Le jeune écrivain Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Humour, dérision et érudition sont sa marque de fabrique.


En tapant le nom Pierre Ménard sur Google, on tombe d’abord sur un Pierre Ménard, écrivain reconnu, qui, lit-on, a choisi ce pseudonyme en hommage à l’autre Pierre Ménard, ce célèbre écrivain imaginaire qui aurait recopié des chapitres entiers du Don Quichotte, écrivain crée et raconté par Borges avec un humour digne de Cervantes dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte.

Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition

C’est à se demander si ce nom destine à devenir écrivain. Car voilà qu’un nouveau Pierre Ménard a surgi dans le monde des lettres depuis quelques années. Cela commence en 2013, le nouveau venu publie aux éditions du Cherche-Midi Pour vivre heureux vivons couchés, la véritable histoire du sexe. Tour d’horizon à l’horizontale, de Proust à Dali ou Cocteau en passant par Tibère, Napoléon, Pierre Desproges et Franck Ribéry.

Pierre Ménard n’a alors que 23 ans, il manie l’humour, la culture, il est étudiant à HEC. Désinvolte, il dépose l’ouvrage sous l’oreiller parental, car dans son entourage personne ne sait qu’il écrit.

En 2014, il réitère avec 20 raisons d’arrêter de lire, un recueil où il affirme que la lecture est bien plus un vice qu’une vertu, qu’elle rend fou, myope, fainéant ou pauvre. Ses exemples vont de Nerval et son homard promené en laisse, à Harry Potter et les 4 millions d’arbres abattus pour faire des livres. Une mauvaise foi revendiquée ajoute à la drôlerie et à l’érudition. En 2015 le jeune auteur publie Comment paraître intelligent, un petit bréviaire « destiné à ceux qui ne le sont  pas, écrit par quelqu’un qui aurait besoin de le lire ». Humour, dérision et érudition encore s’affirment comme la marque de fabrique de Pierre Ménard.

Un certain Antoine Crozat

Le XVIIe siècle le passionne. Swift, le pamphlétaire, qui conseillait aux pauvres de manger leurs enfants pour être moins pauvres, mais aussi Bossuet, La Rochefoucauld, Saint-Simon et Pascal. Ce goût des lettres et de la belle langue remonte sans doute à son enfance où il lit beaucoup et à un grand-père qui lui racontait des fables, souvent inventées. Mais si la graine littéraire a été semée en lui, ce n’est pourtant pas la voie que Pierre choisira, mais la sérieuse HEC avec un détour à Harvard en « visiting fellow », (auditeur libre) faisant de lui aujourd’hui un analyste financier pointu au sein d’une entreprise du CAC 40.

C’est à Harvard qu’il va travailler sur un personnage inouï et pourtant inconnu, Antoine Crozat, un milliardaire sous Louis XIV, banquier du roi. Pierre l’a découvert par hasard, son portrait ornait sa chambre d’hôtel à Palerme. Qui est cet homme ? Aucun livre sur lui, ses archives ont brûlé, Pierre mène l’enquête au sein de son XVIIe siècle chéri. Un travail de fourmi servi par une écriture légère et précise. Pour le style, il se réfère à Stendhal, celui qui l’aide le plus, qui pourrait être son modèle, jamais un mot de trop, toujours le mot juste confie-t-il.

Son livre sur Crozat sort en 2017, préfacé par l’historien Emmanuel de Waresquiel. C’est passionnant et on ne lâche pas l’histoire du milliardaire qu’un jeune biographe a déterré.

Des Goncourt antisémites et misanthropes

Surdoué, Pierre Ménard ? La question se pose quand arrive en librairie il y a quelques mois son nouveau livre, Les infréquentables frères Goncourt.

Pourquoi les Goncourt ? Le jeune homme, qui n’a pas encore trente ans, donne plusieurs raisons. « Ils m’ont permis de découvrir le XIXe siècle que je connaissais mal. Leur Journal est digne de Saint Simon. Leurs portraits acides sont un régal. Et ils sont doubles, pas seulement parce Jules et Edmond sont deux frères inséparables qui vivent et écrivent ensemble, mais parce qu’ils sont conservateurs et réformateurs à la fois, et qu’ils veulent changer la littérature. Notons qu’Edmond crée son Prix comme une anti-Académie. J’ai essayé aussi de raconter au mieux leur antisémitisme et leur misanthropie. »

La qualité du livre est reconnue par tous, à tel point qu’il est nommé sur la liste… des Goncourt de la biographie ! (Il n’a pas gagné mais a reçu une mention spéciale.)

Comment Pierre Ménard envisage-t-il l’avenir ? Va-t-il devenir écrivain à temps complet ? « Pas du tout ! L’écriture doit rester un plaisir, je n’ai pas envie de faire carrière. »

Craint-il cette affirmation d’Edmond de Goncourt selon laquelle « l’homme qui s’enfonce et s’abîme dans la création littéraire n’a pas besoin d’affection de femme, d’enfants. Son cœur n’existe plus, il n’est plus que cervelle » ?

Il doit encore lire tout Balzac et Flaubert 

S’il ne dévoile rien sur sa vie privée, on apprend que Pierre Ménard est marié, sa femme  fait le même boulot que lui. Point.

Dans son « entreprise du CAC 40 » dont il tait le nom, ses collègues ne sont toujours pas au courant de sa double vie. Le confinement l’a d’ailleurs aidé à dissimuler plus que jamais cette vie secrète : il a travaillé en télétravail et a pu passer un temps inespéré sur son prochain livre, dont il ne dira rien.

D’un ton tranquille et détaché, volontairement -ou pas- monocorde, pour mieux surprendre ça et là par une pointe d’humour noir, il cite des passages crus du Journal des Goncourt comme celui de « l’odeur de la femme pareille à celle de la crevette onze jours après sa mort ». Il emploie des adjectifs enfantins comme « méchant », ou désuets comme « plaisant ».

Ce grand jeune homme élégant et bien élevé regrette d’être en retard dans sa formation littéraire, il doit encore lire tout Balzac et Flaubert et la poésie aussi, sans parler de la littérature étrangère, là il doit s’y mettre sérieusement.

Mais pour l’heure ses collègues financiers l’attendent pour une réunion en zoom. On le quitte à regrets, avec une impression étrange, celle d’abandonner un confinement délicieux pour un dehors trop ordinaire.




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