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Le coup d’Etat silencieux de la Silicon Valley, vu par Shoshana Zuboff

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Peut-être avez-vous oublié Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des très grands théoriciens de l’utilitarisme et du libéralisme. En 1791, il édite le système du Panoptique, une prison pensée pour que chaque détenu soit sous le regard de gardiens invisibles, perpétuellement présents, sans savoir s’il est ou non observé. À partir d’une tour centrale, le regard plonge sur toutes les cellules. Quelques prisons ont été réalisées selon ce principe, à Autun en France, à Kilmainham en Irlande, et particulièrement le Presidio Modelo à Cuba. George Orwell s’est inspiré de cette théorie en imaginant ce qu’une technique moderne d’écrans et de caméras permettrait à un régime fascisant. Efficacité maximale pour un coût bien moindre que celui des prisons classiques. Michel Foucault, qui pourtant ne connaissait pas les technologies les plus récentes (il est mort en 1984) y voyait « le rêve paranoïaque de notre société, la vérité paranoïaque de notre société ».

La liberté c’est l’esclavage

Nous y sommes. Un coup d’Etat s’est déroulé sous nos yeux sans que nous y prêtions attention. Pire: il a très largement notre approbation. La Boétie expliquait déjà au XVIe siècle (oui, ça vaut le coup, de lire !) que toute servitude bien pensée devient volontaire. Et que l’esclave, mis en condition, appellera sa servitude « liberté » — tout comme Orwell énonce les grands principes de Big Brother, entre autres « La liberté, c’est l’esclavage ».

Ce coup d’État s’est déroulé non sous la cravache d’un général ivre de puissance, mais sous la houlette des technologies de l’information.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Réseaux sociaux, la nouvelle servitude volontaire

Un remarquable article tout récent de Shoshana Zuboff, professeur émérite à Harvard et auteur de The Age of Surveillance Capitalism (2018) explique en détail dans le New York Times le processus de cet asservissement auquel est soumise une population mondiale enthousiaste. Elle dit que cela fait 42 ans qu’elle observe l’émergence du règne digital en tant que force active de la civilisation de l’information — son grand âge lui permet un recul que nos démocraties modernes, obnubilées par l’instant et oublieuses de l’Histoire (qui n’est plus enseignée) prennent rarement.

Trump censuré

Les métaphores usuelles ont un sens. Le « Web », c’est une toile — comme celle de l’araignée, pour capter les papillons. Le « Net », c’est un réseau — un filet, en français cynégétique, celui avec lequel on attrape les petits oiseaux. Les uns et les autres se croient encore libres jusqu’au moment où ils sont dévorés.

C’est ce que l’auteur appelle le capitalisme de surveillance. « Reposant sur la force de leurs capacités de contrôle et pour la sauvegarde des profits engendrés par ce même contrôle, les nouveaux empires ont bâti un coup d’Etat épistémologique anti-démocratique caractérisé par une concentration sans précédent du savoir intime de chacun de nous et le pouvoir incommensurable issu d’un tel savoir ».

Ce savoir se définit par trois questions : Qui sait ? Qui décide qui sait ? Qui décide qui décide qui sait ? Le capitalisme moderne détient les réponses à ces trois questions. C’est l’essence de son coup d’Etat.

À parler de l’éventualité d’un coup d’Etat mené par Donald Trump, on a occulté le coup d’Etat réel, qui a consisté à gommer le président des Etats-Unis, interdit de communication par Facebook et Twitter. Au mépris du Ier amendement — au nom duquel l’ex-président vient d’être exempté de toute responsabilité par le Sénat.

Le site Twitter a suspendu le compte de Donald Trump © Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40817988_000004
Le site Twitter a suspendu le compte de Donald Trump © Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40817988_000004

Ce coup d’Etat est passé par quatre phases distinctes.

Premier temps : appropriation des vies individuelles comme ressources d’information. Puis, second temps, montée des inégalités selon ce que vous représentez en termes de potentialités économiques. Les algorithmes, à ce stade, définissent l’intérêt que l’on vous portera. L’information sur l’âge, par exemple, permet de vous inclure dans un segment précis et de vous adresser des publicités juteuses — du Viagra pour tous aux douches aménagées en passant par les ascenseurs greffés à vos escaliers. La troisième étape — nous en sommes là — est celle du chaos produit par des structures de désinformation — la présente épidémie est un exemple frappant. Le quatrième temps sera l’institutionnalisation de la domination des acteurs majeurs — les GAFAM et ce qui orbite autour de ces compagnies majeures —, voués à terme à remplacer les structures démocratiques. Personne n’a élu Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft), Larry Page et Sergey Brin (Google), Tim Cook (Apple) ou Mark Zuckerberg (Facebook). Mais ils ont le pouvoir effectif, et leur poids financier, outre le financement direct d’hommes politiques, leur permet de contrôler n’importe quel gouvernement — voire de le faire élire, afin de conserver une façade derrière laquelle les vrais maîtres s’en donnent à cœur joie. Nous militons éventuellement pour le renforcement des contrôles aux frontières, sans réaliser que pour les géants du Net, il n’y a pas de cyber-frontière, et que le marché global définit ses propres critères de pénétration et de rejet.

De ce point de vue, l’islamisme hostile aux Etats démocratiques est parfaitement compatible avec le cyber-marché. Après tout, les fanatiques aussi sont des consommateurs.

L’exception anti-terroriste est devenue la règle

Nous pouvons opter pour une société démocratique, ou pour une société de surveillance, mais pas pour les deux. Le grand combat a commencé : ce sera l’affaire de cette décade qui commence.

Dans l’appropriation de la démocratie par les grandes sociétés, tout est utilisé. Le 11 septembre impliqua une surveillance générale aisément acceptée. Les agences d’espionnage durent se rallier à des entreprises privées pour espionner partout dans le monde, bien au delà des contraintes constitutionnelles ou légales. L’exception anti-terroriste est devenue la règle. Que les responsables américains accusent Huawei de stocker des informations sur les citoyens américains est une plaisanterie, quand on sait que la CIA en fait autant au niveau mondial depuis deux décennies au moins.

La beauté de la métaphore « Web » tient au schéma neuronique de la Toile. Se connecter, c’est connecter d’autres « amis », c’est étendre l’empire du Bien (on suppose que le Mal, lui, cherche à se dissimuler). Comme aux premiers temps du capitalisme, il y a collusion entre l’impératif économique et l’impératif moral.

D’où le puritanisme (on sait les liens de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, pour reprendre le titre du plus important ouvrage de Max Weber) de ces géants du contrôle.  Un algorithme est sans humour ni nuance. Les seins de la Liberté guidant le peuple sont proscrits par Facebook. C’est amusant, et anecdotique. Mais des milliers de mots sont sous surveillance : notre liberté d’expression s’arrête là où l’ont décidé les marchands qui nous gouvernent, et qui décident de qui mettre en place, à l’échelon gouvernemental, pour ne pas heurter le business.

Ces sociétés sont en train de nous démantibuler

Voilà déjà longtemps que nous avons appris à nous arrêter aux feux rouges, sans que la présence d’un agent soit nécessaire. Un système informatisé régit notre conduite. Il en est de même au niveau de l’information : des robots décident désormais de ce qu’il nous est loisible de dire ou de croire. Toute critique des traitements anti-Covid recommandés par les grandes compagnies saute automatiquement. Nous pouvons bien nous gausser des Chinois qui n’oseraient plus une opinion négative sur Xi Jinping. Contester Pfizer ou dire du Bien de Didier Raoult nous fait basculer automatiquement dans l’empire du Mal. Se promener sur les sites de QAnon — même pour information — nous signale à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), nous apprend le Figaro. En revanche, vous pouvez impunément fréquenter le site de l’« influenceuse » Léna Situations, qui fait la promotion de la marque Zara — et acheter son livre. C’est sans danger.

A lire ensuite: Frédéric Beigbeder n’aime pas Léna Situations (qui ça ?)

Seule une insurrection démocratique (mais voilà : on est parvenu à faire croire que l’insurrection est par essence anti-démocratique) peut renverser le cours des événements. Il faut démanteler les Gafam, parce que ces compagnies sont en train de nous démantibuler. Le capitalisme à l’ancienne avait brisé certains des trusts qui s’étaient constitués dans la foulée de la révolution industrielle. C’est ainsi que la Standard Oil fut éparpillée façon puzzle en 1911, ou AT&T en 1982. Mais c’est fini. Les procédures lancées contre IBM ou Microsoft furent abandonnées. Apple est aujourd’hui poursuivi pour entente illicite avec d’autres éditeurs numériques — qui ont accepté de payer une amende préventive pour éviter justement des sanctions plus lourdes. Une goutte d’eau dans leurs bénéfices.

Les gouvernements sont impuissants parce qu’ils ont été mis en place par ces structures supra-nationales. C’est aux peuples de reprendre le pouvoir — mais s’il préfère surfer sur Facebook ou s’indigner sur Twitter…

Attentat déjoué à Villepinte: la justice pointe du doigt le régime iranien

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Le 4 février, le tribunal d’Anvers en Belgique a rendu son verdict à l’encontre des quatre auteurs de l’attentat déjoué le 30 juin 2018 à Villepinte. Assadollah Assadi, le diplomate-terroriste a été condamné à 20 ans de réclusion pour tentative d’attentat terroriste avec l’intention de tuer et activités au sein d’une entité terroriste. Le procès fait monter la tension  entre la Belgique, la France et l’Allemagne d’un côté, et l’Iran de l’autre.


30 juin 2018, à Anvers la police belge procède à l’arrestation de Nassimeh Naami et Amir Saadouni, un couple belgo-iranien. Dans leur voiture, les policiers découvrent 500 grammes de TATP (un explosif relativement facile à fabriquer et à dissimuler) et un plan précis des lieux où se tient le jour même la rencontre internationale annuelle pour un Iran libre et démocratique à Villepinte, en banlieue parisienne.

La conférence est organisée par le CNRI (Conseil national de la Résistance iranienne), un organisme composé des opposants de la première heure au régime théocratique d’Iran. Elle accueille plus de 25 000 participants et des personnalités politiques et médiatiques du monde entier. Maryam Radjavi, présidente du mouvement, est plus particulièrement visée par ce projet d’attentat.

A lire aussi, Gil Mihaely: Iran, la révolution des gardiens

L’immunité diplomatique autrichienne n’est pas valable en Allemagne…

Au même moment, sur une route de Bavière, la police allemande interpelle Assadollah Assadi, diplomate iranien en poste à l’ambassade de Vienne, fortement soupçonné de participer au complot. Dans son véhicule, les autorités allemandes découvrent un carnet avec les codes de communication de l’opération, l’instruction de la mise en application de la bombe ainsi que les noms de nombreux agents iraniens en Europe. Assadi et ses supérieurs pensaient pouvoir profiter sans scrupule de l’immunité diplomatique. Las, celle-ci n’était valable que sur le territoire autrichien, pas en Allemagne, où il a été interpellé. Une précision qui a son importance.

Des mois d’enquête suivant les arrestations ont permis aux autorités belges et allemandes de démontrer l’existence d’un réseau de cellules dormantes sur tout le territoire européen, dont Assadi avait la charge pour le compte du Vevak, ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale et principale agence de renseignement iraniens. Il a été notamment prouvé que les agents impliqués dans ce projet terroriste avaient perçu au moins 450 000€ et qu’ils avaient multiplié les voyages à Téhéran. Il a également été établi qu’Assadollah Assadi s’est servi de son passeport diplomatique pour faire venir les 500 grammes de TATP depuis l’Iran, et ensuite les transmettre à Nassimeh Naami et Amir Saadouni. De surcroît, l’enquête a conclu qu’Assadi et ses agents ont eu le feu vert des plus hauts organes décisionnels du pays. Les procureurs belges n’ont pas hésité à parler de terrorisme d’État.

Le cynisme et la mauvaise foi du pouvoir iranien

Depuis l’arrestation d’Assadollah Assadi, le ministre des Affaires étrangères iranien Djavad Zarif n’a cessé de manipuler l’opinion. Il a évoqué un coup monté et invoqué systématiquement l’argument de l’immunité diplomatique de son diplomate, niant la légalité de son arrestation et de son procès. Comble du cynisme, la diplomatie iranienne est allé jusqu’à dénoncer les conditions d’emprisonnement inhumaines d’Assadi. Quand on connaît le chef du pouvoir judiciaire du régime, Ebrahim Raïssi, et le ministre de la Justice, Alireza Avayi, deux hommes qui ont un rôle prépondérant dans le massacre de prisonniers politiques en 1988, sans oublier la mascarade que les mollahs appellent « justice », on a envie de rire de cette mauvaise foi ahurissante.

A lire aussi: Révolutions arabes, printemps israélien

Toujours est-il que le régime n’a pas supporté l’idée que ses agissements soient dévoilés alors même que les mollahs jouissent d’une quasi-impunité, offerte par les atermoiements et la faiblesse diplomatique de l’Union Européenne à leur égard sur fond de tensions avec l’administration Trump autour des accords sur le nucléaire. Depuis, le régime iranien fait ce qu’il sait faire de mieux depuis 1979 : le chantage. Un comité spécial regroupant différents services à Téhéran a directement menacé la Belgique de représailles si elle condamnait Assadollah Assadi. Récemment, Ahmad Reza Djalali, médecin irano-suédois et professeur de l’Université libre flamande de Bruxelles, arrêté en 2016 au cours d’une mission à Téhéran, a été jugé pour espionnage au profit d’Israël et condamné à mort. Après presque quatre années passées à l’isolement, étrangement, sa condamnation a été annoncée au début du procès d’Assadi en Belgique. Le message était clair. Ce n’est pas le seul envoyé par les mollahs. À l’automne 2020, c’est l’architecte germano-iranienne à la retraite Nahid Taghavi, qui a été placée au secret à la prison d’Evin, dans des conditions de détention d’un autre âge. Un message  adressé à l’Allemagne responsable de l’arrestation du diplomate Assadi. En 2019, Rouhollah Zam, réfugié en France depuis 2012, se fait piéger en Irak par les Gardiens de la révolution. Après avoir été contraint à des aveux télévisés, il a été reconnu coupable de « délits contre la sécurité du pays », « espionnage » au profit de la France, insulte au « caractère sacré de l’islam » et pendu le 12 décembre 2020. En matière de négociations par la peur, le régime d’Iran sait y faire. Reste à savoir si l’Union Européenne va enfin réagir avec fermeté ou si elle va encore se soumettre aux chantages des mollahs.

Pendant que se tiennent les tables rondes du Beauvau de la sécurité, à Poissy on appelle au meurtre des policiers

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Des policiers ont été violemment pris à partie ce samedi 13 février à Poissy, dans les Yvelines. Des dizaines d’individus ont lancé projectiles et mortier d’artifice, selon BFMTV.


À Poissy, dans le quartier Beauregard, une trentaine de voyous ont agressé des policiers qui intervenaient légitimement avec des tirs de mortiers en criant : tuez-les !

C’est à Poissy, c’est en France et nous sommes en République. On ne pourra pas dire, pour se consoler, que le maire a de l’humanisme écologique à revendre et que sa faiblesse serait responsable de la chienlit. C’est le contraire. Le maire de Poissy, Karl Olive, n’est pas naïf sur le plan de l’ordre et de la sécurité et il tente de faire tout ce qu’il peut dans le cadre municipal actuel pour favoriser dans sa ville la tranquillité publique. Pourtant c’est dans sa commune que la police a ainsi été attaquée.

Les voyous ne réagissaient même pas à une action des forces de l’ordre, ils les attendaient et en quelque sorte d’initiative, sans l’ombre d’une crainte, ils s’en sont pris à elles en hurlant leurs menaces de mort. Qui s’indigne véritablement face à ces séquences odieuses qui font douter de notre démocratie, de sa vigueur, de son courage ?

Sans vouloir abuser de la dérision, il est alors surréaliste de voir Gérald Darmanin et Marlène Schiappa s’intéresser ostensiblement au sort d’une victime agressée dans la rue avec son bébé et qui n’a pas pu déposer plainte. Il est rétrospectivement amer d’avoir entendu le ministre de l’Intérieur traiter avec une forme de condescendance la présidente du RN qui sonnait un tocsin factuellement pas si absurde, ne lui en déplaise ainsi qu’à son prédécesseur Christophe Castaner ou au garde des Sceaux.

Parce que le scandale de cette agression collective s’est déroulée à Poissy, en France, et que pourtant, apparemment, nous avons un gouvernement. Certes ce dernier ne peut pas tout faire mais d’abord il pourrait faire plus en apportant d’emblée un soutien systématique à la police victime de ces violences qui n’éprouvent même plus le besoin de se dissimuler.

A lire aussi: Il y a quelque chose de pourri dans le département des Yvelines

L’arrogance des agresseurs, avec la certitude guère démentie de leur impunité, est révélatrice d’un climat où l’Etat ne fait plus peur, où l’autorité et l’omnipotence en l’occurrence dévoyées sont passées de l’autre côté de la société. La police est à la fois abandonnée et stigmatisée parce qu’elle se serait abstenue, aurait réagi trop tard, ou en manquant d’urbanité face à des voyous. Ces derniers sont d’autant plus sûrs de leur fait abject qu’ils sont protégés par leur masse qui rend quasiment impossible la démonstration de toute responsabilité individuelle. Et par cette certitude navrante que la police est trop souvent impuissante puisque, face aux menaces, aux jets divers et aux atteintes physiques, elle n’a pratiquement pas le droit d’user de ce que la loi l’autorise à mettre en œuvre. Cette configuration d’échec est d’autant plus préoccupante qu’elle crée un grave déséquilibre, sur le plan judiciaire, entre ceux qui sont sans cesse exonérés, les pires, et les quelques policiers soupçonnés de violences illégitimes qui font l’objet – et c’est heureux – d’enquêtes, d’informations et parfois de renvois devant une juridiction.

Si on examine dans le détail les cinq situations qui permettent, depuis la loi du 28 février 2017 commune à la police et à la gendarmerie, l’usage des armes à feu, on constate d’abord qu’elles ne sont pas très éloignées de la notion ancienne de légitime défense mais que surtout elles sont très rarement concrétisées dans la pratique.

On pourrait s’en féliciter si des polémiques ne naissaient pas pourtant à chaque fois que légitimement la police les applique et que surtout cette dernière n’était pas littéralement tétanisée, à cause d’une choquante suspicion préventive politique, sociale et médiatique, par l’obligation d’user de ses armes ; et donc de ne jamais oser se défendre ou défendre autrui malgré la permission de la loi.

Les voyous sont tout-puissants avec l’illimité de leur haine violente et la police se limite parce qu’elle sait qu’une présomption de culpabilité pèserait sur elle malgré le fait justificatif prévu par la loi de 2017.

Pourtant ce qui a été perpétré est à Poissy, en France et paraît-il dans un Etat de droit. Mais il est vrai que sa conception et sa définition en font la propriété exclusive des transgresseurs – le comble : la Défenseur des droits veut des zones sans contrôle policier ! – et ne sauraient supporter le réarmement de notre pays face au pire qui quotidiennement sévit. Si j’avais approuvé le principe initial du Beauvau de la sécurité, ce n’était pas pour qu’il s’enlise dans des débats vains. Le réel, le vrai, l’éprouvant, la terrifiante et effective hostilité à l’encontre de la police n’ont pas été invités.

Pendant les tables rondes, il y a eu Poissy, en France, en République.

Le Ministre de l’Intérieur a réagit à l’évènement devant les journalistes

L’État en sale état

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À Toulouse avenue de Fronton, la villa de l’octogénaire Roland n’a pu être débarrassée de ses squatteurs jeudi 11 février que grâce à la mobilisation de citoyens. L’impuissance de l’autorité publique est éclatante dans cette histoire, comme dans d’autres évènements récents. Aurélien Marq pousse un coup de gueule.


Toulouse, 2021. Roland, 88 ans. Il voudrait vendre sa maison pour rejoindre son épouse, Odile, placée dans un Ehpad. Mais la maison est squattée, et face aux squatteurs – ouvertement soutenus par l’extrême-gauche – la loi est complice, et l’État a fait le choix de l’impuissance. 

Après cinq mois interminables, les squatteurs ont enfin fui sous la pression de volontaires se relayant devant les grilles de la petite propriété. Roland a pu retrouver sa maison : la détermination populaire a fait ce que n’a pas fait un état démissionnaire et lâche.

L’inquiétant Bassem Braïki

Mais regardons de plus près ce qui s’est passé. Il y a eu une authentique mobilisation citoyenne, des appels aux dons, des relais sur les réseaux sociaux, un admirable élan de solidarité. Des Français ont pris sur eux de palier l’incurie des pouvoirs publics, comme au début de la pandémie de Covid-19 (lorsque des gens cousaient eux-mêmes des masques et venaient les offrir aux soignants ou aux policiers pendant que le gouvernement affirmait que les masques ne servaient à rien). J’aimerais m’arrêter là, et célébrer un peuple se réappropriant enfin une parcelle de la souveraineté qui est la sienne, au nom d’une cause juste et par élan de sympathie pour un brave homme.

A lire aussi, Céline Pina: Il y a quelque chose de pourri dans le département des Yvelines

Mais hélas, il n’y a pas eu que ça. La mobilisation en faveur de Roland doit beaucoup à Bassem Braïki, influenceur (170 000 abonnés sur YouTube) communautariste, machiste, racialiste et complotiste, qui a appelé avec succès ses affidés à mettre la pression sur les squatteurs. Et il semblerait qu’en parallèle, les dealers du quartier aient fait comprendre aux squatteurs que l’attention médiatique et policière qu’ils attiraient devenait gênante pour le business.

Désespérant!

Rien d’étonnant. 

Nous sommes dans un pays où une milice de suprémacistes raciaux peut interdire une pièce de théâtre et menacer la rédaction d’un journal sans que jamais l’Etat n’envisage de la dissoudre. Un pays où le même État, en revanche, s’empresse d’essayer de faire taire ceux qui appellent au respect de la loi et des frontières, mais bien sûr regarde ailleurs lorsque des associations apportent un soutien actif aux passeurs de migrants coupables de trafic d’êtres humains. Un pays où c’est un imam qui a dirigé les négociations de paix entre bandes armées à Dijon, pendant que les forces de l’ordre préféraient s’occuper à facturer 135€ la participation à tout rassemblement d’ampleur – enfin, sauf s’il s’agissait d’une manifestation hurlant la haine de la France, des Blancs ou des Juifs, ça, ça passe sans problème, et sous les applaudissements de médias de gauche.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Greta, Assa, Mila et moi…

Mais ne désespérons pas, braves gens ! Notre ministre de l’Intérieur a fièrement annoncé que 13 personnes avaient été interpellées suite aux menaces proférées contre Mila. Résultat peu reluisant au bout de presque un an, quand on sait que la jeune femme a comptabilisé plus de 30 000 menaces de viol et de mort. Allez, plus que 29 987 ! Si l’État poursuit son extraordinaire mobilisation et garde ce rythme, on en a pour… à peine 2 300 ans.

C’était les défaites de la Musique!

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Vendredi, les 36e Victoires de la musique, retransmises par France 2 depuis la Scène Musicale, ont créé le malaise. Seul Benjamin Biolay a sauvé une soirée placée sous le signe du woke et du mauvais goût. Causeur a regardé la cérémonie pour vous.


De la même manière que l’Art s’est transmué en divertissement (le critère de rentabilité s’étant substitué à la mise en avant de toute singularité créative), et que l’idée d’un 21 Juin harmonieux a laissé place dans nos rues à la Fête du Bruit, les Victoires de la Musique nous ont offert, comme à leur habitude, un spectacle peu reluisant.

Mariage parfait entre militantisme woke et mauvais goût

Le prix de l’Artiste féminine de l’année pouvait-il échapper à Pomme, qui la veille de la cérémonie avait dénoncé dans une tribune sur Mediapart les « violences patriarcales », « harcèlements, agressions et viols » perpétrés par des « hommes cisgenre » ? Personne ne doutait non plus qu’Yseult remporterait celui de Révélation féminine. Quelques jours plus tôt, l’artiste se questionnait : « On doit quelque chose à la France, mais qu’est-ce qu’on doit en fait ? […] On ne voit pas ce que l’on nous a pris ou ce que l’on a pris à nos parents, c’est-à-dire la dignité, le respect et l’empathie ! »

A lire aussi: César J- 31: acteurs, je vous aime!

À la traîne face aux Américains dans la transformation numérique du marché du disque, les producteurs français d’une industrie erratique et pas vraiment épargnée par les scandales sexuels choisissent, à l’instar du cinéma hexagonal, de surfer sur les crispations tout en flattant les minorités. Étrange, quand on lit qu’une femme sur trois dit avoir été victime de harcèlement sexuel au sein même des labels.

Nos artistes créent le malaise

Les artistes féministes, les fossoyeurs de la langue française et autres chantres du racialisme ne se contentant plus d’une vengeance sur nos tympans, nous avons également subi des attaques visuelles particulièrement éprouvantes, avec par exemple Aya Nakamura et son featuring en combinaison orange sur fond de lit géant. Il y eut aussi Yseult, ses « Soyons fiers » et « Notre colère est légitime », accompagnée de son ballet à la chorégraphie déstructurée mais savamment racisé – véritable ode à la diversité, dont le recrutement des danseurs ne respecta vraisemblablement pas le principe de mélange qu’il est censé défendre.

A lire aussi: Camélia Jordana, ou le paradoxe de l’a-comédienne

Camélia Jordana, qui a en sa possession le trousseau de clefs de tous les plateaux TV, compléta le tableau. L’intervention pimentée et le doigt d’honneur de Jean-Louis Aubert – certains internautes se sont demandé si le bar de La Seine Musicale n’avait pas obtenu une dérogation pour servir de l’alcool – auront permis d’apporter une certaine légèreté, ou, pour d’autres, un nouveau sentiment de malaise. À travers une prestation aboutie en comparaison de ses concurrents, le lauréat Benjamin Biolay aura le temps d’une chanson soufflé une poésie sobre, lancinante, et au final salvatrice sur le marasme cathodique.

Aya Nakamura, Cérémonie des 36eme Victoires de la Musique présentées par Laury Thilleman et Stéphane Bern en direct de la Seine Musicale et diffusées par France 2. © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage : 01004265_000111
Aya Nakamura, Cérémonie des 36eme Victoires de la Musique présentées par Laury Thilleman et Stéphane Bern en direct de la Seine Musicale et diffusées par France 2. © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage : 01004265_000111

La lourde responsabilité des maisons de disque

L’industrie musicale, et ses représentants légitimes qui façonnent les Victoires, souffrent de bien des maux. Tout d’abord, une fâcheuse tendance à sélectionner les artistes en les alignant sur le discours ambiant et les revendications du moment. Or, si musique et politique font parfois bon ménage – on peut se référer aux deux « Bob » Dylan et Marley, à Bruce Springsteen, ou même encore Noir Désir –, c’est à condition que les revendications soient adossées à un talent certain. Des messages politiques forts et nécessaires ont été scandés depuis plus de cinquante ans, dénonçant les inégalités, le racisme ou la place des homosexuels ; mais ils étaient jusqu’ici portés par le génie musical, et jamais ne cédaient à la tentation victimaire.

A lire ensuite: Le réveil des anti-woke

Autres symptômes à déplorer : le mimétisme face aux Etats-Unis – la culture se faisant entertainment –, l’opportunisme où la recherche du buzz guide toute démarche artistique. Par ailleurs, le désir de diversité des majors du disque cause des dommages collatéraux, comme la quasi-disparition du rock dans la culture des jeunes, et la promotion de certains styles – en l’occurrence la musique urbaine – se fait inéluctablement au détriment d’autres courants. On peut déplorer ce choix en constatant, d’après l’étude du très sérieux Projet Voltaire portant sur les 15-25 ans, que les amateurs de rap ont d’importantes lacunes en orthographe, contrairement à ceux qui s’abreuvent d’indie, de rock ou de métal.

Alors peut-on encore parler de Victoires, en proposant un tel visage, et tandis que la musique s’est en quelque sorte tue ?

Covid linguistique

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De manière virale, la langue est contaminée à grande vitesse par un vocabulaire ou des tournures qui nous forcent à voir le réel différemment.


Depuis quand « problématique » a systématiquement ou presque remplacé le bon vieux « problème »? Faut-il rappeler que « problématique » signifie l’ensemble des problèmes soulevés par une question et n’était guère utilisé que pour préciser la méthodologie d’une bonne dissertation ? On ne devrait pas lire, par exemple, « Lot et Garonne: la problématique de l’eau » comme je viens de le faire.

Je sais, ça fait vieux con (ou Maitre Capello pour les plus anciens d’entre nous). Mais, pour « impacter », on a laissé faire et on a vu le résultat. Impacter, il y a quoi, quatre ou cinq ans, maximum, qu’il a remplacé « toucher ». On va finir avec des « j’ai été très impacté par la mort de mon ami. »

Le monde, cette start-up

Il ne s’agit même plus du franglais dont Etiemble le premier avait dénoncé les ravages dès… 1964. De ce côté-là, notamment dans le monde du management et de l’entreprise (mais le monde n’est-il pas entrain de devenir une gigantesque start-up ?), la bataille est déjà perdue. Un « appel » est définitivement devenu un « call », c’est-à-dire que l’anglicisation n’a même plus l’excuse de remplacer un mot qui n’aurait pas d’équivalent en français. Alors que l’Académie tente pourtant, régulièrement, de faire preuve d’ingéniosité avec des fortunes diverses pour remplacer le mot anglais par un mot français : « divulgâcher » pour « spoiler », par exemple, c’est-dire raconter la fin d’un roman, d’un film ou d’une série à quelqu’un ne la connaît pas.

La chose est plus grave qu’elle en a l’air

Non, cette fois-ci, c’est notre propre langue qui s’auto-intoxique elle-même quand non seulement on a des « problématiques » devant la météo qui « impacte » les transports et qu’on se souhaite quand même une « belle » journée, une « belle » année comme si « bonne » ne suffisait plus.

Tester, tracer, isoler?

Alors,  comme diraient les stratèges de l’épidémie, il faudrait tester, tracer, isoler si on ne veut pas se retrouver coincé dans la novlangue post-technocratique des chaines infos, des politiques de second ordre, des managers et autres « communicants ». Parce qu’un jour, quand les bars seront rouverts, un honnête bistrotier de Coudekerque-Branche vous dira « J’ai une problématique avec la pression » et vous répondrez, sans même vous en rendre compte « Moi qui rêvais d’une mousse bien fraîche. Ça va m’impacter le moral. »

A lire ensuite: Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

Oui, tester, tracer, isoler et, éventuellement, ouvrir des centres de rééducation linguistique pour les patients zéro. Parce que la chose est plus grave qu’elle en a l’air.

On ne pense pas en dehors des mots expliquait le philosophe Wittgenstein et on voit bien que se laisser par lassitude, habitude ou inattention, imposer des mots, c’est se laisser imposer une manière de penser. Cette défiguration de la langue peut servir à manipuler tout en masquant l’incompétence, le vide ou le mensonge de tous ceux qui ont intérêt à vous faire entrer dans leur vision du monde et vous la faire accepter malgré vous. Point besoin de police politique pour cela. L’envahissement médiatique dans nos vies des chaines infos ou des réseaux sociaux suffit : ça parle et ça écrit vingt-quatre heures sur vingt-quatre…

Désintoxication

Il y a bien un moyen de se désintoxiquer, malgré tout, et ce moyen c’est la littérature ou la poésie. La langue qui s’y déploie n’est pas une langue zombie. On y retrouve la beauté du monde et un ciel dégagé pour les émotions et la pensée. Mallarmé voulait ainsi redonner « un sens plus pur aux mots de la tribu » ou comme le disait Kafka, « faire un bond hors des rangs du meurtrier. »

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F le Maudit


La leçon de M le maudit, le chef-d’oeuvre de Fritz Lang, c’est que lynchage n’est pas justice et que tout le monde a le droit au droit – même Peter Lorre en assassin de petites filles. Cette leçon, qu’Alain Finkielkraut a expliquée à David Pujadas, indiffère tous les aboyeurs qui ont crié haro sur un de nos plus éminents penseurs.


Un ami (et qui le restera, quoi qu’il fasse ou dise, sinon nous ne sommes pas des amis) disait récemment :

« Notre époque dévore goulûment un M le Maudit par trimestre. […] M le Maudit est un film génial de Fritz Lang. Et M le Maudit, c’est du lourd. Cet homme est un tueur de petites filles. Parce qu’il terrorise la ville, il dérange les truands dans leurs entreprises. Ceux-ci réussissent à le capturer, et au terme d’un procès expéditif, ils l’exécutent. Et ce qu’on peut retenir de ce film, c’est deux choses. Ce n’est jamais un progrès, mais une régression, quand une société fait ou refait son unité autour du sacrifice d’une victime expiatoire, cette victime fût-elle coupable… Et quand la justice sort du prétoire, elle sort en même temps de la civilisation. »

Rafraîchissons les souvenirs de ceux qui ne sont pas des cinéphiles avertis. Fritz Lang était viennois. Il a fait la guerre de 1914-1918 côté prussien et été blessé deux fois. En 1926, il réalise le chef-d’œuvre du cinéma expressionniste muet, Metropolis, et en 1931 le chef-d’œuvre du cinéma expressionniste parlant, M le Maudit.

Qu’est-ce que M ? La traque d’un assassin – aucun doute sur sa culpabilité – par d’autres assassins que l’enquête policière dérange dans leur business. Au premier degré, le film s’inspire de l’affaire du vampire de Düsseldorf. Mais c’est un tribunal de truands qui juge le génial Peter Lorre. Le premier titre du film était Mörder unter uns (« Les assassins sont parmi nous ») : quelques années plus tard, les nazis se réveilleront et interdiront le film, comprenant qu’il est une métaphore de l’ordre ignoble qu’ils sont en train d’instaurer. Et Lang s’exilera aux États-Unis.

Vous entendez bien ? M est assimilé par Lang à ceux que SA et SS pourchassent. Il eût été plus simple – digne d’un film français contemporain, de ceux qui saupoudrent le récit d’un pourcentage calculé a priori de femmes, de Noirs, de musulmans, d’homosexuels et de handicapés – de faire de la victime un brave type. Mais Lang voit plus loin : tout le monde, dit-il, a droit à un procès décent ; a droit à une présomption d’innocence ; a droit à un avocat. Tout le monde a droit au Droit.

Le lynchage n’est pas la justice, qu’il s’opère dans une ville de la « Frontière », dans les bas-fonds de l’Allemagne nazifiée ou sur les réseaux sociaux. Qui ne comprend que l’expression « le tribunal du net » est une contradiction dans les termes – comme la fameuse « raison du plus fort » de La Fontaine ?

Mais nous vivons une époque formidable où tout le monde se met dans la peau de la victime, et personne dans celle des juges, des jurés – ou des coupables. Lang avait visé juste en faisant de son héros un tueur de petites filles : l’enfance est le tabou ultime, dans notre société gavée de permissivité et de voyeurisme. Pas de prescription pour les violeurs, les tripoteurs d’enfants, pour tous ceux qui ont offensé en quelque manière l’innocence enfantine, ou supposée telle : nous sommes retournés en arrière, quand les ligues de vertu accusaient Freud de prêter une sexualité aux enfants – et si vous affirmiez que vous n’en aviez pas, à 3 ans, à 5 ans, à 10 ans ou à 13, vous êtes affligés d’un Alzheimer régressif précoce.

Pourquoi ce cours sur un film magnifique et d’une grande clarté dans son ambiguïté même ? Parce que justement nous ne sommes plus habitués à regarder des chefs-d’œuvre ni à écouter des analyses qui dépassent le niveau de la réaction épidermique. Un penseur comme Alain Finkielkraut (le voilà donc lâché, ce nom infamant !), qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que moi dans toute ma carcasse – ce qui laisse une foule de gens très loin derrière –, nous raconte M le Maudit à propos d’une affaire de mœurs dont il est le premier à dire qu’elle est lamentable, mais dont il demande qu’elle passe par le filtre du Droit et non de l’émotion des hilotes. C’est que le film – c’est là la capacité des chefs-d’œuvre – parle à 2021 comme il parlait à son époque quatre-vingt-dix ans auparavant. Oui – encore faut-il l’entendre.

Personne n’a jamais dit que les agissements d’Olivier Duhamel, qu’il a implicitement avoués, n’étaient pas répréhensibles. Personne n’a jamais suggéré qu’un adulte peut impunément s’offrir n’importe quel mineur. Mais à moins d’appartenir à la société la plus hypocrite ou la plus imbécile, nous savions, bien avant que Nabokov écrive Lolita, qu’il y a des pièges adolescents dans lesquels peuvent tomber des adultes. Que les perversions sont monnaie courante – y compris chez les gens de grande vertu. Et que condamner d’un coup l’un de nos plus éminents penseurs sur une phrase saisie hors contexte, en le vouant aux gémonies et en supprimant l’émission à laquelle il participe, c’est alors, comme dit Platon, « en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie ».

Le président mexicain, leader d’un monde libre du sanitarisme?


La stratégie ahurissante d’Andrés Manuel López Obrador contre l’ordre sanitaire


Dans les médias hispanophones surtout, on s’est beaucoup moqué de l’approche du président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, relative à la crise sanitaire. En début de crise, celui que l’on surnomme AMLO avait entre autres déclaré qu’il utilisait des amulettes pour se protéger du virus, une sortie on ne peut plus populiste dans un pays profondément superstitieux. Sa déclaration a fait le tour du monde. 

Récemment, l’homme de gauche à l’ancienne (une gauche plus économique que woke) en rajoutait en déclarant qu’il avait contracté le virus parce qu’il devait travailler comme des millions de Mexicains. «Nous ne pouvons pas vivre enfermés», a-t-il aussi lancé à un journaliste qui le questionnait, avant d’ajouter qu’il ne porterait pas le masque. «Je ne suis plus contagieux», s’est-il justifié. Ainsi, Andrés Manuel López Obrador apparaissait comme l’homme fort de la situation pouvant braver toutes les tempêtes. 

Le confinement est pire que le virus 

Contrairement à ce que prétend la majeure partie de l’opinion médiatique au Mexique, la politique d’AMLO face au virus n’est pas bête, mais bien calculée. Derrière son apparence de naïveté se trouve une lecture assez fine de la situation. Le président est bien conscient que de rigides mesures de confinement feraient beaucoup plus de mal à son pays que le virus lui-même. C’est une réalité chaque jour plus évidente dans les pays du tiers-monde, et même dans plusieurs pays occidentaux où les ravages psychologiques seront peut-être encore plus funestes que les ravages économiques.

A lire aussi: Covid-19, le temps des charlatans

Il est vrai que le Mexique est l’un des trois pays les plus touchés au monde par le Covid-19 en termes de morts. Le virus y frappe très fort en raison des problèmes endémiques d’obésité, d’hypertension et de diabète, entre autres enjeux de santé publique. De manière générale, les Mexicains ne sont pas en très bonne forme, une réalité favorisée par la consommation excessive de boissons gazeuses et un régime alimentaire assez riche. Si des complications dues au Covid-19 ont fait plus de 170 000 morts en terre aztèque, 40 000 décès annuels étaient déjà attribuables à la consommation de refrescos comme le Coca-Cola, et près de 40 000 autres sont causés par homicide. 

À combien s’élèvera le nombre de meurtres à la fin de l’année, s’il fallait que l’économie continue son déclin en raison des mesures sanitaires? Si on les empêchait de sortir, combien de Mexicains n’auraient plus les moyens de nourrir leur famille, alors qu’une grande part de l’économie se déroule dans la rue?

«Reste chez toi», oui… mais pas tout le temps 

Andrés Manuel López Obrador joue en fait sur deux tableaux. Si AMLO donne tous ses points de presse devant le mot d’ordre national qui est de rester à la maison (Quédate en tu casa), il s’emploie régulièrement à relativiser le message de son propre gouvernement. Il apparaît aussi souvent comme l’antithèse du maire de Mexico, Claudia Sheinbaum, une femme qui aime arborer le masque, même en parlant, et qui pourtant appartient au même parti politique (MORENA).

Contrairement au premier ministre québécois, François Legault, AMLO a aussi choisi de ne pas jouer la carte de la culpabilisation. Il a fait le choix de ne pas initier une chasse aux boucs émissaires trahissant son absence de réel contrôle sur la situation. Le fantasme de l’Homme-Dieu pouvant casser toutes les vagues n’est pas pour lui. Le destin des citoyens est davantage entre les mains de la Virgen qu’entre les siennes, d’autant plus qu’il reste réalistement à la tête d’un État central au pouvoir défaillant.

Les traditions d’abord

Pour AMLO, les gens qui contractent le virus ne sont pas des «covidiots» ou d’autres indésirables, mais des gens qui doivent sortir travailler et qui au fond d’eux, veulent continuer à faire société. Ceux qui ne respectent pas les règles à la lettre ne sont pas des citoyens à réprimer, mais des gens qui veulent continuer à vivre. À vivre en Mexicains et non en zombies aseptisés, dans un pays où le colonialisme sanitaire venu du Nord tuerait d’immenses monuments de la culture comme la cuisine de rue. 

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Mexico, mai 2020. Marco Ugarte/ AP Sipa. Numéro de reportage : AP22452369_000016

Les Mexicains sont prêts à porter le masque dans la rue et les commerces, mais pas à renoncer à leur mode de vie. La nuance est importante. Xénophiles, ils se croient la risée mondiale de cette crise, mais ne savent pas que leur réticence à se plier aveuglément aux consignes est un modèle pour des millions d’Occidentaux. Et leur président, peut-être un leader inespéré du monde libre.

Le relativisme, suicide de la raison

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Quand la réalité redevient un enjeu


À partir du moment où on a accepté l’idée qu’il n’y avait pas de vérité absolue et que la réalité n’existait pas en tant que telle mais qu’elle était dépendante du regard qu’on portait sur elle, à partir du moment où on a accepté ce relativisme-là, il devenait évident qu’on allait pouvoir affirmer que la réalité était utilisée par les dominants pour asseoir leur pouvoir.

Les Lumières s’éteignent

La réalité devient alors un enjeu : étant le produit d’une idéologie, on peut lui opposer une autre idéologie. Ainsi, peu à peu, sous l’influence de ce qui restait des idées marxistes sur l’histoire et la société, il est devenu facile de dire que cette réalité qui nous est présentée n’est pas la vérité mais la vision que veulent nous présenter les dominants pour asseoir leur domination sur les dominés. Tout est ouvert alors pour toute affirmation exprimée par lesdits dominés. La vérité devient un terrain de combat où s’affrontent différentes vérités dont l’une doit l’emporter sur les autres. Comme dans tout totalitarisme on pourra inventer une réalité, une science socialiste à la Lyssenko, une science nazie opposée à une science juive, dire que la paix c’est la guerre et inversement comme dans le 1984 de George Orwell.

Les affirmations les plus délirantes peuvent être émises, à partir du moment où elles sont utiles dans le combat. L’histoire aurait été écrite par l’homme blanc au service du patriarcat, l’hétérosexualité serait un mythe construit comme le genre lui-même. On peut alors réécrire la biologie, la science, l’histoire et pire encore faire disparaître toute trace de cette histoire qui n’est pas la vérité mais une construction sociale au service d’une oppression. On ouvre ainsi la voie à des superstitions d’un autre âge qui ont pour elles l’avantage du nombre et de la force.

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Comment résister à ce relativisme qui devient dominant en Occident dans le monde académique et qui supprimant tout universalisme fait éteindre les Lumières qui furent une acquisition difficile face à l’obscurantisme religieux ? L’être humain est avide de ce qui peut lui donner un sens. Dans une époque troublée et chaotique comme la nôtre, les certitudes même régressives et illusoires peuvent l’emporter sur ce socle péniblement construit de la raison et de l’universel.

La réalité peut être découverte grâce au débat

Il y a trente ans environ, pour faire face aux violences et à l’insécurité qui déchiraient déjà notre société, j’ai inventé une approche de psychologie politique clinique que j’ai baptisée à l’époque thérapie sociale en souvenir d’actions qui avaient été conduites par des héritiers de Freud et de Mélanie Klein inquiets comme Freud lui-même l’avait écrit dans « Malaise dans la civilisation » de ce qu’on pouvait appeler des pathologies sociales pouvant provoquer la destruction de l’humanité.

Cette thérapie sociale avait au départ pour objet de comprendre et de prévenir les phénomènes de violence et de haine qui désagrégeaient le tissu social. Bien vite, il m’est apparu que la violence était une solution plutôt qu’un problème et qu’elle permettait d’obtenir des résultats et des acquisitions à partir d’une vision folle de soi-même et des autres. Des actions de thérapie sociale ont été menées en France et à l’étranger pour réunir et tenter de réconcilier des personnes et des groupes opposés par des visions différentes de la réalité qui les poussaient à des affrontements au lieu de chercher ensemble le bien commun. Le processus de thérapie sociale qui les aidait à retrouver de la confiance en eux et dans les autres leur permettait de parler avec franchise de leur vécu réel et de donner des informations sur la réalité qu’ils détenaient au lieu d’opposer les uns aux autres leurs idéologies, leur victimisation et leurs accusations parfois paranoïaques. Ainsi, ensemble, ils découvraient la réalité en recollant tous les bouts d’informations dont chacun disposait. La thérapie sociale devenait alors une sorte de révélation pour chacun de la réalité dans toute sa complexité et sa richesse.

A lire aussi, du même auteur: À propos de « La familia grande »… et de son époque

La réalité existe et elle peut être connue par le débat, un débat qui doit être accompagné pour aider la prise de parole et la capacité à supporter le conflit. C’est cette recherche en commun de la réalité qui permet d’éviter les délires idéologiques qui ne sont pas vrais mais qui sont utiles pour déployer des violences et soutenir un pouvoir sur les autres. Comme le disait Jules Romains au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale, « nous sommes payés pour savoir que la jeunesse d’un peuple s’empoisonne avec facilité, et qu’ensuite cela peut coûter cher, et à ce peuple, et à la civilisation générale. » 

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Pierre-Guillaume de Roux, le dernier prince des Lettres

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Pierre-Guillaume de Roux (1963-2021), notre ami et éditeur, s’est éteint vendredi dernier


Avez-vous déjà entendu rire, vraiment rire, le seigneur de la rue de Richelieu ? Je le vois encore, enfoui dans son fauteuil, encombré par ses longues jambes, protégé sous une barricade de manuscrits dans son bureau-capharnaüm de la rive Droite, le téléphone crépitant, recevant les auteurs réfractaires et moquant notre déplorable époque, les coteries en place, ses confrères malfaisants, les journaux complices, la lente disparition de l’écrit, l’art délicat d’éditer sans s’endetter et perpétuant ainsi la tradition familiale, d’une maison insoumise et bordélique ayant le goût du beau texte en héritage. J’ai eu ce bonheur-là, faire partie de cette famille de proscrits. Les bannis ont toujours fière allure quand la mitraille sévit de toute part. Ses auteurs portent cette légion d’honneur-là, sur la poitrine, celle d’avoir participé à une aventure éditoriale dingue ne répondant à aucune norme actuelle, se foutant éperdument d’un système oppresseur et s’amusant de leur propre audace, quitte à la payer cher médiatiquement. Je veux garder, aujourd’hui, le souvenir non pas du lettré ou de l’homme engagé, plutôt celui du passeur rieur et partageur, de sa gourmandise érudite qui me manque déjà tant. 

Une incarnation du monde d’avant

Derrière l’image figée de ce grand échalas en duffle-coat, figure hiératique de l’édition, bon fils aimant, fidèle en amitié, incarnation du monde d’avant, je veux me souvenir de son rire gamin. Il pouffait élégamment en rentrant la tête dans ses épaules, se contorsionnant à l’extrême. Je veux me souvenir de ce sale gosse à particules qui n’aimait rien d’autre que bousculer les mollesses du temps présent, qu’éperonner les certitudes, que faire éclore des manuscrits inconnus, que donner sa chance à l’incongru et au fantasque, aux réprouvés et aux marginaux. Adolescents, nous avions tous le fantasme d’une littérature guidant la Nation, il était et restera à jamais le dépositaire de ce rêve impossible. Nous savions que dans la nuit noire, au royaume des truqueurs, existait un éditeur parisien qui, après trois décennies dans ce métier éprouvant pour les nerfs et les bourses, s’émerveillait encore pour un roman, un essai, des chroniques, de la poésie ou des portraits épars. 

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Au prix d’efforts et face à des cabales indignes, il avançait toujours avec peu de moyens financiers, sans œillères et sans mitaines, dans le marigot de l’édition. Il avait l’œil et le doigté pour déceler dans une œuvre, l’éclat intérieur et son indicible lyre. Il fut un découvreur de talents, un agrégateur de mouvements, un activateur des mémoires enfouies, une borne autour de laquelle, des auteurs forts différents aux parcours politiques parfois opposés gravitaient. Une famille recomposée qui s’entendait sur un seul sujet : la qualité d’un texte. Son rythme et son fracas. Sa portée et son onde nostalgique. Pierre-Guillaume était de ces chevaliers qui savaient le combat perdu d’avance, mais qui ne résistait pas au plaisir d’entrer dans un jeu corrompu. 

Un travail d’artisan

Nous sommes loin des gestionnaires avisés et des modérateurs de pensée, des catalogues calibrés comme des émissions de télé et des progressistes affairistes. Pierre-Guillaume haïssait les meutes. Il sera toujours temps, après le chagrin, de faire le bilan, de louer son travail admirable d’artisan, son style sûr, son catalogue foutraque constitué en seulement une dizaine d’années, son absence de barrière idéologique et sa sainte liberté de publier sans se préoccuper des nuisibles au pouvoir. Il en fallait du courage et de l’énergie pour supporter tant d’infamies. D’autres que moi parleront mieux de son passage chez Bourgois, à la Table Ronde, au Rocher ou Julliard, de son regard sur Pound ou Jünger, de l’héritage intellectuel laissé par son père, Dominique de Roux, de ce fil invisible qui sous-tend toute une vie professionnelle. Je veux me rappeler surtout du plaisir enfantin qu’il avait, à la lecture d’un manuscrit. Et puis, le remercier une dernière fois pour ce voyage dans le passé, grâce à lui, je suis monté dans la machine à remonter le temps. Je savais qu’en grimpant l’étroit escalier menant à son bureau, j’allais atteindre une contrée sauvage et mystérieuse où les mots reprendraient naturellement leur pouvoir sur les êtres, où la fiction construirait mon imaginaire. Là-haut, la littérature m’attendait. Là-haut, un homme qui avait tout lu, hors des modes absurdes, me sourirait et me dirait d’entrer. Pierre-Guillaume nous a permis de toucher cette éternité-là.

Le coup d’Etat silencieux de la Silicon Valley, vu par Shoshana Zuboff

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L'universitaire américaine Shoshana Zuboff, auteur de "L’âge du capitalisme de surveillance : Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir" © Robert F. Bukaty/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22407647_000002.

Peut-être avez-vous oublié Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des très grands théoriciens de l’utilitarisme et du libéralisme. En 1791, il édite le système du Panoptique, une prison pensée pour que chaque détenu soit sous le regard de gardiens invisibles, perpétuellement présents, sans savoir s’il est ou non observé. À partir d’une tour centrale, le regard plonge sur toutes les cellules. Quelques prisons ont été réalisées selon ce principe, à Autun en France, à Kilmainham en Irlande, et particulièrement le Presidio Modelo à Cuba. George Orwell s’est inspiré de cette théorie en imaginant ce qu’une technique moderne d’écrans et de caméras permettrait à un régime fascisant. Efficacité maximale pour un coût bien moindre que celui des prisons classiques. Michel Foucault, qui pourtant ne connaissait pas les technologies les plus récentes (il est mort en 1984) y voyait « le rêve paranoïaque de notre société, la vérité paranoïaque de notre société ».

La liberté c’est l’esclavage

Nous y sommes. Un coup d’Etat s’est déroulé sous nos yeux sans que nous y prêtions attention. Pire: il a très largement notre approbation. La Boétie expliquait déjà au XVIe siècle (oui, ça vaut le coup, de lire !) que toute servitude bien pensée devient volontaire. Et que l’esclave, mis en condition, appellera sa servitude « liberté » — tout comme Orwell énonce les grands principes de Big Brother, entre autres « La liberté, c’est l’esclavage ».

Ce coup d’État s’est déroulé non sous la cravache d’un général ivre de puissance, mais sous la houlette des technologies de l’information.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Réseaux sociaux, la nouvelle servitude volontaire

Un remarquable article tout récent de Shoshana Zuboff, professeur émérite à Harvard et auteur de The Age of Surveillance Capitalism (2018) explique en détail dans le New York Times le processus de cet asservissement auquel est soumise une population mondiale enthousiaste. Elle dit que cela fait 42 ans qu’elle observe l’émergence du règne digital en tant que force active de la civilisation de l’information — son grand âge lui permet un recul que nos démocraties modernes, obnubilées par l’instant et oublieuses de l’Histoire (qui n’est plus enseignée) prennent rarement.

Trump censuré

Les métaphores usuelles ont un sens. Le « Web », c’est une toile — comme celle de l’araignée, pour capter les papillons. Le « Net », c’est un réseau — un filet, en français cynégétique, celui avec lequel on attrape les petits oiseaux. Les uns et les autres se croient encore libres jusqu’au moment où ils sont dévorés.

C’est ce que l’auteur appelle le capitalisme de surveillance. « Reposant sur la force de leurs capacités de contrôle et pour la sauvegarde des profits engendrés par ce même contrôle, les nouveaux empires ont bâti un coup d’Etat épistémologique anti-démocratique caractérisé par une concentration sans précédent du savoir intime de chacun de nous et le pouvoir incommensurable issu d’un tel savoir ».

Ce savoir se définit par trois questions : Qui sait ? Qui décide qui sait ? Qui décide qui décide qui sait ? Le capitalisme moderne détient les réponses à ces trois questions. C’est l’essence de son coup d’Etat.

À parler de l’éventualité d’un coup d’Etat mené par Donald Trump, on a occulté le coup d’Etat réel, qui a consisté à gommer le président des Etats-Unis, interdit de communication par Facebook et Twitter. Au mépris du Ier amendement — au nom duquel l’ex-président vient d’être exempté de toute responsabilité par le Sénat.

Le site Twitter a suspendu le compte de Donald Trump © Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40817988_000004
Le site Twitter a suspendu le compte de Donald Trump © Amer Ghazzal/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40817988_000004

Ce coup d’Etat est passé par quatre phases distinctes.

Premier temps : appropriation des vies individuelles comme ressources d’information. Puis, second temps, montée des inégalités selon ce que vous représentez en termes de potentialités économiques. Les algorithmes, à ce stade, définissent l’intérêt que l’on vous portera. L’information sur l’âge, par exemple, permet de vous inclure dans un segment précis et de vous adresser des publicités juteuses — du Viagra pour tous aux douches aménagées en passant par les ascenseurs greffés à vos escaliers. La troisième étape — nous en sommes là — est celle du chaos produit par des structures de désinformation — la présente épidémie est un exemple frappant. Le quatrième temps sera l’institutionnalisation de la domination des acteurs majeurs — les GAFAM et ce qui orbite autour de ces compagnies majeures —, voués à terme à remplacer les structures démocratiques. Personne n’a élu Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft), Larry Page et Sergey Brin (Google), Tim Cook (Apple) ou Mark Zuckerberg (Facebook). Mais ils ont le pouvoir effectif, et leur poids financier, outre le financement direct d’hommes politiques, leur permet de contrôler n’importe quel gouvernement — voire de le faire élire, afin de conserver une façade derrière laquelle les vrais maîtres s’en donnent à cœur joie. Nous militons éventuellement pour le renforcement des contrôles aux frontières, sans réaliser que pour les géants du Net, il n’y a pas de cyber-frontière, et que le marché global définit ses propres critères de pénétration et de rejet.

De ce point de vue, l’islamisme hostile aux Etats démocratiques est parfaitement compatible avec le cyber-marché. Après tout, les fanatiques aussi sont des consommateurs.

L’exception anti-terroriste est devenue la règle

Nous pouvons opter pour une société démocratique, ou pour une société de surveillance, mais pas pour les deux. Le grand combat a commencé : ce sera l’affaire de cette décade qui commence.

Dans l’appropriation de la démocratie par les grandes sociétés, tout est utilisé. Le 11 septembre impliqua une surveillance générale aisément acceptée. Les agences d’espionnage durent se rallier à des entreprises privées pour espionner partout dans le monde, bien au delà des contraintes constitutionnelles ou légales. L’exception anti-terroriste est devenue la règle. Que les responsables américains accusent Huawei de stocker des informations sur les citoyens américains est une plaisanterie, quand on sait que la CIA en fait autant au niveau mondial depuis deux décennies au moins.

La beauté de la métaphore « Web » tient au schéma neuronique de la Toile. Se connecter, c’est connecter d’autres « amis », c’est étendre l’empire du Bien (on suppose que le Mal, lui, cherche à se dissimuler). Comme aux premiers temps du capitalisme, il y a collusion entre l’impératif économique et l’impératif moral.

D’où le puritanisme (on sait les liens de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, pour reprendre le titre du plus important ouvrage de Max Weber) de ces géants du contrôle.  Un algorithme est sans humour ni nuance. Les seins de la Liberté guidant le peuple sont proscrits par Facebook. C’est amusant, et anecdotique. Mais des milliers de mots sont sous surveillance : notre liberté d’expression s’arrête là où l’ont décidé les marchands qui nous gouvernent, et qui décident de qui mettre en place, à l’échelon gouvernemental, pour ne pas heurter le business.

Ces sociétés sont en train de nous démantibuler

Voilà déjà longtemps que nous avons appris à nous arrêter aux feux rouges, sans que la présence d’un agent soit nécessaire. Un système informatisé régit notre conduite. Il en est de même au niveau de l’information : des robots décident désormais de ce qu’il nous est loisible de dire ou de croire. Toute critique des traitements anti-Covid recommandés par les grandes compagnies saute automatiquement. Nous pouvons bien nous gausser des Chinois qui n’oseraient plus une opinion négative sur Xi Jinping. Contester Pfizer ou dire du Bien de Didier Raoult nous fait basculer automatiquement dans l’empire du Mal. Se promener sur les sites de QAnon — même pour information — nous signale à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), nous apprend le Figaro. En revanche, vous pouvez impunément fréquenter le site de l’« influenceuse » Léna Situations, qui fait la promotion de la marque Zara — et acheter son livre. C’est sans danger.

A lire ensuite: Frédéric Beigbeder n’aime pas Léna Situations (qui ça ?)

Seule une insurrection démocratique (mais voilà : on est parvenu à faire croire que l’insurrection est par essence anti-démocratique) peut renverser le cours des événements. Il faut démanteler les Gafam, parce que ces compagnies sont en train de nous démantibuler. Le capitalisme à l’ancienne avait brisé certains des trusts qui s’étaient constitués dans la foulée de la révolution industrielle. C’est ainsi que la Standard Oil fut éparpillée façon puzzle en 1911, ou AT&T en 1982. Mais c’est fini. Les procédures lancées contre IBM ou Microsoft furent abandonnées. Apple est aujourd’hui poursuivi pour entente illicite avec d’autres éditeurs numériques — qui ont accepté de payer une amende préventive pour éviter justement des sanctions plus lourdes. Une goutte d’eau dans leurs bénéfices.

Les gouvernements sont impuissants parce qu’ils ont été mis en place par ces structures supra-nationales. C’est aux peuples de reprendre le pouvoir — mais s’il préfère surfer sur Facebook ou s’indigner sur Twitter…

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Attentat déjoué à Villepinte: la justice pointe du doigt le régime iranien

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Des manifestants présentent des portraits de Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne, lors du procès des terroristes de l'attentat déjoué de Villepinte, Anvers, 4 février 2021 © Virginia Mayo/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22536543_000009

Le 4 février, le tribunal d’Anvers en Belgique a rendu son verdict à l’encontre des quatre auteurs de l’attentat déjoué le 30 juin 2018 à Villepinte. Assadollah Assadi, le diplomate-terroriste a été condamné à 20 ans de réclusion pour tentative d’attentat terroriste avec l’intention de tuer et activités au sein d’une entité terroriste. Le procès fait monter la tension  entre la Belgique, la France et l’Allemagne d’un côté, et l’Iran de l’autre.


30 juin 2018, à Anvers la police belge procède à l’arrestation de Nassimeh Naami et Amir Saadouni, un couple belgo-iranien. Dans leur voiture, les policiers découvrent 500 grammes de TATP (un explosif relativement facile à fabriquer et à dissimuler) et un plan précis des lieux où se tient le jour même la rencontre internationale annuelle pour un Iran libre et démocratique à Villepinte, en banlieue parisienne.

La conférence est organisée par le CNRI (Conseil national de la Résistance iranienne), un organisme composé des opposants de la première heure au régime théocratique d’Iran. Elle accueille plus de 25 000 participants et des personnalités politiques et médiatiques du monde entier. Maryam Radjavi, présidente du mouvement, est plus particulièrement visée par ce projet d’attentat.

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L’immunité diplomatique autrichienne n’est pas valable en Allemagne…

Au même moment, sur une route de Bavière, la police allemande interpelle Assadollah Assadi, diplomate iranien en poste à l’ambassade de Vienne, fortement soupçonné de participer au complot. Dans son véhicule, les autorités allemandes découvrent un carnet avec les codes de communication de l’opération, l’instruction de la mise en application de la bombe ainsi que les noms de nombreux agents iraniens en Europe. Assadi et ses supérieurs pensaient pouvoir profiter sans scrupule de l’immunité diplomatique. Las, celle-ci n’était valable que sur le territoire autrichien, pas en Allemagne, où il a été interpellé. Une précision qui a son importance.

Des mois d’enquête suivant les arrestations ont permis aux autorités belges et allemandes de démontrer l’existence d’un réseau de cellules dormantes sur tout le territoire européen, dont Assadi avait la charge pour le compte du Vevak, ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale et principale agence de renseignement iraniens. Il a été notamment prouvé que les agents impliqués dans ce projet terroriste avaient perçu au moins 450 000€ et qu’ils avaient multiplié les voyages à Téhéran. Il a également été établi qu’Assadollah Assadi s’est servi de son passeport diplomatique pour faire venir les 500 grammes de TATP depuis l’Iran, et ensuite les transmettre à Nassimeh Naami et Amir Saadouni. De surcroît, l’enquête a conclu qu’Assadi et ses agents ont eu le feu vert des plus hauts organes décisionnels du pays. Les procureurs belges n’ont pas hésité à parler de terrorisme d’État.

Le cynisme et la mauvaise foi du pouvoir iranien

Depuis l’arrestation d’Assadollah Assadi, le ministre des Affaires étrangères iranien Djavad Zarif n’a cessé de manipuler l’opinion. Il a évoqué un coup monté et invoqué systématiquement l’argument de l’immunité diplomatique de son diplomate, niant la légalité de son arrestation et de son procès. Comble du cynisme, la diplomatie iranienne est allé jusqu’à dénoncer les conditions d’emprisonnement inhumaines d’Assadi. Quand on connaît le chef du pouvoir judiciaire du régime, Ebrahim Raïssi, et le ministre de la Justice, Alireza Avayi, deux hommes qui ont un rôle prépondérant dans le massacre de prisonniers politiques en 1988, sans oublier la mascarade que les mollahs appellent « justice », on a envie de rire de cette mauvaise foi ahurissante.

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Toujours est-il que le régime n’a pas supporté l’idée que ses agissements soient dévoilés alors même que les mollahs jouissent d’une quasi-impunité, offerte par les atermoiements et la faiblesse diplomatique de l’Union Européenne à leur égard sur fond de tensions avec l’administration Trump autour des accords sur le nucléaire. Depuis, le régime iranien fait ce qu’il sait faire de mieux depuis 1979 : le chantage. Un comité spécial regroupant différents services à Téhéran a directement menacé la Belgique de représailles si elle condamnait Assadollah Assadi. Récemment, Ahmad Reza Djalali, médecin irano-suédois et professeur de l’Université libre flamande de Bruxelles, arrêté en 2016 au cours d’une mission à Téhéran, a été jugé pour espionnage au profit d’Israël et condamné à mort. Après presque quatre années passées à l’isolement, étrangement, sa condamnation a été annoncée au début du procès d’Assadi en Belgique. Le message était clair. Ce n’est pas le seul envoyé par les mollahs. À l’automne 2020, c’est l’architecte germano-iranienne à la retraite Nahid Taghavi, qui a été placée au secret à la prison d’Evin, dans des conditions de détention d’un autre âge. Un message  adressé à l’Allemagne responsable de l’arrestation du diplomate Assadi. En 2019, Rouhollah Zam, réfugié en France depuis 2012, se fait piéger en Irak par les Gardiens de la révolution. Après avoir été contraint à des aveux télévisés, il a été reconnu coupable de « délits contre la sécurité du pays », « espionnage » au profit de la France, insulte au « caractère sacré de l’islam » et pendu le 12 décembre 2020. En matière de négociations par la peur, le régime d’Iran sait y faire. Reste à savoir si l’Union Européenne va enfin réagir avec fermeté ou si elle va encore se soumettre aux chantages des mollahs.

Pendant que se tiennent les tables rondes du Beauvau de la sécurité, à Poissy on appelle au meurtre des policiers

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Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Des policiers ont été violemment pris à partie ce samedi 13 février à Poissy, dans les Yvelines. Des dizaines d’individus ont lancé projectiles et mortier d’artifice, selon BFMTV.


À Poissy, dans le quartier Beauregard, une trentaine de voyous ont agressé des policiers qui intervenaient légitimement avec des tirs de mortiers en criant : tuez-les !

C’est à Poissy, c’est en France et nous sommes en République. On ne pourra pas dire, pour se consoler, que le maire a de l’humanisme écologique à revendre et que sa faiblesse serait responsable de la chienlit. C’est le contraire. Le maire de Poissy, Karl Olive, n’est pas naïf sur le plan de l’ordre et de la sécurité et il tente de faire tout ce qu’il peut dans le cadre municipal actuel pour favoriser dans sa ville la tranquillité publique. Pourtant c’est dans sa commune que la police a ainsi été attaquée.

Les voyous ne réagissaient même pas à une action des forces de l’ordre, ils les attendaient et en quelque sorte d’initiative, sans l’ombre d’une crainte, ils s’en sont pris à elles en hurlant leurs menaces de mort. Qui s’indigne véritablement face à ces séquences odieuses qui font douter de notre démocratie, de sa vigueur, de son courage ?

Sans vouloir abuser de la dérision, il est alors surréaliste de voir Gérald Darmanin et Marlène Schiappa s’intéresser ostensiblement au sort d’une victime agressée dans la rue avec son bébé et qui n’a pas pu déposer plainte. Il est rétrospectivement amer d’avoir entendu le ministre de l’Intérieur traiter avec une forme de condescendance la présidente du RN qui sonnait un tocsin factuellement pas si absurde, ne lui en déplaise ainsi qu’à son prédécesseur Christophe Castaner ou au garde des Sceaux.

Parce que le scandale de cette agression collective s’est déroulée à Poissy, en France, et que pourtant, apparemment, nous avons un gouvernement. Certes ce dernier ne peut pas tout faire mais d’abord il pourrait faire plus en apportant d’emblée un soutien systématique à la police victime de ces violences qui n’éprouvent même plus le besoin de se dissimuler.

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L’arrogance des agresseurs, avec la certitude guère démentie de leur impunité, est révélatrice d’un climat où l’Etat ne fait plus peur, où l’autorité et l’omnipotence en l’occurrence dévoyées sont passées de l’autre côté de la société. La police est à la fois abandonnée et stigmatisée parce qu’elle se serait abstenue, aurait réagi trop tard, ou en manquant d’urbanité face à des voyous. Ces derniers sont d’autant plus sûrs de leur fait abject qu’ils sont protégés par leur masse qui rend quasiment impossible la démonstration de toute responsabilité individuelle. Et par cette certitude navrante que la police est trop souvent impuissante puisque, face aux menaces, aux jets divers et aux atteintes physiques, elle n’a pratiquement pas le droit d’user de ce que la loi l’autorise à mettre en œuvre. Cette configuration d’échec est d’autant plus préoccupante qu’elle crée un grave déséquilibre, sur le plan judiciaire, entre ceux qui sont sans cesse exonérés, les pires, et les quelques policiers soupçonnés de violences illégitimes qui font l’objet – et c’est heureux – d’enquêtes, d’informations et parfois de renvois devant une juridiction.

Si on examine dans le détail les cinq situations qui permettent, depuis la loi du 28 février 2017 commune à la police et à la gendarmerie, l’usage des armes à feu, on constate d’abord qu’elles ne sont pas très éloignées de la notion ancienne de légitime défense mais que surtout elles sont très rarement concrétisées dans la pratique.

On pourrait s’en féliciter si des polémiques ne naissaient pas pourtant à chaque fois que légitimement la police les applique et que surtout cette dernière n’était pas littéralement tétanisée, à cause d’une choquante suspicion préventive politique, sociale et médiatique, par l’obligation d’user de ses armes ; et donc de ne jamais oser se défendre ou défendre autrui malgré la permission de la loi.

Les voyous sont tout-puissants avec l’illimité de leur haine violente et la police se limite parce qu’elle sait qu’une présomption de culpabilité pèserait sur elle malgré le fait justificatif prévu par la loi de 2017.

Pourtant ce qui a été perpétré est à Poissy, en France et paraît-il dans un Etat de droit. Mais il est vrai que sa conception et sa définition en font la propriété exclusive des transgresseurs – le comble : la Défenseur des droits veut des zones sans contrôle policier ! – et ne sauraient supporter le réarmement de notre pays face au pire qui quotidiennement sévit. Si j’avais approuvé le principe initial du Beauvau de la sécurité, ce n’était pas pour qu’il s’enlise dans des débats vains. Le réel, le vrai, l’éprouvant, la terrifiante et effective hostilité à l’encontre de la police n’ont pas été invités.

Pendant les tables rondes, il y a eu Poissy, en France, en République.

Le Ministre de l’Intérieur a réagit à l’évènement devant les journalistes

L’État en sale état

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Des policiers stationnent devant la maison de Roland, 88 ans, dont la maison est squattée par plusieurs occupants depuis des mois. © FRED SCHEIBER/SIPA Numéro de reportage : 01003899_000002.

À Toulouse avenue de Fronton, la villa de l’octogénaire Roland n’a pu être débarrassée de ses squatteurs jeudi 11 février que grâce à la mobilisation de citoyens. L’impuissance de l’autorité publique est éclatante dans cette histoire, comme dans d’autres évènements récents. Aurélien Marq pousse un coup de gueule.


Toulouse, 2021. Roland, 88 ans. Il voudrait vendre sa maison pour rejoindre son épouse, Odile, placée dans un Ehpad. Mais la maison est squattée, et face aux squatteurs – ouvertement soutenus par l’extrême-gauche – la loi est complice, et l’État a fait le choix de l’impuissance. 

Après cinq mois interminables, les squatteurs ont enfin fui sous la pression de volontaires se relayant devant les grilles de la petite propriété. Roland a pu retrouver sa maison : la détermination populaire a fait ce que n’a pas fait un état démissionnaire et lâche.

L’inquiétant Bassem Braïki

Mais regardons de plus près ce qui s’est passé. Il y a eu une authentique mobilisation citoyenne, des appels aux dons, des relais sur les réseaux sociaux, un admirable élan de solidarité. Des Français ont pris sur eux de palier l’incurie des pouvoirs publics, comme au début de la pandémie de Covid-19 (lorsque des gens cousaient eux-mêmes des masques et venaient les offrir aux soignants ou aux policiers pendant que le gouvernement affirmait que les masques ne servaient à rien). J’aimerais m’arrêter là, et célébrer un peuple se réappropriant enfin une parcelle de la souveraineté qui est la sienne, au nom d’une cause juste et par élan de sympathie pour un brave homme.

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Mais hélas, il n’y a pas eu que ça. La mobilisation en faveur de Roland doit beaucoup à Bassem Braïki, influenceur (170 000 abonnés sur YouTube) communautariste, machiste, racialiste et complotiste, qui a appelé avec succès ses affidés à mettre la pression sur les squatteurs. Et il semblerait qu’en parallèle, les dealers du quartier aient fait comprendre aux squatteurs que l’attention médiatique et policière qu’ils attiraient devenait gênante pour le business.

Désespérant!

Rien d’étonnant. 

Nous sommes dans un pays où une milice de suprémacistes raciaux peut interdire une pièce de théâtre et menacer la rédaction d’un journal sans que jamais l’Etat n’envisage de la dissoudre. Un pays où le même État, en revanche, s’empresse d’essayer de faire taire ceux qui appellent au respect de la loi et des frontières, mais bien sûr regarde ailleurs lorsque des associations apportent un soutien actif aux passeurs de migrants coupables de trafic d’êtres humains. Un pays où c’est un imam qui a dirigé les négociations de paix entre bandes armées à Dijon, pendant que les forces de l’ordre préféraient s’occuper à facturer 135€ la participation à tout rassemblement d’ampleur – enfin, sauf s’il s’agissait d’une manifestation hurlant la haine de la France, des Blancs ou des Juifs, ça, ça passe sans problème, et sous les applaudissements de médias de gauche.

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Mais ne désespérons pas, braves gens ! Notre ministre de l’Intérieur a fièrement annoncé que 13 personnes avaient été interpellées suite aux menaces proférées contre Mila. Résultat peu reluisant au bout de presque un an, quand on sait que la jeune femme a comptabilisé plus de 30 000 menaces de viol et de mort. Allez, plus que 29 987 ! Si l’État poursuit son extraordinaire mobilisation et garde ce rythme, on en a pour… à peine 2 300 ans.

C’était les défaites de la Musique!

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Yseult, Révélation féminine de l’année pour les Victoires de la musique, nouvelle star de la "génération Ouin-ouin" pour "Valeurs actuelles". Boulogne, 12 janvier 2021 © LAURENT VU/SIPA

Vendredi, les 36e Victoires de la musique, retransmises par France 2 depuis la Scène Musicale, ont créé le malaise. Seul Benjamin Biolay a sauvé une soirée placée sous le signe du woke et du mauvais goût. Causeur a regardé la cérémonie pour vous.


De la même manière que l’Art s’est transmué en divertissement (le critère de rentabilité s’étant substitué à la mise en avant de toute singularité créative), et que l’idée d’un 21 Juin harmonieux a laissé place dans nos rues à la Fête du Bruit, les Victoires de la Musique nous ont offert, comme à leur habitude, un spectacle peu reluisant.

Mariage parfait entre militantisme woke et mauvais goût

Le prix de l’Artiste féminine de l’année pouvait-il échapper à Pomme, qui la veille de la cérémonie avait dénoncé dans une tribune sur Mediapart les « violences patriarcales », « harcèlements, agressions et viols » perpétrés par des « hommes cisgenre » ? Personne ne doutait non plus qu’Yseult remporterait celui de Révélation féminine. Quelques jours plus tôt, l’artiste se questionnait : « On doit quelque chose à la France, mais qu’est-ce qu’on doit en fait ? […] On ne voit pas ce que l’on nous a pris ou ce que l’on a pris à nos parents, c’est-à-dire la dignité, le respect et l’empathie ! »

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À la traîne face aux Américains dans la transformation numérique du marché du disque, les producteurs français d’une industrie erratique et pas vraiment épargnée par les scandales sexuels choisissent, à l’instar du cinéma hexagonal, de surfer sur les crispations tout en flattant les minorités. Étrange, quand on lit qu’une femme sur trois dit avoir été victime de harcèlement sexuel au sein même des labels.

Nos artistes créent le malaise

Les artistes féministes, les fossoyeurs de la langue française et autres chantres du racialisme ne se contentant plus d’une vengeance sur nos tympans, nous avons également subi des attaques visuelles particulièrement éprouvantes, avec par exemple Aya Nakamura et son featuring en combinaison orange sur fond de lit géant. Il y eut aussi Yseult, ses « Soyons fiers » et « Notre colère est légitime », accompagnée de son ballet à la chorégraphie déstructurée mais savamment racisé – véritable ode à la diversité, dont le recrutement des danseurs ne respecta vraisemblablement pas le principe de mélange qu’il est censé défendre.

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Camélia Jordana, qui a en sa possession le trousseau de clefs de tous les plateaux TV, compléta le tableau. L’intervention pimentée et le doigt d’honneur de Jean-Louis Aubert – certains internautes se sont demandé si le bar de La Seine Musicale n’avait pas obtenu une dérogation pour servir de l’alcool – auront permis d’apporter une certaine légèreté, ou, pour d’autres, un nouveau sentiment de malaise. À travers une prestation aboutie en comparaison de ses concurrents, le lauréat Benjamin Biolay aura le temps d’une chanson soufflé une poésie sobre, lancinante, et au final salvatrice sur le marasme cathodique.

Aya Nakamura, Cérémonie des 36eme Victoires de la Musique présentées par Laury Thilleman et Stéphane Bern en direct de la Seine Musicale et diffusées par France 2. © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage : 01004265_000111
Aya Nakamura, Cérémonie des 36eme Victoires de la Musique présentées par Laury Thilleman et Stéphane Bern en direct de la Seine Musicale et diffusées par France 2. © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage : 01004265_000111

La lourde responsabilité des maisons de disque

L’industrie musicale, et ses représentants légitimes qui façonnent les Victoires, souffrent de bien des maux. Tout d’abord, une fâcheuse tendance à sélectionner les artistes en les alignant sur le discours ambiant et les revendications du moment. Or, si musique et politique font parfois bon ménage – on peut se référer aux deux « Bob » Dylan et Marley, à Bruce Springsteen, ou même encore Noir Désir –, c’est à condition que les revendications soient adossées à un talent certain. Des messages politiques forts et nécessaires ont été scandés depuis plus de cinquante ans, dénonçant les inégalités, le racisme ou la place des homosexuels ; mais ils étaient jusqu’ici portés par le génie musical, et jamais ne cédaient à la tentation victimaire.

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Autres symptômes à déplorer : le mimétisme face aux Etats-Unis – la culture se faisant entertainment –, l’opportunisme où la recherche du buzz guide toute démarche artistique. Par ailleurs, le désir de diversité des majors du disque cause des dommages collatéraux, comme la quasi-disparition du rock dans la culture des jeunes, et la promotion de certains styles – en l’occurrence la musique urbaine – se fait inéluctablement au détriment d’autres courants. On peut déplorer ce choix en constatant, d’après l’étude du très sérieux Projet Voltaire portant sur les 15-25 ans, que les amateurs de rap ont d’importantes lacunes en orthographe, contrairement à ceux qui s’abreuvent d’indie, de rock ou de métal.

Alors peut-on encore parler de Victoires, en proposant un tel visage, et tandis que la musique s’est en quelque sorte tue ?

Covid linguistique

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Jacques Capelovici sur le plateau de l'émission "Francophonissime" sur TF1, en 1980 © GUIS/TF1/SIPA Numéro de reportage : TF135001465_000001

De manière virale, la langue est contaminée à grande vitesse par un vocabulaire ou des tournures qui nous forcent à voir le réel différemment.


Depuis quand « problématique » a systématiquement ou presque remplacé le bon vieux « problème »? Faut-il rappeler que « problématique » signifie l’ensemble des problèmes soulevés par une question et n’était guère utilisé que pour préciser la méthodologie d’une bonne dissertation ? On ne devrait pas lire, par exemple, « Lot et Garonne: la problématique de l’eau » comme je viens de le faire.

Je sais, ça fait vieux con (ou Maitre Capello pour les plus anciens d’entre nous). Mais, pour « impacter », on a laissé faire et on a vu le résultat. Impacter, il y a quoi, quatre ou cinq ans, maximum, qu’il a remplacé « toucher ». On va finir avec des « j’ai été très impacté par la mort de mon ami. »

Le monde, cette start-up

Il ne s’agit même plus du franglais dont Etiemble le premier avait dénoncé les ravages dès… 1964. De ce côté-là, notamment dans le monde du management et de l’entreprise (mais le monde n’est-il pas entrain de devenir une gigantesque start-up ?), la bataille est déjà perdue. Un « appel » est définitivement devenu un « call », c’est-à-dire que l’anglicisation n’a même plus l’excuse de remplacer un mot qui n’aurait pas d’équivalent en français. Alors que l’Académie tente pourtant, régulièrement, de faire preuve d’ingéniosité avec des fortunes diverses pour remplacer le mot anglais par un mot français : « divulgâcher » pour « spoiler », par exemple, c’est-dire raconter la fin d’un roman, d’un film ou d’une série à quelqu’un ne la connaît pas.

La chose est plus grave qu’elle en a l’air

Non, cette fois-ci, c’est notre propre langue qui s’auto-intoxique elle-même quand non seulement on a des « problématiques » devant la météo qui « impacte » les transports et qu’on se souhaite quand même une « belle » journée, une « belle » année comme si « bonne » ne suffisait plus.

Tester, tracer, isoler?

Alors,  comme diraient les stratèges de l’épidémie, il faudrait tester, tracer, isoler si on ne veut pas se retrouver coincé dans la novlangue post-technocratique des chaines infos, des politiques de second ordre, des managers et autres « communicants ». Parce qu’un jour, quand les bars seront rouverts, un honnête bistrotier de Coudekerque-Branche vous dira « J’ai une problématique avec la pression » et vous répondrez, sans même vous en rendre compte « Moi qui rêvais d’une mousse bien fraîche. Ça va m’impacter le moral. »

A lire ensuite: Aya Nakamura, le grand remplacement lexical?

Oui, tester, tracer, isoler et, éventuellement, ouvrir des centres de rééducation linguistique pour les patients zéro. Parce que la chose est plus grave qu’elle en a l’air.

On ne pense pas en dehors des mots expliquait le philosophe Wittgenstein et on voit bien que se laisser par lassitude, habitude ou inattention, imposer des mots, c’est se laisser imposer une manière de penser. Cette défiguration de la langue peut servir à manipuler tout en masquant l’incompétence, le vide ou le mensonge de tous ceux qui ont intérêt à vous faire entrer dans leur vision du monde et vous la faire accepter malgré vous. Point besoin de police politique pour cela. L’envahissement médiatique dans nos vies des chaines infos ou des réseaux sociaux suffit : ça parle et ça écrit vingt-quatre heures sur vingt-quatre…

Désintoxication

Il y a bien un moyen de se désintoxiquer, malgré tout, et ce moyen c’est la littérature ou la poésie. La langue qui s’y déploie n’est pas une langue zombie. On y retrouve la beauté du monde et un ciel dégagé pour les émotions et la pensée. Mallarmé voulait ainsi redonner « un sens plus pur aux mots de la tribu » ou comme le disait Kafka, « faire un bond hors des rangs du meurtrier. »

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F le Maudit

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M le Maudit, Fritz Lang, 1931.

La leçon de M le maudit, le chef-d’oeuvre de Fritz Lang, c’est que lynchage n’est pas justice et que tout le monde a le droit au droit – même Peter Lorre en assassin de petites filles. Cette leçon, qu’Alain Finkielkraut a expliquée à David Pujadas, indiffère tous les aboyeurs qui ont crié haro sur un de nos plus éminents penseurs.


Un ami (et qui le restera, quoi qu’il fasse ou dise, sinon nous ne sommes pas des amis) disait récemment :

« Notre époque dévore goulûment un M le Maudit par trimestre. […] M le Maudit est un film génial de Fritz Lang. Et M le Maudit, c’est du lourd. Cet homme est un tueur de petites filles. Parce qu’il terrorise la ville, il dérange les truands dans leurs entreprises. Ceux-ci réussissent à le capturer, et au terme d’un procès expéditif, ils l’exécutent. Et ce qu’on peut retenir de ce film, c’est deux choses. Ce n’est jamais un progrès, mais une régression, quand une société fait ou refait son unité autour du sacrifice d’une victime expiatoire, cette victime fût-elle coupable… Et quand la justice sort du prétoire, elle sort en même temps de la civilisation. »

Rafraîchissons les souvenirs de ceux qui ne sont pas des cinéphiles avertis. Fritz Lang était viennois. Il a fait la guerre de 1914-1918 côté prussien et été blessé deux fois. En 1926, il réalise le chef-d’œuvre du cinéma expressionniste muet, Metropolis, et en 1931 le chef-d’œuvre du cinéma expressionniste parlant, M le Maudit.

Qu’est-ce que M ? La traque d’un assassin – aucun doute sur sa culpabilité – par d’autres assassins que l’enquête policière dérange dans leur business. Au premier degré, le film s’inspire de l’affaire du vampire de Düsseldorf. Mais c’est un tribunal de truands qui juge le génial Peter Lorre. Le premier titre du film était Mörder unter uns (« Les assassins sont parmi nous ») : quelques années plus tard, les nazis se réveilleront et interdiront le film, comprenant qu’il est une métaphore de l’ordre ignoble qu’ils sont en train d’instaurer. Et Lang s’exilera aux États-Unis.

Vous entendez bien ? M est assimilé par Lang à ceux que SA et SS pourchassent. Il eût été plus simple – digne d’un film français contemporain, de ceux qui saupoudrent le récit d’un pourcentage calculé a priori de femmes, de Noirs, de musulmans, d’homosexuels et de handicapés – de faire de la victime un brave type. Mais Lang voit plus loin : tout le monde, dit-il, a droit à un procès décent ; a droit à une présomption d’innocence ; a droit à un avocat. Tout le monde a droit au Droit.

Le lynchage n’est pas la justice, qu’il s’opère dans une ville de la « Frontière », dans les bas-fonds de l’Allemagne nazifiée ou sur les réseaux sociaux. Qui ne comprend que l’expression « le tribunal du net » est une contradiction dans les termes – comme la fameuse « raison du plus fort » de La Fontaine ?

Mais nous vivons une époque formidable où tout le monde se met dans la peau de la victime, et personne dans celle des juges, des jurés – ou des coupables. Lang avait visé juste en faisant de son héros un tueur de petites filles : l’enfance est le tabou ultime, dans notre société gavée de permissivité et de voyeurisme. Pas de prescription pour les violeurs, les tripoteurs d’enfants, pour tous ceux qui ont offensé en quelque manière l’innocence enfantine, ou supposée telle : nous sommes retournés en arrière, quand les ligues de vertu accusaient Freud de prêter une sexualité aux enfants – et si vous affirmiez que vous n’en aviez pas, à 3 ans, à 5 ans, à 10 ans ou à 13, vous êtes affligés d’un Alzheimer régressif précoce.

Pourquoi ce cours sur un film magnifique et d’une grande clarté dans son ambiguïté même ? Parce que justement nous ne sommes plus habitués à regarder des chefs-d’œuvre ni à écouter des analyses qui dépassent le niveau de la réaction épidermique. Un penseur comme Alain Finkielkraut (le voilà donc lâché, ce nom infamant !), qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que moi dans toute ma carcasse – ce qui laisse une foule de gens très loin derrière –, nous raconte M le Maudit à propos d’une affaire de mœurs dont il est le premier à dire qu’elle est lamentable, mais dont il demande qu’elle passe par le filtre du Droit et non de l’émotion des hilotes. C’est que le film – c’est là la capacité des chefs-d’œuvre – parle à 2021 comme il parlait à son époque quatre-vingt-dix ans auparavant. Oui – encore faut-il l’entendre.

Personne n’a jamais dit que les agissements d’Olivier Duhamel, qu’il a implicitement avoués, n’étaient pas répréhensibles. Personne n’a jamais suggéré qu’un adulte peut impunément s’offrir n’importe quel mineur. Mais à moins d’appartenir à la société la plus hypocrite ou la plus imbécile, nous savions, bien avant que Nabokov écrive Lolita, qu’il y a des pièges adolescents dans lesquels peuvent tomber des adultes. Que les perversions sont monnaie courante – y compris chez les gens de grande vertu. Et que condamner d’un coup l’un de nos plus éminents penseurs sur une phrase saisie hors contexte, en le vouant aux gémonies et en supprimant l’émission à laquelle il participe, c’est alors, comme dit Platon, « en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie ».

Le président mexicain, leader d’un monde libre du sanitarisme?

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Le président Andres Manuel Lopez Obrador présente un graphique affichant les disponibilités des lits dans les hôpitaux du Mexique, décembre 2020 © Marco Ugarte/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22523504_000003

La stratégie ahurissante d’Andrés Manuel López Obrador contre l’ordre sanitaire


Dans les médias hispanophones surtout, on s’est beaucoup moqué de l’approche du président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, relative à la crise sanitaire. En début de crise, celui que l’on surnomme AMLO avait entre autres déclaré qu’il utilisait des amulettes pour se protéger du virus, une sortie on ne peut plus populiste dans un pays profondément superstitieux. Sa déclaration a fait le tour du monde. 

Récemment, l’homme de gauche à l’ancienne (une gauche plus économique que woke) en rajoutait en déclarant qu’il avait contracté le virus parce qu’il devait travailler comme des millions de Mexicains. «Nous ne pouvons pas vivre enfermés», a-t-il aussi lancé à un journaliste qui le questionnait, avant d’ajouter qu’il ne porterait pas le masque. «Je ne suis plus contagieux», s’est-il justifié. Ainsi, Andrés Manuel López Obrador apparaissait comme l’homme fort de la situation pouvant braver toutes les tempêtes. 

Le confinement est pire que le virus 

Contrairement à ce que prétend la majeure partie de l’opinion médiatique au Mexique, la politique d’AMLO face au virus n’est pas bête, mais bien calculée. Derrière son apparence de naïveté se trouve une lecture assez fine de la situation. Le président est bien conscient que de rigides mesures de confinement feraient beaucoup plus de mal à son pays que le virus lui-même. C’est une réalité chaque jour plus évidente dans les pays du tiers-monde, et même dans plusieurs pays occidentaux où les ravages psychologiques seront peut-être encore plus funestes que les ravages économiques.

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Il est vrai que le Mexique est l’un des trois pays les plus touchés au monde par le Covid-19 en termes de morts. Le virus y frappe très fort en raison des problèmes endémiques d’obésité, d’hypertension et de diabète, entre autres enjeux de santé publique. De manière générale, les Mexicains ne sont pas en très bonne forme, une réalité favorisée par la consommation excessive de boissons gazeuses et un régime alimentaire assez riche. Si des complications dues au Covid-19 ont fait plus de 170 000 morts en terre aztèque, 40 000 décès annuels étaient déjà attribuables à la consommation de refrescos comme le Coca-Cola, et près de 40 000 autres sont causés par homicide. 

À combien s’élèvera le nombre de meurtres à la fin de l’année, s’il fallait que l’économie continue son déclin en raison des mesures sanitaires? Si on les empêchait de sortir, combien de Mexicains n’auraient plus les moyens de nourrir leur famille, alors qu’une grande part de l’économie se déroule dans la rue?

«Reste chez toi», oui… mais pas tout le temps 

Andrés Manuel López Obrador joue en fait sur deux tableaux. Si AMLO donne tous ses points de presse devant le mot d’ordre national qui est de rester à la maison (Quédate en tu casa), il s’emploie régulièrement à relativiser le message de son propre gouvernement. Il apparaît aussi souvent comme l’antithèse du maire de Mexico, Claudia Sheinbaum, une femme qui aime arborer le masque, même en parlant, et qui pourtant appartient au même parti politique (MORENA).

Contrairement au premier ministre québécois, François Legault, AMLO a aussi choisi de ne pas jouer la carte de la culpabilisation. Il a fait le choix de ne pas initier une chasse aux boucs émissaires trahissant son absence de réel contrôle sur la situation. Le fantasme de l’Homme-Dieu pouvant casser toutes les vagues n’est pas pour lui. Le destin des citoyens est davantage entre les mains de la Virgen qu’entre les siennes, d’autant plus qu’il reste réalistement à la tête d’un État central au pouvoir défaillant.

Les traditions d’abord

Pour AMLO, les gens qui contractent le virus ne sont pas des «covidiots» ou d’autres indésirables, mais des gens qui doivent sortir travailler et qui au fond d’eux, veulent continuer à faire société. Ceux qui ne respectent pas les règles à la lettre ne sont pas des citoyens à réprimer, mais des gens qui veulent continuer à vivre. À vivre en Mexicains et non en zombies aseptisés, dans un pays où le colonialisme sanitaire venu du Nord tuerait d’immenses monuments de la culture comme la cuisine de rue. 

mexique covid corona confinement
Mexico, mai 2020. Marco Ugarte/ AP Sipa. Numéro de reportage : AP22452369_000016

Les Mexicains sont prêts à porter le masque dans la rue et les commerces, mais pas à renoncer à leur mode de vie. La nuance est importante. Xénophiles, ils se croient la risée mondiale de cette crise, mais ne savent pas que leur réticence à se plier aveuglément aux consignes est un modèle pour des millions d’Occidentaux. Et leur président, peut-être un leader inespéré du monde libre.

Le relativisme, suicide de la raison

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Image d'illustration David Clode / Unsplash

Quand la réalité redevient un enjeu


À partir du moment où on a accepté l’idée qu’il n’y avait pas de vérité absolue et que la réalité n’existait pas en tant que telle mais qu’elle était dépendante du regard qu’on portait sur elle, à partir du moment où on a accepté ce relativisme-là, il devenait évident qu’on allait pouvoir affirmer que la réalité était utilisée par les dominants pour asseoir leur pouvoir.

Les Lumières s’éteignent

La réalité devient alors un enjeu : étant le produit d’une idéologie, on peut lui opposer une autre idéologie. Ainsi, peu à peu, sous l’influence de ce qui restait des idées marxistes sur l’histoire et la société, il est devenu facile de dire que cette réalité qui nous est présentée n’est pas la vérité mais la vision que veulent nous présenter les dominants pour asseoir leur domination sur les dominés. Tout est ouvert alors pour toute affirmation exprimée par lesdits dominés. La vérité devient un terrain de combat où s’affrontent différentes vérités dont l’une doit l’emporter sur les autres. Comme dans tout totalitarisme on pourra inventer une réalité, une science socialiste à la Lyssenko, une science nazie opposée à une science juive, dire que la paix c’est la guerre et inversement comme dans le 1984 de George Orwell.

Les affirmations les plus délirantes peuvent être émises, à partir du moment où elles sont utiles dans le combat. L’histoire aurait été écrite par l’homme blanc au service du patriarcat, l’hétérosexualité serait un mythe construit comme le genre lui-même. On peut alors réécrire la biologie, la science, l’histoire et pire encore faire disparaître toute trace de cette histoire qui n’est pas la vérité mais une construction sociale au service d’une oppression. On ouvre ainsi la voie à des superstitions d’un autre âge qui ont pour elles l’avantage du nombre et de la force.

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Comment résister à ce relativisme qui devient dominant en Occident dans le monde académique et qui supprimant tout universalisme fait éteindre les Lumières qui furent une acquisition difficile face à l’obscurantisme religieux ? L’être humain est avide de ce qui peut lui donner un sens. Dans une époque troublée et chaotique comme la nôtre, les certitudes même régressives et illusoires peuvent l’emporter sur ce socle péniblement construit de la raison et de l’universel.

La réalité peut être découverte grâce au débat

Il y a trente ans environ, pour faire face aux violences et à l’insécurité qui déchiraient déjà notre société, j’ai inventé une approche de psychologie politique clinique que j’ai baptisée à l’époque thérapie sociale en souvenir d’actions qui avaient été conduites par des héritiers de Freud et de Mélanie Klein inquiets comme Freud lui-même l’avait écrit dans « Malaise dans la civilisation » de ce qu’on pouvait appeler des pathologies sociales pouvant provoquer la destruction de l’humanité.

Cette thérapie sociale avait au départ pour objet de comprendre et de prévenir les phénomènes de violence et de haine qui désagrégeaient le tissu social. Bien vite, il m’est apparu que la violence était une solution plutôt qu’un problème et qu’elle permettait d’obtenir des résultats et des acquisitions à partir d’une vision folle de soi-même et des autres. Des actions de thérapie sociale ont été menées en France et à l’étranger pour réunir et tenter de réconcilier des personnes et des groupes opposés par des visions différentes de la réalité qui les poussaient à des affrontements au lieu de chercher ensemble le bien commun. Le processus de thérapie sociale qui les aidait à retrouver de la confiance en eux et dans les autres leur permettait de parler avec franchise de leur vécu réel et de donner des informations sur la réalité qu’ils détenaient au lieu d’opposer les uns aux autres leurs idéologies, leur victimisation et leurs accusations parfois paranoïaques. Ainsi, ensemble, ils découvraient la réalité en recollant tous les bouts d’informations dont chacun disposait. La thérapie sociale devenait alors une sorte de révélation pour chacun de la réalité dans toute sa complexité et sa richesse.

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La réalité existe et elle peut être connue par le débat, un débat qui doit être accompagné pour aider la prise de parole et la capacité à supporter le conflit. C’est cette recherche en commun de la réalité qui permet d’éviter les délires idéologiques qui ne sont pas vrais mais qui sont utiles pour déployer des violences et soutenir un pouvoir sur les autres. Comme le disait Jules Romains au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale, « nous sommes payés pour savoir que la jeunesse d’un peuple s’empoisonne avec facilité, et qu’ensuite cela peut coûter cher, et à ce peuple, et à la civilisation générale. » 

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Pierre-Guillaume de Roux, le dernier prince des Lettres

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L'éditeur Pierre-Guillaume de Roux sur le plateau de TV LIbertés, novembre 2017. Image: Capture d'écran TV LIbertés.

Pierre-Guillaume de Roux (1963-2021), notre ami et éditeur, s’est éteint vendredi dernier


Avez-vous déjà entendu rire, vraiment rire, le seigneur de la rue de Richelieu ? Je le vois encore, enfoui dans son fauteuil, encombré par ses longues jambes, protégé sous une barricade de manuscrits dans son bureau-capharnaüm de la rive Droite, le téléphone crépitant, recevant les auteurs réfractaires et moquant notre déplorable époque, les coteries en place, ses confrères malfaisants, les journaux complices, la lente disparition de l’écrit, l’art délicat d’éditer sans s’endetter et perpétuant ainsi la tradition familiale, d’une maison insoumise et bordélique ayant le goût du beau texte en héritage. J’ai eu ce bonheur-là, faire partie de cette famille de proscrits. Les bannis ont toujours fière allure quand la mitraille sévit de toute part. Ses auteurs portent cette légion d’honneur-là, sur la poitrine, celle d’avoir participé à une aventure éditoriale dingue ne répondant à aucune norme actuelle, se foutant éperdument d’un système oppresseur et s’amusant de leur propre audace, quitte à la payer cher médiatiquement. Je veux garder, aujourd’hui, le souvenir non pas du lettré ou de l’homme engagé, plutôt celui du passeur rieur et partageur, de sa gourmandise érudite qui me manque déjà tant. 

Une incarnation du monde d’avant

Derrière l’image figée de ce grand échalas en duffle-coat, figure hiératique de l’édition, bon fils aimant, fidèle en amitié, incarnation du monde d’avant, je veux me souvenir de son rire gamin. Il pouffait élégamment en rentrant la tête dans ses épaules, se contorsionnant à l’extrême. Je veux me souvenir de ce sale gosse à particules qui n’aimait rien d’autre que bousculer les mollesses du temps présent, qu’éperonner les certitudes, que faire éclore des manuscrits inconnus, que donner sa chance à l’incongru et au fantasque, aux réprouvés et aux marginaux. Adolescents, nous avions tous le fantasme d’une littérature guidant la Nation, il était et restera à jamais le dépositaire de ce rêve impossible. Nous savions que dans la nuit noire, au royaume des truqueurs, existait un éditeur parisien qui, après trois décennies dans ce métier éprouvant pour les nerfs et les bourses, s’émerveillait encore pour un roman, un essai, des chroniques, de la poésie ou des portraits épars. 

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Au prix d’efforts et face à des cabales indignes, il avançait toujours avec peu de moyens financiers, sans œillères et sans mitaines, dans le marigot de l’édition. Il avait l’œil et le doigté pour déceler dans une œuvre, l’éclat intérieur et son indicible lyre. Il fut un découvreur de talents, un agrégateur de mouvements, un activateur des mémoires enfouies, une borne autour de laquelle, des auteurs forts différents aux parcours politiques parfois opposés gravitaient. Une famille recomposée qui s’entendait sur un seul sujet : la qualité d’un texte. Son rythme et son fracas. Sa portée et son onde nostalgique. Pierre-Guillaume était de ces chevaliers qui savaient le combat perdu d’avance, mais qui ne résistait pas au plaisir d’entrer dans un jeu corrompu. 

Un travail d’artisan

Nous sommes loin des gestionnaires avisés et des modérateurs de pensée, des catalogues calibrés comme des émissions de télé et des progressistes affairistes. Pierre-Guillaume haïssait les meutes. Il sera toujours temps, après le chagrin, de faire le bilan, de louer son travail admirable d’artisan, son style sûr, son catalogue foutraque constitué en seulement une dizaine d’années, son absence de barrière idéologique et sa sainte liberté de publier sans se préoccuper des nuisibles au pouvoir. Il en fallait du courage et de l’énergie pour supporter tant d’infamies. D’autres que moi parleront mieux de son passage chez Bourgois, à la Table Ronde, au Rocher ou Julliard, de son regard sur Pound ou Jünger, de l’héritage intellectuel laissé par son père, Dominique de Roux, de ce fil invisible qui sous-tend toute une vie professionnelle. Je veux me rappeler surtout du plaisir enfantin qu’il avait, à la lecture d’un manuscrit. Et puis, le remercier une dernière fois pour ce voyage dans le passé, grâce à lui, je suis monté dans la machine à remonter le temps. Je savais qu’en grimpant l’étroit escalier menant à son bureau, j’allais atteindre une contrée sauvage et mystérieuse où les mots reprendraient naturellement leur pouvoir sur les êtres, où la fiction construirait mon imaginaire. Là-haut, la littérature m’attendait. Là-haut, un homme qui avait tout lu, hors des modes absurdes, me sourirait et me dirait d’entrer. Pierre-Guillaume nous a permis de toucher cette éternité-là.