Le 11 novembre dernier, le président serbe, Aleksandar Vucic avait « la gorge serrée ». Lors des commémorations de l’armistice de la Première Guerre mondiale, Emmanuel Macron a, en effet, choisi de l’isoler dans une tribune annexe, quand le représentant du Kosovo était, lui, placé en bonne compagnie dans la tribune officielle. Une humiliation qui fait de l’ombre au souvenir de l’amitié franco-serbe, notamment développée sur le front entre 1914 et 1918. 


Cent ans après la libération de la capitale serbe par l’Armée d’Orient, les autorités françaises et serbes ont commémoré en grande pompe un des événements majeurs de la Première Guerre mondiale. Alors qu’en France on peine à trouver le moindre trace de la formidable percée du front de Salonique dans le flot de commémorations et écrits, hormis un chapitre dans le très bon livre du colonel Porte et une émission tardive sur France 3, Belgrade s’apprêtait à célébrer comme il se doit un des faits majeurs de la percée héroïque du général Tranié et du maréchal Franchet d’Esperey.

« Nous aimons la France comme elle nous a aimés »

Sous un soleil quasi printanier, Belgrade s’était, ce 1er novembre 2018, parée de ses plus beaux atours. Au matin, la délégation française, constituée du récent ambassadeur Mondoloni et de la secrétaire aux Anciens combattants, Geneviève Darrieussecq, avait déjà honoré un monument qui est unique : placé au cœur du parc du Kalemegdan, face à l’imposante ambassade de France, la grande statue érigée par le sculpteur Ivan Mestrovic à la fin des années 1930, fait écho au monument au roi Alexandre Ier de Yougoslavie, sis place de la Muette à Paris. Dans un style très néo-réaliste, il scelle à jamais le tribut donné par plus de 600 000 soldats, dont 130 000 Serbes, à la victoire ultime obtenue dès le 15 septembre par le premier succès décisif contre les austro-allemands sur le massif du Dobro Polje, puis à la percée en 45 jours de plus de 500 kilomètres entre Salonique en mer Egée et Belgrade sur le Danube, fait unique dans l’histoire militaire. Mais surtout c’est un monument unique sur l’amour indéfectible d’un peuple envers un autre : en contrebas on peut y lire : « Nous aimons la France comme elle nous a aimés. »

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Plein de ce moment très émouvant, la même délégation se rendit dans l’équivalent du cimetière du Père Lachaise, le cimetière du Novo Groblje planté sur une des sept collines de Belgrade. Ses vastes allées bordées de majestueux platanes abritent les tombes des grands hommes d’Etat, peintres et intellectuels serbes, mais aussi des généraux de la Première Guerre comme Putnik ou Stepanovic. La liberté de pensée des Serbes et leur absence totale d’esprit revanchard a permis, à mon grand étonnement, que des tombes autrichiennes ou hongroises, soient érigées à côté des carrés militaires russe, britannique ou français. Au début de ce cimetière imposant, se situe le carré militaire français, avec plus de 400 tombes de nos « poilus » d’Orient. Bien alignés et allongés devant le drapeau français, ils semblaient en ce jour de commémoration répondre à la devise inscrite sur le monument principal : « Aux soldats français morts pour la France et pour ses alliés. » La délégation franco-serbe marqua ce 1er novembre 2018 un salut solennel à ces soldats morts très loin de leur patrie, dans le but de défendre les idéaux de la République et de lutter contre la barbarie impériale qui avait, pendant quatre ans, marqué le sol des Balkans de son sang. Qu’ils étaient courageux ces Bretons, Auvergnats et autres Parisiens, mais aussi Algériens, Malgaches et Sénégalais, partis à l’autre bout de l’Europe pour défendre les idées de liberté et d’égalité.

La rencontre de Corfou

C’est donc avec le cœur empli de sentiments forts que nous nous dirigeâmes au Centre Sava, à l’invitation des autorités serbes, pour assister à la grande soirée pour le Centenaire de la Première Guerre mondiale. Le ton n’était pas, ce soir-là, à la contrition et à l’éloge de la paix, nous fêtions la Victoire qui, dans ces contrées de Macédoine et de Serbie, avait été durement acquise : 28 % de la population serbe avait, par son sacrifice, contribué à la victoire et plus de 62 % de la population masculine avait péri pendant le conflit. La fanfare militaire joua des partitions militaires victorieuses entonnées par toute la salle ; c’est avec une émotion intacte que les 2000 invités reprirent le « Tamo daleko » (« Là-bas au loin »), ode à ces soldats qui, en 1915, avaient, en suivant leur roi et leur patriarche, abandonné leurs familles et sacrifié une partie de leur vie, mais pour un but ultime : ils savaient qu’ils allaient libérer leur pays qu’elles qu’en soient les conditions.

Après l’échec des Dardanelles à l’été 1915, une partie du corps expéditionnaire franco-britannique fut ramenée dans le port grec de Salonique. Le 25 novembre 1915 fut donné l’ordre historique de retraite de l’armée serbe par le roi Pierre Ier, qui refusait la capitulation. Commença alors un épisode tragique qui se terminera seulement le 15 janvier 1916 : la traversée de l’armée et de la cour royale serbes à travers les montagnes d’Albanie. Assaillie par le froid et les maladies, un tiers de l’armée serbe périra. Le lieutenant-colonel Broussaud signalait l’ « épuisement physique et moral complet » et des « coups de fusils des comitadjis albanais » ; il évoquait aussi la mort de jeunes recrues par centaines le long des routes. Or ce fut l’armée française qui, sur 120 000 soldats serbes arrivés à pied sur la côte albanaise, en récupéra 90 000 pour les transférer sur l’île grecque de Corfou.

Entre le 15 janvier et le 20 février 1916, furent ainsi évacués à Corfou plus de 135 000 soldats serbes. Lorsqu’ils débarquèrent sur l’île grecque, on pouvait lire dans le carnet de route du 6° chasseurs alpins que « l’état d’épuisement des malheureux soldats serbes [était] extrême : il en mourait 40 par jour ». A Corfou, les médecins allaient entièrement rétablir cette armée en guenilles et les instructeurs la remettre sur pieds : deux hôpitaux militaires furent dès lors installés et, fin mars, plus aucune épidémie n’était à l’œuvre.

« Les Serbes savent aujourd’hui ce qu’est la France. Jusqu’ici, ils ne connaissaient que la Russie »

Svetozar Aleksić, paysan du centre de la Serbie, fut réjoui d’avoir été, durant le transport de Corfou, rasé, lavé et habillé comme de neuf. « Qu’ils [les Français] bénissent leur mère-patrie, la France. Ils nous ont alors sauvé la vie. »1 La même reconnaissance se retrouve dans la lettre du ministre serbe de la Guerre au général Mondésir, responsable de l’évacuation de Corfou. Le 24 avril 1916, il affirmait que « les chasseurs, pendant leur séjour à Corfou, ont gagné les cœurs des soldats et de leurs chefs par leur dévouement inlassable envers leurs camarades serbes ». Ce dévouement explique que « les Français portaient à leurs camarades serbes leurs équipements et leur donnaient la plus grande partie de leur pain ».2 De plus, les Français, si proches et attentionnés avaient créé des liens indéfectibles. Le prince Alexandre dit, en avril 1916, à Auguste Boppe : « Les Serbes savent aujourd’hui ce qu’est la France. Jusqu’ici, ils ne connaissaient que la Russie. Or, nulle part ils n’ont vu les Russes, partout ils ont trouvé des Français : à Salonique pour leur tendre la main, en Albanie pour les accueillir, à Corfou pour les sauver. »3

En fait, les slavisants de renom multiplièrent seulement au milieu de la guerre  les conférences et firent ainsi connaître les peuples balkaniques. L’historien Ernest Denis publia son livre célèbre sur « la Serbie » en 1915 et Victor Bérard  en 1916. Et puis les journalistes spécialisés allaient mieux faire connaître les réalités serbes. Henry Barby, correspondant de guerre au Journal, écrivit en 1915 une série d’articles sur les batailles menées à Kumanovo et à Bregalnitza pendant les guerres balkaniques. Charles Diehl, dans son ouvrage de vulgarisation L’Héroïque Serbie qui parut en février 1915, relatait les victoires serbes à Tser et Kolubara.4

Auguste Albert, mitrailleur sur le front de Salonique, était étonné par l’amour du Serbe pour sa terre. Lorsqu’il se battait contre les Bulgares, le Serbe criait : « C’est ma terre, ne l’oublie pas. » Puis Auguste Albert  ajoutait : « Dans l’offensive attendue depuis longtemps [ndlr : la percée du front], j’ai été frappé par des choses étonnantes. J’ai remarqué comment le soldat serbe s’agenouille sur son sol natal et l’embrasse. Ses yeux sont pleins de larmes et je l’entends dire : ‘Ma terre’5. » Il faut savoir que les Bulgares avaient occupé de 1915 à 1918 tout le sud-est de la Serbie.

« Quand un soldat serbe se relève et lance une bombe, il le fait pour moi, il défend ma vie ! »

Les conférences en Sorbonne par de grands slavistes devenaient plus fréquentes en 1916. Emile Haumant et Victor Bérard, qui avaient créé le « Comité Franco-serbe »,  y développaient leurs idées généreuses sur la Serbie. En Sorbonne se tinrent aussi des manifestations réunissant universitaires, hommes de lettres et responsables politiques. L’historien Ernest Denis prononcera, rien qu’en 1916, pas moins de trois conférences sur les Serbes et la Yougoslavie6 : le 27 janvier 1916, le président de la République, Raymond Poincaré, y assista. Le 8 février 1917, l’ « Effort serbe » fut organisé par le comité l’ « Effort de la France et ses alliés » : cette initiative permit d’envoyer plus de 67 000 vêtements aux sinistrés de 1916. Enfin, le gouvernement organisa, le 25 mars 1915 et le 28 juin 1916, des « Journées franco-serbes » dans toutes les écoles pour faire connaître notre allié lointain.7

En septembre 1918, les colonnes du Général Tranié et du Maréchal Franchet d’Esperey perçaient le front de Salonique dans le massif de la Moglena et, en l’espace de trois semaines, libéraient la Macédoine et la Serbie. Le général allemand Mackensen déclarait lors de cet événement : « Nous avons perdu la guerre à Salonique. »

Ces opérations militaires menées ensemble finirent de souder les liens entre Serbes et « poilus » d’Orient et de nouer une amitié indéfectible. Paul Roi, élève-officier dans l’artillerie, évoquait l’habitude des combats qui avait fini de rapprocher les deux armées. « La joie des Français et des Serbes dès le moment où les canons tonnent. Ces canons ont comme redonné espoir aux soldats serbes dans la pensée du retour proche dans leur patrie. Nous, Français, avions une patrie. Tous les soldats français étaient conscients de cette situation ; de là leur volonté de se battre épaule contre épaule pour la liberté de la terre serbe. »8

Georges Schweitzer, officier-artilleur à Monastir en 1916 puis à la Moglena en septembre 1918, racontait l’abnégation des soldats serbes pendant la bataille. Blessé et perdu dans une tranchée dans le massif de la Moglena, Schweitzer fut sauvé d’une mort assurée par plusieurs Serbes venus le soigner dans la tranchée. « D’un coup, j’ai compris que j’étais entouré d’amis, de gens fantastiques, des soldats serbes qui sont maintenant là, à côté de moi. » Les Bulgares continuèrent à s’approcher en lançant des grenades, mais sa peur avait disparu. « Mes blessures sont soignées, le sang ne coule plus mais ce qui est le plus important : je ne suis plus seul. C’est maintenant la lutte pour moi : quand un soldat serbe se relève et lance une bombe, il le fait pour moi, il défend ma vie ! »9 Georges Schweitzer, dans une hallucination extatique, éprouvait toute sa reconnaissance à l’esprit de sacrifice et de corps des soldats serbes accourus pour le sauver. A ce moment-là de la guerre, la solidité des liens entre Serbes et Français expliquait en partie la victoire obtenue par Franchet d’Esperey.

« Aux libérateurs de la Serbie »

Le général Tranié, qui libéra Skoplje en Macédoine puis Djakovo et Mitrovica au Kosovo-Métochie, nous a laissé des témoignages saisissants de l’amour d’un peuple pour son libérateur. A Kuršumlija, sur la route qui menait de Mitrovica à Niš, « les gens sont habillés pauvrement, les enfants presque nus, mais la population nous offre ce qu’elle a, les maisons sont largement ouvertes aux Français. » Partout sur la route menant à Niš, des scènes d’accolade, des offrandes de pain, de vin et de fromage, toujours données de bon cœur par un peuple pourtant touché par la disette. Arrivés à Niš, la seconde ville serbe, les soldats de l’Armée d’Orient furent accueillis avec tous les honneurs : les plus vieux ne laissaient pas le général Tranié remonter à cheval et l’embrassaient comme s’il était leur fils.

Puis en remontant la vallée de la Morava, des actes symboliques très forts, qui allaient continuer de sceller l’amitié franco-serbe, émaillaient le chemin. A Aleksinac, le général Tranié fut enthousiasmé par l’accueil qui lui fut réservé : « De jeunes filles chantent la Marseillaise et m’entraînent dans la ronde dansée par tout le village. » Plus loin, à Čuprija, le maire de la ville fit un discours en français et les soldats serbes offrirent en guise de cadeau à l’Armée d’Orient des foulards ; à Svilajnac, des demoiselles offrirent au général Tranié un drapeau brodé de lettres d’or par leurs mères où il fut écrit en lettres cyrilliques : « Aux libérateurs de la Serbie, les demoiselles de Resava ! »10

Macron préfère le Kosovo

Mais ces souvenirs glorieux semblent s’être estompés dans le magma des célébrations placées sous le signe de la paix, pour des « civils qu’on a armés », selon Emmanuel Macron.

Quelle triste image, par contraste avec les célébrations joyeuses placées sous le signe de la victoire, donnée par ce jour pluvieux du 11 novembre 2018 à Paris, donnée par cette mascarade de commémoration. Comment expliquer la lecture d’un texte en chinois, pays non engagé en 1914 dans le conflit mondial, et aucune référence à la participation de la Russie et de la Serbie aux côtés de la France en 1914-1918. Les 450 000 soldats serbes morts et 800 000 civils fauchés par le typhus ou morts dans les geôles autrichiennes sont-ils morts pour rien, eux dont les descendants apprennent encore à leurs enfants « Krece se ladza francuska » (« Le navire français part ») en remerciement à l’opération de sauvetage de l’armée serbe par la marine française en 1915.

Mais au-delà de tout signe de reconnaissance envers les Alliés, c’est la célébration, devant la tombe du soldat inconnu, des perdants et donc des pays agresseurs qui choque une grande partie de l’opinion française. Comment expliquer la présence d’Angela Merkel, et l’absence de parade militaire, autrement que par un amour suicidaire pour les puissances centrales qui semblent sur le terrain prendre leur revanche sur l’humiliation subie en 1918 puis à nouveau en 1944. Les troupes allemandes, outrepassant leur rôle purement défensif qui leur avait été attribué en 1945, occupent exactement les mêmes localités au Kosovo et en Métochie qu’en 1944. Que diraient aujourd’hui, face à cette soumission devant l’Allemagne, Franchet d’Esperey, grand vainqueur de 1918, ou De Gaulle, compagnon d’armes du chef résistant serbe Draza Mihajlovic ?

Mais la France s’est définitivement humiliée avec l’honneur fait à un Etat mafieux et à ses représentants. Qui était ce grand homme placé juste derrière notre président, sur la tribune officielle du 11 novembre ? Ni plus ni moins qu’Hashim Thaçi, poursuivi depuis plusieurs années par les tribunaux suisses pour trafic d’armes, et serbes pour trafic d’organes. Pour boucler la boucle de cet abaissement macronien ne manquait plus que ce symbole ultime : pendant sept jours, dans la basilique Notre-Dame a été placé le drapeau du pseudo-Etat du Kosovo, toujours non-reconnu à l’ONU et trou noir de l’Europe. Quel choc des symboles quand on sait que c’est dans cette même cathédrale qu’en juin 1389 ont sonné les cloches à l’annonce des premières victoires serbes contre l’Empire ottoman, lequel était entre autres aidé par des unités albanaises.

L’avenir très proche nous dira si ce choix manifeste, au nom de la paix, d’honorer les agresseurs et d’oublier nos alliés les plus précieux aura une quelconque incidence. Mais déjà il est sûr que plus jamais les liens entre la France et la Serbie ne seront les mêmes.

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