Derrière l’abominable meurtre de George Floyd, les démocrates, maîtres de la quasi-totalité des grandes villes américaines, veulent imposer aux Blancs conservateurs un exercice de repentance collective. Mais pillages et leçons de morale pourraient au contraire remobiliser les troupes du président américain. Reportage


Même ici. Même au cœur d’un des États les moins peuplés d’Amérique, la peur a saisi une population qui commence à peine à sortir des mesures de quarantaine prises dans la foulée de la crise du Covid-19. Dans la plus grande agglomération du Nouveau-Mexique, à Albuquerque, une ville de 800 000 habitants, on ressent l’onde de choc provoquée par la mort de George Floyd, ce Noir tué par un policier de la ville de Minneapolis, 2 000 kilomètres plus au nord. Et on l’entend : les hélicoptères balaient le ciel sous des trombes d’eau et surveillent les mouvements de foule. La police montée est de sortie, les panneaux à affichage électronique au bord de l’I-40, cette gigantesque autoroute qui traverse l’Amérique d’une côte à l’autre, préviennent le visiteur : « Attention, possible couvre-feu, ce soir ! » Plus de 100 villes aux États-Unis ont recensé des manifestations, tournant souvent brusquement à l’émeute ou aux pillages de masse.

« Merde, quoi ! On sort à peine de ce virus et voilà qu’on a ça maintenant ! » se lamente Steven Chamberlin, propriétaire de plusieurs commerces sur la Plazuela Sombra, au cœur du « Old Town » d’Albuquerque, quartier historique et touristique qui a conservé son architecture coloniale espagnole. Debout sur un escabeau (« merci de ne pas me photographier, ces connards seraient prêts à se venger »), cet homme d’une cinquante d’années est en train de clouer des panneaux en bois pour protéger les vitrines de ses magasins. La veille, une manifestation, au départ pacifique, a dégénéré : des poubelles et du mobilier urbain ont brûlé dans le « New Dowtown », le centre financier et administratif de la ville. La police montée et des blindés ont bloqué les passages. Le maire démocrate, Tim Keller, s’est fendu d’un discours et d’un allumage de chandelles à la mémoire de George Floyd.

On tente de discuter avec Steven. « Vraiment, à Albuquerque, vous risquez quelque chose ? » lui glisse-t-on, en ajoutant, par provocation : « Enfin, il n’y a pas de Noirs ici ! » Aux États-Unis, les statistiques ethniques sont autorisées. Elles sont même encouragées dans un pays où la couleur de votre peau (pourvu que vous ne soyez ni Blanc ni Asiatique) vous vaut parfois de sacrés rabais au moment de vous inscrire à l’université. Au dernier recensement de 2018, ils n’étaient que 3,2 % de la population de la ville, contre 12 à 13 % pour le pays. Une rareté, pourrait-on dire, dans une ville de cette dimension. À Dallas, ils sont 25 %, à Washington 45 %, à Détroit 79 %. « Mais, cher monsieur, ils s’en foutent des Noirs ! Ce n’est qu’un prétexte ce meurtre… Aussi dégueulasse soit-il, c’est une excuse pour nous faire ch… Pour faire ch…, répète-t-il, des gens comme moi, des gens qui pensent que Trump est le meilleur président depuis un sacré bout de temps ! C’est ça aujourd’hui qu’ils veulent ! Nous terroriser, nous faire peur… Nous ! » Et, Steven Chamberlin, de s’interroger : « Ç’a duré longtemps les émeutes des gilets jaunes chez vous ? »

Présomption de culpabilité pour Derek Chauvin

L’Amérique des villes démocrates est secouée. Elle n’avait pas vu cela depuis l’insurrection née de l’acquittement des quatre policiers qui avaient passé à tabac Rodney King, à la suite d’une course-poursuite dans Los Angeles, pour un excès de vitesse et un délit de fuite. Rodney King s’en était tiré. Il était devenu millionnaire et avait fondé une société de production de rap. Mais les émeutes, qui s’étaient étalées sur une semaine entre avril et mai 1992, quoique presque uniquement cantonnées à la mégalopole californienne, avaient coûté la vie à plus de 50 personnes, fait des milliers de blessés, et peut-être précipité la défaite de George H. W. Bush alors candidat à sa réélection.

Derek Chauvin, fonctionnaire de police d’une municipalité démocrate – il n’y a pas de police nationale aux États-Unis -, cristallise l’antitrumpisme primaire comme il existe un racisme primaire

Là, George Floyd, un Texan récemment installé dans le Minnesota, c’est-à-dire aux antipodes culturels de son État d’origine, condamné dans le passé à cinq ans de prison pour un braquage à Houston, passé par la case d’acteur de films porno amateur, pas un saint au regard de son casier judiciaire, est mort. Et l’Amérique confinée l’a vu mourir en boucle en appelant sa mère au secours. Il est mort en disant qu’il ne pouvait plus respirer. Il ne sera ni millionnaire ni producteur de rap. Un flic blanc, Derek Chauvin, devenu le symbole de la haine raciale, l’a étouffé sous le poids de son genou, devant l’objectif d’un smartphone. Pire encore, ce policier, qui pour joindre les deux bouts faisait quelques heures par semaine comme videur dans une boîte de nuit, est devenu le symbole de l’Amérique de Trump, celle que la gauche démocrate américaine vomit depuis bientôt quatre ans sur les plateaux de CNN, celle accusée de tous les maux, du Covid-19 aux vitr

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Juin 2020 – Causeur #80

Article extrait du Magazine Causeur

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