comme trop proche de l’Action Française, y compris pendant la guerre.

On place souvent le Général dans les pas de Colbert, pour sa politique industrielle, et de Napoléon, pour sa politique d’indépendance. Il incarnerait ainsi les traits d’un État centralisé et tout-puissant. Mais c’est aussi sous sa présidence que se structure la construction européenne et se lance le mouvement de déconcentration.

Ce qui frappe, c’est sa capacité constante à diriger la France à la boussole de sa continuité historique, sans pour autant se laisser enfermer dans les recettes venues d’avant-hier, pas plus que dans celles venues d’ailleurs: tout est imaginable pour la France, tant que sont garantis ses intérêts vitaux et son indépendance.

De la résilience, enfin

On a parfois laissé entendre que si Pétain, nommé Président du Conseil en remplacement de Paul Reynaud, avait envisagé de maintenir de Gaulle au gouvernement, les ondes de la BBC seraient restées silencieuses.

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Quoiqu’il en soit, quand il arrive à Londres, de Gaulle croise bon nombre d’officiels français, échoués là par la débâcle, et qui décident de rentrer en France sitôt l’armistice signé. À 49 ans, il fait le choix de tourner le dos à une carrière militaire brillante, méticuleusement construite depuis Saint-Cyr, pour « entrer dans l’aventure, comme un homme que le destin [jette] hors de toutes les séries »

La pandémie consacre le retour du tragique, comme une réponse qui claque à l’arrogance de notre époque. Nous ne sommes qu’au début de la crise: au cortège des victimes sanitaires va suivre celui, bien plus fourni encore, des victimes économiques. A nous de ne pas la laisser nous submerger. « Dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance », nous dirait le Général.