Il y a 80 ans, le Général de Gaulle lançait son célèbre Appel, invitant les Français à continuer le combat contre l’envahisseur allemand. Un texte courageux et lucide pour éviter à la France le naufrage auquel s’était résigné son ancien mentor, le maréchal Pétain.


L’Appel du 18 juin, qui ne fut pas enregistré et dont nous ne possédons donc aucune trace sonore, est une réponse à un autre discours, celui du Maréchal Pétain, radiodiffusé le 17 juin, où le vieux Maréchal déclare : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec moi, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. »

Alter ego

Le duel entre Pétain et de Gaulle commence. Or, les deux hommes se connaissent bien. À sa sortie de Saint-Cyr, le jeune officier de Gaulle est affecté au 33ème Régiment d’Infanterie, stationné à Arras et commandé par Pétain. Pétain reconnaît immédiatement la valeur de De Gaulle et le prend sous sa protection. À cette époque, Pétain est un iconoclaste. Il estime que la doctrine stratégique française, qui repose sur l’offensive à outrance, est suicidaire et ne peut qu’être mise en échec par la puissance des armements modernes (artillerie, mitrailleuses, barbelés…). Lorsqu’il assiste aux manœuvres de l’armée française en 1913, Pétain, ironique et provocateur, déclare: « Je suis sûr qu’on a voulu nous présenter ici une synthèse de toutes les fautes qu’une armée moderne ne devrait plus commettre. » La boucherie de la Première guerre mondiale lui donnera raison.

En 1916, durant la bataille de Verdun, de Gaulle est blessé à la jambe par une baïonnette ennemie et capturé. Au début, on le croit mort. Pétain rédige alors la citation suivante : « Le capitaine de Gaulle, commandant la compagnie, réputé pour sa haute valeur intellectuelle et morale, alors que son bataillon, subissant un effroyable bombardement, était décimé et que les ennemis attaquaient la compagnie de tous côtés, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égards.».

La brouille

Revenu de captivité, de Gaulle est le disciple de Pétain, qui voit en lui son héritier, le «futur généralissime de l’armée française» qu’il protégea, défendit et imposa en plusieurs occasions. Mais en 1928, comme l’a établi Jean Pouget dans son remarquable ouvrage intitulé Un certain capitaine de Gaulle, les deux hommes se brouillent. Dès lors, de Gaulle va évoluer seul et forger sa propre doctrine militaire. Comme Pétain en 1913, de Gaulle estime que la nouvelle doctrine française (qui repose désormais sur la défensive et la Ligne Maginot) est absurde. Elle ne résistera pas à une armée allemande qui privilégie la mobilité. Selon lui, l’armée française doit placer les chars au cœur de sa stratégie. Mais marginalisé au sein de l’institution militaire, de Gaulle n’est pas écouté. La France en paiera le prix lors de son effondrement en 1940.

C’est justement lors de la débâcle de 1940 que les deux soldats vont se voir pour la dernière fois. Tous deux sont membres du gouvernement Reynaud, replié à Bordeaux : de Gaulle en tant que Sous-secrétaire d’État à la Guerre, Pétain en tant que Vice-Président du Conseil. Le 11 juin, Pétain croise de Gaulle et, voyant qu’il a été promu Général, lui lance : « Vous êtes général ? Je ne vous félicite pas. À quoi bon les grades dans la défaite. » De Gaulle réplique : « Mais vous, Monsieur le Maréchal, c’est pendant la retraite de 1914 que vous avez reçu vos premières étoiles. Quelques jours après, c’était la bataille de la Marne et le redressement». Ultime réponse de Pétain : « Aucun rapport. ». « Sur ce point, il avait raison », note de Gaulle dans ses Mémoires. Le 14, ils se recroisent au restaurant de l’hôtel Splendid. De Gaulle va saluer en silence son ancien mentor : « Il me serra la main, sans un mot. Je ne devais plus le revoir, jamais ».

« La vieillesse est un naufrage »

Le 16 Reynaud démissionne et est remplacé par Pétain. Il pense cependant qu’il va réussir à manipuler le Maréchal, qu’il prend pour un vieillard sénile. « J’ai de l’imagination, c’est mon métier », dit Reynaud. Grave erreur. De Gaulle, lui, a mieux su juger Pétain, son ancien mentor, le décrivant ainsi dans ses Mémoires : « Quel courant l’entraînait et vers quelle fatale destinée ! Toute la carrière de cet homme d’exception avait été un long effort de refoulement. Trop fier pour l’intrigue, trop fort pour la médiocrité, trop ambitieux pour être arriviste, il nourrissait en sa solitude une passion de dominer, longuement durcie par la conscience de sa propre valeur, les traverses rencontrées, le mépris qu’il avait des autres. La gloire militaire lui avait, jadis, prodigué ses caresses amères. Mais elle ne l’avait pas comblé, faute de l’avoir aimé seul. Et voici que, tout à coup, dans l’extrême hiver de sa vie, les événements offraient à ses dons et à son orgueil l’occasion, tant attendue ! de s’épanouir sans limites ; à une condition, toutefois, c’est qu’il acceptât le désastre comme pavois de son élévation et le décorât de sa gloire. La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France. »

C’est pour sauver la France de ce naufrage que de Gaulle s’envole pour Londres, après que Roland de Margerie lui eut remis (sur ordre de Reynaud) 100 000 Francs issus des Fonds secrets. Le 18, de Gaulle lance son Appel.

Le texte de l’Appel est éclairant

Tout d’abord, il s’agit d’une formidable leçon de volonté et de courage, qui nous invite à nous dépasser et à ne pas nous laisser écraser par les échecs du moment. « L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! »

Ensuite, de Gaulle rappelle sa doctrine. Pour lui, la défaite française s’explique avant tout par des raisons intellectuelles, stratégiques, organisationnelles, logistiques, et psychologiques. Pour se relever, la France doit apprendre de ses erreurs et faire les bons choix stratégiques, comme a su le faire l’Allemagne : « Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. »

Enfin, le texte se distingue par sa grande lucidité, apparaissant rétrospectivement comme prophétique. De Gaulle considère que la guerre n’est pas juste un simple épisode de la rivalité franco-allemande. Il voit déjà qu’elle est mondiale. Continuer le combat n’est pas seulement une question d’honneur, c’est aussi le parti que conseillent l’analyse lucide, la froide raison, le bon sens. Malgré ses victoires fulgurantes, Hitler ne peut qu’être vaincu, car le bilan des forces profondes lui est trop défavorable. Il faut donc lutter non seulement pour vaincre, mais aussi et surtout pour que la France puisse faire partie du camp des vainqueurs et rester une grande puissance après l’inéluctable défaite allemande. Et les faits lui donneront raison. « Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis. Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. »

Là encore, sa vision se construit en opposition à celle de Pétain, comme il le note dans ses Mémoires : « Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, celle de 1870, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918. Nous perdions maintenant la troisième. C’était cruel, mais régulier. Au jugement du vieux Maréchal, le caractère mondial du conflit, les possibilités des territoires d’outre-mer, les conséquences idéologiques de la victoire d’Hitler, n’entraient guère en ligne de compte. Ce n’étaient point là des choses qu’il eût l’habitude de considérer. »

Dans son livre intitulé La Fin de la IIIème République, Emmanuel Berl, qui fut témoin de ces événements, estime que, durant la Débâcle, « seul de Gaulle a une doctrine cohérente », quil est « le seul à dépasser la région des brumes et des mythes » et « le seul qui a osé répondre à Weygand, commandant en chef de l’armée française : « Si la situation s’aggrave, c’est que vous la laissez s’aggraver » ». Le mot « seul » revient trois fois sous la plume de Berl, comme pour souligner la solitude, en même temps que le caractère exceptionnel, de de Gaulle qui reste debout dans la tempête lorsque tout s’effondre autour de lui. Le 18 juin, l’Appel est lancé. De Gaulle devra attendre quatre ans avant de vaincre et de revenir en France. Peu importe. Car comme l’écrit Berl, il sait que, pour triompher « le juste doit subir de grandes épreuves ».

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